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Mitterrand. Un petit quelque chose en lui de très français: l’esprit canaille


Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.

C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.

Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !

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De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait  négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.

Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.

Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.

Mitterrand, Don Juan en politique

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«Mal aimé, je suis le mal aimé…»

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Le premier président « disruptif » de la République française a fait beaucoup de déçus. Il n’est pas parvenu à faire prendre à la France le tournant libéral dont elle aurait besoin. Pendant ce temps, les citoyens continuent de demander l’impossible: moins d’impôts et plus de services publics.


Disons-le d’emblée, j’ai été enthousiasmé par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 et je n’ai pas tardé, dès le premier quinquennat, à être déçu, si ce n’est très déçu, des résultats de son action.

Alors pourquoi plaider pour l’auteur de Révolution, qui n’en a même pas esquissé le début ?

D’abord, quelques constats :

Emmanuel Macron est un des présidents les plus intelligents et les plus brillants que la Ve République ait eus ; je ne le pense surpassé que par François Mitterrand ;

Sans doute porte-t-il le stigmate d’être issu de l’Inspection générale des finances, mais le contexte dans lequel il est arrivé à la présidence, dans une trajectoire fulgurante et totalement étrangère au cursus politique français traditionnel, pouvait donner à penser qu’il serait porteur d’un réel changement ;

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Son courage politique, sa détermination, son mépris pour la langue de bois et son franc-parler, loin des modes de langage convenus, ne pouvaient que renforcer cette espérance ;

Tout comme son couple atypique, sa trajectoire hors du commun, ses soutiens économiques et certaines prises de position apparemment disruptives…

Une démocratie périmée ?

Tout cela, pour arriver, à un an de la fin utile de sa deuxième mandature, au constat, aujourd’hui très probable, d’un échec dont se réjouit la plus grande partie de l’arc politique, spécialement les extrêmes devenus, ensemble, majoritaires.

La mission d’Emmanuel Macron était de parvenir à faire sortir la France de ses archaïsmes, de la domination totale de l’entre soi de ses élites hors-sols, de son économie de connivence, quasi mafieuse, de son système social périmé et, non en dernier lieu, de sa crise structurelle économique, financière, politique, sociale et morale.

Les 12 travaux d’Hercule. Mais le président de la République n’est pas Hercule et ce n’est pas ce qui lui est demandé.

En quelques mots, tout est résumé : depuis la fin du XIXe siècle, la convergence du mouvement social et des aspirations illibérales et corporatistes de la haute bourgeoisie catholique (représentée successivement, dans une continuité parfaite, par le pétainisme puis par le gaullisme) a construit, spécialement depuis 1945 un système collectiviste (holiste) de plus en plus structuré et verrouillé.

Un peuple drogué aux allocations sociales

Bien que le président de la Ve République, sorte de monarque électif, soit doté de pouvoirs considérables, sans équivalents dans aucun pays démocratique, il lui était impossible d’obtenir des résultats tangibles en ramant à contre-courant d’une évolution séculaire défendue par l’essentiel de l’establishment et plébiscitée par une majorité d’un peuple drogué à la protection, aux allocations, à l’assistance, à l’irresponsabilité, à la valorisation de la paresse, et à l’inconséquence de revendications contradictoires, mais que peu osent stigmatiser, tels que « moins d’impôts et plus de services publics ».

Alors quel que soit le brio, l’intelligence et le courage d’Emmanuel Macron, l’échec était inscrit dans l’irréductible contradiction entre le cahier des charges et la réalité de ce qu’est devenue la société française.

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L’échec évident de la réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui s’est finalement limité à de fines retouches cosmétiques, l’échec cinglant de la réforme des retraites, qui n’était pas celle par laquelle il fallait commencer, ne font que souligner l’impuissance du politique, fût-il le monarque électif, face à l’appareil.

Alors, non, Emmanuel Macron n’a pas failli, car nul ne peut se voir reprocher d’avoir échoué dans une tâche impossible.

Il est à craindre qu’il soit impossible de sortir de l’impasse française autrement que par des mesures drastiques, telles qu’une révolution dite « de couleur », à l’instar de la révolution orange de Kiev 2004 ou de la révolution de jasmin en Tunisie, laquelle entraînerait un bouleversement institutionnel comparable à ce qu’a connu la Russie avec la chute du communisme, dont le système français d’aujourd’hui est d’ailleurs largement inspiré.

Il restera au crédit d’Emmanuel Macron ce qui lui est largement reproché dans le monde politique et médiatique : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, coup de génie qui, en mettant fin au « partenariat » pendulaire « droite-gauche », amorce la fissuration des institutions délétères de la Ve République, largement appuyées sur cette pantomime.

Les frissons de la vertu


À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.

Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.

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La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.

Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »

Je vous souhaite donc d’être vertueux.

Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages

Coup de rouge

Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ?


Il est tard. Après une journée de radio et de télé, je choisis la compagnie des livres. La volupté de la lecture. Je te dis toute ma tendresse, écrit François Mauriac à son fils Claude (Albin Michel). Flamme, volcan, tempête, le portrait de Christine Pawlowska par Pierre Boisson (Sous-Sol) est une pépite. Alors pourquoi, ce soir-là, se saisir de la télécommande ?

À l’écran, un animateur et des chroniqueurs. Je connais bien ce format. Et un thème : l’immigration. Je n’ai jamais fait partie d’une certaine gauche qui, ne voyant pas le réel, refuse le débat sur cette crise. L’écran est partagé en deux. D’un côté, une famille de migrants. Un père et une mère encadrent un jeune enfant. Il a un bonnet de laine. Dans un jour naissant, son corps est immergé dans l’eau de mer que l’on imagine glacée. Ils attendent très certainement le bateau pneumatique d’un réseau de passeurs criminels. Puis une autre image, un autre enfant qui semble plus fragile encore. Je pense à Aylan Kurdi, ce petit Syrien de 3 ans, étendu à plat ventre, sans vie, sur une plage de Turquie en septembre 2015. De l’autre côté de l’écran, les chroniqueurs sont d’humeur joyeuse. L’esprit est roi dans un entre-soi idéologique et mondain. L’un d’entre eux profite d’un écran de contrôle pour réajuster son nœud de cravate. Ad nauseam.

Tiens, justement, ad nauseam… Au Sénat, le vice-président Pierre Ouzoulias a fait l’objet d’une « exclu » du média Frontières. « Le sénateur communiste de Nanterre Pierre Ouzoulias SE VOMIT DESSUS [en lettres capitales et en gras] en direct. Au perchoir du Sénat hier soir peu avant minuit, où il présidait la séance. La séquence a été depuis retirée du replay (du site du Sénat) ». Garen Shnorhokian, « journaliste et éditorialiste » qui « décrypte sans filtre » ajoute : « Ils se gavent tellement de votre argent qu’ils en vomissent. » Du bel ouvrage… du journalisme d’investigation… qui n’obtiendra pas le prix Albert-Londres : le sénateur a une maladie génétique. « Ces dernières semaines, souvent tard dans la nuit, j’ai assuré de nombreuses présidences de séance », écrit Ouzoulias. Le syndrome de Gilbert peut provoquer de tels symptômes en cas de fatigue importante ou de stress. Pierre Ouzoulias a une « pensée toute particulière pour toutes les personnes qui souffrent du même syndrome et qui savent combien il est difficile de vivre avec cela »

Si BFM a aussitôt retiré les images, sur Frontières, elles sont toujours en ligne. Pierre Ouzoulias a déposé plainte. « Des propos diffamatoires ont été tenus, sans preuve, avec une intention manifeste de nuire, la liberté de la presse n’autorise pas le mensonge, ni l’atteinte à la dignité humaine. »

Nous y voilà. Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ? Est-il encore possible de débattre, de se confronter politiquement, d’aborder des sujets clivants tout en se respectant ?

Est-il déjà trop tard ?

Téhéran: bagatelle pour un massacre

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Pour l’extrême gauche, les manifestants massacrés en Iran sont des morts mal alignées


Quand un régime abat des milliers de ses propres citoyens en quelques jours – 12000, disait-on récemment, chiffre glaçant s’il est exact – le débat devrait être clos. On ne parle plus de tensions, de débordements ou de maintien de l’ordre. On parle alors de massacre de masse.

Sauf lorsqu’il s’agit de la République islamique d’Iran et des assassins qui la dirigent. Là, soudain, les mots se dérobent, les indignations aussi, et les professionnels de la colère prennent des congés idéologiques. Aucun drapeau brûlé, personne place de la République, aucune marche “spontanée”. Silence (presque) total, soigneusement entretenu, rompu parfois par des déclarations du bout des lèvres.

Où sont les Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot, Louis Boyard, Daniele Obono, David Guiraud, Manuel Bompard, Sébastien Delogu, Thomas Portes et autres députés maniaques de “Free Palestine“ si prompts à hurler au “génocide”, à exiger des sanctions, à invectiver et désigner des coupables commodes ? Cette fois, rien, ou si peu. Et surtout aucune manif dans les rues, aucune assemblée dans les facs, aucune protestation de jeunes militants dopés à l’antiracisme devant l’ambassade.

Pourquoi ? Parce que ces morts-là sont mal alignées. Le bourreau est un régime théocratique totalitaire, misogyne, pendu à ses potences, qui torture, viole et exécute à tour de bras – c’est sûrement affreux. Mais ce régime-là a l’immense vertu d’être anti-occidental. Même si les hiérarques envoient leurs rejetons dans les universités américaines, cela suffit à suspendre toute morale.

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Les victimes, elles, cumulent les fautes : elles sont iraniennes, réclament la liberté, enlèvent leur voile, ne conspuent ni Washington ni Tel Aviv, et accusent leurs propres tyrans nationaux. Elles ne servent aucun récit compatible avec l’idéologie préformatée de nos bons députés. Elles sont donc inexploitables.

Alors on détourne le regard, on réserve les grands mots aux causes plus confortables, plus médiatiques, plus utiles politiquement. Ici, on contextualise, on relativise, on explique. On se tait.

Étrange époque où le mot “génocide” est devenu un accessoire militant, mais où l’on rechigne à nommer des crimes contre l’humanité estampillés islamiques, qui dérangent la grille de lecture. Ce silence n’est pas une distraction, c’est un choix. Toutes les victimes ne méritent pas la même indignation. Certaines ont droit aux cortèges, d’autres à l’oubli.

Bagatelle pour un massacre, dira-t-on, sur le mode de l’ironie cruelle, donc. Non parce que les crimes des mollahs et de leur soldatesque, corrompus jusqu’à la moelle, seraient mineurs, mais parce qu’ils sont traités comme une affaire secondaire, une note de bas de page, un bruit de fond.

Quand le massacre ne sert pas la cause, il ne compte pas. En Iran, on tue mal et les victimes ne rapportent rien. Alors, à quoi bon les pleurer ?

Fièvre sportive, fièvre des peuples

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Le Sénégal et le Maroc s’affronteront en finale de la CAN dimanche soir à 20 heures.


Le football est l’opium du peuple. Mais, cette drogue est tellement forte et le peuple tellement obstiné qu’il convient de baisser les armes et d’essayer d’en faire quelque chose d’utile.

Une belle vitrine pour le Maroc

Le Maroc réussit sa CAN. Organisation impeccable, de l’aveu des visiteurs et des journalistes spécialisés. Stades et infrastructures qui sentent le neuf. Sécurité et hospitalité dans la grande tradition de l’accueil marocain.

Il se peut que le Maroc l’emporte. Ce serait une excellente nouvelle pour le moral des Marocains, déjà raffermi par une pluviométrie abondante. La baraka serait de retour après des années de sécheresse et de stress hydrique.

Dans ce flot de bonnes nouvelles, il y a des réalités qui ont la vie dure.

La trêve entre le Maroc et l’Algérie n’a pas tenu. A leur arrivée au Royaume Chérifien, les supporteurs algériens (dont les binationaux franco-algériens) ont juré leur attachement à la fraternité (en chantant khawa ! khawa !). Ils ont été nombreux à témoigner d’une excellente interaction avec les citoyens marocains. Il a fallu quelques minutes de jeu pour que cette concorde vole en éclats et cède la place à une sorte d’hystérie. On a vu des supporteurs uriner dans les stades, d’autres déchirer des billets de banque face caméra, d’autres se battre avec les agents de sécurité… Le tout dans une ambiance de délire collectif, à la fois triste et agressif. On avait envie plus de les plaindre que de les punir. Quelque chose de l’épidémie dansante qui a saisi Strasbourg en 1518 a envahi les âmes de ces pauvres diables. A croire que l’âme algérienne est malade, mentalement malade. Qui l’a rendu malade ? Six décennies de dictature, des lustres de haine de la France et d’oubli de soi ? Il s’agit d’un cas clinique.

