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Carolyn Carlson: le phénix

C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.


La chorégraphe Carolyn Carlson décorée par François Hollande en 2014. DR.

Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.

Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.  

Sa première apparition en France

Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville. Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »  

En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».

Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.

L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».

Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».  

« The Tree » de Carolyn Carlson © Frédéric Iovino

Scandales et batailles d’Hernani

Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.

« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »

Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue. 

Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »

Sous le signe de l’eau

« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.

Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».

Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».

Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».   

La Parisienne

Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».

Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.

La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.

« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».

Retour à Paris

Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».

Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.

« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »

Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.     

Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.   


The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15

Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.

Faut-il faire entrer Samuel Paty au Panthéon?

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Selon Elisabeth Lévy, le Panthéon ne peut pas devenir un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons collectivement failli.


Faire entrer Samuel Paty au Panthéon. Alors que quatre complices présumés de son assassin sont jugés en appel à partir cette semaine, c’est la demande d’un collectif dont fait partie sa sœur Gaëlle. Pour « dire que l’assassinat d’un enseignant n’est pas un fait divers mais une atteinte à l’un des fondements de la République. » Pour les signataires, ce serait un message de fermeté civique à tous ces professeurs, héritiers des hussards noirs qui « chaque jour font tenir la promesse républicaine, souvent dans la fatigue et l’isolement » – une façon de leur dire « vous n’êtes pas seuls », donc.

Je suis réservée

Nous devons évidemment honorer Paty, rappeler qu’il est mort pour avoir voulu apprendre à ses élèves à penser librement. On peut donner des places, nommer des écoles, bien sûr il faut le faire, néanmoins je suis un peu sceptique sur la panthéonisation.

Au Panthéon, on ne célèbre pas les symboles, les grandes causes ou les corporations méritantes mais des individus d’exception qui ont « marqué l’histoire de France ». Ce n’est pas une maison des victimes, ni même des héros car il faudrait une tour. C’est petit, le Panthéon ! Pourquoi pas le père Hamel ? Ou Arnaud Beltrame ? Ou Alfred Dreyfus comme le demandent certains ? Dreyfus a subi l’injustice avec dignité et courage mais si la vérité a triomphé contre l’injustice, c’est grâce à Zola. Qui est au Panthéon.

A lire aussi, Lisa Kamen-Hirsig: Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

Et pour finir, le Panthéon n’est pas non plus un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons failli. La France n’a pas su protéger Samuel Paty et elle ne protège toujours pas les professeurs menacés. Déni, « pas de vagues » et fausse compassion sévissent encore à l’Education nationale et ailleurs. Alors que toutes les études montrent que l’islam européen est gangrené par l’islamisme, que la jeunesse musulmane française est de plus en plus acquise aux thèses fréristes, que l’islamisme d’atmosphère s’étend dans l’espace public, la doxa médiatique reste inchangée : pas d’amalgame, attention à ne pas confondre la « toute petite » minorité séparatiste et l’écrasante majorité laïque et républicaine…

Ce n’est pas ce que disent les études

On n’honorera pas la mémoire de Samuel Paty avec des grands discours sur les valeurs de la République et de tels mensonges, mais en rappelant chaque jour dans les écoles qu’au pays de Voltaire, on a le droit de critiquer voire détester les religions. En disant ce qu’on voit sans avoir peur d’être accusé d’islamophobie comme nous y invite la courageuse Elisabeth Badinter. En affirmant avec l’avocat Richard Malka que la laïcité ce n’est pas seulement le droit de croire mais aussi celui d’emmerder Dieu.

Le Droit d'emmerder Dieu

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Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

https://www.youtube.com/watch?v=B8v-fSn3GtI

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

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Avant que les affaires de harcèlement ne viennent de nouveau accaparer son emploi du temps, notamment à la suite du décès de Camélia (17 ans), qui s’est jetée sous un train en gare de Villeparisis–Mitry-le-Neuf, le ministre de l’Éducation nationale avait présenté ses vœux à la « communauté éducative » dans un lycée hôtelier du 17e arrondissement de Paris. Souhaitant redorer le blason des enseignants, il avait affirmé que l’autorité à l’école n’est pas « un gros mot ». Des vœux pieux, selon l’enseignante, chroniqueuse et membre de l’IREF1, Lisa Hirsig, dans cette analyse.


Lors des vœux qu’il a présentés aux enseignants jeudi dernier, Edouard Geffray, ministre de l’Education nationale, a tenu à rappeler que « l’autorité n’est pas un gros mot mais la condition d’accès à l’autonomie par l’hétéronomie. » Il a cru bon d’ajouter, prenant ainsi ses auditeurs pour des hilotes : « Pour que je puisse un jour me fixer mes propres règles, je dois avoir appris enfant à respecter celles des autres. » Nième tentative de redorer le blason d’un métier qui ne fait plus rêver.

Crise climatique

Il est vrai que les professeurs se plaignent de voir leurs décisions contestées, de subir l’ire des parents dès qu’ils sanctionnent les élèves, d’être contraints de justifier les moindres de leurs choix, d’être même parfois confrontés aux accès de violence des élèves ou de leurs parents. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : la dernière étude PISA dont les résultats ont été publiés en 2022 fait état d’une aggravation sensible du « climat de discipline scolaire » dans les établissements français :  29 % des élèves déclarent ne pas pouvoir bien travailler pendant les cours de mathématiques (moyenne OCDE : 23 % des élèves). Dans la même veine, 42 % des élèves déclarent en 2022 que leurs camarades n’écoutent pas ce que dit le professeur (moyenne OCDE : 30 % des élèves) et 39 % que le temps d’apprentissage est réduit car l’enseignant doit attendre le calme longtemps après le début du cours (moyenne OCDE : 25 %). Enfin, un élève sur deux déclare qu’il y a du bruit et du désordre dans la plupart ou dans tous les cours (moyenne OCDE : 30 %). Par ailleurs, il faudrait être aveugle ou de très mauvaise foi pour ne pas noter la multiplication des incidents graves et l’irruption de la violence dans les établissements scolaires.  

A lire aussi: Jeunes hommes: tous tueurs nés, vraiment?

Toutefois, l’énoncé du ministre n’a rien de performatif, et il faut s’en féliciter : en effet, les individus que nous sommes, même jeunes, ne sont pas naturellement obéissants. Ils acceptent de reconnaître l’autorité d’un tiers si elle est légitime et justifiée. Lorsqu’il affirme qu’à l’école, il faut apprendre aux enfants à respecter les règles des autres, il se trompe : personne ne veut que ses enfants obéissent aux règles « des autres », mais bien qu’ils reconnaissent les règles nécessaires à leur instruction, à leur épanouissement intellectuel. Ces règles doivent être posées avec bienveillance afin de transmettre un patrimoine, une civilisation, des connaissances, pourquoi pas un métier… Cette éducation au respect des règles et des enseignants incombe évidemment en premier lieu aux parents mais elle doit trouver son prolongement à l’école. Les enfants ont besoin de cohérence.

Jeu de dupes

Or que propose l’école aujourd’hui ? Elle impose des enseignants inamovibles quelle que soit la qualité ou la médiocrité de leur travail et dont l’évolution professionnelle ne doit rien au mérite mais tout à l’ancienneté et au conformisme. Elle ne les a pas formés, ou plutôt elle les a déformés lors de longues séances de déconstruction intellectuelle dans lesquelles ils sont invités à renoncer à tout bon sens et à embrasser les théories pédagogiques les plus folles, du moment qu’elles paraissent innovantes et aptes à « lutter contre les inégalités ». Les élèves ne sont pas dupes et comprennent bien qu’ils ont souvent face à eux des marionnettes qui s’échinent à décliner les nouveaux programmes avec le plus de conviction possible même si ceux-ci sont parfaitement contradictoires avec les précédents. L’abandon par Edouard Geffray lui-même de la mise en œuvre des groupes de niveaux, pourtant présentés comme salutaires – donc obligatoires – par l’administration qu’il dirigeait déjà[1], la récente et virulente critique des écrans alors même qu’ils avaient été imposés dans toutes les classes il y a une dizaine d’années, la passion soudaine pour les uniformes immédiatement reniée, ne sont que quelques exemples des nombreuses errances de l’Education nationale.

Condamnés à être mal formés par une institution à laquelle ils se soumettent petit à petit, les professeurs se retrouvent ainsi face à des élèves auxquels ils n’ont souvent pas grand-chose à proposer : partager des poèmes qu’ils ont composés en binômes, faire des recherches sur Internet tout en se renseignant sur « les dangers d’Internet », préparer un exposé sur les jardins citoyens, ou le développement durable…

Destin grec

Les professeurs doivent consacrer des réunions entières à la mise en œuvre des « instructions officielles » dont le contenu est plus idéologique que jamais : l’écologie, le féminisme, l’éducation sexuelle précoce, la lutte contre les privilèges de classe ayant remplacé l’enseignement des disciplines fondamentales. Ils sont tenus de suivre des tutoriels avant de remplir longuement des LSU[2] auxquels ils ne comprennent rien et qui ne leur permettent pas de dire la vérité sur le niveau de leurs élèves. Ils redoutent tant les inspecteurs qu’ils chamboulent toute leur organisation le jour de leur passage. C’est ainsi que des élèves qui travaillent habituellement de façon individuelle se retrouvent à travailler par groupes pour satisfaire l’inspecteur. La classe, l’école jouent ce jour-là une ridicule comédie ayant pour unique objectif d’être tranquille alors que l’inspecteur sait bien que tout est potemkinisé pour son passage.

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Prétendre aiguiser l’esprit critique et susciter le respect des élèves tout en faisant preuve de servilité est pour le moins contradictoire. C’est pourtant ce que demande l’Education nationale à ses professeurs.

Dans La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, Chantal Delsol écrit : « Lorsque le mérite ne compte pas, la dégradation du travail est une sorte de destin grec. » Il ne suffira donc pas de taper du poing sur la table pour « remettre de l’autorité à l’école ». Il faudra accepter de reconsidérer le statut et la formation des enseignants afin que leur exemple soit enviable : leur rendre une véritable liberté pédagogique et l’assortir d’un contrôle objectif. Pourquoi ne pas imaginer que les classes passent des tests en début d’année et d’autres en fin d’année afin de mesurer les progrès réalisés avec tel ou tel enseignant, dans telle ou telle matière ? Il faudra aussi expurger les programmes de leurs nombreux contenus idéologiques et chasser de l’administration de l’Education nationale les responsables de cette dénaturation.

