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La Belgique en soins palliatifs

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Dans le courant du mois de juillet, quelques personnes réputées bien connaître la politique belge ont tenu une réunion discrète, sinon secrète, dans le bureau de Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Des diplomates en retraite et en activité et des journalistes de renom étaient invités à formuler leurs analyses sur l’avenir du royaume à la suite des élections législatives de juin au pays du Manneken Piss qui ont abouti à la victoire écrasante des séparatistes flamands du NVA en Flandre, et celle du Parti socialiste dans la partie francophone du pays, en Wallonie et à Bruxelles.

L’indifférence affichée par les autorités françaises à ce qui se passe en Belgique n’est que de façade. On se prépare en coulisses à l’éclatement du pays, et l’on passe en revue les divers scénarios qui vont du maintien vaille que vaille d’une confédération entre les deux parties du pays à la montée en puissance, en Wallonie au moins d’un courant « rattachiste », ne voyant d’autre solution pour l’avenir de la province qu’une intégration à la République Française. Les « experts » réunis par Lellouche divergeaient sur le tempo, mais s’accordaient à penser que l’accession de la Flandre à l’indépendance était inéluctable. Les Francophones, dont tous les grands partis politiques se déclarent partisans du maintien d’une Belgique fédérale, allaient se trouver confrontés à une séparation dont ils n’étaient, jusque là, pas demandeurs.

Oublier Bruxelles ?

Deux hommes forts sont ressortis de ce scrutin. D’un côté, Bart de Wever, tribun populiste et chantre de « l’évaporation de la Belgique » qui ferait de l’Etat fédéral une coquille vide avant que la Flandre n’accède à l’indépendance. De l’autre, Elio Di Rupo, président du PS francophone, lequel, malgré de multiples affaires de corruption, conserve la confiance une majorité d’électeurs francophones. Parti hautement clientéliste – on ne peut obtenir un emploi public en Wallonie si l’on n’est pas pistonné par le PS -, il apparaît comme un bouclier social contre les dégâts provoqués par la crise économique et la désindustrialisation.
En bonne logique, c’est Bart de Wever, chef du premier parti de la communauté démographiquement majoritaire (6 millions de Flamands et 4,5 millions de Francophones) qui aurait du être chargé par le roi Albert II de la mission de formateur du nouveau gouvernement. Mais ce tacticien roué avait par avance décliné cette offre au cours de la campagne électorale, ne laissant au souverain d’autre choix que de faire appel à l’autre vainqueur du scrutin, Elio Di Rupo. Pendant plus de six semaines, Bart de Wever a laissé ce dernier s’efforcer de mettre sur pied un accord de gouvernement qui prenne en compte les exigences des partis flamands d’une réforme radicale de l’Etat belge, qui verrait le transfert vers les régions et communautés de compétences jusque-là exercées par l’Etat fédéral. Elio Di Rupo a accepté, au cours de ces tractations une bonne partie des exigences flamandes, ce qui lui a valu des accusations de « trahison » d’Olivier Maingain, chef du Front démocratique des Francophones, très implanté dans la périphérie bruxelloise. Mais cela n’a pas suffi. Il a été contraint de jeter l’éponge, Bart de Wever et ses alliés se montrant intraitables sur la scission de l’arrondissement électoral bilingue Bruxelles-Hal-Vilvorde[1. L’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde (BHV) est le seul en Belgique ou l’on peut voter indifféremment pour des partis flamands ou francophones, en raison d’une importante population francophone dans les communes flamandes de la périphérie de Bruxelles] et le refinancement de Bruxelles, capitale de la Belgique et de l’Europe, qui n’est pas en mesure de faire face à ses obligations urbanistiques et sociales.

Le plan B : le divorce

Pour la première fois dans l’histoire de la Belgique, des personnalités politiques francophones de premier plan, comme Laurette Onkelinx, ministre fédérale des Affaires sociales, ou Rudy Demotte, ministre-président de la région wallonne ont évoqué ouvertement le « plan B ».
Celui-ci consiste à prendre acte de l’impasse des négociations institutionnelles et à discuter d’une séparation entre la Flandre d’un côté, la Wallonie et Bruxelles de l’autre. Bien entendu, ces déclarations ont un air de « retenez-moi ou je fais un malheur » destiné à peser, sinon sur l’intraitable de Wever, du moins sur d’autres partis flamands moins radicaux que lui dans la fuite en avant séparatiste.

Seulement, de tels discours échappant à ceux qui les tiennent, accréditent, dans la population, l’idée que les carottes sont cuites et que la Belgique entre vraiment en agonie. Un changement de paradigme s’instaure alors, comme lorsque les manifestants de Leipzig contre le régime communiste de RDA, en novembre 1989, transformèrent leur slogan « Wir sind das Volk ! » (Nous sommes le peuple) en « Wir sind ein Volk ! »(Nous sommes un peuple). Rien ne pouvait plus alors faire obstacle au désir puissant du peuple allemand de se réunifier. Parler de la possibilité d’une scission de la Belgique en ces termes, c’est l’accélérer, même si ce n’est pas le but recherché.

L’un des principaux obstacles à cette scission, le destin de Bruxelles, dont les Flamands refusaient jusque-là qu’elle puisse être séparée de la Flandre est en train de perdre de sa pertinence. Bart de Wever, contrairement aux politiciens flamands ancienne manière a intégré que la reflamandisation de Bruxelles est un échec total : les néerlandophones viennent y travailler, mais rentrent chaque soir dans leur ville ou village de Flandres. Par ailleurs, cette ville est en train de prendre le chemin de Washington, partagée entre des ghettos d’hyper-riches (fonctionnaires européens, cadres des nombreuses entreprises de services basées à Bruxelles, « réfugiés fiscaux » français) et des ghettos d’immigrés où sévissent le chômage et l’insécurité. Pour Bart de Wever, l’indépendance de la Flandre sans Bruxelles vaut mieux que pas d’indépendance du tout. L’aspiration populaire va dans le même sens : le ras-le-bol des nouveaux riches du nord, excédés de financer les « chômeurs et gréviculteurs » du sud, emporte dans un tourbillon nationaliste les derniers Flamands « belgicains » qui sont réfugiés dans les institutions culturelles.

Petite Belgique ou grande France ?

Pour les sommités réunies par Pierre Lellouche, l’hypothèse d’une « petite Belgique » maintenue après le départ de la Flandre devrait alors s’imposer. C’est en tout cas la vision développée dans la classe politique francophone et dans les élites universitaires et médiatiques. Cette entité serait, paraît-il économiquement et politiquement viable. Voire… Car qui prendrait alors le relais des transferts d’argent de la Flandre vers la Wallonie au nom de la « solidarité interpersonnelle » entre tous les Belges ?

Le moment n’est pas encore venu où les Wallons sûrement et les Bruxellois peut-être se diront que la meilleure solution, au bout du compte, serait de compléter l’union culturelle et économique franco-belge[2. L’unité culturelle n’est plus a démontrer : les écrivains belges sont tellement des écrivains français qu’on en oublie qu’ils sont belges. Dans le domaine économique, le « grand patron » de l’économie wallonne et bruxelloise s’appelle aujourd’hui Gérard Mestrallet (Suez-GDF) et c’est la BNP qui a sauvé Fortis ( ex Banque Bruxelles Lambert) de la faillite en 2007…] par son volet politique. Mais il approche. Quand elle a démarré, l’Histoire a tendance à s’accélérer, et c’est dans ces circonstances que se révèlent les grands hommes d’Etat.
En 1988, Helmut Kohl était au fond du trou. On complotait dur au sein de son parti, la CDU, pour le déboulonner de la chancellerie afin d’éviter une défaite électorale annoncée. Puis survint la chute du Mur de Berlin. On connaît la suite. Certains, au sommet de notre République, seraient bien inspirés de se souvenir de cet épisode, qui n’est pas sans évoquer une situation plus proche de nous et, pourquoi pas, de s’en inspirer.

Sac de nœuds

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A force de repousser toujours plus loin les limites, ça devient de plus en plus difficile de transgresser quoi que ce soit. Mais si vraiment vous voulez choquer votre belle-mère lors du baptême de votre neveu, on ne saurait trop vous conseiller d’investir dans la nouvelle création du designer Andy Bates, qui a créé en sac à main façon paire de c… Tout y est et en relief, s’il vous plait, y compris une petite lanière au mitan des bourses rappelant même aux plus oublieuses d’entre nous un pénis. Et terminé par une clochette, façon piercing. Voilà pour le côté pile.

Coté face, une paire de fesses, forcément, ornée en leur centre d’une petite fleur en cuir, genre trou de balle ! Effet garanti dans les dîners en ville quand on en sort son tube de rouge à lèvres…

Du coup, les designers du monde entier sont sur les dents ! Que vont-ils trouver lors de la prochaine saison pour dépasser la transgression d’Andy Bates ? Personnellement, pour faire vraiment scandale, je ne vois plus que la petite aumônière en soie ivoire. Mais là, ça craint !

Sarrazin vs. Sarrasins

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« Les Musulmans ne contribuent en rien à la prospérité de l’Allemagne et vivent aux crochets de l’Etat ». Telle, est, en substance, la thèse de Thilo Sarrazin, membre du directoire de la Bundesbank. En outre, ajoute-t-il, le taux de natalité quasi prodigieux de la communauté musulmane aurait un impact fâcheux sur le QI collectif des Allemands. Bref, « L’Allemagne se détruit », proclame Sarrazin dans le titre de son livre paru la semaine dernière et qui, d’ores et déjà, figure sur la liste des best-sellers d’Amazon outre-Rhin. L’ennui c’est qu’en raison de sa virulence, Sarrazin risque de rendre impossible un débat dont l’Allemagne a furieusement besoin – et qui rappelle beaucoup celui qui a tant de mal à émerger en France.

En quelques plateaux-télé, Sarrazin a donc conquis la gloire du brave type qui ose enfin dire à haute voix ce que la majorité silencieuse des autochtones pense depuis un certain temps. Il a été menacé physiquement par le groupe prétendument antifasciste « Antifa ». Et la classe politique allemande, à commencer par la chancelière Angela Merkel, n’a pas perdu de temps pour crier à l’outrage. Qualifiant les propos de Sarrazin d’« absurdes » et « complètement inacceptables », la nouvelle « dame de fer » de l’Europe a déclaré dimanche dernier, sur la chaîne télévisée ARD, qu’ils « divisaient la société allemande ». Le chef des Verts allemands, Cem Ozdemir, s’est carrément lâché, comparant Sarrazin à un « leader tribal du calibre de ben Laden ». De son côté le directoire de la Bundesbank, dont les membres n’ont jamais été sélectionnés pour leurs qualités professionnelles ou personnelles mais en fonction d’un dosage politique et régional, a demandé au Président allemand, Christian Wulff, la tête de Sarrazin. Un fait sans précédent dans la cinquantenaire histoire de cette très discrète institution, et un véritable casse-tête juridique qui suscite la perplexité des juristes du gouvernement. Mais il n’est pas certain que ce soit la première préoccupation de Sarrazin.

Une place à prendre à la droite de la CDU

L’Allemagne a changé. Et le docteur Thilo Sarrazin l’a compris. Mais il est loin d’être un loup solitaire. D’autres avant lui ont marché sur ses plates-bandes. Udo Ulfkotte, ancien conseiller du gouvernement Kohl et collaborateur régulier de la très respectable Frankfurter Allgemeine Zeitung, s’est fait remarquer pour avoir déclaré que « le tsunami de l’islamisation est en train de déferler à travers le continent européen ». Ralph Giordano, écrivain réputé et autorité morale, a estimé que l’Islam était une religion totalitaire. L’écrivain néerlandais Leon de Winter, connu en Allemagne grâce à ses contributions à l’hebdomadaire Der Spiegel, dit avoir identifié « le visage de l’ennemi », ajoutant, en termes plus sobres : « depuis les années 1960 nous nous trompions nous-mêmes en disant que toutes les cultures se valent ».

Pour la presse allemande, trois raisons expliquent son phénoménal pouvoir de séduction des masses.
Premièrement la « linguistique violente » de son livre, pour reprendre l’expression du chef du SPD, Sigmar Gabriel, s’avère correspondre aux attentes des Allemands. Si un sondage TSN Emnid réalisé pour l’hebdomadaire Focus révèle que deux tiers des Allemands rejettent la théorie de Sarrazin sur « l’abêtissement » général dû à l’accroissement de la population d’origine arabe ou turque, mais un autre sondage réalisé online par la chaîne d’information continue N-TV, révèle que ses opinions sont partagées par 96% des téléspectateurs. Et l’intéressé a affirmé sur la chaîne ARD que 95 % des lecteurs qui lui ont écrit estimaient qu’il n’était pas allé assez loin.