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Le peuple algérien vaut mieux que les fous et les égarés qui se sont ridiculisés au Maroc durant la CAN. Il lui revient de se soigner lui-même, personne ne le fera à sa place. C’est le travail dévolu aux intellectuels et aux religieux. La tâche principale de ces deux collectifs devrait être la restauration de l’âme algérienne. Les intellectuels manipulent la raison, les religieux manipulent la foi, avec ces deux puissances il est possible et nécessaire de ramener le torrent à son lit. Je serais poète algérien, je composerais une ode au contrôle de soi. Je serais imam algérien, j’émettrais une fatwa contre les adultes qui versent des larmes et se roulent par terre pour un match de foot.

Une oumma désordonnée

Côté français, il convient de reconnaître qu’il n’existe pas d’union entre les Arabes et les musulmans. Maroc et Algérie sont au bord de la guerre. Mais, l’idée d’une oumma islamique contamine les esprits, à droite en particulier, alors qu’une des rares bonnes nouvelles en provenance du sud de la Méditerranée est qu’il n’y a pas de front uni face à l’Occident. C’est le chacun pour soi. Le Maroc vs l’Algérie. Le Qatar vs l’Arabie. Les Emirats Arabes Unis vs l’Arabie. Et la liste des rivalités plus ou moins explosives est très longue.

Le Maghrébin n’existe nulle part, sauf en France. Les Français ont accompli le miracle de l’union maghrébine, amenant Marocains, Tunisiens et Algériens à se sentir Maghrébins. Dans leur nouvelle identité, ils se sentent réticents à la France et abonnés à la victimisation. Belle prouesse à mettre au compte de l’Education nationale.

S’il y a une guerre demain entre Rabat et Alger, la paix sera probablement négociée à Saint-Denis…

Côté marocain, il n’est pas sûr non plus que toutes les leçons de la CAN soient retenues. Les élites vont se gargariser de l’organisation, du nombre de touristes etc. Si le Maroc l’emporte, elles vont s’attribuer la victoire comme si le foot était une mission officielle de l’Etat, inscrite dans la Constitution. Pourquoi pas, c’est de bonne guerre, tout le monde fait pareil.

Constats plus cruels

Mais, si le Maroc joue si bien au foot, c’est qu’il a su trouver les bons cadres techniques et les bons joueurs.  Pourquoi réussit-il à le faire au foot et pas dans d’autres secteurs, autrement plus sérieux et stratégiques comme l’Education ou la Santé ?

Il y a quelque chose de cruel à édifier des stades de foot en douze mois alors que les hôpitaux attendent leur sauveur depuis des années. Il y a quelque chose de très violent à refaire les trottoirs d’une ville entière pour les besoins d’un match de foot alors que les victimes du séisme de Marrakech attendent toujours, nous dit-on, un logement définitif.

Les élites semblent avoir choisi leur voie. Et elle n’est pas inclusive. C’est un fait. Est-elle efficace au moins ? L’on peut en douter car l’émergence économique n’est toujours pas au rendez-vous. Les observateurs sérieux le savent très bien, les touristes et les journalistes superficiels l’ignorent car ils confondent un aéroport flambant neuf avec le développement économique.

L’époque est violente. L’actualité des relations internationales nous le rappelle tous les jours. La douceur est en retrait, les forts s’imposent et imposent leurs priorités. Le foot vient avant tout.

Curieusement, alors qu’il n’y a jamais eu autant de femmes dans la politique et le monde des affaires marocain, il n’a jamais été aussi masculin c’est-à-dire dur et sans pitié. Malheur aux vaincus.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

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Charline Vanhoenacker, c’est la gauche « culturelle » la plus arrogante et la plus bête du monde ! Si la plupart de ses petits camarades d’autrefois ont rejoint la très islamo-gauchiste Radio Nova à la rentrée, la présentatrice des « René du cinéma » belges continue de proposer chez nous ses chroniques lourdingues et ses chansons stupides sur France inter.


Elle est progressiste, écolo, de gauche. Elle officie sur une radio publique qui, ça tombe bien, est progressiste, écolo, de gauche. Belge, elle est rémunérée avec l’argent de tous les contribuables français, y compris ceux qu’elle invective régulièrement. Le 15 décembre dernier, le museau plus fouineur et l’humeur plus vipérine que jamais, Charline Vanhoenacker était interviouwée par un dénommé Loup Espargilière pour le média Vert1. D’habitude, l’humoriste subventionnée essaie d’être drôle et n’y parvient pas. Ce jour-là, ses propos étaient supposés être sérieux mais suintaient la pure bêtise et furent souvent risibles.

Humour engagé

La « queen de la satire politique » – c’est ainsi que Mme Vanhoenacker est présentée sur le site du média écolo – n’était en effet pas là pour rigoler mais pour « conscientiser » l’auditoire et conduire les masses sur les chemins de la résistance. De la résistance à quoi ? De la résistance à qui ? À « l’extrême droite », bien sûr ! Car, c’est bien connu, « on a une extrême droite qui est dominante dans le débat public, dominante culturellement, qui écrase tout avec des armes pas toujours légales en fait, la mauvaise foi, les fakes news, c’est une espèce de rouleau compresseur ». Sur France Inter, ça résiste tant que ça peut mais ce n’est pas simple : « On a une obligation de pluralisme », gémit-elle. Elle regrette par conséquent que la radio publique soit dans l’obligation de recevoir de temps à autre un fils de Satan ou une fille de Méphistophélès, bref, un représentant du RN ou de Reconquête. Mais Mme Vanhoenacker a tenu à rassurer l’auditoire gauchiste qui retenait sa respiration à chaque évocation du Diable chevauchant la « vague réactionnaire » : Radio France tient bon et la majorité de ses employés restent de fervents défenseurs « de l’écologie, des valeurs progressistes, de la liberté d’expression ». Ouf !

En ce qui concerne l’écologie, Charline Vanhoenacker est bien aise, sur le plateau du média Vert, de rappeler que France Inter est au taquet : dès le journal de 8 heures, assure-t-elle, des sujets sur l’environnement sont évoqués. Dans la journée, des journalistes et de nombreux invités militant pour une écologie radicale se relaient au micro pour prêcher la bonne parole du GIEC et sermonner les Français. Elle-même a reçu des sommités écologistes qui, oublie-t-elle de dire, tiennent tous le même discours catastrophique, accusateur et anxiogène, conforme à la charte interne de Radio France stipulant que cette dernière sort« du champ du débat la crise climatique, son existence comme son origine humaine ». Pour les libertés d’opinion et d’expression, on repassera.

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L’humoriste a une conception toute particulière de la liberté d’expression qu’elle dit pourtant défendre « bec et ongles ». Elle raconte, par exemple, qu’une chose l’a « profondément choquée » lorsqu’elle est arrivée en France : le fait de « donner la parole en direct, en toute décontraction, à Marine Le Pen ». Elle ne trouvait ça « ni normal, ni démocratique ». En Belgique, explique-t-elle, les médias francophones pratiquent ce qu’ils appellent le « cordon sanitaire médiatique » : les interventions des représentants politiques classés à l’extrême droite sont systématiquement diffusées en différé afin de vérifier qu’elles « n’appellent pas à la haine » et de rectifier le tir le cas échéant. Ainsi, dit-elle benoîtement, ces politiciens ne sont pas à proprement parler censurés mais leurs propos sont « contextualisés » par des journalistes tout ce qu’il y a de plus consciencieux, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus à gauche. « La RTBF applique ça et s’y tient strictement », témoigne celle qui espère qu’un jour l’audiovisuel public français adoptera ce « cordon sanitaire » afin que France Inter puisse continuer « à parler à tout le monde » – Mme Vanhoenacker ne semble pas avoir conscience de l’étrange paradoxe que recèle cette élucubration.

Sketchs lourdingues et chansons débiles

Malheureux Belges. En plus de l’islamisation en phase finale de leur pays, ils doivent endurer, eux aussi, les leçons de morale du petit monde culturel, comme le prouve un évènement récent, relaté par Gregory Vanden Bruel dans ces colonnes, mais qui mérite qu’on y revienne. En février 2025, la maîtresse de cérémonie des Magritte du cinéma, l’équivalent belge de nos César, était… Charline Vanhoenacker, qui se surpassa dans le genre gaucho-woke. De sketchs lourdingues en chansons débiles, sans oublier un happening politico-bobo tout ce qu’il y avait de bien-pensant, tout y passa : les interminables diatribes contre Donald Trump et « la montée de l’extrême droite dans le monde », les geignarderies néo-féministes, les pleurnicheries contre « la politique migratoire inhumaine » du gouvernement belge, les appels larmoyants à « déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes, homophobes et transphobes », etc. – tant et si bien que Charly Herscovici, le président de la Fondation Magritte et détenteur des droits intellectuels de l’œuvre du peintre surréaliste, déclara quelque temps plus tard que le nom de Magritte ne pouvait plus être attaché à cette cérémonie du cinéma parlant de moins en moins de cinéma et transformée en tribunes politiques et militantes. Décidée à se payer la tête de Charly Herscovici, de Magritte et d’un public réfractaire à l’idéologie progressiste, la direction woke de l’académie André Delvaux, organisatrice de cette cérémonie, vient d’annoncer qu’elle rebaptisait celle-ci… les René du cinéma. René comme… René Magritte. Dans La Libre Belgique, le président de la fondation Magritte a dénoncé « une fourberie inimaginable ». Il n’était pas au bout de ses mauvaises surprises. « Avec René, on est dans le tutoiement, dans la proximité », a sournoisement déclaré Jean-Yves Roubin, le nouveau président de l’académie André Delvaux, avant de faire savoir avec, on l’imagine, un sourire en coin, que la maîtresse de la prochaine cérémonie qui se déroulera le 7 mars sera… Charline Vanhoenacker, derechef.

Mais finissons sur une perspective réjouissante, qui sera aussi la preuve d’une fin de règne. En 2019, la cérémonie des Magritte du cinéma, diffusée exclusivement par la Radio-télévision belge francophone (RTBF), attirait encore 169 360 téléspectateurs. En 2024, ils n’étaient plus que… 19 500. En 2025, après avoir décidé de diffuser ce spectacle sur ses antennes via Internet sous le prétexte de s’adapter au goût du public, la RTBF se réjouissait du choix de Charline Vanhoenacker comme maîtresse de cérémonie et espérait un sursaut. Ce fut une débâcle : seuls 15 220 téléspectateurs regardèrent cette réception mondaine, ennuyeuse, emblématique de l’entre-soi culturel de gauche. Il y a de fortes chances que la prochaine cérémonie des René, animée par la moins drôle, la plus bête et la plus arrogante des humoristes belges, sera regardée par encore moins de monde. Quant aux artistes qui gagneront un prix ce soir-là – ou, en France, lors de la prochaine cérémonie des César – on aimerait qu’un véritable trublion ayant l’audace de l’humoriste anglais Ricky Gervais, le maître de cérémonie des Golden Globes 2020 qui osa dire ses quatre vérités à un public composé des plus éminents artistes, réalisateurs et producteurs américains, leur tienne le même discours : « Si vous gagnez un prix ce soir, ne l’utilisez pas comme une tribune pour faire un discours politique. Vous n’êtes pas en position de faire la leçon au public sur quoi que ce soit. Vous ne savez rien du monde réel. La plupart d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg. Si vous gagnez un prix, montez sur scène, acceptez votre petit trophée, remerciez votre agent et votre dieu, et foutez le camp ! »


  1. https://vert.eco/articles/lhumoriste-charline-vanhoenacker-invitee-de-notre-podcast-cetait-mieux-apres ↩︎

Petit coup de démaquillant idéologique

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Lorsqu’il reçoit un expert de l’IRIS pour l’interroger sur le caractère dictatorial éventuel du régime de Maduro, le journaliste de Franceinfo Julien Pain, spécialiste reconnu enquêtant sur les rumeurs, intox et manipulations, omet toutefois de rappeler le parcours politique de son invité. Un élément qui aurait pourtant été utile à la compréhension du débat.


Sur le service public, la neutralité n’est pas une vertu : c’est un produit cosmétique. Elle s’applique en couches fines, sous une lumière soigneusement réglée. À première vue, tout est impeccable. À y regarder de plus près, on distingue pourtant très nettement le ricil de la neutralité, le fond de teint de l’expertise, le rouge à lèvres politique, le tout vaporisé d’un parfum de grand savoir mêlant jargon universitaire et supériorité morale.

Le procédé est désormais bien connu. Des intervenants sont présentés comme chercheurs, spécialistes, experts « indépendants ». Ils parlent calmement, posément, avec ce ton feutré qui inspire confiance. Ils expliquent le monde, ses fractures, ses injustices — toujours dans la même direction. L’Occident est coupable, les régimes non occidentaux sont complexes, donc excusables. Et tout cela nous est servi comme parole objective, débarrassée de toute idéologie. La politique a disparu… sauf dans le discours lui-même.

