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Egypte : où est le peuple ?

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Un million de personnes sur la place de la Libération au Caire. C’est énorme. Mais ce million représente-t-il le peuple égyptien ? Si l’on ajoute aux manifestants du Caire ceux qui défilent contre Moubarak (seul dénominateur commun de la contestation) à Suez, Alexandrie et d’autres villes, même en arrivant à deux millions de protestataires actifs de pour tout le pays, ceux-ci peuvent-ils être considérés comme les porte-parole de plus de 80 millions d’Egyptiens qui, eux, restent à la maison ?

Mutadis mutandis, c’est la question que se posait la France cet automne: les trois millions de manifestants contre la loi sur les retraites représentaient-ils une majorité des salariés de ce pays ? La gauche répondait par l’affirmative, la droite, tout aussi mécaniquement, disait le contraire : bien malin qui sait où était la vérité…

Où est le peuple ? En Tunisie, on n’a pas eu à se poser ce genre de question parce que personne ne contestait le fait que la minorité qui battait le pavé portait les revendications d’une majorité passive. Mais en Egypte, les derniers développements rendent cette interrogation essentielle. En effet, à la surprise générale, il est apparu hier que certains Egyptiens ne souhaitaient pas le départ de Hosni Moubarak. Manipulés ? Payés ? Vendus, mouchards, policiers en civil, comme on l’affirme ici avec autorité ? Peut-être, qui sait ? A-t-on pris la peine de vérifier les identités et motivations de chacun de ceux qui campaient jusqu’à hier après-midi sur la place Tahrir ?

En tout cas, l’entrée en scène des « pro-Moubarak » a brouillé l’image du deus ex machina des intrigues révolutionnaires, plus connu sous le nom de « Peuple ». Y a-t-il rupture ou solidarité entre la base déshéritée et l’avant-garde éclairée ? Certains reportages font état de pauvres, de « petits », de mangeurs de foul et de pain baladi, qui ne veulent pas de cette révolution portée par des diplômés et des petit-bourgeois capables d’écrire des slogans en français et anglais. L’irruption, sur le terrain et sur nos écrans, de ces quelques dizaines de millions d’Egyptiens qui ne regardent pas CNN et ne lisent ni Libération, ni le Guardian, ni même Al Ahram vu qu’ils ne savent pas lire, devrait nous faire sortir de l’univers du western pour nous entraîner dans les imprévisibles méandres du réel. « Le peuple uni ne sera jamais vaincu », promet le slogan des révolutions latinos. Mais que se passe-t-il quand le peuple affronte le peuple ? Faut-il compter le nombre de têtes à chaque cortège ? L’expérience française de cet exercice de comptabilité devrait nous décourager.

S’il y a un vrai peuple et un faux, il faut qu’un personnage protège le premier et démasque le second. Ainsi, la neutralité de l’Armée, qui pas plus tard qu’avant-hier fraternisait avec le peuple, le vrai, devient-elle suspecte. Soudain, les bonnes âmes occidentales attendent d’elle qu’elle tire sur le peuple, enfin vous voyez ce que je veux dire, sur les collabos, l’anti-peuple – la populace ?

Où est donc le peuple ? De quel côté des barricades ? Dans la pièce nommée « Révolution », cet acteur a un rôle très précis à jouer et son nom est généralement orné d’une guirlande de lieux communs et métaphores rituelles. Le peuple est grand, le peuple s’éveille, le peuple a soif de liberté, le peuple a la mémoire longue, le peuple brise ses chaines, le peuple « fait trembler les tyrans et basculer l’Histoire » – il paraît que Laurent Joffrin en a encore un stock sous le coude pour ses prochains éditos. Quand les choses sont si compliquées, il est rassurant d’avoir des idées simples.

Causeur 32 : Alain Finkielkraut contre les indignés

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Si février est le mois le plus bref du calendrier, ce numéro 32 de Causeur ne risque pas d’être le plus fluet de l’année. On y trouvera en effet un dossier – dont on dira pudiquement qu’il ne va pas vraiment dans le sens du vent dominant – sur la mode actuelle de l’indignation généralisée. On y parlera bien sûr longuement de Stéphane Hessel et sa brochure, mais pas que. L’affaire Céline, la Tunisie et le boycott d’Israël seront aussi au programme. Tous thèmes abordés par nos auteurs maison, mais aussi par des invités de marque : François Taillandier, Benoît Duteurtre et last but not least, Alain Finkielkraut, interviewé sur six pages par Muriel Gremillet, Basile de Koch, Isabelle Marchandier et Elisabeth Lévy : décoiffage garanti !

Sinon, on trouvera, comme d’habitude, dans ce Causeur 32 100 % de textes inédits. L’éventail des sujets abordés va de Frédéric Taddeï au Big Bang, en passant par l’Hôtel Matignon et la prison pour femmes de Versailles, bref tout ce qu’il faut pour lire bien au chaud en attendant une météo plus civilisée.

Pour avoir accès à toutes ces bonnes choses – ainsi qu’aux articles verrouillés sur le site – il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici samedi soir, nous nous engageons à ce que vous receviez Causeur dès ce numéro 32 dans votre boîte aux lettres. Comme le disait feu Vito Corleone, voilà une proposition qu’on ne peut pas refuser…

MAM : halte au feu !

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Je n’ai à vrai dire ni sympathie ni antipathie envers Michèle Alliot-Marie. Tout juste une certaine hilarité me saisi-elle lorsque j’entends dire qu’elle incarne le gaullisme historique au sein de l’UMP. Elle a accompagné auprès de Chirac, Juppé et Sarkozy toute la dégaullisation du RPR et, si elle avait plus ou moins résisté lorsqu’il fut décidé que ce dernier serait fondu dans l’UMP, je n’oublie pas qu’elle faisait partie, avec les trois autres personnalités citées plus haut, de ceux qui qualifiaient de ringards, de passéistes tous les gaullistes orthodoxes -c’est-à-dire authentiques – rassemblés il y a vingt ans derrière Charles Pasqua et Philippe Séguin.

Pourtant, je trouve injuste le lynchage dont elle est aujourd’hui victime. Et ce n’est pas seulement parce que j’étais mobilisé par le Chambéry-Sochaux de cette après-midi que je n’ai pas regardé la séance de questions à l’Assemblée où elle a dû, selon toute vraisemblance, être une cible particulièrement facile. Certes, sa phrase d’il y a quelques semaines, à propos de la proposition d’aide au gouvernement tunisien en matière de savoir-faire policier, était particulièrement maladroite, pour ne pas dire idiote. Mais d’abord, on n’imagine pas que MAM ait sorti cette idée de son chapeau. Toute la politique étrangère du gouvernement est décidée à l’Elysée. Ensuite, si tous les ministres auteurs de formules maladroites devaient être vidés séance tenante du gouvernement, une certaine instabilité règnerait en haut lieu.

Demander la démission de la titulaire du Quai d’Orsay à cause de cette histoire d’avion, c’est le pompon. Elle aurait été transportée par un homme d’affaires lié à Ben Ali dans son avion personnel pendant les dernières vacances de Noël ? Convenons qu’il était plutôt difficile de faire des affaires dans la Tunisie des dernières années -2010 compris- sans avoir quelques contacts avec le clan au pouvoir. Tarek Ben Ammar, cinéaste tunisien invité sur tous les plateaux pendant le mois de janvier, reconnaissait qu’il parlait avec l’ancien président très régulièrement. De même, on se souvient que Philippe Séguin, Frédéric Mitterrand et Bertrand Delanoë entretenaient des relations cordiales avec Ben Ali. Demandera-t-on la démission des deux derniers ? Organisera-t-on un contre-colloque pour dire tout le mal que l’on pense aujourd’hui de Séguin alors qu’il y a un mois à peine, le tout-Paris se ruait à l’Assemblée pour le célébrer ?

