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Fabrice Luchini lit Philippe Muray

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Céline, Flaubert, Nietzsche, Valéry… Fabrice Luchini a l’heureuse manie de ne s’intéresser qu’à ce qui est grand. Et celle-ci ne semble pas près de guérir : c’est à Philippe Muray, en effet, qu’il consacre son nouveau spectacle, les samedi 13 mars et lundi 15 mars prochains, au Théâtre de L’Atelier. Le 2 décembre dernier, Luchini avait livré une première lecture de Muray à La société des gens de lettres. La prestation était éblouissante et radicalement hilarante. Avec une intelligence parfaite des textes, Luchini avait su délivrer tout le souffle de la littérature de Muray, son délire, sa liberté souveraine, les plus délicates nuances de son humour de bête sauvage. Gageons que ce miracle, né de la rencontre de deux folies majeures, se produira à nouveau au mois de mars. Y assister avant de mourir me semble absolument indiqué.

Valentin Pride (2)

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Comment réussir une belle demande en mariage ? La réponse est dans ce film de Ben Schwartz, que nous vous proposons à quelques jours de la Saint-Valentin.

Le club des fonctionnaires disparus

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L'avocat, par Honoré Daumier.
L'avocat, par Honoré Daumier.

– Messieurs, je ne vous cacherai pas que votre cas est des plus difficiles à défendre. J’ai beau être le meilleur avocat de Paris, l’atmosphère morale n’est pas à la défense du fonctionnaire. L’Etat, enfin ce qu’on appelait comme ça dans le monde d’avant, exige de vous un minimum de conscience professionnelle. Bon, je sais, vous êtes les trois derniers, mais tout de même… Le fait que vous m’invitiez pour discuter de votre affaire dans le seul restaurant de Paris où l’on puisse encore trouver de vrais plateaux de fruits mer, et non leur succédané fabriqué avec de l’ADN d’huître congelé dans les laboratoires piscicoles des côtes d’Armor, pourrait servir à la partie adverse pour étayer les accusations de corruption, reconnaissez-le… Comment en effet des fonctionnaires de ce qu’on appelait autrefois la catégorie A peuvent-ils, si je m’en réfère à l’échelle indiciaire de l’époque, mener votre train de vie : maison sécurisée dans les beaux quartiers, gardes du corps recrutés dans les meilleurs agences, mutuelles de santé parmi les plus performantes : je vois par exemple que monsieur X, rédacteur au Département Bouygues de la Justice, a subi plusieurs opérations de chirurgie génétique et a changé de cœur, de poumons et de reins, sans compter que vous avez gagné 20 cm de taille. Vous savez, monsieur X, cela va être dur à soutenir, le coup du fonctionnaire intègre. Quand on connaît le prix de telles prestations, à part quelques grands patrons et le président de la République, euh pardon, le PDG de l’entreprise France SA, personne n’en a plus les moyens. Même moi, c’est dire. Alors, monsieur X…
– Attendez, je termine ma coupe de champagne… Voilà… Désolé mais c’est tellement bon, encore plus depuis la prohibition de l’année dernière. Eh bien Maître, vous allez tout de suite comprendre. Il y a vingt ans, quand on a pris la décision de privatiser la justice et d’achever celle du système pénitentiaire (qui avait commencé dans les années 2000), il a bien fallu une équipe au ministère pour octroyer les marchés. Alors, au fur et à mesure que l’on donnait les prisons à Bolloré ou à la Lloyds, les cours d’appels à Bouygues, nous on disparaissait, forcément. Les hauts fonctionnaires d’abord qui partaient comme cadre dirigeants, puis les juges eux-mêmes, mieux payés dans les tribunaux privatisés que dans les dernières cours publiques. A la fin, je me suis retrouvé tout seul et, par la force des choses, à une position stratégique. Comme la politique de restriction budgétaire s’est poursuivie, que mon salaire est gelé depuis trente ans et ma retraite à 75 ans, bah j’ai fait comme dans les pays du tiers-monde où les statuts ne sont pas garantis, j’ai décidé de combler le manque à gagner tout seul. À chaque marché proposé, j’ai pris ma commission. Là, cher Maître, je viens de vendre à Equity Limited (vous savez l’entreprise de justice américaine), le dernier tribunal de grande Instance public, celui de Saint-Denis-de-la-Réunion. Avec une commission de 5 % pour ma pomme.
– Vous n’avez pas honte, monsieur X ?
– Pas honte, non, pas du tout. J’apprécie plutôt l’ironie des choses. Je suis mis en accusation par Bouygues Justice et je risque de faire de la préventive dans une prison Carrefour, alors que j’ai appartenu aux équipes qui leur ont permis de prendre des positions majoritaires dans ces secteurs.
– Bon, et vous monsieur Y ?
– Ce n’est pas très différent de monsieur X. Je suis le dernier inspecteur des impôts. J’ai refusé que l’on me transforme en directeur financier. Souvenir et fidélité à mon école de Clermont-Ferrand, où j’ai rencontré ma femme. Alors on s’est souvenu que j’étais de ceux qui ont vendu Bercy à Lagardère, il y a quinze ans, quand on l’a préféré à Dassault. Résultat, on s’est intéressé sur ce qu’on avait touché à l’époque, et moi, même à un niveau inférieur, avec les dessous de table, je peux vous dire que je me suis goinfré. Pas le moindre scrupule. On venait de décider de faire passer la durée de travail hebdomadaire dans nos services à 60 heures. Alors mes rares week-ends, je vais vous dire, c’était comme nos dirigeants, hein, les yachts, la coke et les putes russes. Bon, les yachts étaient un peu plus petits, la coke un peu trop coupée et les putes étaient parfois ouzbèkes, mais bon… Vous comprenez, Maître ?
– Hélas oui. Mais vous, monsieur Z, votre cas est légèrement différent. Vous êtes le dernier… instituteur, c’est ça ? Je ne savais même plus que ça existait. Je croyais que tout l’enseignement public avait disparu après des années d’agonie, à la réélection de DSK.
– C’est juste, Maître, c’est juste. Mais une loi européenne m’a en quelque sorte sauvé. Elle oblige tous les membres de l’UE, y compris les nations-entreprises comme France SA à garder un service public d’éducation, même résiduel. Je suis ce résidu. Le dernier instit. J’ai une classe unique, avec 65 élèves de 6 à 12 ans.
– Mais comment avez-vous été corrompu, mon pauvre ami ?
– Eh bien voilà, Maître, étant donné mon salaire qui n’a pas été réévalué depuis la cinquième guerre du Golfe, je peux à peine me nourrir et me chauffer. Alors mes élèves laissent à manger sur mon bureau chaque soir. Une couscoussière par-ci, un reste de pot au feu par là. Il y a aussi ceux qui laissent du bois ou du charbon, des vêtements usagés. D’anciens élèves qui ont réussi me rapportent des livres. Mais je ne crois pas que ce soit cela que me reproche le département Meirieu international de l’enseignement ?
– Ah bon, qu’est-ce qu’il vous reprocherait alors ?
– De faire de l’Histoire avec mes élèves, je crois. Et d’étudier de la poésie…
– De l’Histoire. Merde, mon vieux, vous êtes vraiment mal barré. De l’Histoire…

US Army : nouveaux ennemis, nouveaux moyens

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Barack Obama visite le Pentagone. Photo US Army, flickr.com
Barack Obama visite le Pentagone. Photo US Army, flickr.com

« Combien de divisions ? » La vieille question de Staline n’a rien perdu de sa pertinence lorsqu’il s’agit de décrypter les relations internationales. Mais les blindés ne suffisent pas et l’argent reste le nerf de la guerre. Or, c’est justement cela qui manque au pays le plus endetté au monde.

S’il fallait donner un titre au dernier Quadrennial Defense Review (QDR) équivalent américain du livre blanc de la Défense nationale, ce serait sans doute « La Chine et la Russie ne sont pas des ennemis ». Le sous-titre aurait pu être quelque chose comme « À court d’argent, la première puissance mondiale revoit ses capacités militaires à la baisse ».

Deux décennies après la fin de la guerre froide, la stratégie militaire américaine vient d’achever sa mue : les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis ne viennent plus des autres puissances, c’est-à-dire des Etats forts et leurs armées bien organisées et équipées, mais des Etats défaillants et des ONG terroristes (labellisées « Al-Qaida ») qui font, littéralement, flèches de tout bois. Ces nouveaux adversaires n’obéissent pas à une logique classique de pertes et profits permettant d’établir avec eux un équilibre de dissuasion et évitent soigneusement tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un champ de bataille. Or, avant de savoir combien de chars, de porte-avions, de fantassins et d’avions de chasse il faut aligner dans les dix ou quinze ans à venir, il faudrait d’abord répondre à la question « qui est l’ennemi ? ». Le dilemme du Pentagone est donc le suivant : comment définir un cadre stratégique permettant d’organiser et d’équiper les unités dans un contexte de crise économique et déficits budgétaires abyssaux et face à une menace multiforme et imprévisible.

