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PS : comme barons en foire…

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Martine Aubry. Photo La Netscouade, flickr.com
Martine Aubry. Photo La Netscouade, flickr.com

Le coup du « il vaut mieux perdre une élection que son âme », resservi par Martine Aubry et sa garde rapprochée à propos de l’élection régionale en Languedoc-Roussillon a fait long feu.

Georges Frêche, ce pelé, ce galeux est en passe d’assurer triomphalement sa réélection, avec l’aide involontaire d’une direction nationale du PS qui n’a décidément rien compris au pays qu’elle ambitionne de diriger lorsque les Français seront lassés de la droite.

Martine Aubry ne pourra même pas se prévaloir d’avoir fait chuter, au profit de l’UMP, un satrape de gauche dont les saillies douteuses, mais souvent drôles, mettent en émoi les dealers de moraline[1. Copyright Cohen et Joubert] de la bonne société parisienne.

Il est peut-être trop tôt pour le dire, mais l’offensive anti-Frêche menée depuis Solférino pourrait sonner le glas des ambitions présidentielles de la fille de Jacques Delors. On a pu lire dans ce salon une analyse subtile de Marc Cohen et Aimée Joubert soutenant la thèse que la droite aurait pris prétexte du cas Frêche pour matraquer le PS pendant toute la campagne des régionales, et aurait pu ainsi priver Martine Aubry du bénéfice d’un carton électoral plein.

Le calcul, dans cette hypothèse, est le suivant : je perds le Languedoc-Roussillon, mais dans l’honneur, et j’empoche tout le reste pour ma plus grande gloire martinienne. Dans le cas contraire, la défection des électeurs de gauche choqués par le maintien du soutien PS à la liste Frêche lui faisait courir le risque de faire moins bien qu’en 2004, ce qui pourrait fragiliser sa position à la tête du parti.

Cette stratégie mise au point par quelques bons esprits de son entourage, pour ne pas les nommer Cambadélis , Montebourg et Bartolone, avait cependant un petit défaut : le peuple de gauche n’a pas pour Georges Frêche une aversion spontanée. Ses dérapages verbaux sur les harkis, les noirs dans le 11 tricolore et la « tronche pas catholique » de Laurent Fabius ne suffisent pas à le disqualifier comme homme de gauche, dans sa région d’abord, et au-delà depuis qu’il est devenu une star des médias nationaux. Ensuite, la droite, qui n’est pas aussi stupide qu’elle en a l’air, même sous les traits de Frédéric Lefebvre, n’aurait pas été forcément amenée à harceler Martine Aubry sur le cas Frêche. L’UMP rame actuellement pour ramener à elle déçus du sarkozysme qui envisagent soit de s’abstenir, soit de revenir à leur vote FN d’avant la présidentielle de 2007. Quel intérêt alors d’attaquer la gauche au nom du non-respect de ses valeurs pour séduire un public qui n’à rien à cirer de ces mêmes valeurs ? Ne pas désavouer Frêche n’aurait, en définitive, coûté au PS que quelques voix de bobos des centre-villes, notamment à Paris, où ils auraient renforcé le score d’Europe écologie, ou du Front de Gauche…

Chacun aura pu le remarquer, les barons du PS soumis à réélection dans nos provinces n’ont pas fait montre d’un enthousiasme délirant pour le Frêche-bashing initié par la direction du parti, et relayé par les principaux médias de la capitale[2. A la notable exception d’une enquête de terrain signée Jacqueline Rémy dans le N°668 de Marianne].

D’abord parce que Frêche, pour tous ceux qui connaissent les joies et les peines de la gestion des affaires locales, ne se limite pas au gros beauf populiste qui s’amuse à en rajouter une louche chaque fois qu’il se fait épingler par les petits marquis de la plume et du micro. Dans le monde des grands élus locaux, c’est une pointure dont chacun, même ses adversaires politiques, reconnaissent les qualités de visionnaire, de bâtisseur, certes un peu mégalomaniaque, mais qui a imprimé sa marque à une ville, Montpellier, et a les mêmes ambitions pour sa région.

D’autre part, chacun des barons socialistes régionaux qui défend son bilan devant ses lecteurs est intimement persuadé que c’est à lui seul, et non à la patronne de Solferino qu’il devra son éventuelle reconduction. Et ils n’ont pas totalement tort. Ainsi, chez moi, en Rhône-Alpes, le poids personnel de Jean-Jack Queyranne excède de beaucoup celui de l’électorat de gauche traditionnel, celui qui a voté Ségolène en 2007 par exemple. C’est pourquoi il ne demande pas la bénédiction de Solferino lorsqu’il pratique l’ouverture aux radicaux valoisiens (tendance Borloo) en leur proposant une place éligible en Haute-Savoie. Son compère Gérard Collomb, maire de Lyon, soutient sans barguigner son ami Frêche, une manifestation supplémentaire d’indépendance d’un homme qui n’avait pas hésité à annoncer qu’il participerait au débat sur l’identité nationale. Dans la campagne électorale, on fait savoir gentiment et fermement que les descentes en province des cadors nationaux ne sont pas absolument nécessaires.

D’autres caciques régionaux sont moins bruyants, mais n’en pensent pas moins, en tous cas ils ne participent en aucune manière à l’assaut contre Frêche mené depuis Paris. Ils commencent à comprendre qu’ils constituent le socle le plus solide d’un PS dont la direction nationale a perdu le sens des réalités, tant elle est empêtrée dans les jeux tactiques pour la présidentielle 2012. Le fait qu’il n’y ait aucun présidentiable parmi eux (à part Ségolène, mais c’est une autre histoire…) ne doit pas donner aux candidats déclarés à l’investiture PS pour 2012 l’assurance que ces barons resteront inertes lors du processus de désignation nouveau style, celui des primaires élargies aux sympathisants de gauche. Leur poids dans le choix du champion PS sera accru : leur popularité leur permet de mobiliser en faveur de leur candidat bien au delà des militants encartés. Mon petit doigt m’a dit que Dominique Strauss-Kahn aurait retrouvé les faveurs des grands barons qui avaient, en 2007, rejoint les rangs ségolénistes. En fait ce n’est pas mon petit doigt, mais une petite phrase plutôt sympathique pour Frêche émise tout récemment par Pierre Moscovici, chargé de chauffer la place pour un éventuel retour du directeur du FMI. DSK leur apparaît aujourd’hui comme le seul susceptible de les laisser baroniser en paix, tant il est investi dans les affaires de la planète.

Pierre Goldman : révélations ou désinformation ?

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pierre-goldman

Diffusé sur Canal +, le 29 janvier, le film de Michel Despratx et Philippe Nahoum, offre sans doute une thèse inespérée à ceux qui veulent encore s’accrocher à une icône : Pierre Goldman, gauchiste condamné en 1974 pour deux meurtres, puis acquitté au bénéfice du doute en 1976, est un martyr tombé sous les balles d’un groupe para-policier fasciste en 1979, parce qu’il représentait l’anti-France dans un pays resté viscéralement pétainiste.

Une thèse audacieuse : l’exécution par le SAC
L’assassinat de Pierre Goldman le 20 septembre 1979 aurait été perpétré par les services secrets français. Le Service d’action civique, S.A.C., police parallèle créée en 1960, aurait formé un commando de quatre hommes, dont un inspecteur de la Direction de la sureté du territoire, DST, et un homme des Renseignements généraux, R.G. L’ordre, donné pour des raisons politiques, serait venu du sommet de l’État.

À l’appui de cette « révélation », les auteurs nous mettent en présence de l’image (floutée) et de la voix (déformée) d’un ancien mercenaire anonyme, baptisé Gustavo pour l’occasion. Celui-ci revendique l’assassinat aux côtés d’un autre tueur du commando, exécutant ainsi un contrat commandé un an auparavant. Toute la presse a annoncé ce film avant sa diffusion au public, tout en marquant une distance prudente, mâtinée de quelques critiques.

Passons rapidement sur une erreur historique : ce n’est pas en 1966 mais entre la fin de juillet 1968 et la fin de septembre 1969 que s’est déroulé l’engagement de Pierre Goldman dans une petite guérilla, fantasque et hors d’époque, au Venezuela[1. Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, Le Seuil, 1975 ; information validée par de nombreuses sources et par l’auteur], suivi de sa participation, comme guetteur, à un hold-up réussi à Puerto-la-Cruz[2. Jean Paul Dollé, L’insoumis, vies et légendes de Pierre Goldman, Grasset, 1997 ; épisode précisé par la suite par M. Prazan (voir ci-après) et validé par l’auteur].

Les auteurs du documentaire mettent en avant les nombreux détails apportés par Gustavo sur les circonstances de l’assassinat pour crédibiliser sa thèse. Parlons-en.

Hombre ou Hombres ?
Gustavo cite cette interpellation, mais au singulier (Hombre !) Tous les journaux avaient à l’époque relaté ce mot espagnol. Toutefois, selon Gustavo il aurait été lancé à Goldman par le chef du commando, pour attirer son attention, juste avant de l’abattre. Cette version correspond aux premiers témoignages, bientôt démentis par des déclarations plus fiables, affirmant que ce propos n’a pas précédé, mais suivi les tirs de balles. Par ailleurs, ce n’est pas un mot, mais une courte phrase qui a été lancée par l’un des tueurs (probablement : « Por aquí, hombres ! » ; « Par ici, les gars ! », l’un des complices indiquant par là aux autres le chemin de la fuite). Le commissaire Marcel Leclerc, chargé de l’enquête, comme les journaux de l’époque sont précis sur ce point[3. Marcel Leclerc, De l’antigang à la criminelle, Plon, 2000, ch. 5 ; voir aussi Libération, 26 septembre 1979]. Gustavo indique aussi que les hommes du commando étaient vêtus de bleus de travail, ce qui contredit les témoignages d’inspecteurs de la 9ème brigade territoriale, présents sur les lieux, au hasard d’une filature, faisant état de blue jeans et de baskets, ainsi que d’un blouson de cuir[4. Le Figaro, 22 septembre 1979].

Des armes et des balles.
Pour les armes, on le sait, il s’agissait d’un calibre de 11.43, et d’un 9 mm tiré par un P.38 (Gustavo omet toutefois de préciser qu’il s’agissait d’un P.38 « spécial »)[5. Marcel Leclerc, op. cit.]. Quant au nombre de balles ayant atteint Pierre Goldman, le film reste vague. Gustavo donne l’impression que le chef du commando, armé d’un 11.43, tire deux balles (« Il tire une fois à la volée, et une autre encore ») avant que lui-même ne tire avec son P.38. Si l’on s’en rapporte à la police, 7 balles ont atteint l’homme visé, provenant des deux calibres mentionnés[6. Marcel Leclerc, op. cit.]. « Combien de balles avez-vous tiré ? », demande-t-on à Gustavo. « Je ne me souviens pas », répond-t-il. Or, une réponse précise à cette question était capitale pour étayer sa version. Le nombre respectif de balles provenant de l’un et l’autre calibre n’a en effet pas été révélé. Des proches de l’enquête auraient pu ainsi valider le témoignage. On peine à croire que Gustavo ait oublié le nombre de coups de feu tirés par lui-même. Mais, le cas échéant, il disposait d’éléments publics pour rendre ses assertions plus crédibles. Enfin, on peut s’étonner de ce qu’avant de remettre son arme dans la sacoche d’un complice, détail important dont Gustavo s’obstine à taire la raison, il n’ait pas vérifié le nombre de balles dans le chargeur.