Le cas Christophe Ventura

Le problème n’est évidemment pas que ces intervenants aient des convictions. Le problème, c’est qu’on nous les vend sans l’étiquette. On ne dit pas : « voici une lecture idéologique parmi d’autres ». On dit : « voici la réalité ». La neutralité devient alors un argument d’autorité, non un principe méthodologique.

Sur le service public, la neutralité obéit aujourd’hui à une définition implicite mais très précise. Est réputée « objective » une parole qui critique structurellement l’Occident, relativise les régimes autoritaires non occidentaux, refuse les mots qui fâchent lorsqu’ils s’appliquent hors d’Europe, et présente l’histoire occidentale comme une suite de fautes à expier. À l’inverse, toute parole qui défend l’héritage culturel, politique ou civilisationnel de la France et de l’Occident est immédiatement qualifiée de partisane, suspecte, voire dangereuse.

Un petit coup de démaquillant permet alors de voir ce qui se cache sous le maquillage. Prenons un cas d’école. Sur les antennes de France Info, on voit régulièrement intervenir Christophe Ventura, présenté comme « chercheur », « spécialiste » ou « expert » des relations internationales. Ricil parfaitement appliqué, fond de teint uniforme, parfum discret : la panoplie est complète.

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Or le parcours de l’intéressé est public. Christophe Ventura a été militant et membre du Parti de gauche, formation fondée par Jean-Luc Mélenchon. Il a participé à des initiatives politiques aux côtés de responsables comme Éric Coquerel. Il ne s’agit pas d’un soupçon, mais d’éléments de parcours accessibles à tous.

Sur le fond, rien d’illégitime à cet engagement. Le problème commence lorsque cet engagement disparaît au moment de la présentation médiatique. Sur France Info, Christophe Ventura ne parle pas comme intellectuel engagé, mais comme expert neutre. Or cet expert refuse de qualifier le régime de Nicolás Maduro de dictature[1] et considère l’idéologie chaviste comme politiquement légitime. Ce ne sont pas des constats techniques : ce sont des choix normatifs, donc politiques — mais maquillés en objectivité.

C’est à ce moment précis que surgit ce qui n’est plus un détail, mais une ligne idéologique structurante. Christophe Ventura a participé à des séminaires et travaux consacrés à la désoccidentalisation du monde, aux côtés d’autres intellectuels partageant la même grille de lecture. Ce n’est pas anecdotique : c’est révélateur.

Car derrière l’expression flatteuse de « désoccidentalisation du monde » se cache une supercherie conceptuelle. Le monde non occidental n’est, par définition, pas occidental. En réalité, ce qui est visé n’est pas le monde, mais l’Occident lui-même. Il s’agit de désoccidentaliser l’Occident, de défranciser la France, de délégitimer son histoire, sa culture, ses normes politiques et sociales. Le vocabulaire est global, mais l’opération est interne.

Cette grille idéologique n’est pas marginale : elle est devenue le fonds de commerce intellectuel du service public. Elle structure les invitations, les analyses, les mots employés — ou refusés. Elle permet de présenter comme neutre ce qui est en réalité un projet politique : celui de la déconstruction systématique de l’Occident, toujours décrit comme coupable, jamais comme héritier.

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Le contraste apparaît encore plus nettement lorsqu’on observe ce qui se passe dans l’autre sens. Nicolas Pouvreau-Monti, à la tête de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, travaille à partir de données publiques issues de l’INSEE, du ministère de l’Intérieur et de l’INED. Autrement dit : des chiffres officiels, institutionnels, vérifiables.

Ici, point de ricil de la neutralité. Le maquillage est retiré d’emblée. Avant même l’analyse, l’étiquette tombe : « politiquement orienté ». Peu importe que les sources soient publiques ; peu importe qu’elles proviennent des mêmes institutions invoquées ailleurs comme autorités indiscutables. La neutralité ne dépend manifestement ni des faits ni des chiffres, mais de la direction dans laquelle regarde le discours.

Conclusion – Le miroir nettoyé

Le petit coup de démaquillant idéologique ne vise ni à faire taire, ni à exclure. Il vise à nommer. Nommer les grilles de lecture, nommer les engagements, nommer les projets politiques quand ils existent.

Une démocratie adulte n’a rien à craindre de la confrontation des idées. Elle a tout à perdre avec la fausse objectivité, celle qui maquille une idéologie en expertise et transforme une ligne éditoriale en évidence morale.

Quand le ricil de la neutralité sert à détourner le regard, quand le fond de teint de l’expertise masque l’engagement, quand le parfum du grand savoir remplace la clarté, le service public cesse d’informer. Il commence à orienter sans l’assumer. Et ce jour-là, ce n’est pas la neutralité qui est en danger, mais la confiance.


[1] Selon l’expert, si la Corée du Nord est bien une dictature, en comparaison le Venezuela ne l’est pas car il n’y a pas de parti unique même si les résultats électoraux y sont contestés…

«Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour le plus fin des analystes du « nœud démocratique », rien n’est moins sûr. Le chef de l’État, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social…


Causeur. Dès 2022, vous constatiez que la révolution annoncée s’était transformée en « statu quo agité ». Mais en est-il le seul ou même le premier responsable ? Les Français ont élu deux fois un homme dont ils ont refusé les réformes avec constance. Comment gouverner un peuple qui refuse de travailler plus, mais veut quand même une protection maximale ?

Marcel Gauchet. Je n’aurais pas l’idée de faire du peuple français un modèle de vertu civique, de rationalité économique et d’intelligence politique ! Heureusement, il est divers et contradictoire. Mais il a quelques excuses. Souvenez-vous du climat dans lequel se sont déroulées les élections de 2022. Pour commencer, une population déboussolée par le confinement et le quoi qu’il en coûte. Dans quelles conditions Macron aurait-il terminé son premier mandat sans le Covid et la peur dont il a joué à fond pour se rendre irremplaçable ? Là-dessus, l’agression russe de l’Ukraine, la guerre pour de bon, cette fois, pas loin de nous. Renforcement de la peur, et renforcement concomitant du réflexe légitimiste. Enfin, la peur, toujours la peur, devant la perspective de l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir et du saut dans l’inconnu qu’elle aurait représenté. Macron II est le produit de cet empilement de peurs. Une peur qui est déjà le sentiment naturellement dominant d’une société de vieux et qui pousse à l’immobilisme. Si on veut faire bouger les choses, ce n’est pas sur ce socle affectif qu’il faut compter. Macron a réussi à se proroger en s’appuyant sur des ressorts qui allaient l’empêcher d’agir.

En 2022, on savait qu’Emmanuel Macron était immigrationniste et européiste. Si les Français ont cédé au chantage au populisme, n’est-ce pas que l’alternative manquait de crédibilité ?

Il y avait pire que le manque de crédibilité, il y avait la crainte de l’amateurisme et de l’incompétence du personnel du RN et la crainte en plus des troubles que son arrivée au pouvoir ne manquerait pas de susciter.

On a beaucoup reproché au président son mépris, mais n’avons-nous pas tendance à nous sentir méprisés dès qu’on ne nous traite pas en victimes ?

Le mépris qui lui est reproché n’est pas tellement le sien – c’est un reproche dont on peut l’exonérer – que celui du milieu qu’il représente. Ce mépris a la particularité d’être largement inconscient. Il est imprimé dans un discours qui suppose que, si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes un barbare en plus d’un ignorant. La clé du malaise politique est dans ce sentiment d’une très grande partie de la population de n’être pas compris, d’être méconnu avec bonne conscience. Cela peut donner le victimisme, en effet, mais ce n’est pas le moteur principal.

La crise politique que nous traversons est-elle la marque de son échec ou signe-t-elle l’incapacité de nos institutions à représenter/civiliser nos clivages ? La Ve est-elle encore adaptée à un paysage politique aussi fragmenté que le nôtre ? Pourquoi les élections ne fabriquent-elles plus de légitimité ?

L’échec de Macron couronne et parachève celui de ses prédécesseurs. Ce n’est pas une question de République. La proportionnelle qu’on nous concocte comme le remède à tous nos maux ne fera qu’aggraver les choses. Le problème est culturel. Il a sa source dans un changement de monde auquel la société française est profondément réfractaire. Les élites dirigeantes jouent le jeu et le gros de la troupe ne suit pas. Cela s’aggrave avec le nouveau changement de monde qui est en train de s’engager par contrecoup du précédent et prend à contrepied l’Europe dysfonctionnelle qui servait à faire passer la pilule. Comment des gens manifestement dépassés par ce qui se passe pourraient-ils compter sur une légitimité solide ? Seules la protestation ou la sécession ont un peu de légitimité.

Macron a échoué à remplacer le clivage droite-gauche par le clivage progressistes/conservateurs. Était-il si absurde de rassembler la droite et la gauche, anciennement dites « de gouvernement », qui pensaient à peu près la même chose dans l’« extrême centre » ?

Ce n’était pas absurde, mais ces « partis de gouvernement » étaient eux-mêmes en voie d’implosion par fuite de leur base. Les additionner ne pouvait aboutir qu’à renforcer une gauche de gauche et une droite de droite. Une gauche de gauche vouée en dernier ressort à s’allier au centre progressiste (le « front républicain ») face à une droite de droite faite d’une grande partie de l’ancien électorat de gauche. Le macronisme aura été un accélérateur de recomposition.

Le discours du chef d’état-major des armées nous appelant au réarmement a suscité des critiques violentes sur le thème « nous ne mourrons pas pour Kiev » (ce qu’il ne demande pas). Mais sommes-nous prêts à mourir pour quoi que ce soit ? Voulons-nous rester une puissance ou sortir de l’histoire ?

C’est l’exemple même du télescopage d’un discours de fond somme toute banal par un contexte qui lui donne un autre sens en créant une confusion inextricable. Comme les gens ont parfaitement identifié les ficelles de la communication – qui n’a abouti, soit dit au passage, qu’à renforcer la défiance envers le discours officiel –, ils ont vu dans les propos du CEMA une annonce sournoise de notre engagement en Ukraine. C’était fatal. Rien à voir avec le problème du dévouement patriotique. Pour le mobiliser, cet épisode en est l’illustration, il y faut ce qui nous manque le plus : la confiance dans le commandement.

Vous avez parlé au sujet de Macron d’un progressisme autoritaire. Sa volonté de lutter contre les fake news confirme-t-elle cette appréciation ? Ne faut-il pas déplorer son impuissance (y compris sur ce sujet) plutôt que son autoritarisme ?

Quand je parlais de progressisme autoritaire, je visais moins des actes qu’une attitude. J’y faisais déjà allusion, il y a une fermeture intolérante étrange dans ce discours progressiste qui se veut pourtant libéral, mais qui disqualifie a priori les gens qui ne pensent « pas bien ». Pour ce sectarisme par ailleurs mou, il ne peut s’agir que d’imbéciles potentiellement criminels. Des cons et des salauds, comme dirait Alain Souchon. D’où l’invocation d’une nécessaire sévérité sans faille à l’égard de ces malotrus. Or l’exigence démocratique par excellence, c’est d’être capable de se mettre à la place des gens qui ne pensent pas comme vous, y compris pour les combattre. En fait, cet autoritarisme inconséquent ne peut aller très loin. Ce qu’il faut reprocher à Macron, en l’occurrence, c’est son irréalisme. Sa « labellisation » n’aboutirait qu’à polluer un peu plus un espace public déjà mal en point sans élever le niveau de l’information en circulation. L’absurdité de l’idée devrait suffire à la tuer.

Qu’a-t-il manqué à Emmanuel Macron pour être un grand président ?

Beaucoup de choses, à commencer par la principale : la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève. Macron aura eu l’air d’un président, il faut le lui accorder, mais il n’avait pas la chanson.

Ali Khamenei, le Guide devenu geôlier

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L’Iran, la doctrine khomeiniste, la machine répressive et la menace de guerre


Ce n’est pas moi qui le demande, c’est Dieu qui exige que vous soyez pendu. Ce sont, dit-on, les paroles qu’un juge avait prononcées lors de l’une des précédentes manifestations contre le régime iranien. C’est l’accusation d’« ennemi de Dieu » qui devrait être déployée ces jours-ci contre les manifestants arrêtés. Le verdict habituel d’une telle incrimination est la mort, car Dieu ne se négocie pas.

Une répression sanglante

Il parait que les juges ne vont pas prononcer ce verdict pour retirer à Trump une raison de frapper le régime iranien. Mais dans ce pays en blackout qui a coupé Internet et pourchasse sans relâche les utilisateurs de terminaux Starlink, tout indique que la répression est terrible, même si la prudence légitime de certains médias sur l’Iran contraste avec leur empressement à publier les chiffres du Hamas à Gaza. Un Iranien témoignant à visage découvert (un courage inouï) fait état de 15 000 morts au 15 janvier.

La morgue de Kahrizak, au Sud de Téhéran, d’où sont parvenues les effrayantes images des cadavres dans des bâches en plastique n’est pas un lieu inconnu. C’est déjà là que les corps de nombreux détenus torturés à mort dans les centres de détentions voisins étaient rendus aux familles, sous paiement dit-on, avec de faux certificats de décès, lors des révoltes de 2009 et 2022.