Quand la menace est aussi fumeuse, les contraintes budgétaires et urgences prennent le dessus. Résultat, le QDR évite soigneusement de fixer des objectifs chiffrés. Ainsi, tout en exprimant une méfiance traditionnelle vis-à-vis de la Russie et de la Chine, le texte ne considère plus ces derniers comme des menaces de référence. La priorité est clairement donnée aux programmes d’armement adaptés aux conflits actuels en Irak ou Afghanistan plutôt qu’à des scénarios peu probables selon les services de renseignements américains, comme par exemple une guerre contre la Chine pour défendre Taiwan. Du point de vue intellectuel, il s’agit de passer d’une analyse stratégique centrée sur la menace à l’anticipation de l’imprévu. Puisqu’on s’est si souvent trompé et en l’absence d’ennemi incarné, mieux vaut investir dans le renseignement, développer des systèmes d’armes multi-usages, moins chers à l’achat et à l’entretien pour en équiper des unités souples et capables d’intervenir rapidement.

Concrètement les objectifs capacitaires fixés aux états-majors américains en matière d’organisation et de logistique baissent d’un cran. Le QDR de 1996, le premier à prendre en compte la fin de la Guerre froide et en tirer les conséquences, a défini comme scénario de référence la capacité de mener parallèlement deux guerres « moyennes » (au lieu d’une seule grande contre l’URSS) sur deux théâtres d’opérations séparés. Le dernier « livre blanc » américain, plus modeste, a tout bonnement enterré cet objectif et on parle maintenant d’une « guerre et demi », ou d’une moyenne et d’une petite. Face aux puissances capables de déployer des forces militaires de qualité égale à celle des armées US (i.e. la Russie et la Chine), les décideurs américains se contentent du statu quo technologique dont les Etats-Unis bénéficient aujourd’hui. En d’autres termes, si les Américains n’ont plus l’intention de payer plus pour une armée capable de faire la guerre demain contre la Chine, ils souhaitent en revanche continuer à avoir les meilleurs chasseurs, les meilleurs satellites, radars et rester leaders mondiaux du high-tech militaire.

L’avion de chasse F-22 « Raptor », l’un de projets-phares des années 1990, en a déjà fait les frais. L’été dernier, le Sénat américain a annoncé la couleur en refusant de voter les crédits alloués au programme. L’armée de l’air américaine, qui envisageait il y a quinze ans de faire du Raptor l’épine dorsale de sa chasse, a vu sa future flotte de chasseurs de 5e génération se réduire comme une peau de chagrin : de 750 à 187 appareils actuellement. Quant à la marine, elle devrait se contenter d’un nombre réduit de porte-avions. Noyau dur cher et ultra-performant assortis de capacités plus simples et bon marchés : voilà le visage des armées US des années 2010-2020.

A Pékin et à Moscou, les premiers concernés par le document, cette « entracte » stratégique faute de moyens tombe bien. Côté russe, la nouvelle doctrine militaire approuvée par le président Medvedev presque au même moment que la QDR par Obama, on a pris acte de la faiblesse de l’appareil militaire conventionnel longtemps négligé, et pour compenser, on a abaissé le seuil du recours à l’arme atomique. Quant à la Chine, par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, elle a immédiatement exprimé son mécontentement de certaines formules utilisées par les Américains, mais son intérêt principal est de maintenir une stabilité mondiale permettant à son économie un taux de croissance élevé, garant de la paix sociale et de la survie du régime. Pour reprendre le mot du président américain Calvin Coolidge, on pourrait dire que « l’affaire principale du peuple chinois, c’est les affaires ».

Quelques jours à peine après avoir enterré la perspective d’envoyer un homme sur la lune, le premier QDR l’administration Obama exprime ce même réalisme qui commence à devenir sa marque de fabrique. L’homme qui a fait rêver le monde prend acte des contraintes budgétaires, de l’environnement géostratégique et de la gestion calamiteuse des programmes d’armement par le Pentagone qui se traduit par des surcoûts et retards. En revanche – et contrairement à l’objectif affiché en introduction – il n’est pas sûr qu’il garantisse « un bon équilibre entre les défis d’aujourd’hui et les menaces mortelles de l’avenir ». Les Etats-Unis ne peuvent pas tout faire. Ça, on le savait déjà. Mais on a de plus l’impression qu’ils ne le veulent pas non plus. C’est plus nouveau.

Jacquou le Legrand

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L’éditorialiste matinal de France Inter, Thomas Legrand, vient de s’offusquer de la reprise des chasses présidentielles à Chambord, sous la direction de Pierre Charon, copain de Nicolas Sarkozy. On sentait, dans cette charge, la sainte colère du manant qui doit subir sans broncher les plaisirs cynégétiques des privilégiés, alors qu’il est privé d’accès à la sauvagine. Cela ne nous ramène-t-il pas quelques siècles en arrière avant une certaine nuit du 4 août ? Pour oser frôler ainsi le ridicule sur les ondes de la radio de service public, Thomas Legrand doit sûrement avoir une petite idée derrière la tête. Celle, par exemple, de faire partie des happy few invités à tirer le cerf et le sanglier dans le domaine présidentiel. Taïaut ! Taïaut !

Aristote va-t-il payer des agios ?

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On entend, on lit, on voit à peu près partout des constats catastrophés sur la dette grecque. La dette grecque ne serait plus admise par les marchés, la dette grecque risquerait de faire exploser l’euro, la dette grecque serait une manière d’apocalypse financière programmée. Bref, ces salauds de Grecs doivent. Qu’ils aient abandonné, eux, la plus vieille monnaie de l’histoire occidentale, le drachme, pour les beaux yeux de Jean-Claude Trichet n’a plus aucune importance. Ils ont une dette, vous dit-on. Alors que l’on me permette, contre toute logique libérale, de remarquer que depuis Homère, Héraclite, Platon, Aristote, Eschyle et Périclès, c’est moi qui me sens en dette envers les Grecs. Et je souhaite qu’ils répondent à ces ridicules injonctions ce que répondirent trois cents Spartiates, un jour aux Thermopyles, quand des milliers de Perses leur demandèrent de déposer les armes : « Molon labé ! » Ce qui peut se traduire approximativement par « Venez les chercher vous-même », admirable réplique qui pourrait servir par ailleurs de devise à tous ceux veulent défendre « les avantages acquis », comme on dit.

Les juifs de France et la gauche

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Assiette en porcelaine à l'effigie de François Mitterrand, détail d'une vitrine. Photo AmerigoLand, flickr.com
Assiette en porcelaine à l'effigie de François Mitterrand, détail d'une vitrine. Photo AmerigoLand, flickr.com

Ces dernières semaines, les gazettes se sont intéressées au renouvellement du comité directeur du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Le Journal du Dimanche, suivi par Le Monde ont pointé du doigt une « droitisation » de la communauté juive organisée. Celle-ci se traduirait par la brillante élection de l’avocat Gilles-William Goldnadel, et la réélection plutôt poussive des membres de ce comité marqués à gauche, comme l’ancien président de l’UEJF Patrick Klugman, aujourd’hui conseiller de Paris (PS) ou Gérard Unger, un proche de Laurent Fabius.

Le propos de ces analyses est limpide : démontrer la tendance au « repli communautaire » des responsables associatifs juifs rassemblés au sein du CRIF. Dans la foulée, les mêmes commentateurs font le lien entre la cuisine interne de cette organisation, et l’exclusion des représentants du PC et des Verts du fameux repas annuel du CRIF, où les personnalités politiques de premier plan, de droite comme de gauche, ont coutume de participer, en dépit de la médiocre qualité de la nourriture[1. Cette remarque gastronomique se fonde sur mon expérience des années 90, où je participais régulièrement à ces agapes. Les choses se sont peut-être améliorées depuis.].