On s’étonnera de voir en Gustavo, ancien mercenaire, un tueur sans gages opérant par conviction. On est surpris, enfin, d’apprendre qu’il a fallu un an pour localiser un Pierre Goldman, dont la discrétion n’était pas la caractéristique majeure, et qui déambulait souvent entre le siège de Libération et une boîte de salsa, la Chapelle des Lombards. Les auteurs du film ne donnent aucun indice sur la piste suivie pour trouver le numéro de téléphone des comparses de Gustavo. L’anonymat généralisé interdit toute contre-enquête. Or, les assertions de Gustavo sur les circonstances factuelles de l’assassinat ne lui donnent aucune crédibilité. Comment le suivre sur la piste d’un « contrat » politique émanant du sommet de l’État ?

Une vengeance politique ?
En effet, la suite ne repose plus que sur la parole de Gustavo. Celui-ci rapporte les confidences du chef du commando, selon lequel l’ordre serait venu du responsable du Service d’action civique, Pierre Debizet. Ce responsable, après leur coup, aurait invité les tueurs dans son bureau pour les féliciter, leur assurer une totale impunité et leur faire savoir que les instructions venaient d’en haut, de Victor Chapot, conseiller spécial du Président Giscard d’Estaing. Ces deux responsables, Debizet et Chapot, ont disparu. « Encore une fois, il est trop facile de faire parler les morts », commente sobrement un journaliste[7. Agora Vox, 29 janvier 2010].

Sur l’implication de l’État, les propos évasifs de deux responsables de l’époque, Christian Bonnet, Ministre de l’intérieur, et Robert Pandraud, Directeur de la police, n’apportent rien de concret, et le documentaire s’efforce en vain d’en tirer des étais pour la version de l’assassinat politique.
La revendication du crime par un groupe « Honneur de la Police », qui a bouleversé l’opinion à l’époque, n’a jamais trouvé de confirmation dans les faits. On relira avec intérêt le récit, bref et clair, de l’enquête systématique menée par Marcel Leclerc, au lendemain de la mort tragique de Goldman, non seulement à l’intérieur des services de police, mais aussi des syndicats de policiers et des groupes parallèles. Ces investigations n’ont donné aucun résultat[8. Marcel Leclerc, op. cit.].

Le scénario basque
Vers la fin, les auteurs du film esquissent une thèse alternative : l’élimination de Goldman par les services secrets aurait été motivée par l’engagement de ce dernier dans l’aide aux séparatistes basques de l’E.T.A., réfugiés en France. Cette hypothèse coïncide mal avec les dires de Gustavo affirmant que l’ordre de tuer avait été donné un an auparavant, soit en août ou septembre 1978. À l’été 1978, en effet, Goldman fait un long voyage, à Caracas, où il retrouve ses compagnons préférés, et en Guadeloupe[9. Dollé, op. cit., ; cette information est recoupée par des informations prise à la source par l’auteur.]. Il bouillonne de projets, pense films, écriture. D’après des témoignages, ses contacts avec l’E.T.A. n’auraient débuté qu’à la mi-1979[10. Antoine Casubolo, La vie rêvée de Pierre Goldman, Editions Privé, 2005]. L’introduction tardive de la piste de l’E.T.A. marque donc une prise de distance de l’auteur vis-à-vis des déclarations du témoin central.

Barbouzes et truands face à la base arrière de l’E.T.A. Beaucoup plus intéressant, le scénario basque était déjà évoqué quelques jours après la mort de Goldman, dans les colonnes de Libération[11. Gilles Millet, Libération, 2 octobre 1979.]. Cette orientation est ensuite développée par Michaël Prazan[12. Michaël Prazan, Pierre Goldman, le frère de l’ombre, Le Seuil, 2004], reprenant le fil de trois enquêtes diligentées par le quotidien (notamment celle de Gilles Millet), et converge avec celle de Lucien Aimé-Blanc[13. Lucien Aimé-Blanc, L’indic et le commissaire, Plon, 2006 ; voir aussi le quotidien La Provence, 29 janvier 2010]. Pierre Goldman se serait fourvoyé, de façon brouillonne et bavarde, dans un complexe trafic d’armes mettant en présence des militants de l’E.T.A., retranchés sur le sol français, des réseaux de barbouzes espagnols y pourchassant ces derniers, des truands et des membres des services secrets français. On sait que des groupes clandestins ne peuvent opérer durablement dans leur pays sans une « base arrière » hors de leurs frontières. C’était le rôle de la France pour l’E.T.A., motivant du même coup des incursions des milices para-policières espagnoles pour saper ces appuis sur le territoire français. Tout ce monde, militants et barbouzes espagnols, déployé en terrain étranger, doit se trouver des soutiens et des pourvoyeurs d’armes. D’où la nécessité d’entrer en relation avec des réseaux mafieux (truands marseillais, notamment) et des services secrets français.

Deux thèses concurrentes, quant à l’implication de Pierre Goldman dans ces trafics et à sa suite fatale, sont proposées. Dans l’une, Goldman aurait pris des engagements pour des livraisons d’armes à l’E.T.A. et n’aurait pu les respecter. Dans l’autre, Goldman aurait découvert que les livraisons d’armes auxquelles il contribuait n’étaient pas destinées aux militants de l’E.T.A., mais aux groupes para-policiers espagnols qui les pourchassaient (les membres du G.A.L. ou leurs prédécesseurs). La pègre en effet, ne rechigne pas à vendre des armes des deux côtés. Pierre Goldman aurait alors exposé, avec véhémence, ses griefs à l’un des caïds. Ce genre d’éclat n’est pas très prisé dans le milieu. L’exécution aurait pu associer barbouzes et truands. Dans les deux cas, le motif de l’assassinat tiendrait du règlement de comptes, commandité par l’une des parties en présence, et non de la revanche politique.

Ces hypothèses ont leurs limites. Elles ne sont pas incompatibles avec la présence d’un Gustavo au moment de l’assassinat. On a aussi évoqué le rôle de Jean-Pierre Maïone-Libaude (tué en juin 1982), qui se serait vanté de son méfait, dans le commando de la place de l’abbé Georges-Hénocque, avec, en arrière-plan, ses contacts avec Lucien Aimé-Blanc, de l’antigang[14. Lucien Aimé-Blanc, op. cit.].

L’assassinat politique, un mythe salvateur
Fondé sur des bases aussi occultes que friables, le film ne convaincra que les quelques irréductibles de la version d’une vengeance politique. Les affaires de croyance, on prend en bloc ou on laisse. Le dogme Goldman, longtemps fondé sur une entreprise de confusion, repose, comme le rappelle Luc Rosenzweig, sur deux fondements, celui de l’innocence dans l’affaire des deux meurtres de Richard-Lenoir et celui de sa mort en martyr d’une revanche perpétrée par un groupe para-policier fasciste (15). Le premier pilier étant désormais mis à mal, une révélation relançant l’idée de l’assassinat politique permettrait opportunément de sauver une part du mythe.

L’auteur de ces lignes pour sa part préfère quitter le terrain des fables pour celui de l’investigation méthodique et du recoupement des sources, ce que le choix de la fiction, il espère l’avoir montré dans son livre, n’interdit nullement. Quant aux raisons et aux circonstances de l’assassinat de Pierre Goldman, l’enquête doit être poursuivie.

Élucider les deux affaires Pierre Goldman ne relève pas des débats rancis d’un autre d’âge. Le dogme entretenu autour du personnage a été mis en place, il y a trente ans, par quelques groupes. Ceux-ci voyaient dans le sauvetage d’un dernier symbole un enjeu essentiel dans la débâcle des idéologies révolutionnaires. Démystifier cette figure nous aide à élucider les constructions viciées qui perdurent aujourd’hui, autour de personnages qui se nomment, par exemple, Cesare Battisti, dont les assassinats crapuleux ont été soustraits à la justice de son pays par trop de complaisances et de mensonges de la part de responsables politiques, de ce côté-ci des Alpes.

Patria o muerte

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Valentin Pride (5)

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Pour finir cette série et souhaiter à tous une bonne Saint-Valentin, on n’a pas lésiné sur les moyens : Edith Piaf et Théo Sarapo sont de la partie. Un film de Louis Clichy.

La menace aztèque

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Les Aztèques menacent la laïcité dans les écoles de la République !
Les Aztèques menacent la laïcité dans les écoles de la République !

Inconnue des lobbys laïques imbus d’islamovigilance et ignorée des associations qui luttent contre les sectes, la religion aztèque se propage d’une manière inquiétante dans les écoles de la République.

Le mal venu d’Amérique centrale, refoulé jadis par Fernando Cortès et Francisco Pizzaro, a changé de visage et s’est propagé ensuite d’une manière pacifique en Europe, en attendant le jour propice pour montrer à nouveau en pleine lumière sa nature diabolique. En juillet 1998, les prêtres aztèques sentirent que ce jour n’était pas loin. La populace était prête pour la révélation du sens véritable et sanglant de ces jeux apparemment innocents que sont les jeux de balle : football, baseball, basketball, rugby ou tennis, développés et popularisés d’une manière inconsciente en Europe grâce à l’utilisation de la substance sacrée des Aztèques, le caoutchouc. Malgré toutes les protestations publiques, comme les appels désespérés du Front d’opposition à la nouvelle année, et les paroles de Houellebecq – « Quand j’erre sans notion au milieu des immeubles, je vois se profiler de nouveaux sacrifices » –, 2012 approche !

La nécessité pressante de nourrir la divinité suprême pour qu’un nouveau cycle cosmique commence, a décidé les prêtres aztèques à agir. C’est pourquoi le 18 janvier dernier à Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis, leurs néophytes ont procédé à un sacrifice humain improvisé, à l’extérieur d’un collège de la République, sous les mots mêmes de Liberté, Egalité, Fraternité. Sur Europe 1, Elodie, la victime réchappée de justesse aux sacrificateurs radicaux, a décrit les modalités d’agissements de ces suppôts de Quetzalcóatl : « A l’intérieur du collège, ils choisissent quelqu’un dans la cour. Ils prennent la balle, ils se rapprochent un peu de toi, ils tirent. La boule est passée entre mes jambes et je voyais tout le monde rigoler et moi je ne comprenais pas pourquoi. Après, ils sont venus me voir, ils ont dit : « Tu es morte à la sortie. » » Ils ont été une quinzaine d’adolescents fanatisés à la rouer de coups, et seule l’intervention sacrilège d’une gardienne a empêché son âme d’être précipitée dans le monde infernal.

