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Les caddies Potemkine

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Le philosophe Marx et le cinéaste de série B George Romero sont clairs : à force d’accumuler de la marchandise, à force de faire de cette marchandise la seule médiation possible entre les hommes, à force de la fétichiser, à force d’oublier toutes les autres formes d’échange comme le don, le contre-don, le potlatch, à force de refuser l’idée que la propriété puisse parfois être collective, le monde a sombré dans la folie ou, plus précisément, dans ce que Marx appelait l’irréalité de la marchandise, marchandise qu’il décrit lui-même comme une fantasmagorie, avec le talent d’un auteur de fantastique ou d’un poète surréaliste.

Imaginez vous, au hasard, dans un magasin suédois d’ameublement et lisez : « La forme du bois, par exemple, est changée, si l’on en fait une table. Néanmoins, la table reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Mais dès qu’elle se présente comme marchandise, c’est une tout autre affaire. À la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser.» Honnêtement, si la table noire en pin que vous aviez prévu de monter en vous énervant sur une notice traduite du kalmouk se met à faire ça, vous allez vous sauver. Et vous aurez bien raison, car il est très dangereux pour la santé de laisser une marchandise danser en passant du pied de la valeur d’usage à celui de la valeur d’échange dans un twist inquiétant et mortifère.

La critique de la marchandise, de la consommation et du consommateur ne date pas d’hier. L’impression que la moindre fête, par exemple, est devenue le prétexte à consommer, consommer encore, consommer toujours a marqué les meilleurs auteurs. Déjà, Baudelaire, qui n’était pas particulièrement marxiste puisqu’il voulait assommer les pauvres, remarquait dans ses Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Et il aurait été troublé, le cerveau solitaire de Baudelaire s’il avait vu apparaître la toute proche Saint-Valentin. Voilà une fête qui trouve le moyen de nous faire payer (restaurant et/ou petits cadeaux) pour consommer ce qui d’habitude est gratuit[1. On se rappellera que la partie de jambes en l’air était autrefois appelée, dans les milieux populaires, « le café du pauvre. »]

Le lieu où s’exerce par excellence le règne autocratique de la marchandise est le centre commercial. Il sera bientôt chez nous, comme depuis longtemps aux USA, le seul lieu. Lisez les nouvelles de Raymond Carver et vous verrez à quoi se limite la vie sociale de la middle-class américaine dans ses grands espaces de plus en plus mités par les banlieues pavillonnaires pour desperate housewifes. Chez nous, on en prend le chemin tranquillement dans les zones rurbanisées où la sortie dominicale consiste de plus en plus souvent à aller regarder dans le centre commercial ceux qui travaillent désormais le dimanche.

Dans les quartiers, le centre commercial symbolise plutôt l’insolence de la marchandise inaccessible et permet aux enfants, mieux qu’un conseiller d’orientation, de déterminer quelle sera leur place dans les rapports de production dans quelques années : soit vigile, soit pousseur de palettes à temps partiel, soit voleur, sachant qu’ils pourront passer de l’un à l’autre au gré des politiques de la ville.

Toute cette organisation, on le reconnaîtra, ne respire déjà pas, la santé mentale. Mais un nouveau phénomène vient d’apparaître qui nous semble marquer une étape supplémentaire dans la déraison.
C’est le phénomène du caddie rempli à ras bord mais abandonné dans les rayons. Il est assez important pour que les grandes surfaces s’en inquiètent, notamment quand il est plein de produits frais ou de surgelés dont la chaine du froid a été, de facto, rompue. On sait qu’il arrive parfois que le client, excédé par la lenteur d’un terminal de paiement, ressorte et laisse ses achats en plan mais là, c’est un peu différent. Le nombre de caddies remplis et abandonnés ne cesse d’augmenter, il commence à être intégré comme un paramètre de gestion au même titre que le coulage, le vol ou la démarque.

On est donc bien obligé d’en arriver à la conclusion suivante : il existe des couples ou des familles qui font leurs courses comme avant, qui remplissent le caddie comme avant, se choisissent une bonne bouteille pour se faire plaisir avec le gigot comme avant, qui cède aux caprices de la petite dernière qui tient absolument à sa marque de gâteaux comme avant.

Mais ils n’ont plus les moyens. Alors, une fois le tour des linéaires accompli, une fois qu’ils ont offert aux voisins ou même simplement aux inconnus l’image de la normalité consumériste et qu’ils se sont donné à eux-mêmes l’illusion d’appartenir encore, au moins comme figurants, au grand théâtre du bonheur marchand, ils abandonnent discrètement le caddie et ils s’éclipsent par la sortie sans achats.
George Romero, que nous évoquions plus haut, est un maître du film de zombies qui se sert de l’épouvante comme critique sociale. Dans le deuxième volet de sa saga, Dawn of the dead (1978), il montre un groupe de survivants se réfugiant et se barricadant dans un grand centre commercial alors que le monde est submergé par les zombies. Le problème, c’est que les morts-vivants ne cessent d’affluer en poussant des caddies et en se promenant d’une démarche maladroite dans les rayons. Le zombie, nous dit Romero a tout perdu, même la vie puisqu’il pourrit sur pied, sauf le souvenir ou le réflexe de la consommation qui est décidément plus fort que tout dans nos sociétés.

On peut aussi penser, avec cette affaire des caddies remplis et abandonnés, que les villages Potemkine, aussi riants que faux, qui étaient dressés à coup de knout pour cacher la misère des paysans lors des voyages de la grande Catherine, sont désormais construits et souhaités par ceux-là même qu’on voulait jadis cacher : ils consentent de leur plein gré à jouer le jeu qui les paupérise en sauvant les apparences sans que leurs maîtres aient besoin de leur demander ou de leur imposer.
Si quelqu’un trouve une meilleure définition de ce qu’on appelle, en philosophie mais aussi en psychiatrie, l’aliénation, il peut écrire au journal.

L’histoire française des Khmers rouges

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C’est une information peu relayée : dans quelques semaines, trois anciens membres du Parti communiste français seront jugés pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crime de génocide. Leurs noms sont quasi inconnus en France : Khieu Samphan, Ieng Sary et Ieng Thirith ont pourtant exercé les plus hautes responsabilités au sein du régime des Khmers rouges de Pol Pot, régime qui a provoqué la mort directe ou indirecte de près d’un tiers de la population cambodgienne entre 1975 et 1979.[access capability= »lire_inedits »] Le procès de ces trois anciens encartés du PCF – auquel il faut ajouter un quatrième accusé, Nuon Chea, qui n’a, lui, jamais mis les pieds en France – fait suite à celui du tortionnaire Douch, ancien directeur du centre d’interrogatoire « S 21 », qui s’est conclu au printemps 2010 par sa condamnation à trente ans de prison. Celui des quatre ex-dirigeants khmers rouges, organisé à Phnom Penh par un tribunal mixte relevant principalement du droit cambodgien mais soutenu par l’ONU, sera d’une tout autre ampleur : alors que Douch n’était jugé « que » pour son rôle de tortionnaire en chef, les accusés devront répondre de la politique générale mise en place par les Khmers rouges, de ses conséquences et de ses applications. Ce procès sera aussi celui d’un système largement dominé par les théories et les pratiques bolcheviques. À cet égard, l’évocation des années de formation des chefs khmers rouges ne sera pas le moment le moins passionnant du procès : on verra combien le PCF, ses écoles et ses agents ont eu un rôle fondateur dans l’émergence de l’idéologie khmère rouge.

Fils de bourgeois cambodgiens au Quartier latin

Bien avant de prendre le pouvoir, en 1975, dans le contexte d’un Cambodge déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, les futurs dirigeants khmers rouges ont avant tout été un groupe de jeunes étudiants boursiers formé dans le Paris des années 1950. Pol Pot, futur « Frère numéro 1 », Ieng Sary, futur ministre des Affaires étrangères ou Khieu Samphan, futur « Chef de l’Etat du Kampuchéa démocratique », ne sont alors que des fils de bourgeois cambodgiens à qui des bourses d’étude ont été accordées pour qu’ils puissent venir étudier en métropole. Grisés par la frénésie germanopratine où se mêlent le jazz et l’existentialisme, Pol Pot et la plupart de ses compagnons se regroupent au sein d’une association des étudiants khmers, se définissant avant tout comme des « patriotes cambodgiens » plutôt enclins à œuvrer à la fin de la tutelle française en Indochine ; ils sont alors largement ignorants de l’hypothèse communiste. Mais tout change en 1951 lorsque le PCF, suivant une ligne décidée à Moscou, commence à célébrer le combat du Vietminh et d’Hô Chi Minh : le Parti, désormais, est vu d’un autre œil par les étudiants indochinois : la stratégie du PCF, consistant à contrôler et à instrumentaliser les organisations anticoloniales, fonctionne parfaitement auprès de la plupart des jeunes Cambodgiens. C’est à cette époque aussi que plusieurs futurs Khmers rouges sont contactés par un membre de l’Union internationale des étudiants, de stricte obédience communiste. Son nom : Jacques Vergès. C’est lui qui incite Ieng Sary et plusieurs autres jeunes Cambodgiens (dont Pol Pot) à se rendre à Berlin, durant l’été 1951, pour une grande « Fête mondiale des jeunes pour la paix », festival musical, folklorique et bon-enfant organisé en sous-main par l’Union soviétique. Ils en reviennent charmés et l’Association des étudiants khmers entame alors un virage de plus en plus franc vers le marxisme-léninisme, nouant des liens plus étroits avec l’UNEF tandis que Vergès s’active pour parachever leur intégration dans la mouvance. Les futurs chefs khmers rouges se retrouvent ainsi régulièrement dans un petit restaurant de la rue Gît-le-Cœur, frayant avec des militants vietnamiens ou laotiens.

Baignades et études bolcheviques à Pornic

On les retrouve plus tard à Pornic pour un camp d’été, alternant baignades, études des grands textes bolcheviques et spectacles folkloriques. Ils s’intègrent dans la mouvance du PCF avec d’autant plus d’entrain que le Parti est alors au zénith, mobilisant un quart de l’électorat français, s’auréolant du soutien de grands artistes ou philosophes comme Picasso, Sartre ou Aragon. Pol Pot adhère formellement au Parti communiste français en 1952. Ieng Sary, passé par le lycée Condorcet et Sciences Po, avait, lui, adhéré en 1951 ; bien des années plus tard, il continuera d’affirmer sa fierté d’avoir été l’un des rares étudiants cambodgiens admis à l’Ecole des cadres du PCF et à en avoir ramené un « diplôme ». C’est aussi en 1951 que la jeune Ieng Thirith, qui exercera d’importantes responsabilités ministérielles sous le régime khmer rouge, débarque à Paris, épousant dans un même mouvement Ieng Sary (à la mairie du XVe arrondissement) et la foi communiste. C’est au contact du PCF qu’ils seront incités à lire les écrits politiques de Staline, beaucoup plus enthousiasmants pour ces étudiants laborieux que les œuvres de Marx. On apprendra sans surprise que le livre qui leur inspire le plus d’intérêt est l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS, les stratégies de prise de pouvoir et de contrôle social les inspirant au plus haut point. On sait maintenant que ces thèses staliniennes, selon lesquelles le Parti ne peut se fortifier qu’en s’épurant, seront largement mises en application par Pol Pot, surtout à partir de 1976. De la même façon, si l’on parcourt la thèse de doctorat de Khieu Samphan sur « L’Économie et le développement industriel au Cambodge », soutenue en France dans les années 1950, on observe qu’elle annonce l’aberrant programme collectiviste qui sera appliqué sous la dictature de Pol Pot.