Outre que l’on n’avait pas, sous la plume de ces mêmes analystes ou de leurs prédécesseurs, pu lire naguère d’éloges dithyrambiques du CRIF lorsqu’il était dirigé par des personnalités plutôt marquées à gauche, comme Théo Klein ou Henri Hajdenberg, on pourra objecter qu’à leurs yeux, le soutien à Israël constitue un incontestable marqueur de droite. Et inversement, la critique systématique, voire obsessionnelle, de la politique israélienne vaudrait certificat d’appartenance à la gauche. Ainsi, hormis son activité d’avocat poursuivant ceux qu’il considère comme des antisémites (Dieudonné) ou des détracteurs d’Israël ayant à ses yeux franchi la ligne rouge (Edgar Morin et consorts)[2. On peut, comme moi, ne pas être totalement d’accord avec cette judiciarisation de la lutte contre l’antisémitisme et la diffamation d’Israël, mais cela est un autre débat.], il ne me semble pas avoir entendu Gilles-William Goldnadel participer de manière active au débat politique franco-français. Pas plus que le président du CRIF Richard Prasquier, d’ailleurs, à moins que l’on ne considère qu’habiter Neuilly-sur-Seine vaut une inscription d’office à l’UMP…

Quant à la non-invitation à dîner de Marie-Georges Buffet, Cécile Duflot ou Olivier Besancenot, on peut comprendre, sinon excuser qu’une organisation se refuse à servir d’amphitryon à des gens qui ne cessent de lui cracher dessus. J’exagère ? A-t-on entendu Cécile Duflot désavouer la sénatrice verte Alima Boumedienne-Thiéry qui s’est affichée récemment en Sorbonne avec les représentant du Hamas et du Hezbollah ? Faut-il faire le baise-main à une secrétaire générale du PCF qui soutient le boycott des produits israéliens ?

Si c’est se « droitiser » que de considérer que ces formations politiques ne méritent pas plus que le Front national de se prévaloir d’une amitié avec la communauté juive de France, alors va pour la droitisation. Par ailleurs, l’injonction faite aux représentants de la communauté organisée de prendre leurs distances avec les gouvernements israéliens qui se sont succédé ces dernières années n’a aucune raison d’être : cette critique est menée par les Israéliens eux-mêmes dans le cadre du débat démocratique interne à cette nation. Si Israël était un pays totalitaire à la manière de l’URSS d’hier, on pourrait à bon droit reprocher à ses soutiens français de cautionner par leur silence des pratiques inacceptables. Et comme l’a dit Hillel :  » Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? ».

Cela dit, la désaffection des juifs d’aujourd’hui pour la gauche est un phénomène que la «sociologie spontanée » pratiquée au café du commerce casher ne manque pas de souligner, soit pour le déplorer, soit, au contraire pour s’en réjouir.

Où sont passés les gros bataillons de juifs communistes lecteurs, jadis de la Naïe Presse en yiddish ? Que sont devenus les  » bundistes » de la rue René Boulanger et du cercle Gaston Crémieux ? Bien sûr, le Cercle Bernard Lazare et l’Hachomer Hatzaïr existent toujours comme lieu de rassemblement de la gauche sioniste française, mais ce n’est pas leur faire injure que de constater leur perte d’influence au sein de la communauté.

Si l’on essaie d’aller un peu au-delà de cette sociologie spontanée, et qu’on a la curiosité de consulter les études de sociologie consacrées à ce sujet, on découvre que le comportement politique des juifs de France est banalement déterminé en première instance par le statut social. En gros, les riches votent à droite et les pauvres à gauche. En dépit du tabou français sur les statistiques ethniques, deux éminentes sociologues, Dominique Schnapper et Hélène Strudel l’on démontré de manière brillante dans un article paru en 1983.

Lorsque dans la première moitié du 20ème siècle, les juifs d’Europe orientale fuyant la misère et la persécution trouvent refuge en France, ils ne vont pas s’installer directement dans le XVIème arrondissement. Ce petit peuple d’ouvriers et d’artisans se retrouve mêlé au Paris populaire, celui qui vote « rouge » et vomit le bourgeois. Pourquoi aurait-il adopté un comportement électoral différent de celui de ses voisins de palier, d’autant plus que l’antisémitisme était alors massivement présent dans le « peuple de droite » ?

Quant aux « israélites français », hormis une partie des intellectuels juifs dont Lucien Herr et Léon Blum sont les exemples les plus emblématiques, ils se comportent comme leurs équivalents de la bourgeoisie goy, à la différence près qu’ils manifestent un républicanisme intransigeant par fidélité à ceux à qui ils doivent leur émancipation.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les enfants de prolétaires juifs polonais sont devenus professeurs, avocats, hommes d’affaires et la communauté juive de France a été profondément marquée par l’arrivée massive des juifs d’Afrique du Nord au début des années 60. Ces derniers, traumatisés par leur arrachement forcé à la terre de leurs ancêtres, n’adhéraient pas spontanément à une gauche rendue responsable, avec de Gaulle, du « bradage » de l’Algérie française. Peu à peu, leur comportement électoral s’est  normalisé et tend à rejoindre celui de l’ensemble de la population, à la notable exception du vote Front national, même si quelques juifs ont été mis en avant par Le Pen.

La surreprésentation des juifs français dans les milieux intellectuels : université, presse, édition, traditionnellement orientés majoritairement vers la gauche a produit un effet acoustique pervers. Le bruit de leurs interventions publiques a donné l’impression que les juifs français échappaient au déterminisme de classe pour régler leur comportement politique sur des valeurs. Le couple Badinter en est l’illustration : l’avocat d’affaires, époux de l’héritière d’une des plus belles fortunes de France sont d’incontestés icônes de la « gauche morale ».

Mais cela n’invalide pas les résultats obtenus par les tâcherons de la sociologie de terrain : le vote juif n’en est pas un, ou alors à la marge.

Un bobo juif est bobo avant d’être juif. À Paris, il votera Delanoë comme ses copains, ou peut-être même écolo en oubliant que l’arbre Cohn-Bendit, « modéré » sur la question du Proche-Orient cache une forêt d’antisionistes rabiques peints en vert.

Ceux qui soutiennent la thèse de la « droitisation » des juifs de France mettent en avant l’itinéraire de quelques personnalités hyper-médiatisées, comme Alain Minc, André Glucksmann, Bernard Kouchner ou Alain Finkielkraut pour transposer en France le modèle américains des « neo-cons » juifs venus de la gauche et parfois de l’extrême gauche pour se faire les idéologues de George W. Bush.

C’est le procès qui fut fait, par exemple à la revue Le Meilleur des mondes aujourd’hui en sommeil, par la gauche bien-pensante, celle du Nouvel Obs notamment. Si cette estimable revue, à laquelle je m’honore d’avoir contribué, souffre aujourd’hui de langueur, c’est justement parce qu’elle n’a pas voulu rompre totalement les ponts avec une gauche qui joue encore le rôle de surmoi pour certains de ses animateurs, notamment les plus jeunes, qui ne sont pas passés par la case antitotalitaire. Le ralliement de quelques personnalités pipolisées à Nicolas Sarkozy ne marque pas la montée en puissance d’un courant « bushiste » français, pour l’unique et simple raison lapallissienne que la France n’est pas les Etats-Unis. Sa responsabilité réduite dans la conduite des affaires du monde ne favorise pas l’émergence d’idéologies politiques à vocation universelle, si l’on excepte la persistance d’un droit- de-l’hommisme bien fatigué.

D’autre part, on constate une radicalisation gauchiste des juifs dits « antisionistes » qui se retrouvent à Europalestine ou l’UJFP, ceux que Shmuel Trigano nomme les « alterjuifs ». Entre eux et la masse du peuple juif de France, viscéralement attachée à Israël, mais ne se déterminant pas politiquement sur ce seul critère, il n’y a rien. Le vacarme qu’ils produisent est inversement proportionnel à leur influence, mais ils sont les chouchous des médias qui veulent entendre dit par un juif ce qu’ils n’osent pas affirmer directement.

Ah, j’allais oublier. Il existe bien un vote juif français, mais en Israël, où ils sont près de 150 000 binationaux à faire la queue devant les consulats lors de chaque présidentielle. En 1981, ils ont voté à 75% pour François Mitterrand contre Giscard d’Estaing. En 2007, ils furent plus de 80% à préférer Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal. On n’a pas besoin d’aller chercher bien loin les motivations de ce vote, mais il serait pour le moins abusif d’en tirer argument pour enfoncer le clou de la « droitisation » des juifs de France.

Valentin Pride (1)

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La Saint-Valentin approche. Qui a dit que l’amour ne donnait pas des ailes ? Certainement pas Daniel Klug, qui signe ce court-métrage d’animation.

