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Savoir demeurer au repos, dans une chambre…

Alain Corbin, « Histoire du repos » (Plon, 2022)


Savoir demeurer au repos, dans une chambre…
Image d'illustration Unsplash.

Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…


Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. » 

Le repos, c’est laborieux !

C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.

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Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ». 

Objet politique

Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».

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Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes. Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.

A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.

176 pages

Histoire du repos

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Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

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