Il s’est produit, ces dernières semaines, un virage à 180° dans l’approche, par les autorités françaises, du problème des ressortissants français enlevés par des bandes armées sévissant dans les zones de conflits comme l’Irak, l’Afghanistan ou la région sub-saharienne.

Il était de tradition, jusqu’alors, de mobiliser l’opinion publique en la sensibilisant au sort inique réservé à des innocents, dont le seul crime avait été de faire leur travail de journaliste, de diplomate ou d’employé d’ONG.

Certains d’entre eux, et surtout d’entre elles, étaient devenus des icônes parés de toutes les vertus : leur martyre sublime nous renvoyait à la médiocrité morale de nos existences hédonistes.

Comment peut-on décemment se pavaner au Fouquet’s pour les uns, à la Closerie pour les autres alors qu’Ingrid Bétancourt pourrit au fond de la jungle colombienne ou que Florence Aubenas n’a pas vu le jour depuis des mois dans un cul de basse fosse de la banlieue de Bagdad ? En fait, on le peut. A condition de pétitionner comme des malades, de sommer le gouvernement de tout faire – je dis bien tout ! – pour que soit donné satisfaction aux ravisseurs. Les comités Bétancourt ou Aubenas éclosent en masse dans nos villes et nos villages. Surtout ne pas oublier… On rappelle les propos tenus à leur retour de captivité par les Jean-Paul Kaufmann ou Philippe Rochot, otages du Hezbollah libanais, racontant leur joie de prisonniers saisissant au vol le son d’une radio où l’on parlait d’eux…

Une bien étrange théorie se développe dans les cercles dirigeants de la compassion militante : la vie des otages serait protégée par le vacarme médiatique produit dans les pays dont ils sont originaires. « Ils » n’oseront pas affronter un peuple levé en masse pour sauver la vie de deux des siens, tel était le viatique moral justifiant qu’on se mobilise pour cette cause plutôt que pour les retraites ou la sécu.

Et lorsque les héros reviennent en fanfare, enfin libérés grâce aux espèces sonnantes et trébuchantes versées aux bandits par le trésor public et/ou l’indulgence judiciaire pour quelques poseurs de bombes, le peuple français crie Hosannah !

Il semble que l’on ait fini par comprendre que cette méthode avait un petit inconvénient : il n’a pas échappé aux humanistes porteurs de turbans et de mitraillettes à tir rapide (marre de faire de la pub à l’industrie russe de l’armement !) que l’on pouvait tirer quelques avantages financiers et politiques non négligeables en invitant, pour quelque temps, un journaliste ou un humanitaire français à passer quelques semaines, voire quelque mois en leur compagnie. A la différence de ce qui se passe avec les agences de voyage, le règlement du séjour s’effectue à l’issue de ce dernier, et fait l’objet d’âpres négociations commerciales entre les parties.

Il s’est même constitué un marché, avec une cote établissant la valeur marchande d’un otage en fonction de sa nationalité. Un groupe de barbus à cours d’argent peut revendre à un seigneur de la guerre disposant de liquidités un otage qu’il s’était gardé comme une poire pour la soif, et pour lequel les autorités nationales dont il relève se montrent un peu lentes à passer la monnaie. Le Britannique, sur ce marché, ne vaut pas tripette, les Anglais ayant comme principe de ne jamais céder au chantage même si, régulièrement, les égorgeurs saignent un sujet de Sa Majesté pour essayer de les faire craquer. Sans succès, et avec la garantie que les Anglais, dotés d’une bonne mémoire, d’un glaive vengeur et d’un bras séculier leur feront payer le juste prix de leurs forfaits à la première occasion. En revanche, le Français était jusqu’à présent une sorte de jackpot à pattes tant l’émotion provoquée dans son pays par ses malheurs faisait monter son cours à la bourse des voyous de Kandahar.

Le plus dur, si on veut changer de tactique et adopter l’approche londonienne du problème, c’est de commencer. Le taliban, ou le jihadiste d’Al Qaïda, sont loin d’être des imbéciles. Ils ont quelques raisons de penser que ce durcissement n’est peut-être que superficiel, et qu’il ne résistera pas à une vidéo gore diffusée par leurs soins sur la toile, dans le style de celle de l’exécution de Daniel Pearl.

Cela concerne aujourd’hui deux journalistes français de FR3 enlevés fin décembre en Afghanistan, et un bénévole humanitaire français détenu depuis une semaine au Mali par Al Qaïda Maghreb Islamique. Des deux premiers, on n’a pas révélé les noms, et je n’écrirai pas ici celui du troisième, pour être dans la nouvelle ligne. Une ligne dure, peut-être, dont les effets vont peut-être plonger des familles dans le malheur, mais qui a la vertu de nous ramener au réel. Que nous le voulions ou non, nous sommes en guerre. Nous avons choisi de participer au combat planétaire contre un terrorisme pratiqué par des gens qui nous haïssent non pour ce que nous faisons, mais pour ce que nous sommes. Ils connaissent nos faiblesses, celles résultant précisément des valeurs qu’ils exècrent : le respect de l’individu, celui de la vie, des convictions politiques et religieuses de chacun, l’amour de la liberté et de la démocratie. Nous préférons l’humiliation collective à la mort d’un innocent, et ceux qui envoient des jeunes gens et jeunes filles se faire exploser sur les marchés ont beau appartenir à l’espèce humaine, ils ne sont en rien nos semblables. En rien. Ils tueront peut-être ceux qui se sont aventurés, sans doute imprudemment, près de leurs repaires. Maigre consolation, certes, mais leur crime aura cessé de payer. Et la note les attend, quelque part, un jour…

Lire la suite