Ce soir sur Arte, les conspirations des imbéciles

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Vous voulez vous faire peur ? Regardez Arte ce soir à 20 h 25. Non, notre chaîne binationale ne programme pas un Hitchcock ou un film gore mais un documentaire intitulé Effroyables imposteurs. Réalisé par Ted Anspach et produit par Doc en Stock, ce film édifiant retrace les progrès du complotisme ces dernières années. On y croise un avocat cinglé qui explique tranquillement que l’épidémie de Grippe A a été fabriquée et diffusée par les laboratoires pharmaceutiques, un patron de prétendue agence de presse convaincu que la main du lobby sioniste est dans la culotte de sa sœur, un député européen italien qui parcourt le monde avec son film supposé démontrer que le 11 septembre est une manipulation made in US, des jeunes gens propres sur eux qui, tels les témoins de Jéhovah, portent la bonne parole, toujours sur la « véritable histoire » du 11 septembre . Mais le plus effrayant est que tous ces cinglés ont droit de cité dans les médias, et pas, comme on nous l’explique, dans les médias trash et électroniques mais chez les gens convenables. Un jeune journaliste animant une émission sur une télévision bordelaise se vautre devant l’eurodéputé italien avec une complaisance dont aucun journaliste de l’ORTF n’aurait osé faire preuve. L’avocat est interviewé par France 3 sans la moindre réserve des journalistes. Ted Anspach ne se contente pas de dénoncer. Le principal intérêt de son film est de montrer comment le complotisme gagne du terrain. À voir ces jeunes filles, d’abord incrédules, puis perplexes et enfin ébranlées écouter, l’air médusé, les pseudo-révélations de dingopathes dont le seul intérêt dans l’existence est de démontrer à la face du monde qu’on nous cache tout – le 11 septembre, encore – on comprend comment le négationnisme instille son poison dans les esprits crédules. Et, au risque de me répéter, je dirais que ça fout la trouille.

Identité nationale : le débat est clos

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Eric Besson. Photo Medef, flickr.com
Eric Besson. Photo Medef, flickr.com

Fin de « partouze patriotique », pour reprendre l’élégante expression du rappeur Hamé interrogé par Mediapart. La messe est donc dite et redite à satiété. À entendre les revues de presse de ce matin, l’écrasante majorité des confrères est sur la ligne Joffrin : le débat sur l’identité nationale est un fiasco. « Un pet de lapin », selon le patron de Libération, « le ratage de l’année », pour Marianne. Un « naufrage », « un débat malsain » dont il faut se féliciter qu’il ait été « enterré en catimini ». « Bon débarras ! », s’exclame Le Monde, faisant écho à Jean-Luc Mélenchon. Certains consentent à sauver le gentil Fillon contre le méchant Besson, d’autres accablent en bloc le gouvernement et sa « logique identitaire, qui n’est autre que la traduction idéologique de la politique d’immigration menée par ce gouvernement » (Eric Fassin, Mediapart). À l’exception de francs-tireurs comme Ivan Rioufol (et, j’imagine, quelques autres), chacun y va de sa pelletée de terre avec la conviction d’avoir contribué à terrasser la bête immonde. Au royaume des médias, la concorde règne.

« On a gagné ! » Ce titre aurait dû faire la « une » de la quasi-totalité de nos quotidiens, sites, journaux radio et télé. Le Parti des médias a raison de se réjouir. Pas seulement parce qu’il a fait reculer le gouvernement, obligeant celui-ci à répondre à la difficile question qu’il avait lancée sur la place publique par un catalogue de colifichets pédagogiques assorti d’un discours lénifiant. Le tam-tam orchestré par les grandes consciences du journalisme et de quelques autres corporations vertueuses a en effet atteint son but, au moins partiellement : intimider tous ceux qui auraient bien voulu en parler de ces sujets interdits. Décréter une fois de plus quelles sont les questions qu’on n’a pas le droit de poser.

Que l’affaire ait été initiée par le gouvernement est d’autant plus regrettable qu’elle a été gérée dans la confusion idéologique. Une cuillère pour Zemmour, une cuillère pour Naulleau (qu’ils me pardonnent d’être utilisés ici comme personnages allégoriques). « Je crois à l’identité française », affirme Nicolas Sarkozy. Pour ajouter immédiatement que cette identité ne saurait se définir que par la diversité, passant subrepticement de l’identité aux identités. Mieux encore, faute de définition claire des termes du débat, on commence par s’interroger sur ce qu’est la France et on finit en expliquant qu’il faut lutter contre les discriminations. Pour les malentendants, la conclusion est claire : s’il y a une identité française, elle est mauvaise, nauséabonde, déplorable et raciste, aussi convient-il de la combattre en chacun d’entre nous et de la dissoudre dans les identités pacifiques et tolérantes de ses populations de souche récente.

Pourquoi ce débat serait-il nauséabond ? Parce qu’il y a été question d’immigration et d’islam. Quelle surprise. En 50 ans, la composition culturelle et religieuse (car il s’agit bien de culture et pas d’ethnie) a changé plus vite et plus profondément qu’au cours des siècles écoulés, mais il ne faudrait surtout pas en parler. L’islam identitaire de nos banlieues a progressé en même temps que le djihad mondial mais ceux qui se posent des questions sont des salauds. Que des « jeunes en colère » revendiquent leur citoyenneté en proclamant leur haine de la France, rien de plus normal, c’est de l’amour déçu – déception dont nous sommes largement fautifs. Sur tout cela, silence radio parce qu’on risque de déraper, c’est-à-dire de sortir des clous tracés par la coalition de l’aveuglement. Il faut comprendre ces bons esprits : quand on n’a à sa disposition qu’un bouton pour dire oui et un autre pour dire non (ou un seul pouce qu’on peut lever ou baisser), toute question est un piège affreux. Soit l’immigration est une chance pour la France, soit elle est une catastrophe. Ange ou salaud, nuance interdite.

Seulement, il ne s’agit pas d’aimer ou de détester l’islam et encore moins d’être pour ou contre les immigrés. Les seules questions qui vaillent n’auront évidemment pas été posées. Trop compliqué pour les esprits binaires. Comment digérer pour le bien de tous les vagues migratoires des dernières décennies ? S’interroger, c’est stigmatiser, l’autre terme qui permet de borner le débat. Car à ce compte-là, toute critique est une stigmatisation. Est-il permis de vouloir préserver un mode de vie collective qui repose sur un certain type de rapport, extrêmement français, entre le particulier et l’universel, l’individuel et le collectif ? À cette dernière question la réponse est clairement négative.

Le plus consternant, c’est que la censure a été intériorisée par celui qui aurait dû être en première ligne pour la combattre. Certes, à la décharge d’Eric Besson, il n’a guère été soutenu par ses petits camarades. Reste qu’en affirmant que la France est « un conglomérat de peuples » (donc d’identités), il a apporté sa petite pierre à l’entreprise de déni du réel qui a recouvert le débat d’un brouhaha pâteux dans lequel les vociférations indignées se sont mêlées aux considérations sentimentales. En somme, non seulement les Français de souche n’existent pas, mais ce sont des salauds.

Certes, quelques semaines durant, un coin du voile a été levé. Il est vrai qu’en dessous, dans la vraie vie, il y a des choses déplaisantes, des sentiments mêlés, des expressions fâcheuses ou carrément haineuses. On croise des gens qui pensent qu’être français a quelque chose à voir avec l’ethnie ou la race. Oserais-je le dire : ils sont une minorité et j’en ai assez d’être stigmatisée en étant confondue avec ceux-là. Mais, pour peu qu’on consente à écouter, on entend surtout des angoisses, des peurs, des attentes et même, l’espoir que quelque chose pourrait empêcher la France de se fragmenter en groupes dressés les uns contre les autres par le ressentiment. À ces inquiétudes-là, on ne répondra rien, puisqu’elles sont forcément l’expression de la xénophobie nationale (dont la réputation n’a pas dû parvenir à tous les malheureux qui rêvent ou tentent de rejoindre ce pays raciste qui mène une chasse aux immigrés comme l’ont récemment montré les juges qui ont ordonné la mise en liberté de clandestins kurdes). C’est ainsi que l’autisme semble être devenu la principale vertu publique.

Quelques optimistes comme le camarade Rioufol pensent que le débat ne s’arrêtera pas, puisqu’il intéresse les gens. Comme si cela avait une importance quelconque. Les régionales approchent. Si le FN fait un bon score, les néo-résistants (qui sont plus néo que résistants) répèteront en boucle qu’ils l’avaient bien dit et qu’il ne fallait pas ouvrir la boite de Pandore, cette mystérieuse caverne où sont enfermés les mots et les idées qui leur déplaisent. Et s’il ne progresse pas, ils jureront qu’ils l’avaient bien dit et que l’UMP continue à chasser sur les terres du Front et vous imaginez la suite. Le couvercle retombera sur la marmite, bien plus pesant encore. Bref, si les bien-pensants ont reculé, c’est pour mieux sauter.

