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Les « absences » de Jacques Chirac

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Le 7 mars prochain doit s’ouvrir au Tribunal de Grande Instance de Paris une audience correctionnelle qui devrait durer cinq semaines. L’un des prévenus s’appelle Jacques Chirac ; il lui est notamment reproché la mise en place d’emplois fictifs à Paris. Avant même le début du procès, les grandes manœuvres ont commencé. Petite lapalissade en passant : les procès médiatiques ne se jouent pas seulement dans les prétoires mais aussi et surtout dans les médias.

Dans un premier temps, la défense a imaginé que l’instance serait plus tranquille si la victime des agissements présumés ne se présentait pas. Un protocole d’accord a donc été négocié avec la Ville de Paris au terme duquel, en contrepartie du paiement de la somme de 2,2 millions d’euros par Jacques Chirac (gracieusement sponsorisé pour partie par l’UMP), elle se désistait de sa constitution de partie civile. Bref pour parler clair, la Ville de Paris pratiquera la politique de la chaise vide.

Consciente sans doute qu’il serait impossible d’obtenir la même chose du Parquet ou du Tribunal, (nous ne sommes hélas pas au Liban!) la défense n’a d’autre choix, pour atteindre l’objectif du non-procès, que de tabler sur l’absence du principal intéressé.

Seulement cette stratégie se heurte à deux obstacles. Le premier est que Chirac a déclaré de façon constante qu’il souhaitait faire face à ses juges et le second, plus contraignant sans doute, est l’obligation faite au prévenu par le Code de procédure pénale de comparaitre personnellement.

Sans entrer dans les subtilités juridiques en la matière, disons qu’il est difficilement envisageable que le prévenu ne soit pas présent. Sans compter que cela ne serait guère apprécié des magistrats composant le Tribunal. Au final, pour se faire porter pâle, il faut avoir une excuse sérieuse, objective et non discutable, qui est le plus souvent de nature médicale.

C’est là qu’intervient l’offensive médiatique. Dans le JDD, l’opinion publique est préparée à une éventuelle inaptitude de Jacques Chirac. Le titre choisi, « Une grande lucidité…. et des absences », relate des anecdotes récentes sur le comportement de l’ancien Président. En creux se dessinent les contours de son état de santé.

Evidemment on sent une gêne à faire valoir que le Président aurait perdu la tête d’où un article alternant, selon les interlocuteurs, la description d’un homme tantôt concentré, présent, tantôt erratique. En somme, l’ancien Président est malade mais en pleine forme. Ou l’inverse.

L’important est d’instiller le doute et l’article y réussit à merveille par la narration d’une histoire assassine: Jacques Chirac assistant à un concert de piano et violon avec Anne-Sophie Mutter, grommelant, se levant de façon inopportune et demandant tout à trac et à haute voix « qui est cette Madame Moutarde ? ».

Face à l’impossibilité de réprimer un fou-rire, cet épisode s’imprime dans le cerveau du lecteur. Au mieux, le Président est atteint du syndrome du professeur Tournesol, au pire il est en train de régresser vers une enfance marquée par le Cluédo et son colonel Moutarde ?

Le Président Pauthe qui aura à connaitre de l’affaire est saisi d’effroi. Et si à l’audience le plus célèbre des prévenus le prenait à partie en lui demandant : « qui est ce Pol-Pot ? ».
Une première pierre a été ainsi lancée dans le jardin de la Justice. Car un simple doute, le jour de l’audience, sur l’état de santé de l’ancien Président pourrait susciter une mesure d’expertise et un renvoi…

Un deuxième pierre (eu égard à l’imagination foisonnante de la défense, je n’ose pas parler pas de « seconde ») a été projetée ce lundi matin par Me Jean Veil, réclamant l’ajournement sine die du procès au prétexte de la contestation par un tiers de la paix des braves conclue entre Jacques Chirac et Bertrand Delanoë. Laquelle pierre a fait aussitôt plouf : l’audience s’ouvrira bien le 7 mars.

Tout cela sera-t-il suffisant pour tuer le procès ? Je n’en mettrais pas ma main au feu. J’attends toujours l’arme fatale : poignard, poison ou chandelier ?
L’opération Cluédo vient de commencer.

Mariage homo : de quel droit ?

Les associations d’homosexuels ont donc feint, comme l’on pouvait s’y attendre, d’être « déçues » par la décision du Conseil constitutionnel du 28 janvier 2011 constatant que la Constitution française n’impose nullement d’ouvrir la possibilité de se marier à deux individus du même sexe. Nulle personne sensée n’avait pourtant imaginé que l’institution de la rue Montpensier, que l’on dit composée de « Sages », allait se mettre soudain à faire divaguer la Constitution, comme le fait souvent la Cour européenne des droits de l’homme en livrant de la Convention du même nom des interprétations pour le moins constructives et fantaisistes. Il se trouve d’ailleurs que la Constitution française est absolument muette sur le mariage et que son article 34 se borne à renvoyer à la loi le soin de « fixer les règles concernant l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux et les libéralités ».

Mais les avocats des deux lesbiennes requérantes et des associations qui les soutiennent y sont évidemment allées de l’éternelle rhétorique victimaire utilisée par toutes les militances catégorielles pour demander au Conseil de mettre un terme à l’odieuse discrimination dont seraient victimes les homosexuels du fait d’une législation civile attentatoire au principe constitutionnel d’égalité des citoyens devant la loi.

Seulement, la question juridique n’est, en l’occurrence, pas du tout celle-là. La loi française, en effet, ne prive pas une catégorie de personnes de l’accès à un « droit » qu’elle aurait créé. Il se trouve que le mariage n’a jamais été conçu autrement qu’entre un homme et une femme, seuls capables d’engendrer, et qu’il ne se définit donc pas en dehors d’une relation hétérosexuelle. Il est exclusivement la consécration institutionnelle de celle-ci. Ce que résumait Renaud dans une jolie chanson : « Même si j’étais pédé comme un phoque, je n’serais jamais en cloque. »

Le monopole hétérosexuel du mariage n’est donc pas le fruit d’une législation arbitraire, discriminatoire et « hétérocentriste », il est tout simplement sa définition même, de telle sorte que Jacques Chirac n’avait souffert d’aucune « absence » en parlant de « parodie de mariage ». Il ne peut s’agir que de cela, en effet, et les images du fameux « mariage de Bègles », évoquant celui de Thierry Le Luron et de Coluche, semblaient sorties de ces peintures haïtiennes représentant les mariages burlesques des carnavals antillais.

La loi française n’est donc pas discriminatoire, le traitement différent de situations différentes n’étant évidemment pas prohibé par le principe d’égalité, sauf à prétendre aussi abroger la condition d’âge nubile, autrefois fixée à la puberté et aujourd’hui à la majorité. Ce que veulent les militants homosexuels, c’est tout simplement faire changer le sens même du terme de mariage pour lui faire dire ce qu’il n’a jamais pu vouloir dire.

La question fondamentale est donc celle du sens et de la fonction du droit dans une société. Sans doute le droit sait-il depuis longtemps créer des fictions dont l’adoption est l’exemple type, mais il s’efforce toujours de les rendre vraisemblables et de ne pas s’écarter de la réalité possible. Faut-il aller toujours plus loin dans l’artificialisme en satisfaisant toujours plus de revendications aberrantes au nom d’un prétendu « progrès » et de la reconnaissance de droits illimités ou refuser rationnellement l’institutionnalisation de ce qui n’est tout simplement pas vraisemblable ?

Dans un article du 3 juillet 2010 consacré aux passions de certains individus pour leurs animaux domestiques, le journal Marianne faisait part du mariage d’un individu humain de sexe masculin avec sa chatte prénommée Cécilia. L’on sait, en effet, que des juristes anglo-saxons s’interrogent sur les moyens de léguer un héritage à un animal tandis que le mouvement de l’écologie profonde réclame, derrière l’américain Peter Singer, la rédaction d’une Déclaration universelle des droits des grands singes. Le Traité de Lisbonne a amorcé un pas en ce sens en stipulant que « l’Union et les États-membres tiennent pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles ». Il y a fort à parier que les militants de la libération animale ne s’arrêteront pas là, d’autant que certaines légendes racontent que les singes seraient capables d’élever, à défaut d’éduquer, un enfant humain.

Nul doute qu’après la décision du Conseil constitutionnel, les associations d’homosexuels reprendront leur harcèlement en direction du législateur, tout comme le lobby mortifère du « droit de mourir dans la dignité » qui reprend sans relâche sa « lutte » après chaque refus essuyé. Dans son livre intitulé Quand les minorités font la loi (« Les voies du droit », PUF, 2002), la juriste canadienne Andrée Lajoie a montré comment la tyrannie des minorités s’exerçait complémentairement dans les prétoires et les hémicycles. On s’en remet donc désormais au politique non sans avoir d’abord paradoxalement obtenu de celui-ci qu’il interdise le débat démocratique en incriminant pénalement les arguments adverses qualifiés de sexistes, homophobes, handiphobes ou autres. Le débat politique avec les « Khmers roses » (François Devoucoux de Buysson, éditions Blanche, 2003) a donc toutes les chances de se transformer en monologue agressif et sectaire.

