Nous avons un pape freestyle. Le vocabulaire du hip-hop ne convient peut-être pas parfaitement à ce mélomane plus familier de Mozart que de la Zulu Nation, mais le fait est que les figures imposées ne sont vraiment pas son fort. S’il est aussi retors en théologie qu’un vieux talmudiste en interprétation des Écritures, il est rétif à la communication et au marketing. Ce qu’il dit, on ne l’attend pas ; ce qu’on attend, il ne le dit pas. Cette attitude a de quoi décontenancer la plupart de ceux qui, même loin de Bethléem, tiennent le monde pour une crèche et les hommes pour des santons à jamais fixés dans un rôle connu d’avance.

Son pèlerinage en Terre Sainte l’a, une nouvelle fois, démontré : entre Benoît XVI et les médias, le divorce est irréparable. Alors que la moindre speakerine débutante sait se répandre en pleurnicheries convenues quand les caméras tournent, le pape aborde toute chose avec retenue et pudeur, comme s’il n’avait jamais cessé d’être un austère professeur de Tübingen. L’émotion sur commande et en direct live, ce n’est pas son truc.

La pudeur, c’est pourtant l’autre nom du vrai respect, là où commence toute civilisation. Certes, cette idée n’est pas très raccord avec notre époque qui exige de chacun la transparence et le déballage intime, comme si des sentiments ne devenaient pas immédiatement des simagrées lorsqu’on les exprime à la face du monde. Sénèque avait compris cela qui demandait à Polybe de contenir ses larmes face à la douleur des siens : « Tu dois être leur consolation et leur consolateur ; or, peux-tu soulager leurs plaintes quand tu laisses libre cours aux tiennes. » Cette dignité de caractère (gravitas) était exigée, dans la Rome ancienne, par le mos maiorum[1. Le mos majorum, littéralement la « coutume des anciens », était l’ensemble des vertus traditionnelles à Rome.], au même titre que la vertu (virtus), la piété (pietas) ou l’honnêteté (honestas). Héritier de cette civilisation-là, le pape s’est résolu à faire définitivement une croix sur un éventuel passage chez Mireille Dumas.

À Yad Vashem, pas d’émotion ni d’image saisissante à se mettre sous l’objectif. Pire : ni compassion ni repentance, mais un discours « froid et abstrait », selon les termes du directeur du Mémorial, Avner Schalev. Du Yediot Aharonot à Haaretz, c’est ce qui a, ces jours-ci, le plus fortement déçu l’opinion publique israélienne – déception que Shimon Peres balaie d’un revers de la main en confiant dans un entretien à la presse étrangère : « La visite du pape relève plus des livres d’histoire que des journaux. »

Le pape pouvait-il demander pardon, comme les éditorialistes du Haaretz s’y attendaient, au nom de l’Allemagne et de l’Eglise ?

Pour l’Allemagne, il aurait été assez difficile à Benoît XVI de prendre la place de Mme Merkel. Quant à la polémique, allumée il y a deux ans par les tabloïds britanniques, sur l’appartenance du futur pape aux Jeunesses hitlériennes, elle a fait long feu. Non seulement sa famille était hostile au régime nazi, mais c’est de force qu’il fut enrôlé comme auxiliaire dans la défense antiaérienne… Mes honorables confrères qui s’indignent encore contre le « pape nazi » sont ceux qui, dans la foulée, y vont de leur larmichette pour évoquer les enfants-soldats au Burundi, sans toutefois jamais établir de rapport ni chercher à comprendre ce que signifie l’incorporation de force dans un État totalitaire.

