Les divergences abyssales entre les paroles et les actes des bobos progressistes ne cessent de fasciner notre contributeur.
Enfant de communistes, formé dès la prime jeunesse aux préceptes du marxisme puis, dans ma vie professionnelle (comme enseignant en philosophie), entouré de collègues plus ou moins d’extrême gauche, on peut dire que la palette des idées révolutionnaires m’est familière. J’ai très tôt trouvé ces audaces fallacieuses sur le plan intellectuel et politiquement dangereuses, mais enfin, j’ai aussi constaté que certains de leurs défenseurs ne manquaient pas de cohérence ni d’arguments. J’ai encore remarqué qu’on pouvait convoquer des arguments et enrégimenter la raison pour dire n’importe quoi, mais ce n’est pas mon sujet ici[1].
L’intimité moralo-intellectuelle des « bobos » et ses secrets
Ce qui m’intéresse – que dis-je ? ce qui me fascine ! – c’est plutôt le positionnement intellectuel et existentiel que l’on qualifie habituellement de « bobo », et qui se caractérise par un étonnant strabisme politico-comportemental : divergence entre des « valeurs » revendiquées et des modes de vie concrets.
Sans prétendre faire œuvre de sociologie ni de psychologie, j’observe depuis longtemps les tergiversations et circonlocutions de mes fréquentations de gauche, dans le cerveau desquels une armée de diplomates tentent d’accorder les fameuses « valeurs de gauche » avec les exigences et les intérêts du quotidien. Je vois d’habiles ingénieurs rétablir en permanence les déséquilibres, prévenir les courts-circuits et les « erreurs 404 ».
J’appelle mon objet d’étude « la chambre noire » pour confesser que, aujourd’hui encore, je n’ai pas fait toute la lumière sur ce théâtre secret. Pour m’aider dans mon enquête – qui prendra ici la forme d’un questionnaire – je te demande, lecteur, d’endosser le rôle d’un de ces « bourgeois-bohème » et de me permettre de te tutoyer. Ainsi, je serai plus à mon aise.
Premières perplexités et début du questionnaire
Toi qui fis de brillantes études pour mieux « casser les préjugés », comment peux-tu colporter autant d’idées reçues sur la droite, sur les aspirations des électeurs de droite, sur leur moralité, leur probité, leur droiture ou leur niveau d’information ? Tu luttes contre l’obscurantisme et t’imagines héritier des Lumières, mais tu te comportes en prêtre et refuses d’argumenter (avec la sincérité requise) contre tes adversaires. Car ils sentent mauvais, dis-tu. Ta pensée se résume à l’olfaction dès qu’on parle d’un sujet qui fâche.
Toi qui étais fort en math, d’où vient cette myopie qui t’empêche désormais de considérer les chiffres (de l’immigration, du déficit public, de la fécondité, de la délinquance…) ? Les statistiques, pourtant, ne seraient-elles pas une arme utile dans ta bataille « contre les stéréotypes » ?
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Tu veux émanciper les peuples, mais il va leur falloir marcher dans le bon sens. Tu veux libérer les esprits, mais tu bourres des crânes (à l’école, par exemple, devenue un gavage industriel d’idées progressistes). Tu es pour la liberté d’expression, mais surtout quand elle s’exprime bien. Pour la démocratie, mais pas si le démos se trompe. Pour le droit de tous les peuples du monde à l’identité culturelle, mais pas pour les Occidentaux, les Européens ou les Français – car défendre l’identité française, c’est rance…
Tu voudrais sauver l’humanité des régimes autoritaires, sans comprendre qu’ils sont historiquement des réactions aux audaces « progressistes » [2]. Tu imagines ériger des barricades contre le trumpisme, le lepénisme et autres modalités du « fascisme » (pourquoi s’embarrasser de subtilités ?), comme s’il s’agissait de simples pestilences émergeant spontanément. En réalité, c’est l’hégémonie culturelle et intellectuelle de la gauche (et ses conséquences) qui irrite le corps social. Tu rêves d’être Hercule coupant les têtes de l’Hydre fasciste, mais elles sont souvent la conséquence de ton activisme ; toi, le pompier pyromane, dont le feu justifie l’existence. Comme Lucky Luke tirant sur son ombre, tu confonds l’action et la réaction, la cause et l’effet.