Et si on se déplaçait quelques centaines de kilomètres à l’ouest de Tunis et qu’on se posait au Maroc… Est-on bien certain que le régime marocain soit globalement préférable à celui qui sévissait en Tunisie ? Lorsque Dominique Strauss-Kahn, BHL et le tout-Paris journalistico-politique coulent des vacances heureuses à La Mamounia, est-on bien sûr qu’ils n’y rencontrent que des opposants furieux au régime ? Peuvent-ils, ceux-ci -parmi lesquels on compte certainement quelques accusateurs de MAM-, fournir un certificat attestant du fait qu’ils n’ont jamais été transportés ou invités à dîner par des dignitaires du régime marocain ? Mohammed VI bénéficie d’une image moins sévère voire plus sexy que Zine el-Abidine Ben Ali. Il n’en reste pas moins que des opposants politiques croupissent dans les geôles marocaines et que les fructueuses relations entre Rabat et Paris ne datent pas de l’arrivée au pouvoir de ce jeune roi si moderne1. Sous Hassan II, les hôtels de luxe marocains recevaient déjà beaucoup d’illustres visiteurs venus des palais nationaux et rédactions parisiens. J’ai même le souvenir de Jacques Delors remercié par « notre ami le Roi » pour avoir accueilli le prince Mohammed en stage à la Commission européenne.

En ce qui me concerne, je ne reproche pas à toutes ces personnalités d’avoir eu des relations avec les gouvernements tunisien ou marocain. Je ne leur reproche pas non plus d’avoir pris des vacances au soleil ni d’y avoir acquis des propriétés. Mais rappelons-nous ce proverbe africain : « Le singe qui monte au cocotier doit avoir le cul propre. »

Notre pain quotidien

Je souffre d’un syndrome trop méconnu : je suis complètement accro à la lecture des journaux (y compris la PQR, la presse internationale et les dépêches d’agences) . C’est donc dans un but essentiellement thérapeutique que je me propose de vous faire partager mes trouvailles les plus signifiantes ou insignifiantes, assorties de commentaires qui risquent, veuillez m’en pardonner à l’avance, d’être parfois un rien acerbes. En voilà la première livraison :

Nantes : Drame de la chimie. « Un Nantais rendu accro au jeu et au sexe à cause d’un médicament » : ce titre choc, à la une du Monde.fr, fidèle à l’éthique de sobriété d’Hubert Beuve-Mery, attire notre attention sur un procès qui s’est ouvert hier devant le tribunal de Grande Instance du chef-lieu de la Loire-Atlantique, et qui oppose un plaignant amusant au laboratoire pharmaceutique Glaxo. Un homme atteint de la maladie de Parkinson, accuse en effet le médicament Requip, prescrit par son neurologue, de l’avoir rendu dépendant au sexe et aux jeux d’argent en ligne. Suite à l’affaire du Mediator, et en pleine vague de suspicion généralisée contre l’industrie pharmaceutique, l’affaire a du potentiel. Le plaignant déclare, dans Ouest-France : « Mon neurologue a commencé à augmenter les doses. J’ai alors découvert le PMU ». Afin d’assouvir son vice, il a ensuite été contraint de vendre les jouets de ses enfants, et son propre matériel de bricolage. Quant à son « hypersexualité », elle l’aurait conduit à « chercher du plaisir avec des hommes ». Tout cela, évidemment, sous l’emprise de la terrible molécule déresponsabilisante, et à ses effets secondaires nébuleux. Décidemment : salauds de labos !

Egypte : Noyade au petit bassin. L’immense Laurent Joffrin s’est tragiquement noyé dans l’océan de lyrisme ridicule de son édito de Libération d’hier, consacré à la révolution égyptienne. Un billet qu’il commence par « Lénine avait raison » et termine par « Une grande lumière vient soudain d’Orient. Nous assistons à un lever de soleil. » Certainement sa première vraie «émotion» depuis qu’il a vu Martine Aubry en maillot de bain sur la plage d’Houlgate, lors d’un congrès départemental du PS en 1976.

Pékin-Paris, Paris-Pékin. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, a fêté avec quelques jours d’avance le Jour de l’An chinois, et l’entrée dans l’année astrologique du lapin. A cette occasion notre sinophile a invité au Sénat l’ambassadeur de Chine à Paris, et lui a offert un exemplaire du livre qu’il vient de co-écrire avec sa femme, Ce que la Chine nous a appris. L’ouvrage, explique Jean-Pierre Raffarin à nos confrères du Parisien sera d’abord publié dans l’Empire du milieu, avant de l’être dans l’Hexagone : « C’est une question de courtoisie. On parle d’abord la langue de ceux auxquels on s’adresse. » L’histoire ne dit pas si la raffarinade c’est du chinois…

Flandre et Palestine : même combat !

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Je le concède bien volontiers : il est quelque peu téméraire de mélanger dans une même marmite le houmous palestinien et la carbonade flamande pour mitonner une soupe analytique pouvant se révéler gravement indigeste. Pourtant, en considérant l’évolution, ces derniers mois, de la « question belge » et du processus de paix israélo-palestinien il est tentant d’établir un parallèle entre deux les deux situations.

Première similitude : dans les deux cas, on constate un blocage des discussions entre les parties concernées. En Belgique, on en est à plus de deux cents jours de palabres entre Flamands et Francophones pour constituer un gouvernement fédéral. Le dernier « conciliateur » nommé par le roi, le socialiste flamand Johan Van de Lanotte vient de jeter l’éponge, sa mission se heurtant aux exigences de plus en plus exorbitantes des indépendantistes de Flandre. Interrompues depuis l’opération « Plomb durci » à Gaza, les négociations directes entre Israéliens et Palestiniens n’ont pas repris, en dépit des efforts de Washington et du Quartet (ONU, Russie, UE, Etats-Unis).

Deuxième similitude : ce blocage apparent n’empêche pas l’évolution de la situation sur le terrain et dans les esprits. En Belgique, l’homme fort de la Flandre, le nationaliste Bart De Wever s’est servi des négociations post-électorales pour pratiquer auprès de ses concitoyens, la pédagogie par le fait : en mettant toujours plus haut la barre des revendications flamandes, il acculait les Francophones à dire « non » à des exigences qui, en fait, signaient l’arrêt de mort de la Belgique fédérale. Comme il n’y a plus rien à négocier, le « plan B », c’est-à-dire la mise en marche d’un processus de scission du royaume va s’imposer de lui-même…

En Israël-Palestine, l’impasse diplomatique n’empêche pas Mahmoud Abbas et Salem Fayyad de construire une structure étatique pierre par pierre, avec l’aide financière de l’Europe et l’encouragement, tacite mais bien réel, du gouvernement israélien. Ce qu’ont révélé les fameux « Palestine papers » au grand-public – c’était déjà bien connu des spécialistes – ce sont les liens d’intimité qui existent entre les négociateurs, et cela quel que soit le parti israélien au pouvoir. Saëb Erekat, chef des négociateurs palestiniens et l’ancien conseiller diplomatique d’Ariel Sharon Dov Weisglass ne fréquentent pas seulement le même tailleur londonien, ils ont en commun quelques convictions qu’il leur est difficile de faire passer brut de décoffrage auprès de leurs mandants. Saëb Erekat, par exemple est un supporter acharné de la « coopération sécuritaire » entre Israël et l’Autorité palestinienne, qui a permis, sans être trop regardant sur les méthodes[1. le général américain Keith Dayton, chargé de la coordination sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne ne tarit pas d’éloge sur l’efficacité des services de sécurité palestiniens en charge de la lutte contre le terrorisme, à ce bémol près que leur usage immodéré de la torture suscite l’énervement de quelques ONG…], de démanteler l’organisation du Hamas en Cisjordanie. Et même plus que cela : au vu de ce qui se passe au Liban, ce même Erekat ne serait pas opposé à ce que la sécurité du futur Etat palestinien soit, d’une manière ou d’une autre, garantie par Israël, car le « frère » syrien a de grandes dents… Ni Erekat, ni Weisglass (ou ses successeurs au bureau de Netanyahou) ne sont dupes de la propagande déversée de par le monde par leur propre camp. Lorsqu’un sondage effectué par une institution indépendante (c’est à dire ni israélienne, ni palestinienne) auprès de la population arabe de Jérusalem-Est révèle que, dans le cas de la proclamation d’un Etat palestinien, 39% des personnes interrogées souhaiteraient rester sous administration israélienne, 30 % sous administration palestinienne, tandis que 30 % refusent de répondre, les choses deviennent plus compliquées…

Ce que souhaitent in petto les dirigeants palestiniens, c’est que leur futur Etat reste arrimé à l’économie israélienne, ce qui leur garantirait le maintien d’un niveau de vie de la population propre à leur éviter les mésaventures récentes de Ben Ali et Moubarak… Peu importent alors les dogmes frontaliers, hiérosolymitains, du droit au retour des réfugiés. Peu importe, pour les « réalistes » de la droite israélienne, le sort des implantations messianiques au cœur de la Judée et de la Samarie. Nous sommes d’accord sur presque tout, parce que nos intérêts convergent, mais nous sommes paralysés par un corset langagier – droit imprescriptible, capitale éternelle unifiée, et autres mantras indéfiniment ressassés : tel est le dilemme auquel sont confrontés Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou ainsi que leurs négociateurs officiels et officieux.