En 1953, Pol Pot et plusieurs de ses compagnons perdent leur bourse. Pol Pot rentre au Cambodge sans diplôme, mais avec une franche obsession : renverser la monarchie et établir la « dictature du prolétariat ». Ieng Sary reste quatre ans de plus à Paris, continuant de s’occuper du Cercle marxiste khmer en collaboration avec des cadres du PCF ; Khieu Samphan prend ensuite le relais avant de rentrer, en 1959, au Cambodge. Ils mettent alors une quinzaine d’années pour prendre le pouvoir, années pendant lesquelles prend fin leur lune de miel avec les communistes français : abandonnant le camp soviétique (dont ils critiquent la déstalinisation) pour embrasser le camp de la Chine maoïste, les Khmers rouges deviennent en effet personae non gratae chez les dirigeants du PCF. Pénétrant dans les rues de Phnom Penh le 17 avril 1975, les Khmers rouges n’oublieront d’ailleurs pas de mettre à sac l’ambassade d’URSS. En ce jour terrible où commence à la fois l’épuration et l’évacuation forcée de l’intégralité de la population phnom-penhoise (2,5 millions de personnes seront forcées de marcher vers les camps de travail), le journal Libération, alors dirigé par des militants maoïstes, affiche cette « une » débordante d’enthousiasme : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : SEPT JOURS DE FÊTE POUR UNE LIBÉRATION. » C’est ainsi : ayant troqué un totalitarisme pour un autre, Pol Pot et ses camarades pouvaient toujours compter en France sur l’aveuglement des idiots utiles et le soutien des salauds lumineux.[/access]

Et pendant ce temps-là, au Pakistan…

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Un peu plus de trois ans après l’assassinat de Benazir Bhutto, le dossier à charge contre Pervez Musharraf, à l’époque chef de l’Etat pakistanais, ne cesse de s’épaissir. Selon l’équipe d’investigateurs mise en place par le ministère de l’Intérieur – et donc en théorie hors de portée des services de renseignement militaires – Musharraf serait coupable au mieux d’avoir été au courant du projet d’attentat des Talibans et au pire, de l’avoir facilité et d’avoir permis aux tueurs de s’en tirer sans casse.

Pour rappel, Madame Bhutto, deux fois premier ministre du Pakistan et à l’époque en pleine campagne électorale, a été assassinée le 27 décembre 2007 par un sniper qui l’avait guettée à la sortie d’un meeting. Des images d’une caméra de télé ont démontré que la balle a atteint la tête de sa victime, quelques secondes avant qu’une puissante charge n’explose près de son convoi, tuant 24 membres de son entourage ainsi que de nombreux passants.

Aujourd’hui au ministère de l’Intérieur on est quasi certain que Musharraf, ancien chef de l’armée arrivé au pouvoir en 1999 grâce à un coup d’Etat, avait des informations concernant le plan des Talibans mais qu’il a décidé de ne pas les communiquer aux services chargés de la sécurité de Mme Bhutto. En plus, Musharraf est soupçonné d’avoir veillé à ce que la scène du crime soit nettoyée avant l’arrivée des enquêteurs et d’avoir fait délibérément orienté les policiers en charge de l’attentat sur des fausses pistes. L’une de conséquences de son intervention dans l’enquête est le rapport des médecins légistes constatant que Madame Bhutto serait morte après que sa tête a heurté contre la rampe, installée dans sa voiture de campagne pour lui permettre de s’y tenir débout et saluer la foule. Mais le détail le plus extravagant de cet affaire est l’ordre, qu’aurait donné le général, de changer le service de sécurité de Madame Bhutto juste avant le drame.

Face à ces accusations plus que graves, on remarquera néanmoins que le dossier du ministère de l’Intérieur est uniquement étayé par des témoignages d’anciens chefs du service de renseignement intérieur et ne contient probablement pas de preuves matérielles. Ainsi il faut aussi y voir un épisode supplémentaire dans le feuilleton gore qui oppose l’armée pakistanaise à d’autres groupes politiques, plutôt hostile à son rôle dominant dans l’Etat pakistanais. En pleine guerre civile, le processus de désintégration de cet Etat en faillite semble bien engagé…

Les cantonales ? Quelles cantonales ?

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Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais les 20 et 27 mars prochain, il va y avoir des élections. Des élections cantonales. On n’en parle pas tellement, des élections cantonales, je trouve…
On est beaucoup plus préoccupé par les aventures aéronautiques et maghrébines de nos excellences. Ou par les oracles d’Anne Sinclair sur les envies de son banquier mondial de mari de ne pas remettre le couvert au FMI pour se présenter aux élections présidentielles, les vraies, les sérieuses, celles de 2012, histoire de continuer à faire perdre la gauche en courant après le centre, voire le centre-droit.
Les cantonales, on n’en parle pas parce que si on daignait en parler, on dirait des choses désagréables à entendre.

On dirait qu’elles sont, à un peu plus d’un an des présidentielles, l’occasion de battre une quatrième fois Sarkozy et l’UMP qui, rappelons-le, ont été rigoureusement incapables de gagner les trois précédentes élections intermédiaires et ont même essuyé des Fort Chabrol électoraux : les municipales de 2008, les européennes de 2009 et les régionales de 2010. Tout cela sans en tirer la moindre conséquence dans l’orientation de leur politique, ce qui dans une démocratie théoriquement moderne est assez unique en son genre. Mais enfin, voir une quatrième fois Frédéric Lefèvre expliquer sur les plateaux de télévision du dimanche 27 mars au soir que s’il n’a pas gagné, il n’a pas perdu non plus, le tout avec la syntaxe d’un télémarketeur et un vocabulaire de cinquante mots, cela fait partie des plaisirs qui ne se refusent pas.

Les cantonales, si on daignait en parler, on dirait peut-être aussi que c’est la dernière fois qu’elles auront lieu. La réforme territoriale qui a finalement été votée par le Sénat a prévu un conseiller unique, qui, dès mars 2014, siègera à la fois au Conseil général et au conseil régional.

Les cantonales, si on daignait en parler, rappelleraient que le département est visiblement l’échelon qui gêne. Seule la Région trouve grâce aux yeux de l’Union Européenne. Elle se sentirait bien plus à l’aise, l’UE, pour gouverner et imposer sa politique économique avec une kyrielle de grosses principautés plutôt qu’avec les vieux Etats-nations beaucoup moins maniables, surtout la France qui a encore, malgré tout, quelques beaux restes jacobins qui font cauchemarder du côté de Bruxelles. Les cantonales rappelleraient aussi que la réforme territoriale, c’est la mort programmée du département, accompagnée de petites infamies anodines comme le changement des plaques d’immatriculation. Le diable européiste sait bien se nicher dans ce genre de détails, comme dans les règlements hygiénistes sur le fromage et l’andouillette.

Si on parlait des cantonales, on se rappellerait sans doute que le département fait partie de l’ADN de la République, qu’il fut créé dès la fin 1789, pour en finir avec les féodalités provinciales et surtout pour rapprocher la décision administrative et politique du citoyen, puisque selon la belle définition qu’en donna le décret de l’Assemblée Constituante, il était taillé géographiquement de manière à ce qu’aucun Français ne se trouve à plus d’une journée de voyage du chef-lieu.

Cela remettrait quelques petites vérités gênantes sur la décentralisation au goût du jour qui, pour l’essentiel, consiste désormais à appeler des transferts de déficits transferts de compétences vers les collectivités locales. Les riches ont un bouclier fiscal; le département, lui, c’est le bouclier social des pauvres : le RSA, les handicapés, les personnes âgées, l’aide au logement, l’insertion professionnelle font partie de sa compétence. Inutile de dire que ce ne sont pas franchement les soucis du pouvoir actuel qui préfère les lois de circonstance, moins onéreuses pour le budget et potentiellement rentables électoralement. Inutile de dire, également, que faire face à de telles responsabilités, c’est un peu plus compliqué dans le Nord ou la Seine Saint-Denis que dans les Yvelines ou les Alpes Maritimes. Mais, comme par hasard, on vote davantage dans les Yvelines et les Alpes Maritimes. Les pauvres ont tendance à s’auto-exclure des scrutins nationaux, alors un scrutin local dont on ne parle pas à la télé, imaginez un peu…

Si on daignait en parler, des cantonales, on saurait que des présidents de Conseils généraux de plus en plus nombreux portent plainte contre l’Etat qui n’a pas accompagné ces transferts de charges et doit par exemple la bagatelle de 900 millions d’euros au Pas de Calais, département connu pour son haut niveau de vie.

Mais on ne daignera pas parler des cantonales. D’abord Paris ne vote pas pour ce truc de pouilleux et ça ne va concerner que la moitié des circonscriptions. Une petite élection de rien du tout, on vous dit.
Ou alors, on en parlera une semaine avant. Pour dire, avec une logique imparable, que ça n’intéresse personne puisque personne n’en parle, que l’abstention va être record, et que donc, les gens n’en ont rien à faire du département, ce qui prouve bien à quel point la réforme territoriale est belle et bonne et qu’il est plus que temps d’en finir avec le « millefeuille » administratif, comme ils disent.
Pourtant, le millefeuille, c’est nourrissant. Surtout pour ceux qui sont privés de dessert.

Notre pain quotidien (4)

Digne-les-Bains. Jeune homme indigne. L’AFP nous apprend qu’un « Irlandais évadé d’une unité psychiatrique se retrouve professeur à Digne ». Le petit rigolo de 26 ans « a été recruté comme professeur contractuel par l’académie d’Aix-Marseille ». Il enseignait la langue allemande dans un collège et un lycée de la ville. « Il a donné toute satisfaction. Nous n’avons pas eu à nous plaindre de son comportement dans l’établissement, je n’ai jamais eu aucune remontée négative ni de la part des collègues, ni de la part des élèves et des familles » a précisé la proviseur(e) Pascale Garrec à nos confrères de l’agence. Vivement que ce jeune-homme équilibré soit recruté au sein de la magistrature en tant que Juge d’application des peines, et s’occupe du cas du tortionnaire de Laetitia. La fonction publique française a besoin de ce genre de talents.