TF1, France 2 : la Corrèze plutôt que Suez…

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L’audience des JT de 20h est en nette baisse depuis la rentrée 2011. Depuis le 3 janvier, David Pujadas reste sous la barre des 20 % tandis sa rivale Laurence Ferrari n’arrive plus à dépasser le seuil des 28 %.

Chez TF1 on pointe les Tunisiens : leur révolution – comme d’ailleurs l’actualité internationale en général – n’intéresse pas le public, et on imagine bien que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman obligés d’ouvrir leur JT avec des images du Caire ou de Suez. En fait, c’est encore pire : ce genre d’info rebute les téléspectateurs de TF1. Selon Le Point « La chaîne a été, en outre, bombardée d’e-mails racistes liés à la révolution tunisienne »… On imagine que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman condamnés a ouvrir leurs JT avec des images du Caire ou de Suez.

Mais chez TF1 on ne perd pas espoir et on table sur le retour de la neige, phénomène fédérateur s’il en est dans l’Hexagone. Finalement, contrairement à ce qu’on leur reproche, les Français voudraient bien qu’on balaie devant leur porte…

Ce qu’aimer veut taire

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Dans Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon écrit ce qu’aimer veut dire à un aimé et à un père. Un père dont cet aimé a enseigné dans sa « véridiction » à mieux déchiffrer l’amour, qui est, pour un fils, toujours si ardu à lire. Cela, Mathieu Lindon l’écrit comme aimer veut dire. L’aimé – qui n’est point amant, mais ami bouleversant – se nomme Michel Foucault. Le père, Jérôme Lindon. C’est à eux deux, d’abord, qu’aimer ici veut dire – du dire d’aimer, qui est toujours à hauteur de mort. Autour de ces deux figures centrales, c’est à d’autres encore qu’aimer s’adresse – Hervé Guibert, Rachid O., Corentin, par exemple. Au lecteur enfin, car qui aime veut faire aimer les aimés. Fidèlement, Mathieu Lindon ouvre avec prodigalité, comme elle lui fut ouverte, la porte de l’appartement de Michel Foucault, lieu de joie et de métamorphose, lieu de la jeunesse sans âge. Cet appartement constitue dans le roman une sorte de double comique de son propriétaire. Non content de louer la bonté, la délicatesse, l’attention, l’élégance, la discrétion et la noblesse de Michel Foucault, Lindon va jusqu’à louer son appartement. Il compose un précieux précis de gratitude.

J’ai d’importantes réserves à l’égard de l’autofiction, en particulier quand la part de l’imagination et des distorsions créatrices y semble faible. Cette pratique me semble condamnée à falsifier, à envenimer les rapports de celui qui en use avec les êtres qui lui sont intimes, à réduire la liberté de ces rapports. À cela s’ajoute le danger évident du narcissisme. Ces réserves sont à la fois d’ordre éthique et esthétique. Dans Ce qu’aimer veut dire, cependant, l’écrivain prend le plus souvent le dessus sur l’auto-feinteur (fiction vient de fingere et mérite donc d’y retourner). Par amour de la vérité précisément, Lindon ne peut être qu’étranger au registre de la transparence et de la transparution littérale. Ceux qui s’adonnent au démon de la transparence s’exposent surtout à rencontrer toujours le même inconvénient : avec eux, la vérité est mal biaisée. Lindon, au contraire, connaît l’art vrai du biais. Il sait aussi ce qu’aimer veut taire.

J’ai traversé Ce qu’aimer veut dire comme une haute futaie. Lisant les cent premières et les cent dernières pages, j’étais dans les arbres, c’est-à-dire dans la joie, emporté. Les cent pages du milieu m’ont semblé comporter parfois quelques longueurs (trop de drogues, trop d’amants !). Écrivant cela, je suis certain de croiser demain un ami au goût très sûr qui m’affirmera qu’il n’a aimé, quant à lui, que ces pages-là.

Littérature nomme le point où se déploient simultanément et inextricablement deux voyages dans le temps : celui dans la temporalité du récit et le voyage du lecteur dans le temps de sa propre existence, différent à chaque lecture, ouvrant des voies de hasard, répondant à de lointains échos. Cette expérience constitue le cœur de la jouissance de la lecture. Lisant Ce qu’aimer veut dire, j’ai été visité par des réminiscences de l’époque – il y a quinze ans – où j’ai lu le très beau Prince et Léonardours de Mathieu Lindon et où je me suis plongé avec admiration dans l’œuvre d’Hervé Guibert. Je sais que ces livres m’étaient des cabanes dans les arbres, des lieux habitables.

Chez Lindon comme chez Guibert, j’aime la grande liberté de la construction, des enchaînements vifs, joyeux, inopinés. Dans Ce qu’aimer veut dire, les digressions sur Flaubert, sur Willa Cather, sur Becket, sur Stifter et les éloges de la bonté. J’aime la joie des maladresses burlesques du langage, le fil en aiguille heureux de l’écriture, les pieds dans le tapis, l’humour rocambolesque des longues phrases étirées, sinueuses, aventurées. La causalité enfin conçue pour ce qu’elle est : une très longue blague.

Ce qu'aimer veut dire - Prix Médicis 2011

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Zéro commandement au Sinaï

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Tandis qu’au Caire, à Suez et à Alexandrie c’est l’insurrection, dans la péninsule du Sinaï c’est carrément la guerre. Les Bédouins du Sinaï sont entrés dans la danse avec des armes à feu qu’ils n’hésitent pas à utiliser contre la police et la gendarmerie (depuis les accords de paix de 1979 avec Israël, les Egyptiens n’ont pas le droit d’y déployer de troupes régulières). Laissant les pierres et autres cocktails Molotov aux « femmelettes » des grandes villes, les braves des tribus Tarabine, Rashaida et Sawarqa préfèrent exprimer leur mécontentement avec des AK-47 et des RPG-7.

La majeure partie du Sinaï est depuis une trentaine d’années une sorte de no man’s land, Le Caire ne se préoccupant que des zones littorales touristiques et des frontières avec Israël et l’Emirat de Gaza. Les plaines et surtout la haute montagne sont contrôlées par les tribus. Sans sentiment d’appartenance nationale – ce qui est très compréhensible vu leur histoire et leur statut de citoyens de seconde zone – ils profitent du chaos géostratégique pour trafiquer tout azimut: prostituées est-européennes, refugiés soudanais et drogues vers Israël, divers produits de consommation vers Gaza.

Or, depuis quelques années les réseaux bédouins sont infiltrés par Al-Qaïda et travaillent avec l’Iran et le Hezbollah. Passer une jeune fille ukrainienne ou un spécialiste libanais en voitures piégées requiert grosso modo les mêmes compétences. Nulle part ailleurs l’échec du régime et la désintégration de l’Etat n’est plus clair que dans cette zone qui, depuis une semaine, ne fait plus réellement partie de l’Egypte.

Moubarak, c’est déjà fini

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Dans la crise égyptienne, deux acteurs principaux s’observent en chiens de faïence : les Frères musulmans (et plus généralement l’islam politique égyptien) et l’armée. Le dénouement de la crise et l’avenir du pays dépendront de leur rapport de force. Moubarak lui-même est probablement condamné et devra sans doute renoncer à transmettre le pouvoir à son fils Gamal. Reste à savoir comment les militaires joueront la transition sans mettre en péril les principales orientations stratégiques de l’Egypte, et notamment l’alliance avec les Etats-Unis. Cet objectif n’est bien évidemment pas compatible avec un gouvernement appuyé sur les Frères.

Ces « événements » qu’on ne sait toujours pas nommer se sont, dans un premier temps, résumés à un affrontement entre le gouvernement – représenté par la police – et « le peuple » -incarné par quelques centaines de milliers de manifestants. Pendant ce temps, les Frères musulmans – interdits mais tolérés – ont tourné autour de la piscine, testant la température, se demandant s’ils allaient se jeter à l’eau. Etait-ce le bon moment ? Fallait-il réveiller les réseaux et se lancer dans le combat ? Le dilemme est cruel, car la base s’agite et une trop longue retenue pourrait s’avérer dangereuse : en clair, ils pourraient rater le train. Mais s’ils se lancent et échouent, ils risquent de le payer très cher. Pour compliquer encore les choses, le mouvement actuel profite des divisions au sein du pouvoir mais l’entrée en lice des barbus et l’apparition de drapeaux verts risquent de souder les soutiens du régime.
Mais c’est l’évolution de l’armée qui constitue la principale inconnue. À première vue, on peut penser que plus les émeutes dureront, plus les Frères s’engagent dans la lutte et plus les militaires prendront la la main. Sauf que les choses sont sans doute plus compliquées.

Le lieu commun le mieux partagé est que l’armée égyptienne est un pilier solide du régime né en 1952 d’un coup d’Etat militaire. Cependant, ce constat doit être fortement nuancé car l’armée est loin d’être monolithique. Si le haut commandement, dont tous les dirigeants sont issus depuis soixante ans (Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak), entretient des liens très forts avec le régime, il est beaucoup plus difficile d’apprécier l’état d’esprit de la troupe, des sous-officiers et des officiers subalternes. Des indices significatifs laissent penser que l’islam politique exerce une influence importante au sein de la « base ».