Pour être respectée, l’école se doit d’instruire les élèves et leur apprendre comment penser plutôt que ce qu’ils doivent penser.

La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire

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[1] Edouard Geffray a tenu les rênes de la DGESCO de 2019 à 2025.

[2] LSU : Livret scolaire unique

  1. L’IREF est un institut libéral-conservateur indépendant qui publie des notes et des articles approfondis sur les politiques publiques grâce à une équipe de chercheurs venant de tous horizons. ↩︎

Emmanuel Macron: une descente fatale…

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Notre chroniqueur ne regrettera pas Emmanuel Macron lorsqu’il quittera ses fonctions en 2027. Mais il n’a jamais supporté l’injustice et se réjouit presque de voir sa popularité timidement remonter dans les enquêtes d’opinion, depuis qu’il a décidé de ne plus laisser M. Trump lui marcher sur les pieds.


Depuis 2017, le bilan politique, économique, social et régalien d’Emmanuel Macron n’est pas éblouissant. Pas plus que ne l’est la place de la France sur la scène internationale. Et la situation s’est encore dégradée après sa réélection et la dissolution calamiteuse.

Ce billet n’aura pas pour objet de défendre le président, mais d’expliquer brièvement les raisons d’un désamour d’une telle ampleur qu’il dépasse même la dénonciation politique la plus sévère. On en est à se féliciter, dans le dernier sondage (Ifop), d’une minime élévation à 20% (voir L’Opinion d’hier, ci-contre) !

Trump, vexé que Macron ne rejoigne pas son Conseil pour la paix : « Personne ne veut ‌de lui, parce ​qu’il sera bientôt sans mandat. »

Rien de ce qu’il fait ni de ce qu’il est ne trouve grâce aux yeux d’une majorité de concitoyens. Il est tourné en dérision, humilié, parfois par ceux-là mêmes qui lui doivent tout.

Bien sûr, son destin présidentiel s’achevant en 2027, on agit depuis longtemps comme s’il n’était déjà plus là. On conteste, dans sa personnalité, jusqu’aux qualités éclatantes et réelles qu’elle comporte, même si l’on peut, à juste titre, regretter qu’il n’ait pas eu la volonté de son intelligence, le courage de sa volupté à manier les concepts, la détermination opératoire d’un esprit noyé dans – et par – les « en même temps ».

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Mais trop, c’est trop. C’est comme s’il était jugé en faisant l’impasse sur son environnement national, sur le bruit et la fureur du monde. Comme s’il était forcément coupable de chacune de ses réactions, sans qu’on tienne jamais compte des attaques, agressions, initiatives ou humiliations de ses prétendus partenaires, de ses authentiques ennemis. Lorsqu’un Poutine ne le respecte pas, c’est ce tyran que j’estime non respectable.

Tous sadiques

Dans cette descente fatale, tristement irréversible, en attendant un miraculeux redressement en 2027, le pire est ce sadisme – je crains par moments de l’avoir moi-même applaudi – avec lequel beaucoup de Français de tous bords jouissent littéralement de la manière dont leur président est ridiculisé, selon eux, sur la scène internationale.

J’ai honte de cette indécence qui conduit certains médias et une part des citoyens à multiplier les hyperboles à l’égard d’un Donald Trump caractériel, fluctuant et erratique, simplement parce qu’il vient, indirectement, avec ses plaisanteries et sa dérision, amplifier et satisfaire l’hostilité majoritaire à l’encontre d’Emmanuel Macron ; lui qui se cogne, telle une abeille, à la vitre de la démocratie, et ne sait comment se sortir d’une nasse implacable.

Il résiste à Trump : on l’accable. Il cherche à stimuler l’Europe : on ridiculise ses efforts.

C’est lui qu’on taxe d’impuissance quand nombre de ses partenaires sont moins allants que lui.

A lire aussi, Arthur Chevallier: Un chef fait pour cheffer

Et pourtant, auprès de Volodymyr Zelensky, il demeure l’incarnation d’une certaine idée de l’honneur.

Parce que la France est aujourd’hui une puissance moyenne, on en vient à dénigrer la parole du président. Pourtant, il fait avec ce dont il dispose et ne saurait être moqué parce que sa résistance s’ajuste aux forces réelles – et aux limites – de notre nation, sur tous les registres. Il pâtit de faiblesses dont il porte certes une part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser tout le poids d’un passé français défaillant.

Lorsqu’il partira en 2027, je ne le regretterai pas. Mais je n’ai jamais supporté l’injustice. Qu’on le traite dignement, sans haine, jusqu’au bout. Il est encore, pour quelque temps, notre président et la voix de la France.

Un chef fait pour cheffer

L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.


Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).


Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?

Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.

N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?

D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».

N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?

Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.

Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…

Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.

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Comment vit-il son impopularité ?

Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.

Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !

Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.

Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?

Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.

Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?

Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.

Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?

Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.

Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…

Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !

C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !

Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.

On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !

Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.

Emmanuel Macron partage un dîner de Noël avec des soldats français déployés aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi, 21 décembre 2025. (C) Jeanne Accorsini/SIPA

Comment avez-vous gagné sa confiance ?

En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».

C’est ce qu’il promettait, non ?

Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.

Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».

Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.

A lire aussi, Bruno Retailleau: «Le macronisme, c’est fini!»

Quelle sera cette legacy à votre avis ?

Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.

Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…

Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.

Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?

Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…

Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?

Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.

Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?

Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.

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Mélenchon mise-t-il sur le grand remplacement islamique?

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Quel aveu ! Même s’il affirme à Jordan Bardella que non, il a été mal compris, le leader de La France insoumise ne veut plus gouverner la France : il souhaite gouverner la « Nouvelle France. » Et prend désormais en compte des considérations ethniques, religieuses ou communautaristes.


Emmanuel Macron ne veut pas d’une Europe américanisée. Il l’a affirmé, en anglais yankee, devant les mondialistes de Davos. Mais il ne dit rien d’une possible Europe islamisée.

Mauvaise direction

Sa posture anti-Trump, exhibée mardi dernier devant le gratin de la planète, enchante ceux qui voient dans le président des Etats-Unis un adversaire de l’Europe, voire un dément ou un fasciste en puissance. Donald Trump lui a répliqué, mercredi, en moquant le « dur à cuire » portant des lunettes d’aviateur pour dissimuler un œil fragile. Pourtant, ce « look Tom Cruise » (Top Gun) a suffi à emballer commentateurs et sondeurs. L’Opinion a salué, vendredi, « les verres miroir (qui) créent un halo de mystère et de virilité ». Une fois de plus le récit dominant, s’arrêtant à l’anecdote, n’a rien voulu entendre du message au Vieux continent, submergé par une immigration majoritairement musulmane. Se présentant comme fils d’une Ecossaise et d’un Allemand, Trump a dit, au fil de digressions : « Suivez notre exemple ! Certains pays d’Europe sont méconnaissables. L’Europe ne va pas dans la bonne direction (…). Je veux que l’Europe s’en sorte (…) Vous comptez beaucoup pour nous (…) Nous vivons une période de métamorphose ». Bref, Trump a alerté sur la fragilité européenne et son risque d’autodestruction. Or cette crainte, venant d’un rustre, a été balayée par la pensée snobbish au profit du bras de fer surjoué autour du Groenland, déjà base arrière de l’Otan. Pourtant Trump n’a pas tort d’évoquer le danger d’un éloignement d’une Union européenne gagnée par l’islam. L’anti-américanisme des perroquets est déjà hallal-compatible.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Primaire à gauche: le Club des cinq en désordre de marche

Nouvelle France

Le changement de peuple et de civilisation menace l’Europe ouverte et sa démographie déclinante. Sa vassalisation aux Etats-Unis, déjà bien entamée, n’est rien face à son islamisation, plausible demain si rien ne vient y faire obstacle. Jean-Luc Mélenchon s’en réjouit dès à présent. A Toulouse, jeudi, le leader de la France Insoumise a invité son parti à démontrer, lors des municipales, « sa capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ». De fait, Tocqueville avait noté : « Dans une démocratie, chaque génération est un peuple nouveau ». Cependant, la France de Mélenchon n’est plus celle des héritiers des autochtones. Elle est celle de l’immigration maghrébine et africaine.

Il a déclaré : « On ne parle pas assez arabe en France ». Éric Coquerel a souhaité que les maires LFI « aient la couleur de peau du 93 ». Vendredi, les députés LFI, PS et Ecologistes ont voté contre une résolution LR (adoptée) visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Alors que Renaud Camus est calomnié pour alerter sur le Grand Remplacement, qui serait un fantasme complotiste, cette substitution de population est saluée par l’extrême gauche, et occultée par le chef de l’Etat. Oui, l’Europe peut se désoccidentaliser. Se contenter de répéter que Trump est un butor illettré revient à laisser venir le basculement identitaire. Le parti de l’étranger, qui pousse à l’entrisme, a toujours été celui des traîtres.

Mark Carney, ou le révisionnisme historique à la canadienne

Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.


Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.
George Orwell (1984).

Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses.
Proverbes 25 :16.


(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)

Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :

« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].

Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte

« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »

On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…

Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.

Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]

Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.

Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :

« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».

[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]

Qu’en fut-il exactement?

La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.

Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.

Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.

Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.

Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…

A quoi tient parfois le destin des nations…

Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.

Comme début de « partenariat », on a vu mieux.

En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.

Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.

Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

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Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…


La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.

Mots autorisés

Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.

L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.

Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.

Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.

Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.

Le Juif, figure de l’irréconciliable

Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.

Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.

Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.

L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident

Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.

Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.

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Une haine de classe, masquée en vertu

Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.

Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.

La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.

L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.

Ce que ce retour révèle

Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.

Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.

Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.

Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.