Sangliers no limit ! Ca ne peut plus durer ! Les autorités font semblant d’ignorer le phénomène, mais pourtant les sangliers nous menacent ! La semaine dernière Paris Match titrait sans rire « Les sangliers sont entrés dans la ville. » La France a peur. « C’est le nouveau fléau moderne : à cause de l’urbanisme galopant, ces cochons sauvages ont perdu leurs repères » Et puis soudain, la photo qui fait mal : « Des promeneurs estomaqués regardent un sanglier traverser le square Arsène-Vermenouze, en plein cœur d’Aurillac. » Une autre image montre trois porcs sauvages s’offrir une virée nocturne dans le quartier de la Tour de Mare à Fréjus. « En 2009, un plan national a été instauré. Les battues se systématisent : près de 550.000 sangliers sont capturés par an. Hélas, le rapport de force leur est favorable : en vingt ans, ils se sont multipliés par cinq. Pas les chasseurs. » . Tsss, tsss… mais n’attendez pas de moi un commentaire sur les performances sexuelles de ces satanés chasseurs !

Rue de Solférino, Paris. François Hollande – qui a une carte au Parti Socialiste – déclare publiquement : « Les cantonales sont un tour de chauffe pour Jean-François Copé. Il a raison, ça va chauffer pour l’UMP ! » Je vous interdis de rire.

Tunisie : la révolution des Œillères

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photo : Ignacio Munguia

Que se passe-t-il en Tunisie ? Nos commentateurs, unanimes ou presque, ont tous la réponse : c’est la révolution ! Exactement comme chez nous, en 1789, et aussi comme au Portugal en 1975, avec la révolution des Œillets. C’est sur ce modèle qu’on lui a tout de suite trouvé un gentil nom, à cette révolution tunisienne, pour être bien sûr que les gentils vont gagner, comme chez nous : la révolution du Jasmin. Notre époque situe la morale (et l’analyse) au niveau de l’odorat : on reconnaît la néo-réaction à la sempiternelle odeur nauséabonde qui la précède, et on reconnaît le nouveau Bien au parfum qu’il dégage : celui du jasmin.[access capability= »lire_inedits »] C’est ce qui s’appelle avoir du pif ! Une révolution du Jasmin, ça se sent que c’est bien ! Le problème, bien sûr, c’est qu’on ne sait pas grand-chose. Le lyrisme débridé ne change rien à l’affaire. Qui peut savoir aujourd’hui ce que sera la Tunisie dans un an ou deux ? Une démocratie laïque? C’est peut-être probable, si je puis dire, et bien sûr souhaitable. Un autre régime laïque autoritaire ? C’est possible. Une démocratie dominée par un régime islamiste ? Qui peut l’exclure aujourd’hui ?

J’ai appris dans les médias qu’essentialiser les religions ou les civilisations était un péché capital contre la rigueur journalistico-scientifique. Or voici qu’aujourd’hui, on essentialise grave : la révolution en Tunisie aujourd’hui, c’est forcément comme chez nous il y a plus de deux siècles ! En nommant ce qui s’est passé « révolution », on fait rentrer ces événements dans une case bien rassurante : le mot, c’est la chose, et c’est même la même chose. C’est forcément la fin de l’obscurantisme sous toutes ses formes, religieuses ou autres, et les Tunisiens seront bientôt exactement comme nous ! C’est même eux qui vont nous donner des leçons de démocratie. Il n’y a qu’à voir comment nos gouvernants se sont comportés : c’est indigne ! Alors indignons-nous ! Ça conserve, paraît-il.

MAM n’a rien vu, mais nous nous ne l’avons pas entendue

Pour ma part, je suis frappé par l’absence de réflexion sur les formes spécifiques que prend cette révolution. On veut vibrer à l’unisson des Tunisiens, mais j’ai bien peur qu’à force d’être sur vibreur, on n’entende rien de ce qui se passe là-bas. Notre ministre des Affaires étrangères se fait vertement tancer parce qu’elle n’a rien vu venir, et parce qu’elle n’a pas su assez vite hurler avec les loups, mais sommes-nous vraiment sûrs d’être plus lucides qu’elle ? De ce point de vue, notre incapacité à entendre ce qu’elle a effectivement dit est assez troublante. Il n’était certes pas politiquement habile de proposer nos services à Ben Ali juste avant sa chute. Mais arrêtons de vociférer notre indignation un instant et écoutons-la. Au moment où elle parle, MAM ne semble guère préoccupée par la survie du régime tunisien. La fuite de Ben Ali a pris tout le monde ou presque par surprise. Michelle Alliot-Marie propose l’expertise française en matière sécuritaire au moment où la répression en Tunisie fait des dizaines de morts, sur lesquels je trouve que l’on passe un peu vite. Depuis à peu près Malik Oussekine en 1987, grâce à des techniques élaborées sur le long terme (le peuple français a, depuis 1789, souvent eu tendance à vouloir rejouer le match) la police française n’a tué personne lors de manifestations de masse, ce qui est tout de même assez remarquable. C’est de cette expertise dont parle notre ministre. Elle propose benoîtement (et un peu tard) d’aider à sauver des vies au moment où, à Paris, le lyrisme révolutionnaire qui s’empare des rédactions écrase tout sur son passage.

Lyrisme révolutionnaire contre esprit critique

Pourtant, en Occident, nous sommes (étions ? peut-être, si l’on met en lien notre indifférence aux morts tunisiens et les débats actuels sur la légalisation de l’euthanasie) remarquablement attachés à la protection de la vie humaine. Que deux gamins meurent tragiquement alors qu’ils sont poursuivis par la police, voilà que cela justifie des émeutes pendant des semaines. Mais lorsqu’il s’agit de la Tunisie, il semble que cet attachement se relâche quelque peu. Je n’ai ainsi guère trouvé d’analyse sur ces horribles suicides par le feu qui se sont multipliés ces dernières semaines dans les pays arabes. Suicides que la presse unanime a décidé d’appeler « immolation », d’un mot tiré du vocabulaire religieux, ce qui est assez paradoxal dans un contexte qui se veut parfaitement laïque. Mais au fond, le vocabulaire religieux est assez révélateur, il me semble. Du lyrisme qui se dégage de cette révolution du Jasmin peut naître, en effet, l’hypothèse selon laquelle nous nous situerions, ici, dans un contexte religieux. La « révolution », c’est notre mythologie fondatrice à nous. Du point de vue des poètes parisiens de la révolution tunisienne, ces suicides ne sont que le révélateur d’un mal-être qui justifie tout. Ils n’existent pas en eux-mêmes et renvoient à la violence première qui a été faite au peuple.

Cette volonté de justifier ces morts, de leur donner un sens qui occulte leur forme spécifique procède d’une vision lyrique, religieuse, de l’événement qui paralyse l’esprit critique. Pour la tradition catholique, celui qui se donne la mort est un meurtrier : il n’est pas le grand prêtre ou le héros d’une nouvelle religion civique. S’infliger (ou infliger) la mort pour obtenir un effet politique sur ce monde-ci, c’est ce que le christianisme avait progressivement rendu impossible depuis la Passion du Christ. « Ce n’est pas le sacrifice que je veux, c’est la miséricorde. » Avec la multiplication des attentats-suicides, ces dernières décennies, et celle, récente, de ces suicides révolutionnaires, deux actes dont les similitudes mériteraient peut-être d’être explorées, il semble que l’on assiste à l’émergence de phénomènes politiques qui se situent clairement hors de notre tradition politique[1. On trouvera bien sûr un ou deux contre-exemples dans l’Histoire, mais ils sont très limités et, surtout, n’ont jamais eu les effets politiques qu’a eu le « sacrifice » du « martyr » Mohamed Bouazizi (Paix à son âme)]. Je m’étonne que tous nos spécialistes de la « diversité culturelle » ne soient pas plus sensibles à cette « différence ». C’est qu’ils vivent la révolution du Jasmin toutes narines ouvertes, mais équipés d’œillères.[/access]

Le dîner du CRIF, remède contre l’agoraphobie

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Quelques-uns de mes proches m’avaient fait remarquer, ces derniers temps, que je manifestais une tendance croissante à éviter la fréquentation de mes semblables, à négliger les rituels de la vie sociale : dîners amicaux ou mondains, participation à des manifestations publiques politiques ou culturelles, rassemblements d’anciens des quelques institutions où j’appris, jadis les dures règles de la vie en collectivité.

Il faut dire que dans les montagnes où j’habite, l’ours a été éradiqué au début du XXème siècle, mais son esprit rôde encore dans les parages, prêt à s’insinuer dans le corps de celui qui présente quelques dispositions à l’accueillir. Quelques symptômes indiquent que l’on est prédisposé au devenir-ours, phénomène bien connu de nos amis Inuits: une tendance à la somnolence hivernale, à la réduction des échanges verbaux avec votre voisinage au strict minimum nécessaire, une béatitude infinie ressentie lors de longues marches solitaires dans les forêts.

Il fallait donc faire quelque chose avant que le processus ne devienne irréversible, et que mon comportement ne s’aligne à tout jamais sur celui du vieux grizzly que ses congénères évitent pour ne pas risquer le coup de patte du grognon que l’on dérange.

En matière de thérapie de ce syndrome, il existe, comme toujours, deux écoles: la médecine douce et le traitement de choc. La première consiste à réhabituer petit à petit le patient à apprécier la fréquentation de sa famille, de ses amis, de ses voisins: un petit apéro improvisé par-ci, une sortie au restaurant où l’on se retrouvera – quel hasard! – avec quelques personnes perdues de vue depuis un certain temps par-là. Tout l’art du thérapeute accompagnant la cure consiste alors à organiser subtilement cette exfiltration du monde des plantigrades d’un homme prompt à regagner le fond de sa tanière s’il flaire le danger.
La thérapie de choc se fonde, elle, sur l’immersion la plus brutale possible du sujet dans une situation qui est l’exact opposé de cette tendance à l’isolement devenue une sorte d’addiction. Cette thérapie ne fonctionne, bien sûr, que si le patient est replongé dans un secteur qui lui fut naguère familier, et où les rapports sociaux ne nécessitent pas l’effort surhumain d’aller à la rencontre d’un milieu inconnu.

L’entourage, bon prince, me laissa le choix entre les deux méthodes, tout en me faisant sentir gentiment, mais fermement qu’il n’était pas question de trouver une échappatoire à cette action thérapeutique que l’on avait trop longtemps différée.

Mon aversion pour les charlataneries vendues sous le label homéopathie, médecines douces, naturothérapie et autre foutaises pour gonzesses étant définitive, j’optai donc pour la thérapie de choc.
Restait à trouver l’événement adéquat, de nature à produire un choc de sociabilité d’intensité maximale.