Jusqu’à aujourd’hui, l’armée a répondu présent chaque fois que le régime était en difficulté. Ce fut le cas, par exemple, lors des émeutes de la faim, en janvier 1977. Ces manifestations, déclenchées par l’annulation des subventions sur les produits de base (politique dictée par le FMI et la Banque mondiale), avaient fait 800 morts. Contenues par l’armée, elles n’ont cessé qu’avec le retrait par le gouvernement des mesures contestées. Après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, en 1981, c’est également l’armée qui a assuré la passation du pouvoir au général Hosni Moubarak. Reste que l’attentat avait été perpétré par des militaires ralliés à l’islam radical : autant dire que les casernes ne sont pas imperméables à la subversion – et à la séduction – djihadiste.

Cinq ans plus tard, en 1986, l’armée a de nouveau sauvé le régime lorsque des membres des FCS (Forces centrales de Sécurité, l’équivalent des CRS) se sont mutinés. Créée en 1966 et réorganisée par Sadate en 1977 après les émeutes de la faim, cette unité avait pour mission principale d’éviter un affrontement direct entre la troupe et le peuple. Mais la conjugaison de revendications économiques liées à la maigreur des soldes et d’une infiltration islamiste notable a abouti à des manifestations violentes de militaires. L’étendue de la purge qui a suivi cette crise – 20 000 hommes renvoyés – donne une idée de la capacité des islamistes à noyauter les forces de l’ordre. Or, si les cadres des CRS – officiers et sous-officiers – sont recrutés et formés par la police, les hommes de troupe sont des conscrits rejetés par l’armée en raison de leur faible niveau d’étude. Voués à garantir l’ordre public et la sécurité du régime, tout en protégeant les militaires de toute tentation politique, les FCS constituent donc une armée de seconde zone, presqu’aussi importante numériquement que l’armée régulière (350 000 FCS contre 440 000 militaires). Pendant les années 1990, ensanglantées par la terreur islamiste, l’armée a donc joué un rôle mineur. Ses chefs ont simplement fait savoir qu’ils ne laisseraient pas la situation dégénérer. Du reste, le gouvernement a pris le soin de les mouiller dans la lutte contre les barbus puisque ce sont les tribunaux militaires qui ont eu à juger les auteurs d’actes terroristes.

Loin de la scène publique, dirigée par des chefs peu connus du grand public, l’armée est alors devenue un acteur économique. En effet, malgré la paix conclue en 1979, l’Egypte a tenté de maintenir un équilibre stratégique avec Israël, s’imposant une course aux armements fort coûteuse pour l’économie nationale. La solution imaginée par le pouvoir a été de confier à l’armée le soin de financer elle-même une partie de son budget. Depuis une trentaine d’années celle-ci est ainsi impliquée dans des secteurs d’activité aussi variés que l’immobilier, les machines agricoles et la production d’électricité.

L’extension du domaine de l’activité militaire vers l’économie s’est aussi accompagnée d’une séparation physique croissante entre la société militaire et la société civile. Plusieurs « villes militaires » (dont « Nasser city » au Caire) ont été construites pour offrir aux militaires de carrière des conditions de vie confortables et, en même temps, un prestige social élevé. Bénéficiant de lieux de villégiature dédiés à eux seuls et de tarifs préférentiels pour l’achat de voitures, les officiers sont devenus, de fait, des membres de la nomenclature.

Reste la question de la troupe. Forte de 440 000 officiers et hommes de troupe (0,5 % de la population), l’armée égyptienne recrute à peu près de 10 % de chaque classe d’âge. Mais malgré le grand nombre de jeunes diplômés au chômage, elle a du mal à attirer des conscrits possédant les compétences nécessaires à la manipulation des armes occidentales modernes. Les diplômés les plus brillants – qui ne sont pas très nombreux – préfèrent le secteur privé. Quant aux recrues d’origine modeste et n’ayant qu’une éducation basique, leur séjour sous le drapeau est une expérience pénible, ce qui rend difficile leur et identification à l’institution militaire. Enfin, les moins instruits sont envoyés aux FCS. Or ce sont eux qui se trouvent aujourd’hui en première ligne.

Personne ne peut prédire aujourd’hui ce que sera l’attitude des conscrits revêtus de la tenue bleu foncé des FCS ni de celle des leurs camarades plus éduqués qui ont endossé le treillis de l’armée de terre. Le régime égyptien peut certes compter sur une nomenklatura militaro-policière qui arrive à tirer son épingle du jeu malgré le bourbier économique, social et démographique dans lequel l’Egypte s’est enfoncée. Mais personne ne peut répondre de la troupe largement prolétarisée. Et les chefs en sont parfaitement conscients. Ainsi, le haut commandement militaire a-t-il déjà profité de la situation pour pousser son propre candidat à la succession, le général Omar Suleiman, chef des services de renseignement. Et si la situation continue à se dégrader, on ne saurait exclure que les officiers entrent dans le jeu pour exercer un pouvoir de transition. Au moment crucial, ils sauront faire la différence entre le destin du président et l’avenir du régime. Hosni Moubarak est déjà devenu un détail.

Dash is back

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Fondateur du roman noir moderne, Dashiell Hammett (1894-1961) est désormais considéré comme un grand écrivain à part entière. L’ensemble de ses nouvelles vient d’être enfin réuni en un seul volume sous le titre Coups de feu dans la nuit chez Omnibus dans des traductions souvent révisées et l’on y trouvera de surcroît une petite dizaine d’inédits. Elles parlent de la ville, de la nuit et des femmes fatales. Hammett, ce qui n’est pas si fréquent, était non seulement un écrivain admirable littérairement mais aussi humainement. Sa poésie noire, brutale et behavioriste a inventé les mots nécessaires pour dire les métamorphoses sauvages du capitalisme au moment de la crise de 29. Il était aussi un militant communiste courageux et un ivrogne d’élite qui avait gardé de son Sud natal une élégance de dandy et une courtoisie extrême : « L’image que je garde de mon père est celle d’un homme de la vieille école, le genre gentleman du Sud, le genre qui n’injurie personne à la légère » note sa fille Jo dans la biographie qu’elle lui a consacrée. Au moment du maccarthysme, Hammett n’a pas ouvert la bouche quitte à aller en taule malgré sa tuberculose.

L’Amérique, qui est loin d’être caricaturale, s’est quand même souvenue que Dash s’était engagé comme volontaire lors des deux guerres mondiales, en 18 et en 41, et elle l’a enterré à Arlington, le cimetière militaire réservé aux héros. La réédition de ces nouvelles, supervisée et préfacée par la spécialiste française de l’auteur, l’excellente Natalie Beunat, est un événement à ne pas manquer. Comme le remarquait, non sans ironie, le grand Jean-Patrick Manchette qui s’y connaissait en matière de littérature noire : « Si Hammett a été le meilleur des meilleurs, c’est peut-être aussi qu’il a l’air de penser (quoique membre du PC) qu’il n’y a aucun bon côté dans le monde, sauf dans le cœur de l’homme et de la femme qui disent non et qui boivent un coup parce que tout de même, c’est dur. »

Coups de feu dans la nuit: Intégrale des nouvelles

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Egypte : la main de Washington ?

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Les États-Unis sont-ils les instigateurs masqués des émeutes en Egypte ? C’est ce que insinue le Daily Telegraph d’aujourd’hui. Le quotidien anglais cite des notes obtenues par WikiLeaks et publiées vendredi par le journal norvégien Aftenposten, selon lesquelles le gouvernement américain a financé des organisations de propagande pour la démocratie en Égypte, et cela dès l’époque de George Bush Jr. Effectivement, USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international a consacré 66,5 millions de dollars en 2008 et 75 millions en 2009 pour soutenir des programmes égyptiens pour la promotion de ce qu’on appelle « bonne gouvernance »

Sauf qu’une lecture plus rigoureuse de ces notes laisse un peu sceptique. Il est vrai que l’ambassade américaine au Caire a financé des organisations comme l‘Alliance des mouvements de jeunesse et il n’est pas faux que certains activistes égyptiens ont parlé de 2011 comme d’une année de changement. Or, 2011 est une année électorale et le président Moubarak lui-même a maintes fois parlé de certaines reformes ncessaires à l’occasion de cette échéances. Les diplomates américains ont tout simplement fait leur boulot : créer de contacts avec tous les éléments de la société égyptienne. D’ici à les créditer d’une telle clairvoyance ou de telles manigances…

Il est aussi difficile d’imaginer que les Américains ont planifié dès décembre 2007 les événements actuels que de croire qu’ils se sont lancés dans un jeu périlleux qui consisterait à fomenter une révolution chez un allié sûr comme l’Egypte. Mais on ne prête qu’aux riches. Si les évènements actuels étaient survenus dans 20 ans, on aurait sûrement accusé les Chinois…

Demain, j’arrête le mauvais esprit !

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J’en ai marre d’être du côté des mal-pensants ! Pourtant, depuis le temps, je m’étais habituée. Déjà, enfant, les béguines qui se dévouaient à mon instruction hochaient leur tête caparaçonnée et, d’un air entendu, avares de mots, se signifiaient mutuellement que j’avais un mauvais esprit. A l’époque, ça ne me faisait ni chaud ni froid : je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Enfin… si, cela me faisait chaud : aux fesses. Car Mère Augustine rendait compte à ma mère, qui rendait compte à mon père, qui rendait compte à mon joli derrière. Sans que cela apporte beaucoup de changements.[access capability= »lire_inedits »]

C’est ainsi que je fis, à mon corps défendant, mes premières incursions dans le camp des mal-pensants. Ma foi (!), je ne devais pas m’y trouver si mal, car la suite montrera que j’y ai rapidement pris mes aises.

Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’encenser ces nouvelles icônes que sont les cancres. Tout le monde sait depuis vingt ans que les cancres sont tous des HP[1. Individu à haut potentiel (surdoué)], Einstein en tête ! Et on ne va pas museler Einstein, n’est-ce-pas ? Même si le cancre d’aujourd’hui ressemble plus à Paris Hilton qu’au père de la relativité universelle, peu importe, depuis Prévert, nous savons que les cancres sont sacrés. Point à la ligne !

Non, il ne s’agit pas des cancres ; il s’agit de tous ceux, généralement de bonne volonté, qui, sans le vouloir, se retrouvent dans le mauvais camp, celui des mal-pensants, parce qu’on leur a dit qu’ils pouvaient dire ce qu’ils pensaient et qu’ils ont cru que c’était vrai. Ils n’avaient pas le bon décodeur, ils croyaient au sens des mots et ils ont dit ce que, réellement, ils pensaient. Innocents !

Donc, le camp des mal-pensants, je connais. Et même, je plains tous ceux qui ne se sont jamais fait virer de leur école, lourder de leur boulot, sortir de leur club de sport, évincer de la rédaction de leur canard, écarter de leur syndicat, déloger de leur conseil d’administration, renvoyer de leur cercle de conférences, expulser d’une boîte de nuit, limoger d’un conseil ministériel, bannir de chez leur grand-mère ou exclure d’un salon pour cause de mauvaise conduite. C’est une expérience que tout honnête homme doit avoir vécue au moins une fois dans sa vie. C’est extraordinairement vivifiant !

Bref, c’est ainsi que, sans l’avoir jamais voulu, de bourgeoise en intello, je me traîne depuis belle lurette dans le camp des méchants. Par atavisme, par choix et par paresse. Mais pas par goût de la rébellion. Je n’ai jamais voulu emmerder personne en perdant la foi chez les cathos. Je n’ai jamais tenté de mépriser qui que ce soit en préférant Bach à Cloclo. J’ignorais qu’il fallait encenser Rousseau et maudire Voltaire. Et j’ignorais tout autant que je ne devais pas ressentir d’amitié pour l’Etat d’Israël. Je croyais que la liberté d’opinion me permettait, à moi aussi, de dire ce que je pensais. Je l’ai fait, je l’ai dit, parce que je croyais que c’était autorisé. Ou, au moins, que ce n’était pas interdit. Et patatras ! Dans le camp des mal-pensants ! C’est comme ça, tiens-le toi pour dit !

D’accord, je prends ma carte de membre, puisque visiblement, c’est comme ça que ça marche…

Mais parfois, j’ai envie de changer de camp.

Les mal-pensants indomptables et fiers de l’être, ça me fatigue

Bien sûr, je ne suis guère séduite par la nouvelle doxa et vous n’êtes pas près de me voir circuler à vélo, voter Duflot, propager la méthode globale, absoudre des terroristes, arrêter de fumer ou partir dans un pays plein d’araignées faire la tortore pour une ONG. Faut pas pousser ! La compassion automatique, l’amour immodéré de tout ce qui vient d’ailleurs, la sinistre volupté de la culpabilité, la repentance à toute heure, l’abandon de soi et des siens, le déni de la réalité et les pieds qui ne touchent plus le sol, très peu pour moi !

Mais le très sélect cercle des mal-pensants autoproclamés, décomplexés, martyrisés, incompris, sous-médiatisés, surexposés, fins, instruits, débordants d’humour, cultivés, non aliénés, vifs, critiques, amusés, exaspérés, inclassables et surtout indomptables et fiers de l’être par-dessus le marché, ça me fatigue… Ou plutôt, ça me rappelle les béguines. Je crois qu’aux yeux des mal-pensants aussi, je ne vais pas tarder à avoir un mauvais esprit. Peut-être que, dans cette tribu-là, j’ai également un mal fou à décrypter les codes, à deviner ce que l’on attend de moi, à dénicher où, cette fois, se trouve la frontière entre le Bien et le Mal, parce qu’il y en a toujours une, même et surtout quand on veut l’abolir ou que l’on prétend s’en affranchir.

Mon admiration, sincère, pour le courage d’un Muray ou la lucidité d’un Finkielkraut va-t-elle m’imposer de nouveaux maîtres à penser ?

Parce qu’en fait, je n’ai jamais voulu mal penser. Ni bien penser. Penser tout court me suffirait déjà grandement.[access]

Bernanos, le mal-pensant

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Autobiographie chromatique

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photo : bridgetmckenz

« Une robe rouge est-elle encore rouge lorsque personne ne la regarde ?« , questionnait Goethe dès le début du 19ème siècle. Ce que le théoricien allemand qualifiait de rouge est-il encore rouge aujourd’hui ? Et si tant est que cette robe fut rouge, quel sens cette couleur donne à notre souvenir avec souvent la complicité de notre propre imaginaire ?

Michel Pastoureau historien médiéviste, spécialiste des couleurs et des symboles, nous propose, dans son dernier ouvrage Les couleurs de nos souvenirs (Prix Médicis de l’essai 2010) une réflexion passionnante sur sa propre « vie chromatique ».

Au rouge de l’interdit

Il fournit, chapitre après chapitre un récit précis et concret de la couleur à l’œuvre dans notre quotidien, nos loisirs, dans le cinéma, dans notre vocabulaire, dans le sport ou encore – bien évidemment – dans la peinture.
Né à Paris de parents bohèmes et tolérants, Michel Pastoureau a grandi dans la pharmacie de sa mère, en haut de la butte Montmartre. C’est dans ces circonstances et ces lieux qu’il aiguise son hypersensibilité chromatique : les couleurs sont en effet indispensables pour distinguer les boîtes, les pots, les flacons et surtout les produits dangereux marqués d’une étiquette au rouge de l’interdit et frappés de lettres noires castratrices qui ôtent toute envie d’y toucher : « POISONS ».

Mais tout commence vraiment à l’âge de 5 ans, lorsque Michel Pastoureau rencontre un ami proche de son père, André Breton. Toujours vêtu d’un gilet jaune, Breton est responsable du premier émoi chromatique de Michel Pastoureau. Depuis, pour lui, c’est la couleur du surréalisme. Surréaliste, le jaune l’est finalement resté, de surcroit associé à un gilet, comme chez l’OFNI (objet fashion non identifié) Karl Lagerfeld, quand celui-ci donne dans la sécurité routière.

Mais l’hypersensibilité chromatique de Michel Pastoureau n’est pas, semble-t-il, sans rapport avec une hypersensibilité tout court, due à un complexe physique, un surpoids encombrant pour le jeune garçon de 13 ans – non sans lien, avoue-t-il, avec une consommation importante de friandises de couleur orangée.
Il est peu de domaines où la couleur ne s’exprime pas et toutes les disciplines s’y intéressent: sociologues, physiciens, linguistes, peintres, chimistes, historiens, anthropologues, neurologues, architectes, urbanistes, stylistes et même musiciens. Et comme pour Michel Pastoureau, tout est affaire d’histoire, s’intéresser à la couleur ne signifie pas s’enfermer dans le champ de l’observation esthétique mais invite à réfléchir aux codes sociaux et culturels.

Ainsi consacra-t-il tout un ouvrage, Bleu, Histoire d’une couleur, au bleu qui, dans la Rome antique, était peu présent (et non pas inexistant, nuance !) et qui, à l’époque impériale, était associé aux Barbares, aux Germains ou aux Celtes. Autrement dit une couleur aux connotations péjoratives : avoir les yeux bleus était ainsi signe de mauvaise vie pour les femmes et considéré comme ridicule pour les hommes.

Le beige aristocratique de Nabokov

Si beaucoup de stylistes s’amusent à détourner et décaler les matières, les formes et les textures, face à la couleur, considérée comme le miroir de personnalité, ils se montrent plus prudents. Ce « beige mitterrandien », cité dans un San Antonio, que Pastoureau oppose au beige aristocratique aimé par Nabokov en dit beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire sur un rapport au monde et à l’espace.

Enfin, Michel Pastoureau s’interroge sur le pouvoir des pigments, se demandant : existe-t-il « encore de nos jours, dans chaque domaine que ce soit, des couleurs séduisantes ? Des couleurs érotiques ? Des couleurs qui gardent un peu de leur mystère ou de leur symbolique » et qui parviennent à échapper aux brainstormings sans cesse en quête d’inspiration du marketing formaté et ciblé ? Une réponse partielle lui a été donnée dans une classe de CM1. Invité à parler de la couleur, proposant des jeux pédagogiques, Michel Pastoureau tenta de diviser les élèves en équipes de couleurs différentes. Aucun enfant ne souhaita intégrer l’équipe violette. L’un deux mangea le morceau : « le violet n’est pas une couleur pour les enfants« . Un autre confirma : « une amie de ma grand-mère a les cheveux violets« . Peut-être que la vérité sort vraiment de la bouche des enfants.

Les couleurs de nos souvenirs - PRIX MEDICIS ESSAI 2010.