À lire le blog Politicaly Incorrect, on se dit en effet que les Allemands peuvent aller très loin et qu’ils y vont. « L’islam est une maladie mentale volontaire », « Il n’y a qu’un seul mot pour décrire l’islam : barbarie ! », « Il est vain de se colleter avec cette culture inférieure », proclament les auteurs anonymes des post, tout en traitant les musulmans tantôt d’« enculeurs de chèvres », tantôt de « souillons voilées ». On peut s’indigner, crier au racisme comme le font nombre de commentateurs. On peut également, avec le chroniqueur de Der Spiegel, regretter que le scandale détourne l’attention du problème réel: « Bientôt, tout ce qui devait être dit à propos de Sarrazin sera dit et lui même oublié. Mais quel homme politique aura le courage de s’engager à ce que chaque enfant de quatre ans vivant dans le quartier des immigrés de Neukolln aille à l’école ? »

La deuxième raison du succès populaire de Thilo Sarrazin est qu’il fait entendre une voix manquante sur la scène politique allemande. À la différence de nombre de pays européens, l’Allemagne n’a pas de parti « populiste » qui occuperait l’espace situé à droite des chrétiens-démocrates. Avec pour conséquence perverse le fait que l’électorat qui serait tenté de donner sa voix à un parti d’extrême droite, et dont l’importance est estimé à quelques 20%, vote pour la CDU. Résultat, durant des décennies, le slogan officiel du parti, qui est par ailleurs opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE, a été : « l’Allemagne n’est pas un pays d’immigration ». Il y a dix ans, Friedrich Merz, député CDU au Bundestag, invitait tous les immigrés à rejoindre la Leitkultur allemande – la culture dominante- appel à l’assimilation évidemment interprété par la gauche comme un dénigrement des autres cultures. Avec l’affaire Sarrazin, la question de l’immigration se rappelle au bon souvenir de la chancelière qui ne peut pas négliger les bataillons d’électeurs qui y sont sensibles. D’où ses propos au quotidien turc Hurriyet : « Nous désirons offrir toutes les opportunités qu’un pays ouvert puisse offrir à ses citoyens issus de l’immigration. Ces gens-là doivent avoir leur part dans la vie sociale, économique et culturelle. Mais nous attendons également d’eux qu’ils déclarent clairement vouloir participer à cette vie et qu’ils en apportent les preuves. (…) Beaucoup de Turcs vivent en Allemagne et je suis persuadée que la majorité d’entre eux s’est intégrée parfaitement bien ».

Difficile quoi qu’il en soit d’occulter le réel. Nul n’a oublié le discours prononcé il y a deux ans par Recep Tayyip Erdogan devant la communauté turque de Cologne, dans lequel le Premier ministre turc mettait ses compatriotes en garde contre les méfaits de l’assimilation, en la qualifiant explicitement de « crime contre l’humanité ».

La popularité des thèses de Sarrazin a évidemment quelque chose à voir avec un passé ressassé – peut-être à l’excès. Comme le souligne Ulrich Kober de la Fondation Bertelsmann, « le rejet du racisme et du fascisme fait partie du mythe fondateur de l’Allemagne contemporaine ». Pendant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont été obligés de prouver au reste du monde leur tolérance et leur ouverture. L’immigration ne pouvait pas être une question ou un enjeu politique mais simplement un fait. « Trop longtemps, lit-on dans la Suddeutsche Zeitung, les Allemands ont pensé qu’ils pouvaient laisser aux immigrés la décision de quand et à quel degré ils veulent s’intégrer. De même que la décision de s’ils veulent ou non s’intégrer. »

Une partie des immigrés refuse de s’intégrer

Le meurtre du cinéaste Theo van Gogh, les attentats de Londres et de Madrid et l’affaire des caricatures de Mahomet en 2006 ont alerté l’opinion publique. Certes le terrorisme islamiste a épargné l’Allemagne. Mais la presse nationale rapporte quasi quotidiennement des cas de mariages forcés, de crimes d’« honneurs », ou de règlements de comptes au sein des mafias albanaise ou arabe. Dans certains quartiers de Berlin, comme à Kreuzberg, trois quarts des élèves ne maitrisent pas suffisamment l’allemand pour pouvoir suivre les cours. Et selon Wolfgang Bosbach, le président de la Commission des affaires intérieures du Parlement, un tiers des étrangers inscrits à des cours d’allemand pour augmenter leurs chances sur le marché de l’emploi, ne se présentent même pas dans les établissements désignés. Dans ces conditions, il devient difficile de ne pas voir qu’une partie de la population immigrée refuse de s’intégrer à la société allemande.

Rien ne prouve cependant que cette prise de conscience aura des conséquences politiques – il est vrai que personne en Europe n’a de solution clé en main. Trop âgé et trop techno pour fonder un parti susceptible d’occuper la place vacante sur la droite de la scène politique, Sarrazin continuera tout au plus à participer à des talk-shows et à effrayer ses concitoyens en leur rappelant que le nombre des musulmans devrait s’élever à 35 millions en 2100. D’ici là, la politique d’immigration passive et indéterminée a encore de beaux jours devant elle.

La vie derrière soi

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On aura beau manifester. On aura beau protester. On aura beau chantonner, sur tous les tons, les plus beaux slogans du monde, les reprendre en leitmotiv, défendre la veuve de 120 berges et l’orphelin de 60 ans. On aura beau être beau, c’est-à-dire être vain, précaire et inutile : rien ne changera tant que s’imposera à nous l’implacable réalité. L’impératif marxiste, fixé très tôt dans les Thèses sur Feuerbach, n’y peut rien : transformer le monde n’inclut pas de faire passer ses rêves pour la réalité ni de prendre des vessies pour des lanternes.

Autant le dire d’emblée, comme l’a avoué récemment un improbable arc rocardo-sarkozyste : le problème des retraites n’est pas un problème financier. 35 milliards de déficits annuels, ça fait tout juste de quoi payer les apéricubes aux banquets du système bancaire international auprès duquel notre système social emprunte. Le problème des retraites n’est pas même un problème social – le propre de la « retraite » étant précisément de s’éloigner, de s’abstenir voire de se retirer de la vie sociale. Le problème des retraites n’est pas le problème du gouvernement actuel, mais de tous les gouvernements qui ont laissé pourrir la situation depuis 1975, suivant précautionneusement la doctrine de Henri Queuille : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Le problème des retraites : un problème de vieux

Le problème des retraites est le problème des vieux. Sont trop nombreux : 1 Français sur 5 a, aujourd’hui, plus de 60 ans. Seront à l’avenir (car l’avenir leur appartient aussi, c’est leur principal fonds de pension) encore plus nombreux. Bonjour l’ambiance ! L’INSEE (qui est à la France ce que Paris-Turf est au tiercé) pronostique qu’en 2050 1 Français sur 3 aura plus de 60 ans.

Epidémie de vieux ? Oui, peut-être. On ne saurait dire. La Faculté ne s’est pas encore prononcé là-dessus. Enfin, elle a essayé. Elle parle depuis 1975, c’est-à-dire depuis la parution de La Vie devant soi, de « vieillissement prévisible de la population », « d’allongement de l’espérance de vie », mais ne tranche jamais dans le vif du sujet : les vieux sont-ils trop nombreux ? Comment s’en séparer ?

Se séparer d’un vieux. C’est assez simple pourtant. La recette est connue. L’arsenic est la méthode la plus lente, mais éprouvée, à Loundun, chez Marie Besnard. Le cyanure est plus rapide mais n’a pas le charme des vieilles dentelles. Le meilleur est encore l’abandon, chez lui, à domicile, du vieillard ou de la vieillarde, assoiffé en temps de canicule. Privé de relations sociales, le vieux crève. Et il le fait plutôt bien. On se presse à manifester, dans la rue, pour le maintien du départ du roulant de la SNCF à 50 ans, mais pour aller, un jour par semaine, aller visiter l’ancêtre qui se fait sous lui au point de puer l’ammoniaque, il n’y a plus personne. Faut pas pousser ! Se faire sur soi n’est pas un avantage acquis.

C’est bien, pourtant, de cela qu’il s’agit. Régis Debray a, sous la forme du pastiche, écrit, il y a quelques années, un beau petit texte à ce sujet : Le Plan vermeil. Mais le pastiche est, parfois, une façon de faire dans des violons qui sonnent faux. La vérité est qu’en 60 ans à peine, nous avons pris 15 ans dans la vue. De 1950 à aujourd’hui, les Français ont gagné 15 années d’espérance de vie supplémentaires. Financer les pensions de gens qui passaient l’arme à gauche sitôt les 70 berges passées ne posaient pas de gros problème. Promettre, en 1983, la retraite à 60 ans à des gens qui avaient cinq ans plus tard rendez-vous chez Borniol n’était pas insurmontable. La difficulté est que nos vieux ont vieilli et que, la médecine aidant, ils ont retardé l’heure où nous allions en chœur tenir les cordons du poêle. Le vieux met un peu de réticence à se laisser vite enterrer : là est le problème.

Dès lors, le système actuel de répartition est intenable, à moins de paupériser les vieillards, de déposséder des fruits de leur labeur les actifs ou de faire reposer sur les générations futures, comme nous le faisons aujourd’hui, notre propre inconséquence. Comme disait le camarade Lénine, que faire ?

Que faire des retraites ? Non, là n’est pas la question. Que faire des vieux et de l’allongement de la vie ? Que faire de la rotation plus lente du parc locatif, des transmissions moins rapides du patrimoine, de l’augmentation des dépenses de santé liées au grand âge ? Que faire de nos politiques publiques qui seront, de plus en plus, hypothéquées sur la vieillesse ? Moins de crèches, plus d’unités Alzheimer ! Car la France y passera dans les prochaines décennies – elle a déjà commencé : elle conduira des politiques de vieux, faites pour les vieux et par les vieux.

Lorsqu’en 2050, 1 Français sur trois aura plus de soixante ans, le système de répartition ne tiendra plus. Préparons-nous y donc, dès à présent. Le péril vieux menace : c’est Al Quaïda dans nos hospices. Ne les poussez pas discrètement sur les rails du métro comme un instinct naturel pourrait vous y forcer. Contentez-vous de leur servir, chaque semaine, le porto du dimanche, le plus malthusien de nos apéritifs. Les triglycérides ne leur pardonneront pas. Mais ils auront vécu. Morts, bourrés et vaincus.

Le Plan vermeil: Modeste proposition

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Le devoir du sol

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Révolution française

Quand on est français, c’est pour la vie. Cette proposition ne fait pas l’unanimité à Causeur. Cyril Bennasar a en effet défendu l’idée sarkozyste de « retirer la nationalité française aux Français d’origine étrangère qui attenteraient à la vie d’un policier ». Et il m’apprend qu’en lançant cette proposition, Nicolas Sarkozy ne s’inscrivait pas, comme on l’a répété de toutes parts, dans les traces de Pierre Laval mais dans celles de Léon Blum : une loi votée sous le Front populaire prévoyait en effet de déchoir de leur nationalité les Français naturalisés depuis moins de deux ans condamnés à des peines de prison supérieures à deux ans. Cette précision rend encore plus indécente l’évocation, à ce sujet, des « années noires ».

Je persiste cependant à penser que Bennasar et Sarkozy se trompent. L’égalité devant la loi n’est pas un colifichet juridique ni un chichi bien-pensant, elle est au cœur de l’ADN démocratique. Sauf à devenir une « nation morale » aussi privée de capacité d’action que la gauche du même nom, il nous faut admettre qu’un criminel français et un salopard français sont aussi français que vous-et-moi. Au-delà des principes, le président commet une faute politique, non pas parce qu’il tente de séduire ou de rassurer les électeurs qui se baladent entre l’UMP et le Front national – il me semble, à moi, que convaincre les électeurs fait partie de son boulot –, mais parce que le message subliminal véhiculé par cette proposition est purement et simplement mensonger : à supposer que cette mesure soit adoptée[1. Et, contrairement à mes prévisions, il semble bien qu’elle soit en passe de devenir une loi.], elle ne règlera rien. Nos concitoyens « issus de l’immigration » resteront nos concitoyens et laisser penser le contraire, aux électeurs frontistes comme aux autres, est inutile et dangereux. Nous devons les aider, au besoin les obliger (par la loi), à être des Français à part entière et non pas des « Franco-ceci ou des Cela-français » vivant au rythme et selon les codes culturels des pays d’origine tout en bénéficiant des droits et libertés afférents à la citoyenneté.

[access capability= »lire_inedits »]La nationalité, donc, ne se reprend pas. Raison de plus pour ne pas la donner à n’importe qui. La France des droits de l’homme n’est pas un droit de l’homme. Si le divorce n’existe pas, on peut et on doit se montrer encore plus regardant quant au choix de l’épousée. En clair, le « droit du sol » n’est pas un impératif catégorique. En dépit des heures sombres de leur histoire, les Allemands continuent à appliquer le « droit du sang », corrigé et amendé par l’existence de procédure de naturalisations. Mais un descendant d’Allemands, vivrait-il au Chili, peut revendiquer sa qualité d’Allemand.

La France peut être un héritage ou un désir. Elle ne saurait être un hasard

Est français tout individu né sur le territoire français. On aimerait se contenter de ce beau principe. L’ennui, c’est qu’il aboutit à une conception purement bureaucratique de l’appartenance nationale, d’ailleurs récusée par la majorité des intéressés qui proclament avec constance leur refus d’être seulement « Français de papiers ». Renaud Camus rappelait dans notre dernier numéro que la France peut être un « héritage » quand on a la chance d’être né Français[2. Ce qui signifie, contrairement à ce que prétend Brice Hortefeux, qu’on n’a rien fait pour la mériter.]. Elle peut aussi, ajoutait-il, être un « désir », voire un « ensorcellement » comme pour Paulina Dalmayer qui répond à l’écrivain (son texte sera prochainement en ligne). Elle ne saurait être un pur hasard. Au lieu de nous embarquer dans une impasse, le président devrait donc demander à ses services de réfléchir sérieusement à la possibilité de durcir les conditions d’acquisition de la nationalité française.