Et ce fut ainsi, le mercredi 9 février 2011, que je me retrouvai au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui s’est tenu au Pavillon d’Armenonville, dans le Bois de Boulogne à Paris. Comme je dispose d’une (petite) notoriété parmi les dirigeants de quelques organisations rassemblant les israélites de France, je n’eus pas trop de mal à me procurer ce carton d’invitation aussi difficile à obtenir qu’une place dans la tribune d’honneur au stade de France pour un match de rugby du Tournoi des six nations. L’argent n’aide en rien: il existe dix fois plus de riches prêts à payer des sommes folles pour « en être » que de places disponibles dans la salle.

J’étais sûr de retrouver là, concentrés sur moins de mille mètres carrés, des dizaines, voire des centaines de gens fréquentés ou croisés dans les diverses strates de ma vie sociale et professionnelle: hommes et femmes politiques, universitaires, journalistes et écrivains.

Pour les politiques, c’est bien simple: les deux tiers des membres du gouvernement étaient présents, y compris ceux qui se trouvent dans la tourmente, comme Michèle Alliot-Marie et son compagnon Patrick Ollier. C’est fou le nombre de « tenez-bon, on est avec vous !» qu’ils ont entendus, ce qui a dû leur faire chaud au cœur. Je ne saurais pourtant trop leur conseiller de mesurer ces effusions à l’aune du théorème du flatteur: « S’il (ou elle plonge, un petit coup de lèche ne coûte pas grand-chose, mais s’il (ou elle) s’en sort ça peut rapporter ».

Pour ma part, je suis allé présenter mes hommages au Garde des sceaux Michel Mercier, non pour éviter les griffes de la justice, mais par sympathie pour la bonne ville de Lyon où est restée une partie de mon cœur. J’eus également plaisir à serrer la paluche de Pierre Schapira, adjoint au maire de Paris, en souvenir de virées communes à Lisbonne en compagnie de Jospin, l’austère qui, ce jour là ne se marrait pas, si bien qu’il ne restait que Schapira, dit Schap’s, pour mettre de l’ambiance dans la délégation. J’évitai Lévitte (tiens c’est euphonique!) qui n’aurait, dit-on, pas apprécié le bien que j’ai dit naguère de lui dans Causeur. En revanche, je demandai à ce brave Robert Hue s’il représentait un PCF réputé tricard au CRIF, ce qui me valut une remise à jour souriante, mais ferme, du barbu à propos de mes fiches politiques. Robert Hue et le Parti communiste, c’est bien fini, et ce n’est pas de sitôt que ça va recommencer.

Je consolai ensuite Arnaud Leparmentier qui « couvre » l’Elysée pour Le Monde : il enrageait d’être arrivé second dans la course à la direction du journal, doublé sur le poteau par Erik Izraelewicz, et en voulait beaucoup à ses petits camarades de la rédaction de ne pas l’avoir suffisamment soutenu alors que son projet était, dit-il, le meilleur. Attention Arnaud ! Le devenir-ours te guette ! En revanche Laurent Joffrin avait l’air radieux après son élection de maréchal comme PDG du Nouvel Obs, mais il me salua poliment, sans plus, peut-être en raison des misères que lui font certains de mes petits camarades de galère causeuse…

Et les femmes ? Oui, il y en avait, certaines très belles et sans doute très riches, mais ma timidité naturelle me retint de les aborder… Question show-bizz et people de magazine c’était plutôt le désert, si l’on excepte Daniela Lumbroso, et Jean Benguigui sur lequel se sont rabattus à fin d’interview les analphabètes des télés de la TNT et du câble, car c’était le seul non-politique dont la tête leur disait quelque chose…

Ah, j’allais oublier, on entendit deux discours, celui du président du CRIF Richard Prasquier, auquel répondit celui du président de la République Nicolas Sarkozy. En rendre compte ici ne fait pas partie du protocole thérapeutique qui m’a été imposé. Vous êtes donc priés de vous reporter à vos journaux habituels.

Le bras d’honneur de Moubarak à Obama

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Difficile d’y voir autre chose : l’étrange discours de Hosni Moubarak ce jeudi soir était avant tout adressé aux Américains. Et plus spécialement au premier d’entre eux qui quelques heures avant, avait déclaré, depuis la maison Blanche : « J’ai indiqué au président Moubarak, c’est que la transition politique doit être profonde, qu’elle doit être pacifique et qu’elle doit commencer maintenant. » De fait, le (faux ?) départ du vieux président a été complètement noyé par l’annonce du transfert graduel de pouvoir à Omar Suleyman et l’accent mis sur le cadre légal et la continuité.

Entre l’énumération des articles de la constitution et la dénonciation de l’intervention étrangère, l’ancien chef de l’armée de l’air égyptienne a une fois de plus habilement manœuvré jetant le trouble parmi les centaines de milliers de manifestants place Tahrir.

Contrairement à ce qu’on a affirmé sur beaucoup de plateaux télé – et pas seulement sur Al Jazeera – les Egyptiens semblaient plus perplexes qu’en colère. En tout cas, le Raïs négocie âprement son départ et exige de son peuple de pouvoir quitter le champ de bataille avec les honneurs de la guerre, tête haute, battu mais pas humilié, comme l’a été son collègue Ben Ali.

Le général MacArthur disait « les vieux soldats ne meurent pas, ils disparaissent dans le brouillard ». Ce soir c’était un brouillard de mots.

Hosni Moubarak, voyagiste fréquentable

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François Mitterrand, par deux fois élu président de la République française (1981-1995), aimait beaucoup le site d’Assouan, en Égypte. Il s’y rendait traditionnellement à Noël. Il eut été impensable qu’il occupât, pour son logement, un autre lieu que la résidence laissée à sa disposition par Hosni Moubarak, hôtelier de prestige. Quant à François Fillon, soudains lassé d’Assouan, il voulut visiter les temples d’Abou-Simbel. Le même Hosni Moubarak, agent de voyage de luxe, mit aussitôt l’un de ses avions à la disposition du premier ministre.

Ignore-t-on que, depuis l’Antiquité, l’Égypte accueille les puissants avec un faste à nul autre pareil ? Jules (qui se voulut César et ne mourut pas pompé), tomba sous le charme de Cléopâtre, et lui fit même un enfant. La belle égyptienne vint à Rome, mais les poignards d’une poignée de Tuquoque, arracha le grand homme à son affection. Elle se consola dans les bras de Marc Antoine, qu’elle conquit sans combattre, en lui offrant un somptueux banquet, admirablement peint par Tiepolo…

Vive le gaz de shit !

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Le gouvernement aurait voulu creuser tout partout en France des trous dans la terre pour exploiter le gaz de schiste, il aurait fallu s’inquiéter. Mais du gaz de schiste, nulle part il n’est question. La France est un pays civilisé et son gouvernement ne s’inquiète que du gaz de shit. Les écologistes français devraient avoir honte. Depuis qu’ils se sont convertis à Eva Joly, on ne les reconnaît plus. C’est sûr : la jugesse venue du froid n’a pas dû fumer un seul tarpé de sa vie. Ça l’aurait déridée, mais elle n’est pas du genre à faire clairement le distinguo entre de l’herbe et du shit. Même en comparution immédiate. C’est qu’on n’enseigne pas le bien-être marijuanesque à l’Ecole Nationale de la Magistrature, on s’y contente de verser approximativement dans le rapprochement donjuanesque : l’ENM est l’école française où se conclut le plus grand nombre de mariages entre élèves. Les élites magistrates se retrouvent chaque soir, après leur journée de travail – l’un est au siège, l’autre au Parquet – et se racontent leur journée respective : l’angoisse ! Quand, en France, existait encore la peine de mort, ces gens-là avaient de quoi discuter. Mais aujourd’hui : c’est mortel ! Les types, qui s’habillent en robe noire toute la journée – à la place de leur femme, j’aurais des doutes –, se rendent compte d’une chose : ils traînent la même gonzesse depuis leurs vingt ans : t’étonnes pas après qu’ils fassent grève pour un oui pour un non.

N’empêche : avant la cure de vertu qu’ont subie les Verts français avec Eva Joly, la légalisation de la fumette faisait partie du credo écolo. Dans les revendications, la légalisation du pétard venait bien avant la sauvegarde de la forêt amazonienne ou le mariage gay. Sur l’union civile d’Amazoniens de même sexe amateurs de shit, y avait pas photo, même si l’usage du pagne ou de l’étui pénien devant Monsieur le Maire continuait à faire débat. Mais sur la Marie-Jeanne, jamais aucune question puisque c’était la question des questions. Ce n’était que logique : quand t’as fumé, t’as pas envie de jouer au bûcheron ni d’enculer personne. À la limite, partir pour l’Amazonie, d’accord. En pirogue à voile, d’accord aussi. Mais y débiter des arbres ou copuler ? Non ! Peace, brother, peace and smoke !

Eh bien, j’ai été navrée d’apprendre que les écologistes français sont contre l’utilisation du gaz de shit. Là, je ne comprends vraiment pas. Tout le monde était d’accord pour ouvrir les salles de shoot préconisées par Roselyne Bachelot. Il suffisait de raccorder un tuyau – un petit tuyau, ça va pas coûter cher, juste le prix du tuyau qui, même avec la crise, est à la portée de tous, surtout si c’est un tuyau en simili-caoutchouc et pas en caoutchouc véritable qui, lui, contribue à la déforestation de la forêt d’Amazonie ou de Compiègne, j’ai oublié – et de récupérer les vapeurs de shit pour en faire du gaz. La technologie n’ayant pas de limites, on aurait pu imaginer des systèmes personnels et discrets pour équiper certains fumeurs prolifiques. Prenez Doc Gynéco : il fait tellement de gaz de shit qu’on pourrait chauffer la moitié de l’Ile-de-France pendant un an avec ce qu’il fume en une soirée. Pour un peu qu’il ait mangé toulousain, raccordez-lui deux tuyaux – un dans le nez et un où-je-pense – et vous assurez l’indépendance énergétique de la France pour les vingt prochaines années. Qui a dit qu’on ne pouvait pas être rappeur et patriote ?

Donc, le gaz de shit est la solution. La plus écologique. De plus, il ne faut pas mésestimer un fait : l’extraction du gaz de shit est un pas de plus vers la légalisation du shit. Imaginez-vous un policier qui vous arrête sous prétexte que vous avez un pétard à la bouche, alors que vous êtes en train de produire du gaz pour la Nation tout entière. Le pandore se confond en excuse. C’est à peine s’il ose vous demander de lui en allumer un. Non, décidément, le gaz de shit, c’est l’avenir.