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Les « absences » de Jacques Chirac

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Le 7 mars prochain doit s’ouvrir au Tribunal de Grande Instance de Paris une audience correctionnelle qui devrait durer cinq semaines. L’un des prévenus s’appelle Jacques Chirac ; il lui est notamment reproché la mise en place d’emplois fictifs à Paris. Avant même le début du procès, les grandes manœuvres ont commencé. Petite lapalissade en passant : les procès médiatiques ne se jouent pas seulement dans les prétoires mais aussi et surtout dans les médias.

Dans un premier temps, la défense a imaginé que l’instance serait plus tranquille si la victime des agissements présumés ne se présentait pas. Un protocole d’accord a donc été négocié avec la Ville de Paris au terme duquel, en contrepartie du paiement de la somme de 2,2 millions d’euros par Jacques Chirac (gracieusement sponsorisé pour partie par l’UMP), elle se désistait de sa constitution de partie civile. Bref pour parler clair, la Ville de Paris pratiquera la politique de la chaise vide.

Consciente sans doute qu’il serait impossible d’obtenir la même chose du Parquet ou du Tribunal, (nous ne sommes hélas pas au Liban!) la défense n’a d’autre choix, pour atteindre l’objectif du non-procès, que de tabler sur l’absence du principal intéressé.

Seulement cette stratégie se heurte à deux obstacles. Le premier est que Chirac a déclaré de façon constante qu’il souhaitait faire face à ses juges et le second, plus contraignant sans doute, est l’obligation faite au prévenu par le Code de procédure pénale de comparaitre personnellement.

Sans entrer dans les subtilités juridiques en la matière, disons qu’il est difficilement envisageable que le prévenu ne soit pas présent. Sans compter que cela ne serait guère apprécié des magistrats composant le Tribunal. Au final, pour se faire porter pâle, il faut avoir une excuse sérieuse, objective et non discutable, qui est le plus souvent de nature médicale.

C’est là qu’intervient l’offensive médiatique. Dans le JDD, l’opinion publique est préparée à une éventuelle inaptitude de Jacques Chirac. Le titre choisi, « Une grande lucidité…. et des absences », relate des anecdotes récentes sur le comportement de l’ancien Président. En creux se dessinent les contours de son état de santé.

Evidemment on sent une gêne à faire valoir que le Président aurait perdu la tête d’où un article alternant, selon les interlocuteurs, la description d’un homme tantôt concentré, présent, tantôt erratique. En somme, l’ancien Président est malade mais en pleine forme. Ou l’inverse.

L’important est d’instiller le doute et l’article y réussit à merveille par la narration d’une histoire assassine: Jacques Chirac assistant à un concert de piano et violon avec Anne-Sophie Mutter, grommelant, se levant de façon inopportune et demandant tout à trac et à haute voix « qui est cette Madame Moutarde ? ».

Face à l’impossibilité de réprimer un fou-rire, cet épisode s’imprime dans le cerveau du lecteur. Au mieux, le Président est atteint du syndrome du professeur Tournesol, au pire il est en train de régresser vers une enfance marquée par le Cluédo et son colonel Moutarde ?

Le Président Pauthe qui aura à connaitre de l’affaire est saisi d’effroi. Et si à l’audience le plus célèbre des prévenus le prenait à partie en lui demandant : « qui est ce Pol-Pot ? ».
Une première pierre a été ainsi lancée dans le jardin de la Justice. Car un simple doute, le jour de l’audience, sur l’état de santé de l’ancien Président pourrait susciter une mesure d’expertise et un renvoi…

Un deuxième pierre (eu égard à l’imagination foisonnante de la défense, je n’ose pas parler pas de « seconde ») a été projetée ce lundi matin par Me Jean Veil, réclamant l’ajournement sine die du procès au prétexte de la contestation par un tiers de la paix des braves conclue entre Jacques Chirac et Bertrand Delanoë. Laquelle pierre a fait aussitôt plouf : l’audience s’ouvrira bien le 7 mars.

Tout cela sera-t-il suffisant pour tuer le procès ? Je n’en mettrais pas ma main au feu. J’attends toujours l’arme fatale : poignard, poison ou chandelier ?
L’opération Cluédo vient de commencer.

Mariage homo : de quel droit ?

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mariage gay rhode island

Les associations d’homosexuels ont donc feint, comme l’on pouvait s’y attendre, d’être « déçues » par la décision du Conseil constitutionnel du 28 janvier 2011 constatant que la Constitution française n’impose nullement d’ouvrir la possibilité de se marier à deux individus du même sexe. Nulle personne sensée n’avait pourtant imaginé que l’institution de la rue Montpensier, que l’on dit composée de « Sages », allait se mettre soudain à faire divaguer la Constitution, comme le fait souvent la Cour européenne des droits de l’homme en livrant de la Convention du même nom des interprétations pour le moins constructives et fantaisistes. Il se trouve d’ailleurs que la Constitution française est absolument muette sur le mariage et que son article 34 se borne à renvoyer à la loi le soin de « fixer les règles concernant l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux et les libéralités ».

Mais les avocats des deux lesbiennes requérantes et des associations qui les soutiennent y sont évidemment allées de l’éternelle rhétorique victimaire utilisée par toutes les militances catégorielles pour demander au Conseil de mettre un terme à l’odieuse discrimination dont seraient victimes les homosexuels du fait d’une législation civile attentatoire au principe constitutionnel d’égalité des citoyens devant la loi.

Seulement, la question juridique n’est, en l’occurrence, pas du tout celle-là. La loi française, en effet, ne prive pas une catégorie de personnes de l’accès à un « droit » qu’elle aurait créé. Il se trouve que le mariage n’a jamais été conçu autrement qu’entre un homme et une femme, seuls capables d’engendrer, et qu’il ne se définit donc pas en dehors d’une relation hétérosexuelle. Il est exclusivement la consécration institutionnelle de celle-ci. Ce que résumait Renaud dans une jolie chanson : « Même si j’étais pédé comme un phoque, je n’serais jamais en cloque. »

Le monopole hétérosexuel du mariage n’est donc pas le fruit d’une législation arbitraire, discriminatoire et « hétérocentriste », il est tout simplement sa définition même, de telle sorte que Jacques Chirac n’avait souffert d’aucune « absence » en parlant de « parodie de mariage ». Il ne peut s’agir que de cela, en effet, et les images du fameux « mariage de Bègles », évoquant celui de Thierry Le Luron et de Coluche, semblaient sorties de ces peintures haïtiennes représentant les mariages burlesques des carnavals antillais.

La loi française n’est donc pas discriminatoire, le traitement différent de situations différentes n’étant évidemment pas prohibé par le principe d’égalité, sauf à prétendre aussi abroger la condition d’âge nubile, autrefois fixée à la puberté et aujourd’hui à la majorité. Ce que veulent les militants homosexuels, c’est tout simplement faire changer le sens même du terme de mariage pour lui faire dire ce qu’il n’a jamais pu vouloir dire.

La question fondamentale est donc celle du sens et de la fonction du droit dans une société. Sans doute le droit sait-il depuis longtemps créer des fictions dont l’adoption est l’exemple type, mais il s’efforce toujours de les rendre vraisemblables et de ne pas s’écarter de la réalité possible. Faut-il aller toujours plus loin dans l’artificialisme en satisfaisant toujours plus de revendications aberrantes au nom d’un prétendu « progrès » et de la reconnaissance de droits illimités ou refuser rationnellement l’institutionnalisation de ce qui n’est tout simplement pas vraisemblable ?

Dans un article du 3 juillet 2010 consacré aux passions de certains individus pour leurs animaux domestiques, le journal Marianne faisait part du mariage d’un individu humain de sexe masculin avec sa chatte prénommée Cécilia. L’on sait, en effet, que des juristes anglo-saxons s’interrogent sur les moyens de léguer un héritage à un animal tandis que le mouvement de l’écologie profonde réclame, derrière l’américain Peter Singer, la rédaction d’une Déclaration universelle des droits des grands singes. Le Traité de Lisbonne a amorcé un pas en ce sens en stipulant que « l’Union et les États-membres tiennent pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu’êtres sensibles ». Il y a fort à parier que les militants de la libération animale ne s’arrêteront pas là, d’autant que certaines légendes racontent que les singes seraient capables d’élever, à défaut d’éduquer, un enfant humain.

Nul doute qu’après la décision du Conseil constitutionnel, les associations d’homosexuels reprendront leur harcèlement en direction du législateur, tout comme le lobby mortifère du « droit de mourir dans la dignité » qui reprend sans relâche sa « lutte » après chaque refus essuyé. Dans son livre intitulé Quand les minorités font la loi (« Les voies du droit », PUF, 2002), la juriste canadienne Andrée Lajoie a montré comment la tyrannie des minorités s’exerçait complémentairement dans les prétoires et les hémicycles. On s’en remet donc désormais au politique non sans avoir d’abord paradoxalement obtenu de celui-ci qu’il interdise le débat démocratique en incriminant pénalement les arguments adverses qualifiés de sexistes, homophobes, handiphobes ou autres. Le débat politique avec les « Khmers roses » (François Devoucoux de Buysson, éditions Blanche, 2003) a donc toutes les chances de se transformer en monologue agressif et sectaire.

TF1, France 2 : la Corrèze plutôt que Suez…

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L’audience des JT de 20h est en nette baisse depuis la rentrée 2011. Depuis le 3 janvier, David Pujadas reste sous la barre des 20 % tandis sa rivale Laurence Ferrari n’arrive plus à dépasser le seuil des 28 %.

