Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…
Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.