Les observateurs ignares et les journalistes incultes classent cette agression dans la liste infinie des méfaits de la déshérence des banlieues. Ils ignorent superbement que le jeu de la balle était un antique rituel mésoaméricain, appelé tlachtli ou ollamaliztli en nahuatl, langue des Aztèques. Il opposait classiquement deux équipes et ressemblait à un mélange de volley, de basket et de tennis. Le clou du spectacle, c’était le sacrifice de l’équipe perdante ou, du moins, de son capitaine. Les fondamentalistes aztèques de Tremblay-en-France sont allés à l’essentiel, au mépris des règles sportives, car le temps pressait. La balle, cet objet apparemment innocent, est en fait un signe religieux ostentatoire ignoré du législateur : elle représente le dieu aztèque du soleil et de la guerre, Huitzilopochtli. Faire passer la balle entre les jambes de la future victime signifie très exactement que le soleil s’abîme dans le « monde inférieur », et qu’il demande sa rançon sanguinaire. « La sortie », évoquée par les lyncheurs rigolards, a un sens ésotérique : il s’agit de la renaissance de l’astre courroucé. Aussi cette phrase apparemment anodine, « Tu es morte à la sortie » constituait rien de moins qu’une consécration expéditive de l’offrande propitiatoire. De même, le lieu choisi pour l’immolation heureusement ratée constitue en soi un message terroriste très clair, adressé par les fondamentalistes aztèques au monde libre : « Tremblez en France ! »

Les pouvoirs publics doivent agir et prendre d’urgence toutes les mesures possibles contre cette atteinte à la laïcité que constitue l’intrusion manifeste du prosélytisme aztèque dans les établissements publics. La situation est grave : la haine de tous envers tous a atteint de telles proportions dans les écoles de la République que les élèves sont devenus des proies faciles pour la première idéologie sacrificielle venue. Choisir à l’aztèque une camarade à lyncher n’est que la solution spontanée à la situation invivable dans laquelle ils se trouvent : au moins, quand ils la tabassent ensemble, ils rigolent tous et se sentent tous amis. Une étude approfondie de Sa majesté des mouches de William Golding, éclairée par les analyses de René Girard, serait un début de prise de conscience du problème. S’assurer d’abord que les collégiens et les enseignants savent toujours lire, car les Aztèques n’utilisent pas l’écriture alphabétique, mais seulement de petites icônes, appelées par les spécialistes « logogrammes », « glyphes » ou « emoticons ». 🙁

On peut toujours essayer

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On apprend à l’instant qu’Hamid Karzaï, pantin bien habillé, qui fait aujourd’hui office de président d’Afghanistan ou plutôt de maire de Kaboul-centre, a solennellement demandé aux Talibans de rendre leurs armes sans condition, alors qu’une offensive majeure des troupes de l’Otan se déroule en ce moment même. Bon, bon, bon… Alors, pour ma part, je demande solennellement à Nicolas Sarkozy de proclamer unilatéralement le socialisme réel en France, à Dieu de ressusciter les 230 000 Haïtiens morts dans le séisme de Port-au-Prince, aux dirigeants iraniens de cesser d’enrichir de l’uranium et de respecter les libertés civiles, à Toyota d’éviter d’imposer ses méthodes de production aux autres constructeurs pour qu’on puisse encore avoir une chance d’utiliser des véhicules en état de marche dans les mois qui viennent, à Eva Joly de faire preuve d’autant de rigueur lorsqu’elle parle du voile au NPA que lorsqu’elle utilisait la détention préventive comme moyen de pression et, enfin, à ma petite sœur, de me rendre ma collection d’Alix, empruntée il y a trente ans. C’est vrai, quoi, on peut toujours essayer, y a pas de raison.

Valentin Pride (4)

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Quand on aime, on ne compte pas. Et surtout pas le nombre de cacahuètes chocolatées. Un film de Yannick Pecherand-Molliex

Jean Ferrat, moustachu légèrement

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Le chanteur Jean Ferrat, installé en Ardèche depuis plusieurs années, a annoncé qu’il soutenait les listes du Front de gauche et en particulier celle de la région Rhône-Alpes, menée par Elisa Martin du Parti de Gauche. Ce soutien fait déjà grincer des dents, notamment à la direction du NPA où l’on s’indigne qu’un chanteur moustachu, même légèrement, soutienne un mouvement se réclamant de l’émancipation et de la rupture avec le capitalisme. « La moustache, a assez fermement déclaré le parti d’Olivier Besancenot, est un signe machiste ostentatoire, un symbole de l’hétérofascisme honteux et de la domination masculine. Que Jean Ferrat soutienne publiquement les sociaux traîtres du Front de Gauche, c’est son droit mais s’il veut porter ses moustaches, qu’il le fasse en privé. »

Peut-on sauver le soldat Gordon Brown ?

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Voilà un homme qui était mort à Noël. Mort politiquement s’entend. Annoncé partout comme battu et archi-battu, voire ridiculisé, aux futures élections générales qui doivent se tenir en Grande-Bretagne le 6 mai prochain (la date n’est toujours pas officielle), Gordon Brown ne fait certes pas encore figure de phénix, mais il revient de loin. De l’enfer pour tout dire. A vous faire passer les sauterelles, ténèbres et autres fléaux d’Egypte pour d’aimables amuse-gueule. Personne n’ignore que le royaume traverse depuis quelques mois une série de catastrophes épouvantables dont une seule aurait du suffire à le balayer. De quoi l’autoriser à rentrer définitivement chez lui, en Ecosse, disserter des mérites de l’introduction des baguettes magiques dans la vie politique et économique britannique avec sa grande amie, l’écrivain JK Rowling.

D’ailleurs, quand Nicolas Sarkozy a le blues il pense à Gordon et retrouve un moral de vainqueur. De l’autre côté de la Manche, c’est bien pire.

Le fantôme du black Thursday
Excusez du peu. Une crise financière puis économique sans précédent, le système bancaire à l’agonie et les trois principales banques du pays, RBS, HBoS et la très mythique Lloyds, au bord de la faillite. Pour Brown, les solutions ressemblaient à un très mauvais remake de « Charybde and Scylla are back », soit il laissait couler la banque anglaise et c’était black thursday again, dépôts de bilan et clés sous la porte en chaîne, soit il injectait immédiatement des sommes colossales en nationalisant les moribondes. Pour 37 milliards de livres, il a sauvé les épargnants et les entreprises, mais mis durablement le budget national sur la paille. Les pires conditions pour intervenir ensuite et tenter de redresser une économie très… secouée.

Le scandale des notes de frais
Seconde calamité, l’interminable scandale des dépenses et notes de frais des parlementaires ou expensesgate qui empoisonne depuis l’été la vie politique britannique. Ils n’en mourront pas tous, mais tous ou presque seront frappés. Enfin la moitié. 360 MP’s ont été pris la main dans le pot de confiture jusqu’au poignet. Seuls quatre sont actuellement mis en examen, mais combien de têtes tomberont-elles encore au pays de Jacques the first et Jacques the second, célèbres raccourcis de l’histoire locale ? On pourra toujours arguer que les députés, qui ne touchent qu’un très maigre salaire et sont censés œuvrer uniquement par amour du bien public et de l’Angleterre trouvaient ça et là de justes et juteuses compensations, il n’empêche, l’absence de réaction du Prime Minister en a choqué plus d’un. Dans une atmosphère de lynchage médiatique comme seule la presse du Royaume-Uni sait en orchestrer, le Speaker Michael Martin (président de la chambre des Communes) a démissionné en catastrophe (fait unique depuis 1695 !), pendant que le Daily Telegraph déchaîné rappelait qu’en juillet 2008, Gordon Brown avait donné son feu vert aux députés du Labour pour rejeter toute réforme des dépenses… On aurait difficilement fait plus maladroit. Le Britannique est bon citoyen, mais trop, c’est trop, beaucoup d’électeurs affichent leur intention de voter avec leurs pieds si le système politique dans son ensemble n’est pas réformé d’urgence. Le divorce avec le Parlement, dont Brown est l’émanation immédiate, semble bien profond.

La guerre d’Irak sur le grill
Enfin, last but not least, la commission parlementaire Chilcot, chargée d’enquêter sur la participation britannique au conflit irakien, ne se refuse aucun petit plaisir et auditionne méthodiquement l’un après l’autre tous les ténors du Labour, les big beats, ceux qui, Mendelson et Blair en tête, ont de près ou de loin participé à l’engagement militaire aux côtés des Américains. Engagement qui, d’année en année, coûte la vie d’un boy par semaine. Pour que cesse la terrible litanie reprise jusqu’à l’écoeurement par les tabloïds qui ont ici valeur de bible populaire, les Anglais sont prêts à tout et surtout à accuser. « Simple » ministre des Finances en 2003 et donc loin des premières lignes, plutôt discret sur le conflit, Brown pouvait raisonnablement espérer tirer parti d’un profil bas (c’est peu dire qu’on ne l’a pas beaucoup entendu quand des controverses ont fait rage sur le sous équipement des soldats de sa Gracieuse) et d’une audition reportée à l’après-élections… Las, jouant décidément d’une malchance calamiteuse, sa lettre de condoléance adressée à la mère du deuxième classe Jamie James se révèle bourrée de fautes d’orthographe et quasiment illisible. Sommé de s’expliquer, le Premier ministre avoue en bredouillant confondre depuis le primaire le script et l’italique. No comment…

Des renforts inattendus
Non, rien de rien ne lui est épargné. Sans programme, sans chef charismatique, presque sans combat et sans combattant, les conservateurs étaient assurés de reprendre le pouvoir confisqué par Tony Blair en 1997. La cause était entendue et les chancelleries déjà au travail avec leur shadow cabinet et les députés tories. Il leur suffisait de faire acte de présence et de sourire sur la photo. C’était sans compter trois alliés de dernière minute des plus inattendus qui, s’ils n’ont pas inversé la tendance, permettent à Brown de souffler et même de réduire l’avantage de ses challengers à 7 points, quand ils en ont comptés plus de 20.

L’ectoplasmique candidat tory
Le premier de ces soutiens est involontaire. Tous ceux qui ont suivi la poussive campagne depuis ses débuts savent combien l’ectoplasmique David Cameron (candidat au 10 Downing street, totalement inconnu en France, et pour cause) manque de charisme et d’idées. Sa fade prestation au congrès annuel de son parti a laissé tous les observateurs sur leur faim. Inquiétant pour un futur chef de gouvernement. « Les conservateurs se disent prêts à prendre le pouvoir ? On ne s’en douterait guère » assène sèchement le Financial Times. À un pays exsangue, saigné à blanc par une dette publique de 178 milliards de livres, ils ont promis des réductions immédiates et importantes des dépenses publiques… en se gardant bien de préciser lesquelles, juste avant de tourner casaque et de changer d’avis devant la timide reprise économique… Tout en maintenant, comme leurs adversaires travaillistes et libéraux-démocrates, le principe d’une consolidation budgétaire. Comme sur l’Europe. Farouchement anti-européen en bon conservateur qui se respecte, Cameron avait promis un référendum sur le traité de Lisbonne avant de se rétracter après le « oui » irlandais et la ratification tchèque. Même chose sur le mariage gay. L’impression de confusion et de non-préparation s’accentue avec les semaines. Les sondages indiquent désormais que les électeurs ne font pas plus confiance aux conservateurs qu’aux travaillistes pour mettre fin à la récession. Notons qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier entre les programmes économiques des trois formations… Dans les rédactions, de mauvaises langues murmurent que les conservateurs ne seraient pas totalement bouleversés à la perspective de laisser leurs adversaires gérer la crise pour récupérer une situation assainie, d’autant qu’il semble certain qu’aucune majorité ne se dégagera des urnes, contrairement à la tradition politique britannique où un parti unique prend en main le pays dès le lendemain de l’élection. À 38% contre 31%, on est effectivement loin du compte. Un gouvernement de coalition, voire minoritaire, chargé de rétablir l’équilibre budgétaire dans une situation économique très compromise, vivra l’enfer.