La société malade

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Primaire à gauche: le Club des cinq en désordre de marche

Une primaire « unitaire » de la gauche est annoncée pour le 11 octobre afin de désigner une candidature commune, malgré des modalités encore floues et de fortes tensions, notamment chez les socialistes. On sait que le processus était déjà fragilisé par le refus de participation de deux figures majeures (MM. Mélenchon et Glucksmann), mais les joyeux organisateurs assurent qu’ils vont mobiliser massivement.


La photo publiée par le Parisien Dimanche[1] est des plus charmantes. Il se raconte qu’elle a été prise à Tours, à la sortie de la cabine téléphonique où ce clan de la gauche façon puzzle s’est réuni pour causer primaire. Ils sont tout joyeux pour la photo, ils applaudissent. Du moins quatre d’entre eux, François Ruffin faisant smartphone à part. De la dissidence, déjà ? Ça promet. Les quatre autres, qu’on ne qualifiera pas de mousquetaires par respect pour l’œuvre du grand Dumas et ses personnages, en fait, n’applaudissent pas. Non, ils s’applaudissent. Ils ont raison de le faire maintenant car plus tard cela risque de ne pas être de saison.

Il y a là Olivier Faure, l’ambitieux frénétique qui ne sourit qu’intérieurement et reste bouche close, de peur sans doute qu’on ne voie que trop ses crocs si enclins à rayer le parquet, Lucie Castets, qui semble, elle, crier Matignon-Matignon-Matignon, son rêve éveillé, Marine Tondelier, la Torquemada de l’écologie expiatoire, Clémentine Autain, l’austère et froide prêtresse du dogme gauchiste qui, elle non plus ne sourit pas vraiment, ne s’y laissant aller probablement que lorsqu’elle se brûle sévère.

C’est qu’ils ont de quoi être ravis, fiers d’eux. La démocratie leur doit beaucoup en ce samedi 24 janvier 2026. Sans conteste, leur rencontre, les accords qui ont suivi, sont appelés à tenir une place de choix dans l’histoire de la gauche française, dans l’histoire tout court, ne lésinons pas. Dans les siècles à venir, nous retrouverons cette journée juste au-dessus – ou à côté- du fameux congrès de Tours de 1920 qui a abouti à la scission entre socialistes et communistes. Depuis lors, quand on entend marquer l’histoire, le choix de cette ville – Tours- s’impose. Les faiseurs de rillettes l’ont bien compris.

A lire aussi: Mathieu Bock-Côté: «l’autre illibéralisme»

Donc, ils nous promettent une primaire. Sans LFI et Mélenchon qui n’en veut pas, non plus que Raphaël Glucksmann qui se sent une vocation de chevalier blanc solitaire, non plus que François Hollande qui, lui, se voit assez rebondir (pardonnez-moi, je n’y peux rien, rebondir est le mot qui me vient spontanément dès que j’évoque le personnage. Son côté bonhomme Michelin, peut-être ?), rebondir, disais-je, au sein d’une cacophonique « gauche raisonnable » élargie, comptant dans ses rangs les Cazeneuve, les Glucksmann, les Jadot, des nostalgiques de son fabuleux règne aussi, probablement. Une bonne bande de potes, voyez.

De plus, pour la primaire concoctée ce week-end à Tours l’affaire est même appelée à se faire sans une partie du PS résiduel que nous connaissons, celle qui conteste la légitimité de son Premier secrétaire à traiter de ces choses-là… En tête des boudeurs, Boris Vallaud, le patron du groupe parlementaire et le rival déclaré de M. Faure, Nicolas Mayer-Rossignol. Comme quoi, il ne suffit pas de s’appeler Faure pour l’être. (Là aussi, pardon, je n’ai pas pu résister).

Bref, la quintuplette tourangelle donne rendez-vous pour le grand choix le 11 octobre. Elle espère la participation de quelque deux millions de votants qui se seront exprimés soit en ligne, soit dans l’un des 4000 bureaux de votes mis en place, un par canton. Chaque candidat aura dû réunir préalablement 500 parrainages d’élus sur son nom. On veut du sérieux, comprenez-vous.

Monsieur Faure en salive déjà : « Quand vous aurez un candidat désigné par deux millions de personnes, ça va entraîner grave ! » (Oui, Monsieur le Premier secrétaire aime faire jeune dans son mode d’expression.) Et d’ajouter aussitôt : « Quand deux millions de personnes vont entrer dans les wagons, ceux qui vont rester à quai vont se retrouver très bêtes. » Rappelons à M. Faure qu’on emploie le terme wagon pour les marchandises et les bestiaux. Voiture pour les passagers, les humains. Mais prendre les électeurs pour des veaux est un travers politicien dont, nul ne l’ignore, l’intéressé n’est ni l’inventeur ni le détenteur exclusif. Nous passerons donc avec indulgence sur ce lapsus révélateur. D’autant que ce convoi supposé bondé n’est nullement assuré de parvenir au 11 octobre. Comme on l’a vu – hélas ! – les trains ça déraille grave ces temps-ci !

Mitterrand, Don Juan en politique

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[1] https://www.leparisien.fr/politique/il-faut-montrer-que-ca-avance-la-primaire-de-la-gauche-fixe-une-date-au-11-octobre-pour-dissiper-les-doutes-24-01-2026-VJ4S7LZZFBHFHA6RQ36B6OJHQE.php

Pathologie de l’amour sous emprise numérique

Albertine sur smartphone


Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.

Coup de foudre

L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire,  compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale –  c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.           

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Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.

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Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ».  Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».  

Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.     


En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.

Carolyn Carlson: le phénix

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"The Tree" de Carolyn Carlson © Frédéric Iovino

C’est quasiment un moment historique. Ce l’est du moins dans le monde des arts. Même si elle n’interrompt pas ses activités futures, Carolyn Carlson doit se résoudre à dissoudre la dernière des compagnies qu’elle aura eu à diriger. Les ultimes spectacles de la Carolyn Carlson Company ont lieu au Théâtre des Champs Elysées, là où précisément, il y a 58 ans, la danseuse qu’elle était alors enthousiasma pour la première fois le public français.


La chorégraphe Carolyn Carlson décorée par François Hollande en 2014. DR.

Toute sa vie d’artiste n’a été que surprises, découvertes, rebondissements, révolutions, émerveillements. De sa première apparition en 1968 avec la compagnie d’Alwin Nikolaïs à sa consécration à l’Opéra de Paris avec « Density 21,5 » en 1973, de la Fenice de Venise jusqu’à Helsinki, puis de Stockholm ou du Colisée de Roubaix à la Cartoucherie de Vincennes, le parcours de Carolyn Carlson relève de l’épopée. Une épopée heureuse d’ailleurs, comme si l’optimisme souriant et la foncière bienveillance de l’étoile-chorégraphe lui servaient de talisman.

Aujourd’hui, il est temps de revenir sur cette trajectoire fulgurante qui a fait de Carolyn Carlson, danseuse fabuleuse et chorégraphe prolifique, un trésor national vivant nourrissant toujours nombre de projets.  

Sa première apparition en France

Dans l’ébullition de 1968, avec la Nikolaïs Dance Company où elle dansait depuis 1965, elle déboule à Paris qui découvrait tout juste les grandes figures de la danse américaine, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs. Et là, au cours du Festival international de la Danse qui se déroule au Théâtre des Champs-Elysées, on lui décerne le titre de « meilleure danseuse ». « C’était une distinction magnifique, se souviendra Carolyn Carlson. Seulement, nous étions déjà repartis pour New York quand elle m’a été octroyée et je n’ai appris la nouvelle qu’un an plus tard, quand nous sommes revenus à Paris danser au Théâtre de la Ville. Lors de ce deuxième séjour, un soir où je découvre la façade de l’Opéra avec le créateur de lumières John Davis, j’ai eu un choc devant l’édifice, un sentiment de déjà vu et la prémonition qu’un jour j’y travaillerai. J’avais déjà eu une semblable prémonition qui me disait que j’aurai à faire le tour du globe. Mais la seule découverte de la France était déjà éblouissante pour la Californienne que j’étais. Si neuf, si exotique, jusqu’à la saveur de la soupe à l’oignon accompagnée de crème fraîche avec de petits croûtons de pain qu’on dégustait la nuit aux Halles après les spectacles. »  

En 1970, Carolyn Carlson quitte New York et son maître Nikolaïs pour revenir en France avec John Davis et s’installe un temps dans un petit hôtel de l’île Saint-Louis, « à une époque où l’on pouvait encore vivre à bon marché à Paris ». C’est alors que Thomas Erdos, l’agent de Nikolaïs, la présente à Anne Béranger qui l’engage dans sa compagnie. Et qu’en 1971, à la Gaieté Parisienne, elle découvre Le Regard du sourd de Bob Wilson. « Un spectacle qui durait cinq heures, une révolution des rapports entre le temps et l’espace. Et pour moi, une révélation qui m’a déterminée à créer mes propres spectacles ».

Au Festival d’Avignon de 1972, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Carlson compose alors Rituel pour un rêve mort sur une idée de John Davis, avec l’aide de Maurice Fleuret quant aux choix musicaux.

L’année suivante, elle retrouve Nikolaïs à l’Opéra de Hambourg où ce dernier est invité à créer un spectacle avec Pierre Henry et Nicolas Schaeffer. Et c’est là qu’elle rencontre Rolf Liebermann, lui qui était à l’origine de ce projet. « Un peu plus tard, à Londres, où je monte un ouvrage pour la London Contemporary Dance Company en compagnie de Larrio Ekson qui est alors mon partenaire privilégié, Hugues Gall, envoyé par Liebermann, me propose de participer à un hommage rendu à Edgar Varèse à l’Opéra de Paris. Une fois encore inspirés par les écrits de Nietzche, John Davis et moi préparons « Density 21,5 ».

Un chef d’œuvre qui va s’inscrire subitement dans le paysage français et qui lui ouvrira les portes de l’Opéra de paris. « Deux mois de travail pour un solo de sept minutes. Je n’avais évidemment nullement conscience de ce qu’il allait représenter pour moi ».  

