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Lettre ouverte à Renaud Camus

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Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010
Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010.

Depuis un certain temps, je me demandais si je pourrais contribuer un jour à étayer ou à invalider une hypothèse. L’entretien que vous avez accordé à Causeur cet été, Monsieur, a accru l’urgence de ce questionnement. Serait-il possible, à travers mon « vécu », de renforcer ou de contester votre assertion que « ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui peuvent être assimilés au sein d’un peuple, pas des peuples » ?

Deux éléments, dites-vous, peuvent encore créer des Français : l’héritage et le désir. Je ne suis pas française, précisons-le. J’habite en France. J’habite Paris. Je suis dotée d’un héritage qui est − indépendamment de ma volonté − multiculturel, multiconfessionnel, multiethnique. Je n’ai conservé aucune espèce d’affinité particulière avec un Kowalski absorbé par la version polonaise de « L’Île de la tentation », et encore moins avec son lointain cousin qui, crucifix en main, manifeste contre l’organisation de la Gay Pride de Varsovie. Nous partageons, les Kowalski et moi, une langue et un passeport. Est-ce assez pour évoquer une « appartenance commune » ? Ceci étant, je n’ai pas non plus d’affinité particulière avec un Dupont-Durand prêt à monter sur la barricade pour défendre les 35 heures ou son bloc de foie gras. Je ne désire pas appartenir à une nation de Dupont-Durand, ce qui par ailleurs ne m’empêche nullement de vouer à cette nation une certaine admiration et un franc attachement.

Voyez-vous, cher Renaud Camus, je crois que ce qui peut créer encore des Français, à part l’héritage et le désir, c’est le simple hasard de la vie. Ensuite, il ne me paraît pas extravagant d’envisager l’intégration d’un étranger à la culture française, voire à sa civilisation, sans nécessairement insister sur la « fabrication des Français ».

[access capability= »lire_inedits »]Pour moi, la France n’a pas été un choix mais un ensorcellement

J’éprouve un curieux plaisir à me convaincre que mon choix de vivre en France a été purement esthétique − un caprice plutôt qu’un désir. Or je me mens. Tout d’abord, cela n’a pas été un choix, plutôt un ensorcellement. La France a été le premier pays occidental que j’ai visité à l’âge de 13 ou 14 ans, au lendemain de la chute du Mur. Si, au lieu de m’expédier en vacances au bord de la Loire, mes parents avaient décidé de m’envoyer faire un séjour linguistique quelque part dans l’Oxfordshire, peut-être aurais-je « choisi » de m’installer en Angleterre. Peut-être. Encore que… Ensuite, j’ai toujours eu un fâcheux penchant snobinard. Il était donc hors de question que je me fonde, ou me « confonde », ou plus exactement que je me laisse fondre ou confondre avec la masse des Polacks vivotant dans d’obscurs quartiers de Berlin ou de New York. La diaspora polonaise de France jouissait encore, me disais-je à l’époque, du lustre de Mickiewicz et de sa Tribune des peuples. Inutile d’ajouter que c’était bien avant que le commissaire Bolkestein décide de faire de la pub au « plombier polonais », soutenu dans cette entreprise et de manière plutôt inespérée par un certain Philippe de Villiers.

Dans les banlieues blanches de Pologne, on passe les « pédés » à tabac

De mon « cas », cher Renaud Camus, que déduisez-vous ? Le parti de l’In-nocence reconnaît qu’entre la qualité de citoyen et le statut de non-citoyen, il existe et doit exister un état intermédiaire qui est celui de ressortissant de l’Union européenne. Faut-il en conclure que peu importent mes sentiments d’appartenance ou de non-appartenance, mes caprices, mon désir et mon héritage bâtard, tant que je ne brûle pas les voitures de mes voisins, que je ne mets pas les pieds sur les banquettes du métro et que je n’ai pas l’intention de me reproduire en dix exemplaires ?

J’ignore pourquoi, mais je n’ai jamais ressenti la moindre tentation de vous traiter de réac’ ou de raciste. Peut-être parce que je me méfie de ce que Morin appelle les « mots-panzers » qui intimident et terrorisent, me rappelant par ailleurs trop bien les images des premières grèves de l’ère postcommuniste en Pologne, quand les ouvriers menacés de licenciement brandissaient des pancartes où l’on pouvait lire : « Les capitalistes, ce sont les communistes ! » Ou peut-être parce que les jappements dénonciateurs des Inrocks ou autres Caroline Fourest m’agacent profondément. Ou peut-être encore, et c’est l’explication la plus plausible, parce qu’il me semble avoir compris que ce n’est nullement la couleur de la peau qui vous dérange ou qui vous fait peur, mais la quantité d’êtres humains. Or, comme vous le notez dans un communiqué du parti de l’In-nocence, la quantité influence la qualité : la « qualité de la vie », la « qualité des rapports entre les êtres », la « qualité humaine de ces êtres eux-mêmes ».

Espérant ne pas avoir dénaturé vos idées et vos convictions, je tiens à vous signaler que les banlieues polonaises − blanches, catholiques et unilingues − qui ne subissent en aucune manière les méfaits de ce que vous nommez la « contre-colonisation » sont sur la voie d’un niveau de « ré-ensauvagement », pour reprendre à nouveau votre vocabulaire, tout à fait comparable à celui que vous constatez dans les banlieues françaises multiethniques. Certes, on n’y excise pas les femmes. Mais on y passe à tabac les « pédés » ou ceux qui sont supposés l’être. On n’y brûle pas de voitures, mais on y démonte celles qui ont été volées aux Allemands.

J’ignore également pourquoi je ne vous trouve pas exagérément pessimiste. Pourtant, à l’exception près du très guerrier « réagir, résister, refuser » que vous proposez comme remède à la difficulté d’intégration des « Français d’origine étrangère », l’ensemble de votre discours aboutit au constat qu’« il n’y a plus grand-chose à faire ». Voilà donc que le peuple français se laisse « mener béatement dans les poubelles de l’Histoire », qu’il se résigne à disparaître et, pis encore, à se persuader « qu’il n’a jamais existé, qu’il a rêvé son histoire et son existence ». Voilà que le territoire de la France devient le polygone d’une opération de « Grand Remplacement » d’une population par une ou plusieurs autres.

Ce « Grand Remplacement » en cours, que vous observez en France et en Europe, se serait effectué sous la pression idéologique égalitariste et dogmatiquement antiraciste. Ainsi, et en deux formules supplémentaires, déculturation et décivilisation, vous parviendriez à radiographier la tumeur qui ronge subrepticement l’une des nations ou des civilisations les plus illustres de l’histoire de l’humanité. Sans vouloir faire de vous un adepte de Spengler, je ne peux m’empêcher de citer ici l’auteur du Déclin de l’Occident  : « Ne nous berçons pas d’illusion, nous connaissons notre sort, et nous aurons sur le monde antique cette supériorité qu’au lieu de mourir sans le savoir, nous mourrons en pleine conscience et nous suivrons tous les stades de notre dissolution avec le coup d’œil sûr du médecin expérimenté. »

« C’est où, le terrorisme ? »

J’ignore la raison pour laquelle je ne vous traite pas d’hystérique. Autant que je sache, nous ne sommes ni à la veille ni au lendemain d’un cataclysme comparable à celui des années 1914-1918. La seule guerre à laquelle participent des Occidentaux, si je ne me trompe pas, est celle-là même d’où nous sont parvenues, par le biais de nos chaînes de télévision, les images d’une petite boulotte rigolarde prénommée Lynndie tenant en laisse un barbare à poil et à quatre pattes. Ah non, il y a encore cette autre guerre, moins photogénique ou plus difficile à photographier, que nous livrons, nous les Occidentaux, aux monstres barbus cachés quelque part entre les grottes de Tora Bora et lesdites « régions tribales » du Pakistan. Il a été convenu de l’appeler la « guerre au terrorisme », préférant laisser rhétorique la question posée par un philosophe français fort provocateur : « C’est où, le terrorisme ? »

J’ignore pourquoi, Monsieur, je n’oserai jamais vous demander de relativiser les choses. Peut-être parce que je crains votre disparition. Je crains l’extinction de votre race. La race des êtres infiniment raffinés et raisonnablement excentriques, combattant, à leur manière et avec leurs moyens, pour le maintien de l’étrangeté dans le monde et contre l’abêtissement universel, pour ce qu’on dénomme à présent la « grande culture » et ce qui, naguère, s’appelait encore la « culture générale ». J’exagère peut-être. Peut-être pas. Enfin, les filles et les garçons ayant reçu une solide kinderstube à la maison et des leçons d’in-nocence dans des « écoles-sanctuaires » continueront à vous rendre hommage, respectant scrupuleusement les règles dans les échanges entre le maître et les disciples. Sans doute ne s’agira-t-il pas d’un groupe très nombreux, sauf succès électoral du parti de l’In-nocence, lequel demeure à ce jour l’unique espoir de la création de telles « écoles-sanctuaires », ainsi que de la transmission par leur biais des principes de citoyenneté, de savoir-vivre et d’humanisme. Les enfants issus de la « contre-colonisation », directement exposés aux effets dévastateurs du processus de prolétarisation du corps enseignant, les enfants facilement repérables tant par la trivialité de leur langage que par le relâchement de leur costume, seront mille fois plus nombreux à taguer les noms de leurs idoles sur les murs des monuments historiques. Mais bon, ce n’est pas la quantité qui compte.

Quant à moi, à défaut de savoir si je peux contribuer à valider une hypothèse, je persévérerai dans la jouissance bébête d’une vieille fille en fleurs, à considérer ce merveilleux hasard de la vie qui fait que je suis là où je suis, en train de lire et de savourer, cher Renaud Camus, votre manuscrit dont je prépare la prochaine parution.[/access]

Le marché des vanités

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Poussiéreuse, louis-philipparde, en somme balzacienne : les derniers développements de l’affaire dite « Woerth-Bettencourt » révèlent une navrante image de notre société. Après avoir indiqué n’être pour rien dans la nomination de Patrice de Maistre à l’ordre de la Légion d’honneur, le ministre, confronté à la lettre qu’il avait envoyée à Nicolas Sarkozy, a bien dû reconnaître qu’il était intervenu. Avec des justifications atterrantes : « J’ai fait comme de multiples députés », « C’est d’une banalité totale ».

Le pire, c’est qu’Eric Woerth dit vrai. Le marché des vanités connaît une activité ébouriffante transcendant les clivages politiques, car il est de notoriété publique que le besoin de reconnaissance n’est ni de droite, ni de gauche mais en quelque sorte consubstantiel à la nature humaine. Sans tomber dans les errements du beau-fils de Jules Grévy qui avait, en son temps, défrayé la chronique judiciaire pour avoir organisé un trafic de décorations (à toi le ruban, à moi les biftons), le système actuel permet tous les dérapages.

Au départ, il y a une vaste hypocrisie originelle qui pervertit l’ensemble du système.
On ne demande pas sa décoration, mais on la fait demander. Il faut ménager l’amour-propre de l’impétrant en lui évitant de quémander piteusement une médaille, ce qui le contraindrait à un humiliant plaidoyer pro domo, sur le thème « loréalien » de « parce que je le vaux bien ». Justement, heureuse providence, il se trouve un député, un ministre, un secrétaire d’Etat qui, toutes affaires publiques cessantes, a pris conscience de l’injustice flagrante qu’il y a à laisser Messieurs Tartemolle ou Dugenou, professionnels reconnus, sans aucune distinction de leur pays pourtant reconnaissant de les compter parmi ses citoyens, ou disons ses électeurs.
Cette fiction selon laquelle la distinction est octroyée par l’intervention d’une main auguste et acceptée sous l’emprise d’amicales pressions a produit un dispositif de renvoi d’ascenseur qui justifie toutes les suspicions.

Usines à hochets : des fabriques de clientélisme

Rappelons en sus que sont fixés des quotas annuels d’attribution, prouvant le Génie français qui, y compris dans le domaine du mérite, sait mettre en place une planification digne de ce nom.

Une fois choisi le demandeur officiel, il faut trouver le contingent ministériel dans lequel prélever une médaille. Pour un magistrat ou un avocat, aucun problème ce sera le ministère de la Justice. Mais se posent parfois des questions byzantines de préséance et de choix: la décoration de Patrice de Maistre pourrait relever du ministère des Finances, on comprend aisément pourquoi, de celui de l’Intérieur, pour service rendu à Nicolas Sarkozy, à l’époque 1er flic de France, voire de la Culture – si l’on considère l’intégration de l’île d’Arros au patrimoine national via François-Marie Banier.

Ces piteuses combines prospèrent et tourneboulent ainsi depuis des lustres. Et c’est précisément la banalité de tout ce processus, son caractère normal et admis par tous, qui sont un scandaleux.
Les usines à hochets que sont l’Ordre national du Mérite, l’Ordre de la Légion d’honneur, toutes les palmes académiques et mérites divers et variés sont des fabrique de clientélisme. Comment s’étonner que, sur un terreau aussi fertile, se déploient à l’occasion des conflits d’intérêts ?