Si elle confère une citoyenneté pleine et entière de même que l’adoption est une filiation pleine et entière, la naturalisation ne saurait être une obligation mais un choix et un choix librement consenti par les deux parties. En théorie, c’est le cas puisque les enfants nés en France de parents étrangers ne deviennent français qu’à l’âge de 13 ou 16 ans et après en avoir clairement exprimé la volonté. Dans la pratique, la procédure est quasiment automatique.

Le « droit du sol » restera la base de la nationalité à la française, ne serait-ce que parce que nous ne disposons pas d’autres critère. La France n’est pas une nation ethnique : ce n’est pas un principe mais une réalité historique. En revanche, il est temps de rappeler que la citoyenneté confère des droits et des devoirs. S’il y a un « droit du sol », il doit aussi y avoir un « devoir du sol ». Le désir ne suffit pas. On n’ira pas jusqu’à demander aux candidats au passeport « ce qu’ils peuvent faire pour leur pays ». Mais on peut exiger d’eux qu’ils adhèrent, non seulement aux lois, mais aussi à ce qu’on appelle, au sens large, la « culture ». Il ne s’agit pas de les obliger à lire Balzac ou Marivaux[3. Encore que ce serait le meilleur service à leur rendre, à eux comme à leurs jeunes concitoyens « de souche ».] mais de leur rappeler que la France est composée d’individus libres et non de groupes autorisés à faire prévaloir leur propre loi sur les territoires où ils sont majoritaires. Si on refuse le « passeport à points », il faut aussi refuser la France à la carte.[/access]

Radical pas libre

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La Voix du Nord épingle cruellement Bernard Tapie, qui n’a pas honoré de sa présence l’université d’été du Parti Radical de Gauche, ce week-end à Seignosse. L’ancien modèle d’entrepreneur selon François Mitterrand prétexte le vif chagrin qu’il a éprouvé après la mort de son chien. Le journal écrit : « Lors d’un face-à-face télévisé avec Jean-Marie Le Pen, Bernard Tapie avait justement rappelé à l’animateur -qui croyait drôle de déposer une paire de gants de boxe sur la table- que la politique était une chose sérieuse. Il faut croire qu’elle est aujourd’hui moins importante que la mort d’un chien. »

Mais nous pensons, au contraire, que cette excuse est fort valable! Si notre petite chienne teckel venait à disparaître, nous serions accablés d’un chagrin tel, qu’il nous serait impossible de produire le moindre article pour Causeur. Et nous ignorerions, alors, les réclamations de notre Tsarine pourtant crainte et bien aimée, ainsi que les plaintes et les lamentations de nos nombreux lecteurs. Oui, vraiment, son deuil animalier nous rend éminemment sympathique ce mirobolant personnage, et nous nous réjouissons même qu’un tribunal dit arbitral l’ait rétabli dans ses droits!

Abbas et Netanyahou enfin d’accord pour un accord ?

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Pour une fois, pour une fois seulement, nous allons nous montrer optimistes. Bien sûr, dès qu’il s’agit des rapports entre Israéliens et Palestiniens, l’exercice est périlleux. Et pourtant, cette fois, pour m’y être frotté à plus d’une reprise depuis la conférence de Madrid de 1988, j’ai décidé de me ranger dans le camp de ceux qui y croient. Les deux attaques en Cisjordanie, qui ont fait quatre morts et plusieurs blessés israéliens la veille de l’ouverture du dialogue et le jour où il a officiellement commencé à Washington, auraient pu me faire changer d’avis. Mais non. J’y crois. Et pas seulement parce qu’aller à l’encontre de tous les commentateurs, tous convaincus que « cette fois encore, cela ne marchera pas », que « le président Obama va droit dans le mur », que « le Hamas lamine le pouvoir de Mahmoud Abbas » et que « Netanyahou mène tout le monde en bateau », a un je-ne-sais-quoi d’exaltant.

Un premier constat : en dépit des deux attaques et des déclarations incendiaires des organisations radicales, Hamas en tête, qui en promettent d’autres, la violence est à son niveau le plus bas depuis plusieurs années. La seconde intifada semble être un lointain souvenir et les dirigeants israéliens de tous bords devraient en principe avoir plus de facilité à « faire passer la pilule » d’un accord avec les Palestiniens, notamment par le biais d’un référendum, une consultation qu’envisage d’ailleurs sérieusement Benjamin Netanyahu dans un an. Abbas, contrairement à Arafat, n’est pas perçu par la majorité des Israéliens comme un manipulateur qui brandit le rameau d’olivier d’une main et le terrorisme de l’autre. Il l’a d’ailleurs prouvé peu après les tirs revendiqués par le bras armé du Hamas en ordonnant une vague d’arrestations massives dans les rangs des islamistes, avec l’assistance proche-lointaine des services de renseignements voisins.

Un deuxième constat : le scepticisme de rigueur de part et d’autres n’a pas empêché ces derniers mois la formation d’un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien, à condition que l’Etat en question jouisse d’une indépendance acceptable et accepte de vivre pacifiquement aux côtés d’Israël. Même les Palestiniens de Gaza auront du mal à rejeter un tel développement et pourraient, on peut rêver, faire plier l’intransigeante direction du Hamas.

Quant au sujet qui fâche, la colonisation, il semblerait, vu de Paris, que les Israéliens aient enfin cédé aux sempiternelles exigences américaines de ne plus construire en territoire occupé, qu’ils n’aient pas l’intention de renouveler le moratoire de dix mois sur la construction en Cisjordanie qui arrive à terme le 26 septembre : en somme, on dirait qu’ils ne souhaitent pas que Mahmoud Abbas claque la porte des négociations à peine remises à flot s’il venait à apprendre que des bétonneuses entraient en action.

Autre sujet potentiellement explosif : le « droit au retour » des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 sur lequel les Israéliens ne sont pas du tout prêts à transiger mais sur lequel Abbas, soumis aux pressions américaines, pourrait en fin de compte lâcher du lest. Tout comme Israël, ainsi que l’a récemment déclaré Ehud Barak, pourrait céder sur la sacro-sainte réunification de Jérusalem, en acceptant qu’un drapeau palestinien flotte sur une partie du secteur oriental de la ville. Restent le tracé compliqué des frontières du futur Etat palestinien, la question de la sécurité à ces frontières inhérente à celle de l’armement dont disposerait le nouveau venu au sein de la communauté des Nations. Autant de questions qui ont le mérite de ne pas être trop nombreuses et d’avoir des contours clairement définis en vue d’un « marchandage » final qui débouchera, inch Alla’h, sur un accord définitif.

Si on ajoute à tout cela un Netanyahu particulièrement en verve, puisqu’il a réussi à faire taire les critiques habituelles de la gauche israélienne sur ses réelles intentions de faire la paix avec les Palestiniens, un Amr Moussa, président de la Ligue arabe, qui entonne pour une fois le refrain de John Lennon « Give Peace a Chance », et un Ahmadinejad égal à lui-même lorsqu’il affirme que les pourparlers sont « morts-nés », on ne peut qu’être optimiste.

Wikileaks, fuites en avant

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Henri Gervex, À "La République française", 1890

Tous journalistes : telle était la grande promesse d’Internet. Le foisonnement des blogs a été salué comme la preuve de l’avènement de médias sans médiation, c’est-à-dire sans intermédiaires entre « producteurs » et « consommateurs » d’information. Pourtant, cette nouvelle arme « citoyenne » a vite été récupérée par les acteurs traditionnels, sans doute parce que le public a compris que la valeur d’une information se mesurait autant à la signature de l’auteur et au logo du média qu’au contenu. Du Washington Post à WikiLeaks, du Monde à Causeur, il faut toujours se poser les mêmes questions. Qui parle ? Et d’où ?

Avec WikiLeaks, tous journalistes

Le site américain WikiLeaks n’en continue pas moins à croire aux lendemains radieux du « journalisme citoyen sans frontières ». Depuis sa création, en 2006, sa lutte contre la censure en Chine et la corruption au Kenya a valu à Julian Assange, son cofondateur et figure de proue, notoriété et respectabilité. Fort de son succès, fin 2009, il s’attaquait au gros morceau : la politique américaine en Irak et en Afghanistan.

[access capability= »lire_inedits »]Dans le projet WikiLeaks, technologie et idéologie sont inséparables. Ancien hacker et héros de la contre-culture du Web, Assange est un militant du numérique convaincu qu’Internet est le contre-pouvoir absolu. Pour lui et ses semblables, les technologies de l’information constituent l’antidote au totalitarisme façon 1984. L’important, c’est d’y croire. Alors que, sur Wikipedia, nous sommes tous encyclopédistes, WikiLeaks entend fédérer une communauté dans laquelle chacun est tout à la fois informateur, analyste et expert. Comme son nom l’indique (leaks signifie « fuites »), sa marque de fabrique est de publier des informations venues de l’intérieur, en l’occurrence des bases de données gouvernementales. En clair, les contributeurs de WikiLeaks sont des fonctionnaires qui divulguent des infos confidentielles sous couvert d’anonymat. À première vue, rien de très neuf sous ce soleil-là. C’est peu ou prou le principe de la « page 2 » du Canard Enchaîné, à ceci près que les ragots publiés par l’hebdomadaire satirique sont invérifiables (et souvent bidons) tandis que WikiLeaks rend publics, sans les expertiser ni les commenter, des documents confidentiels dont l’authenticité n’est pas contestée. Pas de journaliste, pas de Woodward et Bernstein – les deux héros du Watergate – pas de rédac’ chef mais des informations divulguées.

C’est à ce stade qu’intervient l’innovation technologique : Assange et ses amis ont développé des outils informatiques qui protègent l’anonymat des contributeurs. Les fichiers envoyés au site ne sont pas « traçables », c’est-à-dire qu’il est impossible, y compris pour les animateurs du site, de connaître l’identité des sources qui bénéficient ainsi d’un niveau de sécurité incomparable avec celui qu’offre un média classique, un journaliste pouvant toujours gaffer voire « balancer » son informateur – pour en circonvenir un autre par exemple. Avec WikiLeaks, ce risque n’existe pas.

Seulement, WikiLeaks ne protège pas les bavards contre eux-mêmes. Si le soldat de première classe Bradley E. Manning, 23 ans est fortement soupçonné d’être à l’origine de la divulgation de documents classifiés sur l’armée américaine en Irak, c’est parce qu’il a trop parlé. Son confident l’a trahi. Depuis le mois de mai, Manning doit méditer en prison sur la fiabilité des hommes.

De ce point de vue, rien n’a changé : sans « Gorge profonde », c’est-à-dire sans fonctionnaire, militaire ou autre agent de la puissance publique prêt à transgresser les règles, point de révélations fumantes. Ainsi, le cas de Manning évoque-t-il fortement celui de Daniel Ellsberg, l’homme qui, il y a quarante ans, a fait fuiter les « Pentagon Papers ».

Comme Manning, Ellsberg, qui fut officier dans les marines puis conseiller du secrétaire à la Défense Robert McNamara, était un « insider » impliqué dans une guerre – celle du Vietnam – qu’il jugeait injuste et criminelle. Les deux hommes voulaient servir leur pays. Petit à petit, ils sont arrivés à la même conclusion : le gouvernement américain est sorti de la légalité et ne sert plus les intérêts des États-Unis. En conséquence, ils n’avaient plus le devoir d’obéir mais celui d’informer et d’alerter leurs concitoyens.

WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre

Le scénario du Watergate fut identique : un « insider », Mark Felt, numéro deux du FBI, nourrissait les journalistes, les guidant pas à pas, faisant presque tout le boulot pour eux. Informé des turpitudes des « hommes du Président » et des agissements de leurs « plombiers », Felt avait décidé d’agir. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes qu’il avait choisis, sont devenus célèbres. Et pourtant, le véritable héros du Watergate, c’est lui, « Gorge profonde », sorti de l’anonymat de son plein gré, des décennies après les faits.

D’Ellsberg à Manning en passant par Felt, les similitudes sautent aux yeux. Il existe pourtant une différence de taille. Dans les cas des « Pentagon Papers » et du Watergate, des rédactions se sont interrogées sur l’opportunité de divulguer une information, alors que, grâce à WikiLeaks, le soldat Manning a décidé seul de jouer avec le secret-défense. Pour WikiLeaks, tout fait est une information qui peut être publiée. Aucun responsable éditorial n’évalue son intérêt pour le public. Quant à s’interroger sur la conformité de la divulgation aux intérêts de l’Amérique, la question semblerait sans doute sacrilège à Assange et à ses amis. On publie d’abord, on discute après. Sous ses airs hyper-démocrates, WikiLeaks finit par confier à un homme seul, et en dehors de toute règle hormis celle que lui dicte sa propre conscience, une décision qui peut avoir des conséquences considérables. Ainsi est-il apparu que la publication de documents sur l’Afghanistan pouvait mettre en péril les locaux impliqués.