« The Tree » de Carolyn Carlson © Frédéric Iovino

Scandales et batailles d’Hernani

Tout juste nommé à la tête de l’Académie nationale de Musique et de Danse, Rolf Liebermann offre à Carolyn Carlson une position unique dans un théâtre lyrique en l’installant en tant qu’« étoile-chorégraphe » et en permettant, parallèlement à cette institution séculaire qu’est le Ballet de l’Opéra, que se crée avec des danseurs contemporains ce Groupe de recherches théâtrales de l’Opéra de Paris (GRTOP) qui va camper dans la Rotonde des Abonnés. Avec cette compagnie autonome, la jeune chorégraphe, durant une période particulièrement fertile, concevra L’Or des fous /Les Fous d’Or ; X-land ; Wind, Water, Sand ; This, That and the Other ou encore The Year of the Horse.

« De 1974 à 1980, Liebermann me soutient sans faillir, mais c’est à l’Opéra un bordel sans nom. Chaque spectacle engendre des conflits épiques dans la salle, les insultes fusent, le charivari est constant, le refus d’une partie du public absolu. Et Liebermann qui me dit à l’oreille : « Darling, tu es un génie, mais tes spectacles sont beaucoup trop longs »

Impossible aujourd’hui où les publics demeurent si passifs d’imaginer les tapages d’alors. La salle de l’Opéra rappelle la bataille d’Hernani ou le scandale de la création du Sacre du Printemps de Nijinski. On se bat parfois dans les loges. Des furieux, des réactionnaires hostiles à toute modernité hurlent « communistes » à ceux qui soutiennent le spectacle ou qui, simplement, veulent le regarder en paix. En attendant, Carolyn Carlson jette les bases de ce qui sera la danse contemporaine en France. Et nombre de très jeunes artistes qui constitueront les bataillons de la Nouvelle Danse française accourent dans la Rotonde des abonnés où Carolyn Carlson prodigue généreusement ces cours qui vont établir sa renommée de pédagogue. 

Mais en 1980, le contrat de Liebermann s’achève. « C’était la fin d’un cycle. Dans ma vie privée aussi : John Davis et moi, nous nous séparons. Je ne savais vraiment pas que devenir quand brusquement je reçois un appel du fondateur de l’Automne musical de Côme, Italo Gomez, qui veut m’engager à Milan. Finalement, ce sera à Venise, à la Fenice dont il est devenu le directeur. Je m’y transporte avec Larrio Ekson et Jorma Uotinen, autre danseur rencontré à Helsinki en 1976 au cours d’une création pour le Ballet national de Finlande. »

Sous le signe de l’eau

« L’eau, le calme, le silence, les nuits noires sur les canaux, le brouillard, la beauté partout : à Venise, je baigne dans un climat qui me marque profondément. J’y trouve un lyrisme, une poésie nouvelle ». Cette atmosphère singulière de Venise donne naissance à Undici Onde en 1981, à Underwood en 1982, à L’Orso e la luna qu’on verra dans la cour du Palais des Papes en 1983 ou à Blue Lady la même année, un solo emblématique chorégraphié sur la musique de René Aubry.

Carlson reste à Venise jusqu’en 1985, Mais elle y retournera quatorze ans plus tard. De 1999 à 2002, elle prend la direction de la première Biennale de la Danse de Venise, crée Light Bringers sur une composition de Phil Glass en 2000, dans le théâtre de verdure de l’île de San Giorgio Maggiore. Et en 2002, toujours sous le signe de l’eau, Writings on Water, musique de Gavin Bryars. Elle est honorée en 2006 par le Lion d’Or de la Biennale. Cependant quand s’est achevé le premier cycle vénitien, c’est une fois encore l’incertitude pour la chorégraphe. « Je ne sais pas où aller. Et c’est Gérard Violette qui m’offre alors de devenir artiste résidente au Théâtre de la Ville. J’y présente quatre créations, dont Still Waters en 1986 ou Dark en 1988. Mais la rupture est brutale : un jour, je m’entends dire par lui que je ne suis plus dans l’air du temps ».

Nouveau rebondissement. Carlson se retrouve alors invitée en Finlande en 1991, sur la terre de ses ancêtres: « Une très belle époque avec mon fils à l’école française d’Helsinki et moi au milieu de ceux qui sont de mon sang, les Finlandais, des fous comme moi. Car petite-fille de quatre grands-parents originaires de Finlande ayant fui l’invasion russe et installés en Californie, je me sens effectivement terriblement finlandaise. Quand j’eus 18 ans, ma mère m’avait même envoyée à Helsinki pour qui j’y trouve un mari ».

Pour le Ballet de l’Opéra National en 1991, la chorégraphe crée Maa en collaboration avec la compositrice Kaija Saariaho. Et elle rencontre un autre danseur qui sera l’un de ses plus extraordinaires interprètes, Tero Saarinen, devenu depuis un remarquable chorégraphe. « Après deux ans au milieu des lacs, je suis appelée à Stockholm pour y diriger durant un an le Ballet Cullberg. Mais de cela je n’ai rien à dire. Ce fut la pire de mes expériences ».   

La Parisienne

Elle a beau se sentir certes finlandaise, Carlson n’arrêtera jamais de dire qu’elle n’est nulle part aussi bien qu’à Paris : « Oui, c’est bien Paris qui est ma vraie patrie. C’est là que je vis le mieux et j’y reviens toujours. En 1978, j’avais fait un rêve où je me voyais enseigner dans un studio au milieu des bois. Eh bien, ce rêve s’est réalisé en 1999. Grâce à Jean-Jacques Aillagon et avec l’aide de la Ville de Paris et d’Ariane Mnouchkine, j’ai pu créer l’Atelier de Paris à la Cartoucherie de Vincennes ».

Effectivement abrité sous de grands arbres, ce bel ensemble de studios champêtres est devenu en 2016 Centre de développement chorégraphique national. Et parmi d’innombrables professeurs, ce sont aussi des artistes de premier plan qui y ont enseigné, comme Trisha Brown, Lucinda Childs, Meredith Monk ou Susan Buirge. Enfin, dès 1999 déjà, Carolyn Carlson a lancé le festival June Events qui présente une foule de jeunes chorégraphes à la Cartoucherie de Vincennes.

La voilà bientôt qui va passer huit ans à la tête du Ballet du Nord, Centre chorégraphique national du Nord-Pas de Calais à Roubaix où elle réuni des danseurs rencontrés lors de ses divers périples et où elle crée un solo magique, Dialogue avec Rothko. Et y fait aussi danser cet autre solo qu’elle avait créé pour elle, Blue Lady, par ce fascinant interprète qu’est Tero Saarinen. Ce sont d’ailleurs deux hommes, et non des femmes, qui ont ressuscité de la façon la plus captivante ces deux solos emblématiques de Carolyn Carlson. Avant Saarinen, Jean-Christophe Paré, Premier danseur de l’Opéra, avait repris Density 21,5. « Jean-Christophe a une morphologie proche de la mienne. Et Tero a étudié le kabuki au Japon où ce sont des hommes qui tiennent les rôles féminins » résume la chorégraphe.

« Roubaix a été une expérience extraordinaire. J’y ai joui d’une parfaite liberté et nous avons pu déployer dans la ville et dans la région des activités considérables avec la population, avec les jeunes en particulier. Les rapports à ce public avec lequel nous avions tissé des liens étroits ont été extrêmement gratifiants. Des gens pleuraient à mon départ. Et moi qui avais vécu sept ans à New York dans des quartiers qui n’étaient pas des plus huppés, j’ai retrouvé dans le Nord cette même simplicité métissée, une population généreuse et sans prétention qui m’a beaucoup inspirée ».

Retour à Paris

Mais qu’allait donc faire Carlson une fois achevé le cycle roubaisien ? La chance lui sourit encore. Le directeur du Théâtre de Chaillot devenu Théâtre national de la Danse, Didier Deschamps, lui offre de la recevoir en tant que chorégraphe résidente durant deux ans. « Le lieu est immense, froid, impersonnel, nous avons travaillé dans un studio sans fenêtre et bas de plafond. Mais nous y rencontrerons un public chaleureux, considérable, plus de mille personnes à chaque représentation ».

Entretemps Carlson crée Signes en 1997, pièce spectaculaire accompagnée de pages musicales de René Aubry et commandée pour le Ballet de l’Opéra de Paris par Brigitte Lefèvre qui a voulu confronter le peintre Olivier Debré, auteur des décors et ici démiurge, à la chorégraphe. Les rapports avec Olivier Debré sont orageux, mais cela débouche sur un spectacle extraordinairement beau dans des décors enivrants repris de multiples fois à l’Opéra Bastille. Et bien plus tard, en 2014, voici Pneuma, vaste rêve superbement dansé par le Ballet de Bordeaux. « C’est un poème en soi de réveiller notre conscience dans des confrontations avec l’infini où l’on peut pénétrer l’immensité » a écrit Bachelard qui a inspiré cet ouvrage, lequel est dansé dans une scénographie onirique de Rémi Nicolas avec en arrière-fond des musiques de Gavin Bryars et de Philip Jeck.

« Je me sens en dialogue constant avec la nature, la terre et les cieux, avance Carolyn Carlson. Je prête une attention particulière aux couches supérieures de l’atmosphère : nuages, étoiles, soleils, pluies, lunes, aux origines mystiques des anges et aux possibilités d’existence d’autres dimensions. Combien de fois, dans nos vies surchargées, n’avons-nous pas levé les yeux au ciel afin de scruter ce vide, cet invisible ? Je me souviens, lors d’un voyage dans le Colorado, au Grand Canyon, d’un immense panorama à la beauté inégalable, au sein d’un espace désertique et sans fin. C‘était comme si l’on se retrouvait sur le toit du monde, avec la tentation terrifiante de vouloir se jeter dans cet infini. Qu’est-ce donc que cette immensité sans nom ? Ce poème qui s’écrit depuis la naissance du monde ? C’est cela que j’ai évoqué dans « Pneuma ». »

Avec les représentations de The Tree au Théâtre des Champs-Elysées, autre ouvrage inspiré par les écrits de Bachelard, c’est aujourd’hui un nouveau cycle qui s’achève. Rien de plus ! Le futur de Carolyn Carlson est riche en projets. Le prochain, à la demande de Kader Belarbi, ci-devant danseur étoile à l’Opéra de Paris et alors directeur du Ballet du Capitole de Toulouse, sera une création en juin pour cette compagnie.     