Mettre hors-la-loi la vanité, la prétention, la frime, le désir d’en être, l’illusion de compter et interdire toute manifestation extérieure de sa propre importance au revers d’une veste est irréaliste. Il faudra se résoudre à garder nos décorations et médailles. Peut-être pourrait-on au moins en limiter les effets en distinguant exclusivement les actions hors-normes, relevant de l’exploit (intellectuel par exemple) et de l’héroïsme militaire. Pour le reste, accordons une super médaille du travail à ceux qui ont conduit leur vie professionnelle normalement pendant de nombreuses années. Le risque est qu’il y ait beaucoup de personnes éligibles, ce qui va contrarier tous ceux qui goûtent le plaisir raffiné d’appartenir à un club fermé. Je dois pour ma part confesser une forme de snobisme qui m’interdit de me mêler à la masse des récipiendaires passés et à venir . Cette motivation n’est certes pas plus glorieuse que la soif de reconnaissance, mais j’ai la faiblesse de penser qu’elle est moins dangereuse.

Rostov sur le gnon

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Parmi les nombreux cauchemars engendrés par la fin du communisme en URSS (dépeçage maffieux de l’industrie, pillage des ressources naturelles par des oligarques, accidents écologiques et attaques islamistes des républiques périphériques, cheval de Troie géorgien des USA, baisse de l’espérance de vie, disparition de l’état-providence, corruption de la police) le pauvre citoyen russe avait cru avoir bu le calice jusqu’à la lie. Eh bien le calice, justement, il ne peut même plus le boire tranquillement.

Voilà que des gangs de militants abstèmes ont tabassé des bandes de jeunes qui buvaient en public à Rostov sur le Don aux cris de « Les vrais russes ne se bourrent pas la gueule! », ce qui est, par ailleurs, complètement contraire à la vérité historique. Le porte-parole de la police de Rostov sur le Don confirme que ces violents vertueux (pléonasme ?) ont multiplié ce genre d’attaques depuis début septembre. Smirnoff, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Retraites : mensonges et manipulations

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Photo : William Hamon

La journée d’action contre la réforme des retraites a, semble-t-il, été un franc succès, ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où la réforme portée par le ministre Woerth fait presque l’unanimité contre elle. On lui reproche son inéquité, son injustice, le recul des droits sociaux qu’elle implique ou l’insuffisante mise à contribution des revenus du capital. Pourtant, il est deux arguments qui me semblent insuffisamment développés dans le débat public.

L’esprit de cette réforme s’appuie sur ce que le gouvernement appelle les « mesures d’âge », censées réduire le besoin de financement sans avoir à augmenter les cotisations, ni réduire le montant des pensions. Or, ce point est éminemment discutable et les opposants font à mon avis l’erreur d’accepter ce postulat, ce qui ne peut que conforter la position du gouvernement.

L’arrivée à la retraite de la classe d’âge du baby-boom conjuguée à l’allongement de la durée de la vie, va incontestablement accroître le besoin de financement des systèmes de retraite. Le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) évalue que le nombre de retraités augmentera de 37 % d’ici à 2030, ce qui ne représenterait pourtant que moins de 2 points de PIB à l’horizon 2020. Le problème se pose d’ailleurs en des termes tout à fait similaires pour toutes les dépenses sociales liées au vieillissement, assurance maladie et dépendance. Fondamentalement, il s’agit de savoir comment équilibrer les comptes sociaux, qui sont d’ores et déjà dans une situation de déséquilibre structurel avec un déficit de 10 milliards en 2008 et 20 milliards en 2009.

On considère généralement qu’il est possible de rééquilibrer les comptes, soit en réduisant le montant des prestations, soit en augmentant le montant des cotisations, ce qui est la logique même. En ce qui concerne plus particulièrement les retraites, on ajoute, une troisième solution qui tient lieu de remède miracle : l’allongement de la durée de cotisation.

Cette approche est affectée du même vice méthodologique que le « travailler plus pour gagner plus » du candidat Sarkozy qui prétendait augmenter le pouvoir d’achat par un allongement la durée de travail hebdomadaire avec son dispositif d’exonération des heures supplémentaires. Cette logique peut fonctionner pour un individu mais n’est à l’évidence pas transposable au niveau macro.

Le maintien des seniors plus longtemps au travail ne pourra pas se faire sans effet d’éviction. Soit ils parviendront à s’y maintenir et cela se fera au détriment des classes d’âges plus jeunes, ce qui sera le cas notamment dans la fonction publique qui devrait ainsi se transformer progressivement en véritable gérontocratie. Soit ils ne pourront pas et ils passeront simplement à la charge de l’assurance chômage.

On ne peut pas augmenter la quantité de travail globale d’une population en décrétant l’allongement de la durée individuelle. C’est un peu comme si on voulait rééquilibrer les comptes de l’assurance maladie en décrétant un allongement de la durée de vie en bonne santé !

Travailler plus ?

Cette réforme relève d’une pure logique proclamatoire. Le gouvernement décide d’augmenter statistiquement le volume de la population active, tout en lui assignant un objectif de retour au plein emploi. Comment ? Mystère ! Probablement par la magie de la parole sarkozienne… La technique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le gouvernement a fait la même chose en matière industrielle, où notre génial président a assigné à l’industrie comme à la glorieuse époque du gosplan, un objectif d’augmentation de 25 % de la production d’ici à 2015, annonce qui n’a été suivie que par la mise en place d’un observatoire statistique destiné à mesurer la part du made in France.

Les mesures d’âges ne pourront avoir d’effets positifs sur les finances publiques que dans deux cas :
– lorsque les allocations chômage dont pourront bénéficier les seniors qui devront attendre 62 ans et l’ouverture de leurs droit à la retraite seront inférieures à la pension retraite qu’ils auraient touché avant la réforme ;
– lorsque ceux qui ne pourront pas se maintenir dans l’emploi jusqu’à 67 ans afin obtenir la totalité de leurs droits, se verront affecter une décote qui réduira leur pension par rapport à ce qu’elle aurait été avant la réforme.

Dans les deux cas, les seules économies possibles se traduisent par une réduction des prestations. Qu’on arrête donc de considérer que le « travailler plus » est une solution alternative à l’augmentation des ressources ou la réduction des prestations !

Si la seule solution pour financer les retraites est de réduire le volume des pensions, qu’on le dise, qu’on l’assume et qu’on le fasse proprement, de manière égalitaire et sans épargner la génération dorée du baby-boom, ni même les retraités actuels qui – rappelons le – jouissent d’un niveau de vie en moyenne supérieur à celui des actifs. Car, c’est peut-être ce qu’il y a de plus choquant dans cette réforme, les mesures d’âge ne s’appliqueront pleinement qu’aux générations nées après 1956 !

Le report de l’ouverture des droits à la retraite – comme d’ailleurs la logique des heures sups dont elle partage l’esprit – ne peut fonctionner que dans une économie qui connaît des tensions sur le marché du travail. Or, avec un taux de chômage officiel de 9,3 %, on ne peut pas vraiment dire que ce soit le cas de la France ! Cette mesure aura, tout comme la précédente, essentiellement pour effet de maintenir le taux de chômage à un niveau élevé. On va donc boucher un trou en en creusant un autre.

Ces mesures d’âges ne rapportent d’ailleurs pas grand chose au regard de leur coût social pour ceux qui en seront les victimes. Selon les projections officielles, elles ne devraient représenter qu’environs le tiers des économies estimées de la réforme en 2015 et moins de la moitié en 2018 (44%), le reste provenant de ressources nouvelles. Et encore, ces projections ne prennent pas en compte le report de charge inévitable sur l’assurance chômage. Ces mesures d’âges qui sont présentées comme étant le cœur de cette réforme et la garantie d’un retour à l’équilibre des comptes apparaissent donc comme une véritable mystification !

Un mensonge en cache toujours un autre

Ce mensonge en cache en autre. Le gouvernement nous assure qu’il s’agit de sauver l’équilibre du système de retraite et d’en garantir l’équilibre sur le long terme. Or cela est tout simplement faux.

L’objectif n’est que de rééquilibrer les comptes en 2018. Jusque là, le système sera en déficit et après cette date il le sera de nouveau ! Entre temps, on devrait mobiliser le fonds de réserve des retraites, alors que son capital (une trentaine de milliards) ne correspond qu’à deux années de déficit prévisionnel selon l’échéancier de retour à l’équilibre prévu par la réforme. On notera incidemment que le siphonage ainsi organisé du FRR est totalement contraire à l’orientation présidentielle qui prévalait encore il y a un an et qui voulait doter la France d’un « fond souverain à la française », ce qui avait entraîné la création du Fonds Stratégique d’Investissement. Mais, il est vrai que, Sarkozy n’est plus à une contradiction près…

En outre, cet échéancier est basé sur la base d’hypothèses macroéconomiques qui semblent exagérément optimistes : 6,7 % de taux de chômage, +2,2 % croissance du PIB et +1,8 % de gains de productivité annuels pour la période 2014-2020 selon le scénario B du COR. Si ce miracle économique ne se produit pas, le système de retraite demeurera en déficit structurel et l’on reparlera d’une nouvelle réforme dans quelques années, que ce soit pour sauver les retraites ou la sécurité sociale dans son ensemble.

A quantité de travail constant (rien dans la réforme n’est censé avoir pour effet de l’augmenter) les dépenses liées au vieillissement appellent à l’évidence la mobilisation de ressources nouvelles, ou si l’on préfère, à réaliser des économies au sein de nos 56 % de PIB de dépenses publiques.

L’idéal serait encore d’éviter de poser la question en termes d’arbitrage entre actifs et inactifs pour tenter d’augmenter l’assiette qui sert de financement à la protection sociale, soit en développant l’emploi, soit en augmentant les salaires, soit par un meilleur partage de la richesse entre capital et travail, ce qui revient plus ou moins au même.

Je pense donc je twitte

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Roms

« La SNCF “dans le vert” en 2010. » On l’aurait préférée sur les rails.

« Mgr Gaillot soutient les Roms de Choisy. » Pourquoi ? Les autres puent de la gueule ?

« Retraites : Besancenot très motivé. » Fainéant, il n’a pas 40 ans !

« Un voilier s’échoue près d’Arcachon. » Moins inquiétant que si ça avait été au large de Clermont-Ferrand.

« Ségolène Royal doit-elle renoncer à ses ambitions présidentielles ? » Non, mais les limiter à Poitou-Charentes serait un bon début.

« Les Frères musulmans copient Facebook. » Apéro géant !

« Le pont de Kehl fermé 6 semaines. » Vous voyez bien que le gouvernement prend des mesures pour la sécurité !

« 2 avions passent, 4 800 poules meurent. » Ils n’auraient pas dû organiser le concours miss France à Roissy.

« Décès de Michel Montignac. » Les vers vont enfin pouvoir suivre son régime.

Scandale : aucune chaire d’urbanisme tsigane en France ! Les universités françaises seraient-elles racistes ?

« Besson : “Les Roumains ne nous ont fait aucun reproche”. » Ils pouvaient pas, ils étaient en train de nous faire les poches.

[access capability= »lire_inedits »]« De Maistre de nouveau en garde à vue. » Ça lui laissera le temps d’écrire la suite de Voyage autour de ma chambre !

« Bond des ventes de PC en France au deuxième trimestre. » La tête qu’elle doit tirer, Marie-George Buffet !

« Donne du Rome à ton Rom. » Tiens, Benoît XVI se prend pour Moustaki !

« Italie : le gouvernement “va de l’avant”. » Oui, mais vers où ?

« Angers : un retraité tabassé à mort. » Ah ! la douleur angevine.

« Béziers : une femme torturée 2 jours. » Qui aurait envie de Béziers après ça ?

« Pau : trafic de cocaïne par voie postale. » Quoi ? J’avais pas écrit trois lignes !

« L’OLP accepte des négociations de paix. » Avec la Jordanie ?

« Tête à tête Sarkozy/Fillon à Brégançon. » L’AFP s’attendait à quoi ? Un tête à queue ?

« La pauvreté pousse les Roms à partir. » Aidez-les ! Foutez des billets de 500 euros dans le parcmètre !

« 2 forestiers se suicident au travail. » Ils débitaient des poteaux téléphoniques pour France Télécom.

« USA : l’obésité variable selon l’origine ethnique. » Bref, quand elles sont afro-américaines, elles sont plus grosses.

« Requin à Cagnes-sur-Mer : baignade interdite. » Si les gros poissons n’ont plus le droit de nager !

« Gens du voyage : Juppé cherche un arrangement. » La Ville de Bordeaux recrute 400 rempailleurs.[/access]

Roumanie, le cauchemar de l’Europe

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Les Roms sont-ils les bienvenus en Roumanie ?

C’est un pays dont on ne parle jamais, le trou noir de l’Europe. Il en est pourtant le septième par la taille et la population, mais personne ne parle jamais de ses habitants non plus. Seuls un vampire empaleur, un petit cordonnier qui a très mal fini et une gymnaste surdouée ont réussi éphémèrement à percer le glacis et à rappeler au monde qu’il existe là-bas, vers l’Est, tout au bout du continent, un pays qui s’appelle la Roumanie. Romania, comme Rome qui colonisa cette terre et y laissa sa langue et des vignes. Juste pour rire, combien de Français situent et nomment sa capitale ? Bucarest, Bucuresti, la cité de la joie.

