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Ma mère, ce fantôme

Olivia Elkaim publie "La Disparition des choses" (Stock)


Ma mère, ce fantôme
Olivia Elkaim © Hannah Assouline

La romancière Olivia Elkaim fait revivre Cécile Peretz, la mère de Georges Perec, assassinée à Auschwitz. La Disparition des choses, ou le livre que son fils n’a jamais pu écrire.


« Rien, jamais, ne sépare une mère de son enfant. » Et pourtant. Un matin froid de l’automne 1941 une femme accompagne son petit garçon de 5 ans gare de Lyon, où un convoi de la Croix-Rouge va l’emmener jusqu’à Grenoble. Ce petit garçon, c’est Georges Perec. Sa mère Cécile Peretz, dite Perec. La scène est déchirante. L’auteur des Choses qui obtient le Renaudot en 1965 la raconte dans W ou le Souvenir d’enfance. À partir de là, écrit-il, « je fus précipité dans le vide. Tous les fils furent rompus ; je tombai seul et sans soutien ». Ce que le petit garçon ne sait pas, en ce matin de l’automne 1941, c’est qu’il ne reverra jamais sa mère. Cécile sera internée au camp de Drancy deux ans plus tard puis déportée à Auschwitz. Elle y mourra. Orphelin de père depuis 1940, l’enfant est ensuite confié à sa tante. Plus tard il écrira : « Quand mon père est mort, j’étais trop petit pour m’en rendre compte. Quand ma mère est morte, je ne l’ai pas su. » Une double disparition inscrite au cœur de son œuvre tel un puits sans fond autour duquel Perec n’a eu de cesse de tourner. « Je n’ai pas de souvenirs d’elle mais j’écris pour que quelque chose d’elle demeure », confesse l’écrivain membre de l’Oulipo. Il y aura La Disparition, roman composé sans employer la lettre « e ». Et Les Revenentes,roman saturé, à l’inverse, de cette même lettre. Il y aura surtout la dédicace de W ou le Souvenir d’enfance : « Pour E ». Eux, c’est-à-dire son père André, sa mère Cécile et peut être le peuple juif. De Cécile Perec on ne sait rien. Ou presque. C’est autour de ce rien qu’Olivia Elkaim a composé son roman. Elle a lu et relu l’œuvre du fils dans l’espoir de glaner malgré tout quelques indices, a compulsé des archives, exhumé des photos, mené l’enquête auprès d’anciens amis de l’écrivain. Tous sont formels sur un point : Perec ne parlait jamais de sa mère. Loin d’être découragée par l’absence d’éléments, l’écrivaine choisit d’inventer, d’insuffler du romanesque là où il n’y a que du vide. Dans les moments de doute, les amis de l’écrivain sont là pour la soutenir : « Laissez-la advenir telle que vous l’imaginez, clament-ils en chœur, c’est ainsi que vous approcherez de sa vérité la plus profonde. » Dont acte. Cécile s’extrait des limbes de l’oubli. Silhouette frêle, cheveux noirs relevés en chignon. Elle se hâte pour rejoindre son domicile rue Vilin. Le soir sur le mur de sa chambre, elle marque d’une croix chaque nouvelle journée passée loin de son garçon. Elle le rejoindra bientôt. Elle veut y croire. Se fait faire de faux papiers. Part seule avec sa petite valise puis rebrousse chemin. Olivia Elkaim met ses pas dans les siens, tremble avec elle, espère avec elle. Ses obsessions sont les siennes : la peur pour son fils, l’effroi face à l’antisémitisme qui gagne. En 2017 elle avait publié Je suis Jeanne Hébuterne. La Disparition des choses est une manière de Je suis Cécile Perec. Un roman bouleversant avec lequel la romancière accomplit la prouesse de faire revivre un fantôme pour écrire le livre que Georges Perec n’a jamais pu écrire.

La Disparition des choses, Olivia Elkaim, Stock, 2026.

La disparition des choses

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Février 2026 - #142

Article extrait du Magazine Causeur




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Alexandra Lemasson est critique littéraire. Elle collabore au JDD et à la Revue des deux mondes. Elle est l'auteur de : Virginia Woolf aux Editions Gallimard et La petite folie aux Editions Léo Scheer.

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