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UE: obsolescence programmée?

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L’adoption de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur constitue une victoire à la Pyrrhus pour la Commission européenne. Alors qu’à travers le monde le globalisme recule et que certains peuples — dont le peuple français — y étaient opposés, cette victoire pourrait précipiter un peu plus la chute de l’Union européenne en révélant l’idéologie mortifère qui la sous-tend, selon cette analyse.


« De la bière dans l’intelligence allemande », n’hésitait pas à répéter Nietzsche pour montrer l’étroitesse et le grobianisme allemand. Nous y revoilà avec le Mercosur. L’Allemagne impose ; la France s’incline. L’Allemagne vendra ses voitures quand la France détruira un peu plus son terroir agricole ; la France peste, râle, gesticule ; l’Allemagne avance, dicte sa méthode, écrase de son mouvement une France aux abois et impuissante. L’Union européenne rejoue la même pièce grotesque, pathétique et sans manière : étendre le libre-échange ou plutôt imposer le pas de son diktat !

Mais au-delà ou plutôt en deçà de cet accord de libre-échange avec certains pays d’Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), d’une domination allemande sans conteste sur l’Union européenne, il y a au cœur de ce projet la présence constante d’une volonté de mourir des Européens. Encore une fois, face aux barrières protectionnistes qui s’élèvent et se dressent comme autant de remparts, prélude à la nouvelle crise du libéralisme qui nous attend, l’Union Européenne ne croit bon que de poursuivre son dogme aveugle et estropié du libre-échange. Elle a été élevée ainsi, elle n’a d’autre but, d’autre fonction que de promouvoir la morale du renoncement, de l’abnégation et du nirvana libéral. 

Du temps acheté

Certes quiconque peut regretter les malices juridiques, « la maladresse des habiles » (Nietzsche) de la présidente de la Commission, Mme von der Leyen, qui fit passer sous le manteau un accord commercial échappant ainsi aux parlements nationaux, il n’empêche qu’il faut y voir une vérité cachée : l’Union européenne joue ses derniers instants. Le globalisme est terminé. Dans tous les pays de l’Union, le projet européen souffle ses dernières bougies. Discussions sur l’entrée de l’Ukraine dans l’Union, élargissement des Balkans occidentaux, ou encore accord sur le Mercosur, l’UE tente désespérément de retrouver une unité fédératrice pour éviter sa dislocation. Son réarmement militaire sur l’autel d’une invasion fantasmée de la Russie n’a pas d’autre finalité. Il est de fédérer l’empire de la dette européenne, de poursuivre l’idéal multilatéral et transnational en arrimant toutes les ouailles naïves et fébriles à son nouveau projet fédérateur. 

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Mais il ne faut pas être dupe. Il suffit à tout un chacun de se faire « regardeur » (Maupassant) du réel, de chercher à comprendre ce qui se joue dans la rue, d’être un entomologiste du vivant pour voir que les Européens s’enfoncent mortellement dans la fange de leur propre désastre. Alors, Bruxelles tentera, signe que la maladie est incurable, dans les derniers mouvements de sa philosophie fatiguée et ascétique, de gagner du temps; elle tentera d’escamoter encore une fois le réel, et d’entretenir l’illusion d’une Union forte et pacifiste. 

« Alea jacta est »

Mais le réel est obstiné. Il revient sans cesse tel un ressac, et chaque nouvel événement ou phénomène ne fait que défaire les coutures de cette organisation malade et chétive. Envahie par l’immigration, déclassée économiquement, épuisée moralement et exsangue, l’Union Européenne reçoit déjà l’extrême-onction. Madame von der Leyen peut bien se rendre en Paraguay, triomphante de sa victoire sur le Mercosur, elle ne sait pas encore qu’il s’agit de son viatique… 

Il n’y a qu’à entendre un peu partout en Europe les limes de la colère qui scient déjà les barreaux de la prison des peuples pour constater que la fin approche. Fort bientôt, ils finiront par s’échapper des quartiers de haute sécurité de la prison libérale de l’Union européenne. Le rapt des peuples entre dans son dénouement tragique. Dès lors l’UE tente dans ses derniers élans, dans les derniers mouvements universalistes de sa philosophie fatiguée et moralisante d’achever sa Tour de Babel. Mais elle ne fait que précipiter sa chute inéluctable au nom de la croyance à un idéal qui nie sans cesse le réel, qui l’escamote, et qui plonge les corps dans le formol d’une illusion rédemptrice. Et si l’Union européenne était en réalité déjà morte ? « Ce qui veut tomber, il ne faut pas le retenir ; il faut encore le pousser » écrivait Nietzsche. Il n’y a plus alors qu’à précipiter l’arrivée du médecin légiste pour constater le décès. 

L’impuissance des gouvernements à arrêter la désindustrialisation est spectaculaire

Toujours plus d’impôts et toujours pas de réformes


La plus mauvaise note du mois mérite d’être décernée au Parti socialiste. On a bien vu que leurs députés s’intéressaient beaucoup plus à la hausse des impôts qu’à la baisse des dépenses publiques. Leurs attaques contre un monde économique qu’ils ne comprennent pas n’ont pas cessé. Pourtant face à un endettement de 3 482 milliards d’euros (+ 66 milliards sur les trois derniers mois), il faut ajouter 800 milliards, qui correspondent aux retraites des fonctionnaires qui n’ont pas fait l’objet de provisions. Leurs pensions sont mises sous le tapis et cachées dans les nébuleux comptes publics. La dette réelle de la France est donc de 4 282 milliards d’euros soit plus de 140 % du PIB. Nous vivons au pays du gâchis, de la suradministration et de la décentralisation ratée. À ce niveau, ce n’est vraiment pas une bonne idée pour les socialistes de reprendre les idées de François Mitterrand en 1981 sur l’âge de départ à la retraite, sur les nationalisations, sur l’impôt sur la fortune… Si on rajoute à cette liste les 35 heures, elles ont toutes échoué. La fiscalité confiscatoire qu’ils proposent doit être ensuite corrigée par des niches fiscales, quitte à les retirer ensuite. Tout cela ne fonctionne pas. Pour trouver des solutions à la dette sociale qui est un véritable malheur français, il faut impérativement commencer par la diminution des dépenses publiques…

Tout plan de réduction des dépenses publiques passe par les points suivants : une réduction des pensions de retraite pour les aligner sur le niveau de la retraite européenne moyenne. Cela passe par un alignement du taux de CSG des retraites sur celui des salaires ; une réduction des aides personnelles au logement (APL), une baisse du RSA et une augmentation du reste à charge demandé par la Sécurité sociale ; une suppression d’au moins 200 000 postes de fonctionnaires. En 26 ans les effectifs de la fonction publique ont progressé de 24 %. Ils continuent de grimper alors que l’emploi baisse depuis des mois dans le secteur privé.

Ces idées, déjà lancées par François Fillon en 2017, ont été développées à de nombreuses reprises par Agnès Verdier-Molinié de l’Ifrap et les chercheurs de l’Institut Montaigne. Si ces mesures étaient appliquées, elles permettraient de réaliser environ 120 milliards d’économies dans le budget de l’État. Le problème, c’est que dans un pays où les créateurs de richesse représentent 40 % des électeurs et ceux qui profitent du système 60 %, les aspirants au pouvoir ne s’intéressent qu’aux bénéficiaires de la dépense publique.

Brandt n’aura pas réussi à survivre dans le grand mouvement de désindustrialisation. Le dernier gros fabricant d’électroménager en France sous les marques Vedette, Sauter et De Dietrich va disparaître. On est dans le grand sabordage. L’impuissance des gouvernements successifs à arrêter l’hémorragie des emplois industriels en France est spectaculaire. Elle est la conséquence du système social qui étouffe les entreprises françaises avec des charges de toutes sortes sur les retraites, le chômage, la prévoyance, les mutuelles obligatoires, le 1 % logement, le 2 % formation, sans oublier les cotisations pour les syndicats afin qu’ils soient en bonne forme pour torpiller l’industrie. Elle vient aussi de l’incapacité de l’Union européenne à construire une politique industrielle à l’échelle du continent, laissant la Chine nous submerger avec tous ses produits. La seule réponse apportée sur ce dossier par Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie, qui se déclare confiant dans la réindustrialisation de la France, est son plan très innovant pour Brandt. Il s’agirait pour l’État d’apporter cinq millions d’euros à un projet de reprise par les salariés sous la forme d’une Société coopérative ouvrière de production (SCOP) ! On pourrait lui suggérer de regarder ce qui s’est passé chez Lip en 1973. L’affaire Lip a marqué à l’époque un changement radical du ton syndical et la montée des mouvements « spontanés » largement relayés dans les médias. Elle a suscité une abondante production journalistique et cinématographique présentant le chef d’entreprise et les actionnaires comme des « pourris ».

Teisseire va fermer son usine historique. Le leader du marché des sirops va fermer son usine située en Isère. La société rachetée en 2024 par une filiale de Carlsberg n’est plus rentable, car les cours du sucre ont progressé de 40 % entre 2022 et 2023.

Dans la voiture électrique, on est dans la panique. La majorité des clients potentiels n’en veut toujours pas. Le leasing social d’Emmanuel Macron promettant une voiture électrique à 100 euros par mois est un gadget. Le marché de l’occasion n’a pas décollé, car les nombreux obstacles n’ont pas été levés. L’Union européenne et les décideurs politiques français auront probablement organisé le plus grand suicide de l’histoire industrielle. D’ailleurs la voiture qui s’est le plus vendue en Europe sur les dix premiers mois de 2025 est le modèle Dacia Sandero à essence vendu à 13 290 euros. Tout cela montre bien qu’au-delà de l’innovation, c’est le prix qui est devenu le principal critère d’achat.

Il faudrait encore aborder l’agriculture française, qui est désormais déficitaire. Le secteur de la chimie est en véritable détresse. Et après les constructeurs, les équipementiers automobiles sont menacés par les sociétés chinoises qui veulent s’implanter en Europe.

Parmi les rares bonnes nouvelles du mois, on peut retenir Carmat, le concepteur du premier cœur artificiel bioprothétique autorégulé, au plus proche du cœur humain. Il a été sauvé de la faillite in extremis par Pierre Bastid son fondateur actionnaire à hauteur de 17 %, qui a finalement pu mobiliser les fonds nécessaires pour tenir les engagements de son plan de reprise.

Brevo, le spécialiste français de la relation client lève 500 millions d’euros pour essayer de devenir le « Salesforce européen ». Armand Thiberge, le fondateur de l’entreprise, a su convaincre deux fonds anglo-saxons, General Atlantic et Oakley Capital. Il compte réaliser un milliard de chiffre d’affaires en 2030.

«Chega» au second tour: le séisme de Lisbonne

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C’est la stupéfação ! En doublant son score par rapport au dernier scrutin présidentiel portugais, le populiste de droite André Ventura accède au second tour. Ses chances de l’emporter sont minces, même si le Premier ministre de droite Luis Montenegro a indiqué qu’il ne donnera pas de consigne de vote. Les nostalgiques portugais, sortis de leur dictature en 1974, sont à leur tour gagnés par la crise identitaire.


Séisme politique au Portugal. En ce dimanche 19 janvier, le candidat de droite nationale, André Ventura, 43 ans, est arrivé en seconde position au soir du premier tour des élections présidentielles portugaises. Annoncé dimanche soir entre 20 et 25 %, il est pour le moment distancé par le socialiste António José Seguro, qui est passé de 23 % dans les sondages à un score compris entre 30 et 35 %. Cela reste suffisant pour accéder au second tour : une première historique.

Plus Jean-Marie que Marine Le Pen

Cheveux poivre et sel, barbe de trois jours, sourire Colgate, André Ventura a des airs de mandataire en assurances ou de chanteur pour dames. Il est né en 1983 dans les environs de Sintra, ville où Paul Morand et Jacques Chardonne avaient leurs habitudes et où quelques dynasties en exil se sont éteintes à l’ombre des châteaux de style néo-gothique. André Ventura est le fils d’un propriétaire de magasin de vélos et d’une employée de bureau. Il se fait baptiser à quatorze ans (ce qui est tard, dans ce pays fortement catholique), entre au séminaire mais renonce à la prêtrise par amour. Il se tourne vers l’Irlande, où il soutient un doctorat de droit. Il entreprend au pays une carrière de commentateur sportif sur la chaîne CMTV, de 2014 à 2020 et envisage un temps de prendre la tête de Benfica, le club de football de Lisbonne. Pour avoir défendu la création d’un plan de confinement spécifique à la communauté rom, durant l’épidémie, il se fait virer par la chaîne de télévision.