Nicolas Sarkozy vient de remédier à cette situation hautement injuste. Après quelques batailles rangées particulièrement violentes et la mort d’un jeune homme à Saint-Aignan le 18 juillet, il a fait subitement des Roms sa priorité des priorités en matière de sécurité. Nous passerons sur les réserves que nous inspire cette « bouc-émissairisation » d’une cible presque trop belle être vraie, tombée juste à point, toute rôtie pour faire coup double : ratisser chez Le Pen, où l’on est toujours friand des rapprochements douteux entre criminalité et étrangers, et détourner les attentions de la grande saga estivale muti-rebondissante, La Vieille dame indigne, son photographe et son ministre. La polémique a déjà été amplement traitée ici et ailleurs.

Expulsions, pièges à cons ?

Certains de ces Roms fauteurs de trouble public, et de fait accusés d’être responsables d’une bonne partie des maux sociaux de la France, étant en situation irrégulière sur notre territoire, il fut décidé, dans un sursaut de rigueur prétorienne implacable, de les expulser manu militari vers leur pays d’origine. Ce qui, soit dit en passant et quelles que soient les arrière-pensées de l’expéditeur, est parfaitement légal. Aussitôt dit, aussitôt fait, les charters succèdent depuis aux charters. Destination la Roumanie donc, puisque les Roms sont roumains. Le pays revient pour la première fois sur le devant de la scène internationale depuis sa révolution bidonnée, ses charniers recomposés et l’exécution rondement menée du Conducator et de sa douce.

Les Roms ayant quitté la terre de leurs ancêtres où ils sont traités en paria depuis des siècles (les enfants pas sages y sont toujours menacés d’être donnés à manger aux affreux tigani) pour échapper à la misère et au statut peu envié de sous-citoyens, on pouvait imaginer de la part de ladite Roumanie un profil bas. Très bas même. D’autant plus que les vingt milliards d’euros en aides diverses et variées alloués pour la période 2007-2013 par le budget européen ne se sont pas trop vus sur le terrain. Les bidonvilles ressemblent toujours à des bidonvilles. Mais c’était mal connaître le gouvernement en place à Bucarest. Les « déportations » firent la « une » des journaux, tandis que le ministre des affaires étrangères soufflait sur les braises et s’inquiétait hypocritement de nos provocations et dérapages populistes. Merci pour nous.

Il serait temps de conseiller à domnul Basconschi de quitter son palais et d’aller faire un tour dans son pays, celui que les Roms et les Roumains, pour une fois alliés dans un même grand mouvement de bascule, ont fui par centaines de milliers. Il constatera à quel point ses remontrances sont déplacées et même outrancières.

La Roumanie, l’autre pays du pot-de-vin

Second pays le plus corrompu d’Europe derrière la Bulgarie, selon le classement de Tranparency International, ONG basée à Berlin, la Roumanie est le paradis du pot-de-vin, le royaume du racket, l’eldorado du graissage de patte. Pas un secteur de la vie économique n’y échappe. 1 100 médecins, 170 officiers de police, 9 généraux et un premier ministre ont fait l’objet de plaintes. Sans grands résultats, car les dossiers montés par les procureurs s’autodétruisent en face de la Cour. Pour acheter un enfant, récupérer une propriété nationalisée après 1948, postuler pour un marché public, éviter que le brancardier ne vous balance par terre, il faut payer. Petites coupures usagées très demandées. En dollars, plutôt. Le tout assorti d’une bureaucratie kafkaïenne et d’une monumentale culture de la file d’attente unique en Europe.

La faute au communisme, vous assurent les Roumains, qui n’en sont pas à une contradiction près. Sauf qu’aucun pays oriental de l’Union européenne n’a conservé à ce point cette tradition soviétique du billet glissé entre deux feuilles. Hormis son vieil ennemi balkanique bulgare (les deux pays ont réussi à se battre à peine sortis de la Première Guerre mondiale), bien sûr. Il a bon dos le communisme, vingt ans après. La faute aux Roumains. Au médecin qui arrondit en douce ses 510 dollars mensuels, mais aussi au patient qui lui proposera un arrangement avant même la première consultation. Si, par extraordinaire, le médecin refuse, le malade en conclura qu’il est incurable et ira en voir un autre. 360 millions de dollars sont ainsi consacrés chaque année aux pots-de-vin médicaux. Les tarifs sont d’ailleurs officiels, consultables en ligne sur les blogs et les sites Internet… Quand bien même une voie légale est possible, les Roumains choisiront la corruption, par habitude, par sécurité, par atavisme.

Rien d’étonnant à ce que la même démarche se produise au sommet de l’Etat. Le pays tire la langue, exsangue, les investisseurs étrangers fuient ce cauchemar, le FMI dicte les prix, les salaires et le fait danser au bout d’une corde comme un ours des Carpates, tandis que DSK bat la mesure, sous les rires gras d’une clique monstrueuse de parvenus analphabètes couverts d’or et de bimbos refaites pendues à leurs bras. Les jeunes rêvent d’Amérique, les filles se cherchent de vieux messieurs très riches, les suicides se multiplient… Et les Roms repartent vers l’Ouest.

Alors, les Roumains pleurent et se prennent à regretter les temps d’avant. Ils oublient les ventres vides, l’eau et l’électricité rationnées, la liberté retrouvée, pour se souvenir qu’ils étaient dignes et unis, sans criminalité, sans banque et sans dette.

Le président de la République a promis une « action de coopération intense » avec les autorités roumaines pour lutter contre les trafics. Avec la police et la justice roumaines en particulier. Interdiction de rire. Nous reverrons les Roms, c’est quasi certain. Tant que Bruxelles ne pilotera pas directement les fonds structurels donnés à la Roumanie, leur situation ne s’améliorera pas. Et Teodor Basconschi pourra toujours s’alarmer de nos « réactions xénophobes » sans soigner le mal de son pays qui ne sait tout simplement plus qui il est, ni où il va.

Retraites : la solution corse

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S’il est des métiers pénibles – et à risques –, c’est bien celui de truand. Le grand nombre d’assassinats qui a endeuillé la Corse ces derniers mois (6 morts depuis le début de l’année rien que dans l’arrondissement de Sartène) le démontre une fois de plus, s’il en était besoin.

Cette série noire en rappelle une autre : une avalanche de règlements de compte truandesques avait frappé l’île au milieu, si j’ose dire, des années 1970 : une trentaine de disparitions tragiques en quelques mois, dont les mobiles étaient si mystérieux que Le Point avait surnommé la région « Le triangle des Bermudes » (aucun rapport avec la tenue estivale des pinzutti), quand d’autres observateurs avançaient la thèse d’une querelle entre les anciens et les modernes.

Procurer du travail aux jeunes et résoudre le problème des pensions est un souci qui rejoint une longue tradition corse, pour ne citer que l’exemple de Napoléon. Lors de son court mais mémorable passage au pouvoir, l’Empereur n’a pas ménagé ses efforts pour mettre les jeunes au travail et faire fléchir la courbe démographique, avant de mourir, lui aussi, bien avant l’âge légal de la retraite. Ultime délicatesse : aux frais de l’Angleterre !

Le plan caché de Nicolas Sarkozy

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Jean-Pierre Raffarin : seul responsable de la réforme des retraites.

Il maintiendra. L’Élysée l’a fait répéter sur tous les tons : Nicolas Sarkozy veut bien discuter le bout de gras avec les syndicats et amender légèrement la réforme des retraites, mais il ne transigera pas sur l’âge du départ. Ce sera 62 ans ! Ni plus, ni moins. Enfin, ni moins, ni moins.

Comment expliquer cette inflexibilité présidentielle ? 62 ans n’est pas tout à fait un chiffre rond. Les entreprises françaises continueront à transformer leurs salariés en préretraités dès qu’ils auront atteint l’âge de 58 ans. Quant aux économies générées par une telle mesure, elles ne seront, dit-on, même pas aptes à rattraper l’actuel déficit annuel de 35 milliards d’euros.

Les Français ont toujours été nuls en retraite. Interrogez Napoléon, il ne vous dira pas le contraire. C’est nous, les Allemands, qui avons inventé le premier système de retraite obligatoire au monde. C’était en 1883 et le chancelier Bismarck, qui ne s’occupait donc pas que de harengs, fixa l’âge légal de la retraite à 70 ans. Il avait lui-même 68 ans à l’époque et s’était donné encore deux ans avant de pouvoir aller s’occuper de son garage en Poméranie – on l’ignore trop souvent : c’était un fou du volant, un « Schumi » avant l’heure, comme en atteste l’expression idiomatique auto von Bismark. Notre Otto national quittera le pouvoir en 1890, juste un peu avant de souffler la soixante-quinzième bougie de sa Schwarzwaldtorte.

La retraite à 70 ans, sinon rien !

Face à la crise du système français, l’idéal serait d’en revenir le plus rapidement possible aux fondamentaux : fixer l’âge du départ à la retraite à 70 ans. C’est le bon âge : les enfants ne sont peut-être pas encore tous mariés, mais ils ont fini leurs études, trouvé un petit boulot et, avec un peu de chance, ont pu louer un studio les éloignant définitivement du cocon parental. On peut enfin penser à soi et se consacrer aux activités qui font tout le charme de cet âge-là : se souvenir de ses jeunes années tant que les ravages de l’arthrite permettent encore de faire un bras d’honneur à Alzheimer, se rassurer sur sa propre forme en enterrant ceux de son âge qui tombent à un rythme de plus en plus rapproché, voter à droite, surveiller son diabète, mettre en règle ses papiers chez le notaire, aller en couple au Salon de l’Enterrement[1. C’est la version ultime du Salon du Mariage. Les organisateurs ont hésité à l’appeler « Salon de la Bière ». Pourtant, Dieu sait que, pour les enterrements, la bière est de mise.]. – « Le modèle avec iPhone est pas mal. C’est l’abonnement qui est un peu cher. » Bref, 70 ans, c’est la vraie vie qui commence.

À 62 ans, on n’est pas vieux ! On est tout juste encore un gamin. Pourquoi donc cet acharnement du président de la République à mettre en retraite les sexaduogénaires ? Réflexe anti-jeunes ? Il y a de ça. Mais les véritables raisons sont tout autres. Elles portent un nom : Jean-Pierre Raffarin. C’est lui l’unique coupable, le seul responsable. Nicolas Sarkozy avait essayé de se débarrasser de l’auteur de raffarinades le plus brillant de sa génération en lui proposant le poste d’ambassadeur de France en Chine. L’ancien Premier ministre, qui a de la « vista » à revendre mais pas trop le goût des supplices chinois, avait décliné l’offre.

Depuis, il se tient, embusqué, prêt à surgir quand une occasion se présente. Ou ne se présente pas. D’une main, il tambourine sur l’action du président français chaque fois qu’il le peut. De l’autre, il lui indique la voie à suivre. D’une autre main, il lui plante des poignards dans le dos. Et, avec ce qui lui reste de doigts, il adresse à Nicolas Sarkozy de petits signes d’amitié. Ne croyez pas que Jean-Pierre Raffarin soit le dernier avatar du dieu Shiva aux quatre bras. C’est juste que, dans son art oratoire, les métaphores comptent rarement moins de trois mains.

Or, il se trouve que depuis le 3 août 2010, Jean-Pierre Raffarin a atteint l’âge honorable de 62 printemps : le bon âge pour partir à la retraite. La route a été longue, maintenant c’est tout droit ! Nicolas Sarkozy n’en démordra pas. Les Français pourront bien être soixante millions à battre le pavé lors de la prochaine manifestation, le président de la République tiendra bon, car il ne voit qu’une chose : sitôt la loi votée, Jean-Pierre Raffarin sera mis à la retraite d’office.

C’est sans compter aussi que, le 5 novembre prochain, une autre personnalité française de premier plan fêtera son soixante-deuxième anniversaire : Bernard-Henri Lévy. Que fera donc le philosophe de sa retraite ? Jardiner, jouer à la belote avec Jean-Baptiste Botul, rester à la maison avec mémère : rien de tout cela ! Sitôt retraité, Bernard-Henri Lévy consacrera tout son temps libre à conseiller le Parti socialiste pour la prochaine élection présidentielle comme il avait conseillé Ségolène Royal pour la précédente. Et de cela, Nicolas Sarkozy ne se passerait franchement pour rien au monde.

La métaphysique du mou

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Le sans-papiers, prolétaire idéal

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Sans-papiers

Il existe des hommes qui sont à demi sans-patrie. Ils appartiennent, de jure, à un territoire national donné, mais vivent dans les soutes d’un autre État qui ne les reconnaît pas comme élément de son peuple, pas plus qu’il ne leur accorde la moindre existence officielle. « Clandestins » ou « sans-papiers », selon le point de vue que l’on adopte, mais toujours refoulés des structures sociales.

Et pourtant, cela lutte aussi dans ces recoins, depuis le mouvement de l’église Saint-Bernard, à Paris, où, une brève fin d’été 1996, les sans-papiers occupèrent le haut du pavé médiatique, épaulés par Emmanuelle Béart, Albert Jacquard et quelques autres, jusqu’à la récente mobilisation de travailleurs sans-papiers animée par la CGT. L’évolution de ces luttes témoigne, clairement, d’un étrange remodelage des clivages idéologiques, particulièrement à gauche de l’échiquier politique.

