C’est une question de langue, de cœur et d’oreille.
Et une fausse idée que l’on se fait généralement de ce qu’est un préjugé.
Il y aurait lieu de rire et de se déprendre de certaines torsions de l’oreille, du cœur et de la langue.
Qui nous font vitupérer sans fin
la « gauche lyrique »
la « droite moisie ».
Mon propos n’est aucunement de faire ici l’éloge du lyrisme et de la moisissure, qui sont tous deux, à l’évidence, choses rebutantes.
Flétrissons le lyrisme !
Flétrissons la moisissure !
Mais non la « gauche lyrique »
La « droite moisie ».
Car il n’existe absolument aucun lien logique impliquant de manière nécessaire et démontrable
qu’un homme de gauche soit lyrique
qu’un homme de droite soit moisi
ni qu’un homme narcissique soit de gauche
ou qu’un être poussiéreux du concept soit de droite.
Pas plus qu’il n’existe de lien logique impliquant de manière nécessaire, contraignante et démontrable
qu’un procureur de la République soit adultère
qu’un homme adultère soit procureur de la République
qu’un sportif aime le miel
ou qu’un criminel soit fatalement adepte du jardinage
et un adepte du jardinage fatalement criminel.
Le lyrisme et la moisissure de l’esprit sont des attitudes existentielles autonomes
parfaitement indépendantes du politique, de toute appartenance politique.
Le Bien transcendant et indémontrable chanté par le lyrisme peut certes être la Révolution ou la transformation illimitée de la société,
mais il peut tout aussi bien être la Nation, l’ordre, la tradition ou, pour les plus farceurs, la main invisible du Marché.
En bataillant avec panache et humour contre la bêtise des idées reçues de gauche, il est arrivé quelquefois à certains membres de la nébuleuse des dits Nouveaux réactionnaires français (dont le Ben Laden n’est autre que Philippe Muray et le Mollah Omar Alain Finkielkraut, que je chatouille ici tous deux, humblement et respectueusement, sous les bras) de laisser se glisser au milieu de mille pensées vivantes et se-faisant quelques idées assises et toutes-faites, qui sont aussi aujourd’hui des idées reçues.
Grâce aux œuvres de l’odieuse nébuleuse, les griefs sans aucun contenu politique adressés à la droite par la non-pensée de gauche sont désormais bien connus :
la droite est figée
(frileuse, poussiéreuse, rancie, repliée, ratatinée, moisie, conformiste et débordante de préjugés, archaïques ou moyenâgeux)
la droite est intolérante
(boursouflée de refus de l’altérité, de l’Autre et parfois même de ses différences)
la droite est sans cœur
(cynique, froide, insensible, égoïste, inhumaine et ignominieusement décomplexée)
la droite porte atteinte à un odorat moral sain
(la droite la plus nauséabonde)
(Il est inexplicable qu’aucun parfumier postmoderne n’ait encore eu l’idée décalée de lancer le Parfum des années 30, accompagné d’une publicité où deux jeunes officiers nazis diablement homoérotiques se roulent une pelle.)
Pour une droite lyrique et une gauche moisie
Rouillan, la part maudite de la démocratie française
Mon brillant camarade de salon, Marc Cohen, estime que Jean-Marc Rouillan est un con. J’aimerais, s’il m’y autorise, nuancer son propos. Le problème est que ce con, après vingt ans de taule orwellienne (le QHS, c’est le goulag de la démocratie), dort de nouveau en prison. Une incarcération générale des cons serait certainement souhaitable et même salubre. On risque cependant d’aggraver dans des proportions inquiétantes une surpopulation pénitentiaire déjà angoissante et, dans le même temps, nous priver d’un nombre important de nos élites autoproclamées.
Plus sérieusement, ce que n’ont eu de cesse de réclamer Action Directe en général et Jean-Marc Rouillan en particulier, c’est un statut de prisonnier politique. La gauche, en 1981, formidable paveuse de bonnes intentions sur la route de l’enfer, a supprimé ce statut, au motif qu’une démocratie aussi parfaite que celle qui allait advenir ne saurait plus tolérer de personnes détenues pour leurs idées. Ainsi le corse, le basque et le gauchiste se sont-ils retrouvés « droits communs », c’est-à-dire au milieu de gens qui étaient davantage préoccupés par l’envie de les sodomiser dans les douches que par celle de débattre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou de la nécessité de la lutte armée contre le capital. C’était d’ailleurs la technique utilisée par tous les totalitarismes, et notamment le nazisme, que de procéder à ce mélange cauchemardesque des genres.
