Vendredi, peu après 18 heures, un homme a attaqué un gendarme à Paris sous l’Arc de Triomphe avec un couteau et une paire de ciseaux. Les militaires ont alors fait usage du feu pour neutraliser l’assaillant. Le terroriste islamiste était sorti de prison en Belgique il y a seulement deux mois – il y purgeait un peine de réclusion pour avoir poignardé, en 2012, deux policiers belges, dont une femme grièvement blessée à l’époque.
Il y a des moments où un pays se regarde brûler dans une flamme minuscule. Sous l’Arc de Triomphe, la flamme du Soldat inconnu vacille à peine. Elle a traversé des guerres, des humiliations, des défaites et des victoires. Elle a vu défiler les présidents, les généraux, les foules endeuillées. Elle est l’image même de la continuité — une petite obstination de feu contre la nuit de l’Histoire.
Et voici qu’un homme, déjà condamné pour terrorisme, s’en prend à un gendarme chargé de protéger ce rite. Il ne frappe pas seulement un uniforme. Il frappe une mémoire. Il teste la solidité d’un symbole qu’il ne reconnaît pas.
Ce geste n’est pas immense. Il n’a pas la grandeur d’une insurrection. Il est plus inquiétant que cela : il est précis.
Dans le même temps, à Lyon, à la sortie d’une conférence politique devenue cérémonie d’indignation avec Rima Hassan, un jeune homme est pris à partie, encerclé, frappé. Là encore, ce n’est pas un débat. C’est une expulsion. Une purification de l’espace. Une façon de dire : ici, certaines présences ne sont pas tolérées.
Deux scènes. Deux théâtres. Une même fatigue du cadre. La France n’est pas encore en guerre civile. Elle est dans un état plus subtil, plus dangereux : elle est dans la dissociation. Les symboles subsistent, mais la croyance commune s’effrite. La flamme brûle, mais l’unité qu’elle suppose s’estompe.
L’islamisme radical n’a pas besoin d’être majoritaire pour être tragique. Il suffit qu’il existe, qu’il persiste, qu’il produise de temps en temps un homme décidé à transformer sa conviction en acte. Chaque acte devient une fissure dans la fiction d’une coexistence pacifiée.
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De l’autre côté, les milices morales de la jeunesse idéologique ne portent pas de brassards, mais elles possèdent la certitude. Elles distribuent les permissions d’exister. Elles savent qui a droit à la parole et qui doit être exclu. Elles n’aiment pas la violence — disent-elles — mais elles la pratiquent comme un instrument hygiénique.
Le plus étrange est le silence. Non pas le silence du peuple — il parle dans les cafés, dans les salons, dans les regards — mais le silence de la hauteur. Celui des grandes institutions, qui semblent administrer la fracture au lieu de la résoudre. On sécurise, on condamne, on explique, puis on oublie.
Malaparte savait que les civilisations meurent d’une lente indifférence à leurs propres signes. Ce n’est pas la violence en soi qui annonce le crépuscule. C’est l’habitude de la violence. C’est le moment où l’exception cesse de scandaliser. Une flamme attaquée. Un étudiant pourchassé. Un communiqué. Une polémique.
Puis autre chose. La guerre civile à bas bruit n’est pas une guerre d’armées. C’est une guerre des légitimités. Qui a le droit de dire « nous » ? Qui reconnaît encore la mémoire commune comme sienne ? Qui accepte que la loi soit supérieure à la ferveur ?
Lorsque ces questions cessent d’avoir des réponses évidentes, le pays entre dans le soir. La tragédie n’est pas l’affrontement. La tragédie est la coexistence de mondes qui ne partagent plus ni la même histoire, ni la même hiérarchie des valeurs, ni la même idée de la limite. La flamme continue de brûler. Mais autour d’elle, la nuit s’épaissit. Et le plus inquiétant n’est pas que certains veuillent l’éteindre. C’est que d’autres commencent à douter qu’elle éclaire encore quelque chose.
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