Pour dire les choses simplement, il fut une époque où le « travailleur immigré », l’un des cœurs vivants de l’ancienne révolte gauchiste des années 1970, était figuré sous les traits de l’exemplarité puisqu’il était doublement opprimé, d’une part en tant qu’ouvrier, par l’exploitation patronale, et d’autre part en tant qu’immigré, par le déploiement planétaire de l’impérialisme. Invoquer l’« humanisme » pour légitimer l’action, c’était entretenir une louche parenté avec une pensée au goût d’hostie. La philosophie politique était en quête d’un lieu où pourrait s’incarner le dernier espoir putatif d’une négation ouvrière de la société d’abondance. Concurrence partisane obsessionnelle avec le PCF obligeant, il fallait conquérir un prolétariat de substitution. Le travailleur déraciné pouvait parfaitement, se prenait-on à espérer, remplir cette fonction.

[access capability= »lire_inedits »]Hier l’exploitation, aujourd’hui l’exclusion

Les temps ont changé et, avec eux, l’idée que l’on se fait des vertus morales et politiques. À partir de 1975, et plus encore dans le cours des années 1980, on a assisté à une éclipse des lectures marxistes ou « critiques » du réel et les solutions collectivistes ont été rayées des tablettes.

En somme, pour parler comme Jean Baudrillard, on a « soldé » le XXe siècle faustien, prométhéen, fourmillant d’idéologies, de « grands récits », de maîtres à penser l’avenir, d’histoire en marche. Les acteurs collectifs ont été tranquillement liquidés, les « classes » abolies, les « masses », autrefois « véritables héros » (Mao Zedong), ont disparu de l’espace public. Les nations, obstacles désormais déclarés périmés, ont également fait les frais de cette cure intensive de détranscendantalisation du système.

L’idéologie ayant horreur du vide, un nouveau seigneur triomphe cependant sur ces ruines : l’individu démocratique, égalitaire. Avec cette conséquence que la croissance et l’épanouissement de la Personne se donnent désormais comme apothéoses de toute histoire « libérée ».

Pour bien comprendre de quoi il retourne, il ne faut pas oublier cette dernière touche au tableau : la disparition par implosion du dernier concurrent en matière d’universalisme, l’empire des casernes socialistes, a irrémédiablement installé le rêve conquérant d’un monde régi par les droits, qui engage par là-même à la « compassion » pour les divers « sans », quand il ne promet pas d’offrir le droit en exercice planétaire.

La « démocratie des droits de l’homme », selon l’expression de Marcel Gauchet, instaure ainsi une nouvelle dogmatique fondée sur la foi dans le droit qui protège les individualités. L’ennui, c’est que cette foi porte en elle la contestation de ce qui la garantit, l’État, en vertu de son statut de norme fondamentale dont l’irrespect justifierait toutes les insurrections. Dans ce cadre, les anciennes permanences ne peuvent qu’apparaître comme des entraves à l’idéologie triomphante, généreusement alimentée par l’ordre technologique de la libre connexion, du branchement volontaire, de la fluidité du réel. Résultat : l’heure est au social « souple » composé d’identités, de minorités et d’exclusion. On prend ainsi définitivement acte de la mise à mort du projet, décoré du titre d’« anachronique », de diriger le social « par le haut ».

Cela n’est assurément pas sans effet en matière d’immigration. La disparition de la figure du « travailleur immigré », contradiction vivante du procès de production, négation affirmative de la négativité pure du Capital officiellement décomposée, fait place nette pour la politique de promotion des « droits » et de la « citoyenneté », autrement dit pour l’« idéalisme pragmatique » (Jacques Ion) : il s’agit d’aménager l’existant, de le rendre vivable, humain, au nom des contradictions entre les principes et le réel. On ne récuse pas le donné, on s’y agite de l’intérieur. On ne se perd pas en promesses de société future, on ne veut pas supprimer le pouvoir ou s’en emparer, on demande des droits. Hier l’exploitation, aujourd’hui l’exclusion, la relégation, la reconnaissance de l’autre dans son identité particulière, en particulier s’il est porteur de stigmates, de témoignages du « mépris social ». Même la récente mobilisation des « travailleurs sans-papiers » s’inscrit dans cette quête apolitique de droits, traduction pratique d’un impératif humaniste de reconnaissance.

Cet écroulement idéologique traduit une conversion d’une partie de la société à la morale. La liquidation « postmoderne » des questions républicaine et sociale au profit de l’idéal de reconnaissance de l’Autre a pour conséquence le fait que, faute d’avoir prise sur l’économie désormais « dépolitisée » (Slavoj Zizek), on investit massivement dans la gestion culturelle du présent.

Par ailleurs, transplantée telle quelle sous la forme d’un « droit à la libre circulation des hommes », cette démocratie des droits de l’homme aboutit à une conception finalement libérale (et une partie non négligeable du patronat ne s’y trompe absolument pas), où la société, comme vue des hauteurs où circule Yann Arthus-Bertrand, se résume à l’addition de particules itinérantes.

Tout cela témoigne d’un hiatus symptomatique sur lequel bute une certaine culture de « gauche » depuis le milieu des années 1980. Ainsi, « l’union à gauche » ne trouve-t-elle pas d’autre carburant que les cris bariolés du « respect de l’Autre » et autre politique compassionnelle du care, sans parler des nébulosités creuses de la « démocratie participative », tandis que le ralliement au pancapitalisme de la « gauche de gouvernement » est l’horizon politique indépassable. Dans ces conditions, les mobilisations à haute teneur « intellectuelle », hautement estimées dans les classes cultivées, rendent encore plus assourdissant le silence fait sur la précarité des classes populaires. Leur abstention structurelle ne dit pas autre chose. Encore faudrait-il qu’on veuille les entendre.[/access]

La Belgique en soins palliatifs

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Dans le courant du mois de juillet, quelques personnes réputées bien connaître la politique belge ont tenu une réunion discrète, sinon secrète, dans le bureau de Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Des diplomates en retraite et en activité et des journalistes de renom étaient invités à formuler leurs analyses sur l’avenir du royaume à la suite des élections législatives de juin au pays du Manneken Piss qui ont abouti à la victoire écrasante des séparatistes flamands du NVA en Flandre, et celle du Parti socialiste dans la partie francophone du pays, en Wallonie et à Bruxelles.

L’indifférence affichée par les autorités françaises à ce qui se passe en Belgique n’est que de façade. On se prépare en coulisses à l’éclatement du pays, et l’on passe en revue les divers scénarios qui vont du maintien vaille que vaille d’une confédération entre les deux parties du pays à la montée en puissance, en Wallonie au moins d’un courant « rattachiste », ne voyant d’autre solution pour l’avenir de la province qu’une intégration à la République Française. Les « experts » réunis par Lellouche divergeaient sur le tempo, mais s’accordaient à penser que l’accession de la Flandre à l’indépendance était inéluctable. Les Francophones, dont tous les grands partis politiques se déclarent partisans du maintien d’une Belgique fédérale, allaient se trouver confrontés à une séparation dont ils n’étaient, jusque là, pas demandeurs.

Oublier Bruxelles ?

Deux hommes forts sont ressortis de ce scrutin. D’un côté, Bart de Wever, tribun populiste et chantre de « l’évaporation de la Belgique » qui ferait de l’Etat fédéral une coquille vide avant que la Flandre n’accède à l’indépendance. De l’autre, Elio Di Rupo, président du PS francophone, lequel, malgré de multiples affaires de corruption, conserve la confiance une majorité d’électeurs francophones. Parti hautement clientéliste – on ne peut obtenir un emploi public en Wallonie si l’on n’est pas pistonné par le PS -, il apparaît comme un bouclier social contre les dégâts provoqués par la crise économique et la désindustrialisation.
En bonne logique, c’est Bart de Wever, chef du premier parti de la communauté démographiquement majoritaire (6 millions de Flamands et 4,5 millions de Francophones) qui aurait du être chargé par le roi Albert II de la mission de formateur du nouveau gouvernement. Mais ce tacticien roué avait par avance décliné cette offre au cours de la campagne électorale, ne laissant au souverain d’autre choix que de faire appel à l’autre vainqueur du scrutin, Elio Di Rupo. Pendant plus de six semaines, Bart de Wever a laissé ce dernier s’efforcer de mettre sur pied un accord de gouvernement qui prenne en compte les exigences des partis flamands d’une réforme radicale de l’Etat belge, qui verrait le transfert vers les régions et communautés de compétences jusque-là exercées par l’Etat fédéral. Elio Di Rupo a accepté, au cours de ces tractations une bonne partie des exigences flamandes, ce qui lui a valu des accusations de « trahison » d’Olivier Maingain, chef du Front démocratique des Francophones, très implanté dans la périphérie bruxelloise. Mais cela n’a pas suffi. Il a été contraint de jeter l’éponge, Bart de Wever et ses alliés se montrant intraitables sur la scission de l’arrondissement électoral bilingue Bruxelles-Hal-Vilvorde[1. L’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde (BHV) est le seul en Belgique ou l’on peut voter indifféremment pour des partis flamands ou francophones, en raison d’une importante population francophone dans les communes flamandes de la périphérie de Bruxelles] et le refinancement de Bruxelles, capitale de la Belgique et de l’Europe, qui n’est pas en mesure de faire face à ses obligations urbanistiques et sociales.

Le plan B : le divorce

Pour la première fois dans l’histoire de la Belgique, des personnalités politiques francophones de premier plan, comme Laurette Onkelinx, ministre fédérale des Affaires sociales, ou Rudy Demotte, ministre-président de la région wallonne ont évoqué ouvertement le « plan B ».
Celui-ci consiste à prendre acte de l’impasse des négociations institutionnelles et à discuter d’une séparation entre la Flandre d’un côté, la Wallonie et Bruxelles de l’autre. Bien entendu, ces déclarations ont un air de « retenez-moi ou je fais un malheur » destiné à peser, sinon sur l’intraitable de Wever, du moins sur d’autres partis flamands moins radicaux que lui dans la fuite en avant séparatiste.

Seulement, de tels discours échappant à ceux qui les tiennent, accréditent, dans la population, l’idée que les carottes sont cuites et que la Belgique entre vraiment en agonie. Un changement de paradigme s’instaure alors, comme lorsque les manifestants de Leipzig contre le régime communiste de RDA, en novembre 1989, transformèrent leur slogan « Wir sind das Volk ! » (Nous sommes le peuple) en « Wir sind ein Volk ! »(Nous sommes un peuple). Rien ne pouvait plus alors faire obstacle au désir puissant du peuple allemand de se réunifier. Parler de la possibilité d’une scission de la Belgique en ces termes, c’est l’accélérer, même si ce n’est pas le but recherché.

L’un des principaux obstacles à cette scission, le destin de Bruxelles, dont les Flamands refusaient jusque-là qu’elle puisse être séparée de la Flandre est en train de perdre de sa pertinence. Bart de Wever, contrairement aux politiciens flamands ancienne manière a intégré que la reflamandisation de Bruxelles est un échec total : les néerlandophones viennent y travailler, mais rentrent chaque soir dans leur ville ou village de Flandres. Par ailleurs, cette ville est en train de prendre le chemin de Washington, partagée entre des ghettos d’hyper-riches (fonctionnaires européens, cadres des nombreuses entreprises de services basées à Bruxelles, « réfugiés fiscaux » français) et des ghettos d’immigrés où sévissent le chômage et l’insécurité. Pour Bart de Wever, l’indépendance de la Flandre sans Bruxelles vaut mieux que pas d’indépendance du tout. L’aspiration populaire va dans le même sens : le ras-le-bol des nouveaux riches du nord, excédés de financer les « chômeurs et gréviculteurs » du sud, emporte dans un tourbillon nationaliste les derniers Flamands « belgicains » qui sont réfugiés dans les institutions culturelles.

Petite Belgique ou grande France ?

Pour les sommités réunies par Pierre Lellouche, l’hypothèse d’une « petite Belgique » maintenue après le départ de la Flandre devrait alors s’imposer. C’est en tout cas la vision développée dans la classe politique francophone et dans les élites universitaires et médiatiques. Cette entité serait, paraît-il économiquement et politiquement viable. Voire… Car qui prendrait alors le relais des transferts d’argent de la Flandre vers la Wallonie au nom de la « solidarité interpersonnelle » entre tous les Belges ?

Le moment n’est pas encore venu où les Wallons sûrement et les Bruxellois peut-être se diront que la meilleure solution, au bout du compte, serait de compléter l’union culturelle et économique franco-belge[2. L’unité culturelle n’est plus a démontrer : les écrivains belges sont tellement des écrivains français qu’on en oublie qu’ils sont belges. Dans le domaine économique, le « grand patron » de l’économie wallonne et bruxelloise s’appelle aujourd’hui Gérard Mestrallet (Suez-GDF) et c’est la BNP qui a sauvé Fortis ( ex Banque Bruxelles Lambert) de la faillite en 2007…] par son volet politique. Mais il approche. Quand elle a démarré, l’Histoire a tendance à s’accélérer, et c’est dans ces circonstances que se révèlent les grands hommes d’Etat.
En 1988, Helmut Kohl était au fond du trou. On complotait dur au sein de son parti, la CDU, pour le déboulonner de la chancellerie afin d’éviter une défaite électorale annoncée. Puis survint la chute du Mur de Berlin. On connaît la suite. Certains, au sommet de notre République, seraient bien inspirés de se souvenir de cet épisode, qui n’est pas sans évoquer une situation plus proche de nous et, pourquoi pas, de s’en inspirer.

Lettre ouverte à Renaud Camus

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Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010
Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010.
Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010
Renaud Camus, Autoportrait sur fond bleu, avril 2010.