Kahrizak, province de Téhéran, Iran, 13/01/2026 – Des familles et des habitants se rassemblent au bureau du médecin légiste de Kahrizak le 13 janvier 2026, faisant face à des rangées de sacs mortuaires alors qu’ils recherchent des proches tués lors de la violente répression du régime contre les manifestations nationales. La scène reflète l’ampleur des pertes signalées ces derniers jours, tandis que les endeuillés se déplacent en silence et dans la détresse parmi les corps recouverts. Photo obtenue auprès de l’Organisation des Moudjahidine du Peuple d’Iran. (C) MEK/The Media Express/SIPA

Ce régime sanguinaire manipule jusqu’au nom même de l’accusation qui conduit à la mort. Se comporter en ennemi de Dieu signifiait avant 1979 être un bandit de grand chemin dépouillant les voyageurs. Ce terme désuet de «muharabeh» a été depuis lors recyclé pour juger des manifestants dont l’immense majorité sont pacifiques. Rien n’exprime plus clairement l’essence de la théocratie iranienne : être un opposant du régime, c’est être un ennemi de Dieu.

Ce n’est là que l’une des distorsions au chiisme traditionnel que l’on doit à l’imam Khomeini.

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Celui-ci, alors qu’il était exilé à Najaf, la grande ville chiite de l’Irak, a développé une doctrine à l’encontre de celle des responsables religieux traditionnels du chiisme. Alors que ceux-ci estimaient que leur rôle était d’enseigner la population, de la protéger si besoin contre les abus et surtout de maintenir l’espoir du retour du Messie chiite, l’imam caché, ce douzième imam (chiisme duodécimain) mystérieusement disparu, qu’on appelle le Mahdi et qui fera régner la justice. A Najaf aujourd’hui encore le vieil ayatollah Sostani prêche cette doctrine qui fut largement majoritaire et qu’on qualifie de quiétiste.

En Irak, à l’abri de la police du Shah, qui de toute façon méprisait ce vieux clerc déconnecté du monde moderne,  Khomeini commença à enseigner une autre doctrine, suivant laquelle le pouvoir politique devait être arraché des mains des laïcs, susceptibles  de conduire la société vers des abominations modernistes et remis aux soins d’un responsable religieux, un «savant» de la foi chiite qui serait le garant ultime, tant que le douzième imam ne réapparaissait pas, de l’adéquation des lois avec les ordres divins. 

C’est le velayat e-faqih, qu’on traduit par «tutelle du jurisconsulte», ce jurisconsulte qu’on appelle le  «Guide Suprême». 

A la mort de Khomeini, le successeur désigné, l’Ayatollah Montazeri, était en disgrâce car il avait critiqué les exécutions massives d’opposants politiques. C’est Ali Khamenei qui le remplaça : il n’avait aucun charisme, une compétence religieuse minime (il fut bombardé ayatollah en urgence), un passé de terroriste ; il était dévoué au défunt Khomeini. 

Le très malin Akbar Hashemi Rafsandjani, président de la République, qui fait élire Khamenei par l’Assemblée des experts, pense qu’avec un Guide Suprême aussi peu reluisant, c’est lui qui deviendra le véritable maitre du pays. Erreur : s’appuyant sur les Gardiens de la Révolution, leur concédant des pouvoirs de plus en plus exorbitants, Khamenei entame un règne qui depuis 37 ans a prolongé la servitude de la population iranienne.

Khomeini avait confisqué Dieu. Au nom de cette appropriation, il a envoyé sans l’ombre d’un remords des enfants de douze ans, munis d’un collier en plastique présentant les clefs du paradis, se faire massacrer sur les mines et les batteries irakiennes pendant la guerre qui ravagea les deux pays.

Axe de la « résistance »

Par sa victoire sur le Shah, il était devenu une référence pour certains penseurs occidentaux qui se voulaient alors à la pointe du progrès intellectuel. Certains de leurs héritiers sont prêts encore aujourd’hui à témoigner à la théocratie qu’il a créée beaucoup d’indulgence et beaucoup de silence puisqu’elle se trouve dans le camp du bien, celui de l’anti-impérialisme, de l’anticolonialisme et de l’antisionisme. Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a même offert à l’Iran la présidence d’un Forum social dédié aux droits des femmes, une décision particulièrement sinistre quelques mois après l’assassinat de Mahsa Amini et la répression féroce du mouvement Femme, Vie, Liberté.

En 1979, Khomeini ne cherchait pas uniquement à bâtir une théocratie en Iran. Il désirait éloigner le monde musulman des néfastes tentations occidentales, l’islamiser suivant ses normes avant de l’envoyer à la conquête du monde. Mais comment faire alors qu’un musulman sur dix seulement est chiite duodécimain, la seule catégorie, et encore, susceptible de considérer l’ayatollah Khomeini comme son guide spirituel ?

La solution, d’une simplicité géniale, a été reprise par Khomeini aux candidats laïcs à l’hégémonie arabe : il s’agissait de faire de l’Iran  la tête de file d’un combat sacré unissant tous les musulmans contre un ennemi commun diabolisé. L’Etat d’Israel, cet Etat dont le nom n’est jamais prononcé, présentait évidemment tous les avantages : suffisamment récent pour que le ressentiment soit vif, suffisamment petit pour que la victoire paraisse à portée de main, suffisamment ancien pour que ressorte le vieux mépris envers le juif dhimmi et suffisamment cohérent politiquement puisque le Shah avait avec Israël des relations quasi-diplomatiques.

Lorsque Khomeini s’installe au pouvoir en 1979, Yasser Arafat est donc le premier homme politique accueilli à Téhéran. Il reçoit les clefs de l’ancienne délégation d’Israel devenue Ambassade de la Palestine et une journée de Jérusalem est décrétée chaque année le dernier vendredi du mois de Ramadan. 

Mais – hélas! –  l’idylle est de courte durée. Au lieu de soutenir Khomeini lors de la guerre avec l’Irak, Arafat reste fidèle au camp sunnite et prend le parti de Saddam Hussein.

Mais Khomeini a une autre carte sunnite dans la main, celle des Frères Musulmans. Il apprécie leurs théories, surtout la version deSayyid Qutb, héritier intellectuel de Hassan el Banna, plus radical que ce dernier, qui a explicitement appelé au djihad contre l’Occident et que Nasser a pendu. C’est un jeune militant extrémiste iranien, Navvab Safavi, plus tard exécuté par le Shah, qui a servi de lien idéologique alors que Khomeini était encore à Qom et qui l’a convaincu que les divergences entre sunnites et chiites pesaient moins que la lutte contre l’ennemi impérialiste et sioniste.

L’alliance entre Frères Musulmans et Iraniens passera par des périodes de tension, par exemple en 1982 quand les frères Assad, alliés de l’Iran, massacreront les Frères musulmans en Syrie à Hama, mais elle ne sera jamais complètement rompue.

Dans les années 80, une partie des Frères Musulmans égyptiens, très malmenés par Nasser, sort des prisons sous Sadate qui cherche à les cantonner à des activités sociales. Mais une branche plus jeune du mouvement, influencée par Qutb, retourne dans la clandestinité, assassine Sadate, et prépare la future al-Qaida. Le Frère musulman palestinien Abdullah Azzam devient le mentor du jeune Oussama Ben  Laden. Celui-ci entretiendra un mariage de raison avec l’Iran sur la base de leurs ennemis communs, faisant des différences religieuses entre sunnites et chiites un point de divergence secondaire par rapport à la lutte contre l’ennemi commun occidental (Daech, au contraire, a fait du massacre des renégats chiites une exigence religieuse).

Au début des années 90, l’Iran, désormais dominé par les Gardiens de la Révolution, est devenu ainsi le principal soutien financier du Hamas, créé en 1987 par la branche palestinienne des Frères Musulmans. Khaled Machaal, l’un de ses chefs, a déclaré que le Hamas était le fils spirituel de l’Ayatollah Khomeini.

Au-delà des financements, l’Iran a fourni au Hamas un savoir-faire militaire (missiles) et une profondeur stratégique (l’axe de la «résistance» avec le Hezbollah libanais, la Syrie des Assad, les chiites irakiens, les Houthis du Yémen).  A l’abri derrière ses proxies, l’Iran, aidé par la naïveté et le déni de la guerre qui étaient de règle en Occident, construisait patiemment son arsenal nucléaire dont il voulait faire le symbole de sa suprématie dans le monde islamique et dont chacun comprenait que Israël en serait la première cible.

L’alliance avec les Frères Musulmans ne facilitait pas seulement à l’Iran le soutien du monde sunnite. L’utilisation des réseaux relationnels que les Frères avaient patiemment tissés dans les pays occidentaux lui permettait de mieux infiltrer ce monde et y trouver des soutiens d’autant plus efficaces qu’ils n’étaient pas explicites.

Des spécialistes comme Emmanuel Razavi ont expliqué le détail de la « pieuvre » que l’Iran avait peu à peu construite à l’intérieur de nos pays avec l’appui naïf ou intéressé de personnalités d’influence ou de pouvoir. Il ressort notamment de leurs travaux l’image d’un Iran extrêmement actif dans la désinformation et la propagande anti-israélienne.

Demain, la guerre ?

La question de l’intervention des Américains ou des Israéliens ou des deux est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Beaucoup pensent qu’elle est inéluctable. Certains regrettent déjà une nouvelle atteinte à l’ordre international, comme si ces termes avaient un sens avec un régime qui depuis près de cinquante ans vit par la terreur, le mensonge, l’hypocrisie et la menace et qui n’hésitera devant rien pour détruire ses opposants.

D’autres alertent sur une chute des mollahs qui engendrerait un chaos inimaginable, et ils rappellent des exemples tels celui de l’Irak ou de l’Afghanistan. Ces exemples ne sont pas pertinents, s’agissant pour le premier d’un pays artificiel aux multiples fractures ethniques et religieuses, pour l’autre d’une impossible géographie combinée à un grand conservatisme matériel et spirituel et pour les deux à l’absence d’une figure d’incarnation démocratique.

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Le gouvernement iranien est unanimement détesté dans son pays (plus de 80% d’opposants disent les spécialistes), alors que, contrairement au passé, un successeur potentiel largement consensuel se détache, Reza Pahlavi, dont les récentes interventions ont montré qu’il avait une véritable envergure de rassembleur pour une nation traumatisée mais en grande partie de haut niveau intellectuel.

Plus importants, probablement aux yeux de Donald Trump, sont les réactions de ses alliés arabes qui malgré les divergences avec l’Iran ne voient pas d’un bon œil un écrasement de l’Iran qui pourrait renforcer un Etat d’Israel qui, accords d’Abraham ou pas, est perçu par leur population comme l’ennemi.

A cela s’ajoutent les deux pays où l’influence des Frères Musulmans est majeure: le Qatar qui partage avec l’Iran l’exploitation de ses ressources gazières et surtout la Turquie d’Erdogan, un allié américain au poids militaire important, à la fiabilité douteuse et à l’hostilité anti-israélienne profonde, dont les grandes ambitions géopolitiques se concilient assez bien, sur le dos des Kurdes notamment, avec un Iran voisin aux abois avec lequel il entretient des relations économiques profondes.

Et puis, il y a la Russie qui perdrait un allié militairement important dans sa guerre contre l’Ukraine alors qu’elle vient de subir un échec au Vénézuéla. Il y a la réaction potentielle de la Chine qui apprécie les fournisseurs de pétrole à prix cassés comme le sont les Iraniens, qui pour l’instant ne s’est pas exprimée, qui ne peut qu’être hostile à la chute des mollahs, qui sait qu’elle est en ligne de mire du président américain et qui ne peut que chercher à profiter de ses moindres défaillances.

Il y a surtout l’imprévisibilité de Donald Trump lui-même, un homme dont l’inculture, la brutalité langagière, le narcissisme, la fausse virilité et le goût du spectacle masquent une réelle cohérence géopolitique. Enfin, bien entendu, il y a la crainte des conséquences de la guerre sur les populations civiles en Iran, mais aussi dans les pays que l’Iran menace de représailles. Israël, qui est au premier rang de ces menaces s’y prépare depuis longtemps. Malgré les risques à court terme pour le pays, on y trouve bien peu de citoyens prêts à accorder la moindre confiance à une mollahcratie qui a fait du mensonge, de la terreur et de la haine des Juifs l’oxygène de sa survie.

Mitterrand. Un petit quelque chose en lui de très français: l’esprit canaille

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Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.

C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.

Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !

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De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait  négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.

Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.

Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.

Mitterrand, Don Juan en politique

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«Mal aimé, je suis le mal aimé…»

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Le président Macron et son épouse Brigitte guettent l'arrivée du Roi d'Espagne à Paris, le 13 janvier 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

Le premier président « disruptif » de la République française a fait beaucoup de déçus. Il n’est pas parvenu à faire prendre à la France le tournant libéral dont elle aurait besoin. Pendant ce temps, les citoyens continuent de demander l’impossible: moins d’impôts et plus de services publics.