Ralliement de Blair, l’ex-Villepin de Brown
Le second allié est beaucoup plus inattendu. Le flamboyant Tony Blair soi-même, éternel rival de Brown au Labour et candidat déçu à la présidence de l’Union. Les relations orageuses, voire pires, entre les deux hommes ne sont un secret pour personne. Pour obliger Blair à lui abandonner le pouvoir à mi-parcours comme il l’avait promis, Gordon Brown a sapé son autorité jour après jour, tandis que Blair mijotait fourbement de le destituer de son poste de chancelier de l’échiquier (ou ministre des Finances). Sans compter les trois tentatives de putsch en deux ans menées par ses anciens ministres ou proches au Labour, dont personne n’ose prétendre qu’il s’agit de coïncidences. La version britannique de Sarkozy vs Villepin. À cette différence près que lorsque l’heure est grave, on se serre les coudes pour regarder l’ennemi droit dans les yeux. Mais comme disent les Brits, deux Anglais s’ajoutent, là où deux Français se divisent… Attendu par tous comme au coin d’un bois, Tony le magnifique a parfaitement négocié son audition parlementaire. Devant un parterre de députés et de journalistes médusés, il a magistralement retourné un auditoire sceptique sur cette base plutôt simple, la fin justifie les moyens. Théâtral à souhait, la main sur le cœur et les yeux humides, la bête politique qu’est Tony Blair a une fois de plus mis tout le monde dans sa poche, avec son petit mouchoir par-dessus. Le sens du « my friend Tony Blair » délivré par Gordon Brown à l’issue du show n’a échappé à personne. Il ressemble fort à un adoubement. Qu’on se le dise, Tony is back and he’s hungry, Gordon a besoin de lui pour rapatrier les votes des électeurs flottants de la middle class qui avaient tendance à déserter… Que fera t-il de lui en cas de succès ? On se plait à penser qu’il a dû envisager, même très fugitivement, un bail de longue durée à la Tour de Londres…

Paris et Berlin votent travailliste
Le troisième allié compte double. Et très lourd. Les chancelleries de France et d’Allemagne ont discrètement, mais efficacement, fait savoir qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy votaient Brown. Bien qu’il soit diplomatiquement exclu, pour eux, de le soutenir officiellement, de petits gestes affectueux d’encouragement amical pourraient venir ponctuer la campagne de celui qui est considéré comme le plus européen des candidats. En Europe, qu’on se le dise, c’est le TSC. Tout sauf Cameron, celui qui avec ses 26 camarades de jeu a claqué à Strasbourg la porte du PPE et des droites modérées pour l’EC, les « réformateurs et conservateurs européens » qui concentrent la crème de la crème des europhobes, des inénarrables jumeaux Kaczynski aux indépendantistes flamands en passant par un délicieux Letton fascisant. Même si le New Labour a depuis longtemps retiré la lutte des classes de son programme, ce soutien discret mais réel de chefs d’Etat classés à droite a un petit goût paradoxal. David appréciera.

Un débat télévisé : shocking !
Voilà qui ne contribuera pas à le rassurer. Jour après jour, la tension monte, on sent les tories nerveux. L’élection dans un fauteuil risque d’être plus difficile que prévue. Reste le débat télévisé. Pour la première fois de leur histoire, les médias britanniques ont enfin accepté de retransmettre un débat, procédé qui leur paraissait jusqu’à présent du dernier vulgaire. L’empoignade en public, très peu pour eux, so shocking. Mais les hommes ou femmes politiques britanniques n’ayant pas pour habitude de se prétendre très, très en colère toutes les cinq minutes en secouant leurs cheveux dans tous les sens, ou de se rappeler au calme avec un sourire sardonique, il est peu probable que ledit débat dérape. Au contraire, c’est plutôt l’engourdissement progressif, l’hibernation léthargique qui menace le téléspectateur. Chacun dans son genre, l’un transparent, l’autre bougon, Cameron et Brown ne sont pas des monstres de communication et le débat risque fort de s’assoupir tranquillement.

L’opposition paraissant condamnée aux propositions abracadabrantesques et aux polémiques stériles, les dernières en date sur les statistiques des crimes violents ou l’introduction de démocratie directe plébiscitaire ont tourné court, Gordon Brown semble tenir son destin entre ses mains. Le rugueux Ecossais qui a appris l’austérité d’un père prêtre, n’est jamais si bon que dans l’adversité et les défis impossibles. Ni les tragédies personnelles (il a perdu une petite fille), ni un partenaire très brillant et très envahissant, ni une crise bancaire exceptionnelle, ne l’ont arrêté. Il y a du bulldozer dans cet homme-là. Il bouge encore. Certes, on se dit qu’il va perdre ces élections, à moins qu’Harry Potter ne vienne à la toute ultime seconde lui souffler quelque secret magique. Mais faites-lui confiance pour vendre sa peau très chèrement. So, wait and see.

Valentin Pride (3)

4

Cum grano salis. Il y a toujours un grain de sel dans la vie heureuse d’un couple. La preuve avec ce film d’Ilker Canikligil.

Ta gueule, Verhofstadt !

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Guy Verhofstadt (photo Parlement européen, flickr.com).
Guy Verhofstadt (photo Parlement européen, flickr.com).

Je ne me serais pas permis d’apostropher aussi cavalièrement Guy Verhofstadt, président du groupe libéral au Parlement européen, si je n’avais pas regardé la vidéo (voir ci-dessous) du discours de Dany Cohn-Bendit lors du vote sur la validation de la nouvelle commission Barroso par le parlement de Strasbourg. Verhoftstadt, celui qui a une tête de grand Duduche à la Cabu, n’a pas l’air de s’offusquer lorsque Dany essaie de faire taire d’un « Ta gueule ! » sonore son collègue socialiste allemand Martin Schulz, qui ne cesse de l’interrompre dans sa péroraison. Et puis, j’ai appris à connaître suffisamment les Flamands lors d’un long séjour à Bruxelles au début de ce siècle pour savoir qu’ils préfèrent qu’on leur dise sans détour ce qu’on a sur la patate (à frites), plutôt que de tourner autour du pot.

Guy Verhofstadt, donc, ancien premier ministre du royaume de Belgique, originaire de Gand et membre du parti Flamand Open-VLD (libéral, centre-droit laïc) a commis, jeudi 11 septembre, un article dans Le Monde sobrement intitulé « Il y a quelque chose de pourri en République française… » On sent déjà que l’auteur vise haut : rien moins que la notoriété persistante que vous garantit la petite phrase qui fait mouche dans un contexte donné, comme « La France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté à la veille de mai 1968, ou « La France moisie » de Philippe Sollers en 1999.

La suite, hélas pour son auteur, ne devrait pas favoriser la promotion de son titre au rang des formules prophétiques. Il ne s’agit, en fait, que d’une prise de position d’un voisin belge, sous-catégorie flamande, à propos du débat lancé par Nicolas Sarkozy et Eric Besson sur l’identité nationale. Il reprend à son compte, sans aucune valeur ajoutée qu’aurait pu apporter un regard extérieur, les arguments développés par les adversaires français de ce débat : il aurait servi de défouloir aux beaufs racistes, stigmatisé les musulmans de France au nom de la lutte contre la burqa, etc. C’est, à ses yeux, une remontée de la France maurrassienne, comme on parlerait d’une remontée d’égouts.

Ce papier n’aurait mérité qu’un haussement d’épaule distrait avant d’être confié à son destin de contenu de poubelle de tri sélectif, s’il n’émanait pas d’un ressortissant d’un peuple dont le rapport a l’identité nationale se manifeste de manière brutale et provocatrice, avec des excès racistes et xénophobes plus violents, en paroles, que partout ailleurs en Europe occidentale.

Il s’agit des Flamands, dont la tolérance à l’autre, en particulier à leurs compatriotes francophones établis au delà de la frontière linguistique est si admirable qu’elle fait régulièrement l’objet de remontrances du Conseil de l’Europe. Certes, Guy Verhofstadt ne fait pas partie de la frange la plus ouvertement flamingante de la classe politique flamande : l’OpenVLD, parti de la bourgeoisie laïque des villes, ne clame pas de manière tonitruante sa volonté de « flamandiser » au kärcher tous les individus demeurant sur la terre des Flandres, comme l’extrême droite du Vlams Belang ou les sociaux-chrétiens de l’actuel premier ministre Yves Leterme. Mais, au parlement, le parti de M. Verhoftstadt vote comme les autres pour la division de l’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde, qui interdirait aux francophones de la périphérie de Bruxelles de voter pour des partis s’exprimant dans leur langue. Ce parti est happé, sans grande résistance, par un courant nationaliste impulsé par les Bart De Wever et Jean-Marie De Decker. Je n’ai jamais entendu Guy Verhofstadt, ni aucun de ses amis, protester contre les tracasseries mesquines dont sont régulièrement victimes les résidents de Wezembeek-Oppem ou de Rhodes-Saint-Genèse, qui ont le défaut de vouloir d’exprimer dans la langue de Molière.

Monsieur Verhofstadt trouve grotesque et ridicule que l’on apprenne La Marseillaise dans les écoles françaises, mais il oublie de dire que c’est par rejet profond de la Belgique unitaire que la plupart de ses compatriotes refusent de chanter l’hymne du Royaume, La Brabançonne. L’épisode d’Yves Leterme piégé par un journaliste et confondant cet hymne avec La Marseillaise est resté dans toutes les mémoires. « La loi, le roi, la liberté » : ces mots sur lesquels s’achève le chant des Belges sont considérés comme ringards par la plupart des Flamands. À ceux qui voudraient, comme Verhofstadt, que les Français les imitent en snobant La Marseillaise, il n’est pas interdit de conseiller qu’ils s’occupent de leurs oignons. Ou de leurs chicons.

Lutter contre le nationalisme borné, celui qui exclut au lieu d’intégrer, voilà une bonne idée qui nous est rappelée sans ménagement par un voisin qui, apparemment, ne nous veut que du bien.

Je serais curieux de voir la réaction de Guy Verhofstadt si un homme politique français de premier plan s’avisait, par exemple dans une tribune publiée par un quotidien francophone belge de qualité, à proclamer qu’il y a quelque chose de pourri dans les provinces de Flandre, avec des arguments autrement plus probants que ceux avancés par lui pour nous faire honte.