Depuis un certain temps, je me demandais si je pourrais contribuer un jour à étayer ou à invalider une hypothèse. L’entretien que vous avez accordé à Causeur cet été, Monsieur, a accru l’urgence de ce questionnement. Serait-il possible, à travers mon « vécu », de renforcer ou de contester votre assertion que « ce sont des hommes, des femmes et des enfants qui peuvent être assimilés au sein d’un peuple, pas des peuples » ?

Deux éléments, dites-vous, peuvent encore créer des Français : l’héritage et le désir. Je ne suis pas française, précisons-le. J’habite en France. J’habite Paris. Je suis dotée d’un héritage qui est − indépendamment de ma volonté − multiculturel, multiconfessionnel, multiethnique. Je n’ai conservé aucune espèce d’affinité particulière avec un Kowalski absorbé par la version polonaise de « L’Île de la tentation », et encore moins avec son lointain cousin qui, crucifix en main, manifeste contre l’organisation de la Gay Pride de Varsovie. Nous partageons, les Kowalski et moi, une langue et un passeport. Est-ce assez pour évoquer une « appartenance commune » ? Ceci étant, je n’ai pas non plus d’affinité particulière avec un Dupont-Durand prêt à monter sur la barricade pour défendre les 35 heures ou son bloc de foie gras. Je ne désire pas appartenir à une nation de Dupont-Durand, ce qui par ailleurs ne m’empêche nullement de vouer à cette nation une certaine admiration et un franc attachement.

Voyez-vous, cher Renaud Camus, je crois que ce qui peut créer encore des Français, à part l’héritage et le désir, c’est le simple hasard de la vie. Ensuite, il ne me paraît pas extravagant d’envisager l’intégration d’un étranger à la culture française, voire à sa civilisation, sans nécessairement insister sur la « fabrication des Français ».

[access capability= »lire_inedits »]Pour moi, la France n’a pas été un choix mais un ensorcellement

J’éprouve un curieux plaisir à me convaincre que mon choix de vivre en France a été purement esthétique − un caprice plutôt qu’un désir. Or je me mens. Tout d’abord, cela n’a pas été un choix, plutôt un ensorcellement. La France a été le premier pays occidental que j’ai visité à l’âge de 13 ou 14 ans, au lendemain de la chute du Mur. Si, au lieu de m’expédier en vacances au bord de la Loire, mes parents avaient décidé de m’envoyer faire un séjour linguistique quelque part dans l’Oxfordshire, peut-être aurais-je « choisi » de m’installer en Angleterre. Peut-être. Encore que… Ensuite, j’ai toujours eu un fâcheux penchant snobinard. Il était donc hors de question que je me fonde, ou me « confonde », ou plus exactement que je me laisse fondre ou confondre avec la masse des Polacks vivotant dans d’obscurs quartiers de Berlin ou de New York. La diaspora polonaise de France jouissait encore, me disais-je à l’époque, du lustre de Mickiewicz et de sa Tribune des peuples. Inutile d’ajouter que c’était bien avant que le commissaire Bolkestein décide de faire de la pub au « plombier polonais », soutenu dans cette entreprise et de manière plutôt inespérée par un certain Philippe de Villiers.

Dans les banlieues blanches de Pologne, on passe les « pédés » à tabac

De mon « cas », cher Renaud Camus, que déduisez-vous ? Le parti de l’In-nocence reconnaît qu’entre la qualité de citoyen et le statut de non-citoyen, il existe et doit exister un état intermédiaire qui est celui de ressortissant de l’Union européenne. Faut-il en conclure que peu importent mes sentiments d’appartenance ou de non-appartenance, mes caprices, mon désir et mon héritage bâtard, tant que je ne brûle pas les voitures de mes voisins, que je ne mets pas les pieds sur les banquettes du métro et que je n’ai pas l’intention de me reproduire en dix exemplaires ?

J’ignore pourquoi, mais je n’ai jamais ressenti la moindre tentation de vous traiter de réac’ ou de raciste. Peut-être parce que je me méfie de ce que Morin appelle les « mots-panzers » qui intimident et terrorisent, me rappelant par ailleurs trop bien les images des premières grèves de l’ère postcommuniste en Pologne, quand les ouvriers menacés de licenciement brandissaient des pancartes où l’on pouvait lire : « Les capitalistes, ce sont les communistes ! » Ou peut-être parce que les jappements dénonciateurs des Inrocks ou autres Caroline Fourest m’agacent profondément. Ou peut-être encore, et c’est l’explication la plus plausible, parce qu’il me semble avoir compris que ce n’est nullement la couleur de la peau qui vous dérange ou qui vous fait peur, mais la quantité d’êtres humains. Or, comme vous le notez dans un communiqué du parti de l’In-nocence, la quantité influence la qualité : la « qualité de la vie », la « qualité des rapports entre les êtres », la « qualité humaine de ces êtres eux-mêmes ».

Espérant ne pas avoir dénaturé vos idées et vos convictions, je tiens à vous signaler que les banlieues polonaises − blanches, catholiques et unilingues − qui ne subissent en aucune manière les méfaits de ce que vous nommez la « contre-colonisation » sont sur la voie d’un niveau de « ré-ensauvagement », pour reprendre à nouveau votre vocabulaire, tout à fait comparable à celui que vous constatez dans les banlieues françaises multiethniques. Certes, on n’y excise pas les femmes. Mais on y passe à tabac les « pédés » ou ceux qui sont supposés l’être. On n’y brûle pas de voitures, mais on y démonte celles qui ont été volées aux Allemands.

J’ignore également pourquoi je ne vous trouve pas exagérément pessimiste. Pourtant, à l’exception près du très guerrier « réagir, résister, refuser » que vous proposez comme remède à la difficulté d’intégration des « Français d’origine étrangère », l’ensemble de votre discours aboutit au constat qu’« il n’y a plus grand-chose à faire ». Voilà donc que le peuple français se laisse « mener béatement dans les poubelles de l’Histoire », qu’il se résigne à disparaître et, pis encore, à se persuader « qu’il n’a jamais existé, qu’il a rêvé son histoire et son existence ». Voilà que le territoire de la France devient le polygone d’une opération de « Grand Remplacement » d’une population par une ou plusieurs autres.

Ce « Grand Remplacement » en cours, que vous observez en France et en Europe, se serait effectué sous la pression idéologique égalitariste et dogmatiquement antiraciste. Ainsi, et en deux formules supplémentaires, déculturation et décivilisation, vous parviendriez à radiographier la tumeur qui ronge subrepticement l’une des nations ou des civilisations les plus illustres de l’histoire de l’humanité. Sans vouloir faire de vous un adepte de Spengler, je ne peux m’empêcher de citer ici l’auteur du Déclin de l’Occident  : « Ne nous berçons pas d’illusion, nous connaissons notre sort, et nous aurons sur le monde antique cette supériorité qu’au lieu de mourir sans le savoir, nous mourrons en pleine conscience et nous suivrons tous les stades de notre dissolution avec le coup d’œil sûr du médecin expérimenté. »

« C’est où, le terrorisme ? »

J’ignore la raison pour laquelle je ne vous traite pas d’hystérique. Autant que je sache, nous ne sommes ni à la veille ni au lendemain d’un cataclysme comparable à celui des années 1914-1918. La seule guerre à laquelle participent des Occidentaux, si je ne me trompe pas, est celle-là même d’où nous sont parvenues, par le biais de nos chaînes de télévision, les images d’une petite boulotte rigolarde prénommée Lynndie tenant en laisse un barbare à poil et à quatre pattes. Ah non, il y a encore cette autre guerre, moins photogénique ou plus difficile à photographier, que nous livrons, nous les Occidentaux, aux monstres barbus cachés quelque part entre les grottes de Tora Bora et lesdites « régions tribales » du Pakistan. Il a été convenu de l’appeler la « guerre au terrorisme », préférant laisser rhétorique la question posée par un philosophe français fort provocateur : « C’est où, le terrorisme ? »

J’ignore pourquoi, Monsieur, je n’oserai jamais vous demander de relativiser les choses. Peut-être parce que je crains votre disparition. Je crains l’extinction de votre race. La race des êtres infiniment raffinés et raisonnablement excentriques, combattant, à leur manière et avec leurs moyens, pour le maintien de l’étrangeté dans le monde et contre l’abêtissement universel, pour ce qu’on dénomme à présent la « grande culture » et ce qui, naguère, s’appelait encore la « culture générale ». J’exagère peut-être. Peut-être pas. Enfin, les filles et les garçons ayant reçu une solide kinderstube à la maison et des leçons d’in-nocence dans des « écoles-sanctuaires » continueront à vous rendre hommage, respectant scrupuleusement les règles dans les échanges entre le maître et les disciples. Sans doute ne s’agira-t-il pas d’un groupe très nombreux, sauf succès électoral du parti de l’In-nocence, lequel demeure à ce jour l’unique espoir de la création de telles « écoles-sanctuaires », ainsi que de la transmission par leur biais des principes de citoyenneté, de savoir-vivre et d’humanisme. Les enfants issus de la « contre-colonisation », directement exposés aux effets dévastateurs du processus de prolétarisation du corps enseignant, les enfants facilement repérables tant par la trivialité de leur langage que par le relâchement de leur costume, seront mille fois plus nombreux à taguer les noms de leurs idoles sur les murs des monuments historiques. Mais bon, ce n’est pas la quantité qui compte.

Quant à moi, à défaut de savoir si je peux contribuer à valider une hypothèse, je persévérerai dans la jouissance bébête d’une vieille fille en fleurs, à considérer ce merveilleux hasard de la vie qui fait que je suis là où je suis, en train de lire et de savourer, cher Renaud Camus, votre manuscrit dont je prépare la prochaine parution.[/access]

Le marché des vanités

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Poussiéreuse, louis-philipparde, en somme balzacienne : les derniers développements de l’affaire dite « Woerth-Bettencourt » révèlent une navrante image de notre société. Après avoir indiqué n’être pour rien dans la nomination de Patrice de Maistre à l’ordre de la Légion d’honneur, le ministre, confronté à la lettre qu’il avait envoyée à Nicolas Sarkozy, a bien dû reconnaître qu’il était intervenu. Avec des justifications atterrantes : « J’ai fait comme de multiples députés », « C’est d’une banalité totale ».

Le pire, c’est qu’Eric Woerth dit vrai. Le marché des vanités connaît une activité ébouriffante transcendant les clivages politiques, car il est de notoriété publique que le besoin de reconnaissance n’est ni de droite, ni de gauche mais en quelque sorte consubstantiel à la nature humaine. Sans tomber dans les errements du beau-fils de Jules Grévy qui avait, en son temps, défrayé la chronique judiciaire pour avoir organisé un trafic de décorations (à toi le ruban, à moi les biftons), le système actuel permet tous les dérapages.

Au départ, il y a une vaste hypocrisie originelle qui pervertit l’ensemble du système.
On ne demande pas sa décoration, mais on la fait demander. Il faut ménager l’amour-propre de l’impétrant en lui évitant de quémander piteusement une médaille, ce qui le contraindrait à un humiliant plaidoyer pro domo, sur le thème « loréalien » de « parce que je le vaux bien ». Justement, heureuse providence, il se trouve un député, un ministre, un secrétaire d’Etat qui, toutes affaires publiques cessantes, a pris conscience de l’injustice flagrante qu’il y a à laisser Messieurs Tartemolle ou Dugenou, professionnels reconnus, sans aucune distinction de leur pays pourtant reconnaissant de les compter parmi ses citoyens, ou disons ses électeurs.
Cette fiction selon laquelle la distinction est octroyée par l’intervention d’une main auguste et acceptée sous l’emprise d’amicales pressions a produit un dispositif de renvoi d’ascenseur qui justifie toutes les suspicions.

Usines à hochets : des fabriques de clientélisme

Rappelons en sus que sont fixés des quotas annuels d’attribution, prouvant le Génie français qui, y compris dans le domaine du mérite, sait mettre en place une planification digne de ce nom.

Une fois choisi le demandeur officiel, il faut trouver le contingent ministériel dans lequel prélever une médaille. Pour un magistrat ou un avocat, aucun problème ce sera le ministère de la Justice. Mais se posent parfois des questions byzantines de préséance et de choix: la décoration de Patrice de Maistre pourrait relever du ministère des Finances, on comprend aisément pourquoi, de celui de l’Intérieur, pour service rendu à Nicolas Sarkozy, à l’époque 1er flic de France, voire de la Culture – si l’on considère l’intégration de l’île d’Arros au patrimoine national via François-Marie Banier.

Ces piteuses combines prospèrent et tourneboulent ainsi depuis des lustres. Et c’est précisément la banalité de tout ce processus, son caractère normal et admis par tous, qui sont un scandaleux.
Les usines à hochets que sont l’Ordre national du Mérite, l’Ordre de la Légion d’honneur, toutes les palmes académiques et mérites divers et variés sont des fabrique de clientélisme. Comment s’étonner que, sur un terreau aussi fertile, se déploient à l’occasion des conflits d’intérêts ?