Fabrice Luchini lit Philippe Muray

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Céline, Flaubert, Nietzsche, Valéry… Fabrice Luchini a l’heureuse manie de ne s’intéresser qu’à ce qui est grand. Et celle-ci ne semble pas près de guérir : c’est à Philippe Muray, en effet, qu’il consacre son nouveau spectacle, les samedi 13 mars et lundi 15 mars prochains, au Théâtre de L’Atelier. Le 2 décembre dernier, Luchini avait livré une première lecture de Muray à La société des gens de lettres. La prestation était éblouissante et radicalement hilarante. Avec une intelligence parfaite des textes, Luchini avait su délivrer tout le souffle de la littérature de Muray, son délire, sa liberté souveraine, les plus délicates nuances de son humour de bête sauvage. Gageons que ce miracle, né de la rencontre de deux folies majeures, se produira à nouveau au mois de mars. Y assister avant de mourir me semble absolument indiqué.

Valentin Pride (2)

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Comment réussir une belle demande en mariage ? La réponse est dans ce film de Ben Schwartz, que nous vous proposons à quelques jours de la Saint-Valentin.

Le club des fonctionnaires disparus

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L'avocat, par Honoré Daumier.
L'avocat, par Honoré Daumier.
L'avocat, par Honoré Daumier.

– Messieurs, je ne vous cacherai pas que votre cas est des plus difficiles à défendre. J’ai beau être le meilleur avocat de Paris, l’atmosphère morale n’est pas à la défense du fonctionnaire. L’Etat, enfin ce qu’on appelait comme ça dans le monde d’avant, exige de vous un minimum de conscience professionnelle. Bon, je sais, vous êtes les trois derniers, mais tout de même… Le fait que vous m’invitiez pour discuter de votre affaire dans le seul restaurant de Paris où l’on puisse encore trouver de vrais plateaux de fruits mer, et non leur succédané fabriqué avec de l’ADN d’huître congelé dans les laboratoires piscicoles des côtes d’Armor, pourrait servir à la partie adverse pour étayer les accusations de corruption, reconnaissez-le… Comment en effet des fonctionnaires de ce qu’on appelait autrefois la catégorie A peuvent-ils, si je m’en réfère à l’échelle indiciaire de l’époque, mener votre train de vie : maison sécurisée dans les beaux quartiers, gardes du corps recrutés dans les meilleurs agences, mutuelles de santé parmi les plus performantes : je vois par exemple que monsieur X, rédacteur au Département Bouygues de la Justice, a subi plusieurs opérations de chirurgie génétique et a changé de cœur, de poumons et de reins, sans compter que vous avez gagné 20 cm de taille. Vous savez, monsieur X, cela va être dur à soutenir, le coup du fonctionnaire intègre. Quand on connaît le prix de telles prestations, à part quelques grands patrons et le président de la République, euh pardon, le PDG de l’entreprise France SA, personne n’en a plus les moyens. Même moi, c’est dire. Alors, monsieur X…
– Attendez, je termine ma coupe de champagne… Voilà… Désolé mais c’est tellement bon, encore plus depuis la prohibition de l’année dernière. Eh bien Maître, vous allez tout de suite comprendre. Il y a vingt ans, quand on a pris la décision de privatiser la justice et d’achever celle du système pénitentiaire (qui avait commencé dans les années 2000), il a bien fallu une équipe au ministère pour octroyer les marchés. Alors, au fur et à mesure que l’on donnait les prisons à Bolloré ou à la Lloyds, les cours d’appels à Bouygues, nous on disparaissait, forcément. Les hauts fonctionnaires d’abord qui partaient comme cadre dirigeants, puis les juges eux-mêmes, mieux payés dans les tribunaux privatisés que dans les dernières cours publiques. A la fin, je me suis retrouvé tout seul et, par la force des choses, à une position stratégique. Comme la politique de restriction budgétaire s’est poursuivie, que mon salaire est gelé depuis trente ans et ma retraite à 75 ans, bah j’ai fait comme dans les pays du tiers-monde où les statuts ne sont pas garantis, j’ai décidé de combler le manque à gagner tout seul. À chaque marché proposé, j’ai pris ma commission. Là, cher Maître, je viens de vendre à Equity Limited (vous savez l’entreprise de justice américaine), le dernier tribunal de grande Instance public, celui de Saint-Denis-de-la-Réunion. Avec une commission de 5 % pour ma pomme.
– Vous n’avez pas honte, monsieur X ?
– Pas honte, non, pas du tout. J’apprécie plutôt l’ironie des choses. Je suis mis en accusation par Bouygues Justice et je risque de faire de la préventive dans une prison Carrefour, alors que j’ai appartenu aux équipes qui leur ont permis de prendre des positions majoritaires dans ces secteurs.
– Bon, et vous monsieur Y ?
– Ce n’est pas très différent de monsieur X. Je suis le dernier inspecteur des impôts. J’ai refusé que l’on me transforme en directeur financier. Souvenir et fidélité à mon école de Clermont-Ferrand, où j’ai rencontré ma femme. Alors on s’est souvenu que j’étais de ceux qui ont vendu Bercy à Lagardère, il y a quinze ans, quand on l’a préféré à Dassault. Résultat, on s’est intéressé sur ce qu’on avait touché à l’époque, et moi, même à un niveau inférieur, avec les dessous de table, je peux vous dire que je me suis goinfré. Pas le moindre scrupule. On venait de décider de faire passer la durée de travail hebdomadaire dans nos services à 60 heures. Alors mes rares week-ends, je vais vous dire, c’était comme nos dirigeants, hein, les yachts, la coke et les putes russes. Bon, les yachts étaient un peu plus petits, la coke un peu trop coupée et les putes étaient parfois ouzbèkes, mais bon… Vous comprenez, Maître ?
– Hélas oui. Mais vous, monsieur Z, votre cas est légèrement différent. Vous êtes le dernier… instituteur, c’est ça ? Je ne savais même plus que ça existait. Je croyais que tout l’enseignement public avait disparu après des années d’agonie, à la réélection de DSK.
– C’est juste, Maître, c’est juste. Mais une loi européenne m’a en quelque sorte sauvé. Elle oblige tous les membres de l’UE, y compris les nations-entreprises comme France SA à garder un service public d’éducation, même résiduel. Je suis ce résidu. Le dernier instit. J’ai une classe unique, avec 65 élèves de 6 à 12 ans.
– Mais comment avez-vous été corrompu, mon pauvre ami ?
– Eh bien voilà, Maître, étant donné mon salaire qui n’a pas été réévalué depuis la cinquième guerre du Golfe, je peux à peine me nourrir et me chauffer. Alors mes élèves laissent à manger sur mon bureau chaque soir. Une couscoussière par-ci, un reste de pot au feu par là. Il y a aussi ceux qui laissent du bois ou du charbon, des vêtements usagés. D’anciens élèves qui ont réussi me rapportent des livres. Mais je ne crois pas que ce soit cela que me reproche le département Meirieu international de l’enseignement ?
– Ah bon, qu’est-ce qu’il vous reprocherait alors ?
– De faire de l’Histoire avec mes élèves, je crois. Et d’étudier de la poésie…
– De l’Histoire. Merde, mon vieux, vous êtes vraiment mal barré. De l’Histoire…

US Army : nouveaux ennemis, nouveaux moyens

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Barack Obama visite le Pentagone. Photo US Army, flickr.com
Barack Obama visite le Pentagone. Photo US Army, flickr.com
Barack Obama visite le Pentagone. Photo US Army, flickr.com

« Combien de divisions ? » La vieille question de Staline n’a rien perdu de sa pertinence lorsqu’il s’agit de décrypter les relations internationales. Mais les blindés ne suffisent pas et l’argent reste le nerf de la guerre. Or, c’est justement cela qui manque au pays le plus endetté au monde.

S’il fallait donner un titre au dernier Quadrennial Defense Review (QDR) équivalent américain du livre blanc de la Défense nationale, ce serait sans doute « La Chine et la Russie ne sont pas des ennemis ». Le sous-titre aurait pu être quelque chose comme « À court d’argent, la première puissance mondiale revoit ses capacités militaires à la baisse ».

Deux décennies après la fin de la guerre froide, la stratégie militaire américaine vient d’achever sa mue : les menaces qui pèsent sur les Etats-Unis ne viennent plus des autres puissances, c’est-à-dire des Etats forts et leurs armées bien organisées et équipées, mais des Etats défaillants et des ONG terroristes (labellisées « Al-Qaida ») qui font, littéralement, flèches de tout bois. Ces nouveaux adversaires n’obéissent pas à une logique classique de pertes et profits permettant d’établir avec eux un équilibre de dissuasion et évitent soigneusement tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un champ de bataille. Or, avant de savoir combien de chars, de porte-avions, de fantassins et d’avions de chasse il faut aligner dans les dix ou quinze ans à venir, il faudrait d’abord répondre à la question « qui est l’ennemi ? ». Le dilemme du Pentagone est donc le suivant : comment définir un cadre stratégique permettant d’organiser et d’équiper les unités dans un contexte de crise économique et déficits budgétaires abyssaux et face à une menace multiforme et imprévisible.