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PS : comme barons en foire…

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Martine Aubry. Photo La Netscouade, flickr.com
Martine Aubry. Photo La Netscouade, flickr.com
Martine Aubry. Photo La Netscouade, flickr.com

Le coup du « il vaut mieux perdre une élection que son âme », resservi par Martine Aubry et sa garde rapprochée à propos de l’élection régionale en Languedoc-Roussillon a fait long feu.

Georges Frêche, ce pelé, ce galeux est en passe d’assurer triomphalement sa réélection, avec l’aide involontaire d’une direction nationale du PS qui n’a décidément rien compris au pays qu’elle ambitionne de diriger lorsque les Français seront lassés de la droite.

Martine Aubry ne pourra même pas se prévaloir d’avoir fait chuter, au profit de l’UMP, un satrape de gauche dont les saillies douteuses, mais souvent drôles, mettent en émoi les dealers de moraline[1. Copyright Cohen et Joubert] de la bonne société parisienne.

Il est peut-être trop tôt pour le dire, mais l’offensive anti-Frêche menée depuis Solférino pourrait sonner le glas des ambitions présidentielles de la fille de Jacques Delors. On a pu lire dans ce salon une analyse subtile de Marc Cohen et Aimée Joubert soutenant la thèse que la droite aurait pris prétexte du cas Frêche pour matraquer le PS pendant toute la campagne des régionales, et aurait pu ainsi priver Martine Aubry du bénéfice d’un carton électoral plein.

Le calcul, dans cette hypothèse, est le suivant : je perds le Languedoc-Roussillon, mais dans l’honneur, et j’empoche tout le reste pour ma plus grande gloire martinienne. Dans le cas contraire, la défection des électeurs de gauche choqués par le maintien du soutien PS à la liste Frêche lui faisait courir le risque de faire moins bien qu’en 2004, ce qui pourrait fragiliser sa position à la tête du parti.

Cette stratégie mise au point par quelques bons esprits de son entourage, pour ne pas les nommer Cambadélis , Montebourg et Bartolone, avait cependant un petit défaut : le peuple de gauche n’a pas pour Georges Frêche une aversion spontanée. Ses dérapages verbaux sur les harkis, les noirs dans le 11 tricolore et la « tronche pas catholique » de Laurent Fabius ne suffisent pas à le disqualifier comme homme de gauche, dans sa région d’abord, et au-delà depuis qu’il est devenu une star des médias nationaux. Ensuite, la droite, qui n’est pas aussi stupide qu’elle en a l’air, même sous les traits de Frédéric Lefebvre, n’aurait pas été forcément amenée à harceler Martine Aubry sur le cas Frêche. L’UMP rame actuellement pour ramener à elle déçus du sarkozysme qui envisagent soit de s’abstenir, soit de revenir à leur vote FN d’avant la présidentielle de 2007. Quel intérêt alors d’attaquer la gauche au nom du non-respect de ses valeurs pour séduire un public qui n’à rien à cirer de ces mêmes valeurs ? Ne pas désavouer Frêche n’aurait, en définitive, coûté au PS que quelques voix de bobos des centre-villes, notamment à Paris, où ils auraient renforcé le score d’Europe écologie, ou du Front de Gauche…

Chacun aura pu le remarquer, les barons du PS soumis à réélection dans nos provinces n’ont pas fait montre d’un enthousiasme délirant pour le Frêche-bashing initié par la direction du parti, et relayé par les principaux médias de la capitale[2. A la notable exception d’une enquête de terrain signée Jacqueline Rémy dans le N°668 de Marianne].

D’abord parce que Frêche, pour tous ceux qui connaissent les joies et les peines de la gestion des affaires locales, ne se limite pas au gros beauf populiste qui s’amuse à en rajouter une louche chaque fois qu’il se fait épingler par les petits marquis de la plume et du micro. Dans le monde des grands élus locaux, c’est une pointure dont chacun, même ses adversaires politiques, reconnaissent les qualités de visionnaire, de bâtisseur, certes un peu mégalomaniaque, mais qui a imprimé sa marque à une ville, Montpellier, et a les mêmes ambitions pour sa région.

D’autre part, chacun des barons socialistes régionaux qui défend son bilan devant ses lecteurs est intimement persuadé que c’est à lui seul, et non à la patronne de Solferino qu’il devra son éventuelle reconduction. Et ils n’ont pas totalement tort. Ainsi, chez moi, en Rhône-Alpes, le poids personnel de Jean-Jack Queyranne excède de beaucoup celui de l’électorat de gauche traditionnel, celui qui a voté Ségolène en 2007 par exemple. C’est pourquoi il ne demande pas la bénédiction de Solferino lorsqu’il pratique l’ouverture aux radicaux valoisiens (tendance Borloo) en leur proposant une place éligible en Haute-Savoie. Son compère Gérard Collomb, maire de Lyon, soutient sans barguigner son ami Frêche, une manifestation supplémentaire d’indépendance d’un homme qui n’avait pas hésité à annoncer qu’il participerait au débat sur l’identité nationale. Dans la campagne électorale, on fait savoir gentiment et fermement que les descentes en province des cadors nationaux ne sont pas absolument nécessaires.

D’autres caciques régionaux sont moins bruyants, mais n’en pensent pas moins, en tous cas ils ne participent en aucune manière à l’assaut contre Frêche mené depuis Paris. Ils commencent à comprendre qu’ils constituent le socle le plus solide d’un PS dont la direction nationale a perdu le sens des réalités, tant elle est empêtrée dans les jeux tactiques pour la présidentielle 2012. Le fait qu’il n’y ait aucun présidentiable parmi eux (à part Ségolène, mais c’est une autre histoire…) ne doit pas donner aux candidats déclarés à l’investiture PS pour 2012 l’assurance que ces barons resteront inertes lors du processus de désignation nouveau style, celui des primaires élargies aux sympathisants de gauche. Leur poids dans le choix du champion PS sera accru : leur popularité leur permet de mobiliser en faveur de leur candidat bien au delà des militants encartés. Mon petit doigt m’a dit que Dominique Strauss-Kahn aurait retrouvé les faveurs des grands barons qui avaient, en 2007, rejoint les rangs ségolénistes. En fait ce n’est pas mon petit doigt, mais une petite phrase plutôt sympathique pour Frêche émise tout récemment par Pierre Moscovici, chargé de chauffer la place pour un éventuel retour du directeur du FMI. DSK leur apparaît aujourd’hui comme le seul susceptible de les laisser baroniser en paix, tant il est investi dans les affaires de la planète.

Pierre Goldman : révélations ou désinformation ?

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pierre-goldman

Diffusé sur Canal +, le 29 janvier, le film de Michel Despratx et Philippe Nahoum, offre sans doute une thèse inespérée à ceux qui veulent encore s’accrocher à une icône : Pierre Goldman, gauchiste condamné en 1974 pour deux meurtres, puis acquitté au bénéfice du doute en 1976, est un martyr tombé sous les balles d’un groupe para-policier fasciste en 1979, parce qu’il représentait l’anti-France dans un pays resté viscéralement pétainiste.

Une thèse audacieuse : l’exécution par le SAC
L’assassinat de Pierre Goldman le 20 septembre 1979 aurait été perpétré par les services secrets français. Le Service d’action civique, S.A.C., police parallèle créée en 1960, aurait formé un commando de quatre hommes, dont un inspecteur de la Direction de la sureté du territoire, DST, et un homme des Renseignements généraux, R.G. L’ordre, donné pour des raisons politiques, serait venu du sommet de l’État.

À l’appui de cette « révélation », les auteurs nous mettent en présence de l’image (floutée) et de la voix (déformée) d’un ancien mercenaire anonyme, baptisé Gustavo pour l’occasion. Celui-ci revendique l’assassinat aux côtés d’un autre tueur du commando, exécutant ainsi un contrat commandé un an auparavant. Toute la presse a annoncé ce film avant sa diffusion au public, tout en marquant une distance prudente, mâtinée de quelques critiques.

Passons rapidement sur une erreur historique : ce n’est pas en 1966 mais entre la fin de juillet 1968 et la fin de septembre 1969 que s’est déroulé l’engagement de Pierre Goldman dans une petite guérilla, fantasque et hors d’époque, au Venezuela[1. Pierre Goldman, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, Le Seuil, 1975 ; information validée par de nombreuses sources et par l’auteur], suivi de sa participation, comme guetteur, à un hold-up réussi à Puerto-la-Cruz[2. Jean Paul Dollé, L’insoumis, vies et légendes de Pierre Goldman, Grasset, 1997 ; épisode précisé par la suite par M. Prazan (voir ci-après) et validé par l’auteur].

Les auteurs du documentaire mettent en avant les nombreux détails apportés par Gustavo sur les circonstances de l’assassinat pour crédibiliser sa thèse. Parlons-en.

Hombre ou Hombres ?
Gustavo cite cette interpellation, mais au singulier (Hombre !) Tous les journaux avaient à l’époque relaté ce mot espagnol. Toutefois, selon Gustavo il aurait été lancé à Goldman par le chef du commando, pour attirer son attention, juste avant de l’abattre. Cette version correspond aux premiers témoignages, bientôt démentis par des déclarations plus fiables, affirmant que ce propos n’a pas précédé, mais suivi les tirs de balles. Par ailleurs, ce n’est pas un mot, mais une courte phrase qui a été lancée par l’un des tueurs (probablement : « Por aquí, hombres ! » ; « Par ici, les gars ! », l’un des complices indiquant par là aux autres le chemin de la fuite). Le commissaire Marcel Leclerc, chargé de l’enquête, comme les journaux de l’époque sont précis sur ce point[3. Marcel Leclerc, De l’antigang à la criminelle, Plon, 2000, ch. 5 ; voir aussi Libération, 26 septembre 1979]. Gustavo indique aussi que les hommes du commando étaient vêtus de bleus de travail, ce qui contredit les témoignages d’inspecteurs de la 9ème brigade territoriale, présents sur les lieux, au hasard d’une filature, faisant état de blue jeans et de baskets, ainsi que d’un blouson de cuir[4. Le Figaro, 22 septembre 1979].

Des armes et des balles.
Pour les armes, on le sait, il s’agissait d’un calibre de 11.43, et d’un 9 mm tiré par un P.38 (Gustavo omet toutefois de préciser qu’il s’agissait d’un P.38 « spécial »)[5. Marcel Leclerc, op. cit.]. Quant au nombre de balles ayant atteint Pierre Goldman, le film reste vague. Gustavo donne l’impression que le chef du commando, armé d’un 11.43, tire deux balles (« Il tire une fois à la volée, et une autre encore ») avant que lui-même ne tire avec son P.38. Si l’on s’en rapporte à la police, 7 balles ont atteint l’homme visé, provenant des deux calibres mentionnés[6. Marcel Leclerc, op. cit.]. « Combien de balles avez-vous tiré ? », demande-t-on à Gustavo. « Je ne me souviens pas », répond-t-il. Or, une réponse précise à cette question était capitale pour étayer sa version. Le nombre respectif de balles provenant de l’un et l’autre calibre n’a en effet pas été révélé. Des proches de l’enquête auraient pu ainsi valider le témoignage. On peine à croire que Gustavo ait oublié le nombre de coups de feu tirés par lui-même. Mais, le cas échéant, il disposait d’éléments publics pour rendre ses assertions plus crédibles. Enfin, on peut s’étonner de ce qu’avant de remettre son arme dans la sacoche d’un complice, détail important dont Gustavo s’obstine à taire la raison, il n’ait pas vérifié le nombre de balles dans le chargeur.

