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Sénégal: quand un scandale criminel nourrit l’hystérie contre les minorités sexuelles

Lutte contre la pédocriminalité et chasse aux homosexuels, les Sénégalais ne font pas trop la différence


Sénégal: quand un scandale criminel nourrit l’hystérie contre les minorités sexuelles
Monument de la Renaissance africaine, Dakar. DR.

Une vaste affaire mêlant accusations de pédocriminalité, réseau sexuel organisé et transmission volontaire du VIH provoque la stupeur au Sénégal. Plus d’une dizaine de personnes ont été arrêtées à Dakar, soupçonnées d’avoir participé à un réseau pédocriminel présumé, orchestré par un septuagénaire français. Derrière ce scandale judiciaire, c’est aussi la question explosive du traitement des droits LGBT qui ressurgit, révélant les profondes fractures d’une société musulmane qui passe son temps à pointer la prétendue responsabilité de l’Occident…


C’est une affaire qui a fait les principales manchettes des quotidiens sénégalais. Tous oscillant entre consternation et horreur face à l’ampleur des révélations étalées dans la presse locale.

Le 7 février 2026, la gendarmerie de Keur Massar, département situé dans la presqu’île du Cap-Vert, à l’est de Dakar, a révélé avoir procédé à l’arrestation d’une douzaine de personnes, issues de toutes les tranches de la société civile, dont deux célébrités locales : l’animateur de télévision de l’émission Quartier Général sur la chaine TFM, Pape Cheikh Diallo, ainsi que le chanteur Djiby Dramé.

Elles sont toutes accusées par la justice sénégalaise « d’association de malfaiteurs, actes contre-nature, transmission volontaire du VIH sida par rapports sexuels non protégés et mise en danger de la vie d’autrui », traduisez : coupables de fornication entre personnes de même sexe.  Dans un communiqué rapidement publié sur ses réseaux sociaux, Stop Homophobie a exprimé ses inquiétudes après l’emprisonnement des incriminés, avant de dénoncer des arrestations jugées arbitraires et stigmatisantes, regrettant que les « relations sexuelles entre adultes consentant restent criminalisées » au Sénégal.

Une affaire internationale embarassante

Loin des cris d’orfraie de cette association bien connue, basée à Paris, la Division des investigations criminelles (Dic) a également arrêté 14 autres personnes. Toutes en lien supposé avec les premières interpellations dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler « l’affaire Pierre R.», du nom de ce Français de 73 ans qui serait compromis dans ce dossier qui tient tout du sordide pour les commentateurs sénégalais. Présenté comme « un riche homosexuel », le quotidien Le Soleil affirme que ce Beauvaisien, ayant fait de fréquents séjours dans le pays, « aurait payé des Sénégalais pour contaminer d’autres homosexuels au VIH/Sida ». Désigné comme « la tête d’un réseau spécialisé dans la production des vidéos dans lesquelles des enfants étaient violés », comme le rapporte dans ses colonnes le Courrier Picard, ce serait plus de 150 enfants qui auraient été victimes de ce vaste système pédocriminel.

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Selon la Deutsche Welle, « de jeunes garçons auraient été transformés en objets sexuels, contraints d’avoir des rapports non protégés, filmés et monnayés avec des hommes pour la plupart séropositifs ». Qualifiée de « bombe sanitaire et judiciaire » par le quotidien L’Info, l’affaire révèle des faits d’une extrême gravité qui perdurent depuis 2017. Connu de la justice, « Babtou Peter », le surnom donné à Pierre R., a été interpellé en France l’année dernière et mis en examen « pour traite d’êtres humains, proxénétisme aggravé et viol sur mineur de 15 ans », rapporte Le Monde. C’est dans le cadre de cette enquête menée sur le territoire français que des liens avec le Sénégal ont été établis, conduisant la justice sénégalaise à mener ce qu’elle décrit comme un vaste « coup de filet » anti-pédophile.

Une affaire particulièrement sensible qui a ravivé des tensions profondes dans le pays de la Teranga, où la confusion entre pédophilie et homosexualité est régulièrement entretenue par certains médias locaux, prompts à vouer à la vindicte populaire tout Sénégalais suspecté d’être « inverti ».

Une loi répressive datant du régime de Vichy

Le Sénégal dispose en effet de l’une des législations les plus sévères d’Afrique de l’Ouest à l’égard de l’homosexualité. L’origine de ce cadre juridique remonte à 1942, lorsqu’une loi réprimant les relations sexuelles entre personnes de même sexe fut instaurée sous le régime de Vichy dans cette colonie française, soumise à l’influence de leaders religieux musulmans et dans un contexte marqué par un fort conservatisme moral parmi les colons.

Au moment des indépendances, les nouvelles autorités sénégalaises ne remettent pas en cause cette législation, qui sera au contraire maintenue puis progressivement renforcée au fil des décennies. En 1966, agrémentée d’une forte amende, elle punit d’un an à cinq ans d’emprisonnement tout Sénégalais ou étranger surpris en train de commettre un « acte impudique ou contre-nature avec une personne du même sexe ».  