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C’est alors qu’il s’investit totalement en politique, avec le parti Chega. Le personnage se distingue par des sorties tonitruantes. En 2016, après l’attentat de Nice, il déclare qu’il « défend la réduction drastique de la présence islamique dans l’Union européenne ». En 2019, il défend la castration chimique des violeurs d’enfants. Son style, les thèmes qu’il choisit et ses déclarations sur la corruption des élites le rapprochent davantage du Jean-Marie Le Pen des années 80 que de Marine Le Pen. Une sorte de national-poujadisme, plus libéral que social.

« Nous sommes un petit pays »

Les débuts politiques sont modestes. De 2019 à 2022, il siège d’abord tout seul au Parlement portugais. Puis la marée monte. En 2025, Chegacompte 60 sièges sur les 230 possibles. La diaspora établie en France n’est pas insensible à l’appel de M. Ventura : en 2024, Chega obtient l’un des deux sièges de la diaspora établie en Europe. Au consulat de Marseille, le vote Chega se retrouvait en tête et montait alors à 20 %. Au pays, le Sud pauvre (c’est moins vrai dans l’Algarve), plutôt à gauche, cède davantage aux sirènes de Chegaque le Nord, de tradition chrétienne-démocrate. Le Portugal a su surmonter la crise des dettes souveraines des années 2010. Il dégage aujourd’hui un excédent commercial et se finance moins cher que la France sur les marchés internationaux. Et pourtant, un mal-être lusitanien subsiste, sur fond de flux migratoires incontrôlés. A Entroncamento, ville dirigée par Chega, Emidio Gomes, chauffeur de taxi, explique :« Les immigrés qui arrivent sont surtout africains, ils viennent d’Angola, du Mozambique, de Guinée. Leur arrivée a fait flamber les prix de l’immobilier et a créé un fort climat d’insécuritéIl faut bien que quelqu’un donne un coup de pied dans la fourmilière, au moins pour notre sécurité et pour trier la population, notamment ceux qui volent, agressent ou que sais-je encore ». La propagande de la dictature rappelait en permanence que le Portugal n’était pas un petit pays, grâce à son empire. Aujourd’hui, M. Ventura déclare : « Nous sommes un petit pays qui risque de perdre son identité ».

Le travail en plus

En 2024, le Portugal a célébré en grande pompe les cinquante ans de la fin de la dictature. Un peu comme le régime de Vichy, le régime de Salazar obsède la vie politique portugaise. André Ventura, issu du parti social-démocrate jadis incarné par José Durão Barroso, a pris soin de tenir les groupuscules nostalgiques à l’écart de Chega. Et en 2020, il s’est montré extrêmement critique à l’égard de cet héritage : « La République dirigée par le Dr António de Oliveira Salazar, dans l’ensemble, n’a pas résolu les problèmes du pays et nous a considérablement retardés sur plusieurs points. Elle ne nous a pas permis d’atteindre le développement que nous aurions pu connaître, notamment dans le contexte de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le Portugal aurait pu se développer de façon extraordinaire et nous avons pris du retard, tout comme l’Espagne ». Mais parallèlement, il a tout de même recyclé la devise de Salazar, « Dieu, patrie, famille » en ajoutant le « travail » au triptyque.

Astérix - Astérix en Lusitanie - n°41

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Pain au levant

Shinya Inagaki a appris l’art de la boulange dans son Japon natal avant de se perfectionner auprès des meilleurs artisans français. À Paris, où il officie seul aux fourneaux de sa minuscule boulangerie, il faut être patient pour savourer ses pains. Il n’ouvre que quelques heures, quelques jours par semaines, et la queue est longue.


Chaque semaine, du jeudi au dimanche, de 16 h 30 à 19 h 30, la même scène, le même spectacle de rue se reproduit sous le regard étonné des touristes étrangers venus visiter les pauvres et miteux restes de Montmartre : au 41 de la rue des Trois-Frères (la rue qui longe le théâtre de l’Atelier et remonte la Butte), une queue se forme sur le trottoir, une queue en érection progressive longue d’une centaine de mètres… Certaines personnes ont traversé Paris et se sont positionnées en tête, dès 15 h 45, pour être les premières servies. Qu’y a-t-il donc au 41 de la rue des Trois-Frères ? Un point de deal ? Un salon de massage ? Non, il y a la minuscule boulangerie du Japonais Shinya Inagaki, nommée tout simplement Shinya Pain. Ce personnage toujours souriant semble tout droit sorti d’un film d’Hirokazu Kore-eda. La simplicité et la bonne humeur illuminent son visage. Ses merveilleux pains pétris à la main sont exposés en vitrine sur des étagères en bois. Il est tout seul dans sa boutique. Il ne prend pas la carte bleue, calcule ce que vous lui devez en tapotant à toute vitesse le clavier d’une calculette et vous rend la monnaie sur un plateau en étain, en tendant les mains et en inclinant la tête, à la japonaise.

Il n’y a qu’une sociologie digne d’intérêt, celle des choses vues, des petites scènes du quotidien qui révèlent quelque chose de notre société. Ainsi, pourquoi donc faire la queue quarante-cinq minutes pour acheter du pain ? N’y a-t-il pas là un phénomène troublant ? Qu’est-ce que ce temps et cet effort volontaire signifient ? Qu’est-ce que ce petit bonhomme venu du Japon nous apporte de si particulier ? En 1980, la Pravda avait publié un article avec une photo de Parisiens faisant la queue devant la boulangerie Poilâne, rue du Cherche-Midi, avec ce titre : « À Paris aussi, on a faim et on manque de pain ! » Les serviteurs de Poutine pourraient aujourd’hui s’amuser de la même façon en photographiant la rue des Trois-Frères en fin d’après-midi…

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Shinya est né en 1971 au centre du Japon, dans sa partie la plus industrielle, là où sont implantées notamment les usines Toyota et Mitsubishi. Alors qu’il étudie depuis quatre ans l’économie à l’université, il décide un jour de prendre un petit job dans un salon de thé. Il y apprend l’art de la pâtisserie mais aussi celui de la boulangerie. Contrairement aux idées reçues, les Japonais consomment beaucoup de pain, surtout du pain de mie, au petit-déjeuner et au goûter, sous la forme de sandwichs. Shinya s’initie ainsi au pétrissage à la main, au façonnage et à la cuisson, puis, mettant l’économie entre parenthèses, s’en va faire un stage de perfectionnement à Yamanashi, sur la montagne Fuji, dans une boulangerie réputée du pays. Les boulangers japonais fabriquent leur levain en mélangeant la farine de blé avec du jus de pomme, de riz complet, de carotte et de pomme de terre… C’est ce qui donne à leurs pains un goût fruité et un peu sucré.

Au bout de cinq ans, Shinya comprend que, s’il veut progresser, il doit absolument aller vivre en France qui est, aux yeux des Japonais, le pays du pain par excellence. Il écrit alors en français une lettre à un boulanger-paysan basé à Saint-Lô, en Normandie : Serge Enée. Cet artisan méconnu en France mais vénéré au Japon cultive ses propres blés et cuit ses pains dans un four à bois en argile. La réponse arrive par fax : illisible, mais Shinya comprend quand même qu’il est le bienvenu pour un stage de trois mois.

« Avec ce monsieur, j’ai découvert une autre philosophie du pain, j’ai appris les fermentations longues qui donnent du goût, j’ai appris à façonner des grosses miches bien croustillantes et j’ai vu la magie de la cuisson au feu de bois qui apporte une saveur et des arômes extraordinaires. » Entre le maître et le disciple, l’osmose est totale.

Notre gaillard découvre aussi la beauté de la campagne française en allant vendre les pains sur le mont Saint-Michel. À partir de là, Shinya entame sa renaissance en partant faire un tour de France. Il visite d’autres paysans-boulangers, étudie d’autres fours à bois, devient berger d’agneaux tête noire du côté de Béziers, apiculteur dans le Tarn ; il est ébloui par la vie simple des paysans qu’il rencontre. Mais il est malgré tout surpris de voir que les vraies boulangeries artisanales disparaissent peu à peu au profit des MacDo de la boulange qui fabriquent des millions de baguettes sans goût (Paul, Brioche Dorée, La Mie Câline, Marie Blachère). Le vrai pain n’est plus dans les campagnes, il est dans les villes ! À Boulogne-Billancourt, notre Japonais itinérant est embauché par Le Grenier à Pain (fondé par Michel Galloyer) où il reste onze ans : le temps de gagner le prix de la meilleure baguette et du meilleur croissant des Hauts-de-Seine !

En 2020, il cherche un local pour créer sa propre boulangerie. Il trouve à Montmartre un petit espace de 18 mètres carrés où il ne lui est pas possible de faire des baguettes et des croissants (leur fabrication exige énormément de place). Pas de four à bois non plus, hélas… Mais il est son propre patron et son propre salarié et va enfin pouvoir façonner les pains au levain qu’il aime. Shinya Pain est inauguré au mois de juin, en pleine crise Covid.

Je n’ai donc pas encore répondu à la question posée : pourquoi faire la queue ? En fait, on est confronté à un autre visage du « luxe » : le luxe, ça n’est plus aller au Bon Marché, le luxe, c’est prendre le temps d’aller voir un artisan-boulanger passionné et doux comme un agneau ; c’est un rapport humain direct ; un sourire ; une boutique qui n’a l’air de rien mais dans laquelle on se sent bien ; un travail manuel et une éthique assumée. Ses pains sont délicieux, pleins de douceur, à son image. Quant à sa galette des Rois, fabriquée le jour même et pas congelée, c’est la meilleure de Paris.

J’oubliais ! Shinya n’utilise que des farines issues de variétés de blés anciens cultivés en bio (par Cyrille Renault, dans sa ferme de la Drouillerie, en Champagne). Alors là, évidemment, j’entends les ricanements : « Le bio, c’est pour les bobos ! » Erreur. L’agriculture a été inventée il y a douze mille ans et on n’utilise les désherbants et les pesticides que depuis un siècle. Depuis quelques années, les lobbies de l’agroalimentaire veulent nous détourner du bio alors que le blé conventionnel est enrobé de fongicide dès le semi et qu’il reçoit six traitements de pesticides par an ! Il y a un vrai combat à mener, ne soyons pas idiots.


Shinya Pain

41, rue des Trois-Frères, 75018 Paris.

Ouvert du jeudi au dimanche de 16 h 30 à 19 h 30.

À jamais les premiers !

Les éditions Paulsen font reparaître pour les 30 ans de Guérin les Commentaires de Louis Lachenal (1921-1955), l’alpiniste français qui conquit l’Annapurna le 3 juin 1950 avec Maurice Herzog. Au-delà de la controverse autour du récit officiel et des différentes philosophies de la haute-montagne, le souffle de ces héros vient nous chahuter dans notre confort sédentaire.


Les années 1950 sont loin. Brumeuses. La victoire de l’Homme sur les plus hauts sommets de la planète n’a plus aujourd’hui la même saveur, le même retentissement médiatique. La montagne jadis inaccessible a marchandé son ticket d’entrée, elle souffre d’une ruée continuelle et d’une détérioration de son habitat. Sa majesté est à la portée des plus fortunés, les explorateurs n’ont plus d’avenir. Bientôt, les voyages dans l’espace subiront le même effet et les Hommes auront perdu toute faculté de rêver à l’impossible et de se mesurer au chaos. L’exploit physique et sportif, l’aventure folle et splendide, la conquête dérisoire et grandiose, le prestige des nations qui allèrent planter leur piolet sur le toit du monde, tout ça semble surgir du brouillard des Trente Glorieuses. Un temps révolu, celui des contes et des légendes. Nous sortions d’un long cauchemar, les souillures de l’Occupation nous réveillaient en sursaut. Nous avions besoin d’eux, de leur féérie, de leur courage et un peu de leur honneur aussi, ce n’est pas un crime. On a presque oublié cette première cordée de juin 1950 qui fit des alpinistes français des surhommes adoubés par la République reconnaissante. Leur gloire n’était pas factice, quoiqu’en disent les commentateurs a posteriori, n’oublions pas leurs souffrances et leurs doutes, le poids des responsabilités et la part de mystère.