Les caddies Potemkine

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Le philosophe Marx et le cinéaste de série B George Romero sont clairs : à force d’accumuler de la marchandise, à force de faire de cette marchandise la seule médiation possible entre les hommes, à force de la fétichiser, à force d’oublier toutes les autres formes d’échange comme le don, le contre-don, le potlatch, à force de refuser l’idée que la propriété puisse parfois être collective, le monde a sombré dans la folie ou, plus précisément, dans ce que Marx appelait l’irréalité de la marchandise, marchandise qu’il décrit lui-même comme une fantasmagorie, avec le talent d’un auteur de fantastique ou d’un poète surréaliste.

Imaginez vous, au hasard, dans un magasin suédois d’ameublement et lisez : « La forme du bois, par exemple, est changée, si l’on en fait une table. Néanmoins, la table reste bois, une chose ordinaire et qui tombe sous les sens. Mais dès qu’elle se présente comme marchandise, c’est une tout autre affaire. À la fois saisissable et insaisissable, il ne lui suffit pas de poser ses pieds sur le sol ; elle se dresse, pour ainsi dire, sur sa tête de bois en face des autres marchandises et se livre à des caprices plus bizarres que si elle se mettait à danser.» Honnêtement, si la table noire en pin que vous aviez prévu de monter en vous énervant sur une notice traduite du kalmouk se met à faire ça, vous allez vous sauver. Et vous aurez bien raison, car il est très dangereux pour la santé de laisser une marchandise danser en passant du pied de la valeur d’usage à celui de la valeur d’échange dans un twist inquiétant et mortifère.

La critique de la marchandise, de la consommation et du consommateur ne date pas d’hier. L’impression que la moindre fête, par exemple, est devenue le prétexte à consommer, consommer encore, consommer toujours a marqué les meilleurs auteurs. Déjà, Baudelaire, qui n’était pas particulièrement marxiste puisqu’il voulait assommer les pauvres, remarquait dans ses Petits poèmes en prose : « C’était l’explosion du nouvel an : chaos de boue et de neige, traversé de mille carrosses, étincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidités et de désespoirs, délire officiel d’une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. » Et il aurait été troublé, le cerveau solitaire de Baudelaire s’il avait vu apparaître la toute proche Saint-Valentin. Voilà une fête qui trouve le moyen de nous faire payer (restaurant et/ou petits cadeaux) pour consommer ce qui d’habitude est gratuit[1. On se rappellera que la partie de jambes en l’air était autrefois appelée, dans les milieux populaires, « le café du pauvre. »]

Le lieu où s’exerce par excellence le règne autocratique de la marchandise est le centre commercial. Il sera bientôt chez nous, comme depuis longtemps aux USA, le seul lieu. Lisez les nouvelles de Raymond Carver et vous verrez à quoi se limite la vie sociale de la middle-class américaine dans ses grands espaces de plus en plus mités par les banlieues pavillonnaires pour desperate housewifes. Chez nous, on en prend le chemin tranquillement dans les zones rurbanisées où la sortie dominicale consiste de plus en plus souvent à aller regarder dans le centre commercial ceux qui travaillent désormais le dimanche.

Dans les quartiers, le centre commercial symbolise plutôt l’insolence de la marchandise inaccessible et permet aux enfants, mieux qu’un conseiller d’orientation, de déterminer quelle sera leur place dans les rapports de production dans quelques années : soit vigile, soit pousseur de palettes à temps partiel, soit voleur, sachant qu’ils pourront passer de l’un à l’autre au gré des politiques de la ville.

Toute cette organisation, on le reconnaîtra, ne respire déjà pas, la santé mentale. Mais un nouveau phénomène vient d’apparaître qui nous semble marquer une étape supplémentaire dans la déraison.
C’est le phénomène du caddie rempli à ras bord mais abandonné dans les rayons. Il est assez important pour que les grandes surfaces s’en inquiètent, notamment quand il est plein de produits frais ou de surgelés dont la chaine du froid a été, de facto, rompue. On sait qu’il arrive parfois que le client, excédé par la lenteur d’un terminal de paiement, ressorte et laisse ses achats en plan mais là, c’est un peu différent. Le nombre de caddies remplis et abandonnés ne cesse d’augmenter, il commence à être intégré comme un paramètre de gestion au même titre que le coulage, le vol ou la démarque.

On est donc bien obligé d’en arriver à la conclusion suivante : il existe des couples ou des familles qui font leurs courses comme avant, qui remplissent le caddie comme avant, se choisissent une bonne bouteille pour se faire plaisir avec le gigot comme avant, qui cède aux caprices de la petite dernière qui tient absolument à sa marque de gâteaux comme avant.

Mais ils n’ont plus les moyens. Alors, une fois le tour des linéaires accompli, une fois qu’ils ont offert aux voisins ou même simplement aux inconnus l’image de la normalité consumériste et qu’ils se sont donné à eux-mêmes l’illusion d’appartenir encore, au moins comme figurants, au grand théâtre du bonheur marchand, ils abandonnent discrètement le caddie et ils s’éclipsent par la sortie sans achats.
George Romero, que nous évoquions plus haut, est un maître du film de zombies qui se sert de l’épouvante comme critique sociale. Dans le deuxième volet de sa saga, Dawn of the dead (1978), il montre un groupe de survivants se réfugiant et se barricadant dans un grand centre commercial alors que le monde est submergé par les zombies. Le problème, c’est que les morts-vivants ne cessent d’affluer en poussant des caddies et en se promenant d’une démarche maladroite dans les rayons. Le zombie, nous dit Romero a tout perdu, même la vie puisqu’il pourrit sur pied, sauf le souvenir ou le réflexe de la consommation qui est décidément plus fort que tout dans nos sociétés.

On peut aussi penser, avec cette affaire des caddies remplis et abandonnés, que les villages Potemkine, aussi riants que faux, qui étaient dressés à coup de knout pour cacher la misère des paysans lors des voyages de la grande Catherine, sont désormais construits et souhaités par ceux-là même qu’on voulait jadis cacher : ils consentent de leur plein gré à jouer le jeu qui les paupérise en sauvant les apparences sans que leurs maîtres aient besoin de leur demander ou de leur imposer.
Si quelqu’un trouve une meilleure définition de ce qu’on appelle, en philosophie mais aussi en psychiatrie, l’aliénation, il peut écrire au journal.

L’histoire française des Khmers rouges

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C’est une information peu relayée : dans quelques semaines, trois anciens membres du Parti communiste français seront jugés pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crime de génocide. Leurs noms sont quasi inconnus en France : Khieu Samphan, Ieng Sary et Ieng Thirith ont pourtant exercé les plus hautes responsabilités au sein du régime des Khmers rouges de Pol Pot, régime qui a provoqué la mort directe ou indirecte de près d’un tiers de la population cambodgienne entre 1975 et 1979.[access capability= »lire_inedits »] Le procès de ces trois anciens encartés du PCF – auquel il faut ajouter un quatrième accusé, Nuon Chea, qui n’a, lui, jamais mis les pieds en France – fait suite à celui du tortionnaire Douch, ancien directeur du centre d’interrogatoire « S 21 », qui s’est conclu au printemps 2010 par sa condamnation à trente ans de prison. Celui des quatre ex-dirigeants khmers rouges, organisé à Phnom Penh par un tribunal mixte relevant principalement du droit cambodgien mais soutenu par l’ONU, sera d’une tout autre ampleur : alors que Douch n’était jugé « que » pour son rôle de tortionnaire en chef, les accusés devront répondre de la politique générale mise en place par les Khmers rouges, de ses conséquences et de ses applications. Ce procès sera aussi celui d’un système largement dominé par les théories et les pratiques bolcheviques. À cet égard, l’évocation des années de formation des chefs khmers rouges ne sera pas le moment le moins passionnant du procès : on verra combien le PCF, ses écoles et ses agents ont eu un rôle fondateur dans l’émergence de l’idéologie khmère rouge.

Fils de bourgeois cambodgiens au Quartier latin

Bien avant de prendre le pouvoir, en 1975, dans le contexte d’un Cambodge déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, les futurs dirigeants khmers rouges ont avant tout été un groupe de jeunes étudiants boursiers formé dans le Paris des années 1950. Pol Pot, futur « Frère numéro 1 », Ieng Sary, futur ministre des Affaires étrangères ou Khieu Samphan, futur « Chef de l’Etat du Kampuchéa démocratique », ne sont alors que des fils de bourgeois cambodgiens à qui des bourses d’étude ont été accordées pour qu’ils puissent venir étudier en métropole. Grisés par la frénésie germanopratine où se mêlent le jazz et l’existentialisme, Pol Pot et la plupart de ses compagnons se regroupent au sein d’une association des étudiants khmers, se définissant avant tout comme des « patriotes cambodgiens » plutôt enclins à œuvrer à la fin de la tutelle française en Indochine ; ils sont alors largement ignorants de l’hypothèse communiste. Mais tout change en 1951 lorsque le PCF, suivant une ligne décidée à Moscou, commence à célébrer le combat du Vietminh et d’Hô Chi Minh : le Parti, désormais, est vu d’un autre œil par les étudiants indochinois : la stratégie du PCF, consistant à contrôler et à instrumentaliser les organisations anticoloniales, fonctionne parfaitement auprès de la plupart des jeunes Cambodgiens. C’est à cette époque aussi que plusieurs futurs Khmers rouges sont contactés par un membre de l’Union internationale des étudiants, de stricte obédience communiste. Son nom : Jacques Vergès. C’est lui qui incite Ieng Sary et plusieurs autres jeunes Cambodgiens (dont Pol Pot) à se rendre à Berlin, durant l’été 1951, pour une grande « Fête mondiale des jeunes pour la paix », festival musical, folklorique et bon-enfant organisé en sous-main par l’Union soviétique. Ils en reviennent charmés et l’Association des étudiants khmers entame alors un virage de plus en plus franc vers le marxisme-léninisme, nouant des liens plus étroits avec l’UNEF tandis que Vergès s’active pour parachever leur intégration dans la mouvance. Les futurs chefs khmers rouges se retrouvent ainsi régulièrement dans un petit restaurant de la rue Gît-le-Cœur, frayant avec des militants vietnamiens ou laotiens.