Dans le cas belge comme dans celui du conflit israélo-palestinien tout le problème est de sortir du paradigme qui place la « communauté internationale » dans la position du juge suprême en matière de création d’Etats nouveaux. Le modèle « Congrès de Vienne », modifié « Traité de Versailles » et « accords de Potsdam » est encore dominant dans le fonctionnement de la diplomatie internationale. Ce modèle a encore été appliqué dans le démembrement étatique de l’ex-Yougoslavie. Dans ce contexte, nul Etat n’a le droit de naître hors du cadre fixé par les compromis entre les grandes puissances. La volonté rigide affichée par ces dernières à faire appliquer le « droit international » dans la résolution du contentieux territorial entre Israël et les Palestiniens est aujourd’hui le principal blocage à la réussite de la formule « deux Etats pour deux peuples ».

Les Flamands ont été prévenus à maintes reprises que l’Union européenne n’est pas du tout, mais alors pas du tout, favorable à la scission de la Belgique. On brandit même la menace d’un départ de Bruxelles des institutions de l’UE. L’éclatement de la Belgique mettrait trop cruellement en lumière l’échec du projet européiste d’emmener le Vieux continent dans les verts pâturages de l’ère post-nationale…

Alors que reste-t-il à ces peuples qui veulent entrer dans le club des Etats-nations en dépit des obstacles mis sur leur chemin par les cadors de la « communauté internationale » ? Quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus malin, et faire en sorte que, petit à petit, la situation sur le terrain évolue de telle manière qu’il n’y ait plus d’autre solution que de s’en accommoder.

Fume et tais-toi !

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Amis fumeurs, réjouissez-vous : vous allez pouvoir vous adonner à nouveau à votre plaisir coupable dans les lieux publics. A la seule condition que vous fumiez sur des affiches d’exposition ou de cinéma, sur des timbres ou sur des photos. Les socialistes de l’Assemblée viennent de déposer une proposition de loi concernant « le sort des œuvres artistiques dans la loi Evin », en clair, ils exigent que les cigarettes de Malraux ou la pipe de Jacques Tati puissent rester en l’état et qu’on en finisse avec les retouches sauvages constatées ces dernières années.

Les socialistes ont pris le soin quand même d’expliquer qu’il n’était pas dans leur intention « d’affaiblir la politique de santé publique contre le tabac ». Touché au cœur, le gouvernement s’est engagé à publier dans les semaines à venir une circulaire qui précisera que « les œuvres artistiques n’entrent pas dans le champ de la loi Evin ».

Les fumeurs frigorifiés des trottoirs eux, patienteront toujours. Qu’ils se rassurent la Mairie de Paris va leur affecter dès ce printemps des bataillons subventionnés de mimes et de clowns de rue pour qu’ils fassent moins de bruit devant les bistrots et les restaurants et arrêtent de gêner les riverains quand ils fument dehors à des heures indues.

C’est là, au contraire, un exemple d’entrée du « champ artistique » dans la loi Evin qui mériterait illico une circulaire d’interdiction…

À Tunis, on apprend vite

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La Tunisie a chassé la Côte d’Ivoire des « Unes » et doit désormais subir à son tour la loi d’airain des médias : rien n’est plus vieux que le sujet du JT d’hier. Dommage. Ce qui se passe en ce moment en Tunisie est certes moins dramatique que les évènements d’Egypte mais non moins important vu l’originalité du processus tunisien et son caractère exemplaire de modèle possible de transition démocratique,.

Sur le terrain donc, ces derniers jours, c’est la contestation sociale qui prend la place de la révolte politique. Le pain a remplacé la liberté comme mot d’ordre numéro un dans les cortèges de Tunis. Pas un mot non plus sur l’Amérique et encore moins sur qui vous savez. Et ce qui est encore plus intéressant, les nouvelles en provenance d’Egypte servent de leçon au jour le jour, exposant les dangers à éviter et les écueils à contourner. L’édito du quotidien tunisien La Presse[1. Dont le fondateur, Henri Smadja, a aussi créé Combat.], est dans ce sens fort révélateur et mérite d’être très largement cité :

« Au sortir d’un système politique fermé où un parti dominant totalement la scène exerçait son hégémonie sur tout et tous, au nom d’une « démocratie consensuelle » adossée à des urnes bourrées, la Tunisie s’apprête à bâtir un nouvel édifice de représentation démocratique digne de cette République dont on se réclame depuis maintenant plus de 53 ans. 
Les Tunisiens l’ont montré à l’occasion de cet héroïque soulèvement populaire, la démocratie — la vraie — se conjugue au pluriel, à travers un débat contradictoire et des expressions diversifiées dont les vues et les programmes sont pesés et confrontés à l’aune de l’intérêt général et de l’avenir du pays.
Mais par-delà le légitime débat à propos du choix qui devra s’imposer entre système présidentiel et régime parlementaire ou entre modes de scrutin proportionnel et majoritaire, les citoyens et la nouvelle classe politique qui émerge de jour en jour se doivent d’approfondir la réflexion sur les différentes options qui se présentent.
Certains parlent déjà de dix-neuf partis sur la scène, les uns légalisés, d’autres en voie de l’être, et on en oublie sûrement. C’est une formidable profusion de visions du monde qui ne manquera pas d’enrichir le débat, mais qui par là même risque de troubler le citoyen et de désorienter l’électeur. Quel que soit le régime et quel que soit le mode de scrutin. Sachant que, comme tout le monde sait, le parlementarisme et la proportionnelle accentuent et encouragent le morcellement de l’échiquier politique.
Les citoyens, et notamment cette jeunesse qui vient de s’illustrer vaillamment par une conscience politique jusque-là insoupçonnée, vont devoir s’informer sur chaque courant et chaque programme, tout en étudiant les différents types de régime et tous les modes de scrutin possibles.
Cet apprentissage est le b.a.-ba de toute démocratie en construction, car la souveraineté populaire exige que le choix des citoyens soit fait en toute conscience. Même si l’émiettement de la scène politique, qui complique la donne et fragilise toute éventuelle majorité de gouvernement, gagnerait à être atténué par des regroupements en fronts, coalitions ou cartels.
Le peuple tunisien vient de se débarrasser du pouvoir personnel et de la dictature au profit d’une démocratie républicaine appelée à incarner le pouvoir en son nom. Il est essentiel de pousser la réflexion et de l’élargir pour doter le nouveau régime en construction de toutes les vertus et qualités voulues. Afin que la liberté, la démocratie et la justice soient à jamais la règle. Sans risque de dérapage. »

C’est dur à encaisser, mais on est bien obligé de constater que, depuis le 14 janvier, la presse tunisienne est souvent meilleure que la française…

La mélancolie de l’astronaute

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Il y a vingt-cinq ans, la navette Challenger explosait. Le 28 janvier 1986 pour être précis. Assez étrangement, je me souviens de la mélancolie, bien plus que de la sidération, qui s’empara de moi à la vue des images du vaisseau blanc se désintégrant dans le ciel impitoyablement bleu à la pureté mallarméenne et de toute une nation assistant en direct à l’événement en « mordant au citron d’or de l’idéal amer ».

En matière de rêve spatial, je suis totalement dépourvu de conscience politique et je reste l’enfant amoureux des récits de Jules Verne et l’adolescent goûtant aux charmes doux-amers des Chroniques martiennes de Bradbury. Je me souviens très bien du visage de Reagan, les yeux au ciel, comprenant soudain ce qui se passait. Je me souviens aussi qu’il y avait une institutrice à bord de Challenger. Cela m’avait marqué parce que c’était ma première année d’enseignement. J’ai eu le deuil américain, ce jour-là, alors que Reagan franchement, ce n’était vraiment pas mon genre de beauté. Entre sa politique économique et son financement des contras au Nicaragua alors que j’avais des copains du CSN qui partaient comme volontaires couper de la canne à sucre pour aider les sandinistes, Reagan, c’était même l’incarnation du mal. Mais là, j’avais l’impression que son malheur était le mien, et puis, par extension, celui de toute l’humanité. J’ai ressenti d’ailleurs la même chose le 11 Septembre. Ce n’est pas seulement dû à cette surprenante faculté étatsunienne qui sait rendre instantanément cinématographique le réel et donner l’impression, si juste finalement, que la catastrophe est toujours plus catastrophique que ne l’aurait imaginé le plus pervers des scénaristes.