Cette polémique semble avoir suscité quelques doutes chez les croisés de la Vérité. Alors que, sur Wikipedia, la rédaction des articles est de plus en plus surveillée, les dirigeants de WikiLeaks (il faut croire que même l’entreprise la plus libertaire a besoin d’un patron) se sont engagés à mieux analyser l’information avant de la rendre publique. Dans cette perspective, ils devraient renforcer le travail en amont de la publication, c’est-à-dire créer, horresco referens, une « rédaction ». Autant dire que WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre. Bienvenue au club.[/access]

Roms : un drame post-communiste

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Mon errance journalistique m’a conduit tout récemment à Bratislava, capitale de la Slovaquie. À peine étais-je arrivé dans cette charmante cité danubienne qu’un drame mettait tout le pays en émoi : un ancien militaire, chômeur depuis deux ans, s’est mis à tirer à la mitraillette depuis la rue sur des appartements de son immeuble occupés par des familles roms. Résultat : huit morts, dont le tireur qui a retourné son arme contre lui une fois son forfait accompli, et sept blessés. La police n’a pas réussi à déterminer précisément les motivations de cet acte meurtrier : crime raciste ou coup de folie ? Probablement un mélange des deux.

Il n’empêche : la « question rom », sous-jacente dans tous les débats politiques d’Europe centrale et orientale, revient au premier plan dans un pays qui a pourtant beaucoup d’autres chats à fouetter ces derniers temps. Le nouveau gouvernement de centre-droit, qui vient d’entrer en fonction doit en effet affronter les séquelles de la crise économique, apaiser les tensions avec un voisin hongrois taraudé par la bête nationaliste, et surveiller du coin de l’œil son autre voisin, l’Ukraine, où le nouveau président, Viktor Yanoukovitch, est plus favorable à Moscou que la précédente occupante du poste, Ioulia Timochenko. Dans la liste des tâches que le nouveau Premier ministre, Mme Iveta Radicova, avait inscrites sur son calepin avant d’entrer en fonction « s’occuper des Roms » arrivait en antépénultième position, juste avant « penser à tacler Nicolas Sarkozy ».

Le mode de survie des Roms de Slovaquie

La Slovaquie, contrairement à la Roumanie et la Bulgarie « n’exporte » pas ses Roms. Ces derniers, qui constituent environ 10% de la population, estiment que les conditions de vie qui leur sont assurées par l’Etat-providence slovaque – équivalent du RMI local et gratuité de soins de qualité – les dispensent d’aller faire la manche à Paris ou à Rome. À ce prix, on peut supporter l’opprobre des Slovaques, et les murs que ces derniers érigent dans les villages pour isoler les quartiers où ils résident. Ce mode de survie, en revanche, a le don d’énerver la population non-rom du pays, et cela d’autant plus que celle-ci a été soumise à rude épreuve ces dernières années malgré le décollage économique remarquable de la Slovaquie. L’entrée dans l’euro, en janvier 2009, avait exigé une réduction drastique des dépenses publiques, au détriment des services rendus à la population, des salaires et des retraites. Les Slovaques n’étant pas des Grecs, il leur avait échappé qu’on peut bidouiller les statistiques pour s’éviter trop de désagréments…

Comme les Roms ne cherchent pas trop à quitter la Slovaquie, Bratislava ne s’est pas retrouvée, comme Bucarest ou Sofia, placée sous les feux de l’actualité grâce aux expulsions sarkoziennes : celles-ci ont en effet révélé ou rappelé la situation lamentable réservée aux Roms de Roumanie et de Bulgarie[1. On a pu revoir cet été, sur Arte, le remarquable documentaire « La cité des Roms » de Frédéric Castaignède qui décrit par le menu la vie quotidienne dans le ghetto rom d’une petite ville bulgare], parqués dans des ghettos immondes et objet du mépris généralisé de la population et de ses gouvernants.

Je me suis donc précipité chez mon amie Iveta Radicova[2. En fait, je voyais Iveta Radicova pour la première fois de ma vie dans le cadre d’un entretien accordé à une revue à laquelle je collabore. Mais j’ai bien le droit, de temps en temps, de frimer comme Marek Halter…] pour qu’elle éclaire ma lanterne sur cette fichue question rom, à propos de laquelle je lis et j’entends tout et son contraire, y compris dans ce salon. Il faut préciser qu’avant de faire Premier ministre, Iveta a été longtemps prof de sociologie à l’université de Bratislava, aussi s’est-elle penchée sur ce problème bien avant d’entrer en politique. Elle s’est donc fait un plaisir de m’expliquer la complexité de cette affaire, ce qui me changeait agréablement des propos péremptoires entendus en France à ce sujet ces derniers temps. Sans remonter jusqu’à l’arrivée en Europe, au cours du Haut Moyen-âge, de ces nomades originaires du Rajasthan et autres contrées avoisinantes, Iveta Radicova estime essentiel de prendre en compte l’histoire de ce peuple dans la région au cours des trois derniers siècles.

Dans l’Europe des Empires : l’échec de l’intégration

Aux confins de deux empires multinationaux, l’empire ottoman et la double monarchie austro-hongroise, les « gens du voyage » trouvaient un biotope favorable à leur mode de vie et à leurs activités. Le pouvoir central était lointain, ses fonctionnaires locaux aisément corruptibles, et leur nomadisme leur permettait de remplir quelques fonctions économiques dans des provinces rurales à l’écart des grandes voies de circulation. Marchands de chevaux qu’il élevaient et sélectionnaient, rémouleurs, rétameurs et rempailleurs, musiciens et comédiens ambulants, ils compensaient leur mauvaise réputation – pas toujours usurpée – de voleurs de poules par une utilité sociale qui n’avait pas échappé, par exemple, à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Celle-ci, au début du XVIIIème siècle, s’était mis en tête de les intégrer au processus de modernisation des marches de son empire en les incitant à se fixer dans les villes et les villages et à mettre leur compétences techniques au service de la collectivité. Dans l’ensemble, ce fut un échec, car la cohabitation entre ces Roms sédentarisés et les autres peuples se révéla quasi impossible : le refus d’assimilation des premiers au mode de vie majoritaire, leur endogamie stricte confortaient chez les Hongrois, les Slaves et les Roumains des préjugés déjà bien ancrés. Privés de leurs créneaux économiques par le développement des techniques et des transports, les tribus roms ou tziganes se trouvèrent bien souvent réduites à la mendicité ou à la délinquance. Le dépeçage des empires autrichien et ottoman après la première Guerre mondiale leur conféra la nationalité des nouveaux pays où ils se trouvaient au début des années vingt du siècle dernier, mais cela n’eut que peu d’effet : la liberté de circulation en Europe centrale faisait d’eux des saute-frontières au passeport changeant et à la conscience nationale peu développée.

La situation changea radicalement pendant et après la deuxième Guerre mondiale : les Roms vivant dans les pays directement occupés par les nazis (Bohème-Moravie, Yougoslavie, Grèce) furent pour la plupart exterminés dans les camps de la mort. Ceux qui étaient restés dans les pays alliés de l’Allemagne (Roumanie, Hongrie, Bulgarie) eurent plus de chance : beaucoup d’entre eux ont survécu, car les fascistes locaux étaient moins motivés et moins efficaces que les Allemands dans la furie à vouloir faire disparaître les « peuples inférieurs » de la surface du globe.

Pendant cinquante ans, on n’entendit plus parler des Roms

Puis vint la glaciation communiste. Entre 1945 et 1948, date du « coup de Prague » qui vit la Tchécoslovaquie tomber dans l’escarcelle de Staline, une migration des Roms de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie vers la Slovaquie avait eu lieu, ces derniers ayant vite compris que les communistes allaient s’occuper d’eux à leur manière. À l’instar de Marie-Thérèse, mais avec des méthodes plus musclées qu’elle, ces derniers avaient le projet les faire participer à la construction du socialisme dans le cadre des directives élaborées par les divers bureaux politiques des partis communistes locaux. Cela valut également plus tard pour la Slovaquie, où les Roms avaient cru trouver un pays plus accueillant à leur mode de vie traditionnel.

Défense de bouger, de partir à l’aventure sur les routes et les chemins, tous à l’usine, aux champs et sur les chantiers. Gare au « parasitisme » qui vous conduisait tout droit dans les « camps de rééducation à régime sévère ». Pendant un demi-siècle on n’entendit plus parler des Roms de derrière le « Rideau de fer ». En Occident, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de cette question, car les défenseurs des droits de l’homme avaient d’autres motifs pour condamner le communisme stalinien : le Mur de Berlin, puis le Goulag suffisaient à occuper l’esprit et le temps des opposants au « socialisme réellement existant ». D’un autre côté, la maxime cachée de ces régimes – « faites semblant de travailler et l’Etat fait semblant de vous payer » – se révélait plus intégratrice des Roms que l’exploitation capitaliste. L’ouvrier tchèque, hongrois ou roumain « accrochait son chapeau » à sa patère dans l’entreprise d’Etat, touchait son maigre salaire, et filait ailleurs la moitié du temps pour travailler au noir ou « perruquer » dans son atelier. Son collègue rom bullait à l’usine avant d’aller faire la fête avec les siens dans les HLM lugubres qu’on leur avait attribués à la lisière des villes, ou dans leurs masures à la campagne. Chacun son truc. Le caractère policier de ces régimes et la surveillance généralisée des populations par les « organes » de l’Etat communiste dissuadaient les potentiels maraudeurs de cette communauté d’exercer leurs activités. Les peines très sévères appliquées à ceux qui se rendaient coupables « d’atteinte à la propriété du peuple » limitaient le nombre des récupérateurs de métaux habiles à s’accaparer le cuivre des bâtiments publics et des lignes électriques. Seuls sévissaient, aux abords des hôtels et des gares, des changeurs furtifs et clandestins de devises fortes en monnaie locale qui arnaquaient joyeusement les touristes occidentaux.

Le mistigri refilé aux pays riches

Après l’écroulement du communisme, cet équilibre fut rompu : pour survivre il fallait travailler, et pas seulement pointer à l’usine et faire semblant. Le chômage fit son apparition, frappant prioritairement ceux dont la qualification professionnelle était minimale et la productivité insignifiante, ce qui était le cas de la très grande majorité de la population rom. La ghettoïsation de fait et le peu d’importance accordée par la culture rom à l’éducation donnée hors de la communauté avait abouti à la constitution d’un système scolaire à deux vitesses : une éducation au rabais pour les Roms et les écoles de qualité pour les autres. « Horreur ! » s’écrièrent les belles âmes de l’Union européenne venues inspecter les pays candidats à l’adhésion à l’UE. « Mélangez-moi tout cela vite fait, sinon vous n’aurez pas un sou de Bruxelles ! » Cela eut pour conséquence que les dirigeants des pays concernés, qui étaient persuadés que cette « déségrégation » brutale était vouée à l’échec, virent sans trop de chagrin les Roms filer vers l’Ouest, quand ils ne les poussaient pas discrètement à déguerpir. La solution consistant à « européaniser » le problème, c’est-à-dire passer en douce le mistigri aux pays riches au nom de la liberté de circulation, n’était pas pour déplaire aux nouveaux dirigeants roumains et bulgares. « Et voilà comment on aboutit à une politique contraire aux droits de l’homme en se réclamant des droits de l’homme ! » conclut Iveta Radicova à l’issue de notre conversation. « D’accord, rétorqué-je, mais alors, qu’est ce qu’on fait pour bien faire ? ».

La réponse d’Iveta à cette question ne sera pas du goût de ceux dont le cœur saigne en raison des mesures barbares instaurées par Sarkozy et Hortefeux. Elle consiste, pour l’essentiel, à s’efforcer d’augmenter par tous les moyens « l’employabilité » de ces populations en luttant sans concessions contre tout ce qui, dans la tradition rom, y fait obstacle : sortie prématurée des enfants du système scolaire, mariages précoces, transmission de valeurs incompatibles avec les lois du pays. On va encore tousser à Bruxelles.

Les Tsiganes : Une destinée européenne

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Nu intégriste

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Cet été aura vu, à Mexico, Bruxelles et Montréal, des cyclistes déambuler sur leur engin en vue de demander (encore) plus de droits et d’aménagements pour la petite reine. Particularité de la manif ? A poil !

Au mois de juillet, en Grande-Bretagne, dans l’Essex, plus d’une centaine de personnes se sont réunies dans un parc d’attraction avant de se faire photographier, toujours dans le plus simple appareil, à bord des montagnes russes ! Ils ont ainsi récolté 22 000 £ pour la lutte contre le cancer. Déjà, l’an passé, l’artiste Spencer Tunick – ça ne s’invente pas – défendait les vins français contre l’affreux réchauffement climatique en mettant en scène des centaines de bénévoles en tenue d’Adam.

Visiblement, ça marche, les caméras sont là et en redemandent, ça circule sur internet, bref, ça défrise. Amis des causes désespérées, la nudité vous montre la voie. Militez, pétitionnez, manifestez, faites des kiss-in, mais surtout, faites ça à poil. C’est tendance ! Surtout en été, il faut bien le dire.

Or, un sujet, un poil oublié en ce moment, mais qui ressurgira sous peu, c’est le port de la burqa. On fera donc bien de recommander aux barbus de tout poil et aux enragées du niqab, de se déshabiller et de défiler aux Champs Elysées contre les lois racistes en vigueur chez nous. On pourra penser que la nudité n’est pas approprié à ce type de combat, mais non: quand on se prévaut des libertés pour exiger le droit à la charia, on n’en est pas à une contradictions prés…

La Belgique en soins palliatifs

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Dans le courant du mois de juillet, quelques personnes réputées bien connaître la politique belge ont tenu une réunion discrète, sinon secrète, dans le bureau de Pierre Lellouche, secrétaire d’Etat aux affaires européennes. Des diplomates en retraite et en activité et des journalistes de renom étaient invités à formuler leurs analyses sur l’avenir du royaume à la suite des élections législatives de juin au pays du Manneken Piss qui ont abouti à la victoire écrasante des séparatistes flamands du NVA en Flandre, et celle du Parti socialiste dans la partie francophone du pays, en Wallonie et à Bruxelles.