Disons-le d’emblée, j’ai été enthousiasmé par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 et je n’ai pas tardé, dès le premier quinquennat, à être déçu, si ce n’est très déçu, des résultats de son action.

Alors pourquoi plaider pour l’auteur de Révolution, qui n’en a même pas esquissé le début ?

D’abord, quelques constats :

Emmanuel Macron est un des présidents les plus intelligents et les plus brillants que la Ve République ait eus ; je ne le pense surpassé que par François Mitterrand ;

Sans doute porte-t-il le stigmate d’être issu de l’Inspection générale des finances, mais le contexte dans lequel il est arrivé à la présidence, dans une trajectoire fulgurante et totalement étrangère au cursus politique français traditionnel, pouvait donner à penser qu’il serait porteur d’un réel changement ;

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Son courage politique, sa détermination, son mépris pour la langue de bois et son franc-parler, loin des modes de langage convenus, ne pouvaient que renforcer cette espérance ;

Tout comme son couple atypique, sa trajectoire hors du commun, ses soutiens économiques et certaines prises de position apparemment disruptives…

Une démocratie périmée ?

Tout cela, pour arriver, à un an de la fin utile de sa deuxième mandature, au constat, aujourd’hui très probable, d’un échec dont se réjouit la plus grande partie de l’arc politique, spécialement les extrêmes devenus, ensemble, majoritaires.

La mission d’Emmanuel Macron était de parvenir à faire sortir la France de ses archaïsmes, de la domination totale de l’entre soi de ses élites hors-sols, de son économie de connivence, quasi mafieuse, de son système social périmé et, non en dernier lieu, de sa crise structurelle économique, financière, politique, sociale et morale.

Les 12 travaux d’Hercule. Mais le président de la République n’est pas Hercule et ce n’est pas ce qui lui est demandé.

En quelques mots, tout est résumé : depuis la fin du XIXe siècle, la convergence du mouvement social et des aspirations illibérales et corporatistes de la haute bourgeoisie catholique (représentée successivement, dans une continuité parfaite, par le pétainisme puis par le gaullisme) a construit, spécialement depuis 1945 un système collectiviste (holiste) de plus en plus structuré et verrouillé.

Un peuple drogué aux allocations sociales

Bien que le président de la Ve République, sorte de monarque électif, soit doté de pouvoirs considérables, sans équivalents dans aucun pays démocratique, il lui était impossible d’obtenir des résultats tangibles en ramant à contre-courant d’une évolution séculaire défendue par l’essentiel de l’establishment et plébiscitée par une majorité d’un peuple drogué à la protection, aux allocations, à l’assistance, à l’irresponsabilité, à la valorisation de la paresse, et à l’inconséquence de revendications contradictoires, mais que peu osent stigmatiser, tels que « moins d’impôts et plus de services publics ».

Alors quel que soit le brio, l’intelligence et le courage d’Emmanuel Macron, l’échec était inscrit dans l’irréductible contradiction entre le cahier des charges et la réalité de ce qu’est devenue la société française.

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L’échec évident de la réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui s’est finalement limité à de fines retouches cosmétiques, l’échec cinglant de la réforme des retraites, qui n’était pas celle par laquelle il fallait commencer, ne font que souligner l’impuissance du politique, fût-il le monarque électif, face à l’appareil.

Alors, non, Emmanuel Macron n’a pas failli, car nul ne peut se voir reprocher d’avoir échoué dans une tâche impossible.

Il est à craindre qu’il soit impossible de sortir de l’impasse française autrement que par des mesures drastiques, telles qu’une révolution dite « de couleur », à l’instar de la révolution orange de Kiev 2004 ou de la révolution de jasmin en Tunisie, laquelle entraînerait un bouleversement institutionnel comparable à ce qu’a connu la Russie avec la chute du communisme, dont le système français d’aujourd’hui est d’ailleurs largement inspiré.

Il restera au crédit d’Emmanuel Macron ce qui lui est largement reproché dans le monde politique et médiatique : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, coup de génie qui, en mettant fin au « partenariat » pendulaire « droite-gauche », amorce la fissuration des institutions délétères de la Ve République, largement appuyées sur cette pantomime.

Les frissons de la vertu

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Marc Alpozzo. DR.

À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.

Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.

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La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.

Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »

Je vous souhaite donc d’être vertueux.

Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages

Coup de rouge

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Le sénateur communiste Pierre Ouzoulias. DR.

Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ?


Il est tard. Après une journée de radio et de télé, je choisis la compagnie des livres. La volupté de la lecture. Je te dis toute ma tendresse, écrit François Mauriac à son fils Claude (Albin Michel). Flamme, volcan, tempête, le portrait de Christine Pawlowska par Pierre Boisson (Sous-Sol) est une pépite. Alors pourquoi, ce soir-là, se saisir de la télécommande ?

À l’écran, un animateur et des chroniqueurs. Je connais bien ce format. Et un thème : l’immigration. Je n’ai jamais fait partie d’une certaine gauche qui, ne voyant pas le réel, refuse le débat sur cette crise. L’écran est partagé en deux. D’un côté, une famille de migrants. Un père et une mère encadrent un jeune enfant. Il a un bonnet de laine. Dans un jour naissant, son corps est immergé dans l’eau de mer que l’on imagine glacée. Ils attendent très certainement le bateau pneumatique d’un réseau de passeurs criminels. Puis une autre image, un autre enfant qui semble plus fragile encore. Je pense à Aylan Kurdi, ce petit Syrien de 3 ans, étendu à plat ventre, sans vie, sur une plage de Turquie en septembre 2015. De l’autre côté de l’écran, les chroniqueurs sont d’humeur joyeuse. L’esprit est roi dans un entre-soi idéologique et mondain. L’un d’entre eux profite d’un écran de contrôle pour réajuster son nœud de cravate. Ad nauseam.

Tiens, justement, ad nauseam… Au Sénat, le vice-président Pierre Ouzoulias a fait l’objet d’une « exclu » du média Frontières. « Le sénateur communiste de Nanterre Pierre Ouzoulias SE VOMIT DESSUS [en lettres capitales et en gras] en direct. Au perchoir du Sénat hier soir peu avant minuit, où il présidait la séance. La séquence a été depuis retirée du replay (du site du Sénat) ». Garen Shnorhokian, « journaliste et éditorialiste » qui « décrypte sans filtre » ajoute : « Ils se gavent tellement de votre argent qu’ils en vomissent. » Du bel ouvrage… du journalisme d’investigation… qui n’obtiendra pas le prix Albert-Londres : le sénateur a une maladie génétique. « Ces dernières semaines, souvent tard dans la nuit, j’ai assuré de nombreuses présidences de séance », écrit Ouzoulias. Le syndrome de Gilbert peut provoquer de tels symptômes en cas de fatigue importante ou de stress. Pierre Ouzoulias a une « pensée toute particulière pour toutes les personnes qui souffrent du même syndrome et qui savent combien il est difficile de vivre avec cela »

Si BFM a aussitôt retiré les images, sur Frontières, elles sont toujours en ligne. Pierre Ouzoulias a déposé plainte. « Des propos diffamatoires ont été tenus, sans preuve, avec une intention manifeste de nuire, la liberté de la presse n’autorise pas le mensonge, ni l’atteinte à la dignité humaine. »

Nous y voilà. Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ? Est-il encore possible de débattre, de se confronter politiquement, d’aborder des sujets clivants tout en se respectant ?

Est-il déjà trop tard ?

Téhéran: bagatelle pour un massacre

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Kahrizak, Iran, 13 janvier 2026 © AP/SIPA

Pour l’extrême gauche, les manifestants massacrés en Iran sont des morts mal alignées


Quand un régime abat des milliers de ses propres citoyens en quelques jours – 12000, disait-on récemment, chiffre glaçant s’il est exact – le débat devrait être clos. On ne parle plus de tensions, de débordements ou de maintien de l’ordre. On parle alors de massacre de masse.

Sauf lorsqu’il s’agit de la République islamique d’Iran et des assassins qui la dirigent. Là, soudain, les mots se dérobent, les indignations aussi, et les professionnels de la colère prennent des congés idéologiques. Aucun drapeau brûlé, personne place de la République, aucune marche “spontanée”. Silence (presque) total, soigneusement entretenu, rompu parfois par des déclarations du bout des lèvres.

Où sont les Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot, Louis Boyard, Daniele Obono, David Guiraud, Manuel Bompard, Sébastien Delogu, Thomas Portes et autres députés maniaques de “Free Palestine“ si prompts à hurler au “génocide”, à exiger des sanctions, à invectiver et désigner des coupables commodes ? Cette fois, rien, ou si peu. Et surtout aucune manif dans les rues, aucune assemblée dans les facs, aucune protestation de jeunes militants dopés à l’antiracisme devant l’ambassade.

Pourquoi ? Parce que ces morts-là sont mal alignées. Le bourreau est un régime théocratique totalitaire, misogyne, pendu à ses potences, qui torture, viole et exécute à tour de bras – c’est sûrement affreux. Mais ce régime-là a l’immense vertu d’être anti-occidental. Même si les hiérarques envoient leurs rejetons dans les universités américaines, cela suffit à suspendre toute morale.

A lire aussi, Richard Prasquier: Ali Khamenei, le Guide devenu geôlier

Les victimes, elles, cumulent les fautes : elles sont iraniennes, réclament la liberté, enlèvent leur voile, ne conspuent ni Washington ni Tel Aviv, et accusent leurs propres tyrans nationaux. Elles ne servent aucun récit compatible avec l’idéologie préformatée de nos bons députés. Elles sont donc inexploitables.

Alors on détourne le regard, on réserve les grands mots aux causes plus confortables, plus médiatiques, plus utiles politiquement. Ici, on contextualise, on relativise, on explique. On se tait.

Étrange époque où le mot “génocide” est devenu un accessoire militant, mais où l’on rechigne à nommer des crimes contre l’humanité estampillés islamiques, qui dérangent la grille de lecture. Ce silence n’est pas une distraction, c’est un choix. Toutes les victimes ne méritent pas la même indignation. Certaines ont droit aux cortèges, d’autres à l’oubli.

Bagatelle pour un massacre, dira-t-on, sur le mode de l’ironie cruelle, donc. Non parce que les crimes des mollahs et de leur soldatesque, corrompus jusqu’à la moelle, seraient mineurs, mais parce qu’ils sont traités comme une affaire secondaire, une note de bas de page, un bruit de fond.

Quand le massacre ne sert pas la cause, il ne compte pas. En Iran, on tue mal et les victimes ne rapportent rien. Alors, à quoi bon les pleurer ?

Fièvre sportive, fièvre des peuples

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Les Marocains après leur victoire sur le Nigeria au tirs au but en démi finale, Stade Prince Moulay Abdellah, Rabat © IMAGO/Oumaima Souaidi/SIPA

Le Sénégal et le Maroc s’affronteront en finale de la CAN dimanche soir à 20 heures.


Le football est l’opium du peuple. Mais, cette drogue est tellement forte et le peuple tellement obstiné qu’il convient de baisser les armes et d’essayer d’en faire quelque chose d’utile.

Une belle vitrine pour le Maroc

Le Maroc réussit sa CAN. Organisation impeccable, de l’aveu des visiteurs et des journalistes spécialisés. Stades et infrastructures qui sentent le neuf. Sécurité et hospitalité dans la grande tradition de l’accueil marocain.

Il se peut que le Maroc l’emporte. Ce serait une excellente nouvelle pour le moral des Marocains, déjà raffermi par une pluviométrie abondante. La baraka serait de retour après des années de sécheresse et de stress hydrique.

Dans ce flot de bonnes nouvelles, il y a des réalités qui ont la vie dure.

La trêve entre le Maroc et l’Algérie n’a pas tenu. A leur arrivée au Royaume Chérifien, les supporteurs algériens (dont les binationaux franco-algériens) ont juré leur attachement à la fraternité (en chantant khawa ! khawa !). Ils ont été nombreux à témoigner d’une excellente interaction avec les citoyens marocains. Il a fallu quelques minutes de jeu pour que cette concorde vole en éclats et cède la place à une sorte d’hystérie. On a vu des supporteurs uriner dans les stades, d’autres déchirer des billets de banque face caméra, d’autres se battre avec les agents de sécurité… Le tout dans une ambiance de délire collectif, à la fois triste et agressif. On avait envie plus de les plaindre que de les punir. Quelque chose de l’épidémie dansante qui a saisi Strasbourg en 1518 a envahi les âmes de ces pauvres diables. A croire que l’âme algérienne est malade, mentalement malade. Qui l’a rendu malade ? Six décennies de dictature, des lustres de haine de la France et d’oubli de soi ? Il s’agit d’un cas clinique.