Non, il s’agissait juste, pour Challenger comme pour le 11 Septembre, de l’impression de perdre quelque chose en route, quelque chose qui m’appartenait mais qui appartenait aussi à tous les autres. On comprend exactement, dans ces moments-là, la princesse Bibesco quand elle affirmait : « La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière. »

L’explosion de Challenger, c’est mon deuil personnel de la conquête spatiale qui fut la grande affaire de mon enfance, avec peut-être ce qui se cachait sous les jupes des filles. Je ne suis pas dupe, je sais très bien que l’espace (pas les filles), ce fut aussi une féroce concurrence géopolitique. Et c’est quand même toujours avec un certain plaisir que je me dis que si les USA ont fini par gagner le match en 1969 avec le premier pas sur la Lune, c’est tout de même l’URSS qui avait ouvert le score avec le Spoutnik en 1957. Elle menait d’ailleurs encore à la mi-temps avec Gagarine, premier homme dans l’espace en 1961 et même avec la première femme en 1963, la trop oubliée Valentina Terechkova qui n’a pas, à ma connaissance, de collèges à son nom dans les banlieues rouges contrairement à son homologue masculin.

Pourtant, au bout du compte, en la matière, la victoire de chaque camp m’enchantait et il en était de même pour mon père qui me racontait avec la même émotion le premier bip du spoutnik entendu à la radio et la descente de l’échelle par Armstrong, douze ans plus tard, qu’il avait regardée dans un bistrot de Rouen, une nuit d’été, sur un téléviseur mal réglé.

La conquête spatiale, désormais, ne fait plus partie de nos rêves. Enfant, des magasines trop optimistes me promettaient des week-ends sur la lune pour 1980 et des grandes vacances sur Mars pour l’an 2000. Les romanciers de science-fiction, même les plus foutraques comme ceux du Fleuve Noir, ou bien les cinéastes m’annonçaient la même chose. Ils se sont trompés et je leur en veux un peu, d’autant plus qu’ils avaient plutôt bien anticipé, hélas, nos années 10 en matière de problèmes écologiques aggravés par la surpopulation comme dans Soleil vert ou le totalitarisme soft panoptique et médicalisé comme dans THX 1138.

Il apparaît de plus en plus nettement, depuis Challenger, que l’espace n’est plus notre affaire, que cosmonaute (pour les Russes), astronaute (pour les Américains) ; spationaute (pour les Français) et même taïkonaute (pour les Chinois) ne sont plus des métiers qui font rêver les enfants perdus dans l’exploration cyberautiste d’un virtuel de plus en plus envahissant.

Je ne ferai donc jamais ce Voyage dans les Etats et Empires de la Lune dont rêvait mon cher Cyrano dès 1657 (tiens, quatre siècles pile avant Spoutnik.) Et je suis condamné, semble-t-il, à passer le reste de mon âge sur une planète de plus en plus déplaisante, cloué au sol comme un Prométhée au chômage. Ou, pour dire les choses autrement :

« Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie. »

Les CRS en grève : que fait le peuple ?

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Rien ne va plus dans les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) : ces policiers chargés du maintien de l’ordre public se révoltent contre les projets du ministère de l’Intérieur de dissoudre un certain nombre d’unités, notamment à Marseille et à Lyon. Dans la cité phocéenne, une centaine d’entre eux ont entamé une grève de la faim, et ils ont reçu le soutien de leurs collègues répartis sur l’ensemble du territoire.

Autant dire qu’aujourd’hui, un mouvement revendicatif assorti de manifestations de rue pour faire plier le gouvernement sur n’importe quel sujet ne trouverait pas en face de lui de bataillons bleus suffisamment motivés pour dissuader les gens concernés d’aller mettre le souk dans les ministères ou les préfectures. Si rien de tel ne se produit ce sera, hélas, la preuve par le fait que ces réductions d’effectifs sont bel et bien justifiées.

Producteurs de lait, éleveurs de porcs, pécheurs du Guilvinec, CGT du livre, dockers de Marseille, faites un effort ! Il y va de l’emploi de vos camarades casqués !

Tunisie, Egypte : Bachir el Assad a sa petite idée…

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Dans un entretien accordé par le président syrien au Wall Street Journal, Bachir el Assad livre ses réflexions sur la situation dans la région suite aux évènements en Tunisie et en Egypte. La lecture de ses propos n’est pas seulement fascinante mais aussi importante pour comprendre les courants de fond qui agitent le monde arabe -ainsi que l’Iran et la Turquie. L’échange est particulièrement révélateur

WSJ : En tant que président de la Syrie, quelle est votre vision des évènements en Tunisie, en Egypte en Algérie et en Jordanie ? Comment voyez-vous les changements dans la région et quelles en seraient les éventuelles répercussions en Syrie ?

Bachir el Assad: [..] Je ne parle pas ici au nom des Tunisiens ou des Egyptiens. Je parle au nom des Syriens [..]. Nous sommes dans des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce qu’il faut être proche des croyances du peuple. C’est un point essentiel. Quand il y a une divergence entre la politique menée et les croyances et intérêts du peuple, un fossé se crée et cela génère des perturbations. Car les gens ne vivent pas qu’en fonction de leurs intérêts matériels, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si vous ne comprenez pas la dimension idéologique de la région, vous ne pouvez pas comprendre ce qui est en train de se passer[1. WSJ: As the president of Syria, how do you see what is happening in Tunisia, Egypt, Algeria, and Jordan? How do you see the region changing and eventually, what does that mean for Syria itself?
Assad : It is about another important issue. I am not talking here on behalf of the Tunisians or the Egyptians. I am talking on behalf of the Syrians. It is something we always adopt. We have more difficult circumstances than most of the Arab countries but in spite of that Syria is stable. Why? Because you have to be very closely linked to the beliefs of the people. This is the core issue. When there is divergence between your policy and the people’s beliefs and interests, you will have this vacuum that creates disturbance. So people do not only live on interests; they also live on beliefs, especially in very ideological areas. Unless you understand the ideological aspect of the region, you cannot understand what is happening.
].

Quels sont donc ces “croyances” du peuple ? Quelle est cette « idéologie » régioniale qui est, selon Assad, la clé de la survie des régimes ? Quelle est la différence entre la Syrie et les pays comme la Tunisie, l’Egypte, le Yémen ou la Jordanie ? Si on avance par élimination on peut tout de suite exclure, cela va sans dire, les libertés démocratiques, mais aussi l’Islam : la Syrie est un Etat laïque et les Frères musulmans locaux ont été méthodiquement exterminés par le père de l’actuel président en 1982. Ce n’est pas non plus la situation économique : le PIB égyptien est supérieur à celui de la Syrie (5%-10% de différence) ou de la Jordanie. En fait, la seule différence entre la Syrie et ses voisins est son hostilité viscérale aux Etats-Unis et à Israël.

Cette analyse, juste et profonde, du président syrien jette une lumière nouvelle sur la situation dans la région. Peu importe si l’Egypte a fait des progrès énormes grâce à l’aide américaine, et si elle a récupéré les territoires occupés par Israël jusqu’au dernier millimètre carré : le rejet est idéologique et n’a rien à voir avec tel ou tel contentieux réel.

Voilà donc la politique qui sera adoptée par les Frères musulmans s’ils arrivaient au pouvoir au Caire : plus de relations avec Israël, plus de relations avec les Etats-Unis. Les problèmes profonds de l’Egypte sont tellement compliqués que personne, quelle que soit la longueur de sa barbe, ne pourra les résoudre rapidement. Mais le président syrien nous dit que ce n’est même pas la peine d’essayer. Il nous dit que ventre creux a une ouïe sélective et, plutôt que de le remplir, il suffit de murmurer les formules magiques qui détournent la colère.

Egypte : où est le peuple ?

