Pour l’extrême gauche, les manifestants massacrés en Iran sont des morts mal alignées
Quand un régime abat des milliers de ses propres citoyens en quelques jours – 12000, disait-on récemment, chiffre glaçant s’il est exact – le débat devrait être clos. On ne parle plus de tensions, de débordements ou de maintien de l’ordre. On parle alors de massacre de masse.
Sauf lorsqu’il s’agit de la République islamique d’Iran et des assassins qui la dirigent. Là, soudain, les mots se dérobent, les indignations aussi, et les professionnels de la colère prennent des congés idéologiques. Aucun drapeau brûlé, personne place de la République, aucune marche “spontanée”. Silence (presque) total, soigneusement entretenu, rompu parfois par des déclarations du bout des lèvres.
Où sont les Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot, Louis Boyard, Daniele Obono, David Guiraud, Manuel Bompard, Sébastien Delogu, Thomas Portes et autres députés maniaques de “Free Palestine“ si prompts à hurler au “génocide”, à exiger des sanctions, à invectiver et désigner des coupables commodes ? Cette fois, rien, ou si peu. Et surtout aucune manif dans les rues, aucune assemblée dans les facs, aucune protestation de jeunes militants dopés à l’antiracisme devant l’ambassade.
Pourquoi ? Parce que ces morts-là sont mal alignées. Le bourreau est un régime théocratique totalitaire, misogyne, pendu à ses potences, qui torture, viole et exécute à tour de bras – c’est sûrement affreux. Mais ce régime-là a l’immense vertu d’être anti-occidental. Même si les hiérarques envoient leurs rejetons dans les universités américaines, cela suffit à suspendre toute morale.
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Les victimes, elles, cumulent les fautes : elles sont iraniennes, réclament la liberté, enlèvent leur voile, ne conspuent ni Washington ni Tel Aviv, et accusent leurs propres tyrans nationaux. Elles ne servent aucun récit compatible avec l’idéologie préformatée de nos bons députés. Elles sont donc inexploitables.
Alors on détourne le regard, on réserve les grands mots aux causes plus confortables, plus médiatiques, plus utiles politiquement. Ici, on contextualise, on relativise, on explique. On se tait.
Étrange époque où le mot “génocide” est devenu un accessoire militant, mais où l’on rechigne à nommer des crimes contre l’humanité estampillés islamiques, qui dérangent la grille de lecture. Ce silence n’est pas une distraction, c’est un choix. Toutes les victimes ne méritent pas la même indignation. Certaines ont droit aux cortèges, d’autres à l’oubli.
Bagatelle pour un massacre, dira-t-on, sur le mode de l’ironie cruelle, donc. Non parce que les crimes des mollahs et de leur soldatesque, corrompus jusqu’à la moelle, seraient mineurs, mais parce qu’ils sont traités comme une affaire secondaire, une note de bas de page, un bruit de fond.
Quand le massacre ne sert pas la cause, il ne compte pas. En Iran, on tue mal et les victimes ne rapportent rien. Alors, à quoi bon les pleurer ?