Le sommet de l’État n’est pas en reste. En visite dans la ville de Guédiawaye, en pleine campagne en faveur de la révision constitutionnelle (2016), le président Macky Sall (2012-2024) profite de l’occasion pour rappeler ce qu’il pense de ceux qui appellent à une réforme du code de la famille : « Tant que je serais le président de la République, l’homosexualité ne sera jamais permise ici (…) car cela va à l’encontre des principes édictés par l’islam », déclare-t-il.

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Depuis, tout militant LGBT est pourchassé dans le pays, promptement embastillé et les arrestations sont souvent médiatisées par une presse à scandale qui raffole des ragots en tout genre sur ces sujets. Une homophobie accentuée par divers leaders religieux qui se sont constitués en un Front islamique pour la défense des valeurs éthiques. Ils réclament même que la peine de mort soit mise en place pour toutes personnes reconnue coupable d’homosexualité, refusant toute idée de dépénalisation.

Le paroxysme a été atteint en octobre 2023[1] : un homme décédé, soupçonné d’avoir été homosexuel de son vivant, est promptement exhumé et livré à la vindicte populaire qui décide de le brûler. L’événement provoque un émoi sans que pour autant la chasse aux gays ne cesse. Plus récemment, une proposition de loi a été soumise au vote visant à porter à près de quinze ans de prison les peines encourues par les militants homosexuels. Le texte prévoit également une série de dispositions introduisant de nouveaux délits, incluant notamment la bisexualité, la transidentité, ainsi que des infractions assimilées à la nécrophilie et à la zoophilie…

Le Sénégal dénonce en permanence un agenda occidental pro-« LGBTQI+ »

Selon le député Cheikh Abdou Bara Dolly Mbacké, à l’origine de cette réforme (qui exprime une tendance sur le sujet en augmentation dans toute l’Afrique noire), il s’agit d’une volonté de « lutter contre la perversion des mœurs de notre société, contre ces valeurs culturelles immorales importées de l’Occident »[2], régulièrement pointé du doigt en Afrique pour sa permissivité.

Preuve s’il en est, en janvier 2024, le Dakar Times n’avait pas hésité à mettre en une de son journal, la photo du Premier ministre Gabriel Attal, avec ce sous-titre : « Le lobby gay prend le pouvoir en France ». En mai suivant, alors en conférence conjointe avec Jean-Luc Mélenchon, le Premier ministre Ousmane Sonko avait averti solennellement les Occidentaux qu’il considérerait comme « un casus belli » toute tentative de pression de leur part sur les questions de genre[3]. Une déclaration qui avait eu le don d’agacer immédiatement le leader de La France Insoumise (LFI). En guise de réponse, au cours de l’échange, Jean-Luc Mélenchon avait fait part de sa divergence avec le chef du gouvernement sénégalais, le comparant aux « pires réactionnaires et [aux] pires racistes qui se sont opposés à cette disposition légale[4] » [en France -ndlr][5]

Tant et si bien que face à cette recrudescence d’homophobie, la patrie de l’académicien Léopold Sédar Senghor a été retirée récemment de la liste des pays « surs » en raison de leur orientation sexuelle par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

Pour un pays qui revendique sa stabilité démocratique et sa tradition de dialogue depuis 1960, cette affaire agit comme un révélateur des fractures entre modernité juridique, souveraineté culturelle et respect des libertés fondamentales. Alors que la justice sénégalaise doit encore établir les responsabilités pénales de chacun des protagonistes et apporter des preuves de leur implication éventuelle dans le réseau pédocriminel ou du caractère répréhensible des activités dans lesquelles ils se sont engagés sexuellement, le traitement médiatique et politique de l’affaire pose déjà une interrogation plus large : celle de la capacité du Sénégal à distinguer la répression légitime des crimes sexuels de la stigmatisation globale d’une partie de sa population, à respecter les droits de ses minorités sexuelles sans pour autant trahir ses traditions pluriculturelles. Un échec jusqu’à présent. 


[1] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2023/10/31/au-senegal-l-exhumation-du-corps-d-un-homme-suppose-homosexuel-fait-polemique_6197561_3212.html

[2] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/06/26/au-senegal-le-retour-d-un-projet-de-loi-pour-durcir-le-delit-d-homosexualite-et-contre-les-valeurs-immorales-de-l-occident_6243998_3212.html

[3] https://www.lefigaro.fr/international/senegal-le-premier-ministre-sonko-critique-les-droits-lgbt-contraires-a-nos-valeurs-en-presence-de-jean-luc-melenchon-20240518

[4] https://www.bfmtv.com/politique/la-france-insoumise/je-ne-suis-pas-d-accord-au-senegal-melenchon-defend-le-mariage-des-couples-de-meme-sexe_AV-202405170630.html

[5] propos énoncés durant l’interview avec Soncko




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Journaliste , conférencier et historien.

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