L’indifférence affichée par les autorités françaises à ce qui se passe en Belgique n’est que de façade. On se prépare en coulisses à l’éclatement du pays, et l’on passe en revue les divers scénarios qui vont du maintien vaille que vaille d’une confédération entre les deux parties du pays à la montée en puissance, en Wallonie au moins d’un courant « rattachiste », ne voyant d’autre solution pour l’avenir de la province qu’une intégration à la République Française. Les « experts » réunis par Lellouche divergeaient sur le tempo, mais s’accordaient à penser que l’accession de la Flandre à l’indépendance était inéluctable. Les Francophones, dont tous les grands partis politiques se déclarent partisans du maintien d’une Belgique fédérale, allaient se trouver confrontés à une séparation dont ils n’étaient, jusque là, pas demandeurs.

Oublier Bruxelles ?

Deux hommes forts sont ressortis de ce scrutin. D’un côté, Bart de Wever, tribun populiste et chantre de « l’évaporation de la Belgique » qui ferait de l’Etat fédéral une coquille vide avant que la Flandre n’accède à l’indépendance. De l’autre, Elio Di Rupo, président du PS francophone, lequel, malgré de multiples affaires de corruption, conserve la confiance une majorité d’électeurs francophones. Parti hautement clientéliste – on ne peut obtenir un emploi public en Wallonie si l’on n’est pas pistonné par le PS -, il apparaît comme un bouclier social contre les dégâts provoqués par la crise économique et la désindustrialisation.
En bonne logique, c’est Bart de Wever, chef du premier parti de la communauté démographiquement majoritaire (6 millions de Flamands et 4,5 millions de Francophones) qui aurait du être chargé par le roi Albert II de la mission de formateur du nouveau gouvernement. Mais ce tacticien roué avait par avance décliné cette offre au cours de la campagne électorale, ne laissant au souverain d’autre choix que de faire appel à l’autre vainqueur du scrutin, Elio Di Rupo. Pendant plus de six semaines, Bart de Wever a laissé ce dernier s’efforcer de mettre sur pied un accord de gouvernement qui prenne en compte les exigences des partis flamands d’une réforme radicale de l’Etat belge, qui verrait le transfert vers les régions et communautés de compétences jusque-là exercées par l’Etat fédéral. Elio Di Rupo a accepté, au cours de ces tractations une bonne partie des exigences flamandes, ce qui lui a valu des accusations de « trahison » d’Olivier Maingain, chef du Front démocratique des Francophones, très implanté dans la périphérie bruxelloise. Mais cela n’a pas suffi. Il a été contraint de jeter l’éponge, Bart de Wever et ses alliés se montrant intraitables sur la scission de l’arrondissement électoral bilingue Bruxelles-Hal-Vilvorde[1. L’arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde (BHV) est le seul en Belgique ou l’on peut voter indifféremment pour des partis flamands ou francophones, en raison d’une importante population francophone dans les communes flamandes de la périphérie de Bruxelles] et le refinancement de Bruxelles, capitale de la Belgique et de l’Europe, qui n’est pas en mesure de faire face à ses obligations urbanistiques et sociales.

Le plan B : le divorce

Pour la première fois dans l’histoire de la Belgique, des personnalités politiques francophones de premier plan, comme Laurette Onkelinx, ministre fédérale des Affaires sociales, ou Rudy Demotte, ministre-président de la région wallonne ont évoqué ouvertement le « plan B ».
Celui-ci consiste à prendre acte de l’impasse des négociations institutionnelles et à discuter d’une séparation entre la Flandre d’un côté, la Wallonie et Bruxelles de l’autre. Bien entendu, ces déclarations ont un air de « retenez-moi ou je fais un malheur » destiné à peser, sinon sur l’intraitable de Wever, du moins sur d’autres partis flamands moins radicaux que lui dans la fuite en avant séparatiste.

Seulement, de tels discours échappant à ceux qui les tiennent, accréditent, dans la population, l’idée que les carottes sont cuites et que la Belgique entre vraiment en agonie. Un changement de paradigme s’instaure alors, comme lorsque les manifestants de Leipzig contre le régime communiste de RDA, en novembre 1989, transformèrent leur slogan « Wir sind das Volk ! » (Nous sommes le peuple) en « Wir sind ein Volk ! »(Nous sommes un peuple). Rien ne pouvait plus alors faire obstacle au désir puissant du peuple allemand de se réunifier. Parler de la possibilité d’une scission de la Belgique en ces termes, c’est l’accélérer, même si ce n’est pas le but recherché.

L’un des principaux obstacles à cette scission, le destin de Bruxelles, dont les Flamands refusaient jusque-là qu’elle puisse être séparée de la Flandre est en train de perdre de sa pertinence. Bart de Wever, contrairement aux politiciens flamands ancienne manière a intégré que la reflamandisation de Bruxelles est un échec total : les néerlandophones viennent y travailler, mais rentrent chaque soir dans leur ville ou village de Flandres. Par ailleurs, cette ville est en train de prendre le chemin de Washington, partagée entre des ghettos d’hyper-riches (fonctionnaires européens, cadres des nombreuses entreprises de services basées à Bruxelles, « réfugiés fiscaux » français) et des ghettos d’immigrés où sévissent le chômage et l’insécurité. Pour Bart de Wever, l’indépendance de la Flandre sans Bruxelles vaut mieux que pas d’indépendance du tout. L’aspiration populaire va dans le même sens : le ras-le-bol des nouveaux riches du nord, excédés de financer les « chômeurs et gréviculteurs » du sud, emporte dans un tourbillon nationaliste les derniers Flamands « belgicains » qui sont réfugiés dans les institutions culturelles.

Petite Belgique ou grande France ?

Pour les sommités réunies par Pierre Lellouche, l’hypothèse d’une « petite Belgique » maintenue après le départ de la Flandre devrait alors s’imposer. C’est en tout cas la vision développée dans la classe politique francophone et dans les élites universitaires et médiatiques. Cette entité serait, paraît-il économiquement et politiquement viable. Voire… Car qui prendrait alors le relais des transferts d’argent de la Flandre vers la Wallonie au nom de la « solidarité interpersonnelle » entre tous les Belges ?

Le moment n’est pas encore venu où les Wallons sûrement et les Bruxellois peut-être se diront que la meilleure solution, au bout du compte, serait de compléter l’union culturelle et économique franco-belge[2. L’unité culturelle n’est plus a démontrer : les écrivains belges sont tellement des écrivains français qu’on en oublie qu’ils sont belges. Dans le domaine économique, le « grand patron » de l’économie wallonne et bruxelloise s’appelle aujourd’hui Gérard Mestrallet (Suez-GDF) et c’est la BNP qui a sauvé Fortis ( ex Banque Bruxelles Lambert) de la faillite en 2007…] par son volet politique. Mais il approche. Quand elle a démarré, l’Histoire a tendance à s’accélérer, et c’est dans ces circonstances que se révèlent les grands hommes d’Etat.
En 1988, Helmut Kohl était au fond du trou. On complotait dur au sein de son parti, la CDU, pour le déboulonner de la chancellerie afin d’éviter une défaite électorale annoncée. Puis survint la chute du Mur de Berlin. On connaît la suite. Certains, au sommet de notre République, seraient bien inspirés de se souvenir de cet épisode, qui n’est pas sans évoquer une situation plus proche de nous et, pourquoi pas, de s’en inspirer.

Sac de nœuds

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A force de repousser toujours plus loin les limites, ça devient de plus en plus difficile de transgresser quoi que ce soit. Mais si vraiment vous voulez choquer votre belle-mère lors du baptême de votre neveu, on ne saurait trop vous conseiller d’investir dans la nouvelle création du designer Andy Bates, qui a créé en sac à main façon paire de c… Tout y est et en relief, s’il vous plait, y compris une petite lanière au mitan des bourses rappelant même aux plus oublieuses d’entre nous un pénis. Et terminé par une clochette, façon piercing. Voilà pour le côté pile.

Coté face, une paire de fesses, forcément, ornée en leur centre d’une petite fleur en cuir, genre trou de balle ! Effet garanti dans les dîners en ville quand on en sort son tube de rouge à lèvres…

Du coup, les designers du monde entier sont sur les dents ! Que vont-ils trouver lors de la prochaine saison pour dépasser la transgression d’Andy Bates ? Personnellement, pour faire vraiment scandale, je ne vois plus que la petite aumônière en soie ivoire. Mais là, ça craint !

Sarrazin vs. Sarrasins

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« Les Musulmans ne contribuent en rien à la prospérité de l’Allemagne et vivent aux crochets de l’Etat ». Telle, est, en substance, la thèse de Thilo Sarrazin, membre du directoire de la Bundesbank. En outre, ajoute-t-il, le taux de natalité quasi prodigieux de la communauté musulmane aurait un impact fâcheux sur le QI collectif des Allemands. Bref, « L’Allemagne se détruit », proclame Sarrazin dans le titre de son livre paru la semaine dernière et qui, d’ores et déjà, figure sur la liste des best-sellers d’Amazon outre-Rhin. L’ennui c’est qu’en raison de sa virulence, Sarrazin risque de rendre impossible un débat dont l’Allemagne a furieusement besoin – et qui rappelle beaucoup celui qui a tant de mal à émerger en France.

En quelques plateaux-télé, Sarrazin a donc conquis la gloire du brave type qui ose enfin dire à haute voix ce que la majorité silencieuse des autochtones pense depuis un certain temps. Il a été menacé physiquement par le groupe prétendument antifasciste « Antifa ». Et la classe politique allemande, à commencer par la chancelière Angela Merkel, n’a pas perdu de temps pour crier à l’outrage. Qualifiant les propos de Sarrazin d’« absurdes » et « complètement inacceptables », la nouvelle « dame de fer » de l’Europe a déclaré dimanche dernier, sur la chaîne télévisée ARD, qu’ils « divisaient la société allemande ». Le chef des Verts allemands, Cem Ozdemir, s’est carrément lâché, comparant Sarrazin à un « leader tribal du calibre de ben Laden ». De son côté le directoire de la Bundesbank, dont les membres n’ont jamais été sélectionnés pour leurs qualités professionnelles ou personnelles mais en fonction d’un dosage politique et régional, a demandé au Président allemand, Christian Wulff, la tête de Sarrazin. Un fait sans précédent dans la cinquantenaire histoire de cette très discrète institution, et un véritable casse-tête juridique qui suscite la perplexité des juristes du gouvernement. Mais il n’est pas certain que ce soit la première préoccupation de Sarrazin.

Une place à prendre à la droite de la CDU

L’Allemagne a changé. Et le docteur Thilo Sarrazin l’a compris. Mais il est loin d’être un loup solitaire. D’autres avant lui ont marché sur ses plates-bandes. Udo Ulfkotte, ancien conseiller du gouvernement Kohl et collaborateur régulier de la très respectable Frankfurter Allgemeine Zeitung, s’est fait remarquer pour avoir déclaré que « le tsunami de l’islamisation est en train de déferler à travers le continent européen ». Ralph Giordano, écrivain réputé et autorité morale, a estimé que l’Islam était une religion totalitaire. L’écrivain néerlandais Leon de Winter, connu en Allemagne grâce à ses contributions à l’hebdomadaire Der Spiegel, dit avoir identifié « le visage de l’ennemi », ajoutant, en termes plus sobres : « depuis les années 1960 nous nous trompions nous-mêmes en disant que toutes les cultures se valent ».

Pour la presse allemande, trois raisons expliquent son phénoménal pouvoir de séduction des masses.
Premièrement la « linguistique violente » de son livre, pour reprendre l’expression du chef du SPD, Sigmar Gabriel, s’avère correspondre aux attentes des Allemands. Si un sondage TSN Emnid réalisé pour l’hebdomadaire Focus révèle que deux tiers des Allemands rejettent la théorie de Sarrazin sur « l’abêtissement » général dû à l’accroissement de la population d’origine arabe ou turque, mais un autre sondage réalisé online par la chaîne d’information continue N-TV, révèle que ses opinions sont partagées par 96% des téléspectateurs. Et l’intéressé a affirmé sur la chaîne ARD que 95 % des lecteurs qui lui ont écrit estimaient qu’il n’était pas allé assez loin.