Le jour viendra pourtant où l’on se rendra compte que Josef Ratzinger a été l’un de ceux qui, avec d’autres intellectuels comme Rémi Brague ou Jean-Luc Marion, ont pensé de la manière la plus fine et la plus conséquente le rapport entre judaïsme et christianisme. Reprenant à son compte la métaphore paulinienne de l’olivier, ce sont ces liens que le pape a soulignés le 15 mai, à l’aéroport Ben Gourion, alors qu’il s’apprêtait à quitter Israël : « L’olivier, comme vous le savez, est une image utilisée par saint Paul pour décrire les très étroites relations entre les chrétiens et les juifs. Paul décrit dans sa lettre aux Romains comment l’Église des gentils est comme un rameau d’olivier sauvage greffé sur l’olivier cultivé qui est le Peuple de l’Alliance. Nous sommes nourris aux mêmes racines spirituelles. Nous nous sommes rejoints comme des frères, des frères qui, à un moment de notre histoire, ont eu une relation tendue, mais qui sont maintenant fermement engagés à bâtir les ponts d’une amitié durable. »

Pouvait-il, pour autant, faire repentance au nom de l’Eglise lors de sa visite à Yad Vashem ? Sans conteste, oui. S’il avait été chamane et s’il considérait que les mots n’ont aucune valeur tant qu’ils ne sont pas répétés encore et encore. Or, quand on est catholique – présumons qu’il ne soit pas interdit au pape de l’être –, le pardon est une chose sérieuse. On ne s’y livre pas à la petite semaine et le repentir de Jean-Paul II, accompli en mars 2000 au mur des Lamentations, oblige ses successeurs et l’Église à jamais.

En fait de discours « froid et abstrait », le pape a prononcé à Yad Vashem des propos d’une finesse et d’une rigueur remarquables, comme le soulignait, dans un entretien au Figaro, le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, à mille lieues du rabbin Israel Meir Lau, président du Mémorial, qui s’attendait, pour sa part, à « un discours plus émotionnel ». Le pape a médité, comme un rabbin rompu aux commentaires talmudiques, sur la signification de « mémorial » (yad) et de « nom » (shem), reprenant à son compte les grands thèmes du judaïsme médiéval qui donna naissance, dans le Saint-Empire, aux Memorbücher – ces recueils que l’on tenait afin que le nom des persécutés ne s’efface pas : « Puissent les noms de ces victimes ne jamais périr ! Puisse leur souffrance ne jamais être niée, minorée ou oubliée ! Et puissent toutes les personnes de bonne volonté demeurer vigilantes à déraciner du cœur de l’homme tout ce qui peut conduire à des tragédies comme celle-ci ! » Puis, comme il l’avait fait à Auschwitz en mai 2006, il s’est plongé dans un long silence, ce « silence effrayé, qui est un cri intérieur vers Dieu : Pourquoi, mon Dieu, es-tu resté silencieux ? »

Il y a des moments, face à l’indicible, où seul convient le silence. Ce n’est certes ni grandiloquent ni télévisuel, mais ce n’est visiblement pas pour faire de l’image que le pape avait tenu à venir prier à Yad Vashem.

S’il a honoré la mémoire des morts, c’est pourtant aux vivants que le pape a réservé durant son voyage toute sa compassion. Condamnation du terrorisme, affirmation du droit d’Israël à la sécurité, plaidoyer pour la reconnaissance réciproque de deux Etats et de leurs frontières : on pourrait prendre les déclarations papales pour des propos politiques. Elles le sont et confortent les modérés en Israël aussi bien qu’en Palestine. Mais elles sont bien plus encore que cela : une méditation continue sur le verset de Matthieu : « Laissez les morts enterrer leurs morts », que l’on retrouve dans le Talmud sous une autre forme : « Vivez bien, c’est la meilleure des vengeances » et que Golda Meir avait rendu à sa façon dans un entretien à The Observer en 1974 : « Le pessimisme est un luxe qu’un juif ne peut jamais se permettre. » Cet appel à la vie contre le ressassement de l’histoire et de la violence, c’est au fond le message le plus fort du pape en Terre Sainte. Mais peut-être aussi le plus inaudible.

Et si Benoît XVI n’a pas été atteint durant son voyage par le syndrome de Jérusalem, version mystique du syndrome de Stendhal qui fait perdre la tête aux pèlerins fréquentant les lieux saints, il nous a, en revanche, confirmé une chose, comme me le souffle Elisabeth Lévy[2. Elisabeth est comme l’Esprit. Elle souffle où elle veut.] : maîtrisant ses émotions au point d’avoir l’air de ne pas en avoir et accordant plus que de mesure sa confiance à l’intellect et à l’étude, le pape est ashkénaze. Définitivement ashkénaze.