Le ministère de la Culture a soutenu sans faiblir la Carolyn Carlson Company depuis sa création en 2014. Mais le contexte économique est lourd. Si les publics sont toujours enthousiastes pour voir ou revoir le travail de Carlson (« Il suffit d’annoncer la venue de Carolyn, disait Thomas Erdos, le représentant de Pina Bausch en France, pour que sur tout le territoire les salles s’emplissent aussitôt »), les programmateurs, toujours en quête de nouveautés et surtout au jugement aussi formaté qu’incertain, se font tirer l’oreille. Comme dans d’autres univers, le monde du spectacle est dur aussi bien pour ceux qui débutent que pour ceux qui durent longtemps. Mais si la danse venait à manquer, il resterait toujours à Carolyn Carlson l’écriture et la calligraphie.   


The Tree. Chorégraphie de Carolyn Carlson. 1h15

Le 30 janvier 2026 à 20h. Le 31 à 18h. Théâtre des Champs-Elysées.

Faut-il faire entrer Samuel Paty au Panthéon?

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Cannes, octobre 2025 © SYSPEO/SIPA

Selon Elisabeth Lévy, le Panthéon ne peut pas devenir un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons collectivement failli.


Faire entrer Samuel Paty au Panthéon. Alors que quatre complices présumés de son assassin sont jugés en appel à partir cette semaine, c’est la demande d’un collectif dont fait partie sa sœur Gaëlle. Pour « dire que l’assassinat d’un enseignant n’est pas un fait divers mais une atteinte à l’un des fondements de la République. » Pour les signataires, ce serait un message de fermeté civique à tous ces professeurs, héritiers des hussards noirs qui « chaque jour font tenir la promesse républicaine, souvent dans la fatigue et l’isolement » – une façon de leur dire « vous n’êtes pas seuls », donc.

Je suis réservée

Nous devons évidemment honorer Paty, rappeler qu’il est mort pour avoir voulu apprendre à ses élèves à penser librement. On peut donner des places, nommer des écoles, bien sûr il faut le faire, néanmoins je suis un peu sceptique sur la panthéonisation.

Au Panthéon, on ne célèbre pas les symboles, les grandes causes ou les corporations méritantes mais des individus d’exception qui ont « marqué l’histoire de France ». Ce n’est pas une maison des victimes, ni même des héros car il faudrait une tour. C’est petit, le Panthéon ! Pourquoi pas le père Hamel ? Ou Arnaud Beltrame ? Ou Alfred Dreyfus comme le demandent certains ? Dreyfus a subi l’injustice avec dignité et courage mais si la vérité a triomphé contre l’injustice, c’est grâce à Zola. Qui est au Panthéon.

A lire aussi, Lisa Kamen-Hirsig: Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

Et pour finir, le Panthéon n’est pas non plus un moyen de nous donner bonne conscience quand nous avons failli. La France n’a pas su protéger Samuel Paty et elle ne protège toujours pas les professeurs menacés. Déni, « pas de vagues » et fausse compassion sévissent encore à l’Education nationale et ailleurs. Alors que toutes les études montrent que l’islam européen est gangrené par l’islamisme, que la jeunesse musulmane française est de plus en plus acquise aux thèses fréristes, que l’islamisme d’atmosphère s’étend dans l’espace public, la doxa médiatique reste inchangée : pas d’amalgame, attention à ne pas confondre la « toute petite » minorité séparatiste et l’écrasante majorité laïque et républicaine…

Ce n’est pas ce que disent les études

On n’honorera pas la mémoire de Samuel Paty avec des grands discours sur les valeurs de la République et de tels mensonges, mais en rappelant chaque jour dans les écoles qu’au pays de Voltaire, on a le droit de critiquer voire détester les religions. En disant ce qu’on voit sans avoir peur d’être accusé d’islamophobie comme nous y invite la courageuse Elisabeth Badinter. En affirmant avec l’avocat Richard Malka que la laïcité ce n’est pas seulement le droit de croire mais aussi celui d’emmerder Dieu.

Le Droit d'emmerder Dieu

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Cette chronique a été diffusée ce matin sur Sud Radio

https://www.youtube.com/watch?v=B8v-fSn3GtI

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale de Patrick Roger

Autorité à l’école: l’incantation ne suffira pas

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Déplacement du ministre Edouard Geffray au collège Paul Vallon de Givors, 16 janvier 2026 © ROMAIN DOUCELIN/SIPA

Avant que les affaires de harcèlement ne viennent de nouveau accaparer son emploi du temps, notamment à la suite du décès de Camélia (17 ans), qui s’est jetée sous un train en gare de Villeparisis–Mitry-le-Neuf, le ministre de l’Éducation nationale avait présenté ses vœux à la « communauté éducative » dans un lycée hôtelier du 17e arrondissement de Paris. Souhaitant redorer le blason des enseignants, il avait affirmé que l’autorité à l’école n’est pas « un gros mot ». Des vœux pieux, selon l’enseignante, chroniqueuse et membre de l’IREF1, Lisa Hirsig, dans cette analyse.


Lors des vœux qu’il a présentés aux enseignants jeudi dernier, Edouard Geffray, ministre de l’Education nationale, a tenu à rappeler que « l’autorité n’est pas un gros mot mais la condition d’accès à l’autonomie par l’hétéronomie. » Il a cru bon d’ajouter, prenant ainsi ses auditeurs pour des hilotes : « Pour que je puisse un jour me fixer mes propres règles, je dois avoir appris enfant à respecter celles des autres. » Nième tentative de redorer le blason d’un métier qui ne fait plus rêver.

Crise climatique

Il est vrai que les professeurs se plaignent de voir leurs décisions contestées, de subir l’ire des parents dès qu’ils sanctionnent les élèves, d’être contraints de justifier les moindres de leurs choix, d’être même parfois confrontés aux accès de violence des élèves ou de leurs parents. Et ce n’est pas une vue de l’esprit : la dernière étude PISA dont les résultats ont été publiés en 2022 fait état d’une aggravation sensible du « climat de discipline scolaire » dans les établissements français :  29 % des élèves déclarent ne pas pouvoir bien travailler pendant les cours de mathématiques (moyenne OCDE : 23 % des élèves). Dans la même veine, 42 % des élèves déclarent en 2022 que leurs camarades n’écoutent pas ce que dit le professeur (moyenne OCDE : 30 % des élèves) et 39 % que le temps d’apprentissage est réduit car l’enseignant doit attendre le calme longtemps après le début du cours (moyenne OCDE : 25 %). Enfin, un élève sur deux déclare qu’il y a du bruit et du désordre dans la plupart ou dans tous les cours (moyenne OCDE : 30 %). Par ailleurs, il faudrait être aveugle ou de très mauvaise foi pour ne pas noter la multiplication des incidents graves et l’irruption de la violence dans les établissements scolaires.  

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Toutefois, l’énoncé du ministre n’a rien de performatif, et il faut s’en féliciter : en effet, les individus que nous sommes, même jeunes, ne sont pas naturellement obéissants. Ils acceptent de reconnaître l’autorité d’un tiers si elle est légitime et justifiée. Lorsqu’il affirme qu’à l’école, il faut apprendre aux enfants à respecter les règles des autres, il se trompe : personne ne veut que ses enfants obéissent aux règles « des autres », mais bien qu’ils reconnaissent les règles nécessaires à leur instruction, à leur épanouissement intellectuel. Ces règles doivent être posées avec bienveillance afin de transmettre un patrimoine, une civilisation, des connaissances, pourquoi pas un métier… Cette éducation au respect des règles et des enseignants incombe évidemment en premier lieu aux parents mais elle doit trouver son prolongement à l’école. Les enfants ont besoin de cohérence.

Jeu de dupes

Or que propose l’école aujourd’hui ? Elle impose des enseignants inamovibles quelle que soit la qualité ou la médiocrité de leur travail et dont l’évolution professionnelle ne doit rien au mérite mais tout à l’ancienneté et au conformisme. Elle ne les a pas formés, ou plutôt elle les a déformés lors de longues séances de déconstruction intellectuelle dans lesquelles ils sont invités à renoncer à tout bon sens et à embrasser les théories pédagogiques les plus folles, du moment qu’elles paraissent innovantes et aptes à « lutter contre les inégalités ». Les élèves ne sont pas dupes et comprennent bien qu’ils ont souvent face à eux des marionnettes qui s’échinent à décliner les nouveaux programmes avec le plus de conviction possible même si ceux-ci sont parfaitement contradictoires avec les précédents. L’abandon par Edouard Geffray lui-même de la mise en œuvre des groupes de niveaux, pourtant présentés comme salutaires – donc obligatoires – par l’administration qu’il dirigeait déjà[1], la récente et virulente critique des écrans alors même qu’ils avaient été imposés dans toutes les classes il y a une dizaine d’années, la passion soudaine pour les uniformes immédiatement reniée, ne sont que quelques exemples des nombreuses errances de l’Education nationale.

Condamnés à être mal formés par une institution à laquelle ils se soumettent petit à petit, les professeurs se retrouvent ainsi face à des élèves auxquels ils n’ont souvent pas grand-chose à proposer : partager des poèmes qu’ils ont composés en binômes, faire des recherches sur Internet tout en se renseignant sur « les dangers d’Internet », préparer un exposé sur les jardins citoyens, ou le développement durable…

Destin grec

Les professeurs doivent consacrer des réunions entières à la mise en œuvre des « instructions officielles » dont le contenu est plus idéologique que jamais : l’écologie, le féminisme, l’éducation sexuelle précoce, la lutte contre les privilèges de classe ayant remplacé l’enseignement des disciplines fondamentales. Ils sont tenus de suivre des tutoriels avant de remplir longuement des LSU[2] auxquels ils ne comprennent rien et qui ne leur permettent pas de dire la vérité sur le niveau de leurs élèves. Ils redoutent tant les inspecteurs qu’ils chamboulent toute leur organisation le jour de leur passage. C’est ainsi que des élèves qui travaillent habituellement de façon individuelle se retrouvent à travailler par groupes pour satisfaire l’inspecteur. La classe, l’école jouent ce jour-là une ridicule comédie ayant pour unique objectif d’être tranquille alors que l’inspecteur sait bien que tout est potemkinisé pour son passage.