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Le peuple algérien vaut mieux que les fous et les égarés qui se sont ridiculisés au Maroc durant la CAN. Il lui revient de se soigner lui-même, personne ne le fera à sa place. C’est le travail dévolu aux intellectuels et aux religieux. La tâche principale de ces deux collectifs devrait être la restauration de l’âme algérienne. Les intellectuels manipulent la raison, les religieux manipulent la foi, avec ces deux puissances il est possible et nécessaire de ramener le torrent à son lit. Je serais poète algérien, je composerais une ode au contrôle de soi. Je serais imam algérien, j’émettrais une fatwa contre les adultes qui versent des larmes et se roulent par terre pour un match de foot.

Une oumma désordonnée

Côté français, il convient de reconnaître qu’il n’existe pas d’union entre les Arabes et les musulmans. Maroc et Algérie sont au bord de la guerre. Mais, l’idée d’une oumma islamique contamine les esprits, à droite en particulier, alors qu’une des rares bonnes nouvelles en provenance du sud de la Méditerranée est qu’il n’y a pas de front uni face à l’Occident. C’est le chacun pour soi. Le Maroc vs l’Algérie. Le Qatar vs l’Arabie. Les Emirats Arabes Unis vs l’Arabie. Et la liste des rivalités plus ou moins explosives est très longue.

Le Maghrébin n’existe nulle part, sauf en France. Les Français ont accompli le miracle de l’union maghrébine, amenant Marocains, Tunisiens et Algériens à se sentir Maghrébins. Dans leur nouvelle identité, ils se sentent réticents à la France et abonnés à la victimisation. Belle prouesse à mettre au compte de l’Education nationale.

S’il y a une guerre demain entre Rabat et Alger, la paix sera probablement négociée à Saint-Denis…

Côté marocain, il n’est pas sûr non plus que toutes les leçons de la CAN soient retenues. Les élites vont se gargariser de l’organisation, du nombre de touristes etc. Si le Maroc l’emporte, elles vont s’attribuer la victoire comme si le foot était une mission officielle de l’Etat, inscrite dans la Constitution. Pourquoi pas, c’est de bonne guerre, tout le monde fait pareil.

Constats plus cruels

Mais, si le Maroc joue si bien au foot, c’est qu’il a su trouver les bons cadres techniques et les bons joueurs.  Pourquoi réussit-il à le faire au foot et pas dans d’autres secteurs, autrement plus sérieux et stratégiques comme l’Education ou la Santé ?

Il y a quelque chose de cruel à édifier des stades de foot en douze mois alors que les hôpitaux attendent leur sauveur depuis des années. Il y a quelque chose de très violent à refaire les trottoirs d’une ville entière pour les besoins d’un match de foot alors que les victimes du séisme de Marrakech attendent toujours, nous dit-on, un logement définitif.

Les élites semblent avoir choisi leur voie. Et elle n’est pas inclusive. C’est un fait. Est-elle efficace au moins ? L’on peut en douter car l’émergence économique n’est toujours pas au rendez-vous. Les observateurs sérieux le savent très bien, les touristes et les journalistes superficiels l’ignorent car ils confondent un aéroport flambant neuf avec le développement économique.

L’époque est violente. L’actualité des relations internationales nous le rappelle tous les jours. La douceur est en retrait, les forts s’imposent et imposent leurs priorités. Le foot vient avant tout.

Curieusement, alors qu’il n’y a jamais eu autant de femmes dans la politique et le monde des affaires marocain, il n’a jamais été aussi masculin c’est-à-dire dur et sans pitié. Malheur aux vaincus.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

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Charline Vanhoenacker, c’est la gauche « culturelle » la plus arrogante et la plus bête du monde ! Si la plupart de ses petits camarades d’autrefois ont rejoint la très islamo-gauchiste Radio Nova à la rentrée, la présentatrice des « René du cinéma » belges continue de proposer chez nous ses chroniques lourdingues et ses chansons stupides sur France inter.


Elle est progressiste, écolo, de gauche. Elle officie sur une radio publique qui, ça tombe bien, est progressiste, écolo, de gauche. Belge, elle est rémunérée avec l’argent de tous les contribuables français, y compris ceux qu’elle invective régulièrement. Le 15 décembre dernier, le museau plus fouineur et l’humeur plus vipérine que jamais, Charline Vanhoenacker était interviouwée par un dénommé Loup Espargilière pour le média Vert1. D’habitude, l’humoriste subventionnée essaie d’être drôle et n’y parvient pas. Ce jour-là, ses propos étaient supposés être sérieux mais suintaient la pure bêtise et furent souvent risibles.

Humour engagé

La « queen de la satire politique » – c’est ainsi que Mme Vanhoenacker est présentée sur le site du média écolo – n’était en effet pas là pour rigoler mais pour « conscientiser » l’auditoire et conduire les masses sur les chemins de la résistance. De la résistance à quoi ? De la résistance à qui ? À « l’extrême droite », bien sûr ! Car, c’est bien connu, « on a une extrême droite qui est dominante dans le débat public, dominante culturellement, qui écrase tout avec des armes pas toujours légales en fait, la mauvaise foi, les fakes news, c’est une espèce de rouleau compresseur ». Sur France Inter, ça résiste tant que ça peut mais ce n’est pas simple : « On a une obligation de pluralisme », gémit-elle. Elle regrette par conséquent que la radio publique soit dans l’obligation de recevoir de temps à autre un fils de Satan ou une fille de Méphistophélès, bref, un représentant du RN ou de Reconquête. Mais Mme Vanhoenacker a tenu à rassurer l’auditoire gauchiste qui retenait sa respiration à chaque évocation du Diable chevauchant la « vague réactionnaire » : Radio France tient bon et la majorité de ses employés restent de fervents défenseurs « de l’écologie, des valeurs progressistes, de la liberté d’expression ». Ouf !

En ce qui concerne l’écologie, Charline Vanhoenacker est bien aise, sur le plateau du média Vert, de rappeler que France Inter est au taquet : dès le journal de 8 heures, assure-t-elle, des sujets sur l’environnement sont évoqués. Dans la journée, des journalistes et de nombreux invités militant pour une écologie radicale se relaient au micro pour prêcher la bonne parole du GIEC et sermonner les Français. Elle-même a reçu des sommités écologistes qui, oublie-t-elle de dire, tiennent tous le même discours catastrophique, accusateur et anxiogène, conforme à la charte interne de Radio France stipulant que cette dernière sort« du champ du débat la crise climatique, son existence comme son origine humaine ». Pour les libertés d’opinion et d’expression, on repassera.

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L’humoriste a une conception toute particulière de la liberté d’expression qu’elle dit pourtant défendre « bec et ongles ». Elle raconte, par exemple, qu’une chose l’a « profondément choquée » lorsqu’elle est arrivée en France : le fait de « donner la parole en direct, en toute décontraction, à Marine Le Pen ». Elle ne trouvait ça « ni normal, ni démocratique ». En Belgique, explique-t-elle, les médias francophones pratiquent ce qu’ils appellent le « cordon sanitaire médiatique » : les interventions des représentants politiques classés à l’extrême droite sont systématiquement diffusées en différé afin de vérifier qu’elles « n’appellent pas à la haine » et de rectifier le tir le cas échéant. Ainsi, dit-elle benoîtement, ces politiciens ne sont pas à proprement parler censurés mais leurs propos sont « contextualisés » par des journalistes tout ce qu’il y a de plus consciencieux, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus à gauche. « La RTBF applique ça et s’y tient strictement », témoigne celle qui espère qu’un jour l’audiovisuel public français adoptera ce « cordon sanitaire » afin que France Inter puisse continuer « à parler à tout le monde » – Mme Vanhoenacker ne semble pas avoir conscience de l’étrange paradoxe que recèle cette élucubration.

Sketchs lourdingues et chansons débiles

Malheureux Belges. En plus de l’islamisation en phase finale de leur pays, ils doivent endurer, eux aussi, les leçons de morale du petit monde culturel, comme le prouve un évènement récent, relaté par Gregory Vanden Bruel dans ces colonnes, mais qui mérite qu’on y revienne. En février 2025, la maîtresse de cérémonie des Magritte du cinéma, l’équivalent belge de nos César, était… Charline Vanhoenacker, qui se surpassa dans le genre gaucho-woke. De sketchs lourdingues en chansons débiles, sans oublier un happening politico-bobo tout ce qu’il y avait de bien-pensant, tout y passa : les interminables diatribes contre Donald Trump et « la montée de l’extrême droite dans le monde », les geignarderies néo-féministes, les pleurnicheries contre « la politique migratoire inhumaine » du gouvernement belge, les appels larmoyants à « déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes, homophobes et transphobes », etc. – tant et si bien que Charly Herscovici, le président de la Fondation Magritte et détenteur des droits intellectuels de l’œuvre du peintre surréaliste, déclara quelque temps plus tard que le nom de Magritte ne pouvait plus être attaché à cette cérémonie du cinéma parlant de moins en moins de cinéma et transformée en tribunes politiques et militantes. Décidée à se payer la tête de Charly Herscovici, de Magritte et d’un public réfractaire à l’idéologie progressiste, la direction woke de l’académie André Delvaux, organisatrice de cette cérémonie, vient d’annoncer qu’elle rebaptisait celle-ci… les René du cinéma. René comme… René Magritte. Dans La Libre Belgique, le président de la fondation Magritte a dénoncé « une fourberie inimaginable ». Il n’était pas au bout de ses mauvaises surprises. « Avec René, on est dans le tutoiement, dans la proximité », a sournoisement déclaré Jean-Yves Roubin, le nouveau président de l’académie André Delvaux, avant de faire savoir avec, on l’imagine, un sourire en coin, que la maîtresse de la prochaine cérémonie qui se déroulera le 7 mars sera… Charline Vanhoenacker, derechef.

Mais finissons sur une perspective réjouissante, qui sera aussi la preuve d’une fin de règne. En 2019, la cérémonie des Magritte du cinéma, diffusée exclusivement par la Radio-télévision belge francophone (RTBF), attirait encore 169 360 téléspectateurs. En 2024, ils n’étaient plus que… 19 500. En 2025, après avoir décidé de diffuser ce spectacle sur ses antennes via Internet sous le prétexte de s’adapter au goût du public, la RTBF se réjouissait du choix de Charline Vanhoenacker comme maîtresse de cérémonie et espérait un sursaut. Ce fut une débâcle : seuls 15 220 téléspectateurs regardèrent cette réception mondaine, ennuyeuse, emblématique de l’entre-soi culturel de gauche. Il y a de fortes chances que la prochaine cérémonie des René, animée par la moins drôle, la plus bête et la plus arrogante des humoristes belges, sera regardée par encore moins de monde. Quant aux artistes qui gagneront un prix ce soir-là – ou, en France, lors de la prochaine cérémonie des César – on aimerait qu’un véritable trublion ayant l’audace de l’humoriste anglais Ricky Gervais, le maître de cérémonie des Golden Globes 2020 qui osa dire ses quatre vérités à un public composé des plus éminents artistes, réalisateurs et producteurs américains, leur tienne le même discours : « Si vous gagnez un prix ce soir, ne l’utilisez pas comme une tribune pour faire un discours politique. Vous n’êtes pas en position de faire la leçon au public sur quoi que ce soit. Vous ne savez rien du monde réel. La plupart d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg. Si vous gagnez un prix, montez sur scène, acceptez votre petit trophée, remerciez votre agent et votre dieu, et foutez le camp ! »


  1. https://vert.eco/articles/lhumoriste-charline-vanhoenacker-invitee-de-notre-podcast-cetait-mieux-apres ↩︎

Petit coup de démaquillant idéologique

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Christophe Ventura et Julien Pain. Capture France Info.

Lorsqu’il reçoit un expert de l’IRIS pour l’interroger sur le caractère dictatorial éventuel du régime de Maduro, le journaliste de Franceinfo Julien Pain, spécialiste reconnu enquêtant sur les rumeurs, intox et manipulations, omet toutefois de rappeler le parcours politique de son invité. Un élément qui aurait pourtant été utile à la compréhension du débat.


Sur le service public, la neutralité n’est pas une vertu : c’est un produit cosmétique. Elle s’applique en couches fines, sous une lumière soigneusement réglée. À première vue, tout est impeccable. À y regarder de plus près, on distingue pourtant très nettement le ricil de la neutralité, le fond de teint de l’expertise, le rouge à lèvres politique, le tout vaporisé d’un parfum de grand savoir mêlant jargon universitaire et supériorité morale.

Le procédé est désormais bien connu. Des intervenants sont présentés comme chercheurs, spécialistes, experts « indépendants ». Ils parlent calmement, posément, avec ce ton feutré qui inspire confiance. Ils expliquent le monde, ses fractures, ses injustices — toujours dans la même direction. L’Occident est coupable, les régimes non occidentaux sont complexes, donc excusables. Et tout cela nous est servi comme parole objective, débarrassée de toute idéologie. La politique a disparu… sauf dans le discours lui-même.