À lire le blog Politicaly Incorrect, on se dit en effet que les Allemands peuvent aller très loin et qu’ils y vont. « L’islam est une maladie mentale volontaire », « Il n’y a qu’un seul mot pour décrire l’islam : barbarie ! », « Il est vain de se colleter avec cette culture inférieure », proclament les auteurs anonymes des post, tout en traitant les musulmans tantôt d’« enculeurs de chèvres », tantôt de « souillons voilées ». On peut s’indigner, crier au racisme comme le font nombre de commentateurs. On peut également, avec le chroniqueur de Der Spiegel, regretter que le scandale détourne l’attention du problème réel: « Bientôt, tout ce qui devait être dit à propos de Sarrazin sera dit et lui même oublié. Mais quel homme politique aura le courage de s’engager à ce que chaque enfant de quatre ans vivant dans le quartier des immigrés de Neukolln aille à l’école ? »

La deuxième raison du succès populaire de Thilo Sarrazin est qu’il fait entendre une voix manquante sur la scène politique allemande. À la différence de nombre de pays européens, l’Allemagne n’a pas de parti « populiste » qui occuperait l’espace situé à droite des chrétiens-démocrates. Avec pour conséquence perverse le fait que l’électorat qui serait tenté de donner sa voix à un parti d’extrême droite, et dont l’importance est estimé à quelques 20%, vote pour la CDU. Résultat, durant des décennies, le slogan officiel du parti, qui est par ailleurs opposé à l’entrée de la Turquie dans l’UE, a été : « l’Allemagne n’est pas un pays d’immigration ». Il y a dix ans, Friedrich Merz, député CDU au Bundestag, invitait tous les immigrés à rejoindre la Leitkultur allemande – la culture dominante- appel à l’assimilation évidemment interprété par la gauche comme un dénigrement des autres cultures. Avec l’affaire Sarrazin, la question de l’immigration se rappelle au bon souvenir de la chancelière qui ne peut pas négliger les bataillons d’électeurs qui y sont sensibles. D’où ses propos au quotidien turc Hurriyet : « Nous désirons offrir toutes les opportunités qu’un pays ouvert puisse offrir à ses citoyens issus de l’immigration. Ces gens-là doivent avoir leur part dans la vie sociale, économique et culturelle. Mais nous attendons également d’eux qu’ils déclarent clairement vouloir participer à cette vie et qu’ils en apportent les preuves. (…) Beaucoup de Turcs vivent en Allemagne et je suis persuadée que la majorité d’entre eux s’est intégrée parfaitement bien ».

Difficile quoi qu’il en soit d’occulter le réel. Nul n’a oublié le discours prononcé il y a deux ans par Recep Tayyip Erdogan devant la communauté turque de Cologne, dans lequel le Premier ministre turc mettait ses compatriotes en garde contre les méfaits de l’assimilation, en la qualifiant explicitement de « crime contre l’humanité ».

La popularité des thèses de Sarrazin a évidemment quelque chose à voir avec un passé ressassé – peut-être à l’excès. Comme le souligne Ulrich Kober de la Fondation Bertelsmann, « le rejet du racisme et du fascisme fait partie du mythe fondateur de l’Allemagne contemporaine ». Pendant les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les Allemands ont été obligés de prouver au reste du monde leur tolérance et leur ouverture. L’immigration ne pouvait pas être une question ou un enjeu politique mais simplement un fait. « Trop longtemps, lit-on dans la Suddeutsche Zeitung, les Allemands ont pensé qu’ils pouvaient laisser aux immigrés la décision de quand et à quel degré ils veulent s’intégrer. De même que la décision de s’ils veulent ou non s’intégrer. »

Une partie des immigrés refuse de s’intégrer

Le meurtre du cinéaste Theo van Gogh, les attentats de Londres et de Madrid et l’affaire des caricatures de Mahomet en 2006 ont alerté l’opinion publique. Certes le terrorisme islamiste a épargné l’Allemagne. Mais la presse nationale rapporte quasi quotidiennement des cas de mariages forcés, de crimes d’« honneurs », ou de règlements de comptes au sein des mafias albanaise ou arabe. Dans certains quartiers de Berlin, comme à Kreuzberg, trois quarts des élèves ne maitrisent pas suffisamment l’allemand pour pouvoir suivre les cours. Et selon Wolfgang Bosbach, le président de la Commission des affaires intérieures du Parlement, un tiers des étrangers inscrits à des cours d’allemand pour augmenter leurs chances sur le marché de l’emploi, ne se présentent même pas dans les établissements désignés. Dans ces conditions, il devient difficile de ne pas voir qu’une partie de la population immigrée refuse de s’intégrer à la société allemande.

Rien ne prouve cependant que cette prise de conscience aura des conséquences politiques – il est vrai que personne en Europe n’a de solution clé en main. Trop âgé et trop techno pour fonder un parti susceptible d’occuper la place vacante sur la droite de la scène politique, Sarrazin continuera tout au plus à participer à des talk-shows et à effrayer ses concitoyens en leur rappelant que le nombre des musulmans devrait s’élever à 35 millions en 2100. D’ici là, la politique d’immigration passive et indéterminée a encore de beaux jours devant elle.

La vie derrière soi

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On aura beau manifester. On aura beau protester. On aura beau chantonner, sur tous les tons, les plus beaux slogans du monde, les reprendre en leitmotiv, défendre la veuve de 120 berges et l’orphelin de 60 ans. On aura beau être beau, c’est-à-dire être vain, précaire et inutile : rien ne changera tant que s’imposera à nous l’implacable réalité. L’impératif marxiste, fixé très tôt dans les Thèses sur Feuerbach, n’y peut rien : transformer le monde n’inclut pas de faire passer ses rêves pour la réalité ni de prendre des vessies pour des lanternes.

Autant le dire d’emblée, comme l’a avoué récemment un improbable arc rocardo-sarkozyste : le problème des retraites n’est pas un problème financier. 35 milliards de déficits annuels, ça fait tout juste de quoi payer les apéricubes aux banquets du système bancaire international auprès duquel notre système social emprunte. Le problème des retraites n’est pas même un problème social – le propre de la « retraite » étant précisément de s’éloigner, de s’abstenir voire de se retirer de la vie sociale. Le problème des retraites n’est pas le problème du gouvernement actuel, mais de tous les gouvernements qui ont laissé pourrir la situation depuis 1975, suivant précautionneusement la doctrine de Henri Queuille : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Le problème des retraites : un problème de vieux

Le problème des retraites est le problème des vieux. Sont trop nombreux : 1 Français sur 5 a, aujourd’hui, plus de 60 ans. Seront à l’avenir (car l’avenir leur appartient aussi, c’est leur principal fonds de pension) encore plus nombreux. Bonjour l’ambiance ! L’INSEE (qui est à la France ce que Paris-Turf est au tiercé) pronostique qu’en 2050 1 Français sur 3 aura plus de 60 ans.

Epidémie de vieux ? Oui, peut-être. On ne saurait dire. La Faculté ne s’est pas encore prononcé là-dessus. Enfin, elle a essayé. Elle parle depuis 1975, c’est-à-dire depuis la parution de La Vie devant soi, de « vieillissement prévisible de la population », « d’allongement de l’espérance de vie », mais ne tranche jamais dans le vif du sujet : les vieux sont-ils trop nombreux ? Comment s’en séparer ?

Se séparer d’un vieux. C’est assez simple pourtant. La recette est connue. L’arsenic est la méthode la plus lente, mais éprouvée, à Loundun, chez Marie Besnard. Le cyanure est plus rapide mais n’a pas le charme des vieilles dentelles. Le meilleur est encore l’abandon, chez lui, à domicile, du vieillard ou de la vieillarde, assoiffé en temps de canicule. Privé de relations sociales, le vieux crève. Et il le fait plutôt bien. On se presse à manifester, dans la rue, pour le maintien du départ du roulant de la SNCF à 50 ans, mais pour aller, un jour par semaine, aller visiter l’ancêtre qui se fait sous lui au point de puer l’ammoniaque, il n’y a plus personne. Faut pas pousser ! Se faire sur soi n’est pas un avantage acquis.

C’est bien, pourtant, de cela qu’il s’agit. Régis Debray a, sous la forme du pastiche, écrit, il y a quelques années, un beau petit texte à ce sujet : Le Plan vermeil. Mais le pastiche est, parfois, une façon de faire dans des violons qui sonnent faux. La vérité est qu’en 60 ans à peine, nous avons pris 15 ans dans la vue. De 1950 à aujourd’hui, les Français ont gagné 15 années d’espérance de vie supplémentaires. Financer les pensions de gens qui passaient l’arme à gauche sitôt les 70 berges passées ne posaient pas de gros problème. Promettre, en 1983, la retraite à 60 ans à des gens qui avaient cinq ans plus tard rendez-vous chez Borniol n’était pas insurmontable. La difficulté est que nos vieux ont vieilli et que, la médecine aidant, ils ont retardé l’heure où nous allions en chœur tenir les cordons du poêle. Le vieux met un peu de réticence à se laisser vite enterrer : là est le problème.

Dès lors, le système actuel de répartition est intenable, à moins de paupériser les vieillards, de déposséder des fruits de leur labeur les actifs ou de faire reposer sur les générations futures, comme nous le faisons aujourd’hui, notre propre inconséquence. Comme disait le camarade Lénine, que faire ?

Que faire des retraites ? Non, là n’est pas la question. Que faire des vieux et de l’allongement de la vie ? Que faire de la rotation plus lente du parc locatif, des transmissions moins rapides du patrimoine, de l’augmentation des dépenses de santé liées au grand âge ? Que faire de nos politiques publiques qui seront, de plus en plus, hypothéquées sur la vieillesse ? Moins de crèches, plus d’unités Alzheimer ! Car la France y passera dans les prochaines décennies – elle a déjà commencé : elle conduira des politiques de vieux, faites pour les vieux et par les vieux.

Lorsqu’en 2050, 1 Français sur trois aura plus de soixante ans, le système de répartition ne tiendra plus. Préparons-nous y donc, dès à présent. Le péril vieux menace : c’est Al Quaïda dans nos hospices. Ne les poussez pas discrètement sur les rails du métro comme un instinct naturel pourrait vous y forcer. Contentez-vous de leur servir, chaque semaine, le porto du dimanche, le plus malthusien de nos apéritifs. Les triglycérides ne leur pardonneront pas. Mais ils auront vécu. Morts, bourrés et vaincus.

Le Plan vermeil: Modeste proposition

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Le devoir du sol

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Révolution française

Révolution française

Quand on est français, c’est pour la vie. Cette proposition ne fait pas l’unanimité à Causeur. Cyril Bennasar a en effet défendu l’idée sarkozyste de « retirer la nationalité française aux Français d’origine étrangère qui attenteraient à la vie d’un policier ». Et il m’apprend qu’en lançant cette proposition, Nicolas Sarkozy ne s’inscrivait pas, comme on l’a répété de toutes parts, dans les traces de Pierre Laval mais dans celles de Léon Blum : une loi votée sous le Front populaire prévoyait en effet de déchoir de leur nationalité les Français naturalisés depuis moins de deux ans condamnés à des peines de prison supérieures à deux ans. Cette précision rend encore plus indécente l’évocation, à ce sujet, des « années noires ».

Je persiste cependant à penser que Bennasar et Sarkozy se trompent. L’égalité devant la loi n’est pas un colifichet juridique ni un chichi bien-pensant, elle est au cœur de l’ADN démocratique. Sauf à devenir une « nation morale » aussi privée de capacité d’action que la gauche du même nom, il nous faut admettre qu’un criminel français et un salopard français sont aussi français que vous-et-moi. Au-delà des principes, le président commet une faute politique, non pas parce qu’il tente de séduire ou de rassurer les électeurs qui se baladent entre l’UMP et le Front national – il me semble, à moi, que convaincre les électeurs fait partie de son boulot –, mais parce que le message subliminal véhiculé par cette proposition est purement et simplement mensonger : à supposer que cette mesure soit adoptée[1. Et, contrairement à mes prévisions, il semble bien qu’elle soit en passe de devenir une loi.], elle ne règlera rien. Nos concitoyens « issus de l’immigration » resteront nos concitoyens et laisser penser le contraire, aux électeurs frontistes comme aux autres, est inutile et dangereux. Nous devons les aider, au besoin les obliger (par la loi), à être des Français à part entière et non pas des « Franco-ceci ou des Cela-français » vivant au rythme et selon les codes culturels des pays d’origine tout en bénéficiant des droits et libertés afférents à la citoyenneté.

[access capability= »lire_inedits »]La nationalité, donc, ne se reprend pas. Raison de plus pour ne pas la donner à n’importe qui. La France des droits de l’homme n’est pas un droit de l’homme. Si le divorce n’existe pas, on peut et on doit se montrer encore plus regardant quant au choix de l’épousée. En clair, le « droit du sol » n’est pas un impératif catégorique. En dépit des heures sombres de leur histoire, les Allemands continuent à appliquer le « droit du sang », corrigé et amendé par l’existence de procédure de naturalisations. Mais un descendant d’Allemands, vivrait-il au Chili, peut revendiquer sa qualité d’Allemand.

La France peut être un héritage ou un désir. Elle ne saurait être un hasard

Est français tout individu né sur le territoire français. On aimerait se contenter de ce beau principe. L’ennui, c’est qu’il aboutit à une conception purement bureaucratique de l’appartenance nationale, d’ailleurs récusée par la majorité des intéressés qui proclament avec constance leur refus d’être seulement « Français de papiers ». Renaud Camus rappelait dans notre dernier numéro que la France peut être un « héritage » quand on a la chance d’être né Français[2. Ce qui signifie, contrairement à ce que prétend Brice Hortefeux, qu’on n’a rien fait pour la mériter.]. Elle peut aussi, ajoutait-il, être un « désir », voire un « ensorcellement » comme pour Paulina Dalmayer qui répond à l’écrivain (son texte sera prochainement en ligne). Elle ne saurait être un pur hasard. Au lieu de nous embarquer dans une impasse, le président devrait donc demander à ses services de réfléchir sérieusement à la possibilité de durcir les conditions d’acquisition de la nationalité française.