Baignades et études bolcheviques à Pornic

On les retrouve plus tard à Pornic pour un camp d’été, alternant baignades, études des grands textes bolcheviques et spectacles folkloriques. Ils s’intègrent dans la mouvance du PCF avec d’autant plus d’entrain que le Parti est alors au zénith, mobilisant un quart de l’électorat français, s’auréolant du soutien de grands artistes ou philosophes comme Picasso, Sartre ou Aragon. Pol Pot adhère formellement au Parti communiste français en 1952. Ieng Sary, passé par le lycée Condorcet et Sciences Po, avait, lui, adhéré en 1951 ; bien des années plus tard, il continuera d’affirmer sa fierté d’avoir été l’un des rares étudiants cambodgiens admis à l’Ecole des cadres du PCF et à en avoir ramené un « diplôme ». C’est aussi en 1951 que la jeune Ieng Thirith, qui exercera d’importantes responsabilités ministérielles sous le régime khmer rouge, débarque à Paris, épousant dans un même mouvement Ieng Sary (à la mairie du XVe arrondissement) et la foi communiste. C’est au contact du PCF qu’ils seront incités à lire les écrits politiques de Staline, beaucoup plus enthousiasmants pour ces étudiants laborieux que les œuvres de Marx. On apprendra sans surprise que le livre qui leur inspire le plus d’intérêt est l’Histoire du Parti communiste (bolchevik) de l’URSS, les stratégies de prise de pouvoir et de contrôle social les inspirant au plus haut point. On sait maintenant que ces thèses staliniennes, selon lesquelles le Parti ne peut se fortifier qu’en s’épurant, seront largement mises en application par Pol Pot, surtout à partir de 1976. De la même façon, si l’on parcourt la thèse de doctorat de Khieu Samphan sur « L’Économie et le développement industriel au Cambodge », soutenue en France dans les années 1950, on observe qu’elle annonce l’aberrant programme collectiviste qui sera appliqué sous la dictature de Pol Pot.

En 1953, Pol Pot et plusieurs de ses compagnons perdent leur bourse. Pol Pot rentre au Cambodge sans diplôme, mais avec une franche obsession : renverser la monarchie et établir la « dictature du prolétariat ». Ieng Sary reste quatre ans de plus à Paris, continuant de s’occuper du Cercle marxiste khmer en collaboration avec des cadres du PCF ; Khieu Samphan prend ensuite le relais avant de rentrer, en 1959, au Cambodge. Ils mettent alors une quinzaine d’années pour prendre le pouvoir, années pendant lesquelles prend fin leur lune de miel avec les communistes français : abandonnant le camp soviétique (dont ils critiquent la déstalinisation) pour embrasser le camp de la Chine maoïste, les Khmers rouges deviennent en effet personae non gratae chez les dirigeants du PCF. Pénétrant dans les rues de Phnom Penh le 17 avril 1975, les Khmers rouges n’oublieront d’ailleurs pas de mettre à sac l’ambassade d’URSS. En ce jour terrible où commence à la fois l’épuration et l’évacuation forcée de l’intégralité de la population phnom-penhoise (2,5 millions de personnes seront forcées de marcher vers les camps de travail), le journal Libération, alors dirigé par des militants maoïstes, affiche cette « une » débordante d’enthousiasme : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : SEPT JOURS DE FÊTE POUR UNE LIBÉRATION. » C’est ainsi : ayant troqué un totalitarisme pour un autre, Pol Pot et ses camarades pouvaient toujours compter en France sur l’aveuglement des idiots utiles et le soutien des salauds lumineux.[/access]

Et pendant ce temps-là, au Pakistan…

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Un peu plus de trois ans après l’assassinat de Benazir Bhutto, le dossier à charge contre Pervez Musharraf, à l’époque chef de l’Etat pakistanais, ne cesse de s’épaissir. Selon l’équipe d’investigateurs mise en place par le ministère de l’Intérieur – et donc en théorie hors de portée des services de renseignement militaires – Musharraf serait coupable au mieux d’avoir été au courant du projet d’attentat des Talibans et au pire, de l’avoir facilité et d’avoir permis aux tueurs de s’en tirer sans casse.

Pour rappel, Madame Bhutto, deux fois premier ministre du Pakistan et à l’époque en pleine campagne électorale, a été assassinée le 27 décembre 2007 par un sniper qui l’avait guettée à la sortie d’un meeting. Des images d’une caméra de télé ont démontré que la balle a atteint la tête de sa victime, quelques secondes avant qu’une puissante charge n’explose près de son convoi, tuant 24 membres de son entourage ainsi que de nombreux passants.

Aujourd’hui au ministère de l’Intérieur on est quasi certain que Musharraf, ancien chef de l’armée arrivé au pouvoir en 1999 grâce à un coup d’Etat, avait des informations concernant le plan des Talibans mais qu’il a décidé de ne pas les communiquer aux services chargés de la sécurité de Mme Bhutto. En plus, Musharraf est soupçonné d’avoir veillé à ce que la scène du crime soit nettoyée avant l’arrivée des enquêteurs et d’avoir fait délibérément orienté les policiers en charge de l’attentat sur des fausses pistes. L’une de conséquences de son intervention dans l’enquête est le rapport des médecins légistes constatant que Madame Bhutto serait morte après que sa tête a heurté contre la rampe, installée dans sa voiture de campagne pour lui permettre de s’y tenir débout et saluer la foule. Mais le détail le plus extravagant de cet affaire est l’ordre, qu’aurait donné le général, de changer le service de sécurité de Madame Bhutto juste avant le drame.

Face à ces accusations plus que graves, on remarquera néanmoins que le dossier du ministère de l’Intérieur est uniquement étayé par des témoignages d’anciens chefs du service de renseignement intérieur et ne contient probablement pas de preuves matérielles. Ainsi il faut aussi y voir un épisode supplémentaire dans le feuilleton gore qui oppose l’armée pakistanaise à d’autres groupes politiques, plutôt hostile à son rôle dominant dans l’Etat pakistanais. En pleine guerre civile, le processus de désintégration de cet Etat en faillite semble bien engagé…

Les cantonales ? Quelles cantonales ?

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Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais les 20 et 27 mars prochain, il va y avoir des élections. Des élections cantonales. On n’en parle pas tellement, des élections cantonales, je trouve…
On est beaucoup plus préoccupé par les aventures aéronautiques et maghrébines de nos excellences. Ou par les oracles d’Anne Sinclair sur les envies de son banquier mondial de mari de ne pas remettre le couvert au FMI pour se présenter aux élections présidentielles, les vraies, les sérieuses, celles de 2012, histoire de continuer à faire perdre la gauche en courant après le centre, voire le centre-droit.
Les cantonales, on n’en parle pas parce que si on daignait en parler, on dirait des choses désagréables à entendre.

On dirait qu’elles sont, à un peu plus d’un an des présidentielles, l’occasion de battre une quatrième fois Sarkozy et l’UMP qui, rappelons-le, ont été rigoureusement incapables de gagner les trois précédentes élections intermédiaires et ont même essuyé des Fort Chabrol électoraux : les municipales de 2008, les européennes de 2009 et les régionales de 2010. Tout cela sans en tirer la moindre conséquence dans l’orientation de leur politique, ce qui dans une démocratie théoriquement moderne est assez unique en son genre. Mais enfin, voir une quatrième fois Frédéric Lefèvre expliquer sur les plateaux de télévision du dimanche 27 mars au soir que s’il n’a pas gagné, il n’a pas perdu non plus, le tout avec la syntaxe d’un télémarketeur et un vocabulaire de cinquante mots, cela fait partie des plaisirs qui ne se refusent pas.

Les cantonales, si on daignait en parler, on dirait peut-être aussi que c’est la dernière fois qu’elles auront lieu. La réforme territoriale qui a finalement été votée par le Sénat a prévu un conseiller unique, qui, dès mars 2014, siègera à la fois au Conseil général et au conseil régional.

Les cantonales, si on daignait en parler, rappelleraient que le département est visiblement l’échelon qui gêne. Seule la Région trouve grâce aux yeux de l’Union Européenne. Elle se sentirait bien plus à l’aise, l’UE, pour gouverner et imposer sa politique économique avec une kyrielle de grosses principautés plutôt qu’avec les vieux Etats-nations beaucoup moins maniables, surtout la France qui a encore, malgré tout, quelques beaux restes jacobins qui font cauchemarder du côté de Bruxelles. Les cantonales rappelleraient aussi que la réforme territoriale, c’est la mort programmée du département, accompagnée de petites infamies anodines comme le changement des plaques d’immatriculation. Le diable européiste sait bien se nicher dans ce genre de détails, comme dans les règlements hygiénistes sur le fromage et l’andouillette.

Si on parlait des cantonales, on se rappellerait sans doute que le département fait partie de l’ADN de la République, qu’il fut créé dès la fin 1789, pour en finir avec les féodalités provinciales et surtout pour rapprocher la décision administrative et politique du citoyen, puisque selon la belle définition qu’en donna le décret de l’Assemblée Constituante, il était taillé géographiquement de manière à ce qu’aucun Français ne se trouve à plus d’une journée de voyage du chef-lieu.

Cela remettrait quelques petites vérités gênantes sur la décentralisation au goût du jour qui, pour l’essentiel, consiste désormais à appeler des transferts de déficits transferts de compétences vers les collectivités locales. Les riches ont un bouclier fiscal; le département, lui, c’est le bouclier social des pauvres : le RSA, les handicapés, les personnes âgées, l’aide au logement, l’insertion professionnelle font partie de sa compétence. Inutile de dire que ce ne sont pas franchement les soucis du pouvoir actuel qui préfère les lois de circonstance, moins onéreuses pour le budget et potentiellement rentables électoralement. Inutile de dire, également, que faire face à de telles responsabilités, c’est un peu plus compliqué dans le Nord ou la Seine Saint-Denis que dans les Yvelines ou les Alpes Maritimes. Mais, comme par hasard, on vote davantage dans les Yvelines et les Alpes Maritimes. Les pauvres ont tendance à s’auto-exclure des scrutins nationaux, alors un scrutin local dont on ne parle pas à la télé, imaginez un peu…

Si on daignait en parler, des cantonales, on saurait que des présidents de Conseils généraux de plus en plus nombreux portent plainte contre l’Etat qui n’a pas accompagné ces transferts de charges et doit par exemple la bagatelle de 900 millions d’euros au Pas de Calais, département connu pour son haut niveau de vie.

Mais on ne daignera pas parler des cantonales. D’abord Paris ne vote pas pour ce truc de pouilleux et ça ne va concerner que la moitié des circonscriptions. Une petite élection de rien du tout, on vous dit.
Ou alors, on en parlera une semaine avant. Pour dire, avec une logique imparable, que ça n’intéresse personne puisque personne n’en parle, que l’abstention va être record, et que donc, les gens n’en ont rien à faire du département, ce qui prouve bien à quel point la réforme territoriale est belle et bonne et qu’il est plus que temps d’en finir avec le « millefeuille » administratif, comme ils disent.
Pourtant, le millefeuille, c’est nourrissant. Surtout pour ceux qui sont privés de dessert.

Notre pain quotidien (4)

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Digne-les-Bains. Jeune homme indigne. L’AFP nous apprend qu’un « Irlandais évadé d’une unité psychiatrique se retrouve professeur à Digne ». Le petit rigolo de 26 ans « a été recruté comme professeur contractuel par l’académie d’Aix-Marseille ». Il enseignait la langue allemande dans un collège et un lycée de la ville. « Il a donné toute satisfaction. Nous n’avons pas eu à nous plaindre de son comportement dans l’établissement, je n’ai jamais eu aucune remontée négative ni de la part des collègues, ni de la part des élèves et des familles » a précisé la proviseur(e) Pascale Garrec à nos confrères de l’agence. Vivement que ce jeune-homme équilibré soit recruté au sein de la magistrature en tant que Juge d’application des peines, et s’occupe du cas du tortionnaire de Laetitia. La fonction publique française a besoin de ce genre de talents.