Rente symbolique et gauche ontologique
Tu justifies « ta » gauche en t’accordant de la profondeur historique et en te rapportant au passé comme le gérant d’un héritage. Le dreysfusisme, la Résistance et l’abolition de la peine de mort sont à cet égard des sortes de rentes. Et toi, gestionnaire de ce capital symbolique, tu sais le faire fructifier en capitaliste avisé. Il permet par exemple de réfuter un adversaire à bon compte. Surtout, il t’assure un statut socio-symbolique de haut rang, car tes ancêtres sont nobles.
En vertu de cette généalogie, tu es homme-de-gauche ou femme-de-gauche. A t’entendre, c’est une question ontologique et tu n’y es pour rien. Mais par ailleurs, tu prétends être libre et ne jure que par l’émancipation – vis-à-vis du passé, qui est dépassé quand cela t’arrange.
Bref, tu es incohérent intellectuellement, moralement et existentiellement. J’aimerais savoir comment tu le vis, comment tu parviens à te le cacher, comment se dressent les cloisons dans ton cerveau. Explique-moi qui tu es. Voici ce que je dirai, en première approximation, avec les éléments dont je dispose.
Risquons quelques hypothèses
Tu sembles xénophobe, puisque tu édifies partout autour de toi et de tes proches des petits murs, des frontières invisibles et des zones tampons, pour éviter trop de contacts avec les étrangers. Disons que tu aimes les Tatars dans les livres, les mythes et les discours. Tu habites dans un quartier bourgeois, car tu ne veux pas te mélanger à la populace. Ou bien tu résides dans un secteur bohème, mais à l’écart de l’agitation grâce à la grille de ta résidence.
Tu mets tes enfants dans une école privée, car il y a trop d’immigrés dans le public. C’est faux ? Alors pour quelle autre raison ? Parce que tu es catholique ? Mais non, tu pestes régulièrement contre l’Eglise, son obscurantisme, ses prêtres pédophiles et son Pape réactionnaire. Parce que c’est plus pratique ? Regarde mieux la carte. Parce que tes enfants veulent apprendre le russe en « LV2 » ? Sois honnête. Parce que le public « manque de moyens » ? Examine mieux le budget de l’Education nationale et l’évolution des effectifs.
Progressiste dans le Monde des Idées, tu es conservateur prudent ici-bas. Prêt à toutes les expérimentations sociales en général, pourvu que ta famille reste stable, qu’il y ait de la dinde à Noël et des cloches de Pâques. Tu ressembles trait pour trait à ce que tu appelles « un connard de droite ». Pardon de t’insulter, mais regarde les choses en face.
Comme un « connard de droite », tu pleures devant ta feuille d’impôt, tu payes au black ta femme de ménage et les cours particuliers des gamins, tu oublies de déclarer ceci ou cela. En théorie, je sais, tu es pour l’Etat Providence – pas comme les droitistes susmentionnés qui veulent le détricoter. Mais qui doit le financer ? Les riches ? Mais c’est toi qui es riche. Ta taxe foncière en atteste.
Liste des incohérences, suite
Continuons. Tu adores polluer, consommer, gâcher. Tu n’envisages pas des vacances sans voiture ou sans avion, ni un repas sans viande. Tu jettes toutes les semaines une partie de ton frigo parce que tu as eu la flemme de regarder les dates de péremption ou parce que tu as trop de plaisir à le remplir à nouveau. Idem pour la penderie, les sacs-à-main à peine usés, les baskets démodées, etc. Je ne te jette pas la pierre (sauf sur le gâchis), mais dispense-nous de tes leçons de morale écolo. Il est vrai que tu fais un compost et tu achètes bio ; la nature te remercie.