8000 mètres !

Ils ont écrit l’histoire de la montagne, ils ont mis des mots et leurs pas sur des planètes non-identifiées, le territoire des 8 000 mètres. Ils étaient là-haut, seuls, avec des cartes fausses, une météo déplorable, des semaines en lévitation dans ces hautes vallées du Népal, avec un équipement qui ferait sourire de nos jours, une forme de naïveté juvénile, une peur morbide, souvent en manque d’oxygène et de visibilité, ils sont pourtant redescendus. Ne restent que des confettis de mémoire, des couvertures de Paris Match jaunies, des images en noir et blanc où l’on vit ces héros aux extrémités meurtries, portés en vestales, les pieds enrubannés, le regard un peu vide. Ne reste de cette épopée que des histoires de montagnards savoyards, histoires chuchotées, un peu secrètes ; les anciens se racontent, enjolivent, eux savent la vérité, ils font perdurer le feu sacré. Notre génération supersonique, qui n’a connu ni la guerre, ni l’ascèse, a bien du mal à comprendre ces grimpeurs, ces artistes des altitudes qui affrontèrent l’Himalaya avec l’innocence et la foi des premiers croyants. Ils s’appelaient Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Jean Couzy. Quand les frontières du Népal s’ouvrirent, une expédition française s’engouffra et monta, de camp en camp, cornaquée par des sherpas. « Qu’ils sont beaux, ces salariés ! On dirait qu’ils sont là pour leur plaisir » écrit Louis Lachenal. Comme toutes les équipées fantastiques, elles étaient composées d’hommes complexes, aux destins et ou préoccupations contradictoires, certains escaladaient pour la France, pour le Général, d’autres pour se prouver quelque chose. Dans cette chevauchée des glaciers, Maurice Herzog, le capitaine de cet escadron en tira une aura immense. Toutes les familles, d’Annecy à Brest, avaient dans leur bibliothèque Annapurna, premier 8000, best-seller encore plus retentissant que Bonjour tristesse de Sagan. Maumau eut tous les honneurs, il fut secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports, membre du CIO, maire de Chamonix, député, il fut le récipiendaire des lauriers. Alors, naturellement, ce statut trop grand pour un mortel se fissura au fil des décennies.

Héros oublié

Les éditions Paulsen ont mis en lumière l’autre héros oublié, à travers un travail sur les archives et une contextualisation remarquable (la préface de Charlie Buffet pose parfaitement les enjeux de cette expédition). Louis Lachenal est mort en 1955 d’une chute dans une crevasse de la vallée Blanche. Ce personnage hors-norme, difficilement sondable, rapide, félin, « virtuose », surnommé Biscante (de Biscantin, le cidre originaire de Haute-Savoie), funambule d’un alpinisme chronométré était membre de la Compagnie des guides de Chamonix. Il a écrit son Annapurna qui n’est pas tout à fait celui de Herzog, « Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée », résume-t-il. Il faut lire le journal de Lachenal pour comprendre sa vision, son éthique de la montagne : « La montagne n’était pas mon occupation du dimanche, c’était ma vie, à moi. Pour d’autres, vivre c’est se pencher sur des livres, peindre ou donner des ordres ; cela peut se faire avec les pieds coupés, avec les jambes coupées. Pour moi, vivre c’était choisir une montagne, choisir son défaut et sentir les rugosités de granit sous la plante des pieds. Chaque phalange enlevée emportait un peu d’espoir ».


Sur l’Annapurna – Louis Lachenal – Guérin éditions Paulsen 58 pages

Sur l'Annapurna

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Laclos trop sulfureux pour Amiens?

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Adapté et mis en scène par Arnaud Denis, Les Liaisons dangereuses, chef-d’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos a été donné à la Comédie de Picardie, à Amiens. A peine arrivé sur place, une question m’a taraudé le peu d’esprit qu’il me reste : pourquoi donc la bonne ville d’Amiens – où Laclos est né 18 octobre 1741- ignore royalement (est-ce bien le terme?) l’immense écrivain ? Au bar, je n’ai pu m’empêcher d’en parler à mes amis Etienne Desjonquères, directeur du Centre culture Jacques-Tati, et Thierry Griois, journaliste au Courrier picard et comédien au sein de la troupe Le Théâtre de l’Alambic ; comme moi, ils se demandaient bien pourquoi la capitale picarde n’a d’yeux et de fierté (légitime, c’est vrai) que pour Jules Verne. Je m’en suis longuement entretenu avec ma Sauvageonne, comédienne elle aussi, et férue de théâtre. Elle non plus ne comprend pas et s’insurge. Il fallait la voir se révolter, trépigner, hurler à travers le bar. Quand la Sauvageonne s’adonne à une colère de fille, il est préférable de se mettre à l’abri. Je la contemplais, l’admirais car, c’est vrai, elle avait totalement raison. Mais pourquoi donc Amiens snobe-t-elle à ce point Laclos ? (Seul un talentueux fleuriste sis au 22 de la rue des Sergents a eu l’élégance et la bonne idée de baptiser sa boutique du célèbre militaire, inventeur du boulet creux). Son œuvre serait-elle trop sulfureuse, trop libertine pour les belles âmes locales, largement concurrencées par les adeptes du wokisme qui, très certainement, considèrent que les femmes y sont trop brutalement courtisées ? Nous nous disions qu’il se passe la même chose à Reims avec le tout aussi sulfureux et génial romancier Roger Vailland, trop communiste peut-être, par ailleurs inconditionnel de Laclos, victime d’un cruel ostracisme dans la ville où il a passé son enfance et son adolescence. Pas une plaque dans la maison de ses parents, avenue de Laon. Un scandale. Et que dire de cette totale absence de plaque d’hommage sur sa maison natale d’Acy-en-Multien, dans l’Oise ? Scandaleux ! Nous nous disions, la Sauvageonne et moi, que le monde allait mal. Alors, nous avons pris place, et attendu que le rideau se lève. Il s’est levé. Quel régal ! Une heure quarante de pur régal. Grâce à une mise en scène subtile et efficace, on retrouve toute la force du roman de Laclos et ses thèmes : la liberté, bien sûr, mais aussi et surtout la cruauté perverse qui anime certains personnages, en particulier le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Les comédiens sont exceptionnels : Delphine Depardieu (Merteuil), Valentin de Carbonnières (Danceny), Jean-Benoît Souilh (le valet), Michèle André (Madame de Rosemonde), Marjorie Dubus (Cécile de Volanges), Salomé Villiers (Mme de Tourvel). Les costumes d’époque : un ravissement. La langue est sublime. Arnaud Denis s’est permis d’ajouter au texte quelques métaphores animalières et fort amusantes. Le message politique est mis en valeur : on comprend que, quand le valet rend son tablier, le franc-maçon Laclos n’a rien voulu montrer d’autre que la Révolution était imminente. Le peuple en a assez d’être opprimé, humilié ; il ne va pas tarder à le faire savoir.

L’école de la vie

De dix à seize ans, la romancière Noëlle Châtelet a été pensionnaire à Fontenay- sous-Bois. Une expérience qui a largement contribué à faire d’elle la femme qu’elle est devenue.


Dans la famille Jospin, elle est la petite dernière. Noëlle de son prénom. Pas forcément désirée mais absolument adorée. « Mademoiselle J » ainsi qu’elle se prénomme pudiquement dans A l’école des filles, son nouveau livre. Devenue sociologue et écrivaine, Noëlle Châtelet, qui fut l’épouse du philosophe François Châtelet, s’est intéressée entre autres aux métamorphoses du corps et, de fait, au vieillissement. En 2004 elle nous avait bouleversé avec La dernière leçon, texte autobiographique dans lequel elle racontait comment elle avait accompagné sa mère nonagénaire jusqu’à sa mort programmée. Le livre, essentiel, avait été suivi d’un second récit Suite à la dernière leçon qui revenait sur l’impression de trahison ressentie au moment de l’adaptation de son best-seller au cinéma. Depuis l’écrivaine a fait sien le combat sur l’aide active à mourir. Une thématique à l’opposé de celle de son nouvel opus, lequel se place résolument du côté de la vie. Des premières leçons, en quelque sorte. Le 1er octobre 1954, à tout juste 10 ans, Mademoiselle J quitte la chaleur du foyer familial pour un austère pensionnat. Le choc est brutal. Violent même.

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« On m’arrache à tout ce que j’aime et qui m’aime. On m’enferme au nom de l’Education (…) Je quitte ce que j’aime et qui m’aime. Je me quitte moi-même ». Fini les feux de cheminée auprès du père, les petits déjeuners du dimanche dans le lit de la mère, les cavalcades seule en forêt, place aux petits lits dans un dortoir de filles, aux toilettes de chat devant des lavabos communs, aux brimades incessantes et aux humiliations qui vont avec. La jeune fille a beau avoir du tempérament, les premiers temps sont difficiles. Sous ses allures bravaches, une sensibilité d’écorchée vive. Jusqu’au jour où elle découvre le pouvoir insoupçonné de l’amitié puis de ce que l’on ne nomme pas encore la sororité. Pour faire face à l’adversité et mettre à mal les injustices, l’adolescente et ses amies vont former un Ordre. Celui des Trois mousquetaires. Au féminin. « Une pour toutes, toutes pour une ». Ensemble elles oseront tenir tête à la plus immonde des enseignantes : Quasimoda la bien nommée. Qu’on ne s’y méprenne pas. L’école des filles n’est pas un réquisitoire en règle contre l’Education nationale mais l’histoire intime d’une jeune fille dans les années 50. Un temps où les adolescents craignaient les enseignants et non l’inverse. C’est entre les murs gris de cet internat que Mademoiselle J vivra des révolutions d’importance : les premières menstruations, la découverte de l’amour. Noëlle Châtelet dit tout avec pudeur mais sans tabou. La masturbation, les amours féminines, le corps qui déborde. « Et moi ? Et mes désirs ? Qu’est-ce que j’allais en faire ? Comment les vivre et avec qui ? » Récit d’apprentissage, L’école des filles brille par son authenticité. Tout sonne juste et vrai. L’écrivaine ne se place jamais au-dessus de son sujet. En choisissant le « Je » elle trempe directement sa plume dans l’encre de l’adolescence dont elle retranscrit avec subtilité, les élans, les excès, les craintes et les fragilités. Une formidable leçon de vie.

A l’école des filles de Noëlle Châtelet Editions Robert Laffont 257 p

A l'école des filles

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Iran: «L’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte»

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Pour la sociologue, iranologue et enseignante, malgré la colère importante dans les rues, « le système reste suffisamment structuré » pour empêcher toute chute du régime à court terme. Parler de renversement est donc prématuré.


Causeur. En ce début d’année, tous les regards se tournent vers l’Iran. Sans faire de futurologie (bien que vous veniez de publier un livre intitulé Paris, 13 novembre 2045), une question nous taraude : l’hypothèse d’une chute prochaine du régime est-elle plausible ?
Amélie-Mariam Chelly. Je ne fais pas partie de ces chercheurs qui, depuis quarante ans, répondent « oui » lorsque la classe médiatique pose cette question. Depuis la fin de la guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), le pays est régulièrement traversé par des manifestations. À cette époque, on a commencé à voir poindre des insatisfactions nées de nombreuses désillusions. J’aurais tendance à penser que l’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte. La période où la probabilité d’un renversement était la moins grande, c’était lorsque Hassan Rohani était au pouvoir, de 2013 à 2021, en particulier au moment de la signature des accords de Vienne sur le nucléaire (2015). Donald Trump ne s’était pas encore retiré unilatéralement des accords, et l’on se trouvait alors plutôt dans la perspective d’une révolution à la chinoise. C’est-à-dire que, peu à peu, on voyait des idées émanant de la raison commencer à se faire une place aux côtés des idées tirées de la charia et des textes religieux.
La perspective du renversement fait un peu plus sens aujourd’hui, mais j’ai tout de même du mal à y croire réellement. Si l’on parle de chute, c’est parce que Donald Trump avance d’un pas, recule de deux et s’est déjà montré capable de déstabiliser d’autres contrées. C’est un élément qui permet certes d’entretenir un peu d’espoir. Vu de l’extérieur, on a le sentiment que ce qui s’est passé au Venezuela pourrait être transposé en Iran. Mais si l’on ne considère que les éléments intérieurs, l’élan protestataire actuel ne montre pas de perspectives particulières de chute. Pour qu’un renversement survienne, il faudrait que les gardiens de la Révolution, les Pâsdârân, se rangent du côté des manifestants, ce qui est pour le moment impensable.