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Un million de personnes sur la place de la Libération au Caire. C’est énorme. Mais ce million représente-t-il le peuple égyptien ? Si l’on ajoute aux manifestants du Caire ceux qui défilent contre Moubarak (seul dénominateur commun de la contestation) à Suez, Alexandrie et d’autres villes, même en arrivant à deux millions de protestataires actifs de pour tout le pays, ceux-ci peuvent-ils être considérés comme les porte-parole de plus de 80 millions d’Egyptiens qui, eux, restent à la maison ?

Mutadis mutandis, c’est la question que se posait la France cet automne: les trois millions de manifestants contre la loi sur les retraites représentaient-ils une majorité des salariés de ce pays ? La gauche répondait par l’affirmative, la droite, tout aussi mécaniquement, disait le contraire : bien malin qui sait où était la vérité…

Où est le peuple ? En Tunisie, on n’a pas eu à se poser ce genre de question parce que personne ne contestait le fait que la minorité qui battait le pavé portait les revendications d’une majorité passive. Mais en Egypte, les derniers développements rendent cette interrogation essentielle. En effet, à la surprise générale, il est apparu hier que certains Egyptiens ne souhaitaient pas le départ de Hosni Moubarak. Manipulés ? Payés ? Vendus, mouchards, policiers en civil, comme on l’affirme ici avec autorité ? Peut-être, qui sait ? A-t-on pris la peine de vérifier les identités et motivations de chacun de ceux qui campaient jusqu’à hier après-midi sur la place Tahrir ?

En tout cas, l’entrée en scène des « pro-Moubarak » a brouillé l’image du deus ex machina des intrigues révolutionnaires, plus connu sous le nom de « Peuple ». Y a-t-il rupture ou solidarité entre la base déshéritée et l’avant-garde éclairée ? Certains reportages font état de pauvres, de « petits », de mangeurs de foul et de pain baladi, qui ne veulent pas de cette révolution portée par des diplômés et des petit-bourgeois capables d’écrire des slogans en français et anglais. L’irruption, sur le terrain et sur nos écrans, de ces quelques dizaines de millions d’Egyptiens qui ne regardent pas CNN et ne lisent ni Libération, ni le Guardian, ni même Al Ahram vu qu’ils ne savent pas lire, devrait nous faire sortir de l’univers du western pour nous entraîner dans les imprévisibles méandres du réel. « Le peuple uni ne sera jamais vaincu », promet le slogan des révolutions latinos. Mais que se passe-t-il quand le peuple affronte le peuple ? Faut-il compter le nombre de têtes à chaque cortège ? L’expérience française de cet exercice de comptabilité devrait nous décourager.

S’il y a un vrai peuple et un faux, il faut qu’un personnage protège le premier et démasque le second. Ainsi, la neutralité de l’Armée, qui pas plus tard qu’avant-hier fraternisait avec le peuple, le vrai, devient-elle suspecte. Soudain, les bonnes âmes occidentales attendent d’elle qu’elle tire sur le peuple, enfin vous voyez ce que je veux dire, sur les collabos, l’anti-peuple – la populace ?

Où est donc le peuple ? De quel côté des barricades ? Dans la pièce nommée « Révolution », cet acteur a un rôle très précis à jouer et son nom est généralement orné d’une guirlande de lieux communs et métaphores rituelles. Le peuple est grand, le peuple s’éveille, le peuple a soif de liberté, le peuple a la mémoire longue, le peuple brise ses chaines, le peuple « fait trembler les tyrans et basculer l’Histoire » – il paraît que Laurent Joffrin en a encore un stock sous le coude pour ses prochains éditos. Quand les choses sont si compliquées, il est rassurant d’avoir des idées simples.

Causeur 32 : Alain Finkielkraut contre les indignés

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Si février est le mois le plus bref du calendrier, ce numéro 32 de Causeur ne risque pas d’être le plus fluet de l’année. On y trouvera en effet un dossier – dont on dira pudiquement qu’il ne va pas vraiment dans le sens du vent dominant – sur la mode actuelle de l’indignation généralisée. On y parlera bien sûr longuement de Stéphane Hessel et sa brochure, mais pas que. L’affaire Céline, la Tunisie et le boycott d’Israël seront aussi au programme. Tous thèmes abordés par nos auteurs maison, mais aussi par des invités de marque : François Taillandier, Benoît Duteurtre et last but not least, Alain Finkielkraut, interviewé sur six pages par Muriel Gremillet, Basile de Koch, Isabelle Marchandier et Elisabeth Lévy : décoiffage garanti !

Sinon, on trouvera, comme d’habitude, dans ce Causeur 32 100 % de textes inédits. L’éventail des sujets abordés va de Frédéric Taddeï au Big Bang, en passant par l’Hôtel Matignon et la prison pour femmes de Versailles, bref tout ce qu’il faut pour lire bien au chaud en attendant une météo plus civilisée.

Pour avoir accès à toutes ces bonnes choses – ainsi qu’aux articles verrouillés sur le site – il faudra bien sûr vous abonner ou, si besoin est, vous réabonner. Et si vous le faites d’ici samedi soir, nous nous engageons à ce que vous receviez Causeur dès ce numéro 32 dans votre boîte aux lettres. Comme le disait feu Vito Corleone, voilà une proposition qu’on ne peut pas refuser…

MAM : halte au feu !

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Je n’ai à vrai dire ni sympathie ni antipathie envers Michèle Alliot-Marie. Tout juste une certaine hilarité me saisi-elle lorsque j’entends dire qu’elle incarne le gaullisme historique au sein de l’UMP. Elle a accompagné auprès de Chirac, Juppé et Sarkozy toute la dégaullisation du RPR et, si elle avait plus ou moins résisté lorsqu’il fut décidé que ce dernier serait fondu dans l’UMP, je n’oublie pas qu’elle faisait partie, avec les trois autres personnalités citées plus haut, de ceux qui qualifiaient de ringards, de passéistes tous les gaullistes orthodoxes -c’est-à-dire authentiques – rassemblés il y a vingt ans derrière Charles Pasqua et Philippe Séguin.

Pourtant, je trouve injuste le lynchage dont elle est aujourd’hui victime. Et ce n’est pas seulement parce que j’étais mobilisé par le Chambéry-Sochaux de cette après-midi que je n’ai pas regardé la séance de questions à l’Assemblée où elle a dû, selon toute vraisemblance, être une cible particulièrement facile. Certes, sa phrase d’il y a quelques semaines, à propos de la proposition d’aide au gouvernement tunisien en matière de savoir-faire policier, était particulièrement maladroite, pour ne pas dire idiote. Mais d’abord, on n’imagine pas que MAM ait sorti cette idée de son chapeau. Toute la politique étrangère du gouvernement est décidée à l’Elysée. Ensuite, si tous les ministres auteurs de formules maladroites devaient être vidés séance tenante du gouvernement, une certaine instabilité règnerait en haut lieu.

Demander la démission de la titulaire du Quai d’Orsay à cause de cette histoire d’avion, c’est le pompon. Elle aurait été transportée par un homme d’affaires lié à Ben Ali dans son avion personnel pendant les dernières vacances de Noël ? Convenons qu’il était plutôt difficile de faire des affaires dans la Tunisie des dernières années -2010 compris- sans avoir quelques contacts avec le clan au pouvoir. Tarek Ben Ammar, cinéaste tunisien invité sur tous les plateaux pendant le mois de janvier, reconnaissait qu’il parlait avec l’ancien président très régulièrement. De même, on se souvient que Philippe Séguin, Frédéric Mitterrand et Bertrand Delanoë entretenaient des relations cordiales avec Ben Ali. Demandera-t-on la démission des deux derniers ? Organisera-t-on un contre-colloque pour dire tout le mal que l’on pense aujourd’hui de Séguin alors qu’il y a un mois à peine, le tout-Paris se ruait à l’Assemblée pour le célébrer ?