Sangliers no limit ! Ca ne peut plus durer ! Les autorités font semblant d’ignorer le phénomène, mais pourtant les sangliers nous menacent ! La semaine dernière Paris Match titrait sans rire « Les sangliers sont entrés dans la ville. » La France a peur. « C’est le nouveau fléau moderne : à cause de l’urbanisme galopant, ces cochons sauvages ont perdu leurs repères » Et puis soudain, la photo qui fait mal : « Des promeneurs estomaqués regardent un sanglier traverser le square Arsène-Vermenouze, en plein cœur d’Aurillac. » Une autre image montre trois porcs sauvages s’offrir une virée nocturne dans le quartier de la Tour de Mare à Fréjus. « En 2009, un plan national a été instauré. Les battues se systématisent : près de 550.000 sangliers sont capturés par an. Hélas, le rapport de force leur est favorable : en vingt ans, ils se sont multipliés par cinq. Pas les chasseurs. » . Tsss, tsss… mais n’attendez pas de moi un commentaire sur les performances sexuelles de ces satanés chasseurs !

Rue de Solférino, Paris. François Hollande – qui a une carte au Parti Socialiste – déclare publiquement : « Les cantonales sont un tour de chauffe pour Jean-François Copé. Il a raison, ça va chauffer pour l’UMP ! » Je vous interdis de rire.

Tunisie : la révolution des Œillères

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photo : Ignacio Munguia
photo : Ignacio Munguia

Que se passe-t-il en Tunisie ? Nos commentateurs, unanimes ou presque, ont tous la réponse : c’est la révolution ! Exactement comme chez nous, en 1789, et aussi comme au Portugal en 1975, avec la révolution des Œillets. C’est sur ce modèle qu’on lui a tout de suite trouvé un gentil nom, à cette révolution tunisienne, pour être bien sûr que les gentils vont gagner, comme chez nous : la révolution du Jasmin. Notre époque situe la morale (et l’analyse) au niveau de l’odorat : on reconnaît la néo-réaction à la sempiternelle odeur nauséabonde qui la précède, et on reconnaît le nouveau Bien au parfum qu’il dégage : celui du jasmin.[access capability= »lire_inedits »] C’est ce qui s’appelle avoir du pif ! Une révolution du Jasmin, ça se sent que c’est bien ! Le problème, bien sûr, c’est qu’on ne sait pas grand-chose. Le lyrisme débridé ne change rien à l’affaire. Qui peut savoir aujourd’hui ce que sera la Tunisie dans un an ou deux ? Une démocratie laïque? C’est peut-être probable, si je puis dire, et bien sûr souhaitable. Un autre régime laïque autoritaire ? C’est possible. Une démocratie dominée par un régime islamiste ? Qui peut l’exclure aujourd’hui ?

J’ai appris dans les médias qu’essentialiser les religions ou les civilisations était un péché capital contre la rigueur journalistico-scientifique. Or voici qu’aujourd’hui, on essentialise grave : la révolution en Tunisie aujourd’hui, c’est forcément comme chez nous il y a plus de deux siècles ! En nommant ce qui s’est passé « révolution », on fait rentrer ces événements dans une case bien rassurante : le mot, c’est la chose, et c’est même la même chose. C’est forcément la fin de l’obscurantisme sous toutes ses formes, religieuses ou autres, et les Tunisiens seront bientôt exactement comme nous ! C’est même eux qui vont nous donner des leçons de démocratie. Il n’y a qu’à voir comment nos gouvernants se sont comportés : c’est indigne ! Alors indignons-nous ! Ça conserve, paraît-il.

MAM n’a rien vu, mais nous nous ne l’avons pas entendue

Pour ma part, je suis frappé par l’absence de réflexion sur les formes spécifiques que prend cette révolution. On veut vibrer à l’unisson des Tunisiens, mais j’ai bien peur qu’à force d’être sur vibreur, on n’entende rien de ce qui se passe là-bas. Notre ministre des Affaires étrangères se fait vertement tancer parce qu’elle n’a rien vu venir, et parce qu’elle n’a pas su assez vite hurler avec les loups, mais sommes-nous vraiment sûrs d’être plus lucides qu’elle ? De ce point de vue, notre incapacité à entendre ce qu’elle a effectivement dit est assez troublante. Il n’était certes pas politiquement habile de proposer nos services à Ben Ali juste avant sa chute. Mais arrêtons de vociférer notre indignation un instant et écoutons-la. Au moment où elle parle, MAM ne semble guère préoccupée par la survie du régime tunisien. La fuite de Ben Ali a pris tout le monde ou presque par surprise. Michelle Alliot-Marie propose l’expertise française en matière sécuritaire au moment où la répression en Tunisie fait des dizaines de morts, sur lesquels je trouve que l’on passe un peu vite. Depuis à peu près Malik Oussekine en 1987, grâce à des techniques élaborées sur le long terme (le peuple français a, depuis 1789, souvent eu tendance à vouloir rejouer le match) la police française n’a tué personne lors de manifestations de masse, ce qui est tout de même assez remarquable. C’est de cette expertise dont parle notre ministre. Elle propose benoîtement (et un peu tard) d’aider à sauver des vies au moment où, à Paris, le lyrisme révolutionnaire qui s’empare des rédactions écrase tout sur son passage.

Lyrisme révolutionnaire contre esprit critique

Pourtant, en Occident, nous sommes (étions ? peut-être, si l’on met en lien notre indifférence aux morts tunisiens et les débats actuels sur la légalisation de l’euthanasie) remarquablement attachés à la protection de la vie humaine. Que deux gamins meurent tragiquement alors qu’ils sont poursuivis par la police, voilà que cela justifie des émeutes pendant des semaines. Mais lorsqu’il s’agit de la Tunisie, il semble que cet attachement se relâche quelque peu. Je n’ai ainsi guère trouvé d’analyse sur ces horribles suicides par le feu qui se sont multipliés ces dernières semaines dans les pays arabes. Suicides que la presse unanime a décidé d’appeler « immolation », d’un mot tiré du vocabulaire religieux, ce qui est assez paradoxal dans un contexte qui se veut parfaitement laïque. Mais au fond, le vocabulaire religieux est assez révélateur, il me semble. Du lyrisme qui se dégage de cette révolution du Jasmin peut naître, en effet, l’hypothèse selon laquelle nous nous situerions, ici, dans un contexte religieux. La « révolution », c’est notre mythologie fondatrice à nous. Du point de vue des poètes parisiens de la révolution tunisienne, ces suicides ne sont que le révélateur d’un mal-être qui justifie tout. Ils n’existent pas en eux-mêmes et renvoient à la violence première qui a été faite au peuple.

Cette volonté de justifier ces morts, de leur donner un sens qui occulte leur forme spécifique procède d’une vision lyrique, religieuse, de l’événement qui paralyse l’esprit critique. Pour la tradition catholique, celui qui se donne la mort est un meurtrier : il n’est pas le grand prêtre ou le héros d’une nouvelle religion civique. S’infliger (ou infliger) la mort pour obtenir un effet politique sur ce monde-ci, c’est ce que le christianisme avait progressivement rendu impossible depuis la Passion du Christ. « Ce n’est pas le sacrifice que je veux, c’est la miséricorde. » Avec la multiplication des attentats-suicides, ces dernières décennies, et celle, récente, de ces suicides révolutionnaires, deux actes dont les similitudes mériteraient peut-être d’être explorées, il semble que l’on assiste à l’émergence de phénomènes politiques qui se situent clairement hors de notre tradition politique[1. On trouvera bien sûr un ou deux contre-exemples dans l’Histoire, mais ils sont très limités et, surtout, n’ont jamais eu les effets politiques qu’a eu le « sacrifice » du « martyr » Mohamed Bouazizi (Paix à son âme)]. Je m’étonne que tous nos spécialistes de la « diversité culturelle » ne soient pas plus sensibles à cette « différence ». C’est qu’ils vivent la révolution du Jasmin toutes narines ouvertes, mais équipés d’œillères.[/access]

Le dîner du CRIF, remède contre l’agoraphobie

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Quelques-uns de mes proches m’avaient fait remarquer, ces derniers temps, que je manifestais une tendance croissante à éviter la fréquentation de mes semblables, à négliger les rituels de la vie sociale : dîners amicaux ou mondains, participation à des manifestations publiques politiques ou culturelles, rassemblements d’anciens des quelques institutions où j’appris, jadis les dures règles de la vie en collectivité.

Il faut dire que dans les montagnes où j’habite, l’ours a été éradiqué au début du XXème siècle, mais son esprit rôde encore dans les parages, prêt à s’insinuer dans le corps de celui qui présente quelques dispositions à l’accueillir. Quelques symptômes indiquent que l’on est prédisposé au devenir-ours, phénomène bien connu de nos amis Inuits: une tendance à la somnolence hivernale, à la réduction des échanges verbaux avec votre voisinage au strict minimum nécessaire, une béatitude infinie ressentie lors de longues marches solitaires dans les forêts.

Il fallait donc faire quelque chose avant que le processus ne devienne irréversible, et que mon comportement ne s’aligne à tout jamais sur celui du vieux grizzly que ses congénères évitent pour ne pas risquer le coup de patte du grognon que l’on dérange.

En matière de thérapie de ce syndrome, il existe, comme toujours, deux écoles: la médecine douce et le traitement de choc. La première consiste à réhabituer petit à petit le patient à apprécier la fréquentation de sa famille, de ses amis, de ses voisins: un petit apéro improvisé par-ci, une sortie au restaurant où l’on se retrouvera – quel hasard! – avec quelques personnes perdues de vue depuis un certain temps par-là. Tout l’art du thérapeute accompagnant la cure consiste alors à organiser subtilement cette exfiltration du monde des plantigrades d’un homme prompt à regagner le fond de sa tanière s’il flaire le danger.
La thérapie de choc se fonde, elle, sur l’immersion la plus brutale possible du sujet dans une situation qui est l’exact opposé de cette tendance à l’isolement devenue une sorte d’addiction. Cette thérapie ne fonctionne, bien sûr, que si le patient est replongé dans un secteur qui lui fut naguère familier, et où les rapports sociaux ne nécessitent pas l’effort surhumain d’aller à la rencontre d’un milieu inconnu.

L’entourage, bon prince, me laissa le choix entre les deux méthodes, tout en me faisant sentir gentiment, mais fermement qu’il n’était pas question de trouver une échappatoire à cette action thérapeutique que l’on avait trop longtemps différée.