Un scénario à la vénézuélienne vous paraît donc inconcevable.
Totalement inconcevable. Par ailleurs, contrairement à ce que la Constitution pourrait laisser supposer, le régime des mollahs n’est pas un système pyramidal. On a l’impression que le Guide suprême se trouve au sommet d’une grande pyramide : ce n’est pas faux dans la mesure où, sur le papier, il dispose d’un droit de veto dans tous les domaines. En revanche, la pyramide n’est pas régulière : juste après lui, on trouve des institutions (entre cinq et neuf) dont le rôle est d’une importance comparable et si deux à trois d’entre elles venaient à être paralysées, le régime continuerait de fonctionner.
De plus, tout le monde sait que Donald Trump est avant tout un chef d’entreprise et qu’il suffirait qu’une majorité d’acteurs au sein du système iranien accepte une négociation allant dans le sens de ses intérêts économiques pour que le régime soit maintenu. On s’en était d’ailleurs rendu compte lorsqu’il s’est retiré unilatéralement des accords durant son premier mandat : ce qui le dérangeait n’était pas tant les accords eux-mêmes que le multilatéralisme. Il avait demandé, par l’intermédiaire de l’ambassade suisse en Iran, l’ouverture d’une ligne téléphonique directe entre Khamenei et lui-même.

L’Iran a perdu en un an son allié syrien, tandis que ses proxies du Hezbollah et du Hamas ont été sérieusement affaiblis. Est-ce que la perte de ces atouts géopolitiques a une incidence quelconque sur la viabilité du régime ou, au contraire, le repli sur son pré carré national peut-il le renforcer ?
Non, ces pertes l’affaiblissent réellement. À l’intérieur du pays, l’idéologie ne fait plus d’émules. Au maximum, 20 % de la population donne des signes d’adhésion au régime, dont la moitié sont des fonctionnaires qui n’ont pas d’autre choix que d’en manifester… À l’époque de la guerre en Syrie (2011-2017), l’existence des satellites étrangers et de « l’axe de la Résistance » constituait l’un des rares éléments maintenant un semblant de reconnaissance populaire envers le système. L’ancien dirigeant des forces Al-Qods, Qassem Soleimani, assassiné début 2020, pouvait même bénéficier d’une bonne réputation auprès de personnes qui n’aimaient pourtant pas le régime.

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Dans certaines manifestations, on distingue le portrait du shah. La restauration de la monarchie est-elle imaginable ? Quel souvenir les Iraniens ont-ils conservé de la monarchie ?
Nous sommes un peu trompés en France par les pôles diasporiques que l’on rencontre ici. Il existe une composante monarchiste forte, parfois issue de la haute aristocratie. Mais il faut distinguer les Iraniens de la diaspora de ceux vivant en Iran. La diaspora a eu la possibilité de fantasmer un certain passé monarchiste (il y a eu de très belles choses ; de moins belles aussi). En Iran, on avait moins l’occasion de fantasmer cette période, car la République islamique a lourdement insisté sur les aspects négatifs de la monarchie, en les accentuant, voire en en inventant certains.
Lorsque des personnes en Iran scandent « Pahlavi ! Pahlavi ! », certaines sont monarchistes (et c’est de plus en plus manifeste), mais pour beaucoup d’autres, il s’agit surtout d’exprimer leur désaveu du régime en place. Le dernier shah était, de plus, un grand « défroqueur » de mollahs. On entend aussi beaucoup le slogan « Reza Shah, Roi des rois ». Reza Shah était le premier Pahlavi. Sous son règne, les comptes publics étaient bien tenus : c’est une manière de dire « Voyez ce que vous avez fait de notre économie ».
Ceux qui crient « Pahlavi » ne sont donc pas automatiquement favorables au retour du shah. Une partie grandissante y serait favorable, une autre préférerait simplement les Pahlavi aux dirigeants actuels sans être pleinement convaincue. D’autres encore veulent avant tout faire tomber ce régime, sans souhaiter pour autant une restauration monarchique.

Le nombre d’enfants par femme en Iran est le plus faible du monde musulman.
Il est même plus faible qu’en France.

La société iranienne est-elle sécularisée au point qu’on pourrait imaginer un système laïc à la française, ou bien l’arrière-pays reste-t-il profondément musulman ?
En France, on associe, abusivement à mon sens, le nombre d’enfants par femme à la sécularisation. Il faut distinguer la mentalité iranienne de celle du monde arabe. En Iran, quel que soit votre degré de sécularisation, si vous n’avez pas d’argent, vous ne faites pas d’enfants. Ce n’est pas forcément le cas dans le monde arabe, où l’on peut avoir des familles nombreuses même sans moyens financiers. Par ailleurs, en Iran, ce n’est pas parce qu’on est religieux que l’on est pro–République islamique, ni parce qu’on est opposé au pouvoir que l’on est nécessairement irréligieux.

Est-il vrai qu’il existe un petit élan discret de conversions au christianisme ?
C’est un phénomène qui existe vraiment, observé depuis une trentaine d’années. Il existe deux types de conversions : celles pratiquées en secret, par réaction à la République islamique (l’apostasie est passible de la peine de mort), et celles motivées par la volonté d’obtenir un statut de réfugié.

Israël et les États-Unis œuvrent à l’affaiblissement du régime. La détestation de la théocratie est-elle suffisante pour que la population accepte, de fait, de s’allier à des puissances étrangères, ou bien un surmoi nationaliste traverse-t-il la rue persane ?
D’abord, Israël n’est pas si mal vu de la rue, contrairement aux rues arabes, où antisémitisme et antisionisme sont souvent structurels. En Iran, on se soucie peu du conflit israélo-palestinien. Il existe même une très grande proximité culturelle entre la Perse et le monde juif. S’il peut y avoir des irritations, ce n’est pas tant à cause de la question palestinienne que d’une rivalité culturelle, artistique et philosophique.
Une frange marginale de la population adopte des positions compatibles avec le néo-conservatisme américain et la cause israélienne, de même qu’une autre frange, acquise à l’idéologie de la République islamique, est réellement hostile à Israël. En revanche, la perspective d’être mis sous tutelle, infantilisé, délivré par d’autres plutôt que par soi-même serait perçue par beaucoup à la fois comme nécessaire et comme déshonorante.

Paris, le 13 novembre 2045

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Le roman, une histoire juive?

Dans son nouveau livre, l’historien Pierre Birnbaum estime qu’aucun écrivain juif d’Europe au tournant du XXe siècle n’est parvenu à se débarrasser de sa judéité. Une thèse problématique qui ouvre la voie aux amalgames.  


Le roman juif du tournant du siècle serait-il l’expression d’un état de « malheur » ? C’est la thèse de Pierre Birnbaum dans son nouveau livre, à mi-chemin entre essai littéraire et histoire intellectuelle.  Birnbaum met dans le même panier des écrivains aussi divers que Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Franz Kafka, Irène Némirovsky, Giorgio Bassani, Henry Roth et Saul Bellow [1].

Il explique qu’à la différence de leurs confrères non-juifs, ceux-là savent « l’ambiguïté de leur statut » et la « précarité de leurs succès » au sein des sociétés chrétiennes ; ils demeurent des « intrus », mis en porte-à-faux à cause de leur « judéité ». Alors même que le tournant du XXe siècle marque un moment unique dans l’histoire des écrivains juifs : pour la première fois, ils vivent dans des pays où règnent « l’individualisme libéral » et « le triomphe progressif de la démocratie », mais où ils doivent relever les défis posés par la « société ouverte » à l’égard de la survivance des « fidélités collectives et des mémoires particulières ».

Cette thèse nous paraît problématique, et ce, pour au moins trois raisons. D’abord, on n’est pas convaincu par la lecture de ces auteurs « à la lumière de la sociologie comparative », ce qui mène à un amalgame entre vie et œuvre, comme dans cette phrase : « Aucun des écrivains du tournant du XXe siècle n’est parvenu à se « débarrasser » de son judaïsme, tous hésitent entre fidélité et renoncement : dans leurs romans comme dans leur vie, ils pourraient faire leur la sentence pessimiste de Heine » (« le judaïsme n’est pas une religion, c’est un malheur »).

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Birnbaum semble partir du postulat que les juifs laïcs n’ont aucune notion du sacré : « Aucun n’est religieux : le monde du sacré leur demeure étranger, ils se tiennent à l’écart de la synagogue et rejettent dans leur espace privé toute forme traditionnelle de rituel. » C’est mal comprendre le judaïsme que de renvoyer la non-pratique à une absence de sentiment religieux. À notre avis, l’expérience transcendante réside précisément dans le sentiment d’attachement à la tribu, sentiment partagé par les auteurs étudiés ici. Pour citer le cas de Henry Roth, il a beau rejeter la religion, son chef-œuvre, L’or de la terre promise, baigne dans une ambiance mystique.  

Enfin, Birnbaum sous-estime l’importance de la langue. Il affirme que Kafka aurait rejeté le sionisme, mais ne prend pas en compte sa fascination pour la renaissance de l’hébreu, comme on l’a vu dans le livre de Keren Mock[2]. Pour de nombreux écrivains juifs, le sionisme n’avait pas seulement une dimension politique, il était surtout un projet linguistique.

Ignorer la question linguistique permet à Birnbaum de balayer les écrivains yiddish. Il explique que Sholem Asch, Sholem-Aleikhem et Isaac Leib Peretz ne correspondent pas à ses critères parce qu’ils habitaient un pays – l’Empire russe – qui n’était pas une démocratie libérale. Il nous semble que la véritable raison de leur exclusion tient du fait que les yiddishophones étaient relativement « assimilés » : à la langue et à la culture de leurs lecteurs ! D’ailleurs, pendant la dernière période de leur vie, Asch et Sholem-Aleikhem ont beaucoup publié à New York[3] ; Birnbaum aurait dû les considérer rien que pour cela.

L’incapacité de s’assimiler, est-ce un « malheur » ou une richesse ? Est-ce l’apanage des seuls juifs ? Tout écrivain véritable n’échoue-t-il pas dans son propre processus d’assimilation, d’où sa nécessité de créer sa langue propre, en dissonance avec les normes de la société ambiante ?

Le roman du malheur :  De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, Pierre Birnbaum, Gallimard, 2025.


[1] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/12/26/carpe-diem-bellow/

[2] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2025/03/25/les-blagues-de-guerre-de-franz-kafka/

[3] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/07/26/sholem-aleikhem-a-new-york/

Trump: plus hard que soft power?

Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.


Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?

Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.

Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.

Mandatory Credit: Photo by Andrew Thomas – CNP/Shutterstock (16340678ad) United States Senator John Curtis (Republican of Utah), US Senator Ruben Gallego (Democrat of Arizona) US Senator Dick Durbin (Democrat of Illinois) with Venezuelan opposition leader María Corina Machado in the United States Capitol in Washington, DC, USA,. María Corina Machado Visits US Capitol, Washington, District of Columbia, USA – 15 Jan 2026/shutterstock_editorial_Maria_Corina_Machado_Visits_U_16340678ad//2601160401

Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?

C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.

… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?

Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.

L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.

C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.

Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?

Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.

Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…

Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement  américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.

D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.

L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…

Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.

Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.

Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.

Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…

Il y a donc bien des signes de fébrilité…

Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.

En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?

M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.

Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?

Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».

Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?

Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.

La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?

L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.

Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?

C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…

Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?

Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.

Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?

Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…

La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?

Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.

592 pages

UE: obsolescence programmée?

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Le président du Panama, Jose Raul Mulino, à gauche, le président bolivien Rodrigo Paz, le président du Conseil européen Antonio Costa, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le président du Paraguay Santiago Peña, le président de l’Argentine Javier Milei, le président de l’Uruguay Yamandú Orsi et le ministre brésilien des Affaires étrangères Mauro Vieira posent pour une photo de groupe lors de la signature de l'accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur, à Asunción, au Paraguay, samedi 17 janvier 2026 © Jorge Saenz/AP/SIPA

L’adoption de l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur constitue une victoire à la Pyrrhus pour la Commission européenne. Alors qu’à travers le monde le globalisme recule et que certains peuples — dont le peuple français — y étaient opposés, cette victoire pourrait précipiter un peu plus la chute de l’Union européenne en révélant l’idéologie mortifère qui la sous-tend, selon cette analyse.