Quand la menace est aussi fumeuse, les contraintes budgétaires et urgences prennent le dessus. Résultat, le QDR évite soigneusement de fixer des objectifs chiffrés. Ainsi, tout en exprimant une méfiance traditionnelle vis-à-vis de la Russie et de la Chine, le texte ne considère plus ces derniers comme des menaces de référence. La priorité est clairement donnée aux programmes d’armement adaptés aux conflits actuels en Irak ou Afghanistan plutôt qu’à des scénarios peu probables selon les services de renseignements américains, comme par exemple une guerre contre la Chine pour défendre Taiwan. Du point de vue intellectuel, il s’agit de passer d’une analyse stratégique centrée sur la menace à l’anticipation de l’imprévu. Puisqu’on s’est si souvent trompé et en l’absence d’ennemi incarné, mieux vaut investir dans le renseignement, développer des systèmes d’armes multi-usages, moins chers à l’achat et à l’entretien pour en équiper des unités souples et capables d’intervenir rapidement.

Concrètement les objectifs capacitaires fixés aux états-majors américains en matière d’organisation et de logistique baissent d’un cran. Le QDR de 1996, le premier à prendre en compte la fin de la Guerre froide et en tirer les conséquences, a défini comme scénario de référence la capacité de mener parallèlement deux guerres « moyennes » (au lieu d’une seule grande contre l’URSS) sur deux théâtres d’opérations séparés. Le dernier « livre blanc » américain, plus modeste, a tout bonnement enterré cet objectif et on parle maintenant d’une « guerre et demi », ou d’une moyenne et d’une petite. Face aux puissances capables de déployer des forces militaires de qualité égale à celle des armées US (i.e. la Russie et la Chine), les décideurs américains se contentent du statu quo technologique dont les Etats-Unis bénéficient aujourd’hui. En d’autres termes, si les Américains n’ont plus l’intention de payer plus pour une armée capable de faire la guerre demain contre la Chine, ils souhaitent en revanche continuer à avoir les meilleurs chasseurs, les meilleurs satellites, radars et rester leaders mondiaux du high-tech militaire.

L’avion de chasse F-22 « Raptor », l’un de projets-phares des années 1990, en a déjà fait les frais. L’été dernier, le Sénat américain a annoncé la couleur en refusant de voter les crédits alloués au programme. L’armée de l’air américaine, qui envisageait il y a quinze ans de faire du Raptor l’épine dorsale de sa chasse, a vu sa future flotte de chasseurs de 5e génération se réduire comme une peau de chagrin : de 750 à 187 appareils actuellement. Quant à la marine, elle devrait se contenter d’un nombre réduit de porte-avions. Noyau dur cher et ultra-performant assortis de capacités plus simples et bon marchés : voilà le visage des armées US des années 2010-2020.

A Pékin et à Moscou, les premiers concernés par le document, cette « entracte » stratégique faute de moyens tombe bien. Côté russe, la nouvelle doctrine militaire approuvée par le président Medvedev presque au même moment que la QDR par Obama, on a pris acte de la faiblesse de l’appareil militaire conventionnel longtemps négligé, et pour compenser, on a abaissé le seuil du recours à l’arme atomique. Quant à la Chine, par la voix du porte-parole du ministère des Affaires étrangères, elle a immédiatement exprimé son mécontentement de certaines formules utilisées par les Américains, mais son intérêt principal est de maintenir une stabilité mondiale permettant à son économie un taux de croissance élevé, garant de la paix sociale et de la survie du régime. Pour reprendre le mot du président américain Calvin Coolidge, on pourrait dire que « l’affaire principale du peuple chinois, c’est les affaires ».

Quelques jours à peine après avoir enterré la perspective d’envoyer un homme sur la lune, le premier QDR l’administration Obama exprime ce même réalisme qui commence à devenir sa marque de fabrique. L’homme qui a fait rêver le monde prend acte des contraintes budgétaires, de l’environnement géostratégique et de la gestion calamiteuse des programmes d’armement par le Pentagone qui se traduit par des surcoûts et retards. En revanche – et contrairement à l’objectif affiché en introduction – il n’est pas sûr qu’il garantisse « un bon équilibre entre les défis d’aujourd’hui et les menaces mortelles de l’avenir ». Les Etats-Unis ne peuvent pas tout faire. Ça, on le savait déjà. Mais on a de plus l’impression qu’ils ne le veulent pas non plus. C’est plus nouveau.

Jacquou le Legrand

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L’éditorialiste matinal de France Inter, Thomas Legrand, vient de s’offusquer de la reprise des chasses présidentielles à Chambord, sous la direction de Pierre Charon, copain de Nicolas Sarkozy. On sentait, dans cette charge, la sainte colère du manant qui doit subir sans broncher les plaisirs cynégétiques des privilégiés, alors qu’il est privé d’accès à la sauvagine. Cela ne nous ramène-t-il pas quelques siècles en arrière avant une certaine nuit du 4 août ? Pour oser frôler ainsi le ridicule sur les ondes de la radio de service public, Thomas Legrand doit sûrement avoir une petite idée derrière la tête. Celle, par exemple, de faire partie des happy few invités à tirer le cerf et le sanglier dans le domaine présidentiel. Taïaut ! Taïaut !

Aristote va-t-il payer des agios ?

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On entend, on lit, on voit à peu près partout des constats catastrophés sur la dette grecque. La dette grecque ne serait plus admise par les marchés, la dette grecque risquerait de faire exploser l’euro, la dette grecque serait une manière d’apocalypse financière programmée. Bref, ces salauds de Grecs doivent. Qu’ils aient abandonné, eux, la plus vieille monnaie de l’histoire occidentale, le drachme, pour les beaux yeux de Jean-Claude Trichet n’a plus aucune importance. Ils ont une dette, vous dit-on. Alors que l’on me permette, contre toute logique libérale, de remarquer que depuis Homère, Héraclite, Platon, Aristote, Eschyle et Périclès, c’est moi qui me sens en dette envers les Grecs. Et je souhaite qu’ils répondent à ces ridicules injonctions ce que répondirent trois cents Spartiates, un jour aux Thermopyles, quand des milliers de Perses leur demandèrent de déposer les armes : « Molon labé ! » Ce qui peut se traduire approximativement par « Venez les chercher vous-même », admirable réplique qui pourrait servir par ailleurs de devise à tous ceux veulent défendre « les avantages acquis », comme on dit.

Les juifs de France et la gauche

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Assiette en procelaine à l'effigie de François Mitterand, détail d'une vitrine. Photo AmerigoLand, flickr.com
Assiette en porcelaine à l'effigie de François Mitterrand, détail d'une vitrine. Photo AmerigoLand, flickr.com
Assiette en porcelaine à l'effigie de François Mitterrand, détail d'une vitrine. Photo AmerigoLand, flickr.com

Ces dernières semaines, les gazettes se sont intéressées au renouvellement du comité directeur du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Le Journal du Dimanche, suivi par Le Monde ont pointé du doigt une « droitisation » de la communauté juive organisée. Celle-ci se traduirait par la brillante élection de l’avocat Gilles-William Goldnadel, et la réélection plutôt poussive des membres de ce comité marqués à gauche, comme l’ancien président de l’UEJF Patrick Klugman, aujourd’hui conseiller de Paris (PS) ou Gérard Unger, un proche de Laurent Fabius.

Le propos de ces analyses est limpide : démontrer la tendance au « repli communautaire » des responsables associatifs juifs rassemblés au sein du CRIF. Dans la foulée, les mêmes commentateurs font le lien entre la cuisine interne de cette organisation, et l’exclusion des représentants du PC et des Verts du fameux repas annuel du CRIF, où les personnalités politiques de premier plan, de droite comme de gauche, ont coutume de participer, en dépit de la médiocre qualité de la nourriture[1. Cette remarque gastronomique se fonde sur mon expérience des années 90, où je participais régulièrement à ces agapes. Les choses se sont peut-être améliorées depuis.].