Mettre hors-la-loi la vanité, la prétention, la frime, le désir d’en être, l’illusion de compter et interdire toute manifestation extérieure de sa propre importance au revers d’une veste est irréaliste. Il faudra se résoudre à garder nos décorations et médailles. Peut-être pourrait-on au moins en limiter les effets en distinguant exclusivement les actions hors-normes, relevant de l’exploit (intellectuel par exemple) et de l’héroïsme militaire. Pour le reste, accordons une super médaille du travail à ceux qui ont conduit leur vie professionnelle normalement pendant de nombreuses années. Le risque est qu’il y ait beaucoup de personnes éligibles, ce qui va contrarier tous ceux qui goûtent le plaisir raffiné d’appartenir à un club fermé. Je dois pour ma part confesser une forme de snobisme qui m’interdit de me mêler à la masse des récipiendaires passés et à venir . Cette motivation n’est certes pas plus glorieuse que la soif de reconnaissance, mais j’ai la faiblesse de penser qu’elle est moins dangereuse.

Rostov sur le gnon

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Parmi les nombreux cauchemars engendrés par la fin du communisme en URSS (dépeçage maffieux de l’industrie, pillage des ressources naturelles par des oligarques, accidents écologiques et attaques islamistes des républiques périphériques, cheval de Troie géorgien des USA, baisse de l’espérance de vie, disparition de l’état-providence, corruption de la police) le pauvre citoyen russe avait cru avoir bu le calice jusqu’à la lie. Eh bien le calice, justement, il ne peut même plus le boire tranquillement.

Voilà que des gangs de militants abstèmes ont tabassé des bandes de jeunes qui buvaient en public à Rostov sur le Don aux cris de « Les vrais russes ne se bourrent pas la gueule! », ce qui est, par ailleurs, complètement contraire à la vérité historique. Le porte-parole de la police de Rostov sur le Don confirme que ces violents vertueux (pléonasme ?) ont multiplié ce genre d’attaques depuis début septembre. Smirnoff, réveille-toi, ils sont devenus fous !

Retraites : mensonges et manipulations

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photographe: William Hamon
Photo : William Hamon

La journée d’action contre la réforme des retraites a, semble-t-il, été un franc succès, ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où la réforme portée par le ministre Woerth fait presque l’unanimité contre elle. On lui reproche son inéquité, son injustice, le recul des droits sociaux qu’elle implique ou l’insuffisante mise à contribution des revenus du capital. Pourtant, il est deux arguments qui me semblent insuffisamment développés dans le débat public.

L’esprit de cette réforme s’appuie sur ce que le gouvernement appelle les « mesures d’âge », censées réduire le besoin de financement sans avoir à augmenter les cotisations, ni réduire le montant des pensions. Or, ce point est éminemment discutable et les opposants font à mon avis l’erreur d’accepter ce postulat, ce qui ne peut que conforter la position du gouvernement.

L’arrivée à la retraite de la classe d’âge du baby-boom conjuguée à l’allongement de la durée de la vie, va incontestablement accroître le besoin de financement des systèmes de retraite. Le Conseil d’Orientation des Retraites (COR) évalue que le nombre de retraités augmentera de 37 % d’ici à 2030, ce qui ne représenterait pourtant que moins de 2 points de PIB à l’horizon 2020. Le problème se pose d’ailleurs en des termes tout à fait similaires pour toutes les dépenses sociales liées au vieillissement, assurance maladie et dépendance. Fondamentalement, il s’agit de savoir comment équilibrer les comptes sociaux, qui sont d’ores et déjà dans une situation de déséquilibre structurel avec un déficit de 10 milliards en 2008 et 20 milliards en 2009.

On considère généralement qu’il est possible de rééquilibrer les comptes, soit en réduisant le montant des prestations, soit en augmentant le montant des cotisations, ce qui est la logique même. En ce qui concerne plus particulièrement les retraites, on ajoute, une troisième solution qui tient lieu de remède miracle : l’allongement de la durée de cotisation.

Cette approche est affectée du même vice méthodologique que le « travailler plus pour gagner plus » du candidat Sarkozy qui prétendait augmenter le pouvoir d’achat par un allongement la durée de travail hebdomadaire avec son dispositif d’exonération des heures supplémentaires. Cette logique peut fonctionner pour un individu mais n’est à l’évidence pas transposable au niveau macro.

Le maintien des seniors plus longtemps au travail ne pourra pas se faire sans effet d’éviction. Soit ils parviendront à s’y maintenir et cela se fera au détriment des classes d’âges plus jeunes, ce qui sera le cas notamment dans la fonction publique qui devrait ainsi se transformer progressivement en véritable gérontocratie. Soit ils ne pourront pas et ils passeront simplement à la charge de l’assurance chômage.

On ne peut pas augmenter la quantité de travail globale d’une population en décrétant l’allongement de la durée individuelle. C’est un peu comme si on voulait rééquilibrer les comptes de l’assurance maladie en décrétant un allongement de la durée de vie en bonne santé !

Travailler plus ?

Cette réforme relève d’une pure logique proclamatoire. Le gouvernement décide d’augmenter statistiquement le volume de la population active, tout en lui assignant un objectif de retour au plein emploi. Comment ? Mystère ! Probablement par la magie de la parole sarkozienne… La technique n’est d’ailleurs pas nouvelle. Le gouvernement a fait la même chose en matière industrielle, où notre génial président a assigné à l’industrie comme à la glorieuse époque du gosplan, un objectif d’augmentation de 25 % de la production d’ici à 2015, annonce qui n’a été suivie que par la mise en place d’un observatoire statistique destiné à mesurer la part du made in France.

Les mesures d’âges ne pourront avoir d’effets positifs sur les finances publiques que dans deux cas :
– lorsque les allocations chômage dont pourront bénéficier les seniors qui devront attendre 62 ans et l’ouverture de leurs droit à la retraite seront inférieures à la pension retraite qu’ils auraient touché avant la réforme ;
– lorsque ceux qui ne pourront pas se maintenir dans l’emploi jusqu’à 67 ans afin obtenir la totalité de leurs droits, se verront affecter une décote qui réduira leur pension par rapport à ce qu’elle aurait été avant la réforme.

Dans les deux cas, les seules économies possibles se traduisent par une réduction des prestations. Qu’on arrête donc de considérer que le « travailler plus » est une solution alternative à l’augmentation des ressources ou la réduction des prestations !

Si la seule solution pour financer les retraites est de réduire le volume des pensions, qu’on le dise, qu’on l’assume et qu’on le fasse proprement, de manière égalitaire et sans épargner la génération dorée du baby-boom, ni même les retraités actuels qui – rappelons le – jouissent d’un niveau de vie en moyenne supérieur à celui des actifs. Car, c’est peut-être ce qu’il y a de plus choquant dans cette réforme, les mesures d’âge ne s’appliqueront pleinement qu’aux générations nées après 1956 !

Le report de l’ouverture des droits à la retraite – comme d’ailleurs la logique des heures sups dont elle partage l’esprit – ne peut fonctionner que dans une économie qui connaît des tensions sur le marché du travail. Or, avec un taux de chômage officiel de 9,3 %, on ne peut pas vraiment dire que ce soit le cas de la France ! Cette mesure aura, tout comme la précédente, essentiellement pour effet de maintenir le taux de chômage à un niveau élevé. On va donc boucher un trou en en creusant un autre.

Ces mesures d’âges ne rapportent d’ailleurs pas grand chose au regard de leur coût social pour ceux qui en seront les victimes. Selon les projections officielles, elles ne devraient représenter qu’environs le tiers des économies estimées de la réforme en 2015 et moins de la moitié en 2018 (44%), le reste provenant de ressources nouvelles. Et encore, ces projections ne prennent pas en compte le report de charge inévitable sur l’assurance chômage. Ces mesures d’âges qui sont présentées comme étant le cœur de cette réforme et la garantie d’un retour à l’équilibre des comptes apparaissent donc comme une véritable mystification !

Un mensonge en cache toujours un autre

Ce mensonge en cache en autre. Le gouvernement nous assure qu’il s’agit de sauver l’équilibre du système de retraite et d’en garantir l’équilibre sur le long terme. Or cela est tout simplement faux.

L’objectif n’est que de rééquilibrer les comptes en 2018. Jusque là, le système sera en déficit et après cette date il le sera de nouveau ! Entre temps, on devrait mobiliser le fonds de réserve des retraites, alors que son capital (une trentaine de milliards) ne correspond qu’à deux années de déficit prévisionnel selon l’échéancier de retour à l’équilibre prévu par la réforme. On notera incidemment que le siphonage ainsi organisé du FRR est totalement contraire à l’orientation présidentielle qui prévalait encore il y a un an et qui voulait doter la France d’un « fond souverain à la française », ce qui avait entraîné la création du Fonds Stratégique d’Investissement. Mais, il est vrai que, Sarkozy n’est plus à une contradiction près…

En outre, cet échéancier est basé sur la base d’hypothèses macroéconomiques qui semblent exagérément optimistes : 6,7 % de taux de chômage, +2,2 % croissance du PIB et +1,8 % de gains de productivité annuels pour la période 2014-2020 selon le scénario B du COR. Si ce miracle économique ne se produit pas, le système de retraite demeurera en déficit structurel et l’on reparlera d’une nouvelle réforme dans quelques années, que ce soit pour sauver les retraites ou la sécurité sociale dans son ensemble.

A quantité de travail constant (rien dans la réforme n’est censé avoir pour effet de l’augmenter) les dépenses liées au vieillissement appellent à l’évidence la mobilisation de ressources nouvelles, ou si l’on préfère, à réaliser des économies au sein de nos 56 % de PIB de dépenses publiques.

L’idéal serait encore d’éviter de poser la question en termes d’arbitrage entre actifs et inactifs pour tenter d’augmenter l’assiette qui sert de financement à la protection sociale, soit en développant l’emploi, soit en augmentant les salaires, soit par un meilleur partage de la richesse entre capital et travail, ce qui revient plus ou moins au même.

Je pense donc je twitte

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Roms

Roms

« La SNCF “dans le vert” en 2010. » On l’aurait préférée sur les rails.

« Mgr Gaillot soutient les Roms de Choisy. » Pourquoi ? Les autres puent de la gueule ?

« Retraites : Besancenot très motivé. » Fainéant, il n’a pas 40 ans !

« Un voilier s’échoue près d’Arcachon. » Moins inquiétant que si ça avait été au large de Clermont-Ferrand.

« Ségolène Royal doit-elle renoncer à ses ambitions présidentielles ? » Non, mais les limiter à Poitou-Charentes serait un bon début.

« Les Frères musulmans copient Facebook. » Apéro géant !

« Le pont de Kehl fermé 6 semaines. » Vous voyez bien que le gouvernement prend des mesures pour la sécurité !

« 2 avions passent, 4 800 poules meurent. » Ils n’auraient pas dû organiser le concours miss France à Roissy.

« Décès de Michel Montignac. » Les vers vont enfin pouvoir suivre son régime.

Scandale : aucune chaire d’urbanisme tsigane en France ! Les universités françaises seraient-elles racistes ?

« Besson : “Les Roumains ne nous ont fait aucun reproche”. » Ils pouvaient pas, ils étaient en train de nous faire les poches.

[access capability= »lire_inedits »]« De Maistre de nouveau en garde à vue. » Ça lui laissera le temps d’écrire la suite de Voyage autour de ma chambre !

« Bond des ventes de PC en France au deuxième trimestre. » La tête qu’elle doit tirer, Marie-George Buffet !

« Donne du Rome à ton Rom. » Tiens, Benoît XVI se prend pour Moustaki !

« Italie : le gouvernement “va de l’avant”. » Oui, mais vers où ?

« Angers : un retraité tabassé à mort. » Ah ! la douleur angevine.

« Béziers : une femme torturée 2 jours. » Qui aurait envie de Béziers après ça ?

« Pau : trafic de cocaïne par voie postale. » Quoi ? J’avais pas écrit trois lignes !

« L’OLP accepte des négociations de paix. » Avec la Jordanie ?

« Tête à tête Sarkozy/Fillon à Brégançon. » L’AFP s’attendait à quoi ? Un tête à queue ?

« La pauvreté pousse les Roms à partir. » Aidez-les ! Foutez des billets de 500 euros dans le parcmètre !

« 2 forestiers se suicident au travail. » Ils débitaient des poteaux téléphoniques pour France Télécom.

« USA : l’obésité variable selon l’origine ethnique. » Bref, quand elles sont afro-américaines, elles sont plus grosses.

« Requin à Cagnes-sur-Mer : baignade interdite. » Si les gros poissons n’ont plus le droit de nager !

« Gens du voyage : Juppé cherche un arrangement. » La Ville de Bordeaux recrute 400 rempailleurs.[/access]

Roumanie, le cauchemar de l’Europe

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Les Roms sont-ils les bienvenus en Roumanie ?

C’est un pays dont on ne parle jamais, le trou noir de l’Europe. Il en est pourtant le septième par la taille et la population, mais personne ne parle jamais de ses habitants non plus. Seuls un vampire empaleur, un petit cordonnier qui a très mal fini et une gymnaste surdouée ont réussi éphémèrement à percer le glacis et à rappeler au monde qu’il existe là-bas, vers l’Est, tout au bout du continent, un pays qui s’appelle la Roumanie. Romania, comme Rome qui colonisa cette terre et y laissa sa langue et des vignes. Juste pour rire, combien de Français situent et nomment sa capitale ? Bucarest, Bucuresti, la cité de la joie.