« De la bière dans l’intelligence allemande », n’hésitait pas à répéter Nietzsche pour montrer l’étroitesse et le grobianisme allemand. Nous y revoilà avec le Mercosur. L’Allemagne impose ; la France s’incline. L’Allemagne vendra ses voitures quand la France détruira un peu plus son terroir agricole ; la France peste, râle, gesticule ; l’Allemagne avance, dicte sa méthode, écrase de son mouvement une France aux abois et impuissante. L’Union européenne rejoue la même pièce grotesque, pathétique et sans manière : étendre le libre-échange ou plutôt imposer le pas de son diktat !

Mais au-delà ou plutôt en deçà de cet accord de libre-échange avec certains pays d’Amérique du Sud (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), d’une domination allemande sans conteste sur l’Union européenne, il y a au cœur de ce projet la présence constante d’une volonté de mourir des Européens. Encore une fois, face aux barrières protectionnistes qui s’élèvent et se dressent comme autant de remparts, prélude à la nouvelle crise du libéralisme qui nous attend, l’Union Européenne ne croit bon que de poursuivre son dogme aveugle et estropié du libre-échange. Elle a été élevée ainsi, elle n’a d’autre but, d’autre fonction que de promouvoir la morale du renoncement, de l’abnégation et du nirvana libéral. 

Du temps acheté

Certes quiconque peut regretter les malices juridiques, « la maladresse des habiles » (Nietzsche) de la présidente de la Commission, Mme von der Leyen, qui fit passer sous le manteau un accord commercial échappant ainsi aux parlements nationaux, il n’empêche qu’il faut y voir une vérité cachée : l’Union européenne joue ses derniers instants. Le globalisme est terminé. Dans tous les pays de l’Union, le projet européen souffle ses dernières bougies. Discussions sur l’entrée de l’Ukraine dans l’Union, élargissement des Balkans occidentaux, ou encore accord sur le Mercosur, l’UE tente désespérément de retrouver une unité fédératrice pour éviter sa dislocation. Son réarmement militaire sur l’autel d’une invasion fantasmée de la Russie n’a pas d’autre finalité. Il est de fédérer l’empire de la dette européenne, de poursuivre l’idéal multilatéral et transnational en arrimant toutes les ouailles naïves et fébriles à son nouveau projet fédérateur. 

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Mais il ne faut pas être dupe. Il suffit à tout un chacun de se faire « regardeur » (Maupassant) du réel, de chercher à comprendre ce qui se joue dans la rue, d’être un entomologiste du vivant pour voir que les Européens s’enfoncent mortellement dans la fange de leur propre désastre. Alors, Bruxelles tentera, signe que la maladie est incurable, dans les derniers mouvements de sa philosophie fatiguée et ascétique, de gagner du temps; elle tentera d’escamoter encore une fois le réel, et d’entretenir l’illusion d’une Union forte et pacifiste. 

« Alea jacta est »

Mais le réel est obstiné. Il revient sans cesse tel un ressac, et chaque nouvel événement ou phénomène ne fait que défaire les coutures de cette organisation malade et chétive. Envahie par l’immigration, déclassée économiquement, épuisée moralement et exsangue, l’Union Européenne reçoit déjà l’extrême-onction. Madame von der Leyen peut bien se rendre en Paraguay, triomphante de sa victoire sur le Mercosur, elle ne sait pas encore qu’il s’agit de son viatique… 

Il n’y a qu’à entendre un peu partout en Europe les limes de la colère qui scient déjà les barreaux de la prison des peuples pour constater que la fin approche. Fort bientôt, ils finiront par s’échapper des quartiers de haute sécurité de la prison libérale de l’Union européenne. Le rapt des peuples entre dans son dénouement tragique. Dès lors l’UE tente dans ses derniers élans, dans les derniers mouvements universalistes de sa philosophie fatiguée et moralisante d’achever sa Tour de Babel. Mais elle ne fait que précipiter sa chute inéluctable au nom de la croyance à un idéal qui nie sans cesse le réel, qui l’escamote, et qui plonge les corps dans le formol d’une illusion rédemptrice. Et si l’Union européenne était en réalité déjà morte ? « Ce qui veut tomber, il ne faut pas le retenir ; il faut encore le pousser » écrivait Nietzsche. Il n’y a plus alors qu’à précipiter l’arrivée du médecin légiste pour constater le décès. 

L’impuissance des gouvernements à arrêter la désindustrialisation est spectaculaire

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DR.

Toujours plus d’impôts et toujours pas de réformes


La plus mauvaise note du mois mérite d’être décernée au Parti socialiste. On a bien vu que leurs députés s’intéressaient beaucoup plus à la hausse des impôts qu’à la baisse des dépenses publiques. Leurs attaques contre un monde économique qu’ils ne comprennent pas n’ont pas cessé. Pourtant face à un endettement de 3 482 milliards d’euros (+ 66 milliards sur les trois derniers mois), il faut ajouter 800 milliards, qui correspondent aux retraites des fonctionnaires qui n’ont pas fait l’objet de provisions. Leurs pensions sont mises sous le tapis et cachées dans les nébuleux comptes publics. La dette réelle de la France est donc de 4 282 milliards d’euros soit plus de 140 % du PIB. Nous vivons au pays du gâchis, de la suradministration et de la décentralisation ratée. À ce niveau, ce n’est vraiment pas une bonne idée pour les socialistes de reprendre les idées de François Mitterrand en 1981 sur l’âge de départ à la retraite, sur les nationalisations, sur l’impôt sur la fortune… Si on rajoute à cette liste les 35 heures, elles ont toutes échoué. La fiscalité confiscatoire qu’ils proposent doit être ensuite corrigée par des niches fiscales, quitte à les retirer ensuite. Tout cela ne fonctionne pas. Pour trouver des solutions à la dette sociale qui est un véritable malheur français, il faut impérativement commencer par la diminution des dépenses publiques…

Tout plan de réduction des dépenses publiques passe par les points suivants : une réduction des pensions de retraite pour les aligner sur le niveau de la retraite européenne moyenne. Cela passe par un alignement du taux de CSG des retraites sur celui des salaires ; une réduction des aides personnelles au logement (APL), une baisse du RSA et une augmentation du reste à charge demandé par la Sécurité sociale ; une suppression d’au moins 200 000 postes de fonctionnaires. En 26 ans les effectifs de la fonction publique ont progressé de 24 %. Ils continuent de grimper alors que l’emploi baisse depuis des mois dans le secteur privé.

Ces idées, déjà lancées par François Fillon en 2017, ont été développées à de nombreuses reprises par Agnès Verdier-Molinié de l’Ifrap et les chercheurs de l’Institut Montaigne. Si ces mesures étaient appliquées, elles permettraient de réaliser environ 120 milliards d’économies dans le budget de l’État. Le problème, c’est que dans un pays où les créateurs de richesse représentent 40 % des électeurs et ceux qui profitent du système 60 %, les aspirants au pouvoir ne s’intéressent qu’aux bénéficiaires de la dépense publique.

Brandt n’aura pas réussi à survivre dans le grand mouvement de désindustrialisation. Le dernier gros fabricant d’électroménager en France sous les marques Vedette, Sauter et De Dietrich va disparaître. On est dans le grand sabordage. L’impuissance des gouvernements successifs à arrêter l’hémorragie des emplois industriels en France est spectaculaire. Elle est la conséquence du système social qui étouffe les entreprises françaises avec des charges de toutes sortes sur les retraites, le chômage, la prévoyance, les mutuelles obligatoires, le 1 % logement, le 2 % formation, sans oublier les cotisations pour les syndicats afin qu’ils soient en bonne forme pour torpiller l’industrie. Elle vient aussi de l’incapacité de l’Union européenne à construire une politique industrielle à l’échelle du continent, laissant la Chine nous submerger avec tous ses produits. La seule réponse apportée sur ce dossier par Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie, qui se déclare confiant dans la réindustrialisation de la France, est son plan très innovant pour Brandt. Il s’agirait pour l’État d’apporter cinq millions d’euros à un projet de reprise par les salariés sous la forme d’une Société coopérative ouvrière de production (SCOP) ! On pourrait lui suggérer de regarder ce qui s’est passé chez Lip en 1973. L’affaire Lip a marqué à l’époque un changement radical du ton syndical et la montée des mouvements « spontanés » largement relayés dans les médias. Elle a suscité une abondante production journalistique et cinématographique présentant le chef d’entreprise et les actionnaires comme des « pourris ».

Teisseire va fermer son usine historique. Le leader du marché des sirops va fermer son usine située en Isère. La société rachetée en 2024 par une filiale de Carlsberg n’est plus rentable, car les cours du sucre ont progressé de 40 % entre 2022 et 2023.

Dans la voiture électrique, on est dans la panique. La majorité des clients potentiels n’en veut toujours pas. Le leasing social d’Emmanuel Macron promettant une voiture électrique à 100 euros par mois est un gadget. Le marché de l’occasion n’a pas décollé, car les nombreux obstacles n’ont pas été levés. L’Union européenne et les décideurs politiques français auront probablement organisé le plus grand suicide de l’histoire industrielle. D’ailleurs la voiture qui s’est le plus vendue en Europe sur les dix premiers mois de 2025 est le modèle Dacia Sandero à essence vendu à 13 290 euros. Tout cela montre bien qu’au-delà de l’innovation, c’est le prix qui est devenu le principal critère d’achat.

Il faudrait encore aborder l’agriculture française, qui est désormais déficitaire. Le secteur de la chimie est en véritable détresse. Et après les constructeurs, les équipementiers automobiles sont menacés par les sociétés chinoises qui veulent s’implanter en Europe.

Parmi les rares bonnes nouvelles du mois, on peut retenir Carmat, le concepteur du premier cœur artificiel bioprothétique autorégulé, au plus proche du cœur humain. Il a été sauvé de la faillite in extremis par Pierre Bastid son fondateur actionnaire à hauteur de 17 %, qui a finalement pu mobiliser les fonds nécessaires pour tenir les engagements de son plan de reprise.

Brevo, le spécialiste français de la relation client lève 500 millions d’euros pour essayer de devenir le « Salesforce européen ». Armand Thiberge, le fondateur de l’entreprise, a su convaincre deux fonds anglo-saxons, General Atlantic et Oakley Capital. Il compte réaliser un milliard de chiffre d’affaires en 2030.

«Chega» au second tour: le séisme de Lisbonne

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André Ventura en campagne à Vila do Conde, Portugal, le 14 janvier 2026 © Diogo Baptista / SOPA/SIPA

C’est la stupéfação ! En doublant son score par rapport au dernier scrutin présidentiel portugais, le populiste de droite André Ventura accède au second tour. Ses chances de l’emporter sont minces, même si le Premier ministre de droite Luis Montenegro a indiqué qu’il ne donnera pas de consigne de vote. Les nostalgiques portugais, sortis de leur dictature en 1974, sont à leur tour gagnés par la crise identitaire.


Séisme politique au Portugal. En ce dimanche 19 janvier, le candidat de droite nationale, André Ventura, 43 ans, est arrivé en seconde position au soir du premier tour des élections présidentielles portugaises. Annoncé dimanche soir entre 20 et 25 %, il est pour le moment distancé par le socialiste António José Seguro, qui est passé de 23 % dans les sondages à un score compris entre 30 et 35 %. Cela reste suffisant pour accéder au second tour : une première historique.

Plus Jean-Marie que Marine Le Pen

Cheveux poivre et sel, barbe de trois jours, sourire Colgate, André Ventura a des airs de mandataire en assurances ou de chanteur pour dames. Il est né en 1983 dans les environs de Sintra, ville où Paul Morand et Jacques Chardonne avaient leurs habitudes et où quelques dynasties en exil se sont éteintes à l’ombre des châteaux de style néo-gothique. André Ventura est le fils d’un propriétaire de magasin de vélos et d’une employée de bureau. Il se fait baptiser à quatorze ans (ce qui est tard, dans ce pays fortement catholique), entre au séminaire mais renonce à la prêtrise par amour. Il se tourne vers l’Irlande, où il soutient un doctorat de droit. Il entreprend au pays une carrière de commentateur sportif sur la chaîne CMTV, de 2014 à 2020 et envisage un temps de prendre la tête de Benfica, le club de football de Lisbonne. Pour avoir défendu la création d’un plan de confinement spécifique à la communauté rom, durant l’épidémie, il se fait virer par la chaîne de télévision.