Chez TF1 on pointe les Tunisiens : leur révolution – comme d’ailleurs l’actualité internationale en général – n’intéresse pas le public, et on imagine bien que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman obligés d’ouvrir leur JT avec des images du Caire ou de Suez. En fait, c’est encore pire : ce genre d’info rebute les téléspectateurs de TF1. Selon Le Point « La chaîne a été, en outre, bombardée d’e-mails racistes liés à la révolution tunisienne »… On imagine que ça ne va pas s’améliorer avec nos pauvres anchorman condamnés a ouvrir leurs JT avec des images du Caire ou de Suez.

Mais chez TF1 on ne perd pas espoir et on table sur le retour de la neige, phénomène fédérateur s’il en est dans l’Hexagone. Finalement, contrairement à ce qu’on leur reproche, les Français voudraient bien qu’on balaie devant leur porte…

Ce qu’aimer veut taire

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Dans Ce qu’aimer veut dire, Mathieu Lindon écrit ce qu’aimer veut dire à un aimé et à un père. Un père dont cet aimé a enseigné dans sa « véridiction » à mieux déchiffrer l’amour, qui est, pour un fils, toujours si ardu à lire. Cela, Mathieu Lindon l’écrit comme aimer veut dire. L’aimé – qui n’est point amant, mais ami bouleversant – se nomme Michel Foucault. Le père, Jérôme Lindon. C’est à eux deux, d’abord, qu’aimer ici veut dire – du dire d’aimer, qui est toujours à hauteur de mort. Autour de ces deux figures centrales, c’est à d’autres encore qu’aimer s’adresse – Hervé Guibert, Rachid O., Corentin, par exemple. Au lecteur enfin, car qui aime veut faire aimer les aimés. Fidèlement, Mathieu Lindon ouvre avec prodigalité, comme elle lui fut ouverte, la porte de l’appartement de Michel Foucault, lieu de joie et de métamorphose, lieu de la jeunesse sans âge. Cet appartement constitue dans le roman une sorte de double comique de son propriétaire. Non content de louer la bonté, la délicatesse, l’attention, l’élégance, la discrétion et la noblesse de Michel Foucault, Lindon va jusqu’à louer son appartement. Il compose un précieux précis de gratitude.

J’ai d’importantes réserves à l’égard de l’autofiction, en particulier quand la part de l’imagination et des distorsions créatrices y semble faible. Cette pratique me semble condamnée à falsifier, à envenimer les rapports de celui qui en use avec les êtres qui lui sont intimes, à réduire la liberté de ces rapports. À cela s’ajoute le danger évident du narcissisme. Ces réserves sont à la fois d’ordre éthique et esthétique. Dans Ce qu’aimer veut dire, cependant, l’écrivain prend le plus souvent le dessus sur l’auto-feinteur (fiction vient de fingere et mérite donc d’y retourner). Par amour de la vérité précisément, Lindon ne peut être qu’étranger au registre de la transparence et de la transparution littérale. Ceux qui s’adonnent au démon de la transparence s’exposent surtout à rencontrer toujours le même inconvénient : avec eux, la vérité est mal biaisée. Lindon, au contraire, connaît l’art vrai du biais. Il sait aussi ce qu’aimer veut taire.

J’ai traversé Ce qu’aimer veut dire comme une haute futaie. Lisant les cent premières et les cent dernières pages, j’étais dans les arbres, c’est-à-dire dans la joie, emporté. Les cent pages du milieu m’ont semblé comporter parfois quelques longueurs (trop de drogues, trop d’amants !). Écrivant cela, je suis certain de croiser demain un ami au goût très sûr qui m’affirmera qu’il n’a aimé, quant à lui, que ces pages-là.

Littérature nomme le point où se déploient simultanément et inextricablement deux voyages dans le temps : celui dans la temporalité du récit et le voyage du lecteur dans le temps de sa propre existence, différent à chaque lecture, ouvrant des voies de hasard, répondant à de lointains échos. Cette expérience constitue le cœur de la jouissance de la lecture. Lisant Ce qu’aimer veut dire, j’ai été visité par des réminiscences de l’époque – il y a quinze ans – où j’ai lu le très beau Prince et Léonardours de Mathieu Lindon et où je me suis plongé avec admiration dans l’œuvre d’Hervé Guibert. Je sais que ces livres m’étaient des cabanes dans les arbres, des lieux habitables.

Chez Lindon comme chez Guibert, j’aime la grande liberté de la construction, des enchaînements vifs, joyeux, inopinés. Dans Ce qu’aimer veut dire, les digressions sur Flaubert, sur Willa Cather, sur Becket, sur Stifter et les éloges de la bonté. J’aime la joie des maladresses burlesques du langage, le fil en aiguille heureux de l’écriture, les pieds dans le tapis, l’humour rocambolesque des longues phrases étirées, sinueuses, aventurées. La causalité enfin conçue pour ce qu’elle est : une très longue blague.

Ce qu'aimer veut dire - Prix Médicis 2011

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Zéro commandement au Sinaï

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Tandis qu’au Caire, à Suez et à Alexandrie c’est l’insurrection, dans la péninsule du Sinaï c’est carrément la guerre. Les Bédouins du Sinaï sont entrés dans la danse avec des armes à feu qu’ils n’hésitent pas à utiliser contre la police et la gendarmerie (depuis les accords de paix de 1979 avec Israël, les Egyptiens n’ont pas le droit d’y déployer de troupes régulières). Laissant les pierres et autres cocktails Molotov aux « femmelettes » des grandes villes, les braves des tribus Tarabine, Rashaida et Sawarqa préfèrent exprimer leur mécontentement avec des AK-47 et des RPG-7.

La majeure partie du Sinaï est depuis une trentaine d’années une sorte de no man’s land, Le Caire ne se préoccupant que des zones littorales touristiques et des frontières avec Israël et l’Emirat de Gaza. Les plaines et surtout la haute montagne sont contrôlées par les tribus. Sans sentiment d’appartenance nationale – ce qui est très compréhensible vu leur histoire et leur statut de citoyens de seconde zone – ils profitent du chaos géostratégique pour trafiquer tout azimut: prostituées est-européennes, refugiés soudanais et drogues vers Israël, divers produits de consommation vers Gaza.

Or, depuis quelques années les réseaux bédouins sont infiltrés par Al-Qaïda et travaillent avec l’Iran et le Hezbollah. Passer une jeune fille ukrainienne ou un spécialiste libanais en voitures piégées requiert grosso modo les mêmes compétences. Nulle part ailleurs l’échec du régime et la désintégration de l’Etat n’est plus clair que dans cette zone qui, depuis une semaine, ne fait plus réellement partie de l’Egypte.

Moubarak, c’est déjà fini

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Dans la crise égyptienne, deux acteurs principaux s’observent en chiens de faïence : les Frères musulmans (et plus généralement l’islam politique égyptien) et l’armée. Le dénouement de la crise et l’avenir du pays dépendront de leur rapport de force. Moubarak lui-même est probablement condamné et devra sans doute renoncer à transmettre le pouvoir à son fils Gamal. Reste à savoir comment les militaires joueront la transition sans mettre en péril les principales orientations stratégiques de l’Egypte, et notamment l’alliance avec les Etats-Unis. Cet objectif n’est bien évidemment pas compatible avec un gouvernement appuyé sur les Frères.

Ces « événements » qu’on ne sait toujours pas nommer se sont, dans un premier temps, résumés à un affrontement entre le gouvernement – représenté par la police – et « le peuple » -incarné par quelques centaines de milliers de manifestants. Pendant ce temps, les Frères musulmans – interdits mais tolérés – ont tourné autour de la piscine, testant la température, se demandant s’ils allaient se jeter à l’eau. Etait-ce le bon moment ? Fallait-il réveiller les réseaux et se lancer dans le combat ? Le dilemme est cruel, car la base s’agite et une trop longue retenue pourrait s’avérer dangereuse : en clair, ils pourraient rater le train. Mais s’ils se lancent et échouent, ils risquent de le payer très cher. Pour compliquer encore les choses, le mouvement actuel profite des divisions au sein du pouvoir mais l’entrée en lice des barbus et l’apparition de drapeaux verts risquent de souder les soutiens du régime.
Mais c’est l’évolution de l’armée qui constitue la principale inconnue. À première vue, on peut penser que plus les émeutes dureront, plus les Frères s’engagent dans la lutte et plus les militaires prendront la la main. Sauf que les choses sont sans doute plus compliquées.

Le lieu commun le mieux partagé est que l’armée égyptienne est un pilier solide du régime né en 1952 d’un coup d’Etat militaire. Cependant, ce constat doit être fortement nuancé car l’armée est loin d’être monolithique. Si le haut commandement, dont tous les dirigeants sont issus depuis soixante ans (Naguib, Nasser, Sadate et Moubarak), entretient des liens très forts avec le régime, il est beaucoup plus difficile d’apprécier l’état d’esprit de la troupe, des sous-officiers et des officiers subalternes. Des indices significatifs laissent penser que l’islam politique exerce une influence importante au sein de la « base ».