Que reste-t-il ? Ah oui, tu aimes le pouvoir et l’autorité. Non, je ne confonds pas. Officiellement, je sais, tu es un directeur, cadre ou responsable d’équipe cool, qui tutoies tout le monde et troque costume-cravate contre T-shirt-sneakers. Tu es pour la démocratie d’entreprise, voire l’autogestion. Dans la réalité, tu fais pression pour que tes subordonnés soient à ton service le soir et le week-end ; le copinage avec « l’équipe » n’est qu’un moyen de faire sur-travailler tout le monde.

Tu aimes bien être servi, d’ailleurs. C’est humain. Des petites fourmis s’agitent autour de toi – Uber, UberEats, la gardienne de l’immeuble, les gars de la sécu, etc. Je sais que tu es pour l’émancipation du prolétariat, mais en attendant, il te rend bien service.
Bonus sur les champions de la tolérance
Au moins, tu es féministe – on ne peut pas te retirer ça. Si, en fait. Dans les dîners mondains, tu n’écoutes qu’à moitié les femmes, trop pressé de reprendre la parole. Le soir, pendant que tu rêves d’égalité, tu ne vois pas ta compagne signer les mots de la maîtresse, penser au goûter du petit et envoyer un texto à ta propre mère – car c’était son anniversaire. Si tu as une ouverture avec une jeune collègue, tu te laisses tenter ; mais si ta femme te trompe, ce n’est pas tout à fait pareil. Bref, la femme est l’avenir de l’homme, mais pour l’instant, on verra plus tard.
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Tu apprécies les marginaux, les saltimbanques et tous ceux qui « ne rentrent pas dans le moule du système ». Cela ne t’empêche pas d’espérer un gendre idéal pour ta fille. A tes heures, tu es champion toutes catégories de la lutte contre « l’islamophobie », mais il ne faudrait pas qu’il soit trop musulman, ce gendre idéal – et encore moins qu’il veuille imposer le voile à ton rejeton.
La police est dangereuse, car tu te souviens des chemises brunes et du bruit des bottes. Face à la répression militaro-policière, tu clames « ¡No pasarán! ». Mais si ton voisin fait du tapage nocturne, la même police devient la fée du Bois dormant.
La sombre bêtise des têtes intelligentes
Tu es diplômé et intelligent. Productif, efficient, prévoyant – je parle de tes affaires privées, pas du futur de ta civilisation. Ta culture est telle que tu triomphes aisément, avec un peu de rhétorique, des débats avec le beau-père – celui de province, qui vote à droite. L’autre jour, tu lui as bien cloué le bec. Il confondait « immigrés » et « étrangers » ! On a bien ri.
Mais, dis-moi, avec toute cette intelligence et cette rationalité, comment expliques-tu ton propre comportement ? Et ton vote ? Est-ce que ça ne serait pas pour te faire pardonner quelque chose, ce vote à gauche ? Car la gauche, c’est bien ; tandis que la droite, c’est mal, n’est-ce pas ? A droite, on est soit bête, soit méchant. Ou égoïste – merci pour cette ultime alternative. Et toi, tu es quelqu’un de bien, puisque tu votes à gauche. Utile à ton pays, puisque tu critiques la droite.
Comment expliques-tu qu’avec une telle intelligence, tu en sois réduit à des considérations si frustres ? Une vision du monde si dichotomique, toi qui es si subtil… Une morale si infantile, toi qui es si responsable ? Tu ne l’expliques pas ? Essaye encore. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour nous, pour ton pays, pour notre avenir.
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La marche de l'Histoire - Evolution des sociétés, cultures et idées, des clans préhistoriques au 21e
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[1] Voir Samuel Fitroussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, Paris, L’Observatoire, 2025.
[2] Vincent Citot, « Action et réaction : une loi de la physique sociale » [titre originaire], Le Point.fr, 21 mars 2025.