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C’est alors qu’il s’investit totalement en politique, avec le parti Chega. Le personnage se distingue par des sorties tonitruantes. En 2016, après l’attentat de Nice, il déclare qu’il « défend la réduction drastique de la présence islamique dans l’Union européenne ». En 2019, il défend la castration chimique des violeurs d’enfants. Son style, les thèmes qu’il choisit et ses déclarations sur la corruption des élites le rapprochent davantage du Jean-Marie Le Pen des années 80 que de Marine Le Pen. Une sorte de national-poujadisme, plus libéral que social.

« Nous sommes un petit pays »

Les débuts politiques sont modestes. De 2019 à 2022, il siège d’abord tout seul au Parlement portugais. Puis la marée monte. En 2025, Chegacompte 60 sièges sur les 230 possibles. La diaspora établie en France n’est pas insensible à l’appel de M. Ventura : en 2024, Chega obtient l’un des deux sièges de la diaspora établie en Europe. Au consulat de Marseille, le vote Chega se retrouvait en tête et montait alors à 20 %. Au pays, le Sud pauvre (c’est moins vrai dans l’Algarve), plutôt à gauche, cède davantage aux sirènes de Chegaque le Nord, de tradition chrétienne-démocrate. Le Portugal a su surmonter la crise des dettes souveraines des années 2010. Il dégage aujourd’hui un excédent commercial et se finance moins cher que la France sur les marchés internationaux. Et pourtant, un mal-être lusitanien subsiste, sur fond de flux migratoires incontrôlés. A Entroncamento, ville dirigée par Chega, Emidio Gomes, chauffeur de taxi, explique :« Les immigrés qui arrivent sont surtout africains, ils viennent d’Angola, du Mozambique, de Guinée. Leur arrivée a fait flamber les prix de l’immobilier et a créé un fort climat d’insécuritéIl faut bien que quelqu’un donne un coup de pied dans la fourmilière, au moins pour notre sécurité et pour trier la population, notamment ceux qui volent, agressent ou que sais-je encore ». La propagande de la dictature rappelait en permanence que le Portugal n’était pas un petit pays, grâce à son empire. Aujourd’hui, M. Ventura déclare : « Nous sommes un petit pays qui risque de perdre son identité ».

Le travail en plus

En 2024, le Portugal a célébré en grande pompe les cinquante ans de la fin de la dictature. Un peu comme le régime de Vichy, le régime de Salazar obsède la vie politique portugaise. André Ventura, issu du parti social-démocrate jadis incarné par José Durão Barroso, a pris soin de tenir les groupuscules nostalgiques à l’écart de Chega. Et en 2020, il s’est montré extrêmement critique à l’égard de cet héritage : « La République dirigée par le Dr António de Oliveira Salazar, dans l’ensemble, n’a pas résolu les problèmes du pays et nous a considérablement retardés sur plusieurs points. Elle ne nous a pas permis d’atteindre le développement que nous aurions pu connaître, notamment dans le contexte de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le Portugal aurait pu se développer de façon extraordinaire et nous avons pris du retard, tout comme l’Espagne ». Mais parallèlement, il a tout de même recyclé la devise de Salazar, « Dieu, patrie, famille » en ajoutant le « travail » au triptyque.

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Pain au levant

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Shinya Inagaki, artisan boulanger à Montmartre © Hannah Assouline

Shinya Inagaki a appris l’art de la boulange dans son Japon natal avant de se perfectionner auprès des meilleurs artisans français. À Paris, où il officie seul aux fourneaux de sa minuscule boulangerie, il faut être patient pour savourer ses pains. Il n’ouvre que quelques heures, quelques jours par semaines, et la queue est longue.


Chaque semaine, du jeudi au dimanche, de 16 h 30 à 19 h 30, la même scène, le même spectacle de rue se reproduit sous le regard étonné des touristes étrangers venus visiter les pauvres et miteux restes de Montmartre : au 41 de la rue des Trois-Frères (la rue qui longe le théâtre de l’Atelier et remonte la Butte), une queue se forme sur le trottoir, une queue en érection progressive longue d’une centaine de mètres… Certaines personnes ont traversé Paris et se sont positionnées en tête, dès 15 h 45, pour être les premières servies. Qu’y a-t-il donc au 41 de la rue des Trois-Frères ? Un point de deal ? Un salon de massage ? Non, il y a la minuscule boulangerie du Japonais Shinya Inagaki, nommée tout simplement Shinya Pain. Ce personnage toujours souriant semble tout droit sorti d’un film d’Hirokazu Kore-eda. La simplicité et la bonne humeur illuminent son visage. Ses merveilleux pains pétris à la main sont exposés en vitrine sur des étagères en bois. Il est tout seul dans sa boutique. Il ne prend pas la carte bleue, calcule ce que vous lui devez en tapotant à toute vitesse le clavier d’une calculette et vous rend la monnaie sur un plateau en étain, en tendant les mains et en inclinant la tête, à la japonaise.

Il n’y a qu’une sociologie digne d’intérêt, celle des choses vues, des petites scènes du quotidien qui révèlent quelque chose de notre société. Ainsi, pourquoi donc faire la queue quarante-cinq minutes pour acheter du pain ? N’y a-t-il pas là un phénomène troublant ? Qu’est-ce que ce temps et cet effort volontaire signifient ? Qu’est-ce que ce petit bonhomme venu du Japon nous apporte de si particulier ? En 1980, la Pravda avait publié un article avec une photo de Parisiens faisant la queue devant la boulangerie Poilâne, rue du Cherche-Midi, avec ce titre : « À Paris aussi, on a faim et on manque de pain ! » Les serviteurs de Poutine pourraient aujourd’hui s’amuser de la même façon en photographiant la rue des Trois-Frères en fin d’après-midi…

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Shinya est né en 1971 au centre du Japon, dans sa partie la plus industrielle, là où sont implantées notamment les usines Toyota et Mitsubishi. Alors qu’il étudie depuis quatre ans l’économie à l’université, il décide un jour de prendre un petit job dans un salon de thé. Il y apprend l’art de la pâtisserie mais aussi celui de la boulangerie. Contrairement aux idées reçues, les Japonais consomment beaucoup de pain, surtout du pain de mie, au petit-déjeuner et au goûter, sous la forme de sandwichs. Shinya s’initie ainsi au pétrissage à la main, au façonnage et à la cuisson, puis, mettant l’économie entre parenthèses, s’en va faire un stage de perfectionnement à Yamanashi, sur la montagne Fuji, dans une boulangerie réputée du pays. Les boulangers japonais fabriquent leur levain en mélangeant la farine de blé avec du jus de pomme, de riz complet, de carotte et de pomme de terre… C’est ce qui donne à leurs pains un goût fruité et un peu sucré.

Au bout de cinq ans, Shinya comprend que, s’il veut progresser, il doit absolument aller vivre en France qui est, aux yeux des Japonais, le pays du pain par excellence. Il écrit alors en français une lettre à un boulanger-paysan basé à Saint-Lô, en Normandie : Serge Enée. Cet artisan méconnu en France mais vénéré au Japon cultive ses propres blés et cuit ses pains dans un four à bois en argile. La réponse arrive par fax : illisible, mais Shinya comprend quand même qu’il est le bienvenu pour un stage de trois mois.

« Avec ce monsieur, j’ai découvert une autre philosophie du pain, j’ai appris les fermentations longues qui donnent du goût, j’ai appris à façonner des grosses miches bien croustillantes et j’ai vu la magie de la cuisson au feu de bois qui apporte une saveur et des arômes extraordinaires. » Entre le maître et le disciple, l’osmose est totale.

Notre gaillard découvre aussi la beauté de la campagne française en allant vendre les pains sur le mont Saint-Michel. À partir de là, Shinya entame sa renaissance en partant faire un tour de France. Il visite d’autres paysans-boulangers, étudie d’autres fours à bois, devient berger d’agneaux tête noire du côté de Béziers, apiculteur dans le Tarn ; il est ébloui par la vie simple des paysans qu’il rencontre. Mais il est malgré tout surpris de voir que les vraies boulangeries artisanales disparaissent peu à peu au profit des MacDo de la boulange qui fabriquent des millions de baguettes sans goût (Paul, Brioche Dorée, La Mie Câline, Marie Blachère). Le vrai pain n’est plus dans les campagnes, il est dans les villes ! À Boulogne-Billancourt, notre Japonais itinérant est embauché par Le Grenier à Pain (fondé par Michel Galloyer) où il reste onze ans : le temps de gagner le prix de la meilleure baguette et du meilleur croissant des Hauts-de-Seine !

En 2020, il cherche un local pour créer sa propre boulangerie. Il trouve à Montmartre un petit espace de 18 mètres carrés où il ne lui est pas possible de faire des baguettes et des croissants (leur fabrication exige énormément de place). Pas de four à bois non plus, hélas… Mais il est son propre patron et son propre salarié et va enfin pouvoir façonner les pains au levain qu’il aime. Shinya Pain est inauguré au mois de juin, en pleine crise Covid.

Je n’ai donc pas encore répondu à la question posée : pourquoi faire la queue ? En fait, on est confronté à un autre visage du « luxe » : le luxe, ça n’est plus aller au Bon Marché, le luxe, c’est prendre le temps d’aller voir un artisan-boulanger passionné et doux comme un agneau ; c’est un rapport humain direct ; un sourire ; une boutique qui n’a l’air de rien mais dans laquelle on se sent bien ; un travail manuel et une éthique assumée. Ses pains sont délicieux, pleins de douceur, à son image. Quant à sa galette des Rois, fabriquée le jour même et pas congelée, c’est la meilleure de Paris.

J’oubliais ! Shinya n’utilise que des farines issues de variétés de blés anciens cultivés en bio (par Cyrille Renault, dans sa ferme de la Drouillerie, en Champagne). Alors là, évidemment, j’entends les ricanements : « Le bio, c’est pour les bobos ! » Erreur. L’agriculture a été inventée il y a douze mille ans et on n’utilise les désherbants et les pesticides que depuis un siècle. Depuis quelques années, les lobbies de l’agroalimentaire veulent nous détourner du bio alors que le blé conventionnel est enrobé de fongicide dès le semi et qu’il reçoit six traitements de pesticides par an ! Il y a un vrai combat à mener, ne soyons pas idiots.


Shinya Pain

41, rue des Trois-Frères, 75018 Paris.

Ouvert du jeudi au dimanche de 16 h 30 à 19 h 30.

À jamais les premiers !

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DR.

Les éditions Paulsen font reparaître pour les 30 ans de Guérin les Commentaires de Louis Lachenal (1921-1955), l’alpiniste français qui conquit l’Annapurna le 3 juin 1950 avec Maurice Herzog. Au-delà de la controverse autour du récit officiel et des différentes philosophies de la haute-montagne, le souffle de ces héros vient nous chahuter dans notre confort sédentaire.


Les années 1950 sont loin. Brumeuses. La victoire de l’Homme sur les plus hauts sommets de la planète n’a plus aujourd’hui la même saveur, le même retentissement médiatique. La montagne jadis inaccessible a marchandé son ticket d’entrée, elle souffre d’une ruée continuelle et d’une détérioration de son habitat. Sa majesté est à la portée des plus fortunés, les explorateurs n’ont plus d’avenir. Bientôt, les voyages dans l’espace subiront le même effet et les Hommes auront perdu toute faculté de rêver à l’impossible et de se mesurer au chaos. L’exploit physique et sportif, l’aventure folle et splendide, la conquête dérisoire et grandiose, le prestige des nations qui allèrent planter leur piolet sur le toit du monde, tout ça semble surgir du brouillard des Trente Glorieuses. Un temps révolu, celui des contes et des légendes. Nous sortions d’un long cauchemar, les souillures de l’Occupation nous réveillaient en sursaut. Nous avions besoin d’eux, de leur féérie, de leur courage et un peu de leur honneur aussi, ce n’est pas un crime. On a presque oublié cette première cordée de juin 1950 qui fit des alpinistes français des surhommes adoubés par la République reconnaissante. Leur gloire n’était pas factice, quoiqu’en disent les commentateurs a posteriori, n’oublions pas leurs souffrances et leurs doutes, le poids des responsabilités et la part de mystère.