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Prétendre aiguiser l’esprit critique et susciter le respect des élèves tout en faisant preuve de servilité est pour le moins contradictoire. C’est pourtant ce que demande l’Education nationale à ses professeurs.

Dans La Détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire, Chantal Delsol écrit : « Lorsque le mérite ne compte pas, la dégradation du travail est une sorte de destin grec. » Il ne suffira donc pas de taper du poing sur la table pour « remettre de l’autorité à l’école ». Il faudra accepter de reconsidérer le statut et la formation des enseignants afin que leur exemple soit enviable : leur rendre une véritable liberté pédagogique et l’assortir d’un contrôle objectif. Pourquoi ne pas imaginer que les classes passent des tests en début d’année et d’autres en fin d’année afin de mesurer les progrès réalisés avec tel ou tel enseignant, dans telle ou telle matière ? Il faudra aussi expurger les programmes de leurs nombreux contenus idéologiques et chasser de l’administration de l’Education nationale les responsables de cette dénaturation.

Pour être respectée, l’école se doit d’instruire les élèves et leur apprendre comment penser plutôt que ce qu’ils doivent penser.

La détresse du petit Pierre qui ne sait pas lire

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[1] Edouard Geffray a tenu les rênes de la DGESCO de 2019 à 2025.

[2] LSU : Livret scolaire unique

  1. L’IREF est un institut libéral-conservateur indépendant qui publie des notes et des articles approfondis sur les politiques publiques grâce à une équipe de chercheurs venant de tous horizons. ↩︎

Emmanuel Macron: une descente fatale…

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Bruxelles, 22 janvier 2026 © NICOLAS MAETERLINCK/BELGA/SIPA

Notre chroniqueur ne regrettera pas Emmanuel Macron lorsqu’il quittera ses fonctions en 2027. Mais il n’a jamais supporté l’injustice et se réjouit presque de voir sa popularité timidement remonter dans les enquêtes d’opinion, depuis qu’il a décidé de ne plus laisser M. Trump lui marcher sur les pieds.


Depuis 2017, le bilan politique, économique, social et régalien d’Emmanuel Macron n’est pas éblouissant. Pas plus que ne l’est la place de la France sur la scène internationale. Et la situation s’est encore dégradée après sa réélection et la dissolution calamiteuse.

Ce billet n’aura pas pour objet de défendre le président, mais d’expliquer brièvement les raisons d’un désamour d’une telle ampleur qu’il dépasse même la dénonciation politique la plus sévère. On en est à se féliciter, dans le dernier sondage (Ifop), d’une minime élévation à 20% (voir L’Opinion d’hier, ci-contre) !

Trump, vexé que Macron ne rejoigne pas son Conseil pour la paix : « Personne ne veut ‌de lui, parce ​qu’il sera bientôt sans mandat. »

Rien de ce qu’il fait ni de ce qu’il est ne trouve grâce aux yeux d’une majorité de concitoyens. Il est tourné en dérision, humilié, parfois par ceux-là mêmes qui lui doivent tout.

Bien sûr, son destin présidentiel s’achevant en 2027, on agit depuis longtemps comme s’il n’était déjà plus là. On conteste, dans sa personnalité, jusqu’aux qualités éclatantes et réelles qu’elle comporte, même si l’on peut, à juste titre, regretter qu’il n’ait pas eu la volonté de son intelligence, le courage de sa volupté à manier les concepts, la détermination opératoire d’un esprit noyé dans – et par – les « en même temps ».

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Mais trop, c’est trop. C’est comme s’il était jugé en faisant l’impasse sur son environnement national, sur le bruit et la fureur du monde. Comme s’il était forcément coupable de chacune de ses réactions, sans qu’on tienne jamais compte des attaques, agressions, initiatives ou humiliations de ses prétendus partenaires, de ses authentiques ennemis. Lorsqu’un Poutine ne le respecte pas, c’est ce tyran que j’estime non respectable.

Tous sadiques

Dans cette descente fatale, tristement irréversible, en attendant un miraculeux redressement en 2027, le pire est ce sadisme – je crains par moments de l’avoir moi-même applaudi – avec lequel beaucoup de Français de tous bords jouissent littéralement de la manière dont leur président est ridiculisé, selon eux, sur la scène internationale.

J’ai honte de cette indécence qui conduit certains médias et une part des citoyens à multiplier les hyperboles à l’égard d’un Donald Trump caractériel, fluctuant et erratique, simplement parce qu’il vient, indirectement, avec ses plaisanteries et sa dérision, amplifier et satisfaire l’hostilité majoritaire à l’encontre d’Emmanuel Macron ; lui qui se cogne, telle une abeille, à la vitre de la démocratie, et ne sait comment se sortir d’une nasse implacable.

Il résiste à Trump : on l’accable. Il cherche à stimuler l’Europe : on ridiculise ses efforts.

C’est lui qu’on taxe d’impuissance quand nombre de ses partenaires sont moins allants que lui.

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Et pourtant, auprès de Volodymyr Zelensky, il demeure l’incarnation d’une certaine idée de l’honneur.

Parce que la France est aujourd’hui une puissance moyenne, on en vient à dénigrer la parole du président. Pourtant, il fait avec ce dont il dispose et ne saurait être moqué parce que sa résistance s’ajuste aux forces réelles – et aux limites – de notre nation, sur tous les registres. Il pâtit de faiblesses dont il porte certes une part de responsabilité, mais il ne peut, à lui seul, endosser tout le poids d’un passé français défaillant.

Lorsqu’il partira en 2027, je ne le regretterai pas. Mais je n’ai jamais supporté l’injustice. Qu’on le traite dignement, sans haine, jusqu’au bout. Il est encore, pour quelque temps, notre président et la voix de la France.

Un chef fait pour cheffer

Arthur Chevallier. DR.

L’éditeur et chroniqueur Arthur Chevallier est proche du chef de l’État. Selon lui, son impopularité ne l’affecte pas car les Français qu’il croise tombent sous son charme. Le président n’est ni hautain ni narcissique mais le peuple, épuisé par un contexte difficile, ne le comprend pas. Le jeune historien en est convaincu : l’Histoire réparera ce quiproquo.


Arthur Chevallier est historien, éditeur et chroniqueur (Le Point, RMC, France 5). Il a notamment publié Napoléon sans Bonaparte (2018), Napoléon et le bonapartisme (2021), L’Histoire à l’épreuve des émotions (2024).


Causeur. Voilà environ deux ans que, pour les besoins d’un livre à paraître, vous accompagnez régulièrement Emmanuel Macron dans des déplacements officiels. Avez-vous perçu la détestation qu’il suscite dans le pays ?

Arthur Chevallier. Je vais vous répondre très clairement. En sa présence, je n’ai jamais vu le moindre signe d’hostilité. Au contraire, j’ai assisté à des scènes d’enthousiasme, y compris après la dissolution. Il existe, bien sûr, sur les réseaux sociaux une poignée de vidéos où on le voit se faire alpaguer, voire insulter. Reste que, dans la majorité des cas, Emmanuel Macron n’a droit qu’à des sourires et des encouragements. Tenez, juste après la dissolution, j’étais avec lui à Colmar pour une de ses premières sorties publiques et, disons, officielles. Les gens étaient très en colère… mais ça n’était pas tourné, verbalisé, exprimé, contre lui. C’est aux partis qu’ils en voulaient. Ce jour-là, une dame l’a même apostrophé de façon assez virulente en s’en prenant aux députés, le président a défendu la représentation nationale en rappelant qu’elle était un rouage essentiel de notre démocratie. Cet échange a largement circulé sur les chaînes d’informations. Il n’a rien de secret.

N’est-ce pas dû à l’existence d’une bulle cognitive organisée ? Comment expliquer tant de bienveillance sur le terrain, alors que tous les sondages indiquent une exaspération croissante des Français vis-à-vis de Macron ?

D’abord par le respect, toujours marqué dans notre pays, pour la fonction présidentielle, même parmi les opposants. Ensuite, il y a la personnalité de Macron, qui aime aller à la rencontre du public. Il faut qu’il voie tout le monde, qu’il écoute tout le monde. Il peut y passer des heures. Il en tire son énergie. C’est quelque chose de très corporel, de tactile. À son contact, la plupart de ses interlocuteurs sont séduits. Ils découvrent un président très différent de son image télévisuelle, et qui sait se montrer complice. J’en ai même vu certains l’appeler carrément « Manu ». S’il était dans la vente, on pourrait dire que Macron est très bon en « business to business ».

N’est-ce pas un problème d’avoir à l’Élysée un homme persuadé que son propre charme résout tout ?

Je souhaite à tous les hommes politiques d’avoir cette croyance, parce que si vous ne l’avez pas, ce n’est pas la peine de vous présenter aux élections. Mais le président n’a pas seulement foi dans sa capacité à convaincre, il a aussi foi dans ce qu’il professe. Il connaît ses dossiers, travaille, et quand il s’exprime sur un sujet, il a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique. C’est du reste pour cela qu’il n’épargne aucune complexité de raisonnement aux Français. Parfois à son détriment, je le reconnais.

Ça n’a pas tellement fonctionné quand il a fait adopter la réforme des retraites…

Certes. Mais ça a marché lorsqu’il a voulu se faire réélire, ce qui n’était pas arrivé depuis Jacques Chirac. Cela dit, vous avez raison, son deuxième mandat est plus compliqué. Il y a un épuisement au sein de la population, selon moi davantage lié au contexte qu’à la personne de Macron. Le malaise s’est cristallisé à la faveur du Covid. À cause du « quoi qu’il en coûte », il faut à présent rembourser des sommes gigantesques. Résultat, en 2025, Macron ne peut plus porter son projet économique de 2017. Dans une démocratie libérale comme la nôtre, il n’est pas simple de suivre une ligne droite.

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Comment vit-il son impopularité ?