Le cas Christophe Ventura

Le problème n’est évidemment pas que ces intervenants aient des convictions. Le problème, c’est qu’on nous les vend sans l’étiquette. On ne dit pas : « voici une lecture idéologique parmi d’autres ». On dit : « voici la réalité ». La neutralité devient alors un argument d’autorité, non un principe méthodologique.

Sur le service public, la neutralité obéit aujourd’hui à une définition implicite mais très précise. Est réputée « objective » une parole qui critique structurellement l’Occident, relativise les régimes autoritaires non occidentaux, refuse les mots qui fâchent lorsqu’ils s’appliquent hors d’Europe, et présente l’histoire occidentale comme une suite de fautes à expier. À l’inverse, toute parole qui défend l’héritage culturel, politique ou civilisationnel de la France et de l’Occident est immédiatement qualifiée de partisane, suspecte, voire dangereuse.

Un petit coup de démaquillant permet alors de voir ce qui se cache sous le maquillage. Prenons un cas d’école. Sur les antennes de France Info, on voit régulièrement intervenir Christophe Ventura, présenté comme « chercheur », « spécialiste » ou « expert » des relations internationales. Ricil parfaitement appliqué, fond de teint uniforme, parfum discret : la panoplie est complète.

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Or le parcours de l’intéressé est public. Christophe Ventura a été militant et membre du Parti de gauche, formation fondée par Jean-Luc Mélenchon. Il a participé à des initiatives politiques aux côtés de responsables comme Éric Coquerel. Il ne s’agit pas d’un soupçon, mais d’éléments de parcours accessibles à tous.

Sur le fond, rien d’illégitime à cet engagement. Le problème commence lorsque cet engagement disparaît au moment de la présentation médiatique. Sur France Info, Christophe Ventura ne parle pas comme intellectuel engagé, mais comme expert neutre. Or cet expert refuse de qualifier le régime de Nicolás Maduro de dictature[1] et considère l’idéologie chaviste comme politiquement légitime. Ce ne sont pas des constats techniques : ce sont des choix normatifs, donc politiques — mais maquillés en objectivité.

C’est à ce moment précis que surgit ce qui n’est plus un détail, mais une ligne idéologique structurante. Christophe Ventura a participé à des séminaires et travaux consacrés à la désoccidentalisation du monde, aux côtés d’autres intellectuels partageant la même grille de lecture. Ce n’est pas anecdotique : c’est révélateur.

Car derrière l’expression flatteuse de « désoccidentalisation du monde » se cache une supercherie conceptuelle. Le monde non occidental n’est, par définition, pas occidental. En réalité, ce qui est visé n’est pas le monde, mais l’Occident lui-même. Il s’agit de désoccidentaliser l’Occident, de défranciser la France, de délégitimer son histoire, sa culture, ses normes politiques et sociales. Le vocabulaire est global, mais l’opération est interne.

Cette grille idéologique n’est pas marginale : elle est devenue le fonds de commerce intellectuel du service public. Elle structure les invitations, les analyses, les mots employés — ou refusés. Elle permet de présenter comme neutre ce qui est en réalité un projet politique : celui de la déconstruction systématique de l’Occident, toujours décrit comme coupable, jamais comme héritier.

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Le contraste apparaît encore plus nettement lorsqu’on observe ce qui se passe dans l’autre sens. Nicolas Pouvreau-Monti, à la tête de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, travaille à partir de données publiques issues de l’INSEE, du ministère de l’Intérieur et de l’INED. Autrement dit : des chiffres officiels, institutionnels, vérifiables.

Ici, point de ricil de la neutralité. Le maquillage est retiré d’emblée. Avant même l’analyse, l’étiquette tombe : « politiquement orienté ». Peu importe que les sources soient publiques ; peu importe qu’elles proviennent des mêmes institutions invoquées ailleurs comme autorités indiscutables. La neutralité ne dépend manifestement ni des faits ni des chiffres, mais de la direction dans laquelle regarde le discours.

Conclusion – Le miroir nettoyé

Le petit coup de démaquillant idéologique ne vise ni à faire taire, ni à exclure. Il vise à nommer. Nommer les grilles de lecture, nommer les engagements, nommer les projets politiques quand ils existent.

Une démocratie adulte n’a rien à craindre de la confrontation des idées. Elle a tout à perdre avec la fausse objectivité, celle qui maquille une idéologie en expertise et transforme une ligne éditoriale en évidence morale.

Quand le ricil de la neutralité sert à détourner le regard, quand le fond de teint de l’expertise masque l’engagement, quand le parfum du grand savoir remplace la clarté, le service public cesse d’informer. Il commence à orienter sans l’assumer. Et ce jour-là, ce n’est pas la neutralité qui est en danger, mais la confiance.


[1] Selon l’expert, si la Corée du Nord est bien une dictature, en comparaison le Venezuela ne l’est pas car il n’y a pas de parti unique même si les résultats électoraux y sont contestés…

«Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Marcel Gauchet © Hannah Assouline

Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour le plus fin des analystes du « nœud démocratique », rien n’est moins sûr. Le chef de l’État, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social…


Causeur. Dès 2022, vous constatiez que la révolution annoncée s’était transformée en « statu quo agité ». Mais en est-il le seul ou même le premier responsable ? Les Français ont élu deux fois un homme dont ils ont refusé les réformes avec constance. Comment gouverner un peuple qui refuse de travailler plus, mais veut quand même une protection maximale ?

Marcel Gauchet. Je n’aurais pas l’idée de faire du peuple français un modèle de vertu civique, de rationalité économique et d’intelligence politique ! Heureusement, il est divers et contradictoire. Mais il a quelques excuses. Souvenez-vous du climat dans lequel se sont déroulées les élections de 2022. Pour commencer, une population déboussolée par le confinement et le quoi qu’il en coûte. Dans quelles conditions Macron aurait-il terminé son premier mandat sans le Covid et la peur dont il a joué à fond pour se rendre irremplaçable ? Là-dessus, l’agression russe de l’Ukraine, la guerre pour de bon, cette fois, pas loin de nous. Renforcement de la peur, et renforcement concomitant du réflexe légitimiste. Enfin, la peur, toujours la peur, devant la perspective de l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir et du saut dans l’inconnu qu’elle aurait représenté. Macron II est le produit de cet empilement de peurs. Une peur qui est déjà le sentiment naturellement dominant d’une société de vieux et qui pousse à l’immobilisme. Si on veut faire bouger les choses, ce n’est pas sur ce socle affectif qu’il faut compter. Macron a réussi à se proroger en s’appuyant sur des ressorts qui allaient l’empêcher d’agir.

En 2022, on savait qu’Emmanuel Macron était immigrationniste et européiste. Si les Français ont cédé au chantage au populisme, n’est-ce pas que l’alternative manquait de crédibilité ?

Il y avait pire que le manque de crédibilité, il y avait la crainte de l’amateurisme et de l’incompétence du personnel du RN et la crainte en plus des troubles que son arrivée au pouvoir ne manquerait pas de susciter.

On a beaucoup reproché au président son mépris, mais n’avons-nous pas tendance à nous sentir méprisés dès qu’on ne nous traite pas en victimes ?

Le mépris qui lui est reproché n’est pas tellement le sien – c’est un reproche dont on peut l’exonérer – que celui du milieu qu’il représente. Ce mépris a la particularité d’être largement inconscient. Il est imprimé dans un discours qui suppose que, si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes un barbare en plus d’un ignorant. La clé du malaise politique est dans ce sentiment d’une très grande partie de la population de n’être pas compris, d’être méconnu avec bonne conscience. Cela peut donner le victimisme, en effet, mais ce n’est pas le moteur principal.

La crise politique que nous traversons est-elle la marque de son échec ou signe-t-elle l’incapacité de nos institutions à représenter/civiliser nos clivages ? La Ve est-elle encore adaptée à un paysage politique aussi fragmenté que le nôtre ? Pourquoi les élections ne fabriquent-elles plus de légitimité ?

L’échec de Macron couronne et parachève celui de ses prédécesseurs. Ce n’est pas une question de République. La proportionnelle qu’on nous concocte comme le remède à tous nos maux ne fera qu’aggraver les choses. Le problème est culturel. Il a sa source dans un changement de monde auquel la société française est profondément réfractaire. Les élites dirigeantes jouent le jeu et le gros de la troupe ne suit pas. Cela s’aggrave avec le nouveau changement de monde qui est en train de s’engager par contrecoup du précédent et prend à contrepied l’Europe dysfonctionnelle qui servait à faire passer la pilule. Comment des gens manifestement dépassés par ce qui se passe pourraient-ils compter sur une légitimité solide ? Seules la protestation ou la sécession ont un peu de légitimité.

Macron a échoué à remplacer le clivage droite-gauche par le clivage progressistes/conservateurs. Était-il si absurde de rassembler la droite et la gauche, anciennement dites « de gouvernement », qui pensaient à peu près la même chose dans l’« extrême centre » ?

Ce n’était pas absurde, mais ces « partis de gouvernement » étaient eux-mêmes en voie d’implosion par fuite de leur base. Les additionner ne pouvait aboutir qu’à renforcer une gauche de gauche et une droite de droite. Une gauche de gauche vouée en dernier ressort à s’allier au centre progressiste (le « front républicain ») face à une droite de droite faite d’une grande partie de l’ancien électorat de gauche. Le macronisme aura été un accélérateur de recomposition.

Le discours du chef d’état-major des armées nous appelant au réarmement a suscité des critiques violentes sur le thème « nous ne mourrons pas pour Kiev » (ce qu’il ne demande pas). Mais sommes-nous prêts à mourir pour quoi que ce soit ? Voulons-nous rester une puissance ou sortir de l’histoire ?

C’est l’exemple même du télescopage d’un discours de fond somme toute banal par un contexte qui lui donne un autre sens en créant une confusion inextricable. Comme les gens ont parfaitement identifié les ficelles de la communication – qui n’a abouti, soit dit au passage, qu’à renforcer la défiance envers le discours officiel –, ils ont vu dans les propos du CEMA une annonce sournoise de notre engagement en Ukraine. C’était fatal. Rien à voir avec le problème du dévouement patriotique. Pour le mobiliser, cet épisode en est l’illustration, il y faut ce qui nous manque le plus : la confiance dans le commandement.

Vous avez parlé au sujet de Macron d’un progressisme autoritaire. Sa volonté de lutter contre les fake news confirme-t-elle cette appréciation ? Ne faut-il pas déplorer son impuissance (y compris sur ce sujet) plutôt que son autoritarisme ?

Quand je parlais de progressisme autoritaire, je visais moins des actes qu’une attitude. J’y faisais déjà allusion, il y a une fermeture intolérante étrange dans ce discours progressiste qui se veut pourtant libéral, mais qui disqualifie a priori les gens qui ne pensent « pas bien ». Pour ce sectarisme par ailleurs mou, il ne peut s’agir que d’imbéciles potentiellement criminels. Des cons et des salauds, comme dirait Alain Souchon. D’où l’invocation d’une nécessaire sévérité sans faille à l’égard de ces malotrus. Or l’exigence démocratique par excellence, c’est d’être capable de se mettre à la place des gens qui ne pensent pas comme vous, y compris pour les combattre. En fait, cet autoritarisme inconséquent ne peut aller très loin. Ce qu’il faut reprocher à Macron, en l’occurrence, c’est son irréalisme. Sa « labellisation » n’aboutirait qu’à polluer un peu plus un espace public déjà mal en point sans élever le niveau de l’information en circulation. L’absurdité de l’idée devrait suffire à la tuer.

Qu’a-t-il manqué à Emmanuel Macron pour être un grand président ?

Beaucoup de choses, à commencer par la principale : la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève. Macron aura eu l’air d’un président, il faut le lui accorder, mais il n’avait pas la chanson.

Ali Khamenei, le Guide devenu geôlier

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Téhéran, 9 janvier 2026 © Iranian Supreme Leader'S Office/ZUMA/SIPA

L’Iran, la doctrine khomeiniste, la machine répressive et la menace de guerre


Ce n’est pas moi qui le demande, c’est Dieu qui exige que vous soyez pendu. Ce sont, dit-on, les paroles qu’un juge avait prononcées lors de l’une des précédentes manifestations contre le régime iranien. C’est l’accusation d’« ennemi de Dieu » qui devrait être déployée ces jours-ci contre les manifestants arrêtés. Le verdict habituel d’une telle incrimination est la mort, car Dieu ne se négocie pas.

Une répression sanglante

Il parait que les juges ne vont pas prononcer ce verdict pour retirer à Trump une raison de frapper le régime iranien. Mais dans ce pays en blackout qui a coupé Internet et pourchasse sans relâche les utilisateurs de terminaux Starlink, tout indique que la répression est terrible, même si la prudence légitime de certains médias sur l’Iran contraste avec leur empressement à publier les chiffres du Hamas à Gaza. Un Iranien témoignant à visage découvert (un courage inouï) fait état de 15 000 morts au 15 janvier.