Et si on se déplaçait quelques centaines de kilomètres à l’ouest de Tunis et qu’on se posait au Maroc… Est-on bien certain que le régime marocain soit globalement préférable à celui qui sévissait en Tunisie ? Lorsque Dominique Strauss-Kahn, BHL et le tout-Paris journalistico-politique coulent des vacances heureuses à La Mamounia, est-on bien sûr qu’ils n’y rencontrent que des opposants furieux au régime ? Peuvent-ils, ceux-ci -parmi lesquels on compte certainement quelques accusateurs de MAM-, fournir un certificat attestant du fait qu’ils n’ont jamais été transportés ou invités à dîner par des dignitaires du régime marocain ? Mohammed VI bénéficie d’une image moins sévère voire plus sexy que Zine el-Abidine Ben Ali. Il n’en reste pas moins que des opposants politiques croupissent dans les geôles marocaines et que les fructueuses relations entre Rabat et Paris ne datent pas de l’arrivée au pouvoir de ce jeune roi si moderne1. Sous Hassan II, les hôtels de luxe marocains recevaient déjà beaucoup d’illustres visiteurs venus des palais nationaux et rédactions parisiens. J’ai même le souvenir de Jacques Delors remercié par « notre ami le Roi » pour avoir accueilli le prince Mohammed en stage à la Commission européenne.

En ce qui me concerne, je ne reproche pas à toutes ces personnalités d’avoir eu des relations avec les gouvernements tunisien ou marocain. Je ne leur reproche pas non plus d’avoir pris des vacances au soleil ni d’y avoir acquis des propriétés. Mais rappelons-nous ce proverbe africain : « Le singe qui monte au cocotier doit avoir le cul propre. »

Notre pain quotidien

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Je souffre d’un syndrome trop méconnu : je suis complètement accro à la lecture des journaux (y compris la PQR, la presse internationale et les dépêches d’agences) . C’est donc dans un but essentiellement thérapeutique que je me propose de vous faire partager mes trouvailles les plus signifiantes ou insignifiantes, assorties de commentaires qui risquent, veuillez m’en pardonner à l’avance, d’être parfois un rien acerbes. En voilà la première livraison :

Nantes : Drame de la chimie. « Un Nantais rendu accro au jeu et au sexe à cause d’un médicament » : ce titre choc, à la une du Monde.fr, fidèle à l’éthique de sobriété d’Hubert Beuve-Mery, attire notre attention sur un procès qui s’est ouvert hier devant le tribunal de Grande Instance du chef-lieu de la Loire-Atlantique, et qui oppose un plaignant amusant au laboratoire pharmaceutique Glaxo. Un homme atteint de la maladie de Parkinson, accuse en effet le médicament Requip, prescrit par son neurologue, de l’avoir rendu dépendant au sexe et aux jeux d’argent en ligne. Suite à l’affaire du Mediator, et en pleine vague de suspicion généralisée contre l’industrie pharmaceutique, l’affaire a du potentiel. Le plaignant déclare, dans Ouest-France : « Mon neurologue a commencé à augmenter les doses. J’ai alors découvert le PMU ». Afin d’assouvir son vice, il a ensuite été contraint de vendre les jouets de ses enfants, et son propre matériel de bricolage. Quant à son « hypersexualité », elle l’aurait conduit à « chercher du plaisir avec des hommes ». Tout cela, évidemment, sous l’emprise de la terrible molécule déresponsabilisante, et à ses effets secondaires nébuleux. Décidemment : salauds de labos !

Egypte : Noyade au petit bassin. L’immense Laurent Joffrin s’est tragiquement noyé dans l’océan de lyrisme ridicule de son édito de Libération d’hier, consacré à la révolution égyptienne. Un billet qu’il commence par « Lénine avait raison » et termine par « Une grande lumière vient soudain d’Orient. Nous assistons à un lever de soleil. » Certainement sa première vraie «émotion» depuis qu’il a vu Martine Aubry en maillot de bain sur la plage d’Houlgate, lors d’un congrès départemental du PS en 1976.

Pékin-Paris, Paris-Pékin. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, a fêté avec quelques jours d’avance le Jour de l’An chinois, et l’entrée dans l’année astrologique du lapin. A cette occasion notre sinophile a invité au Sénat l’ambassadeur de Chine à Paris, et lui a offert un exemplaire du livre qu’il vient de co-écrire avec sa femme, Ce que la Chine nous a appris. L’ouvrage, explique Jean-Pierre Raffarin à nos confrères du Parisien sera d’abord publié dans l’Empire du milieu, avant de l’être dans l’Hexagone : « C’est une question de courtoisie. On parle d’abord la langue de ceux auxquels on s’adresse. » L’histoire ne dit pas si la raffarinade c’est du chinois…

Flandre et Palestine : même combat !

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Je le concède bien volontiers : il est quelque peu téméraire de mélanger dans une même marmite le houmous palestinien et la carbonade flamande pour mitonner une soupe analytique pouvant se révéler gravement indigeste. Pourtant, en considérant l’évolution, ces derniers mois, de la « question belge » et du processus de paix israélo-palestinien il est tentant d’établir un parallèle entre deux les deux situations.

Première similitude : dans les deux cas, on constate un blocage des discussions entre les parties concernées. En Belgique, on en est à plus de deux cents jours de palabres entre Flamands et Francophones pour constituer un gouvernement fédéral. Le dernier « conciliateur » nommé par le roi, le socialiste flamand Johan Van de Lanotte vient de jeter l’éponge, sa mission se heurtant aux exigences de plus en plus exorbitantes des indépendantistes de Flandre. Interrompues depuis l’opération « Plomb durci » à Gaza, les négociations directes entre Israéliens et Palestiniens n’ont pas repris, en dépit des efforts de Washington et du Quartet (ONU, Russie, UE, Etats-Unis).

Deuxième similitude : ce blocage apparent n’empêche pas l’évolution de la situation sur le terrain et dans les esprits. En Belgique, l’homme fort de la Flandre, le nationaliste Bart De Wever s’est servi des négociations post-électorales pour pratiquer auprès de ses concitoyens, la pédagogie par le fait : en mettant toujours plus haut la barre des revendications flamandes, il acculait les Francophones à dire « non » à des exigences qui, en fait, signaient l’arrêt de mort de la Belgique fédérale. Comme il n’y a plus rien à négocier, le « plan B », c’est-à-dire la mise en marche d’un processus de scission du royaume va s’imposer de lui-même…

En Israël-Palestine, l’impasse diplomatique n’empêche pas Mahmoud Abbas et Salem Fayyad de construire une structure étatique pierre par pierre, avec l’aide financière de l’Europe et l’encouragement, tacite mais bien réel, du gouvernement israélien. Ce qu’ont révélé les fameux « Palestine papers » au grand-public – c’était déjà bien connu des spécialistes – ce sont les liens d’intimité qui existent entre les négociateurs, et cela quel que soit le parti israélien au pouvoir. Saëb Erekat, chef des négociateurs palestiniens et l’ancien conseiller diplomatique d’Ariel Sharon Dov Weisglass ne fréquentent pas seulement le même tailleur londonien, ils ont en commun quelques convictions qu’il leur est difficile de faire passer brut de décoffrage auprès de leurs mandants. Saëb Erekat, par exemple est un supporter acharné de la « coopération sécuritaire » entre Israël et l’Autorité palestinienne, qui a permis, sans être trop regardant sur les méthodes[1. le général américain Keith Dayton, chargé de la coordination sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne ne tarit pas d’éloge sur l’efficacité des services de sécurité palestiniens en charge de la lutte contre le terrorisme, à ce bémol près que leur usage immodéré de la torture suscite l’énervement de quelques ONG…], de démanteler l’organisation du Hamas en Cisjordanie. Et même plus que cela : au vu de ce qui se passe au Liban, ce même Erekat ne serait pas opposé à ce que la sécurité du futur Etat palestinien soit, d’une manière ou d’une autre, garantie par Israël, car le « frère » syrien a de grandes dents… Ni Erekat, ni Weisglass (ou ses successeurs au bureau de Netanyahou) ne sont dupes de la propagande déversée de par le monde par leur propre camp. Lorsqu’un sondage effectué par une institution indépendante (c’est à dire ni israélienne, ni palestinienne) auprès de la population arabe de Jérusalem-Est révèle que, dans le cas de la proclamation d’un Etat palestinien, 39% des personnes interrogées souhaiteraient rester sous administration israélienne, 30 % sous administration palestinienne, tandis que 30 % refusent de répondre, les choses deviennent plus compliquées…

Ce que souhaitent in petto les dirigeants palestiniens, c’est que leur futur Etat reste arrimé à l’économie israélienne, ce qui leur garantirait le maintien d’un niveau de vie de la population propre à leur éviter les mésaventures récentes de Ben Ali et Moubarak… Peu importent alors les dogmes frontaliers, hiérosolymitains, du droit au retour des réfugiés. Peu importe, pour les « réalistes » de la droite israélienne, le sort des implantations messianiques au cœur de la Judée et de la Samarie. Nous sommes d’accord sur presque tout, parce que nos intérêts convergent, mais nous sommes paralysés par un corset langagier – droit imprescriptible, capitale éternelle unifiée, et autres mantras indéfiniment ressassés : tel est le dilemme auquel sont confrontés Mahmoud Abbas et Benyamin Netanyahou ainsi que leurs négociateurs officiels et officieux.