Si elle confère une citoyenneté pleine et entière de même que l’adoption est une filiation pleine et entière, la naturalisation ne saurait être une obligation mais un choix et un choix librement consenti par les deux parties. En théorie, c’est le cas puisque les enfants nés en France de parents étrangers ne deviennent français qu’à l’âge de 13 ou 16 ans et après en avoir clairement exprimé la volonté. Dans la pratique, la procédure est quasiment automatique.

Le « droit du sol » restera la base de la nationalité à la française, ne serait-ce que parce que nous ne disposons pas d’autres critère. La France n’est pas une nation ethnique : ce n’est pas un principe mais une réalité historique. En revanche, il est temps de rappeler que la citoyenneté confère des droits et des devoirs. S’il y a un « droit du sol », il doit aussi y avoir un « devoir du sol ». Le désir ne suffit pas. On n’ira pas jusqu’à demander aux candidats au passeport « ce qu’ils peuvent faire pour leur pays ». Mais on peut exiger d’eux qu’ils adhèrent, non seulement aux lois, mais aussi à ce qu’on appelle, au sens large, la « culture ». Il ne s’agit pas de les obliger à lire Balzac ou Marivaux[3. Encore que ce serait le meilleur service à leur rendre, à eux comme à leurs jeunes concitoyens « de souche ».] mais de leur rappeler que la France est composée d’individus libres et non de groupes autorisés à faire prévaloir leur propre loi sur les territoires où ils sont majoritaires. Si on refuse le « passeport à points », il faut aussi refuser la France à la carte.[/access]

Radical pas libre

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La Voix du Nord épingle cruellement Bernard Tapie, qui n’a pas honoré de sa présence l’université d’été du Parti Radical de Gauche, ce week-end à Seignosse. L’ancien modèle d’entrepreneur selon François Mitterrand prétexte le vif chagrin qu’il a éprouvé après la mort de son chien. Le journal écrit : « Lors d’un face-à-face télévisé avec Jean-Marie Le Pen, Bernard Tapie avait justement rappelé à l’animateur -qui croyait drôle de déposer une paire de gants de boxe sur la table- que la politique était une chose sérieuse. Il faut croire qu’elle est aujourd’hui moins importante que la mort d’un chien. »

Mais nous pensons, au contraire, que cette excuse est fort valable! Si notre petite chienne teckel venait à disparaître, nous serions accablés d’un chagrin tel, qu’il nous serait impossible de produire le moindre article pour Causeur. Et nous ignorerions, alors, les réclamations de notre Tsarine pourtant crainte et bien aimée, ainsi que les plaintes et les lamentations de nos nombreux lecteurs. Oui, vraiment, son deuil animalier nous rend éminemment sympathique ce mirobolant personnage, et nous nous réjouissons même qu’un tribunal dit arbitral l’ait rétabli dans ses droits!

Abbas et Netanyahou enfin d’accord pour un accord ?

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Pour une fois, pour une fois seulement, nous allons nous montrer optimistes. Bien sûr, dès qu’il s’agit des rapports entre Israéliens et Palestiniens, l’exercice est périlleux. Et pourtant, cette fois, pour m’y être frotté à plus d’une reprise depuis la conférence de Madrid de 1988, j’ai décidé de me ranger dans le camp de ceux qui y croient. Les deux attaques en Cisjordanie, qui ont fait quatre morts et plusieurs blessés israéliens la veille de l’ouverture du dialogue et le jour où il a officiellement commencé à Washington, auraient pu me faire changer d’avis. Mais non. J’y crois. Et pas seulement parce qu’aller à l’encontre de tous les commentateurs, tous convaincus que « cette fois encore, cela ne marchera pas », que « le président Obama va droit dans le mur », que « le Hamas lamine le pouvoir de Mahmoud Abbas » et que « Netanyahou mène tout le monde en bateau », a un je-ne-sais-quoi d’exaltant.

Un premier constat : en dépit des deux attaques et des déclarations incendiaires des organisations radicales, Hamas en tête, qui en promettent d’autres, la violence est à son niveau le plus bas depuis plusieurs années. La seconde intifada semble être un lointain souvenir et les dirigeants israéliens de tous bords devraient en principe avoir plus de facilité à « faire passer la pilule » d’un accord avec les Palestiniens, notamment par le biais d’un référendum, une consultation qu’envisage d’ailleurs sérieusement Benjamin Netanyahu dans un an. Abbas, contrairement à Arafat, n’est pas perçu par la majorité des Israéliens comme un manipulateur qui brandit le rameau d’olivier d’une main et le terrorisme de l’autre. Il l’a d’ailleurs prouvé peu après les tirs revendiqués par le bras armé du Hamas en ordonnant une vague d’arrestations massives dans les rangs des islamistes, avec l’assistance proche-lointaine des services de renseignements voisins.

Un deuxième constat : le scepticisme de rigueur de part et d’autres n’a pas empêché ces derniers mois la formation d’un consensus favorable à la création d’un Etat palestinien, à condition que l’Etat en question jouisse d’une indépendance acceptable et accepte de vivre pacifiquement aux côtés d’Israël. Même les Palestiniens de Gaza auront du mal à rejeter un tel développement et pourraient, on peut rêver, faire plier l’intransigeante direction du Hamas.

Quant au sujet qui fâche, la colonisation, il semblerait, vu de Paris, que les Israéliens aient enfin cédé aux sempiternelles exigences américaines de ne plus construire en territoire occupé, qu’ils n’aient pas l’intention de renouveler le moratoire de dix mois sur la construction en Cisjordanie qui arrive à terme le 26 septembre : en somme, on dirait qu’ils ne souhaitent pas que Mahmoud Abbas claque la porte des négociations à peine remises à flot s’il venait à apprendre que des bétonneuses entraient en action.

Autre sujet potentiellement explosif : le « droit au retour » des réfugiés palestiniens de 1948 et 1967 sur lequel les Israéliens ne sont pas du tout prêts à transiger mais sur lequel Abbas, soumis aux pressions américaines, pourrait en fin de compte lâcher du lest. Tout comme Israël, ainsi que l’a récemment déclaré Ehud Barak, pourrait céder sur la sacro-sainte réunification de Jérusalem, en acceptant qu’un drapeau palestinien flotte sur une partie du secteur oriental de la ville. Restent le tracé compliqué des frontières du futur Etat palestinien, la question de la sécurité à ces frontières inhérente à celle de l’armement dont disposerait le nouveau venu au sein de la communauté des Nations. Autant de questions qui ont le mérite de ne pas être trop nombreuses et d’avoir des contours clairement définis en vue d’un « marchandage » final qui débouchera, inch Alla’h, sur un accord définitif.

Si on ajoute à tout cela un Netanyahu particulièrement en verve, puisqu’il a réussi à faire taire les critiques habituelles de la gauche israélienne sur ses réelles intentions de faire la paix avec les Palestiniens, un Amr Moussa, président de la Ligue arabe, qui entonne pour une fois le refrain de John Lennon « Give Peace a Chance », et un Ahmadinejad égal à lui-même lorsqu’il affirme que les pourparlers sont « morts-nés », on ne peut qu’être optimiste.

Wikileaks, fuites en avant

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Henri Gervex, À

Henri Gervex, À "La République française", 1890

Tous journalistes : telle était la grande promesse d’Internet. Le foisonnement des blogs a été salué comme la preuve de l’avènement de médias sans médiation, c’est-à-dire sans intermédiaires entre « producteurs » et « consommateurs » d’information. Pourtant, cette nouvelle arme « citoyenne » a vite été récupérée par les acteurs traditionnels, sans doute parce que le public a compris que la valeur d’une information se mesurait autant à la signature de l’auteur et au logo du média qu’au contenu. Du Washington Post à WikiLeaks, du Monde à Causeur, il faut toujours se poser les mêmes questions. Qui parle ? Et d’où ?

Avec WikiLeaks, tous journalistes

Le site américain WikiLeaks n’en continue pas moins à croire aux lendemains radieux du « journalisme citoyen sans frontières ». Depuis sa création, en 2006, sa lutte contre la censure en Chine et la corruption au Kenya a valu à Julian Assange, son cofondateur et figure de proue, notoriété et respectabilité. Fort de son succès, fin 2009, il s’attaquait au gros morceau : la politique américaine en Irak et en Afghanistan.

[access capability= »lire_inedits »]Dans le projet WikiLeaks, technologie et idéologie sont inséparables. Ancien hacker et héros de la contre-culture du Web, Assange est un militant du numérique convaincu qu’Internet est le contre-pouvoir absolu. Pour lui et ses semblables, les technologies de l’information constituent l’antidote au totalitarisme façon 1984. L’important, c’est d’y croire. Alors que, sur Wikipedia, nous sommes tous encyclopédistes, WikiLeaks entend fédérer une communauté dans laquelle chacun est tout à la fois informateur, analyste et expert. Comme son nom l’indique (leaks signifie « fuites »), sa marque de fabrique est de publier des informations venues de l’intérieur, en l’occurrence des bases de données gouvernementales. En clair, les contributeurs de WikiLeaks sont des fonctionnaires qui divulguent des infos confidentielles sous couvert d’anonymat. À première vue, rien de très neuf sous ce soleil-là. C’est peu ou prou le principe de la « page 2 » du Canard Enchaîné, à ceci près que les ragots publiés par l’hebdomadaire satirique sont invérifiables (et souvent bidons) tandis que WikiLeaks rend publics, sans les expertiser ni les commenter, des documents confidentiels dont l’authenticité n’est pas contestée. Pas de journaliste, pas de Woodward et Bernstein – les deux héros du Watergate – pas de rédac’ chef mais des informations divulguées.

C’est à ce stade qu’intervient l’innovation technologique : Assange et ses amis ont développé des outils informatiques qui protègent l’anonymat des contributeurs. Les fichiers envoyés au site ne sont pas « traçables », c’est-à-dire qu’il est impossible, y compris pour les animateurs du site, de connaître l’identité des sources qui bénéficient ainsi d’un niveau de sécurité incomparable avec celui qu’offre un média classique, un journaliste pouvant toujours gaffer voire « balancer » son informateur – pour en circonvenir un autre par exemple. Avec WikiLeaks, ce risque n’existe pas.

Seulement, WikiLeaks ne protège pas les bavards contre eux-mêmes. Si le soldat de première classe Bradley E. Manning, 23 ans est fortement soupçonné d’être à l’origine de la divulgation de documents classifiés sur l’armée américaine en Irak, c’est parce qu’il a trop parlé. Son confident l’a trahi. Depuis le mois de mai, Manning doit méditer en prison sur la fiabilité des hommes.

De ce point de vue, rien n’a changé : sans « Gorge profonde », c’est-à-dire sans fonctionnaire, militaire ou autre agent de la puissance publique prêt à transgresser les règles, point de révélations fumantes. Ainsi, le cas de Manning évoque-t-il fortement celui de Daniel Ellsberg, l’homme qui, il y a quarante ans, a fait fuiter les « Pentagon Papers ».

Comme Manning, Ellsberg, qui fut officier dans les marines puis conseiller du secrétaire à la Défense Robert McNamara, était un « insider » impliqué dans une guerre – celle du Vietnam – qu’il jugeait injuste et criminelle. Les deux hommes voulaient servir leur pays. Petit à petit, ils sont arrivés à la même conclusion : le gouvernement américain est sorti de la légalité et ne sert plus les intérêts des États-Unis. En conséquence, ils n’avaient plus le devoir d’obéir mais celui d’informer et d’alerter leurs concitoyens.

WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre

Le scénario du Watergate fut identique : un « insider », Mark Felt, numéro deux du FBI, nourrissait les journalistes, les guidant pas à pas, faisant presque tout le boulot pour eux. Informé des turpitudes des « hommes du Président » et des agissements de leurs « plombiers », Felt avait décidé d’agir. Bob Woodward et Carl Bernstein, les deux journalistes qu’il avait choisis, sont devenus célèbres. Et pourtant, le véritable héros du Watergate, c’est lui, « Gorge profonde », sorti de l’anonymat de son plein gré, des décennies après les faits.

D’Ellsberg à Manning en passant par Felt, les similitudes sautent aux yeux. Il existe pourtant une différence de taille. Dans les cas des « Pentagon Papers » et du Watergate, des rédactions se sont interrogées sur l’opportunité de divulguer une information, alors que, grâce à WikiLeaks, le soldat Manning a décidé seul de jouer avec le secret-défense. Pour WikiLeaks, tout fait est une information qui peut être publiée. Aucun responsable éditorial n’évalue son intérêt pour le public. Quant à s’interroger sur la conformité de la divulgation aux intérêts de l’Amérique, la question semblerait sans doute sacrilège à Assange et à ses amis. On publie d’abord, on discute après. Sous ses airs hyper-démocrates, WikiLeaks finit par confier à un homme seul, et en dehors de toute règle hormis celle que lui dicte sa propre conscience, une décision qui peut avoir des conséquences considérables. Ainsi est-il apparu que la publication de documents sur l’Afghanistan pouvait mettre en péril les locaux impliqués.