Outre que l’on n’avait pas, sous la plume de ces mêmes analystes ou de leurs prédécesseurs, pu lire naguère d’éloges dithyrambiques du CRIF lorsqu’il était dirigé par des personnalités plutôt marquées à gauche, comme Théo Klein ou Henri Hajdenberg, on pourra objecter qu’à leurs yeux, le soutien à Israël constitue un incontestable marqueur de droite. Et inversement, la critique systématique, voire obsessionnelle, de la politique israélienne vaudrait certificat d’appartenance à la gauche. Ainsi, hormis son activité d’avocat poursuivant ceux qu’il considère comme des antisémites (Dieudonné) ou des détracteurs d’Israël ayant à ses yeux franchi la ligne rouge (Edgar Morin et consorts)[2. On peut, comme moi, ne pas être totalement d’accord avec cette judiciarisation de la lutte contre l’antisémitisme et la diffamation d’Israël, mais cela est un autre débat.], il ne me semble pas avoir entendu Gilles-William Goldnadel participer de manière active au débat politique franco-français. Pas plus que le président du CRIF Richard Prasquier, d’ailleurs, à moins que l’on ne considère qu’habiter Neuilly-sur-Seine vaut une inscription d’office à l’UMP…

Quant à la non-invitation à dîner de Marie-Georges Buffet, Cécile Duflot ou Olivier Besancenot, on peut comprendre, sinon excuser qu’une organisation se refuse à servir d’amphitryon à des gens qui ne cessent de lui cracher dessus. J’exagère ? A-t-on entendu Cécile Duflot désavouer la sénatrice verte Alima Boumedienne-Thiéry qui s’est affichée récemment en Sorbonne avec les représentant du Hamas et du Hezbollah ? Faut-il faire le baise-main à une secrétaire générale du PCF qui soutient le boycott des produits israéliens ?

Si c’est se « droitiser » que de considérer que ces formations politiques ne méritent pas plus que le Front national de se prévaloir d’une amitié avec la communauté juive de France, alors va pour la droitisation. Par ailleurs, l’injonction faite aux représentants de la communauté organisée de prendre leurs distances avec les gouvernements israéliens qui se sont succédé ces dernières années n’a aucune raison d’être : cette critique est menée par les Israéliens eux-mêmes dans le cadre du débat démocratique interne à cette nation. Si Israël était un pays totalitaire à la manière de l’URSS d’hier, on pourrait à bon droit reprocher à ses soutiens français de cautionner par leur silence des pratiques inacceptables. Et comme l’a dit Hillel :  » Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? ».

Cela dit, la désaffection des juifs d’aujourd’hui pour la gauche est un phénomène que la «sociologie spontanée » pratiquée au café du commerce casher ne manque pas de souligner, soit pour le déplorer, soit, au contraire pour s’en réjouir.

Où sont passés les gros bataillons de juifs communistes lecteurs, jadis de la Naïe Presse en yiddish ? Que sont devenus les  » bundistes » de la rue René Boulanger et du cercle Gaston Crémieux ? Bien sûr, le Cercle Bernard Lazare et l’Hachomer Hatzaïr existent toujours comme lieu de rassemblement de la gauche sioniste française, mais ce n’est pas leur faire injure que de constater leur perte d’influence au sein de la communauté.

Si l’on essaie d’aller un peu au-delà de cette sociologie spontanée, et qu’on a la curiosité de consulter les études de sociologie consacrées à ce sujet, on découvre que le comportement politique des juifs de France est banalement déterminé en première instance par le statut social. En gros, les riches votent à droite et les pauvres à gauche. En dépit du tabou français sur les statistiques ethniques, deux éminentes sociologues, Dominique Schnapper et Hélène Strudel l’on démontré de manière brillante dans un article paru en 1983.

Lorsque dans la première moitié du 20ème siècle, les juifs d’Europe orientale fuyant la misère et la persécution trouvent refuge en France, ils ne vont pas s’installer directement dans le XVIème arrondissement. Ce petit peuple d’ouvriers et d’artisans se retrouve mêlé au Paris populaire, celui qui vote « rouge » et vomit le bourgeois. Pourquoi aurait-il adopté un comportement électoral différent de celui de ses voisins de palier, d’autant plus que l’antisémitisme était alors massivement présent dans le « peuple de droite » ?

Quant aux « israélites français », hormis une partie des intellectuels juifs dont Lucien Herr et Léon Blum sont les exemples les plus emblématiques, ils se comportent comme leurs équivalents de la bourgeoisie goy, à la différence près qu’ils manifestent un républicanisme intransigeant par fidélité à ceux à qui ils doivent leur émancipation.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les enfants de prolétaires juifs polonais sont devenus professeurs, avocats, hommes d’affaires et la communauté juive de France a été profondément marquée par l’arrivée massive des juifs d’Afrique du Nord au début des années 60. Ces derniers, traumatisés par leur arrachement forcé à la terre de leurs ancêtres, n’adhéraient pas spontanément à une gauche rendue responsable, avec de Gaulle, du « bradage » de l’Algérie française. Peu à peu, leur comportement électoral s’est  normalisé et tend à rejoindre celui de l’ensemble de la population, à la notable exception du vote Front national, même si quelques juifs ont été mis en avant par Le Pen.

La surreprésentation des juifs français dans les milieux intellectuels : université, presse, édition, traditionnellement orientés majoritairement vers la gauche a produit un effet acoustique pervers. Le bruit de leurs interventions publiques a donné l’impression que les juifs français échappaient au déterminisme de classe pour régler leur comportement politique sur des valeurs. Le couple Badinter en est l’illustration : l’avocat d’affaires, époux de l’héritière d’une des plus belles fortunes de France sont d’incontestés icônes de la « gauche morale ».

Mais cela n’invalide pas les résultats obtenus par les tâcherons de la sociologie de terrain : le vote juif n’en est pas un, ou alors à la marge.

Un bobo juif est bobo avant d’être juif. À Paris, il votera Delanoë comme ses copains, ou peut-être même écolo en oubliant que l’arbre Cohn-Bendit, « modéré » sur la question du Proche-Orient cache une forêt d’antisionistes rabiques peints en vert.

Ceux qui soutiennent la thèse de la « droitisation » des juifs de France mettent en avant l’itinéraire de quelques personnalités hyper-médiatisées, comme Alain Minc, André Glucksmann, Bernard Kouchner ou Alain Finkielkraut pour transposer en France le modèle américains des « neo-cons » juifs venus de la gauche et parfois de l’extrême gauche pour se faire les idéologues de George W. Bush.

C’est le procès qui fut fait, par exemple à la revue Le Meilleur des mondes aujourd’hui en sommeil, par la gauche bien-pensante, celle du Nouvel Obs notamment. Si cette estimable revue, à laquelle je m’honore d’avoir contribué, souffre aujourd’hui de langueur, c’est justement parce qu’elle n’a pas voulu rompre totalement les ponts avec une gauche qui joue encore le rôle de surmoi pour certains de ses animateurs, notamment les plus jeunes, qui ne sont pas passés par la case antitotalitaire. Le ralliement de quelques personnalités pipolisées à Nicolas Sarkozy ne marque pas la montée en puissance d’un courant « bushiste » français, pour l’unique et simple raison lapallissienne que la France n’est pas les Etats-Unis. Sa responsabilité réduite dans la conduite des affaires du monde ne favorise pas l’émergence d’idéologies politiques à vocation universelle, si l’on excepte la persistance d’un droit- de-l’hommisme bien fatigué.

D’autre part, on constate une radicalisation gauchiste des juifs dits « antisionistes » qui se retrouvent à Europalestine ou l’UJFP, ceux que Shmuel Trigano nomme les « alterjuifs ». Entre eux et la masse du peuple juif de France, viscéralement attachée à Israël, mais ne se déterminant pas politiquement sur ce seul critère, il n’y a rien. Le vacarme qu’ils produisent est inversement proportionnel à leur influence, mais ils sont les chouchous des médias qui veulent entendre dit par un juif ce qu’ils n’osent pas affirmer directement.

Ah, j’allais oublier. Il existe bien un vote juif français, mais en Israël, où ils sont près de 150 000 binationaux à faire la queue devant les consulats lors de chaque présidentielle. En 1981, ils ont voté à 75% pour François Mitterrand contre Giscard d’Estaing. En 2007, ils furent plus de 80% à préférer Nicolas Sarkozy à Ségolène Royal. On n’a pas besoin d’aller chercher bien loin les motivations de ce vote, mais il serait pour le moins abusif d’en tirer argument pour enfoncer le clou de la « droitisation » des juifs de France.

Valentin Pride (1)

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La Saint-Valentin approche. Qui a dit que l’amour ne donnait pas des ailes ? Certainement pas Daniel Klug, qui signe ce court-métrage d’animation.