8000 mètres !

Ils ont écrit l’histoire de la montagne, ils ont mis des mots et leurs pas sur des planètes non-identifiées, le territoire des 8 000 mètres. Ils étaient là-haut, seuls, avec des cartes fausses, une météo déplorable, des semaines en lévitation dans ces hautes vallées du Népal, avec un équipement qui ferait sourire de nos jours, une forme de naïveté juvénile, une peur morbide, souvent en manque d’oxygène et de visibilité, ils sont pourtant redescendus. Ne restent que des confettis de mémoire, des couvertures de Paris Match jaunies, des images en noir et blanc où l’on vit ces héros aux extrémités meurtries, portés en vestales, les pieds enrubannés, le regard un peu vide. Ne reste de cette épopée que des histoires de montagnards savoyards, histoires chuchotées, un peu secrètes ; les anciens se racontent, enjolivent, eux savent la vérité, ils font perdurer le feu sacré. Notre génération supersonique, qui n’a connu ni la guerre, ni l’ascèse, a bien du mal à comprendre ces grimpeurs, ces artistes des altitudes qui affrontèrent l’Himalaya avec l’innocence et la foi des premiers croyants. Ils s’appelaient Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Jean Couzy. Quand les frontières du Népal s’ouvrirent, une expédition française s’engouffra et monta, de camp en camp, cornaquée par des sherpas. « Qu’ils sont beaux, ces salariés ! On dirait qu’ils sont là pour leur plaisir » écrit Louis Lachenal. Comme toutes les équipées fantastiques, elles étaient composées d’hommes complexes, aux destins et ou préoccupations contradictoires, certains escaladaient pour la France, pour le Général, d’autres pour se prouver quelque chose. Dans cette chevauchée des glaciers, Maurice Herzog, le capitaine de cet escadron en tira une aura immense. Toutes les familles, d’Annecy à Brest, avaient dans leur bibliothèque Annapurna, premier 8000, best-seller encore plus retentissant que Bonjour tristesse de Sagan. Maumau eut tous les honneurs, il fut secrétaire d’État à la jeunesse et aux sports, membre du CIO, maire de Chamonix, député, il fut le récipiendaire des lauriers. Alors, naturellement, ce statut trop grand pour un mortel se fissura au fil des décennies.

Héros oublié

Les éditions Paulsen ont mis en lumière l’autre héros oublié, à travers un travail sur les archives et une contextualisation remarquable (la préface de Charlie Buffet pose parfaitement les enjeux de cette expédition). Louis Lachenal est mort en 1955 d’une chute dans une crevasse de la vallée Blanche. Ce personnage hors-norme, difficilement sondable, rapide, félin, « virtuose », surnommé Biscante (de Biscantin, le cidre originaire de Haute-Savoie), funambule d’un alpinisme chronométré était membre de la Compagnie des guides de Chamonix. Il a écrit son Annapurna qui n’est pas tout à fait celui de Herzog, « Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée », résume-t-il. Il faut lire le journal de Lachenal pour comprendre sa vision, son éthique de la montagne : « La montagne n’était pas mon occupation du dimanche, c’était ma vie, à moi. Pour d’autres, vivre c’est se pencher sur des livres, peindre ou donner des ordres ; cela peut se faire avec les pieds coupés, avec les jambes coupées. Pour moi, vivre c’était choisir une montagne, choisir son défaut et sentir les rugosités de granit sous la plante des pieds. Chaque phalange enlevée emportait un peu d’espoir ».


Sur l’Annapurna – Louis Lachenal – Guérin éditions Paulsen 58 pages

Sur l'Annapurna

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Laclos trop sulfureux pour Amiens?

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© Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Adapté et mis en scène par Arnaud Denis, Les Liaisons dangereuses, chef-d’œuvre de Pierre Choderlos de Laclos a été donné à la Comédie de Picardie, à Amiens. A peine arrivé sur place, une question m’a taraudé le peu d’esprit qu’il me reste : pourquoi donc la bonne ville d’Amiens – où Laclos est né 18 octobre 1741- ignore royalement (est-ce bien le terme?) l’immense écrivain ? Au bar, je n’ai pu m’empêcher d’en parler à mes amis Etienne Desjonquères, directeur du Centre culture Jacques-Tati, et Thierry Griois, journaliste au Courrier picard et comédien au sein de la troupe Le Théâtre de l’Alambic ; comme moi, ils se demandaient bien pourquoi la capitale picarde n’a d’yeux et de fierté (légitime, c’est vrai) que pour Jules Verne. Je m’en suis longuement entretenu avec ma Sauvageonne, comédienne elle aussi, et férue de théâtre. Elle non plus ne comprend pas et s’insurge. Il fallait la voir se révolter, trépigner, hurler à travers le bar. Quand la Sauvageonne s’adonne à une colère de fille, il est préférable de se mettre à l’abri. Je la contemplais, l’admirais car, c’est vrai, elle avait totalement raison. Mais pourquoi donc Amiens snobe-t-elle à ce point Laclos ? (Seul un talentueux fleuriste sis au 22 de la rue des Sergents a eu l’élégance et la bonne idée de baptiser sa boutique du célèbre militaire, inventeur du boulet creux). Son œuvre serait-elle trop sulfureuse, trop libertine pour les belles âmes locales, largement concurrencées par les adeptes du wokisme qui, très certainement, considèrent que les femmes y sont trop brutalement courtisées ? Nous nous disions qu’il se passe la même chose à Reims avec le tout aussi sulfureux et génial romancier Roger Vailland, trop communiste peut-être, par ailleurs inconditionnel de Laclos, victime d’un cruel ostracisme dans la ville où il a passé son enfance et son adolescence. Pas une plaque dans la maison de ses parents, avenue de Laon. Un scandale. Et que dire de cette totale absence de plaque d’hommage sur sa maison natale d’Acy-en-Multien, dans l’Oise ? Scandaleux ! Nous nous disions, la Sauvageonne et moi, que le monde allait mal. Alors, nous avons pris place, et attendu que le rideau se lève. Il s’est levé. Quel régal ! Une heure quarante de pur régal. Grâce à une mise en scène subtile et efficace, on retrouve toute la force du roman de Laclos et ses thèmes : la liberté, bien sûr, mais aussi et surtout la cruauté perverse qui anime certains personnages, en particulier le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil. Les comédiens sont exceptionnels : Delphine Depardieu (Merteuil), Valentin de Carbonnières (Danceny), Jean-Benoît Souilh (le valet), Michèle André (Madame de Rosemonde), Marjorie Dubus (Cécile de Volanges), Salomé Villiers (Mme de Tourvel). Les costumes d’époque : un ravissement. La langue est sublime. Arnaud Denis s’est permis d’ajouter au texte quelques métaphores animalières et fort amusantes. Le message politique est mis en valeur : on comprend que, quand le valet rend son tablier, le franc-maçon Laclos n’a rien voulu montrer d’autre que la Révolution était imminente. Le peuple en a assez d’être opprimé, humilié ; il ne va pas tarder à le faire savoir.

L’école de la vie

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L'écrivaine et sociologue française Noëlle Châtelet © Astrid di Crollalanza

De dix à seize ans, la romancière Noëlle Châtelet a été pensionnaire à Fontenay- sous-Bois. Une expérience qui a largement contribué à faire d’elle la femme qu’elle est devenue.


Dans la famille Jospin, elle est la petite dernière. Noëlle de son prénom. Pas forcément désirée mais absolument adorée. « Mademoiselle J » ainsi qu’elle se prénomme pudiquement dans A l’école des filles, son nouveau livre. Devenue sociologue et écrivaine, Noëlle Châtelet, qui fut l’épouse du philosophe François Châtelet, s’est intéressée entre autres aux métamorphoses du corps et, de fait, au vieillissement. En 2004 elle nous avait bouleversé avec La dernière leçon, texte autobiographique dans lequel elle racontait comment elle avait accompagné sa mère nonagénaire jusqu’à sa mort programmée. Le livre, essentiel, avait été suivi d’un second récit Suite à la dernière leçon qui revenait sur l’impression de trahison ressentie au moment de l’adaptation de son best-seller au cinéma. Depuis l’écrivaine a fait sien le combat sur l’aide active à mourir. Une thématique à l’opposé de celle de son nouvel opus, lequel se place résolument du côté de la vie. Des premières leçons, en quelque sorte. Le 1er octobre 1954, à tout juste 10 ans, Mademoiselle J quitte la chaleur du foyer familial pour un austère pensionnat. Le choc est brutal. Violent même.

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« On m’arrache à tout ce que j’aime et qui m’aime. On m’enferme au nom de l’Education (…) Je quitte ce que j’aime et qui m’aime. Je me quitte moi-même ». Fini les feux de cheminée auprès du père, les petits déjeuners du dimanche dans le lit de la mère, les cavalcades seule en forêt, place aux petits lits dans un dortoir de filles, aux toilettes de chat devant des lavabos communs, aux brimades incessantes et aux humiliations qui vont avec. La jeune fille a beau avoir du tempérament, les premiers temps sont difficiles. Sous ses allures bravaches, une sensibilité d’écorchée vive. Jusqu’au jour où elle découvre le pouvoir insoupçonné de l’amitié puis de ce que l’on ne nomme pas encore la sororité. Pour faire face à l’adversité et mettre à mal les injustices, l’adolescente et ses amies vont former un Ordre. Celui des Trois mousquetaires. Au féminin. « Une pour toutes, toutes pour une ». Ensemble elles oseront tenir tête à la plus immonde des enseignantes : Quasimoda la bien nommée. Qu’on ne s’y méprenne pas. L’école des filles n’est pas un réquisitoire en règle contre l’Education nationale mais l’histoire intime d’une jeune fille dans les années 50. Un temps où les adolescents craignaient les enseignants et non l’inverse. C’est entre les murs gris de cet internat que Mademoiselle J vivra des révolutions d’importance : les premières menstruations, la découverte de l’amour. Noëlle Châtelet dit tout avec pudeur mais sans tabou. La masturbation, les amours féminines, le corps qui déborde. « Et moi ? Et mes désirs ? Qu’est-ce que j’allais en faire ? Comment les vivre et avec qui ? » Récit d’apprentissage, L’école des filles brille par son authenticité. Tout sonne juste et vrai. L’écrivaine ne se place jamais au-dessus de son sujet. En choisissant le « Je » elle trempe directement sa plume dans l’encre de l’adolescence dont elle retranscrit avec subtilité, les élans, les excès, les craintes et les fragilités. Une formidable leçon de vie.

A l’école des filles de Noëlle Châtelet Editions Robert Laffont 257 p

A l'école des filles

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Iran: «L’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte»

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Amélie M Chelly. DR.

Pour la sociologue, iranologue et enseignante, malgré la colère importante dans les rues, « le système reste suffisamment structuré » pour empêcher toute chute du régime à court terme. Parler de renversement est donc prématuré.


Causeur. En ce début d’année, tous les regards se tournent vers l’Iran. Sans faire de futurologie (bien que vous veniez de publier un livre intitulé Paris, 13 novembre 2045), une question nous taraude : l’hypothèse d’une chute prochaine du régime est-elle plausible ?
Amélie-Mariam Chelly. Je ne fais pas partie de ces chercheurs qui, depuis quarante ans, répondent « oui » lorsque la classe médiatique pose cette question. Depuis la fin de la guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), le pays est régulièrement traversé par des manifestations. À cette époque, on a commencé à voir poindre des insatisfactions nées de nombreuses désillusions. J’aurais tendance à penser que l’hypothèse de la chute est désormais légèrement plus forte. La période où la probabilité d’un renversement était la moins grande, c’était lorsque Hassan Rohani était au pouvoir, de 2013 à 2021, en particulier au moment de la signature des accords de Vienne sur le nucléaire (2015). Donald Trump ne s’était pas encore retiré unilatéralement des accords, et l’on se trouvait alors plutôt dans la perspective d’une révolution à la chinoise. C’est-à-dire que, peu à peu, on voyait des idées émanant de la raison commencer à se faire une place aux côtés des idées tirées de la charia et des textes religieux.
La perspective du renversement fait un peu plus sens aujourd’hui, mais j’ai tout de même du mal à y croire réellement. Si l’on parle de chute, c’est parce que Donald Trump avance d’un pas, recule de deux et s’est déjà montré capable de déstabiliser d’autres contrées. C’est un élément qui permet certes d’entretenir un peu d’espoir. Vu de l’extérieur, on a le sentiment que ce qui s’est passé au Venezuela pourrait être transposé en Iran. Mais si l’on ne considère que les éléments intérieurs, l’élan protestataire actuel ne montre pas de perspectives particulières de chute. Pour qu’un renversement survienne, il faudrait que les gardiens de la Révolution, les Pâsdârân, se rangent du côté des manifestants, ce qui est pour le moment impensable.