Mon aversion pour les charlataneries vendues sous le label homéopathie, médecines douces, naturothérapie et autre foutaises pour gonzesses étant définitive, j’optai donc pour la thérapie de choc.
Restait à trouver l’événement adéquat, de nature à produire un choc de sociabilité d’intensité maximale.

Et ce fut ainsi, le mercredi 9 février 2011, que je me retrouvai au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui s’est tenu au Pavillon d’Armenonville, dans le Bois de Boulogne à Paris. Comme je dispose d’une (petite) notoriété parmi les dirigeants de quelques organisations rassemblant les israélites de France, je n’eus pas trop de mal à me procurer ce carton d’invitation aussi difficile à obtenir qu’une place dans la tribune d’honneur au stade de France pour un match de rugby du Tournoi des six nations. L’argent n’aide en rien: il existe dix fois plus de riches prêts à payer des sommes folles pour « en être » que de places disponibles dans la salle.

J’étais sûr de retrouver là, concentrés sur moins de mille mètres carrés, des dizaines, voire des centaines de gens fréquentés ou croisés dans les diverses strates de ma vie sociale et professionnelle: hommes et femmes politiques, universitaires, journalistes et écrivains.

Pour les politiques, c’est bien simple: les deux tiers des membres du gouvernement étaient présents, y compris ceux qui se trouvent dans la tourmente, comme Michèle Alliot-Marie et son compagnon Patrick Ollier. C’est fou le nombre de « tenez-bon, on est avec vous !» qu’ils ont entendus, ce qui a dû leur faire chaud au cœur. Je ne saurais pourtant trop leur conseiller de mesurer ces effusions à l’aune du théorème du flatteur: « S’il (ou elle plonge, un petit coup de lèche ne coûte pas grand-chose, mais s’il (ou elle) s’en sort ça peut rapporter ».

Pour ma part, je suis allé présenter mes hommages au Garde des sceaux Michel Mercier, non pour éviter les griffes de la justice, mais par sympathie pour la bonne ville de Lyon où est restée une partie de mon cœur. J’eus également plaisir à serrer la paluche de Pierre Schapira, adjoint au maire de Paris, en souvenir de virées communes à Lisbonne en compagnie de Jospin, l’austère qui, ce jour là ne se marrait pas, si bien qu’il ne restait que Schapira, dit Schap’s, pour mettre de l’ambiance dans la délégation. J’évitai Lévitte (tiens c’est euphonique!) qui n’aurait, dit-on, pas apprécié le bien que j’ai dit naguère de lui dans Causeur. En revanche, je demandai à ce brave Robert Hue s’il représentait un PCF réputé tricard au CRIF, ce qui me valut une remise à jour souriante, mais ferme, du barbu à propos de mes fiches politiques. Robert Hue et le Parti communiste, c’est bien fini, et ce n’est pas de sitôt que ça va recommencer.

Je consolai ensuite Arnaud Leparmentier qui « couvre » l’Elysée pour Le Monde : il enrageait d’être arrivé second dans la course à la direction du journal, doublé sur le poteau par Erik Izraelewicz, et en voulait beaucoup à ses petits camarades de la rédaction de ne pas l’avoir suffisamment soutenu alors que son projet était, dit-il, le meilleur. Attention Arnaud ! Le devenir-ours te guette ! En revanche Laurent Joffrin avait l’air radieux après son élection de maréchal comme PDG du Nouvel Obs, mais il me salua poliment, sans plus, peut-être en raison des misères que lui font certains de mes petits camarades de galère causeuse…

Et les femmes ? Oui, il y en avait, certaines très belles et sans doute très riches, mais ma timidité naturelle me retint de les aborder… Question show-bizz et people de magazine c’était plutôt le désert, si l’on excepte Daniela Lumbroso, et Jean Benguigui sur lequel se sont rabattus à fin d’interview les analphabètes des télés de la TNT et du câble, car c’était le seul non-politique dont la tête leur disait quelque chose…

Ah, j’allais oublier, on entendit deux discours, celui du président du CRIF Richard Prasquier, auquel répondit celui du président de la République Nicolas Sarkozy. En rendre compte ici ne fait pas partie du protocole thérapeutique qui m’a été imposé. Vous êtes donc priés de vous reporter à vos journaux habituels.

Le bras d’honneur de Moubarak à Obama

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Difficile d’y voir autre chose : l’étrange discours de Hosni Moubarak ce jeudi soir était avant tout adressé aux Américains. Et plus spécialement au premier d’entre eux qui quelques heures avant, avait déclaré, depuis la maison Blanche : « J’ai indiqué au président Moubarak, c’est que la transition politique doit être profonde, qu’elle doit être pacifique et qu’elle doit commencer maintenant. » De fait, le (faux ?) départ du vieux président a été complètement noyé par l’annonce du transfert graduel de pouvoir à Omar Suleyman et l’accent mis sur le cadre légal et la continuité.

Entre l’énumération des articles de la constitution et la dénonciation de l’intervention étrangère, l’ancien chef de l’armée de l’air égyptienne a une fois de plus habilement manœuvré jetant le trouble parmi les centaines de milliers de manifestants place Tahrir.

Contrairement à ce qu’on a affirmé sur beaucoup de plateaux télé – et pas seulement sur Al Jazeera – les Egyptiens semblaient plus perplexes qu’en colère. En tout cas, le Raïs négocie âprement son départ et exige de son peuple de pouvoir quitter le champ de bataille avec les honneurs de la guerre, tête haute, battu mais pas humilié, comme l’a été son collègue Ben Ali.

Le général MacArthur disait « les vieux soldats ne meurent pas, ils disparaissent dans le brouillard ». Ce soir c’était un brouillard de mots.

Hosni Moubarak, voyagiste fréquentable

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François Mitterrand, par deux fois élu président de la République française (1981-1995), aimait beaucoup le site d’Assouan, en Égypte. Il s’y rendait traditionnellement à Noël. Il eut été impensable qu’il occupât, pour son logement, un autre lieu que la résidence laissée à sa disposition par Hosni Moubarak, hôtelier de prestige. Quant à François Fillon, soudains lassé d’Assouan, il voulut visiter les temples d’Abou-Simbel. Le même Hosni Moubarak, agent de voyage de luxe, mit aussitôt l’un de ses avions à la disposition du premier ministre.

Ignore-t-on que, depuis l’Antiquité, l’Égypte accueille les puissants avec un faste à nul autre pareil ? Jules (qui se voulut César et ne mourut pas pompé), tomba sous le charme de Cléopâtre, et lui fit même un enfant. La belle égyptienne vint à Rome, mais les poignards d’une poignée de Tuquoque, arracha le grand homme à son affection. Elle se consola dans les bras de Marc Antoine, qu’elle conquit sans combattre, en lui offrant un somptueux banquet, admirablement peint par Tiepolo…

Vive le gaz de shit !

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Le gouvernement aurait voulu creuser tout partout en France des trous dans la terre pour exploiter le gaz de schiste, il aurait fallu s’inquiéter. Mais du gaz de schiste, nulle part il n’est question. La France est un pays civilisé et son gouvernement ne s’inquiète que du gaz de shit. Les écologistes français devraient avoir honte. Depuis qu’ils se sont convertis à Eva Joly, on ne les reconnaît plus. C’est sûr : la jugesse venue du froid n’a pas dû fumer un seul tarpé de sa vie. Ça l’aurait déridée, mais elle n’est pas du genre à faire clairement le distinguo entre de l’herbe et du shit. Même en comparution immédiate. C’est qu’on n’enseigne pas le bien-être marijuanesque à l’Ecole Nationale de la Magistrature, on s’y contente de verser approximativement dans le rapprochement donjuanesque : l’ENM est l’école française où se conclut le plus grand nombre de mariages entre élèves. Les élites magistrates se retrouvent chaque soir, après leur journée de travail – l’un est au siège, l’autre au Parquet – et se racontent leur journée respective : l’angoisse ! Quand, en France, existait encore la peine de mort, ces gens-là avaient de quoi discuter. Mais aujourd’hui : c’est mortel ! Les types, qui s’habillent en robe noire toute la journée – à la place de leur femme, j’aurais des doutes –, se rendent compte d’une chose : ils traînent la même gonzesse depuis leurs vingt ans : t’étonnes pas après qu’ils fassent grève pour un oui pour un non.

N’empêche : avant la cure de vertu qu’ont subie les Verts français avec Eva Joly, la légalisation de la fumette faisait partie du credo écolo. Dans les revendications, la légalisation du pétard venait bien avant la sauvegarde de la forêt amazonienne ou le mariage gay. Sur l’union civile d’Amazoniens de même sexe amateurs de shit, y avait pas photo, même si l’usage du pagne ou de l’étui pénien devant Monsieur le Maire continuait à faire débat. Mais sur la Marie-Jeanne, jamais aucune question puisque c’était la question des questions. Ce n’était que logique : quand t’as fumé, t’as pas envie de jouer au bûcheron ni d’enculer personne. À la limite, partir pour l’Amazonie, d’accord. En pirogue à voile, d’accord aussi. Mais y débiter des arbres ou copuler ? Non ! Peace, brother, peace and smoke !

Eh bien, j’ai été navrée d’apprendre que les écologistes français sont contre l’utilisation du gaz de shit. Là, je ne comprends vraiment pas. Tout le monde était d’accord pour ouvrir les salles de shoot préconisées par Roselyne Bachelot. Il suffisait de raccorder un tuyau – un petit tuyau, ça va pas coûter cher, juste le prix du tuyau qui, même avec la crise, est à la portée de tous, surtout si c’est un tuyau en simili-caoutchouc et pas en caoutchouc véritable qui, lui, contribue à la déforestation de la forêt d’Amazonie ou de Compiègne, j’ai oublié – et de récupérer les vapeurs de shit pour en faire du gaz. La technologie n’ayant pas de limites, on aurait pu imaginer des systèmes personnels et discrets pour équiper certains fumeurs prolifiques. Prenez Doc Gynéco : il fait tellement de gaz de shit qu’on pourrait chauffer la moitié de l’Ile-de-France pendant un an avec ce qu’il fume en une soirée. Pour un peu qu’il ait mangé toulousain, raccordez-lui deux tuyaux – un dans le nez et un où-je-pense – et vous assurez l’indépendance énergétique de la France pour les vingt prochaines années. Qui a dit qu’on ne pouvait pas être rappeur et patriote ?

Donc, le gaz de shit est la solution. La plus écologique. De plus, il ne faut pas mésestimer un fait : l’extraction du gaz de shit est un pas de plus vers la légalisation du shit. Imaginez-vous un policier qui vous arrête sous prétexte que vous avez un pétard à la bouche, alors que vous êtes en train de produire du gaz pour la Nation tout entière. Le pandore se confond en excuse. C’est à peine s’il ose vous demander de lui en allumer un. Non, décidément, le gaz de shit, c’est l’avenir.