Ce soir sur Arte, les conspirations des imbéciles

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Vous voulez vous faire peur ? Regardez Arte ce soir à 20 h 25. Non, notre chaîne binationale ne programme pas un Hitchcock ou un film gore mais un documentaire intitulé Effroyables imposteurs. Réalisé par Ted Anspach et produit par Doc en Stock, ce film édifiant retrace les progrès du complotisme ces dernières années. On y croise un avocat cinglé qui explique tranquillement que l’épidémie de Grippe A a été fabriquée et diffusée par les laboratoires pharmaceutiques, un patron de prétendue agence de presse convaincu que la main du lobby sioniste est dans la culotte de sa sœur, un député européen italien qui parcourt le monde avec son film supposé démontrer que le 11 septembre est une manipulation made in US, des jeunes gens propres sur eux qui, tels les témoins de Jéhovah, portent la bonne parole, toujours sur la « véritable histoire » du 11 septembre . Mais le plus effrayant est que tous ces cinglés ont droit de cité dans les médias, et pas, comme on nous l’explique, dans les médias trash et électroniques mais chez les gens convenables. Un jeune journaliste animant une émission sur une télévision bordelaise se vautre devant l’eurodéputé italien avec une complaisance dont aucun journaliste de l’ORTF n’aurait osé faire preuve. L’avocat est interviewé par France 3 sans la moindre réserve des journalistes. Ted Anspach ne se contente pas de dénoncer. Le principal intérêt de son film est de montrer comment le complotisme gagne du terrain. À voir ces jeunes filles, d’abord incrédules, puis perplexes et enfin ébranlées écouter, l’air médusé, les pseudo-révélations de dingopathes dont le seul intérêt dans l’existence est de démontrer à la face du monde qu’on nous cache tout – le 11 septembre, encore – on comprend comment le négationnisme instille son poison dans les esprits crédules. Et, au risque de me répéter, je dirais que ça fout la trouille.

Identité nationale : le débat est clos

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Eric Besson. Photo Medef, flickr.com
Eric Besson. Photo Medef, flickr.com
Eric Besson. Photo Medef, flickr.com

Fin de « partouze patriotique », pour reprendre l’élégante expression du rappeur Hamé interrogé par Mediapart. La messe est donc dite et redite à satiété. À entendre les revues de presse de ce matin, l’écrasante majorité des confrères est sur la ligne Joffrin : le débat sur l’identité nationale est un fiasco. « Un pet de lapin », selon le patron de Libération, « le ratage de l’année », pour Marianne. Un « naufrage », « un débat malsain » dont il faut se féliciter qu’il ait été « enterré en catimini ». « Bon débarras ! », s’exclame Le Monde, faisant écho à Jean-Luc Mélenchon. Certains consentent à sauver le gentil Fillon contre le méchant Besson, d’autres accablent en bloc le gouvernement et sa « logique identitaire, qui n’est autre que la traduction idéologique de la politique d’immigration menée par ce gouvernement » (Eric Fassin, Mediapart). À l’exception de francs-tireurs comme Ivan Rioufol (et, j’imagine, quelques autres), chacun y va de sa pelletée de terre avec la conviction d’avoir contribué à terrasser la bête immonde. Au royaume des médias, la concorde règne.

« On a gagné ! » Ce titre aurait dû faire la « une » de la quasi-totalité de nos quotidiens, sites, journaux radio et télé. Le Parti des médias a raison de se réjouir. Pas seulement parce qu’il a fait reculer le gouvernement, obligeant celui-ci à répondre à la difficile question qu’il avait lancée sur la place publique par un catalogue de colifichets pédagogiques assorti d’un discours lénifiant. Le tam-tam orchestré par les grandes consciences du journalisme et de quelques autres corporations vertueuses a en effet atteint son but, au moins partiellement : intimider tous ceux qui auraient bien voulu en parler de ces sujets interdits. Décréter une fois de plus quelles sont les questions qu’on n’a pas le droit de poser.

Que l’affaire ait été initiée par le gouvernement est d’autant plus regrettable qu’elle a été gérée dans la confusion idéologique. Une cuillère pour Zemmour, une cuillère pour Naulleau (qu’ils me pardonnent d’être utilisés ici comme personnages allégoriques). « Je crois à l’identité française », affirme Nicolas Sarkozy. Pour ajouter immédiatement que cette identité ne saurait se définir que par la diversité, passant subrepticement de l’identité aux identités. Mieux encore, faute de définition claire des termes du débat, on commence par s’interroger sur ce qu’est la France et on finit en expliquant qu’il faut lutter contre les discriminations. Pour les malentendants, la conclusion est claire : s’il y a une identité française, elle est mauvaise, nauséabonde, déplorable et raciste, aussi convient-il de la combattre en chacun d’entre nous et de la dissoudre dans les identités pacifiques et tolérantes de ses populations de souche récente.

Pourquoi ce débat serait-il nauséabond ? Parce qu’il y a été question d’immigration et d’islam. Quelle surprise. En 50 ans, la composition culturelle et religieuse (car il s’agit bien de culture et pas d’ethnie) a changé plus vite et plus profondément qu’au cours des siècles écoulés, mais il ne faudrait surtout pas en parler. L’islam identitaire de nos banlieues a progressé en même temps que le djihad mondial mais ceux qui se posent des questions sont des salauds. Que des « jeunes en colère » revendiquent leur citoyenneté en proclamant leur haine de la France, rien de plus normal, c’est de l’amour déçu – déception dont nous sommes largement fautifs. Sur tout cela, silence radio parce qu’on risque de déraper, c’est-à-dire de sortir des clous tracés par la coalition de l’aveuglement. Il faut comprendre ces bons esprits : quand on n’a à sa disposition qu’un bouton pour dire oui et un autre pour dire non (ou un seul pouce qu’on peut lever ou baisser), toute question est un piège affreux. Soit l’immigration est une chance pour la France, soit elle est une catastrophe. Ange ou salaud, nuance interdite.

Seulement, il ne s’agit pas d’aimer ou de détester l’islam et encore moins d’être pour ou contre les immigrés. Les seules questions qui vaillent n’auront évidemment pas été posées. Trop compliqué pour les esprits binaires. Comment digérer pour le bien de tous les vagues migratoires des dernières décennies ? S’interroger, c’est stigmatiser, l’autre terme qui permet de borner le débat. Car à ce compte-là, toute critique est une stigmatisation. Est-il permis de vouloir préserver un mode de vie collective qui repose sur un certain type de rapport, extrêmement français, entre le particulier et l’universel, l’individuel et le collectif ? À cette dernière question la réponse est clairement négative.

Le plus consternant, c’est que la censure a été intériorisée par celui qui aurait dû être en première ligne pour la combattre. Certes, à la décharge d’Eric Besson, il n’a guère été soutenu par ses petits camarades. Reste qu’en affirmant que la France est « un conglomérat de peuples » (donc d’identités), il a apporté sa petite pierre à l’entreprise de déni du réel qui a recouvert le débat d’un brouhaha pâteux dans lequel les vociférations indignées se sont mêlées aux considérations sentimentales. En somme, non seulement les Français de souche n’existent pas, mais ce sont des salauds.

Certes, quelques semaines durant, un coin du voile a été levé. Il est vrai qu’en dessous, dans la vraie vie, il y a des choses déplaisantes, des sentiments mêlés, des expressions fâcheuses ou carrément haineuses. On croise des gens qui pensent qu’être français a quelque chose à voir avec l’ethnie ou la race. Oserais-je le dire : ils sont une minorité et j’en ai assez d’être stigmatisée en étant confondue avec ceux-là. Mais, pour peu qu’on consente à écouter, on entend surtout des angoisses, des peurs, des attentes et même, l’espoir que quelque chose pourrait empêcher la France de se fragmenter en groupes dressés les uns contre les autres par le ressentiment. À ces inquiétudes-là, on ne répondra rien, puisqu’elles sont forcément l’expression de la xénophobie nationale (dont la réputation n’a pas dû parvenir à tous les malheureux qui rêvent ou tentent de rejoindre ce pays raciste qui mène une chasse aux immigrés comme l’ont récemment montré les juges qui ont ordonné la mise en liberté de clandestins kurdes). C’est ainsi que l’autisme semble être devenu la principale vertu publique.

Quelques optimistes comme le camarade Rioufol pensent que le débat ne s’arrêtera pas, puisqu’il intéresse les gens. Comme si cela avait une importance quelconque. Les régionales approchent. Si le FN fait un bon score, les néo-résistants (qui sont plus néo que résistants) répèteront en boucle qu’ils l’avaient bien dit et qu’il ne fallait pas ouvrir la boite de Pandore, cette mystérieuse caverne où sont enfermés les mots et les idées qui leur déplaisent. Et s’il ne progresse pas, ils jureront qu’ils l’avaient bien dit et que l’UMP continue à chasser sur les terres du Front et vous imaginez la suite. Le couvercle retombera sur la marmite, bien plus pesant encore. Bref, si les bien-pensants ont reculé, c’est pour mieux sauter.