Certains compliments sont pires que la plus acerbe des critiques. Après avoir reçu pour la première fois Benjamin Netanyahou, Barack Obama a salué la jeunesse et l’intelligence de son invité. Sauf que, mine de rien, le Premier ministre israélien aura soixante ans dans quelques mois. Autant dire que le président américain a fait le service minimum. Les observateurs expérimentés des relations israélo-américaines ont par ailleurs remarqué qu’il n’avait pas employé l’adjectif « courageux » – ce terme étant exclusivement réservé à ceux qui sont d’accord avec Washington. Effectivement, « le jeune et intelligent » et le très jeune et très intelligent se sont engagés dans une partie de poker dans laquelle chacun possède une carte que l’autre aimerait avoir : Obama a besoin d’un geste israélien fort vis-à-vis des Palestiniens, tandis que son interlocuteur veut fixer une deadline au terme de laquelle la phase de négociations avec l’Iran sera terminée.

Pour l’instant, Obama semble être le plus pressé des deux : attendu au Caire début juin, il aimerait sans doute avoir du concret à présenter à son hôte Moubarak ainsi qu’aux autres dirigeants arabes qui soutiennent l’initiative de paix saoudienne.

Mais l’avantage que cela semble conférer à Netanyahou sera éphémère, car l’essentiel pour lui est d’avoir un échéancier clair de l’action diplomatique américaine sur le dossier iranien. À Jérusalem, on sait que les Iraniens sont très avancés dans leur programme nucléaire militaire et qu’en cas d’échec des négociations, il faudra passer aux sanctions tout en respectant à la lettre les règles du jeu international multilatéral, faute de quoi aucune coalition ne sera possible. Ce qui signifie qu’il faudra des mois avant qu’un passage à l’acte – militaire – soit envisageable.

Pour le moment, aucun des deux n’a lâché le morceau. Netanyahou reste avare de monnaie diplomatique, et sa tactique consiste à faire monter le prix de son consentement public à la solution des « deux Etats ». Plus il tergiverse, plus les enchères montent. Avare de mots, il sera sans doute aussi radin en gestes concrets, en particulier en ce qui concerne le gel des implantations. À Washington, il s’est donc contenté de tourner autour du pot avec des « nous ne voulons pas gouverner les Palestiniens » et autres formules permettant de parler du loup sans le nommer.

Obama, quant à lui, n’a pas fait autre chose en refusant de fixer une échéance pour les négociations avec l’Iran, pour ajouter aussitôt que celles-ci ne dureraient pas une éternité. Il s’agit de formules diplomatiques vides de sens – les négociateurs européens, menés en bateau par les Iraniens depuis 2003, pourraient lui expliquer comment on fonctionne à Téhéran. La seule chose qui peut changer la donne, c’est l’intime conviction des dirigeants iraniens qu’effectivement, pour reprendre un mot du président américain Theodore Roosevelt, le type en face d’eux qui parle doucement porte un gros bâton.

Après ce premier round qui vient de s’achever à Washington tout se joue maintenant autour d’un enjeu intermédiaire – le lien entre les dossiers palestinien et iranien. Le linkage, comme on dit là-bas, a donc un avenir glorieux devant lui. Ce vocable a du reste un passé plus que respectable : il y a trente ans, pendant les négociations entre Israël et l’Egypte, le président Sadate avait exigé de son interlocuteur, l’Israélien Begin, que les avancées bilatérales des deux pays soient liées aux progrès accomplis sur le dossier palestinien. Le Caire savait qu’un accord séparé allait être encore plus difficile à vendre à l’opinion publique locale et arabe. Pendant quelques mois, ce fameux linkage avait fait le bonheur des chancelleries et des rédactions. Puis une formule salvatrice qui enterrait l’Etat palestinien au profit de « l’autonomie » avait finalement été concoctée.

Aujourd’hui, nous en sommes au même point ou presque. Pour Netanyahou comme pour Begin en son temps, il est essentiel que les dossiers palestinien et iranien soient traités séparément, tandis que pour Obama et les dirigeants arabes pro-occidentaux (Moubarak, Abdallah de Jordanie et Abdallah d’Arabie Saoudite) tout comme pour Carter et Sadate en 1978, le conflit israélo-palestinien est indissociable des autres problèmes. Si Shimon Peres – qui est intelligent malgré son âge avancé et dont on connaît le goût pour les formules qui noient le poisson – était en charge du dossier, il aurait sans doute parlé d' »unilatéralisme multilatéral », si ce n’est pas l’inverse.

Reste une seule question. Combien de temps Obama accordera-t-il à Netanyahou avant de lui poser des questions auxquelles il faudra répondre par « oui » ou par « non », et rapidement ? Avant de fixer une deadline à l’Iran, il est probable que la Maison-Blanche en imposera une à Israël. Finalement, si cela permet aux négociateurs américains de se mettre en jambes pour le grand jeu avec Téhéran, cette petite partie de poker n’aura pas été une perte de temps.

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