Je ne ressens chez lui aucune amertume. Un jour, en Bretagne, il m’a dit, quelques jours avant la dissolution : « Je ne suis pas là pour être aimé. Je suis là pour être respecté. » Macron pense que si les gens sont déçus par ses résultats, ils ne doutent pas qu’il fait de son mieux pour le pays.

Nous n’avons pas cette impression. Son socle de départ s’est sacrément réduit et il faudrait être sourd pour ne pas entendre la haine qui s’exprime aujourd’hui un peu partout !

Avez-vous remarqué que les calomnies contre Macron sont toujours les mêmes ? En 2017 déjà, il était accusé d’être un éternel banquier au service des riches. Mais ça n’a pas marché. La preuve, il a été élu. Huit ans plus tard, cette rhétorique absurde a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. Comme si le président appartenait à une élite hors-sol ! Alors que tout son parcours dit le contraire. Macron vient d’Amiens. Ses parents sont des médecins universitaires et il a épousé une fille de commerçants certes prospères, mais qui sont des notables de province on ne peut plus classiques. Tu parles d’un Parisien déconnecté ! À quoi s’ajoute le fait que, comme Pompidou, c’est par la voie méritocratique qu’il est entré chez Rothschild, où il a certes gagné de l’argent. C’est le principe de la banque. Macron n’est pas un mondain. C’est un garçon ambitieux, monté à la capitale comme tant d’autres pour faire ses études, et qui a probablement subi le mépris des héritiers parisiens qui s’étaient, pour reprendre l’expression de Beaumarchais, seulement donné la peine de naître.

Avoir été méprisé empêche-t-il d’être méprisant ?

Sans doute pas. Le président n’a pas un tempérament hésitant, il faut le reconnaître. De là à en faire une personne hautaine et narcissique, c’est faux et ridicule. Pour ce que j’ai pu en voir, il a des goûts assez normaux, nonobstant une fonction qui ne l’est pas et qui requiert une sécurité extraordinaire. Il dort en préfecture quand il est en déplacement, aime dîner dans le restaurant banal du coin, dont il rentre souvent à pied, commande de la charcuterie, recule un peu sa chaise pour pouvoir échanger avec tout le monde et boit le vin du patron. La première fois, on est même assez surpris… À partir de son second mandat, Macron a opéré, d’après moi, un infléchissement dans sa politique mémorielle. Les sujets patrimoniaux et d’identité ont pris plus de place. Il a sans doute senti que la France le demandait, et qu’elle en avait besoin. Lors de la réouverture de Notre-Dame de Paris, il a évoqué les rois qui ont vu la cathédrale se bâtir, se référant à Saint Louis et à la couronne d’épines, à Henri IV et aux guerres de religion, aux victoires de Louis XIV. Ce qui revenait à admettre que la France avait commencé avant la Révolution française et que, par conséquent, notre pays ne peut pas simplement se définir comme une République.

Aurait-il enfin compris qu’il existe une culture française ?

Je n’en ai jamais parlé avec lui. Mais honnêtement, je n’imagine pas qu’il ait pu penser qu’il n’y a pas de culture française. Lui-même est tellement français dans ses goûts, dans sa manière d’être, de façon parfois archétypale. Il a épousé une professeure de lettres dont les prises de position conservatrices ont même parfois déstabilisé l’opinion. Je suppose qu’il a voulu dire que la France s’est construite grâce à différentes cultures.

Il a précisément récusé l’existence « d’une culture française », et affirmé qu’il fallait reconnaître « plusieurs cultures en France ». Ce qui nous conduit à son arrogance. Le rôle d’un président est-il de faire notre éducation ou notre rééducation ?

Écoutez, à l’Élysée tout le monde vous le dira, Macron n’est pas arrogant. Ses collaborateurs le trouvent sympa, limite débonnaire. Je vous l’accorde, il n’est pas du genre à douter de ses analyses ni de sa stratégie. Seulement, vous conviendrez qu’il essaie autant que possible de susciter l’adhésion autour de ses propositions. C’est peut-être agaçant, mais c’est l’inverse du mépris.

Mais écoute-t-il les autres ? Quand il va voir les Français, c’est pour leur infliger d’interminables monologues. Et quand il prétend aider la presse, c’est pour lui imposer une labellisation…

Mais il a dit et redit qu’il ne voulait pas d’un label d’État !

C’est vrai. Ce ne serait pas un label d’État, l’État se contenterait de choisir l’arbitre, en l’occurrence RSF, une organisation peut-être respectable, mais militante. Faut pas nous prendre pour des lapins de trois jours !

Cette idée s’explique par son aversion pour les fake news. Quand on raconte que sa femme est un homme, ça le met en colère et c’est compréhensible. Et quand les médias d’État russes le diffament, comment ne pas réagir ? Rappelez-vous que, dès 2017, Macron a demandé à Vladimir Poutine, lors d’une conférence de presse conjointe à Versailles, que cessent les campagnes de désinformation menées par Moscou. Le hasard de l’Histoire veut qu’il soit président au moment où les réseaux sociaux entrent dans nos vies quotidiennes. N’importe quelle autre personne élue en 2017 aurait exprimé les mêmes préventions.

On est entre adultes et nul n’ignore que le président a CNews dans le nez !

Je ne sais pas. On commente assez peu le programme télé quand on est ensemble.

Emmanuel Macron partage un dîner de Noël avec des soldats français déployés aux Émirats arabes unis, Abou Dhabi, 21 décembre 2025. (C) Jeanne Accorsini/SIPA

Comment avez-vous gagné sa confiance ?

En travaillant. Je l’ai sollicité par le biais de son cabinet à l’époque où je préparais l’exposition du bicentenaire de Napoléon, coproduite par le Grand Palais et La Villette. Le projet était en train d’être torpillé au sommet du pouvoir par des adeptes de la cancel culture, scandalisés que l’on célèbre l’Empereur. Heureusement Macron est intervenu. Cette exposition n’aurait jamais existé sans lui. Comme lui, je ne pense pas que la France soit faite pour un régime à la scandinave. Le président de la République exerce une fonction transcendantale. En 2017, beaucoup de conseillers de la première heure pensaient, à tort, qu’à l’Élysée, Macron serait le « leader de la start-up nation ».

C’est ce qu’il promettait, non ?

Sauf que, dès son arrivée, il a exercé la magistrature suprême avec les méthodes du vieux monde, façon Mitterrand. Je recommande à ce sujet le livre de François Bazin, Le Sorcier de l’Élysée, sur Jacques Pilhan, qui fut le conseiller du président socialiste. On y apprend les recettes de l’autorité mitterrandienne : jouer sur les silences, cultiver les réponses imprécises et se décider au dernier moment, pour n’appartenir à personne. Du Macron avant l’heure.

Macron est, dit-on, obsédé par la trace qu’il laissera dans l’Histoire, sa « legacy ».

Il me semble tout à fait normal d’avoir ce type de préoccupations quand on représente institutionnellement le pays. Il s’agit même d’un devoir envers les Français.

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Quelle sera cette legacy à votre avis ?

Deux choses. D’abord, quoi qu’on en pense, il a entraîné un vrai renouvellement, l’arrivée d’une génération au pouvoir. Dès lors que les Français ont été d’accord pour être présidés par un quadragénaire, nombre de jeunes gens pouvaient prétendre prendre du galon dans la société. Ensuite, je suis convaincu qu’à très moyen terme, l’Histoire lui rendra justice. Quel qu’il soit, son successeur sera confronté aux problèmes majeurs de la défense de la souveraineté et des alliances européennes. Or sur ce volet éminemment régalien, Macron a été précurseur par rapport aux autres dirigeants du continent. Il nous a fait gagner du temps.

Le problème c’est qu’il en profite pour faire un amalgame fallacieux entre Poutine et le RN…

Je trouve au contraire que la Russie est le sujet sur lequel Macron triche le moins et fait le plus d’efforts de nuances et de détails. Il faut dire qu’il est sans doute en France la personne la mieux renseignée sur ce qui se passe militairement en Ukraine. Raison pour laquelle il désigne clairement Poutine comme un ennemi. En revanche, jamais il ne parle des dirigeants européens en ces termes, pas même Orban, Meloni ou Le Pen.

Donc il surjoue le rempart face à l’extrême droite ?

Je dirais plutôt qu’il refuse d’aller sur les sujets où la droite l’attend. Toujours cette peur de se laisser agripper par un camp ou un parti, d’appartenir à qui que ce soit. Il a l’obsession de l’unité du pays. Admettez qu’on ne peut pas dire qu’il ait opté pour cette attitude par démagogie…

Est-ce de la démagogie de demander une politique migratoire digne de ce nom ?

Ceux qui disent que l’on peut stopper de façon nette et définitive, du jour au lendemain, l’immigration illégale sont des menteurs. Ça sera long et compliqué. Macron insiste sur la complexité du dossier. C’est l’art de la complexité qui lui a donné deux fois les clés de l’Élysée. Mais c’est peut-être aussi l’art de la complexité qui fait qu’il est incompris.

Autrement dit, nous sommes trop cons pour lui ?

Ça n’a rien à voir. De même qu’on ne sait pas pourquoi on aime quelqu’un, on ne sait pas non plus pourquoi on est aimé, ou détesté. Il y a une part d’irrationnel. Ça vaut pour les présidents. On a tendance à donner une tournure objective à des phénomènes qui relèvent de l’ordre émotionnel. Emmanuel Macron a été élu en 2017 parce qu’il a suscité une adhésion qui dépassait son programme et son appartenance politique. Il a plu, voilà tout. La popularité est volatile. Et le regard que l’on porte sur lui, les sentiments qu’on éprouve à son endroit sont appelés à changer encore de nombreuses fois, en bien comme en mal.

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Mélenchon mise-t-il sur le grand remplacement islamique?

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© SEVGI/SIPA

Quel aveu ! Même s’il affirme à Jordan Bardella que non, il a été mal compris, le leader de La France insoumise ne veut plus gouverner la France : il souhaite gouverner la « Nouvelle France. » Et prend désormais en compte des considérations ethniques, religieuses ou communautaristes.


