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Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

Les Dessous chics


Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance
© Ph. Lacoche.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30




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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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