Nicolas Sarkozy vient de remédier à cette situation hautement injuste. Après quelques batailles rangées particulièrement violentes et la mort d’un jeune homme à Saint-Aignan le 18 juillet, il a fait subitement des Roms sa priorité des priorités en matière de sécurité. Nous passerons sur les réserves que nous inspire cette « bouc-émissairisation » d’une cible presque trop belle être vraie, tombée juste à point, toute rôtie pour faire coup double : ratisser chez Le Pen, où l’on est toujours friand des rapprochements douteux entre criminalité et étrangers, et détourner les attentions de la grande saga estivale muti-rebondissante, La Vieille dame indigne, son photographe et son ministre. La polémique a déjà été amplement traitée ici et ailleurs.

Expulsions, pièges à cons ?

Certains de ces Roms fauteurs de trouble public, et de fait accusés d’être responsables d’une bonne partie des maux sociaux de la France, étant en situation irrégulière sur notre territoire, il fut décidé, dans un sursaut de rigueur prétorienne implacable, de les expulser manu militari vers leur pays d’origine. Ce qui, soit dit en passant et quelles que soient les arrière-pensées de l’expéditeur, est parfaitement légal. Aussitôt dit, aussitôt fait, les charters succèdent depuis aux charters. Destination la Roumanie donc, puisque les Roms sont roumains. Le pays revient pour la première fois sur le devant de la scène internationale depuis sa révolution bidonnée, ses charniers recomposés et l’exécution rondement menée du Conducator et de sa douce.

Les Roms ayant quitté la terre de leurs ancêtres où ils sont traités en paria depuis des siècles (les enfants pas sages y sont toujours menacés d’être donnés à manger aux affreux tigani) pour échapper à la misère et au statut peu envié de sous-citoyens, on pouvait imaginer de la part de ladite Roumanie un profil bas. Très bas même. D’autant plus que les vingt milliards d’euros en aides diverses et variées alloués pour la période 2007-2013 par le budget européen ne se sont pas trop vus sur le terrain. Les bidonvilles ressemblent toujours à des bidonvilles. Mais c’était mal connaître le gouvernement en place à Bucarest. Les « déportations » firent la « une » des journaux, tandis que le ministre des affaires étrangères soufflait sur les braises et s’inquiétait hypocritement de nos provocations et dérapages populistes. Merci pour nous.

Il serait temps de conseiller à domnul Basconschi de quitter son palais et d’aller faire un tour dans son pays, celui que les Roms et les Roumains, pour une fois alliés dans un même grand mouvement de bascule, ont fui par centaines de milliers. Il constatera à quel point ses remontrances sont déplacées et même outrancières.

La Roumanie, l’autre pays du pot-de-vin

Second pays le plus corrompu d’Europe derrière la Bulgarie, selon le classement de Tranparency International, ONG basée à Berlin, la Roumanie est le paradis du pot-de-vin, le royaume du racket, l’eldorado du graissage de patte. Pas un secteur de la vie économique n’y échappe. 1 100 médecins, 170 officiers de police, 9 généraux et un premier ministre ont fait l’objet de plaintes. Sans grands résultats, car les dossiers montés par les procureurs s’autodétruisent en face de la Cour. Pour acheter un enfant, récupérer une propriété nationalisée après 1948, postuler pour un marché public, éviter que le brancardier ne vous balance par terre, il faut payer. Petites coupures usagées très demandées. En dollars, plutôt. Le tout assorti d’une bureaucratie kafkaïenne et d’une monumentale culture de la file d’attente unique en Europe.

La faute au communisme, vous assurent les Roumains, qui n’en sont pas à une contradiction près. Sauf qu’aucun pays oriental de l’Union européenne n’a conservé à ce point cette tradition soviétique du billet glissé entre deux feuilles. Hormis son vieil ennemi balkanique bulgare (les deux pays ont réussi à se battre à peine sortis de la Première Guerre mondiale), bien sûr. Il a bon dos le communisme, vingt ans après. La faute aux Roumains. Au médecin qui arrondit en douce ses 510 dollars mensuels, mais aussi au patient qui lui proposera un arrangement avant même la première consultation. Si, par extraordinaire, le médecin refuse, le malade en conclura qu’il est incurable et ira en voir un autre. 360 millions de dollars sont ainsi consacrés chaque année aux pots-de-vin médicaux. Les tarifs sont d’ailleurs officiels, consultables en ligne sur les blogs et les sites Internet… Quand bien même une voie légale est possible, les Roumains choisiront la corruption, par habitude, par sécurité, par atavisme.

Rien d’étonnant à ce que la même démarche se produise au sommet de l’Etat. Le pays tire la langue, exsangue, les investisseurs étrangers fuient ce cauchemar, le FMI dicte les prix, les salaires et le fait danser au bout d’une corde comme un ours des Carpates, tandis que DSK bat la mesure, sous les rires gras d’une clique monstrueuse de parvenus analphabètes couverts d’or et de bimbos refaites pendues à leurs bras. Les jeunes rêvent d’Amérique, les filles se cherchent de vieux messieurs très riches, les suicides se multiplient… Et les Roms repartent vers l’Ouest.

Alors, les Roumains pleurent et se prennent à regretter les temps d’avant. Ils oublient les ventres vides, l’eau et l’électricité rationnées, la liberté retrouvée, pour se souvenir qu’ils étaient dignes et unis, sans criminalité, sans banque et sans dette.

Le président de la République a promis une « action de coopération intense » avec les autorités roumaines pour lutter contre les trafics. Avec la police et la justice roumaines en particulier. Interdiction de rire. Nous reverrons les Roms, c’est quasi certain. Tant que Bruxelles ne pilotera pas directement les fonds structurels donnés à la Roumanie, leur situation ne s’améliorera pas. Et Teodor Basconschi pourra toujours s’alarmer de nos « réactions xénophobes » sans soigner le mal de son pays qui ne sait tout simplement plus qui il est, ni où il va.

Retraites : la solution corse

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S’il est des métiers pénibles – et à risques –, c’est bien celui de truand. Le grand nombre d’assassinats qui a endeuillé la Corse ces derniers mois (6 morts depuis le début de l’année rien que dans l’arrondissement de Sartène) le démontre une fois de plus, s’il en était besoin.

Cette série noire en rappelle une autre : une avalanche de règlements de compte truandesques avait frappé l’île au milieu, si j’ose dire, des années 1970 : une trentaine de disparitions tragiques en quelques mois, dont les mobiles étaient si mystérieux que Le Point avait surnommé la région « Le triangle des Bermudes » (aucun rapport avec la tenue estivale des pinzutti), quand d’autres observateurs avançaient la thèse d’une querelle entre les anciens et les modernes.

Procurer du travail aux jeunes et résoudre le problème des pensions est un souci qui rejoint une longue tradition corse, pour ne citer que l’exemple de Napoléon. Lors de son court mais mémorable passage au pouvoir, l’Empereur n’a pas ménagé ses efforts pour mettre les jeunes au travail et faire fléchir la courbe démographique, avant de mourir, lui aussi, bien avant l’âge légal de la retraite. Ultime délicatesse : aux frais de l’Angleterre !

Le plan caché de Nicolas Sarkozy

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Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre français.
Jean-Pierre Raffarin : seul responsable de la réforme des retraites.

Il maintiendra. L’Élysée l’a fait répéter sur tous les tons : Nicolas Sarkozy veut bien discuter le bout de gras avec les syndicats et amender légèrement la réforme des retraites, mais il ne transigera pas sur l’âge du départ. Ce sera 62 ans ! Ni plus, ni moins. Enfin, ni moins, ni moins.

Comment expliquer cette inflexibilité présidentielle ? 62 ans n’est pas tout à fait un chiffre rond. Les entreprises françaises continueront à transformer leurs salariés en préretraités dès qu’ils auront atteint l’âge de 58 ans. Quant aux économies générées par une telle mesure, elles ne seront, dit-on, même pas aptes à rattraper l’actuel déficit annuel de 35 milliards d’euros.

Les Français ont toujours été nuls en retraite. Interrogez Napoléon, il ne vous dira pas le contraire. C’est nous, les Allemands, qui avons inventé le premier système de retraite obligatoire au monde. C’était en 1883 et le chancelier Bismarck, qui ne s’occupait donc pas que de harengs, fixa l’âge légal de la retraite à 70 ans. Il avait lui-même 68 ans à l’époque et s’était donné encore deux ans avant de pouvoir aller s’occuper de son garage en Poméranie – on l’ignore trop souvent : c’était un fou du volant, un « Schumi » avant l’heure, comme en atteste l’expression idiomatique auto von Bismark. Notre Otto national quittera le pouvoir en 1890, juste un peu avant de souffler la soixante-quinzième bougie de sa Schwarzwaldtorte.

La retraite à 70 ans, sinon rien !

Face à la crise du système français, l’idéal serait d’en revenir le plus rapidement possible aux fondamentaux : fixer l’âge du départ à la retraite à 70 ans. C’est le bon âge : les enfants ne sont peut-être pas encore tous mariés, mais ils ont fini leurs études, trouvé un petit boulot et, avec un peu de chance, ont pu louer un studio les éloignant définitivement du cocon parental. On peut enfin penser à soi et se consacrer aux activités qui font tout le charme de cet âge-là : se souvenir de ses jeunes années tant que les ravages de l’arthrite permettent encore de faire un bras d’honneur à Alzheimer, se rassurer sur sa propre forme en enterrant ceux de son âge qui tombent à un rythme de plus en plus rapproché, voter à droite, surveiller son diabète, mettre en règle ses papiers chez le notaire, aller en couple au Salon de l’Enterrement[1. C’est la version ultime du Salon du Mariage. Les organisateurs ont hésité à l’appeler « Salon de la Bière ». Pourtant, Dieu sait que, pour les enterrements, la bière est de mise.]. – « Le modèle avec iPhone est pas mal. C’est l’abonnement qui est un peu cher. » Bref, 70 ans, c’est la vraie vie qui commence.

À 62 ans, on n’est pas vieux ! On est tout juste encore un gamin. Pourquoi donc cet acharnement du président de la République à mettre en retraite les sexaduogénaires ? Réflexe anti-jeunes ? Il y a de ça. Mais les véritables raisons sont tout autres. Elles portent un nom : Jean-Pierre Raffarin. C’est lui l’unique coupable, le seul responsable. Nicolas Sarkozy avait essayé de se débarrasser de l’auteur de raffarinades le plus brillant de sa génération en lui proposant le poste d’ambassadeur de France en Chine. L’ancien Premier ministre, qui a de la « vista » à revendre mais pas trop le goût des supplices chinois, avait décliné l’offre.

Depuis, il se tient, embusqué, prêt à surgir quand une occasion se présente. Ou ne se présente pas. D’une main, il tambourine sur l’action du président français chaque fois qu’il le peut. De l’autre, il lui indique la voie à suivre. D’une autre main, il lui plante des poignards dans le dos. Et, avec ce qui lui reste de doigts, il adresse à Nicolas Sarkozy de petits signes d’amitié. Ne croyez pas que Jean-Pierre Raffarin soit le dernier avatar du dieu Shiva aux quatre bras. C’est juste que, dans son art oratoire, les métaphores comptent rarement moins de trois mains.

Or, il se trouve que depuis le 3 août 2010, Jean-Pierre Raffarin a atteint l’âge honorable de 62 printemps : le bon âge pour partir à la retraite. La route a été longue, maintenant c’est tout droit ! Nicolas Sarkozy n’en démordra pas. Les Français pourront bien être soixante millions à battre le pavé lors de la prochaine manifestation, le président de la République tiendra bon, car il ne voit qu’une chose : sitôt la loi votée, Jean-Pierre Raffarin sera mis à la retraite d’office.

C’est sans compter aussi que, le 5 novembre prochain, une autre personnalité française de premier plan fêtera son soixante-deuxième anniversaire : Bernard-Henri Lévy. Que fera donc le philosophe de sa retraite ? Jardiner, jouer à la belote avec Jean-Baptiste Botul, rester à la maison avec mémère : rien de tout cela ! Sitôt retraité, Bernard-Henri Lévy consacrera tout son temps libre à conseiller le Parti socialiste pour la prochaine élection présidentielle comme il avait conseillé Ségolène Royal pour la précédente. Et de cela, Nicolas Sarkozy ne se passerait franchement pour rien au monde.

La métaphysique du mou

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Le sans-papiers, prolétaire idéal

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Sans-papiers

Sans-papiers

Il existe des hommes qui sont à demi sans-patrie. Ils appartiennent, de jure, à un territoire national donné, mais vivent dans les soutes d’un autre État qui ne les reconnaît pas comme élément de son peuple, pas plus qu’il ne leur accorde la moindre existence officielle. « Clandestins » ou « sans-papiers », selon le point de vue que l’on adopte, mais toujours refoulés des structures sociales.

Et pourtant, cela lutte aussi dans ces recoins, depuis le mouvement de l’église Saint-Bernard, à Paris, où, une brève fin d’été 1996, les sans-papiers occupèrent le haut du pavé médiatique, épaulés par Emmanuelle Béart, Albert Jacquard et quelques autres, jusqu’à la récente mobilisation de travailleurs sans-papiers animée par la CGT. L’évolution de ces luttes témoigne, clairement, d’un étrange remodelage des clivages idéologiques, particulièrement à gauche de l’échiquier politique.