Emmanuel Macron ne veut pas d’une Europe américanisée. Il l’a affirmé, en anglais yankee, devant les mondialistes de Davos. Mais il ne dit rien d’une possible Europe islamisée.

Mauvaise direction

Sa posture anti-Trump, exhibée mardi dernier devant le gratin de la planète, enchante ceux qui voient dans le président des Etats-Unis un adversaire de l’Europe, voire un dément ou un fasciste en puissance. Donald Trump lui a répliqué, mercredi, en moquant le « dur à cuire » portant des lunettes d’aviateur pour dissimuler un œil fragile. Pourtant, ce « look Tom Cruise » (Top Gun) a suffi à emballer commentateurs et sondeurs. L’Opinion a salué, vendredi, « les verres miroir (qui) créent un halo de mystère et de virilité ». Une fois de plus le récit dominant, s’arrêtant à l’anecdote, n’a rien voulu entendre du message au Vieux continent, submergé par une immigration majoritairement musulmane. Se présentant comme fils d’une Ecossaise et d’un Allemand, Trump a dit, au fil de digressions : « Suivez notre exemple ! Certains pays d’Europe sont méconnaissables. L’Europe ne va pas dans la bonne direction (…). Je veux que l’Europe s’en sorte (…) Vous comptez beaucoup pour nous (…) Nous vivons une période de métamorphose ». Bref, Trump a alerté sur la fragilité européenne et son risque d’autodestruction. Or cette crainte, venant d’un rustre, a été balayée par la pensée snobbish au profit du bras de fer surjoué autour du Groenland, déjà base arrière de l’Otan. Pourtant Trump n’a pas tort d’évoquer le danger d’un éloignement d’une Union européenne gagnée par l’islam. L’anti-américanisme des perroquets est déjà hallal-compatible.

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Nouvelle France

Le changement de peuple et de civilisation menace l’Europe ouverte et sa démographie déclinante. Sa vassalisation aux Etats-Unis, déjà bien entamée, n’est rien face à son islamisation, plausible demain si rien ne vient y faire obstacle. Jean-Luc Mélenchon s’en réjouit dès à présent. A Toulouse, jeudi, le leader de la France Insoumise a invité son parti à démontrer, lors des municipales, « sa capacité à incarner la nouvelle France, celle du grand remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ». De fait, Tocqueville avait noté : « Dans une démocratie, chaque génération est un peuple nouveau ». Cependant, la France de Mélenchon n’est plus celle des héritiers des autochtones. Elle est celle de l’immigration maghrébine et africaine.

Il a déclaré : « On ne parle pas assez arabe en France ». Éric Coquerel a souhaité que les maires LFI « aient la couleur de peau du 93 ». Vendredi, les députés LFI, PS et Ecologistes ont voté contre une résolution LR (adoptée) visant à inscrire les Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. Alors que Renaud Camus est calomnié pour alerter sur le Grand Remplacement, qui serait un fantasme complotiste, cette substitution de population est saluée par l’extrême gauche, et occultée par le chef de l’Etat. Oui, l’Europe peut se désoccidentaliser. Se contenter de répéter que Trump est un butor illettré revient à laisser venir le basculement identitaire. Le parti de l’étranger, qui pousse à l’entrisme, a toujours été celui des traîtres.

Mark Carney, ou le révisionnisme historique à la canadienne

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Québec, 22 janvier 2026 © Jacques Boissinot/AP/SIPA

Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.


Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.
George Orwell (1984).

Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses.
Proverbes 25 :16.


(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)

Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :

« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].

Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte

« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »

On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…

Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.

Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]

Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.

Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :

« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».

[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]

Qu’en fut-il exactement?

La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.

Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.

Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.

Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.

Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…

A quoi tient parfois le destin des nations…

Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.

Comme début de « partenariat », on a vu mieux.

En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.

Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.

Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

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La députée de la 8e circonscription des Français établis hors de France Caroline Yadan, 3 décembre 2025 © ISA HARSIN/SIPA

Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…


La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.

Mots autorisés

Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.

L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.

Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.

Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.

Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.

Le Juif, figure de l’irréconciliable

Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.

Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.

Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.

L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident

Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.

Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Malentendus et quiproquos

Une haine de classe, masquée en vertu

Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.

Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.

La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.

L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.

Ce que ce retour révèle

Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.

Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.

Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.

Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.

La société malade

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Primaire à gauche: le Club des cinq en désordre de marche

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La primaire des losers ? A Tours, le 24 janvier 2026, la gauche annonce une élection primaire cette année pour un candidat unique à la présidentielle. Avec de gauche à droite, Lucie Castets, Marine Tondelier, Laurent Baumel, Olivier Faure, Alexis Corbiere Clementine Autain et Francois Ruffin © ISA HARSIN/SIPA

Une primaire « unitaire » de la gauche est annoncée pour le 11 octobre afin de désigner une candidature commune, malgré des modalités encore floues et de fortes tensions, notamment chez les socialistes. On sait que le processus était déjà fragilisé par le refus de participation de deux figures majeures (MM. Mélenchon et Glucksmann), mais les joyeux organisateurs assurent qu’ils vont mobiliser massivement.


La photo publiée par le Parisien Dimanche[1] est des plus charmantes. Il se raconte qu’elle a été prise à Tours, à la sortie de la cabine téléphonique où ce clan de la gauche façon puzzle s’est réuni pour causer primaire. Ils sont tout joyeux pour la photo, ils applaudissent. Du moins quatre d’entre eux, François Ruffin faisant smartphone à part. De la dissidence, déjà ? Ça promet. Les quatre autres, qu’on ne qualifiera pas de mousquetaires par respect pour l’œuvre du grand Dumas et ses personnages, en fait, n’applaudissent pas. Non, ils s’applaudissent. Ils ont raison de le faire maintenant car plus tard cela risque de ne pas être de saison.

Il y a là Olivier Faure, l’ambitieux frénétique qui ne sourit qu’intérieurement et reste bouche close, de peur sans doute qu’on ne voie que trop ses crocs si enclins à rayer le parquet, Lucie Castets, qui semble, elle, crier Matignon-Matignon-Matignon, son rêve éveillé, Marine Tondelier, la Torquemada de l’écologie expiatoire, Clémentine Autain, l’austère et froide prêtresse du dogme gauchiste qui, elle non plus ne sourit pas vraiment, ne s’y laissant aller probablement que lorsqu’elle se brûle sévère.

C’est qu’ils ont de quoi être ravis, fiers d’eux. La démocratie leur doit beaucoup en ce samedi 24 janvier 2026. Sans conteste, leur rencontre, les accords qui ont suivi, sont appelés à tenir une place de choix dans l’histoire de la gauche française, dans l’histoire tout court, ne lésinons pas. Dans les siècles à venir, nous retrouverons cette journée juste au-dessus – ou à côté- du fameux congrès de Tours de 1920 qui a abouti à la scission entre socialistes et communistes. Depuis lors, quand on entend marquer l’histoire, le choix de cette ville – Tours- s’impose. Les faiseurs de rillettes l’ont bien compris.

A lire aussi: Mathieu Bock-Côté: «l’autre illibéralisme»

Donc, ils nous promettent une primaire. Sans LFI et Mélenchon qui n’en veut pas, non plus que Raphaël Glucksmann qui se sent une vocation de chevalier blanc solitaire, non plus que François Hollande qui, lui, se voit assez rebondir (pardonnez-moi, je n’y peux rien, rebondir est le mot qui me vient spontanément dès que j’évoque le personnage. Son côté bonhomme Michelin, peut-être ?), rebondir, disais-je, au sein d’une cacophonique « gauche raisonnable » élargie, comptant dans ses rangs les Cazeneuve, les Glucksmann, les Jadot, des nostalgiques de son fabuleux règne aussi, probablement. Une bonne bande de potes, voyez.

De plus, pour la primaire concoctée ce week-end à Tours l’affaire est même appelée à se faire sans une partie du PS résiduel que nous connaissons, celle qui conteste la légitimité de son Premier secrétaire à traiter de ces choses-là… En tête des boudeurs, Boris Vallaud, le patron du groupe parlementaire et le rival déclaré de M. Faure, Nicolas Mayer-Rossignol. Comme quoi, il ne suffit pas de s’appeler Faure pour l’être. (Là aussi, pardon, je n’ai pas pu résister).

Bref, la quintuplette tourangelle donne rendez-vous pour le grand choix le 11 octobre. Elle espère la participation de quelque deux millions de votants qui se seront exprimés soit en ligne, soit dans l’un des 4000 bureaux de votes mis en place, un par canton. Chaque candidat aura dû réunir préalablement 500 parrainages d’élus sur son nom. On veut du sérieux, comprenez-vous.

Monsieur Faure en salive déjà : « Quand vous aurez un candidat désigné par deux millions de personnes, ça va entraîner grave ! » (Oui, Monsieur le Premier secrétaire aime faire jeune dans son mode d’expression.) Et d’ajouter aussitôt : « Quand deux millions de personnes vont entrer dans les wagons, ceux qui vont rester à quai vont se retrouver très bêtes. » Rappelons à M. Faure qu’on emploie le terme wagon pour les marchandises et les bestiaux. Voiture pour les passagers, les humains. Mais prendre les électeurs pour des veaux est un travers politicien dont, nul ne l’ignore, l’intéressé n’est ni l’inventeur ni le détenteur exclusif. Nous passerons donc avec indulgence sur ce lapsus révélateur. D’autant que ce convoi supposé bondé n’est nullement assuré de parvenir au 11 octobre. Comme on l’a vu – hélas ! – les trains ça déraille grave ces temps-ci !

Mitterrand, Don Juan en politique

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[1] https://www.leparisien.fr/politique/il-faut-montrer-que-ca-avance-la-primaire-de-la-gauche-fixe-une-date-au-11-octobre-pour-dissiper-les-doutes-24-01-2026-VJ4S7LZZFBHFHA6RQ36B6OJHQE.php

Pathologie de l’amour sous emprise numérique

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Le médecin et romancier Philippe B. Grimbert © Ed. Le Dilettante

Albertine sur smartphone


Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.

Coup de foudre

L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire,  compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale –  c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.           

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Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.

A lire aussi: L’érotisme algorithmique

Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ».  Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».  

Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.     


En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.