On s’étonnera de voir en Gustavo, ancien mercenaire, un tueur sans gages opérant par conviction. On est surpris, enfin, d’apprendre qu’il a fallu un an pour localiser un Pierre Goldman, dont la discrétion n’était pas la caractéristique majeure, et qui déambulait souvent entre le siège de Libération et une boîte de salsa, la Chapelle des Lombards. Les auteurs du film ne donnent aucun indice sur la piste suivie pour trouver le numéro de téléphone des comparses de Gustavo. L’anonymat généralisé interdit toute contre-enquête. Or, les assertions de Gustavo sur les circonstances factuelles de l’assassinat ne lui donnent aucune crédibilité. Comment le suivre sur la piste d’un « contrat » politique émanant du sommet de l’État ?

Une vengeance politique ?
En effet, la suite ne repose plus que sur la parole de Gustavo. Celui-ci rapporte les confidences du chef du commando, selon lequel l’ordre serait venu du responsable du Service d’action civique, Pierre Debizet. Ce responsable, après leur coup, aurait invité les tueurs dans son bureau pour les féliciter, leur assurer une totale impunité et leur faire savoir que les instructions venaient d’en haut, de Victor Chapot, conseiller spécial du Président Giscard d’Estaing. Ces deux responsables, Debizet et Chapot, ont disparu. « Encore une fois, il est trop facile de faire parler les morts », commente sobrement un journaliste[7. Agora Vox, 29 janvier 2010].

Sur l’implication de l’État, les propos évasifs de deux responsables de l’époque, Christian Bonnet, Ministre de l’intérieur, et Robert Pandraud, Directeur de la police, n’apportent rien de concret, et le documentaire s’efforce en vain d’en tirer des étais pour la version de l’assassinat politique.
La revendication du crime par un groupe « Honneur de la Police », qui a bouleversé l’opinion à l’époque, n’a jamais trouvé de confirmation dans les faits. On relira avec intérêt le récit, bref et clair, de l’enquête systématique menée par Marcel Leclerc, au lendemain de la mort tragique de Goldman, non seulement à l’intérieur des services de police, mais aussi des syndicats de policiers et des groupes parallèles. Ces investigations n’ont donné aucun résultat[8. Marcel Leclerc, op. cit.].

Le scénario basque
Vers la fin, les auteurs du film esquissent une thèse alternative : l’élimination de Goldman par les services secrets aurait été motivée par l’engagement de ce dernier dans l’aide aux séparatistes basques de l’E.T.A., réfugiés en France. Cette hypothèse coïncide mal avec les dires de Gustavo affirmant que l’ordre de tuer avait été donné un an auparavant, soit en août ou septembre 1978. À l’été 1978, en effet, Goldman fait un long voyage, à Caracas, où il retrouve ses compagnons préférés, et en Guadeloupe[9. Dollé, op. cit., ; cette information est recoupée par des informations prise à la source par l’auteur.]. Il bouillonne de projets, pense films, écriture. D’après des témoignages, ses contacts avec l’E.T.A. n’auraient débuté qu’à la mi-1979[10. Antoine Casubolo, La vie rêvée de Pierre Goldman, Editions Privé, 2005]. L’introduction tardive de la piste de l’E.T.A. marque donc une prise de distance de l’auteur vis-à-vis des déclarations du témoin central.

Barbouzes et truands face à la base arrière de l’E.T.A. Beaucoup plus intéressant, le scénario basque était déjà évoqué quelques jours après la mort de Goldman, dans les colonnes de Libération[11. Gilles Millet, Libération, 2 octobre 1979.]. Cette orientation est ensuite développée par Michaël Prazan[12. Michaël Prazan, Pierre Goldman, le frère de l’ombre, Le Seuil, 2004], reprenant le fil de trois enquêtes diligentées par le quotidien (notamment celle de Gilles Millet), et converge avec celle de Lucien Aimé-Blanc[13. Lucien Aimé-Blanc, L’indic et le commissaire, Plon, 2006 ; voir aussi le quotidien La Provence, 29 janvier 2010]. Pierre Goldman se serait fourvoyé, de façon brouillonne et bavarde, dans un complexe trafic d’armes mettant en présence des militants de l’E.T.A., retranchés sur le sol français, des réseaux de barbouzes espagnols y pourchassant ces derniers, des truands et des membres des services secrets français. On sait que des groupes clandestins ne peuvent opérer durablement dans leur pays sans une « base arrière » hors de leurs frontières. C’était le rôle de la France pour l’E.T.A., motivant du même coup des incursions des milices para-policières espagnoles pour saper ces appuis sur le territoire français. Tout ce monde, militants et barbouzes espagnols, déployé en terrain étranger, doit se trouver des soutiens et des pourvoyeurs d’armes. D’où la nécessité d’entrer en relation avec des réseaux mafieux (truands marseillais, notamment) et des services secrets français.

Deux thèses concurrentes, quant à l’implication de Pierre Goldman dans ces trafics et à sa suite fatale, sont proposées. Dans l’une, Goldman aurait pris des engagements pour des livraisons d’armes à l’E.T.A. et n’aurait pu les respecter. Dans l’autre, Goldman aurait découvert que les livraisons d’armes auxquelles il contribuait n’étaient pas destinées aux militants de l’E.T.A., mais aux groupes para-policiers espagnols qui les pourchassaient (les membres du G.A.L. ou leurs prédécesseurs). La pègre en effet, ne rechigne pas à vendre des armes des deux côtés. Pierre Goldman aurait alors exposé, avec véhémence, ses griefs à l’un des caïds. Ce genre d’éclat n’est pas très prisé dans le milieu. L’exécution aurait pu associer barbouzes et truands. Dans les deux cas, le motif de l’assassinat tiendrait du règlement de comptes, commandité par l’une des parties en présence, et non de la revanche politique.

Ces hypothèses ont leurs limites. Elles ne sont pas incompatibles avec la présence d’un Gustavo au moment de l’assassinat. On a aussi évoqué le rôle de Jean-Pierre Maïone-Libaude (tué en juin 1982), qui se serait vanté de son méfait, dans le commando de la place de l’abbé Georges-Hénocque, avec, en arrière-plan, ses contacts avec Lucien Aimé-Blanc, de l’antigang[14. Lucien Aimé-Blanc, op. cit.].

L’assassinat politique, un mythe salvateur
Fondé sur des bases aussi occultes que friables, le film ne convaincra que les quelques irréductibles de la version d’une vengeance politique. Les affaires de croyance, on prend en bloc ou on laisse. Le dogme Goldman, longtemps fondé sur une entreprise de confusion, repose, comme le rappelle Luc Rosenzweig, sur deux fondements, celui de l’innocence dans l’affaire des deux meurtres de Richard-Lenoir et celui de sa mort en martyr d’une revanche perpétrée par un groupe para-policier fasciste (15). Le premier pilier étant désormais mis à mal, une révélation relançant l’idée de l’assassinat politique permettrait opportunément de sauver une part du mythe.

L’auteur de ces lignes pour sa part préfère quitter le terrain des fables pour celui de l’investigation méthodique et du recoupement des sources, ce que le choix de la fiction, il espère l’avoir montré dans son livre, n’interdit nullement. Quant aux raisons et aux circonstances de l’assassinat de Pierre Goldman, l’enquête doit être poursuivie.

Élucider les deux affaires Pierre Goldman ne relève pas des débats rancis d’un autre d’âge. Le dogme entretenu autour du personnage a été mis en place, il y a trente ans, par quelques groupes. Ceux-ci voyaient dans le sauvetage d’un dernier symbole un enjeu essentiel dans la débâcle des idéologies révolutionnaires. Démystifier cette figure nous aide à élucider les constructions viciées qui perdurent aujourd’hui, autour de personnages qui se nomment, par exemple, Cesare Battisti, dont les assassinats crapuleux ont été soustraits à la justice de son pays par trop de complaisances et de mensonges de la part de responsables politiques, de ce côté-ci des Alpes.

Patria o muerte

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Valentin Pride (5)

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Pour finir cette série et souhaiter à tous une bonne Saint-Valentin, on n’a pas lésiné sur les moyens : Edith Piaf et Théo Sarapo sont de la partie. Un film de Louis Clichy.

La menace aztèque

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Les Aztèques menacent la laïcité dans les écoles de la République !
Les Aztèques menacent la laïcité dans les écoles de la République !
Les Aztèques menacent la laïcité dans les écoles de la République !

Inconnue des lobbys laïques imbus d’islamovigilance et ignorée des associations qui luttent contre les sectes, la religion aztèque se propage d’une manière inquiétante dans les écoles de la République.

Le mal venu d’Amérique centrale, refoulé jadis par Fernando Cortès et Francisco Pizzaro, a changé de visage et s’est propagé ensuite d’une manière pacifique en Europe, en attendant le jour propice pour montrer à nouveau en pleine lumière sa nature diabolique. En juillet 1998, les prêtres aztèques sentirent que ce jour n’était pas loin. La populace était prête pour la révélation du sens véritable et sanglant de ces jeux apparemment innocents que sont les jeux de balle : football, baseball, basketball, rugby ou tennis, développés et popularisés d’une manière inconsciente en Europe grâce à l’utilisation de la substance sacrée des Aztèques, le caoutchouc. Malgré toutes les protestations publiques, comme les appels désespérés du Front d’opposition à la nouvelle année, et les paroles de Houellebecq – « Quand j’erre sans notion au milieu des immeubles, je vois se profiler de nouveaux sacrifices » –, 2012 approche !

La nécessité pressante de nourrir la divinité suprême pour qu’un nouveau cycle cosmique commence, a décidé les prêtres aztèques à agir. C’est pourquoi le 18 janvier dernier à Tremblay-en-France, en Seine-Saint-Denis, leurs néophytes ont procédé à un sacrifice humain improvisé, à l’extérieur d’un collège de la République, sous les mots mêmes de Liberté, Egalité, Fraternité. Sur Europe 1, Elodie, la victime réchappée de justesse aux sacrificateurs radicaux, a décrit les modalités d’agissements de ces suppôts de Quetzalcóatl : « A l’intérieur du collège, ils choisissent quelqu’un dans la cour. Ils prennent la balle, ils se rapprochent un peu de toi, ils tirent. La boule est passée entre mes jambes et je voyais tout le monde rigoler et moi je ne comprenais pas pourquoi. Après, ils sont venus me voir, ils ont dit : « Tu es morte à la sortie. » » Ils ont été une quinzaine d’adolescents fanatisés à la rouer de coups, et seule l’intervention sacrilège d’une gardienne a empêché son âme d’être précipitée dans le monde infernal.