Dans le cas belge comme dans celui du conflit israélo-palestinien tout le problème est de sortir du paradigme qui place la « communauté internationale » dans la position du juge suprême en matière de création d’Etats nouveaux. Le modèle « Congrès de Vienne », modifié « Traité de Versailles » et « accords de Potsdam » est encore dominant dans le fonctionnement de la diplomatie internationale. Ce modèle a encore été appliqué dans le démembrement étatique de l’ex-Yougoslavie. Dans ce contexte, nul Etat n’a le droit de naître hors du cadre fixé par les compromis entre les grandes puissances. La volonté rigide affichée par ces dernières à faire appliquer le « droit international » dans la résolution du contentieux territorial entre Israël et les Palestiniens est aujourd’hui le principal blocage à la réussite de la formule « deux Etats pour deux peuples ».

Les Flamands ont été prévenus à maintes reprises que l’Union européenne n’est pas du tout, mais alors pas du tout, favorable à la scission de la Belgique. On brandit même la menace d’un départ de Bruxelles des institutions de l’UE. L’éclatement de la Belgique mettrait trop cruellement en lumière l’échec du projet européiste d’emmener le Vieux continent dans les verts pâturages de l’ère post-nationale…

Alors que reste-t-il à ces peuples qui veulent entrer dans le club des Etats-nations en dépit des obstacles mis sur leur chemin par les cadors de la « communauté internationale » ? Quand on n’est pas le plus fort, il faut être le plus malin, et faire en sorte que, petit à petit, la situation sur le terrain évolue de telle manière qu’il n’y ait plus d’autre solution que de s’en accommoder.

Fume et tais-toi !

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Amis fumeurs, réjouissez-vous : vous allez pouvoir vous adonner à nouveau à votre plaisir coupable dans les lieux publics. A la seule condition que vous fumiez sur des affiches d’exposition ou de cinéma, sur des timbres ou sur des photos. Les socialistes de l’Assemblée viennent de déposer une proposition de loi concernant « le sort des œuvres artistiques dans la loi Evin », en clair, ils exigent que les cigarettes de Malraux ou la pipe de Jacques Tati puissent rester en l’état et qu’on en finisse avec les retouches sauvages constatées ces dernières années.

Les socialistes ont pris le soin quand même d’expliquer qu’il n’était pas dans leur intention « d’affaiblir la politique de santé publique contre le tabac ». Touché au cœur, le gouvernement s’est engagé à publier dans les semaines à venir une circulaire qui précisera que « les œuvres artistiques n’entrent pas dans le champ de la loi Evin ».

Les fumeurs frigorifiés des trottoirs eux, patienteront toujours. Qu’ils se rassurent la Mairie de Paris va leur affecter dès ce printemps des bataillons subventionnés de mimes et de clowns de rue pour qu’ils fassent moins de bruit devant les bistrots et les restaurants et arrêtent de gêner les riverains quand ils fument dehors à des heures indues.

C’est là, au contraire, un exemple d’entrée du « champ artistique » dans la loi Evin qui mériterait illico une circulaire d’interdiction…

À Tunis, on apprend vite

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La Tunisie a chassé la Côte d’Ivoire des « Unes » et doit désormais subir à son tour la loi d’airain des médias : rien n’est plus vieux que le sujet du JT d’hier. Dommage. Ce qui se passe en ce moment en Tunisie est certes moins dramatique que les évènements d’Egypte mais non moins important vu l’originalité du processus tunisien et son caractère exemplaire de modèle possible de transition démocratique,.

Sur le terrain donc, ces derniers jours, c’est la contestation sociale qui prend la place de la révolte politique. Le pain a remplacé la liberté comme mot d’ordre numéro un dans les cortèges de Tunis. Pas un mot non plus sur l’Amérique et encore moins sur qui vous savez. Et ce qui est encore plus intéressant, les nouvelles en provenance d’Egypte servent de leçon au jour le jour, exposant les dangers à éviter et les écueils à contourner. L’édito du quotidien tunisien La Presse[1. Dont le fondateur, Henri Smadja, a aussi créé Combat.], est dans ce sens fort révélateur et mérite d’être très largement cité :

« Au sortir d’un système politique fermé où un parti dominant totalement la scène exerçait son hégémonie sur tout et tous, au nom d’une « démocratie consensuelle » adossée à des urnes bourrées, la Tunisie s’apprête à bâtir un nouvel édifice de représentation démocratique digne de cette République dont on se réclame depuis maintenant plus de 53 ans. 
Les Tunisiens l’ont montré à l’occasion de cet héroïque soulèvement populaire, la démocratie — la vraie — se conjugue au pluriel, à travers un débat contradictoire et des expressions diversifiées dont les vues et les programmes sont pesés et confrontés à l’aune de l’intérêt général et de l’avenir du pays.
Mais par-delà le légitime débat à propos du choix qui devra s’imposer entre système présidentiel et régime parlementaire ou entre modes de scrutin proportionnel et majoritaire, les citoyens et la nouvelle classe politique qui émerge de jour en jour se doivent d’approfondir la réflexion sur les différentes options qui se présentent.
Certains parlent déjà de dix-neuf partis sur la scène, les uns légalisés, d’autres en voie de l’être, et on en oublie sûrement. C’est une formidable profusion de visions du monde qui ne manquera pas d’enrichir le débat, mais qui par là même risque de troubler le citoyen et de désorienter l’électeur. Quel que soit le régime et quel que soit le mode de scrutin. Sachant que, comme tout le monde sait, le parlementarisme et la proportionnelle accentuent et encouragent le morcellement de l’échiquier politique.
Les citoyens, et notamment cette jeunesse qui vient de s’illustrer vaillamment par une conscience politique jusque-là insoupçonnée, vont devoir s’informer sur chaque courant et chaque programme, tout en étudiant les différents types de régime et tous les modes de scrutin possibles.
Cet apprentissage est le b.a.-ba de toute démocratie en construction, car la souveraineté populaire exige que le choix des citoyens soit fait en toute conscience. Même si l’émiettement de la scène politique, qui complique la donne et fragilise toute éventuelle majorité de gouvernement, gagnerait à être atténué par des regroupements en fronts, coalitions ou cartels.
Le peuple tunisien vient de se débarrasser du pouvoir personnel et de la dictature au profit d’une démocratie républicaine appelée à incarner le pouvoir en son nom. Il est essentiel de pousser la réflexion et de l’élargir pour doter le nouveau régime en construction de toutes les vertus et qualités voulues. Afin que la liberté, la démocratie et la justice soient à jamais la règle. Sans risque de dérapage. »

C’est dur à encaisser, mais on est bien obligé de constater que, depuis le 14 janvier, la presse tunisienne est souvent meilleure que la française…

La mélancolie de l’astronaute

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Il y a vingt-cinq ans, la navette Challenger explosait. Le 28 janvier 1986 pour être précis. Assez étrangement, je me souviens de la mélancolie, bien plus que de la sidération, qui s’empara de moi à la vue des images du vaisseau blanc se désintégrant dans le ciel impitoyablement bleu à la pureté mallarméenne et de toute une nation assistant en direct à l’événement en « mordant au citron d’or de l’idéal amer ».

En matière de rêve spatial, je suis totalement dépourvu de conscience politique et je reste l’enfant amoureux des récits de Jules Verne et l’adolescent goûtant aux charmes doux-amers des Chroniques martiennes de Bradbury. Je me souviens très bien du visage de Reagan, les yeux au ciel, comprenant soudain ce qui se passait. Je me souviens aussi qu’il y avait une institutrice à bord de Challenger. Cela m’avait marqué parce que c’était ma première année d’enseignement. J’ai eu le deuil américain, ce jour-là, alors que Reagan franchement, ce n’était vraiment pas mon genre de beauté. Entre sa politique économique et son financement des contras au Nicaragua alors que j’avais des copains du CSN qui partaient comme volontaires couper de la canne à sucre pour aider les sandinistes, Reagan, c’était même l’incarnation du mal. Mais là, j’avais l’impression que son malheur était le mien, et puis, par extension, celui de toute l’humanité. J’ai ressenti d’ailleurs la même chose le 11 Septembre. Ce n’est pas seulement dû à cette surprenante faculté étatsunienne qui sait rendre instantanément cinématographique le réel et donner l’impression, si juste finalement, que la catastrophe est toujours plus catastrophique que ne l’aurait imaginé le plus pervers des scénaristes.

