Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.
L’homme providentiel
« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »
Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :
« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »
Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.
La réaction des ronds-points
Après la propagande, la réalité.
D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.
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Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.
Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».
« Les gens détestent les réformes ! »
Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.
« Qu’ils viennent me chercher ! »
Ils vinrent.
Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.
Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.
Le président algorithmique
La suite confirma ce qui avait précédé.
Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.
Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.
On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.
Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.