Les observateurs ignares et les journalistes incultes classent cette agression dans la liste infinie des méfaits de la déshérence des banlieues. Ils ignorent superbement que le jeu de la balle était un antique rituel mésoaméricain, appelé tlachtli ou ollamaliztli en nahuatl, langue des Aztèques. Il opposait classiquement deux équipes et ressemblait à un mélange de volley, de basket et de tennis. Le clou du spectacle, c’était le sacrifice de l’équipe perdante ou, du moins, de son capitaine. Les fondamentalistes aztèques de Tremblay-en-France sont allés à l’essentiel, au mépris des règles sportives, car le temps pressait. La balle, cet objet apparemment innocent, est en fait un signe religieux ostentatoire ignoré du législateur : elle représente le dieu aztèque du soleil et de la guerre, Huitzilopochtli. Faire passer la balle entre les jambes de la future victime signifie très exactement que le soleil s’abîme dans le « monde inférieur », et qu’il demande sa rançon sanguinaire. « La sortie », évoquée par les lyncheurs rigolards, a un sens ésotérique : il s’agit de la renaissance de l’astre courroucé. Aussi cette phrase apparemment anodine, « Tu es morte à la sortie » constituait rien de moins qu’une consécration expéditive de l’offrande propitiatoire. De même, le lieu choisi pour l’immolation heureusement ratée constitue en soi un message terroriste très clair, adressé par les fondamentalistes aztèques au monde libre : « Tremblez en France ! »

Les pouvoirs publics doivent agir et prendre d’urgence toutes les mesures possibles contre cette atteinte à la laïcité que constitue l’intrusion manifeste du prosélytisme aztèque dans les établissements publics. La situation est grave : la haine de tous envers tous a atteint de telles proportions dans les écoles de la République que les élèves sont devenus des proies faciles pour la première idéologie sacrificielle venue. Choisir à l’aztèque une camarade à lyncher n’est que la solution spontanée à la situation invivable dans laquelle ils se trouvent : au moins, quand ils la tabassent ensemble, ils rigolent tous et se sentent tous amis. Une étude approfondie de Sa majesté des mouches de William Golding, éclairée par les analyses de René Girard, serait un début de prise de conscience du problème. S’assurer d’abord que les collégiens et les enseignants savent toujours lire, car les Aztèques n’utilisent pas l’écriture alphabétique, mais seulement de petites icônes, appelées par les spécialistes « logogrammes », « glyphes » ou « emoticons ». 🙁

On peut toujours essayer

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On apprend à l’instant qu’Hamid Karzaï, pantin bien habillé, qui fait aujourd’hui office de président d’Afghanistan ou plutôt de maire de Kaboul-centre, a solennellement demandé aux Talibans de rendre leurs armes sans condition, alors qu’une offensive majeure des troupes de l’Otan se déroule en ce moment même. Bon, bon, bon… Alors, pour ma part, je demande solennellement à Nicolas Sarkozy de proclamer unilatéralement le socialisme réel en France, à Dieu de ressusciter les 230 000 Haïtiens morts dans le séisme de Port-au-Prince, aux dirigeants iraniens de cesser d’enrichir de l’uranium et de respecter les libertés civiles, à Toyota d’éviter d’imposer ses méthodes de production aux autres constructeurs pour qu’on puisse encore avoir une chance d’utiliser des véhicules en état de marche dans les mois qui viennent, à Eva Joly de faire preuve d’autant de rigueur lorsqu’elle parle du voile au NPA que lorsqu’elle utilisait la détention préventive comme moyen de pression et, enfin, à ma petite sœur, de me rendre ma collection d’Alix, empruntée il y a trente ans. C’est vrai, quoi, on peut toujours essayer, y a pas de raison.

Valentin Pride (4)

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Quand on aime, on ne compte pas. Et surtout pas le nombre de cacahuètes chocolatées. Un film de Yannick Pecherand-Molliex

Jean Ferrat, moustachu légèrement

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Le chanteur Jean Ferrat, installé en Ardèche depuis plusieurs années, a annoncé qu’il soutenait les listes du Front de gauche et en particulier celle de la région Rhône-Alpes, menée par Elisa Martin du Parti de Gauche. Ce soutien fait déjà grincer des dents, notamment à la direction du NPA où l’on s’indigne qu’un chanteur moustachu, même légèrement, soutienne un mouvement se réclamant de l’émancipation et de la rupture avec le capitalisme. « La moustache, a assez fermement déclaré le parti d’Olivier Besancenot, est un signe machiste ostentatoire, un symbole de l’hétérofascisme honteux et de la domination masculine. Que Jean Ferrat soutienne publiquement les sociaux traîtres du Front de Gauche, c’est son droit mais s’il veut porter ses moustaches, qu’il le fasse en privé. »

Peut-on sauver le soldat Gordon Brown ?

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brown

Voilà un homme qui était mort à Noël. Mort politiquement s’entend. Annoncé partout comme battu et archi-battu, voire ridiculisé, aux futures élections générales qui doivent se tenir en Grande-Bretagne le 6 mai prochain (la date n’est toujours pas officielle), Gordon Brown ne fait certes pas encore figure de phénix, mais il revient de loin. De l’enfer pour tout dire. A vous faire passer les sauterelles, ténèbres et autres fléaux d’Egypte pour d’aimables amuse-gueule. Personne n’ignore que le royaume traverse depuis quelques mois une série de catastrophes épouvantables dont une seule aurait du suffire à le balayer. De quoi l’autoriser à rentrer définitivement chez lui, en Ecosse, disserter des mérites de l’introduction des baguettes magiques dans la vie politique et économique britannique avec sa grande amie, l’écrivain JK Rowling.

D’ailleurs, quand Nicolas Sarkozy a le blues il pense à Gordon et retrouve un moral de vainqueur. De l’autre côté de la Manche, c’est bien pire.

Le fantôme du black Thursday
Excusez du peu. Une crise financière puis économique sans précédent, le système bancaire à l’agonie et les trois principales banques du pays, RBS, HBoS et la très mythique Lloyds, au bord de la faillite. Pour Brown, les solutions ressemblaient à un très mauvais remake de « Charybde and Scylla are back », soit il laissait couler la banque anglaise et c’était black thursday again, dépôts de bilan et clés sous la porte en chaîne, soit il injectait immédiatement des sommes colossales en nationalisant les moribondes. Pour 37 milliards de livres, il a sauvé les épargnants et les entreprises, mais mis durablement le budget national sur la paille. Les pires conditions pour intervenir ensuite et tenter de redresser une économie très… secouée.

Le scandale des notes de frais
Seconde calamité, l’interminable scandale des dépenses et notes de frais des parlementaires ou expensesgate qui empoisonne depuis l’été la vie politique britannique. Ils n’en mourront pas tous, mais tous ou presque seront frappés. Enfin la moitié. 360 MP’s ont été pris la main dans le pot de confiture jusqu’au poignet. Seuls quatre sont actuellement mis en examen, mais combien de têtes tomberont-elles encore au pays de Jacques the first et Jacques the second, célèbres raccourcis de l’histoire locale ? On pourra toujours arguer que les députés, qui ne touchent qu’un très maigre salaire et sont censés œuvrer uniquement par amour du bien public et de l’Angleterre trouvaient ça et là de justes et juteuses compensations, il n’empêche, l’absence de réaction du Prime Minister en a choqué plus d’un. Dans une atmosphère de lynchage médiatique comme seule la presse du Royaume-Uni sait en orchestrer, le Speaker Michael Martin (président de la chambre des Communes) a démissionné en catastrophe (fait unique depuis 1695 !), pendant que le Daily Telegraph déchaîné rappelait qu’en juillet 2008, Gordon Brown avait donné son feu vert aux députés du Labour pour rejeter toute réforme des dépenses… On aurait difficilement fait plus maladroit. Le Britannique est bon citoyen, mais trop, c’est trop, beaucoup d’électeurs affichent leur intention de voter avec leurs pieds si le système politique dans son ensemble n’est pas réformé d’urgence. Le divorce avec le Parlement, dont Brown est l’émanation immédiate, semble bien profond.

La guerre d’Irak sur le grill
Enfin, last but not least, la commission parlementaire Chilcot, chargée d’enquêter sur la participation britannique au conflit irakien, ne se refuse aucun petit plaisir et auditionne méthodiquement l’un après l’autre tous les ténors du Labour, les big beats, ceux qui, Mendelson et Blair en tête, ont de près ou de loin participé à l’engagement militaire aux côtés des Américains. Engagement qui, d’année en année, coûte la vie d’un boy par semaine. Pour que cesse la terrible litanie reprise jusqu’à l’écoeurement par les tabloïds qui ont ici valeur de bible populaire, les Anglais sont prêts à tout et surtout à accuser. « Simple » ministre des Finances en 2003 et donc loin des premières lignes, plutôt discret sur le conflit, Brown pouvait raisonnablement espérer tirer parti d’un profil bas (c’est peu dire qu’on ne l’a pas beaucoup entendu quand des controverses ont fait rage sur le sous équipement des soldats de sa Gracieuse) et d’une audition reportée à l’après-élections… Las, jouant décidément d’une malchance calamiteuse, sa lettre de condoléance adressée à la mère du deuxième classe Jamie James se révèle bourrée de fautes d’orthographe et quasiment illisible. Sommé de s’expliquer, le Premier ministre avoue en bredouillant confondre depuis le primaire le script et l’italique. No comment…

Des renforts inattendus
Non, rien de rien ne lui est épargné. Sans programme, sans chef charismatique, presque sans combat et sans combattant, les conservateurs étaient assurés de reprendre le pouvoir confisqué par Tony Blair en 1997. La cause était entendue et les chancelleries déjà au travail avec leur shadow cabinet et les députés tories. Il leur suffisait de faire acte de présence et de sourire sur la photo. C’était sans compter trois alliés de dernière minute des plus inattendus qui, s’ils n’ont pas inversé la tendance, permettent à Brown de souffler et même de réduire l’avantage de ses challengers à 7 points, quand ils en ont comptés plus de 20.

L’ectoplasmique candidat tory
Le premier de ces soutiens est involontaire. Tous ceux qui ont suivi la poussive campagne depuis ses débuts savent combien l’ectoplasmique David Cameron (candidat au 10 Downing street, totalement inconnu en France, et pour cause) manque de charisme et d’idées. Sa fade prestation au congrès annuel de son parti a laissé tous les observateurs sur leur faim. Inquiétant pour un futur chef de gouvernement. « Les conservateurs se disent prêts à prendre le pouvoir ? On ne s’en douterait guère » assène sèchement le Financial Times. À un pays exsangue, saigné à blanc par une dette publique de 178 milliards de livres, ils ont promis des réductions immédiates et importantes des dépenses publiques… en se gardant bien de préciser lesquelles, juste avant de tourner casaque et de changer d’avis devant la timide reprise économique… Tout en maintenant, comme leurs adversaires travaillistes et libéraux-démocrates, le principe d’une consolidation budgétaire. Comme sur l’Europe. Farouchement anti-européen en bon conservateur qui se respecte, Cameron avait promis un référendum sur le traité de Lisbonne avant de se rétracter après le « oui » irlandais et la ratification tchèque. Même chose sur le mariage gay. L’impression de confusion et de non-préparation s’accentue avec les semaines. Les sondages indiquent désormais que les électeurs ne font pas plus confiance aux conservateurs qu’aux travaillistes pour mettre fin à la récession. Notons qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier entre les programmes économiques des trois formations… Dans les rédactions, de mauvaises langues murmurent que les conservateurs ne seraient pas totalement bouleversés à la perspective de laisser leurs adversaires gérer la crise pour récupérer une situation assainie, d’autant qu’il semble certain qu’aucune majorité ne se dégagera des urnes, contrairement à la tradition politique britannique où un parti unique prend en main le pays dès le lendemain de l’élection. À 38% contre 31%, on est effectivement loin du compte. Un gouvernement de coalition, voire minoritaire, chargé de rétablir l’équilibre budgétaire dans une situation économique très compromise, vivra l’enfer.