Jusqu’à aujourd’hui, l’armée a répondu présent chaque fois que le régime était en difficulté. Ce fut le cas, par exemple, lors des émeutes de la faim, en janvier 1977. Ces manifestations, déclenchées par l’annulation des subventions sur les produits de base (politique dictée par le FMI et la Banque mondiale), avaient fait 800 morts. Contenues par l’armée, elles n’ont cessé qu’avec le retrait par le gouvernement des mesures contestées. Après l’assassinat d’Anouar el-Sadate, en 1981, c’est également l’armée qui a assuré la passation du pouvoir au général Hosni Moubarak. Reste que l’attentat avait été perpétré par des militaires ralliés à l’islam radical : autant dire que les casernes ne sont pas imperméables à la subversion – et à la séduction – djihadiste.

Cinq ans plus tard, en 1986, l’armée a de nouveau sauvé le régime lorsque des membres des FCS (Forces centrales de Sécurité, l’équivalent des CRS) se sont mutinés. Créée en 1966 et réorganisée par Sadate en 1977 après les émeutes de la faim, cette unité avait pour mission principale d’éviter un affrontement direct entre la troupe et le peuple. Mais la conjugaison de revendications économiques liées à la maigreur des soldes et d’une infiltration islamiste notable a abouti à des manifestations violentes de militaires. L’étendue de la purge qui a suivi cette crise – 20 000 hommes renvoyés – donne une idée de la capacité des islamistes à noyauter les forces de l’ordre. Or, si les cadres des CRS – officiers et sous-officiers – sont recrutés et formés par la police, les hommes de troupe sont des conscrits rejetés par l’armée en raison de leur faible niveau d’étude. Voués à garantir l’ordre public et la sécurité du régime, tout en protégeant les militaires de toute tentation politique, les FCS constituent donc une armée de seconde zone, presqu’aussi importante numériquement que l’armée régulière (350 000 FCS contre 440 000 militaires). Pendant les années 1990, ensanglantées par la terreur islamiste, l’armée a donc joué un rôle mineur. Ses chefs ont simplement fait savoir qu’ils ne laisseraient pas la situation dégénérer. Du reste, le gouvernement a pris le soin de les mouiller dans la lutte contre les barbus puisque ce sont les tribunaux militaires qui ont eu à juger les auteurs d’actes terroristes.

Loin de la scène publique, dirigée par des chefs peu connus du grand public, l’armée est alors devenue un acteur économique. En effet, malgré la paix conclue en 1979, l’Egypte a tenté de maintenir un équilibre stratégique avec Israël, s’imposant une course aux armements fort coûteuse pour l’économie nationale. La solution imaginée par le pouvoir a été de confier à l’armée le soin de financer elle-même une partie de son budget. Depuis une trentaine d’années celle-ci est ainsi impliquée dans des secteurs d’activité aussi variés que l’immobilier, les machines agricoles et la production d’électricité.

L’extension du domaine de l’activité militaire vers l’économie s’est aussi accompagnée d’une séparation physique croissante entre la société militaire et la société civile. Plusieurs « villes militaires » (dont « Nasser city » au Caire) ont été construites pour offrir aux militaires de carrière des conditions de vie confortables et, en même temps, un prestige social élevé. Bénéficiant de lieux de villégiature dédiés à eux seuls et de tarifs préférentiels pour l’achat de voitures, les officiers sont devenus, de fait, des membres de la nomenclature.

Reste la question de la troupe. Forte de 440 000 officiers et hommes de troupe (0,5 % de la population), l’armée égyptienne recrute à peu près de 10 % de chaque classe d’âge. Mais malgré le grand nombre de jeunes diplômés au chômage, elle a du mal à attirer des conscrits possédant les compétences nécessaires à la manipulation des armes occidentales modernes. Les diplômés les plus brillants – qui ne sont pas très nombreux – préfèrent le secteur privé. Quant aux recrues d’origine modeste et n’ayant qu’une éducation basique, leur séjour sous le drapeau est une expérience pénible, ce qui rend difficile leur et identification à l’institution militaire. Enfin, les moins instruits sont envoyés aux FCS. Or ce sont eux qui se trouvent aujourd’hui en première ligne.

Personne ne peut prédire aujourd’hui ce que sera l’attitude des conscrits revêtus de la tenue bleu foncé des FCS ni de celle des leurs camarades plus éduqués qui ont endossé le treillis de l’armée de terre. Le régime égyptien peut certes compter sur une nomenklatura militaro-policière qui arrive à tirer son épingle du jeu malgré le bourbier économique, social et démographique dans lequel l’Egypte s’est enfoncée. Mais personne ne peut répondre de la troupe largement prolétarisée. Et les chefs en sont parfaitement conscients. Ainsi, le haut commandement militaire a-t-il déjà profité de la situation pour pousser son propre candidat à la succession, le général Omar Suleiman, chef des services de renseignement. Et si la situation continue à se dégrader, on ne saurait exclure que les officiers entrent dans le jeu pour exercer un pouvoir de transition. Au moment crucial, ils sauront faire la différence entre le destin du président et l’avenir du régime. Hosni Moubarak est déjà devenu un détail.

Dash is back

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Fondateur du roman noir moderne, Dashiell Hammett (1894-1961) est désormais considéré comme un grand écrivain à part entière. L’ensemble de ses nouvelles vient d’être enfin réuni en un seul volume sous le titre Coups de feu dans la nuit chez Omnibus dans des traductions souvent révisées et l’on y trouvera de surcroît une petite dizaine d’inédits. Elles parlent de la ville, de la nuit et des femmes fatales. Hammett, ce qui n’est pas si fréquent, était non seulement un écrivain admirable littérairement mais aussi humainement. Sa poésie noire, brutale et behavioriste a inventé les mots nécessaires pour dire les métamorphoses sauvages du capitalisme au moment de la crise de 29. Il était aussi un militant communiste courageux et un ivrogne d’élite qui avait gardé de son Sud natal une élégance de dandy et une courtoisie extrême : « L’image que je garde de mon père est celle d’un homme de la vieille école, le genre gentleman du Sud, le genre qui n’injurie personne à la légère » note sa fille Jo dans la biographie qu’elle lui a consacrée. Au moment du maccarthysme, Hammett n’a pas ouvert la bouche quitte à aller en taule malgré sa tuberculose.

L’Amérique, qui est loin d’être caricaturale, s’est quand même souvenue que Dash s’était engagé comme volontaire lors des deux guerres mondiales, en 18 et en 41, et elle l’a enterré à Arlington, le cimetière militaire réservé aux héros. La réédition de ces nouvelles, supervisée et préfacée par la spécialiste française de l’auteur, l’excellente Natalie Beunat, est un événement à ne pas manquer. Comme le remarquait, non sans ironie, le grand Jean-Patrick Manchette qui s’y connaissait en matière de littérature noire : « Si Hammett a été le meilleur des meilleurs, c’est peut-être aussi qu’il a l’air de penser (quoique membre du PC) qu’il n’y a aucun bon côté dans le monde, sauf dans le cœur de l’homme et de la femme qui disent non et qui boivent un coup parce que tout de même, c’est dur. »

Coups de feu dans la nuit: Intégrale des nouvelles

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Egypte : la main de Washington ?

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Les États-Unis sont-ils les instigateurs masqués des émeutes en Egypte ? C’est ce que insinue le Daily Telegraph d’aujourd’hui. Le quotidien anglais cite des notes obtenues par WikiLeaks et publiées vendredi par le journal norvégien Aftenposten, selon lesquelles le gouvernement américain a financé des organisations de propagande pour la démocratie en Égypte, et cela dès l’époque de George Bush Jr. Effectivement, USAID, l’Agence des États-Unis pour le développement international a consacré 66,5 millions de dollars en 2008 et 75 millions en 2009 pour soutenir des programmes égyptiens pour la promotion de ce qu’on appelle « bonne gouvernance »

Sauf qu’une lecture plus rigoureuse de ces notes laisse un peu sceptique. Il est vrai que l’ambassade américaine au Caire a financé des organisations comme l‘Alliance des mouvements de jeunesse et il n’est pas faux que certains activistes égyptiens ont parlé de 2011 comme d’une année de changement. Or, 2011 est une année électorale et le président Moubarak lui-même a maintes fois parlé de certaines reformes ncessaires à l’occasion de cette échéances. Les diplomates américains ont tout simplement fait leur boulot : créer de contacts avec tous les éléments de la société égyptienne. D’ici à les créditer d’une telle clairvoyance ou de telles manigances…

Il est aussi difficile d’imaginer que les Américains ont planifié dès décembre 2007 les événements actuels que de croire qu’ils se sont lancés dans un jeu périlleux qui consisterait à fomenter une révolution chez un allié sûr comme l’Egypte. Mais on ne prête qu’aux riches. Si les évènements actuels étaient survenus dans 20 ans, on aurait sûrement accusé les Chinois…

Demain, j’arrête le mauvais esprit !

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J’en ai marre d’être du côté des mal-pensants ! Pourtant, depuis le temps, je m’étais habituée. Déjà, enfant, les béguines qui se dévouaient à mon instruction hochaient leur tête caparaçonnée et, d’un air entendu, avares de mots, se signifiaient mutuellement que j’avais un mauvais esprit. A l’époque, ça ne me faisait ni chaud ni froid : je ne comprenais pas ce que cela voulait dire. Enfin… si, cela me faisait chaud : aux fesses. Car Mère Augustine rendait compte à ma mère, qui rendait compte à mon père, qui rendait compte à mon joli derrière. Sans que cela apporte beaucoup de changements.[access capability= »lire_inedits »]

C’est ainsi que je fis, à mon corps défendant, mes premières incursions dans le camp des mal-pensants. Ma foi (!), je ne devais pas m’y trouver si mal, car la suite montrera que j’y ai rapidement pris mes aises.