La morgue de Kahrizak, au Sud de Téhéran, d’où sont parvenues les effrayantes images des cadavres dans des bâches en plastique n’est pas un lieu inconnu. C’est déjà là que les corps de nombreux détenus torturés à mort dans les centres de détentions voisins étaient rendus aux familles, sous paiement dit-on, avec de faux certificats de décès, lors des révoltes de 2009 et 2022.

Kahrizak, province de Téhéran, Iran, 13/01/2026 – Des familles et des habitants se rassemblent au bureau du médecin légiste de Kahrizak le 13 janvier 2026, faisant face à des rangées de sacs mortuaires alors qu’ils recherchent des proches tués lors de la violente répression du régime contre les manifestations nationales. La scène reflète l’ampleur des pertes signalées ces derniers jours, tandis que les endeuillés se déplacent en silence et dans la détresse parmi les corps recouverts. Photo obtenue auprès de l’Organisation des Moudjahidine du Peuple d’Iran. (C) MEK/The Media Express/SIPA

Ce régime sanguinaire manipule jusqu’au nom même de l’accusation qui conduit à la mort. Se comporter en ennemi de Dieu signifiait avant 1979 être un bandit de grand chemin dépouillant les voyageurs. Ce terme désuet de «muharabeh» a été depuis lors recyclé pour juger des manifestants dont l’immense majorité sont pacifiques. Rien n’exprime plus clairement l’essence de la théocratie iranienne : être un opposant du régime, c’est être un ennemi de Dieu.

Ce n’est là que l’une des distorsions au chiisme traditionnel que l’on doit à l’imam Khomeini.

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Celui-ci, alors qu’il était exilé à Najaf, la grande ville chiite de l’Irak, a développé une doctrine à l’encontre de celle des responsables religieux traditionnels du chiisme. Alors que ceux-ci estimaient que leur rôle était d’enseigner la population, de la protéger si besoin contre les abus et surtout de maintenir l’espoir du retour du Messie chiite, l’imam caché, ce douzième imam (chiisme duodécimain) mystérieusement disparu, qu’on appelle le Mahdi et qui fera régner la justice. A Najaf aujourd’hui encore le vieil ayatollah Sostani prêche cette doctrine qui fut largement majoritaire et qu’on qualifie de quiétiste.

En Irak, à l’abri de la police du Shah, qui de toute façon méprisait ce vieux clerc déconnecté du monde moderne,  Khomeini commença à enseigner une autre doctrine, suivant laquelle le pouvoir politique devait être arraché des mains des laïcs, susceptibles  de conduire la société vers des abominations modernistes et remis aux soins d’un responsable religieux, un «savant» de la foi chiite qui serait le garant ultime, tant que le douzième imam ne réapparaissait pas, de l’adéquation des lois avec les ordres divins. 

C’est le velayat e-faqih, qu’on traduit par «tutelle du jurisconsulte», ce jurisconsulte qu’on appelle le  «Guide Suprême». 

A la mort de Khomeini, le successeur désigné, l’Ayatollah Montazeri, était en disgrâce car il avait critiqué les exécutions massives d’opposants politiques. C’est Ali Khamenei qui le remplaça : il n’avait aucun charisme, une compétence religieuse minime (il fut bombardé ayatollah en urgence), un passé de terroriste ; il était dévoué au défunt Khomeini. 

Le très malin Akbar Hashemi Rafsandjani, président de la République, qui fait élire Khamenei par l’Assemblée des experts, pense qu’avec un Guide Suprême aussi peu reluisant, c’est lui qui deviendra le véritable maitre du pays. Erreur : s’appuyant sur les Gardiens de la Révolution, leur concédant des pouvoirs de plus en plus exorbitants, Khamenei entame un règne qui depuis 37 ans a prolongé la servitude de la population iranienne.

Khomeini avait confisqué Dieu. Au nom de cette appropriation, il a envoyé sans l’ombre d’un remords des enfants de douze ans, munis d’un collier en plastique présentant les clefs du paradis, se faire massacrer sur les mines et les batteries irakiennes pendant la guerre qui ravagea les deux pays.

Axe de la « résistance »

Par sa victoire sur le Shah, il était devenu une référence pour certains penseurs occidentaux qui se voulaient alors à la pointe du progrès intellectuel. Certains de leurs héritiers sont prêts encore aujourd’hui à témoigner à la théocratie qu’il a créée beaucoup d’indulgence et beaucoup de silence puisqu’elle se trouve dans le camp du bien, celui de l’anti-impérialisme, de l’anticolonialisme et de l’antisionisme. Le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU a même offert à l’Iran la présidence d’un Forum social dédié aux droits des femmes, une décision particulièrement sinistre quelques mois après l’assassinat de Mahsa Amini et la répression féroce du mouvement Femme, Vie, Liberté.

En 1979, Khomeini ne cherchait pas uniquement à bâtir une théocratie en Iran. Il désirait éloigner le monde musulman des néfastes tentations occidentales, l’islamiser suivant ses normes avant de l’envoyer à la conquête du monde. Mais comment faire alors qu’un musulman sur dix seulement est chiite duodécimain, la seule catégorie, et encore, susceptible de considérer l’ayatollah Khomeini comme son guide spirituel ?

La solution, d’une simplicité géniale, a été reprise par Khomeini aux candidats laïcs à l’hégémonie arabe : il s’agissait de faire de l’Iran  la tête de file d’un combat sacré unissant tous les musulmans contre un ennemi commun diabolisé. L’Etat d’Israel, cet Etat dont le nom n’est jamais prononcé, présentait évidemment tous les avantages : suffisamment récent pour que le ressentiment soit vif, suffisamment petit pour que la victoire paraisse à portée de main, suffisamment ancien pour que ressorte le vieux mépris envers le juif dhimmi et suffisamment cohérent politiquement puisque le Shah avait avec Israël des relations quasi-diplomatiques.

Lorsque Khomeini s’installe au pouvoir en 1979, Yasser Arafat est donc le premier homme politique accueilli à Téhéran. Il reçoit les clefs de l’ancienne délégation d’Israel devenue Ambassade de la Palestine et une journée de Jérusalem est décrétée chaque année le dernier vendredi du mois de Ramadan. 

Mais – hélas! –  l’idylle est de courte durée. Au lieu de soutenir Khomeini lors de la guerre avec l’Irak, Arafat reste fidèle au camp sunnite et prend le parti de Saddam Hussein.

Mais Khomeini a une autre carte sunnite dans la main, celle des Frères Musulmans. Il apprécie leurs théories, surtout la version deSayyid Qutb, héritier intellectuel de Hassan el Banna, plus radical que ce dernier, qui a explicitement appelé au djihad contre l’Occident et que Nasser a pendu. C’est un jeune militant extrémiste iranien, Navvab Safavi, plus tard exécuté par le Shah, qui a servi de lien idéologique alors que Khomeini était encore à Qom et qui l’a convaincu que les divergences entre sunnites et chiites pesaient moins que la lutte contre l’ennemi impérialiste et sioniste.

L’alliance entre Frères Musulmans et Iraniens passera par des périodes de tension, par exemple en 1982 quand les frères Assad, alliés de l’Iran, massacreront les Frères musulmans en Syrie à Hama, mais elle ne sera jamais complètement rompue.

Dans les années 80, une partie des Frères Musulmans égyptiens, très malmenés par Nasser, sort des prisons sous Sadate qui cherche à les cantonner à des activités sociales. Mais une branche plus jeune du mouvement, influencée par Qutb, retourne dans la clandestinité, assassine Sadate, et prépare la future al-Qaida. Le Frère musulman palestinien Abdullah Azzam devient le mentor du jeune Oussama Ben  Laden. Celui-ci entretiendra un mariage de raison avec l’Iran sur la base de leurs ennemis communs, faisant des différences religieuses entre sunnites et chiites un point de divergence secondaire par rapport à la lutte contre l’ennemi commun occidental (Daech, au contraire, a fait du massacre des renégats chiites une exigence religieuse).

Au début des années 90, l’Iran, désormais dominé par les Gardiens de la Révolution, est devenu ainsi le principal soutien financier du Hamas, créé en 1987 par la branche palestinienne des Frères Musulmans. Khaled Machaal, l’un de ses chefs, a déclaré que le Hamas était le fils spirituel de l’Ayatollah Khomeini.

Au-delà des financements, l’Iran a fourni au Hamas un savoir-faire militaire (missiles) et une profondeur stratégique (l’axe de la «résistance» avec le Hezbollah libanais, la Syrie des Assad, les chiites irakiens, les Houthis du Yémen).  A l’abri derrière ses proxies, l’Iran, aidé par la naïveté et le déni de la guerre qui étaient de règle en Occident, construisait patiemment son arsenal nucléaire dont il voulait faire le symbole de sa suprématie dans le monde islamique et dont chacun comprenait que Israël en serait la première cible.

L’alliance avec les Frères Musulmans ne facilitait pas seulement à l’Iran le soutien du monde sunnite. L’utilisation des réseaux relationnels que les Frères avaient patiemment tissés dans les pays occidentaux lui permettait de mieux infiltrer ce monde et y trouver des soutiens d’autant plus efficaces qu’ils n’étaient pas explicites.

Des spécialistes comme Emmanuel Razavi ont expliqué le détail de la « pieuvre » que l’Iran avait peu à peu construite à l’intérieur de nos pays avec l’appui naïf ou intéressé de personnalités d’influence ou de pouvoir. Il ressort notamment de leurs travaux l’image d’un Iran extrêmement actif dans la désinformation et la propagande anti-israélienne.

Demain, la guerre ?

La question de l’intervention des Américains ou des Israéliens ou des deux est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Beaucoup pensent qu’elle est inéluctable. Certains regrettent déjà une nouvelle atteinte à l’ordre international, comme si ces termes avaient un sens avec un régime qui depuis près de cinquante ans vit par la terreur, le mensonge, l’hypocrisie et la menace et qui n’hésitera devant rien pour détruire ses opposants.

D’autres alertent sur une chute des mollahs qui engendrerait un chaos inimaginable, et ils rappellent des exemples tels celui de l’Irak ou de l’Afghanistan. Ces exemples ne sont pas pertinents, s’agissant pour le premier d’un pays artificiel aux multiples fractures ethniques et religieuses, pour l’autre d’une impossible géographie combinée à un grand conservatisme matériel et spirituel et pour les deux à l’absence d’une figure d’incarnation démocratique.

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Le gouvernement iranien est unanimement détesté dans son pays (plus de 80% d’opposants disent les spécialistes), alors que, contrairement au passé, un successeur potentiel largement consensuel se détache, Reza Pahlavi, dont les récentes interventions ont montré qu’il avait une véritable envergure de rassembleur pour une nation traumatisée mais en grande partie de haut niveau intellectuel.

Plus importants, probablement aux yeux de Donald Trump, sont les réactions de ses alliés arabes qui malgré les divergences avec l’Iran ne voient pas d’un bon œil un écrasement de l’Iran qui pourrait renforcer un Etat d’Israel qui, accords d’Abraham ou pas, est perçu par leur population comme l’ennemi.

A cela s’ajoutent les deux pays où l’influence des Frères Musulmans est majeure: le Qatar qui partage avec l’Iran l’exploitation de ses ressources gazières et surtout la Turquie d’Erdogan, un allié américain au poids militaire important, à la fiabilité douteuse et à l’hostilité anti-israélienne profonde, dont les grandes ambitions géopolitiques se concilient assez bien, sur le dos des Kurdes notamment, avec un Iran voisin aux abois avec lequel il entretient des relations économiques profondes.

Et puis, il y a la Russie qui perdrait un allié militairement important dans sa guerre contre l’Ukraine alors qu’elle vient de subir un échec au Vénézuéla. Il y a la réaction potentielle de la Chine qui apprécie les fournisseurs de pétrole à prix cassés comme le sont les Iraniens, qui pour l’instant ne s’est pas exprimée, qui ne peut qu’être hostile à la chute des mollahs, qui sait qu’elle est en ligne de mire du président américain et qui ne peut que chercher à profiter de ses moindres défaillances.

Il y a surtout l’imprévisibilité de Donald Trump lui-même, un homme dont l’inculture, la brutalité langagière, le narcissisme, la fausse virilité et le goût du spectacle masquent une réelle cohérence géopolitique. Enfin, bien entendu, il y a la crainte des conséquences de la guerre sur les populations civiles en Iran, mais aussi dans les pays que l’Iran menace de représailles. Israël, qui est au premier rang de ces menaces s’y prépare depuis longtemps. Malgré les risques à court terme pour le pays, on y trouve bien peu de citoyens prêts à accorder la moindre confiance à une mollahcratie qui a fait du mensonge, de la terreur et de la haine des Juifs l’oxygène de sa survie.