Non, il s’agissait juste, pour Challenger comme pour le 11 Septembre, de l’impression de perdre quelque chose en route, quelque chose qui m’appartenait mais qui appartenait aussi à tous les autres. On comprend exactement, dans ces moments-là, la princesse Bibesco quand elle affirmait : « La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière. »

L’explosion de Challenger, c’est mon deuil personnel de la conquête spatiale qui fut la grande affaire de mon enfance, avec peut-être ce qui se cachait sous les jupes des filles. Je ne suis pas dupe, je sais très bien que l’espace (pas les filles), ce fut aussi une féroce concurrence géopolitique. Et c’est quand même toujours avec un certain plaisir que je me dis que si les USA ont fini par gagner le match en 1969 avec le premier pas sur la Lune, c’est tout de même l’URSS qui avait ouvert le score avec le Spoutnik en 1957. Elle menait d’ailleurs encore à la mi-temps avec Gagarine, premier homme dans l’espace en 1961 et même avec la première femme en 1963, la trop oubliée Valentina Terechkova qui n’a pas, à ma connaissance, de collèges à son nom dans les banlieues rouges contrairement à son homologue masculin.

Pourtant, au bout du compte, en la matière, la victoire de chaque camp m’enchantait et il en était de même pour mon père qui me racontait avec la même émotion le premier bip du spoutnik entendu à la radio et la descente de l’échelle par Armstrong, douze ans plus tard, qu’il avait regardée dans un bistrot de Rouen, une nuit d’été, sur un téléviseur mal réglé.

La conquête spatiale, désormais, ne fait plus partie de nos rêves. Enfant, des magasines trop optimistes me promettaient des week-ends sur la lune pour 1980 et des grandes vacances sur Mars pour l’an 2000. Les romanciers de science-fiction, même les plus foutraques comme ceux du Fleuve Noir, ou bien les cinéastes m’annonçaient la même chose. Ils se sont trompés et je leur en veux un peu, d’autant plus qu’ils avaient plutôt bien anticipé, hélas, nos années 10 en matière de problèmes écologiques aggravés par la surpopulation comme dans Soleil vert ou le totalitarisme soft panoptique et médicalisé comme dans THX 1138.

Il apparaît de plus en plus nettement, depuis Challenger, que l’espace n’est plus notre affaire, que cosmonaute (pour les Russes), astronaute (pour les Américains) ; spationaute (pour les Français) et même taïkonaute (pour les Chinois) ne sont plus des métiers qui font rêver les enfants perdus dans l’exploration cyberautiste d’un virtuel de plus en plus envahissant.

Je ne ferai donc jamais ce Voyage dans les Etats et Empires de la Lune dont rêvait mon cher Cyrano dès 1657 (tiens, quatre siècles pile avant Spoutnik.) Et je suis condamné, semble-t-il, à passer le reste de mon âge sur une planète de plus en plus déplaisante, cloué au sol comme un Prométhée au chômage. Ou, pour dire les choses autrement :

« Ma seule étoile est morte et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la mélancolie. »

Les CRS en grève : que fait le peuple ?

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Rien ne va plus dans les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) : ces policiers chargés du maintien de l’ordre public se révoltent contre les projets du ministère de l’Intérieur de dissoudre un certain nombre d’unités, notamment à Marseille et à Lyon. Dans la cité phocéenne, une centaine d’entre eux ont entamé une grève de la faim, et ils ont reçu le soutien de leurs collègues répartis sur l’ensemble du territoire.

Autant dire qu’aujourd’hui, un mouvement revendicatif assorti de manifestations de rue pour faire plier le gouvernement sur n’importe quel sujet ne trouverait pas en face de lui de bataillons bleus suffisamment motivés pour dissuader les gens concernés d’aller mettre le souk dans les ministères ou les préfectures. Si rien de tel ne se produit ce sera, hélas, la preuve par le fait que ces réductions d’effectifs sont bel et bien justifiées.

Producteurs de lait, éleveurs de porcs, pécheurs du Guilvinec, CGT du livre, dockers de Marseille, faites un effort ! Il y va de l’emploi de vos camarades casqués !

Tunisie, Egypte : Bachir el Assad a sa petite idée…

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Dans un entretien accordé par le président syrien au Wall Street Journal, Bachir el Assad livre ses réflexions sur la situation dans la région suite aux évènements en Tunisie et en Egypte. La lecture de ses propos n’est pas seulement fascinante mais aussi importante pour comprendre les courants de fond qui agitent le monde arabe -ainsi que l’Iran et la Turquie. L’échange est particulièrement révélateur

WSJ : En tant que président de la Syrie, quelle est votre vision des évènements en Tunisie, en Egypte en Algérie et en Jordanie ? Comment voyez-vous les changements dans la région et quelles en seraient les éventuelles répercussions en Syrie ?

Bachir el Assad: [..] Je ne parle pas ici au nom des Tunisiens ou des Egyptiens. Je parle au nom des Syriens [..]. Nous sommes dans des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable. Pourquoi ? Parce qu’il faut être proche des croyances du peuple. C’est un point essentiel. Quand il y a une divergence entre la politique menée et les croyances et intérêts du peuple, un fossé se crée et cela génère des perturbations. Car les gens ne vivent pas qu’en fonction de leurs intérêts matériels, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si vous ne comprenez pas la dimension idéologique de la région, vous ne pouvez pas comprendre ce qui est en train de se passer[1. WSJ: As the president of Syria, how do you see what is happening in Tunisia, Egypt, Algeria, and Jordan? How do you see the region changing and eventually, what does that mean for Syria itself?
Assad : It is about another important issue. I am not talking here on behalf of the Tunisians or the Egyptians. I am talking on behalf of the Syrians. It is something we always adopt. We have more difficult circumstances than most of the Arab countries but in spite of that Syria is stable. Why? Because you have to be very closely linked to the beliefs of the people. This is the core issue. When there is divergence between your policy and the people’s beliefs and interests, you will have this vacuum that creates disturbance. So people do not only live on interests; they also live on beliefs, especially in very ideological areas. Unless you understand the ideological aspect of the region, you cannot understand what is happening.
].

Quels sont donc ces “croyances” du peuple ? Quelle est cette « idéologie » régioniale qui est, selon Assad, la clé de la survie des régimes ? Quelle est la différence entre la Syrie et les pays comme la Tunisie, l’Egypte, le Yémen ou la Jordanie ? Si on avance par élimination on peut tout de suite exclure, cela va sans dire, les libertés démocratiques, mais aussi l’Islam : la Syrie est un Etat laïque et les Frères musulmans locaux ont été méthodiquement exterminés par le père de l’actuel président en 1982. Ce n’est pas non plus la situation économique : le PIB égyptien est supérieur à celui de la Syrie (5%-10% de différence) ou de la Jordanie. En fait, la seule différence entre la Syrie et ses voisins est son hostilité viscérale aux Etats-Unis et à Israël.

Cette analyse, juste et profonde, du président syrien jette une lumière nouvelle sur la situation dans la région. Peu importe si l’Egypte a fait des progrès énormes grâce à l’aide américaine, et si elle a récupéré les territoires occupés par Israël jusqu’au dernier millimètre carré : le rejet est idéologique et n’a rien à voir avec tel ou tel contentieux réel.

Voilà donc la politique qui sera adoptée par les Frères musulmans s’ils arrivaient au pouvoir au Caire : plus de relations avec Israël, plus de relations avec les Etats-Unis. Les problèmes profonds de l’Egypte sont tellement compliqués que personne, quelle que soit la longueur de sa barbe, ne pourra les résoudre rapidement. Mais le président syrien nous dit que ce n’est même pas la peine d’essayer. Il nous dit que ventre creux a une ouïe sélective et, plutôt que de le remplir, il suffit de murmurer les formules magiques qui détournent la colère.