Pour dire les choses simplement, il fut une époque où le « travailleur immigré », l’un des cœurs vivants de l’ancienne révolte gauchiste des années 1970, était figuré sous les traits de l’exemplarité puisqu’il était doublement opprimé, d’une part en tant qu’ouvrier, par l’exploitation patronale, et d’autre part en tant qu’immigré, par le déploiement planétaire de l’impérialisme. Invoquer l’« humanisme » pour légitimer l’action, c’était entretenir une louche parenté avec une pensée au goût d’hostie. La philosophie politique était en quête d’un lieu où pourrait s’incarner le dernier espoir putatif d’une négation ouvrière de la société d’abondance. Concurrence partisane obsessionnelle avec le PCF obligeant, il fallait conquérir un prolétariat de substitution. Le travailleur déraciné pouvait parfaitement, se prenait-on à espérer, remplir cette fonction.

[access capability= »lire_inedits »]Hier l’exploitation, aujourd’hui l’exclusion

Les temps ont changé et, avec eux, l’idée que l’on se fait des vertus morales et politiques. À partir de 1975, et plus encore dans le cours des années 1980, on a assisté à une éclipse des lectures marxistes ou « critiques » du réel et les solutions collectivistes ont été rayées des tablettes.

En somme, pour parler comme Jean Baudrillard, on a « soldé » le XXe siècle faustien, prométhéen, fourmillant d’idéologies, de « grands récits », de maîtres à penser l’avenir, d’histoire en marche. Les acteurs collectifs ont été tranquillement liquidés, les « classes » abolies, les « masses », autrefois « véritables héros » (Mao Zedong), ont disparu de l’espace public. Les nations, obstacles désormais déclarés périmés, ont également fait les frais de cette cure intensive de détranscendantalisation du système.

L’idéologie ayant horreur du vide, un nouveau seigneur triomphe cependant sur ces ruines : l’individu démocratique, égalitaire. Avec cette conséquence que la croissance et l’épanouissement de la Personne se donnent désormais comme apothéoses de toute histoire « libérée ».

Pour bien comprendre de quoi il retourne, il ne faut pas oublier cette dernière touche au tableau : la disparition par implosion du dernier concurrent en matière d’universalisme, l’empire des casernes socialistes, a irrémédiablement installé le rêve conquérant d’un monde régi par les droits, qui engage par là-même à la « compassion » pour les divers « sans », quand il ne promet pas d’offrir le droit en exercice planétaire.

La « démocratie des droits de l’homme », selon l’expression de Marcel Gauchet, instaure ainsi une nouvelle dogmatique fondée sur la foi dans le droit qui protège les individualités. L’ennui, c’est que cette foi porte en elle la contestation de ce qui la garantit, l’État, en vertu de son statut de norme fondamentale dont l’irrespect justifierait toutes les insurrections. Dans ce cadre, les anciennes permanences ne peuvent qu’apparaître comme des entraves à l’idéologie triomphante, généreusement alimentée par l’ordre technologique de la libre connexion, du branchement volontaire, de la fluidité du réel. Résultat : l’heure est au social « souple » composé d’identités, de minorités et d’exclusion. On prend ainsi définitivement acte de la mise à mort du projet, décoré du titre d’« anachronique », de diriger le social « par le haut ».

Cela n’est assurément pas sans effet en matière d’immigration. La disparition de la figure du « travailleur immigré », contradiction vivante du procès de production, négation affirmative de la négativité pure du Capital officiellement décomposée, fait place nette pour la politique de promotion des « droits » et de la « citoyenneté », autrement dit pour l’« idéalisme pragmatique » (Jacques Ion) : il s’agit d’aménager l’existant, de le rendre vivable, humain, au nom des contradictions entre les principes et le réel. On ne récuse pas le donné, on s’y agite de l’intérieur. On ne se perd pas en promesses de société future, on ne veut pas supprimer le pouvoir ou s’en emparer, on demande des droits. Hier l’exploitation, aujourd’hui l’exclusion, la relégation, la reconnaissance de l’autre dans son identité particulière, en particulier s’il est porteur de stigmates, de témoignages du « mépris social ». Même la récente mobilisation des « travailleurs sans-papiers » s’inscrit dans cette quête apolitique de droits, traduction pratique d’un impératif humaniste de reconnaissance.

Cet écroulement idéologique traduit une conversion d’une partie de la société à la morale. La liquidation « postmoderne » des questions républicaine et sociale au profit de l’idéal de reconnaissance de l’Autre a pour conséquence le fait que, faute d’avoir prise sur l’économie désormais « dépolitisée » (Slavoj Zizek), on investit massivement dans la gestion culturelle du présent.

Par ailleurs, transplantée telle quelle sous la forme d’un « droit à la libre circulation des hommes », cette démocratie des droits de l’homme aboutit à une conception finalement libérale (et une partie non négligeable du patronat ne s’y trompe absolument pas), où la société, comme vue des hauteurs où circule Yann Arthus-Bertrand, se résume à l’addition de particules itinérantes.

Tout cela témoigne d’un hiatus symptomatique sur lequel bute une certaine culture de « gauche » depuis le milieu des années 1980. Ainsi, « l’union à gauche » ne trouve-t-elle pas d’autre carburant que les cris bariolés du « respect de l’Autre » et autre politique compassionnelle du care, sans parler des nébulosités creuses de la « démocratie participative », tandis que le ralliement au pancapitalisme de la « gauche de gouvernement » est l’horizon politique indépassable. Dans ces conditions, les mobilisations à haute teneur « intellectuelle », hautement estimées dans les classes cultivées, rendent encore plus assourdissant le silence fait sur la précarité des classes populaires. Leur abstention structurelle ne dit pas autre chose. Encore faudrait-il qu’on veuille les entendre.[/access]

La Belgique en soins palliatifs

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Dans le courant du mois de juillet, quelques personnes réputées bien connaître la politique belge ont tenu une réunion discrète, sinon secrète, dans le bureau de Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Des diplomates en retraite et en activité et des journalistes de renom étaient invités à formuler leurs analyses sur l’avenir du royaume à la suite des élections législatives de juin au pays du Manneken Piss qui ont abouti à la victoire écrasante des séparatistes flamands du NVA en Flandre, et celle du Parti socialiste dans la partie francophone du pays, en Wallonie et à Bruxelles.

L’indifférence affichée par les autorités françaises à ce qui se passe en Belgique n’est que de façade. On se prépare en coulisses à l’éclatement du pays, et l’on passe en revue les divers scénarios qui vont du maintien vaille que vaille d’une confédération entre les deux parties du pays à la montée en puissance, en Wallonie au moins d’un courant « rattachiste », ne voyant d’autre solution pour l’avenir de la province qu’une intégration à la République Française. Les « experts » réunis par Lellouche divergeaient sur le tempo, mais s’accordaient à penser que l’accession de la Flandre à l’indépendance était inéluctable. Les Francophones, dont tous les grands partis politiques se déclarent partisans du maintien d’une Belgique fédérale, allaient se trouver confrontés à une séparation dont ils n’étaient, jusque là, pas demandeurs.

Oublier Bruxelles ?

Deux hommes forts sont ressortis de ce scrutin. D’un côté, Bart de Wever, tribun populiste et chantre de « l’évaporation de la Belgique » qui ferait de l’Etat fédéral une coquille vide avant que la Flandre n’accède à l’indépendance. De l’autre, Elio Di Rupo, président du PS francophone, lequel, malgré de multiples affaires de corruption, conserve la confiance une majorité d’électeurs francophones. Parti hautement clientéliste – on ne peut obtenir un emploi public en Wallonie si l’on n’est pas pistonné par le PS -, il apparaît comme un bouclier social contre les dégâts provoqués par la crise économique et la désindustrialisation.
En bonne logique, c’est Bart de Wever, chef du premier parti de la communauté démographiquement majoritaire (6 millions de Flamands et 4,5 millions de Francophones) qui aurait du être chargé par le roi Albert II de la mission de formateur du nouveau gouvernement. Mais ce tacticien roué avait par avance décliné cette offre au cours de la campagne électorale, ne laissant au souverain d’autre choix que de faire appel à l’autre vainqueur du scrutin, Elio Di Rupo. Pendant plus de six semaines, Bart de Wever a laissé ce dernier s’efforcer de mettre sur pied un accord de gouvernement qui prenne en compte les exigences des partis flamands d’une réforme radicale de l’Etat belge, qui verrait le transfert vers les régions et communautés de compétences jusque-là exercées par l’Etat fédéral. Elio Di Rupo a accepté, au cours de ces tractations une bonne partie des exigences flamandes, ce qui lui a valu des accusations de « trahison » d’Olivier Maingain, chef du Front démocratique des Francophones, très implanté dans la périphérie bruxelloise. Mais cela n’a pas suffi. Il a été contraint de jeter l’éponge, Bart de Wever et ses alliés se montrant intraitables sur la scission de l’arrondissement électoral bilingue Bruxelles-Hal-Vilvorde[1. L’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde (BHV) est le seul en Belgique ou l’on peut voter indifféremment pour des partis flamands ou francophones, en raison d’une importante population francophone dans les communes flamandes de la périphérie de Bruxelles] et le refinancement de Bruxelles, capitale de la Belgique et de l’Europe, qui n’est pas en mesure de faire face à ses obligations urbanistiques et sociales.

Le plan B : le divorce

Pour la première fois dans l’histoire de la Belgique, des personnalités politiques francophones de premier plan, comme Laurette Onkelinx, ministre fédérale des Affaires sociales, ou Rudy Demotte, ministre-président de la région wallonne ont évoqué ouvertement le « plan B ».
Celui-ci consiste à prendre acte de l’impasse des négociations institutionnelles et à discuter d’une séparation entre la Flandre d’un côté, la Wallonie et Bruxelles de l’autre. Bien entendu, ces déclarations ont un air de « retenez-moi ou je fais un malheur » destiné à peser, sinon sur l’intraitable de Wever, du moins sur d’autres partis flamands moins radicaux que lui dans la fuite en avant séparatiste.

Seulement, de tels discours échappant à ceux qui les tiennent, accréditent, dans la population, l’idée que les carottes sont cuites et que la Belgique entre vraiment en agonie. Un changement de paradigme s’instaure alors, comme lorsque les manifestants de Leipzig contre le régime communiste de RDA, en novembre 1989, transformèrent leur slogan « Wir sind das Volk ! » (Nous sommes le peuple) en « Wir sind ein Volk ! »(Nous sommes un peuple). Rien ne pouvait plus alors faire obstacle au désir puissant du peuple allemand de se réunifier. Parler de la possibilité d’une scission de la Belgique en ces termes, c’est l’accélérer, même si ce n’est pas le but recherché.

L’un des principaux obstacles à cette scission, le destin de Bruxelles, dont les Flamands refusaient jusque-là qu’elle puisse être séparée de la Flandre est en train de perdre de sa pertinence. Bart de Wever, contrairement aux politiciens flamands ancienne manière a intégré que la reflamandisation de Bruxelles est un échec total : les néerlandophones viennent y travailler, mais rentrent chaque soir dans leur ville ou village de Flandres. Par ailleurs, cette ville est en train de prendre le chemin de Washington, partagée entre des ghettos d’hyper-riches (fonctionnaires européens, cadres des nombreuses entreprises de services basées à Bruxelles, « réfugiés fiscaux » français) et des ghettos d’immigrés où sévissent le chômage et l’insécurité. Pour Bart de Wever, l’indépendance de la Flandre sans Bruxelles vaut mieux que pas d’indépendance du tout. L’aspiration populaire va dans le même sens : le ras-le-bol des nouveaux riches du nord, excédés de financer les « chômeurs et gréviculteurs » du sud, emporte dans un tourbillon nationaliste les derniers Flamands « belgicains » qui sont réfugiés dans les institutions culturelles.

Petite Belgique ou grande France ?

Pour les sommités réunies par Pierre Lellouche, l’hypothèse d’une « petite Belgique » maintenue après le départ de la Flandre devrait alors s’imposer. C’est en tout cas la vision développée dans la classe politique francophone et dans les élites universitaires et médiatiques. Cette entité serait, paraît-il économiquement et politiquement viable. Voire… Car qui prendrait alors le relais des transferts d’argent de la Flandre vers la Wallonie au nom de la « solidarité interpersonnelle » entre tous les Belges ?

Le moment n’est pas encore venu où les Wallons sûrement et les Bruxellois peut-être se diront que la meilleure solution, au bout du compte, serait de compléter l’union culturelle et économique franco-belge[2. L’unité culturelle n’est plus a démontrer : les écrivains belges sont tellement des écrivains français qu’on en oublie qu’ils sont belges. Dans le domaine économique, le « grand patron » de l’économie wallonne et bruxelloise s’appelle aujourd’hui Gérard Mestrallet (Suez-GDF) et c’est la BNP qui a sauvé Fortis ( ex Banque Bruxelles Lambert) de la faillite en 2007…] par son volet politique. Mais il approche. Quand elle a démarré, l’Histoire a tendance à s’accélérer, et c’est dans ces circonstances que se révèlent les grands hommes d’Etat.
En 1988, Helmut Kohl était au fond du trou. On complotait dur au sein de son parti, la CDU, pour le déboulonner de la chancellerie afin d’éviter une défaite électorale annoncée. Puis survint la chute du Mur de Berlin. On connaît la suite. Certains, au sommet de notre République, seraient bien inspirés de se souvenir de cet épisode, qui n’est pas sans évoquer une situation plus proche de nous et, pourquoi pas, de s’en inspirer.