Cette polémique semble avoir suscité quelques doutes chez les croisés de la Vérité. Alors que, sur Wikipedia, la rédaction des articles est de plus en plus surveillée, les dirigeants de WikiLeaks (il faut croire que même l’entreprise la plus libertaire a besoin d’un patron) se sont engagés à mieux analyser l’information avant de la rendre publique. Dans cette perspective, ils devraient renforcer le travail en amont de la publication, c’est-à-dire créer, horresco referens, une « rédaction ». Autant dire que WikiLeaks est en train de devenir un média comme un autre. Bienvenue au club.[/access]

Roms : un drame post-communiste

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Mon errance journalistique m’a conduit tout récemment à Bratislava, capitale de la Slovaquie. À peine étais-je arrivé dans cette charmante cité danubienne qu’un drame mettait tout le pays en émoi : un ancien militaire, chômeur depuis deux ans, s’est mis à tirer à la mitraillette depuis la rue sur des appartements de son immeuble occupés par des familles roms. Résultat : huit morts, dont le tireur qui a retourné son arme contre lui une fois son forfait accompli, et sept blessés. La police n’a pas réussi à déterminer précisément les motivations de cet acte meurtrier : crime raciste ou coup de folie ? Probablement un mélange des deux.

Il n’empêche : la « question rom », sous-jacente dans tous les débats politiques d’Europe centrale et orientale, revient au premier plan dans un pays qui a pourtant beaucoup d’autres chats à fouetter ces derniers temps. Le nouveau gouvernement de centre-droit, qui vient d’entrer en fonction doit en effet affronter les séquelles de la crise économique, apaiser les tensions avec un voisin hongrois taraudé par la bête nationaliste, et surveiller du coin de l’œil son autre voisin, l’Ukraine, où le nouveau président, Viktor Yanoukovitch, est plus favorable à Moscou que la précédente occupante du poste, Ioulia Timochenko. Dans la liste des tâches que le nouveau Premier ministre, Mme Iveta Radicova, avait inscrites sur son calepin avant d’entrer en fonction « s’occuper des Roms » arrivait en antépénultième position, juste avant « penser à tacler Nicolas Sarkozy ».

Le mode de survie des Roms de Slovaquie

La Slovaquie, contrairement à la Roumanie et la Bulgarie « n’exporte » pas ses Roms. Ces derniers, qui constituent environ 10% de la population, estiment que les conditions de vie qui leur sont assurées par l’Etat-providence slovaque – équivalent du RMI local et gratuité de soins de qualité – les dispensent d’aller faire la manche à Paris ou à Rome. À ce prix, on peut supporter l’opprobre des Slovaques, et les murs que ces derniers érigent dans les villages pour isoler les quartiers où ils résident. Ce mode de survie, en revanche, a le don d’énerver la population non-rom du pays, et cela d’autant plus que celle-ci a été soumise à rude épreuve ces dernières années malgré le décollage économique remarquable de la Slovaquie. L’entrée dans l’euro, en janvier 2009, avait exigé une réduction drastique des dépenses publiques, au détriment des services rendus à la population, des salaires et des retraites. Les Slovaques n’étant pas des Grecs, il leur avait échappé qu’on peut bidouiller les statistiques pour s’éviter trop de désagréments…

Comme les Roms ne cherchent pas trop à quitter la Slovaquie, Bratislava ne s’est pas retrouvée, comme Bucarest ou Sofia, placée sous les feux de l’actualité grâce aux expulsions sarkoziennes : celles-ci ont en effet révélé ou rappelé la situation lamentable réservée aux Roms de Roumanie et de Bulgarie[1. On a pu revoir cet été, sur Arte, le remarquable documentaire « La cité des Roms » de Frédéric Castaignède qui décrit par le menu la vie quotidienne dans le ghetto rom d’une petite ville bulgare], parqués dans des ghettos immondes et objet du mépris généralisé de la population et de ses gouvernants.

Je me suis donc précipité chez mon amie Iveta Radicova[2. En fait, je voyais Iveta Radicova pour la première fois de ma vie dans le cadre d’un entretien accordé à une revue à laquelle je collabore. Mais j’ai bien le droit, de temps en temps, de frimer comme Marek Halter…] pour qu’elle éclaire ma lanterne sur cette fichue question rom, à propos de laquelle je lis et j’entends tout et son contraire, y compris dans ce salon. Il faut préciser qu’avant de faire Premier ministre, Iveta a été longtemps prof de sociologie à l’université de Bratislava, aussi s’est-elle penchée sur ce problème bien avant d’entrer en politique. Elle s’est donc fait un plaisir de m’expliquer la complexité de cette affaire, ce qui me changeait agréablement des propos péremptoires entendus en France à ce sujet ces derniers temps. Sans remonter jusqu’à l’arrivée en Europe, au cours du Haut Moyen-âge, de ces nomades originaires du Rajasthan et autres contrées avoisinantes, Iveta Radicova estime essentiel de prendre en compte l’histoire de ce peuple dans la région au cours des trois derniers siècles.

Dans l’Europe des Empires : l’échec de l’intégration

Aux confins de deux empires multinationaux, l’empire ottoman et la double monarchie austro-hongroise, les « gens du voyage » trouvaient un biotope favorable à leur mode de vie et à leurs activités. Le pouvoir central était lointain, ses fonctionnaires locaux aisément corruptibles, et leur nomadisme leur permettait de remplir quelques fonctions économiques dans des provinces rurales à l’écart des grandes voies de circulation. Marchands de chevaux qu’il élevaient et sélectionnaient, rémouleurs, rétameurs et rempailleurs, musiciens et comédiens ambulants, ils compensaient leur mauvaise réputation – pas toujours usurpée – de voleurs de poules par une utilité sociale qui n’avait pas échappé, par exemple, à l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Celle-ci, au début du XVIIIème siècle, s’était mis en tête de les intégrer au processus de modernisation des marches de son empire en les incitant à se fixer dans les villes et les villages et à mettre leur compétences techniques au service de la collectivité. Dans l’ensemble, ce fut un échec, car la cohabitation entre ces Roms sédentarisés et les autres peuples se révéla quasi impossible : le refus d’assimilation des premiers au mode de vie majoritaire, leur endogamie stricte confortaient chez les Hongrois, les Slaves et les Roumains des préjugés déjà bien ancrés. Privés de leurs créneaux économiques par le développement des techniques et des transports, les tribus roms ou tziganes se trouvèrent bien souvent réduites à la mendicité ou à la délinquance. Le dépeçage des empires autrichien et ottoman après la première Guerre mondiale leur conféra la nationalité des nouveaux pays où ils se trouvaient au début des années vingt du siècle dernier, mais cela n’eut que peu d’effet : la liberté de circulation en Europe centrale faisait d’eux des saute-frontières au passeport changeant et à la conscience nationale peu développée.

La situation changea radicalement pendant et après la deuxième Guerre mondiale : les Roms vivant dans les pays directement occupés par les nazis (Bohème-Moravie, Yougoslavie, Grèce) furent pour la plupart exterminés dans les camps de la mort. Ceux qui étaient restés dans les pays alliés de l’Allemagne (Roumanie, Hongrie, Bulgarie) eurent plus de chance : beaucoup d’entre eux ont survécu, car les fascistes locaux étaient moins motivés et moins efficaces que les Allemands dans la furie à vouloir faire disparaître les « peuples inférieurs » de la surface du globe.

Pendant cinquante ans, on n’entendit plus parler des Roms

Puis vint la glaciation communiste. Entre 1945 et 1948, date du « coup de Prague » qui vit la Tchécoslovaquie tomber dans l’escarcelle de Staline, une migration des Roms de Roumanie, de Hongrie et de Bulgarie vers la Slovaquie avait eu lieu, ces derniers ayant vite compris que les communistes allaient s’occuper d’eux à leur manière. À l’instar de Marie-Thérèse, mais avec des méthodes plus musclées qu’elle, ces derniers avaient le projet les faire participer à la construction du socialisme dans le cadre des directives élaborées par les divers bureaux politiques des partis communistes locaux. Cela valut également plus tard pour la Slovaquie, où les Roms avaient cru trouver un pays plus accueillant à leur mode de vie traditionnel.

Défense de bouger, de partir à l’aventure sur les routes et les chemins, tous à l’usine, aux champs et sur les chantiers. Gare au « parasitisme » qui vous conduisait tout droit dans les « camps de rééducation à régime sévère ». Pendant un demi-siècle on n’entendit plus parler des Roms de derrière le « Rideau de fer ». En Occident, seuls quelques spécialistes se préoccupaient de cette question, car les défenseurs des droits de l’homme avaient d’autres motifs pour condamner le communisme stalinien : le Mur de Berlin, puis le Goulag suffisaient à occuper l’esprit et le temps des opposants au « socialisme réellement existant ». D’un autre côté, la maxime cachée de ces régimes – « faites semblant de travailler et l’Etat fait semblant de vous payer » – se révélait plus intégratrice des Roms que l’exploitation capitaliste. L’ouvrier tchèque, hongrois ou roumain « accrochait son chapeau » à sa patère dans l’entreprise d’Etat, touchait son maigre salaire, et filait ailleurs la moitié du temps pour travailler au noir ou « perruquer » dans son atelier. Son collègue rom bullait à l’usine avant d’aller faire la fête avec les siens dans les HLM lugubres qu’on leur avait attribués à la lisière des villes, ou dans leurs masures à la campagne. Chacun son truc. Le caractère policier de ces régimes et la surveillance généralisée des populations par les « organes » de l’Etat communiste dissuadaient les potentiels maraudeurs de cette communauté d’exercer leurs activités. Les peines très sévères appliquées à ceux qui se rendaient coupables « d’atteinte à la propriété du peuple » limitaient le nombre des récupérateurs de métaux habiles à s’accaparer le cuivre des bâtiments publics et des lignes électriques. Seuls sévissaient, aux abords des hôtels et des gares, des changeurs furtifs et clandestins de devises fortes en monnaie locale qui arnaquaient joyeusement les touristes occidentaux.

Le mistigri refilé aux pays riches

Après l’écroulement du communisme, cet équilibre fut rompu : pour survivre il fallait travailler, et pas seulement pointer à l’usine et faire semblant. Le chômage fit son apparition, frappant prioritairement ceux dont la qualification professionnelle était minimale et la productivité insignifiante, ce qui était le cas de la très grande majorité de la population rom. La ghettoïsation de fait et le peu d’importance accordée par la culture rom à l’éducation donnée hors de la communauté avait abouti à la constitution d’un système scolaire à deux vitesses : une éducation au rabais pour les Roms et les écoles de qualité pour les autres. « Horreur ! » s’écrièrent les belles âmes de l’Union européenne venues inspecter les pays candidats à l’adhésion à l’UE. « Mélangez-moi tout cela vite fait, sinon vous n’aurez pas un sou de Bruxelles ! » Cela eut pour conséquence que les dirigeants des pays concernés, qui étaient persuadés que cette « déségrégation » brutale était vouée à l’échec, virent sans trop de chagrin les Roms filer vers l’Ouest, quand ils ne les poussaient pas discrètement à déguerpir. La solution consistant à « européaniser » le problème, c’est-à-dire passer en douce le mistigri aux pays riches au nom de la liberté de circulation, n’était pas pour déplaire aux nouveaux dirigeants roumains et bulgares. « Et voilà comment on aboutit à une politique contraire aux droits de l’homme en se réclamant des droits de l’homme ! » conclut Iveta Radicova à l’issue de notre conversation. « D’accord, rétorqué-je, mais alors, qu’est ce qu’on fait pour bien faire ? ».

La réponse d’Iveta à cette question ne sera pas du goût de ceux dont le cœur saigne en raison des mesures barbares instaurées par Sarkozy et Hortefeux. Elle consiste, pour l’essentiel, à s’efforcer d’augmenter par tous les moyens « l’employabilité » de ces populations en luttant sans concessions contre tout ce qui, dans la tradition rom, y fait obstacle : sortie prématurée des enfants du système scolaire, mariages précoces, transmission de valeurs incompatibles avec les lois du pays. On va encore tousser à Bruxelles.

Les Tsiganes : Une destinée européenne

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Nu intégriste

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Cet été aura vu, à Mexico, Bruxelles et Montréal, des cyclistes déambuler sur leur engin en vue de demander (encore) plus de droits et d’aménagements pour la petite reine. Particularité de la manif ? A poil !

Au mois de juillet, en Grande-Bretagne, dans l’Essex, plus d’une centaine de personnes se sont réunies dans un parc d’attraction avant de se faire photographier, toujours dans le plus simple appareil, à bord des montagnes russes ! Ils ont ainsi récolté 22 000 £ pour la lutte contre le cancer. Déjà, l’an passé, l’artiste Spencer Tunick – ça ne s’invente pas – défendait les vins français contre l’affreux réchauffement climatique en mettant en scène des centaines de bénévoles en tenue d’Adam.

Visiblement, ça marche, les caméras sont là et en redemandent, ça circule sur internet, bref, ça défrise. Amis des causes désespérées, la nudité vous montre la voie. Militez, pétitionnez, manifestez, faites des kiss-in, mais surtout, faites ça à poil. C’est tendance ! Surtout en été, il faut bien le dire.

Or, un sujet, un poil oublié en ce moment, mais qui ressurgira sous peu, c’est le port de la burqa. On fera donc bien de recommander aux barbus de tout poil et aux enragées du niqab, de se déshabiller et de défiler aux Champs Elysées contre les lois racistes en vigueur chez nous. On pourra penser que la nudité n’est pas approprié à ce type de combat, mais non: quand on se prévaut des libertés pour exiger le droit à la charia, on n’en est pas à une contradictions prés…