Un scénario à la vénézuélienne vous paraît donc inconcevable.
Totalement inconcevable. Par ailleurs, contrairement à ce que la Constitution pourrait laisser supposer, le régime des mollahs n’est pas un système pyramidal. On a l’impression que le Guide suprême se trouve au sommet d’une grande pyramide : ce n’est pas faux dans la mesure où, sur le papier, il dispose d’un droit de veto dans tous les domaines. En revanche, la pyramide n’est pas régulière : juste après lui, on trouve des institutions (entre cinq et neuf) dont le rôle est d’une importance comparable et si deux à trois d’entre elles venaient à être paralysées, le régime continuerait de fonctionner.
De plus, tout le monde sait que Donald Trump est avant tout un chef d’entreprise et qu’il suffirait qu’une majorité d’acteurs au sein du système iranien accepte une négociation allant dans le sens de ses intérêts économiques pour que le régime soit maintenu. On s’en était d’ailleurs rendu compte lorsqu’il s’est retiré unilatéralement des accords durant son premier mandat : ce qui le dérangeait n’était pas tant les accords eux-mêmes que le multilatéralisme. Il avait demandé, par l’intermédiaire de l’ambassade suisse en Iran, l’ouverture d’une ligne téléphonique directe entre Khamenei et lui-même.

L’Iran a perdu en un an son allié syrien, tandis que ses proxies du Hezbollah et du Hamas ont été sérieusement affaiblis. Est-ce que la perte de ces atouts géopolitiques a une incidence quelconque sur la viabilité du régime ou, au contraire, le repli sur son pré carré national peut-il le renforcer ?
Non, ces pertes l’affaiblissent réellement. À l’intérieur du pays, l’idéologie ne fait plus d’émules. Au maximum, 20 % de la population donne des signes d’adhésion au régime, dont la moitié sont des fonctionnaires qui n’ont pas d’autre choix que d’en manifester… À l’époque de la guerre en Syrie (2011-2017), l’existence des satellites étrangers et de « l’axe de la Résistance » constituait l’un des rares éléments maintenant un semblant de reconnaissance populaire envers le système. L’ancien dirigeant des forces Al-Qods, Qassem Soleimani, assassiné début 2020, pouvait même bénéficier d’une bonne réputation auprès de personnes qui n’aimaient pourtant pas le régime.

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Dans certaines manifestations, on distingue le portrait du shah. La restauration de la monarchie est-elle imaginable ? Quel souvenir les Iraniens ont-ils conservé de la monarchie ?
Nous sommes un peu trompés en France par les pôles diasporiques que l’on rencontre ici. Il existe une composante monarchiste forte, parfois issue de la haute aristocratie. Mais il faut distinguer les Iraniens de la diaspora de ceux vivant en Iran. La diaspora a eu la possibilité de fantasmer un certain passé monarchiste (il y a eu de très belles choses ; de moins belles aussi). En Iran, on avait moins l’occasion de fantasmer cette période, car la République islamique a lourdement insisté sur les aspects négatifs de la monarchie, en les accentuant, voire en en inventant certains.
Lorsque des personnes en Iran scandent « Pahlavi ! Pahlavi ! », certaines sont monarchistes (et c’est de plus en plus manifeste), mais pour beaucoup d’autres, il s’agit surtout d’exprimer leur désaveu du régime en place. Le dernier shah était, de plus, un grand « défroqueur » de mollahs. On entend aussi beaucoup le slogan « Reza Shah, Roi des rois ». Reza Shah était le premier Pahlavi. Sous son règne, les comptes publics étaient bien tenus : c’est une manière de dire « Voyez ce que vous avez fait de notre économie ».
Ceux qui crient « Pahlavi » ne sont donc pas automatiquement favorables au retour du shah. Une partie grandissante y serait favorable, une autre préférerait simplement les Pahlavi aux dirigeants actuels sans être pleinement convaincue. D’autres encore veulent avant tout faire tomber ce régime, sans souhaiter pour autant une restauration monarchique.

Le nombre d’enfants par femme en Iran est le plus faible du monde musulman.
Il est même plus faible qu’en France.

La société iranienne est-elle sécularisée au point qu’on pourrait imaginer un système laïc à la française, ou bien l’arrière-pays reste-t-il profondément musulman ?
En France, on associe, abusivement à mon sens, le nombre d’enfants par femme à la sécularisation. Il faut distinguer la mentalité iranienne de celle du monde arabe. En Iran, quel que soit votre degré de sécularisation, si vous n’avez pas d’argent, vous ne faites pas d’enfants. Ce n’est pas forcément le cas dans le monde arabe, où l’on peut avoir des familles nombreuses même sans moyens financiers. Par ailleurs, en Iran, ce n’est pas parce qu’on est religieux que l’on est pro–République islamique, ni parce qu’on est opposé au pouvoir que l’on est nécessairement irréligieux.

Est-il vrai qu’il existe un petit élan discret de conversions au christianisme ?
C’est un phénomène qui existe vraiment, observé depuis une trentaine d’années. Il existe deux types de conversions : celles pratiquées en secret, par réaction à la République islamique (l’apostasie est passible de la peine de mort), et celles motivées par la volonté d’obtenir un statut de réfugié.

Israël et les États-Unis œuvrent à l’affaiblissement du régime. La détestation de la théocratie est-elle suffisante pour que la population accepte, de fait, de s’allier à des puissances étrangères, ou bien un surmoi nationaliste traverse-t-il la rue persane ?
D’abord, Israël n’est pas si mal vu de la rue, contrairement aux rues arabes, où antisémitisme et antisionisme sont souvent structurels. En Iran, on se soucie peu du conflit israélo-palestinien. Il existe même une très grande proximité culturelle entre la Perse et le monde juif. S’il peut y avoir des irritations, ce n’est pas tant à cause de la question palestinienne que d’une rivalité culturelle, artistique et philosophique.
Une frange marginale de la population adopte des positions compatibles avec le néo-conservatisme américain et la cause israélienne, de même qu’une autre frange, acquise à l’idéologie de la République islamique, est réellement hostile à Israël. En revanche, la perspective d’être mis sous tutelle, infantilisé, délivré par d’autres plutôt que par soi-même serait perçue par beaucoup à la fois comme nécessaire et comme déshonorante.

Paris, le 13 novembre 2045

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Le roman, une histoire juive?

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L'historien Pierre Birnbaum © IBO SIPA

Dans son nouveau livre, l’historien Pierre Birnbaum estime qu’aucun écrivain juif d’Europe au tournant du XXe siècle n’est parvenu à se débarrasser de sa judéité. Une thèse problématique qui ouvre la voie aux amalgames.  


Le roman juif du tournant du siècle serait-il l’expression d’un état de « malheur » ? C’est la thèse de Pierre Birnbaum dans son nouveau livre, à mi-chemin entre essai littéraire et histoire intellectuelle.  Birnbaum met dans le même panier des écrivains aussi divers que Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Israël Zangwill, Marcel Proust, Albert Cohen, Franz Kafka, Irène Némirovsky, Giorgio Bassani, Henry Roth et Saul Bellow [1].

Il explique qu’à la différence de leurs confrères non-juifs, ceux-là savent « l’ambiguïté de leur statut » et la « précarité de leurs succès » au sein des sociétés chrétiennes ; ils demeurent des « intrus », mis en porte-à-faux à cause de leur « judéité ». Alors même que le tournant du XXe siècle marque un moment unique dans l’histoire des écrivains juifs : pour la première fois, ils vivent dans des pays où règnent « l’individualisme libéral » et « le triomphe progressif de la démocratie », mais où ils doivent relever les défis posés par la « société ouverte » à l’égard de la survivance des « fidélités collectives et des mémoires particulières ».

Cette thèse nous paraît problématique, et ce, pour au moins trois raisons. D’abord, on n’est pas convaincu par la lecture de ces auteurs « à la lumière de la sociologie comparative », ce qui mène à un amalgame entre vie et œuvre, comme dans cette phrase : « Aucun des écrivains du tournant du XXe siècle n’est parvenu à se « débarrasser » de son judaïsme, tous hésitent entre fidélité et renoncement : dans leurs romans comme dans leur vie, ils pourraient faire leur la sentence pessimiste de Heine » (« le judaïsme n’est pas une religion, c’est un malheur »).

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Birnbaum semble partir du postulat que les juifs laïcs n’ont aucune notion du sacré : « Aucun n’est religieux : le monde du sacré leur demeure étranger, ils se tiennent à l’écart de la synagogue et rejettent dans leur espace privé toute forme traditionnelle de rituel. » C’est mal comprendre le judaïsme que de renvoyer la non-pratique à une absence de sentiment religieux. À notre avis, l’expérience transcendante réside précisément dans le sentiment d’attachement à la tribu, sentiment partagé par les auteurs étudiés ici. Pour citer le cas de Henry Roth, il a beau rejeter la religion, son chef-œuvre, L’or de la terre promise, baigne dans une ambiance mystique.  

Enfin, Birnbaum sous-estime l’importance de la langue. Il affirme que Kafka aurait rejeté le sionisme, mais ne prend pas en compte sa fascination pour la renaissance de l’hébreu, comme on l’a vu dans le livre de Keren Mock[2]. Pour de nombreux écrivains juifs, le sionisme n’avait pas seulement une dimension politique, il était surtout un projet linguistique.

Ignorer la question linguistique permet à Birnbaum de balayer les écrivains yiddish. Il explique que Sholem Asch, Sholem-Aleikhem et Isaac Leib Peretz ne correspondent pas à ses critères parce qu’ils habitaient un pays – l’Empire russe – qui n’était pas une démocratie libérale. Il nous semble que la véritable raison de leur exclusion tient du fait que les yiddishophones étaient relativement « assimilés » : à la langue et à la culture de leurs lecteurs ! D’ailleurs, pendant la dernière période de leur vie, Asch et Sholem-Aleikhem ont beaucoup publié à New York[3] ; Birnbaum aurait dû les considérer rien que pour cela.

L’incapacité de s’assimiler, est-ce un « malheur » ou une richesse ? Est-ce l’apanage des seuls juifs ? Tout écrivain véritable n’échoue-t-il pas dans son propre processus d’assimilation, d’où sa nécessité de créer sa langue propre, en dissonance avec les normes de la société ambiante ?

Le roman du malheur :  De Vienne à New York, les écrivains juifs au tournant du XXe siècle, Pierre Birnbaum, Gallimard, 2025.


[1] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2017/12/26/carpe-diem-bellow/

[2] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2025/03/25/les-blagues-de-guerre-de-franz-kafka/

[3] https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/07/26/sholem-aleikhem-a-new-york/

Trump: plus hard que soft power?

Alexandre Del Valle. DR.

Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.


Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?

Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.

Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.

Mandatory Credit: Photo by Andrew Thomas – CNP/Shutterstock (16340678ad) United States Senator John Curtis (Republican of Utah), US Senator Ruben Gallego (Democrat of Arizona) US Senator Dick Durbin (Democrat of Illinois) with Venezuelan opposition leader María Corina Machado in the United States Capitol in Washington, DC, USA,. María Corina Machado Visits US Capitol, Washington, District of Columbia, USA – 15 Jan 2026/shutterstock_editorial_Maria_Corina_Machado_Visits_U_16340678ad//2601160401

Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?

C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.

… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?

Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.

L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.

C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.

Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?

Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.

Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…

Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement  américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.

D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.

L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…

Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.

Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.

Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.

Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…

Il y a donc bien des signes de fébrilité…

Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.

En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?

M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.

Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?

Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».

Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?

Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.

La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?

L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.

Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?

C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…

Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?

Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.

Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?

Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…

La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?

Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.

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