Bien sûr, il ne s’agit pas ici d’encenser ces nouvelles icônes que sont les cancres. Tout le monde sait depuis vingt ans que les cancres sont tous des HP[1. Individu à haut potentiel (surdoué)], Einstein en tête ! Et on ne va pas museler Einstein, n’est-ce-pas ? Même si le cancre d’aujourd’hui ressemble plus à Paris Hilton qu’au père de la relativité universelle, peu importe, depuis Prévert, nous savons que les cancres sont sacrés. Point à la ligne !

Non, il ne s’agit pas des cancres ; il s’agit de tous ceux, généralement de bonne volonté, qui, sans le vouloir, se retrouvent dans le mauvais camp, celui des mal-pensants, parce qu’on leur a dit qu’ils pouvaient dire ce qu’ils pensaient et qu’ils ont cru que c’était vrai. Ils n’avaient pas le bon décodeur, ils croyaient au sens des mots et ils ont dit ce que, réellement, ils pensaient. Innocents !

Donc, le camp des mal-pensants, je connais. Et même, je plains tous ceux qui ne se sont jamais fait virer de leur école, lourder de leur boulot, sortir de leur club de sport, évincer de la rédaction de leur canard, écarter de leur syndicat, déloger de leur conseil d’administration, renvoyer de leur cercle de conférences, expulser d’une boîte de nuit, limoger d’un conseil ministériel, bannir de chez leur grand-mère ou exclure d’un salon pour cause de mauvaise conduite. C’est une expérience que tout honnête homme doit avoir vécue au moins une fois dans sa vie. C’est extraordinairement vivifiant !

Bref, c’est ainsi que, sans l’avoir jamais voulu, de bourgeoise en intello, je me traîne depuis belle lurette dans le camp des méchants. Par atavisme, par choix et par paresse. Mais pas par goût de la rébellion. Je n’ai jamais voulu emmerder personne en perdant la foi chez les cathos. Je n’ai jamais tenté de mépriser qui que ce soit en préférant Bach à Cloclo. J’ignorais qu’il fallait encenser Rousseau et maudire Voltaire. Et j’ignorais tout autant que je ne devais pas ressentir d’amitié pour l’Etat d’Israël. Je croyais que la liberté d’opinion me permettait, à moi aussi, de dire ce que je pensais. Je l’ai fait, je l’ai dit, parce que je croyais que c’était autorisé. Ou, au moins, que ce n’était pas interdit. Et patatras ! Dans le camp des mal-pensants ! C’est comme ça, tiens-le toi pour dit !

D’accord, je prends ma carte de membre, puisque visiblement, c’est comme ça que ça marche…

Mais parfois, j’ai envie de changer de camp.

Les mal-pensants indomptables et fiers de l’être, ça me fatigue

Bien sûr, je ne suis guère séduite par la nouvelle doxa et vous n’êtes pas près de me voir circuler à vélo, voter Duflot, propager la méthode globale, absoudre des terroristes, arrêter de fumer ou partir dans un pays plein d’araignées faire la tortore pour une ONG. Faut pas pousser ! La compassion automatique, l’amour immodéré de tout ce qui vient d’ailleurs, la sinistre volupté de la culpabilité, la repentance à toute heure, l’abandon de soi et des siens, le déni de la réalité et les pieds qui ne touchent plus le sol, très peu pour moi !

Mais le très sélect cercle des mal-pensants autoproclamés, décomplexés, martyrisés, incompris, sous-médiatisés, surexposés, fins, instruits, débordants d’humour, cultivés, non aliénés, vifs, critiques, amusés, exaspérés, inclassables et surtout indomptables et fiers de l’être par-dessus le marché, ça me fatigue… Ou plutôt, ça me rappelle les béguines. Je crois qu’aux yeux des mal-pensants aussi, je ne vais pas tarder à avoir un mauvais esprit. Peut-être que, dans cette tribu-là, j’ai également un mal fou à décrypter les codes, à deviner ce que l’on attend de moi, à dénicher où, cette fois, se trouve la frontière entre le Bien et le Mal, parce qu’il y en a toujours une, même et surtout quand on veut l’abolir ou que l’on prétend s’en affranchir.

Mon admiration, sincère, pour le courage d’un Muray ou la lucidité d’un Finkielkraut va-t-elle m’imposer de nouveaux maîtres à penser ?

Parce qu’en fait, je n’ai jamais voulu mal penser. Ni bien penser. Penser tout court me suffirait déjà grandement.[access]

Bernanos, le mal-pensant

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Autobiographie chromatique

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photo : bridgetmckenz
photo : bridgetmckenz

« Une robe rouge est-elle encore rouge lorsque personne ne la regarde ?« , questionnait Goethe dès le début du 19ème siècle. Ce que le théoricien allemand qualifiait de rouge est-il encore rouge aujourd’hui ? Et si tant est que cette robe fut rouge, quel sens cette couleur donne à notre souvenir avec souvent la complicité de notre propre imaginaire ?

Michel Pastoureau historien médiéviste, spécialiste des couleurs et des symboles, nous propose, dans son dernier ouvrage Les couleurs de nos souvenirs (Prix Médicis de l’essai 2010) une réflexion passionnante sur sa propre « vie chromatique ».

Au rouge de l’interdit

Il fournit, chapitre après chapitre un récit précis et concret de la couleur à l’œuvre dans notre quotidien, nos loisirs, dans le cinéma, dans notre vocabulaire, dans le sport ou encore – bien évidemment – dans la peinture.
Né à Paris de parents bohèmes et tolérants, Michel Pastoureau a grandi dans la pharmacie de sa mère, en haut de la butte Montmartre. C’est dans ces circonstances et ces lieux qu’il aiguise son hypersensibilité chromatique : les couleurs sont en effet indispensables pour distinguer les boîtes, les pots, les flacons et surtout les produits dangereux marqués d’une étiquette au rouge de l’interdit et frappés de lettres noires castratrices qui ôtent toute envie d’y toucher : « POISONS ».

Mais tout commence vraiment à l’âge de 5 ans, lorsque Michel Pastoureau rencontre un ami proche de son père, André Breton. Toujours vêtu d’un gilet jaune, Breton est responsable du premier émoi chromatique de Michel Pastoureau. Depuis, pour lui, c’est la couleur du surréalisme. Surréaliste, le jaune l’est finalement resté, de surcroit associé à un gilet, comme chez l’OFNI (objet fashion non identifié) Karl Lagerfeld, quand celui-ci donne dans la sécurité routière.

Mais l’hypersensibilité chromatique de Michel Pastoureau n’est pas, semble-t-il, sans rapport avec une hypersensibilité tout court, due à un complexe physique, un surpoids encombrant pour le jeune garçon de 13 ans – non sans lien, avoue-t-il, avec une consommation importante de friandises de couleur orangée.
Il est peu de domaines où la couleur ne s’exprime pas et toutes les disciplines s’y intéressent: sociologues, physiciens, linguistes, peintres, chimistes, historiens, anthropologues, neurologues, architectes, urbanistes, stylistes et même musiciens. Et comme pour Michel Pastoureau, tout est affaire d’histoire, s’intéresser à la couleur ne signifie pas s’enfermer dans le champ de l’observation esthétique mais invite à réfléchir aux codes sociaux et culturels.

Ainsi consacra-t-il tout un ouvrage, Bleu, Histoire d’une couleur, au bleu qui, dans la Rome antique, était peu présent (et non pas inexistant, nuance !) et qui, à l’époque impériale, était associé aux Barbares, aux Germains ou aux Celtes. Autrement dit une couleur aux connotations péjoratives : avoir les yeux bleus était ainsi signe de mauvaise vie pour les femmes et considéré comme ridicule pour les hommes.

Le beige aristocratique de Nabokov

Si beaucoup de stylistes s’amusent à détourner et décaler les matières, les formes et les textures, face à la couleur, considérée comme le miroir de personnalité, ils se montrent plus prudents. Ce « beige mitterrandien », cité dans un San Antonio, que Pastoureau oppose au beige aristocratique aimé par Nabokov en dit beaucoup plus qu’on ne pourrait le croire sur un rapport au monde et à l’espace.

Enfin, Michel Pastoureau s’interroge sur le pouvoir des pigments, se demandant : existe-t-il « encore de nos jours, dans chaque domaine que ce soit, des couleurs séduisantes ? Des couleurs érotiques ? Des couleurs qui gardent un peu de leur mystère ou de leur symbolique » et qui parviennent à échapper aux brainstormings sans cesse en quête d’inspiration du marketing formaté et ciblé ? Une réponse partielle lui a été donnée dans une classe de CM1. Invité à parler de la couleur, proposant des jeux pédagogiques, Michel Pastoureau tenta de diviser les élèves en équipes de couleurs différentes. Aucun enfant ne souhaita intégrer l’équipe violette. L’un deux mangea le morceau : « le violet n’est pas une couleur pour les enfants« . Un autre confirma : « une amie de ma grand-mère a les cheveux violets« . Peut-être que la vérité sort vraiment de la bouche des enfants.

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