Ralliement de Blair, l’ex-Villepin de Brown
Le second allié est beaucoup plus inattendu. Le flamboyant Tony Blair soi-même, éternel rival de Brown au Labour et candidat déçu à la présidence de l’Union. Les relations orageuses, voire pires, entre les deux hommes ne sont un secret pour personne. Pour obliger Blair à lui abandonner le pouvoir à mi-parcours comme il l’avait promis, Gordon Brown a sapé son autorité jour après jour, tandis que Blair mijotait fourbement de le destituer de son poste de chancelier de l’échiquier (ou ministre des Finances). Sans compter les trois tentatives de putsch en deux ans menées par ses anciens ministres ou proches au Labour, dont personne n’ose prétendre qu’il s’agit de coïncidences. La version britannique de Sarkozy vs Villepin. À cette différence près que lorsque l’heure est grave, on se serre les coudes pour regarder l’ennemi droit dans les yeux. Mais comme disent les Brits, deux Anglais s’ajoutent, là où deux Français se divisent… Attendu par tous comme au coin d’un bois, Tony le magnifique a parfaitement négocié son audition parlementaire. Devant un parterre de députés et de journalistes médusés, il a magistralement retourné un auditoire sceptique sur cette base plutôt simple, la fin justifie les moyens. Théâtral à souhait, la main sur le cœur et les yeux humides, la bête politique qu’est Tony Blair a une fois de plus mis tout le monde dans sa poche, avec son petit mouchoir par-dessus. Le sens du « my friend Tony Blair » délivré par Gordon Brown à l’issue du show n’a échappé à personne. Il ressemble fort à un adoubement. Qu’on se le dise, Tony is back and he’s hungry, Gordon a besoin de lui pour rapatrier les votes des électeurs flottants de la middle class qui avaient tendance à déserter… Que fera t-il de lui en cas de succès ? On se plait à penser qu’il a dû envisager, même très fugitivement, un bail de longue durée à la Tour de Londres…

Paris et Berlin votent travailliste
Le troisième allié compte double. Et très lourd. Les chancelleries de France et d’Allemagne ont discrètement, mais efficacement, fait savoir qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy votaient Brown. Bien qu’il soit diplomatiquement exclu, pour eux, de le soutenir officiellement, de petits gestes affectueux d’encouragement amical pourraient venir ponctuer la campagne de celui qui est considéré comme le plus européen des candidats. En Europe, qu’on se le dise, c’est le TSC. Tout sauf Cameron, celui qui avec ses 26 camarades de jeu a claqué à Strasbourg la porte du PPE et des droites modérées pour l’EC, les « réformateurs et conservateurs européens » qui concentrent la crème de la crème des europhobes, des inénarrables jumeaux Kaczynski aux indépendantistes flamands en passant par un délicieux Letton fascisant. Même si le New Labour a depuis longtemps retiré la lutte des classes de son programme, ce soutien discret mais réel de chefs d’Etat classés à droite a un petit goût paradoxal. David appréciera.

Un débat télévisé : shocking !
Voilà qui ne contribuera pas à le rassurer. Jour après jour, la tension monte, on sent les tories nerveux. L’élection dans un fauteuil risque d’être plus difficile que prévue. Reste le débat télévisé. Pour la première fois de leur histoire, les médias britanniques ont enfin accepté de retransmettre un débat, procédé qui leur paraissait jusqu’à présent du dernier vulgaire. L’empoignade en public, très peu pour eux, so shocking. Mais les hommes ou femmes politiques britanniques n’ayant pas pour habitude de se prétendre très, très en colère toutes les cinq minutes en secouant leurs cheveux dans tous les sens, ou de se rappeler au calme avec un sourire sardonique, il est peu probable que ledit débat dérape. Au contraire, c’est plutôt l’engourdissement progressif, l’hibernation léthargique qui menace le téléspectateur. Chacun dans son genre, l’un transparent, l’autre bougon, Cameron et Brown ne sont pas des monstres de communication et le débat risque fort de s’assoupir tranquillement.

L’opposition paraissant condamnée aux propositions abracadabrantesques et aux polémiques stériles, les dernières en date sur les statistiques des crimes violents ou l’introduction de démocratie directe plébiscitaire ont tourné court, Gordon Brown semble tenir son destin entre ses mains. Le rugueux Ecossais qui a appris l’austérité d’un père prêtre, n’est jamais si bon que dans l’adversité et les défis impossibles. Ni les tragédies personnelles (il a perdu une petite fille), ni un partenaire très brillant et très envahissant, ni une crise bancaire exceptionnelle, ne l’ont arrêté. Il y a du bulldozer dans cet homme-là. Il bouge encore. Certes, on se dit qu’il va perdre ces élections, à moins qu’Harry Potter ne vienne à la toute ultime seconde lui souffler quelque secret magique. Mais faites-lui confiance pour vendre sa peau très chèrement. So, wait and see.

Valentin Pride (3)

4

Cum grano salis. Il y a toujours un grain de sel dans la vie heureuse d’un couple. La preuve avec ce film d’Ilker Canikligil.

Ta gueule, Verhofstadt !

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Guy Verhofstadt (photo Parlement européen, flickr.com).
Guy Verhofstadt (photo Parlement européen, flickr.com).

Je ne me serais pas permis d’apostropher aussi cavalièrement Guy Verhofstadt, président du groupe libéral au Parlement européen, si je n’avais pas regardé la vidéo (voir ci-dessous) du discours de Dany Cohn-Bendit lors du vote sur la validation de la nouvelle commission Barroso par le parlement de Strasbourg. Verhoftstadt, celui qui a une tête de grand Duduche à la Cabu, n’a pas l’air de s’offusquer lorsque Dany essaie de faire taire d’un « Ta gueule ! » sonore son collègue socialiste allemand Martin Schulz, qui ne cesse de l’interrompre dans sa péroraison. Et puis, j’ai appris à connaître suffisamment les Flamands lors d’un long séjour à Bruxelles au début de ce siècle pour savoir qu’ils préfèrent qu’on leur dise sans détour ce qu’on a sur la patate (à frites), plutôt que de tourner autour du pot.

Guy Verhofstadt, donc, ancien premier ministre du royaume de Belgique, originaire de Gand et membre du parti Flamand Open-VLD (libéral, centre-droit laïc) a commis, jeudi 11 septembre, un article dans Le Monde sobrement intitulé « Il y a quelque chose de pourri en République française… » On sent déjà que l’auteur vise haut : rien moins que la notoriété persistante que vous garantit la petite phrase qui fait mouche dans un contexte donné, comme « La France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté à la veille de mai 1968, ou « La France moisie » de Philippe Sollers en 1999.

La suite, hélas pour son auteur, ne devrait pas favoriser la promotion de son titre au rang des formules prophétiques. Il ne s’agit, en fait, que d’une prise de position d’un voisin belge, sous-catégorie flamande, à propos du débat lancé par Nicolas Sarkozy et Eric Besson sur l’identité nationale. Il reprend à son compte, sans aucune valeur ajoutée qu’aurait pu apporter un regard extérieur, les arguments développés par les adversaires français de ce débat : il aurait servi de défouloir aux beaufs racistes, stigmatisé les musulmans de France au nom de la lutte contre la burqa, etc. C’est, à ses yeux, une remontée de la France maurrassienne, comme on parlerait d’une remontée d’égouts.

Ce papier n’aurait mérité qu’un haussement d’épaule distrait avant d’être confié à son destin de contenu de poubelle de tri sélectif, s’il n’émanait pas d’un ressortissant d’un peuple dont le rapport a l’identité nationale se manifeste de manière brutale et provocatrice, avec des excès racistes et xénophobes plus violents, en paroles, que partout ailleurs en Europe occidentale.

Il s’agit des Flamands, dont la tolérance à l’autre, en particulier à leurs compatriotes francophones établis au delà de la frontière linguistique est si admirable qu’elle fait régulièrement l’objet de remontrances du Conseil de l’Europe. Certes, Guy Verhofstadt ne fait pas partie de la frange la plus ouvertement flamingante de la classe politique flamande : l’OpenVLD, parti de la bourgeoisie laïque des villes, ne clame pas de manière tonitruante sa volonté de « flamandiser » au kärcher tous les individus demeurant sur la terre des Flandres, comme l’extrême droite du Vlams Belang ou les sociaux-chrétiens de l’actuel premier ministre Yves Leterme. Mais, au parlement, le parti de M. Verhoftstadt vote comme les autres pour la division de l’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde, qui interdirait aux francophones de la périphérie de Bruxelles de voter pour des partis s’exprimant dans leur langue. Ce parti est happé, sans grande résistance, par un courant nationaliste impulsé par les Bart De Wever et Jean-Marie De Decker. Je n’ai jamais entendu Guy Verhofstadt, ni aucun de ses amis, protester contre les tracasseries mesquines dont sont régulièrement victimes les résidents de Wezembeek-Oppem ou de Rhodes-Saint-Genèse, qui ont le défaut de vouloir d’exprimer dans la langue de Molière.

Monsieur Verhofstadt trouve grotesque et ridicule que l’on apprenne La Marseillaise dans les écoles françaises, mais il oublie de dire que c’est par rejet profond de la Belgique unitaire que la plupart de ses compatriotes refusent de chanter l’hymne du Royaume, La Brabançonne. L’épisode d’Yves Leterme piégé par un journaliste et confondant cet hymne avec La Marseillaise est resté dans toutes les mémoires. « La loi, le roi, la liberté » : ces mots sur lesquels s’achève le chant des Belges sont considérés comme ringards par la plupart des Flamands. À ceux qui voudraient, comme Verhofstadt, que les Français les imitent en snobant La Marseillaise, il n’est pas interdit de conseiller qu’ils s’occupent de leurs oignons. Ou de leurs chicons.

Lutter contre le nationalisme borné, celui qui exclut au lieu d’intégrer, voilà une bonne idée qui nous est rappelée sans ménagement par un voisin qui, apparemment, ne nous veut que du bien.

Je serais curieux de voir la réaction de Guy Verhofstadt si un homme politique français de premier plan s’avisait, par exemple dans une tribune publiée par un quotidien francophone belge de qualité, à proclamer qu’il y a quelque chose de pourri dans les provinces de Flandre, avec des arguments autrement plus probants que ceux avancés par lui pour nous faire honte.

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