À l’inverse, on peut lire quelque part dans les Mémoires de Léon Daudet des scènes étonnantes sur les prisonniers politiques reconnus comme tels dans la France de la Troisième république. Le vieux lion maurassien raconte comment, dans le couloir qui leur était réservé, régnait une manière d’autogestion – les cellules restaient ouvertes, et les Camelots du Roi conversaient sans façon avec les anarchistes. Il faut donc croire qu’en cette matière comme dans d’autres, le progrès est une jolie illusion, et qu’une prison française de 2008 (qu’un récent rapport européen plaçait presque au dernier rang, juste avant la Moldavie) est plus proche d’un camp totalitaire qu’une geôle du temps de Félix Faure.
Jean-Marc Rouillan n’est pas un con, c’est un symptôme. Celui d’une barbarie démocratique qui veut refouler sa part maudite. Qui peut se vanter en France d’avoir été puni aussi durement et aussi longtemps que les membres d’Action Directe ? Même les assassins d’enfants finissent par être libérés comme les terroristes iraniens quand des intérêts diplomatiques supérieurs sont en jeu. Et Action Directe, que je sache, n’a jamais déposé de bombes dans des cafés, des stations de métro ou des grandes surfaces. Ses membres ont désespérément, romantiquement (connement ?) voulu établir un rapport de force avec un capitalisme en pleine mutation qui allait systématiquement considérer le facteur humain cher à Graham Greene comme une variable de gestion.
Abattre un patron d’entreprise nationalisée devant son domicile est inacceptable. Licencier par dizaines de milliers des ouvriers, transformer des villes entières du Nord et de l’Est en friches gigantesques, provoquer des suicides, des divorces, des dépressions l’est tout autant. En laissant mourir de mort lente les militants d’AD, en organisant pendant des années un silence médiatique seulement troublé de loin en loin par quelque comité de soutien rendu inaudible par la compétente administration de l’amnésie des démocraties spectaculaires-marchandes, c’est sur cette réalité têtue qu’on a voulu poser une chape de plomb. Cachez cet ensauvagement de l’économie que je ne saurais voir. Tartuffe comme figure de l’inconscient national.
Oublier Action Directe, c’était oublier ceux qui s’étaient opposés le plus brutalement à cette destruction programmée de l’État-providence par une « génération lyrique » qui, non contente d’avoir raté 68, l’avait en plus transformé en contre-révolution durable dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. On pourra lire à ce propos les livres de Michel Clouscard et notamment le prophétique Néofascisme et idéologie du désir, qui date de 1973, et qui vient d’être réédité chez Delga[1. Et aussi celui du Canadien François Ricard, La génération lyrique, réédité il y a quelques années par Climats. (EL)].
Plus grave encore, cette réincarcération de Rouillan révèle un glissement du juridique au théologique assez étrange dans un État de droit. Rouillan est retourné en prison parce qu’il est, même implicitement, considéré comme relaps. C’est la logique de l’Inquisition ou celle du tortionnaire de la salle 101 dans 1984 : le système exige non seulement un châtiment mais aussi une abjuration et pour finir, il prétend être aimé de celui qui a voulu le détruire.
« Il aimait Big Brother », écrit Orwell à propos de Winston Smith, son héros qui connaît dans cette dépossession ultime, cette perte totale de son identité, la plus atroce des défaites. On aurait bien voulu, dans un lâche soulagement, que Rouillan soit notre Winston Smith – et qu’il en vînt, donc, à aimer cette « démocratie » contre laquelle il avait pris les armes. Pour l’instant, c’est raté. C’est presque rassurant.
Les Juifs existent-ils ?
Mauvaise nouvelle pour les juifs : ils n’existent pas. Mais il n’empêche : en tant que juifs, ils doivent quitter le Moyen-Orient ou bien accepter de se fondre dans un Etat palestinien à majorité musulmane. Telle est la thèse et telle est la conclusion de l’essai de l’israélien Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé.
Commençons par la démonstration. La revendication ethnique des juifs sur la terre des Hébreux ne tient pas, soutient Sand, pour la bonne et simple raison que les Israéliens n’ont de liens généalogiques que fort ténus avec leurs ancêtres bibliques. L’universitaire n’apporte, à dire vrai, que peu d’éléments nouveaux : que la majorité des Ashkénazes soit issue du monde slave et du royaume kazhar, et que pour l’essentiel les Sépharades soient des Berbères, des Latins, et des Grecs convertis, voilà qui est dorénavant admis. Il consacre néanmoins de longs développements à nous narrer l’histoire de ces conversions sur trois continents, depuis l’époque où deux souches du judaïsme, la rabbinique et la paulinienne, rivalisaient en Méditerranée. L’une, défaite, privée de son Temple-Etat, renoncera au prosélytisme ; l’autre, ayant fait la conquête de l’empire romain et opéré une mue théologique radicale, refondera sa cité sainte – et entrera, majestueuse, dans l’Histoire sous le nom de catholicisme.
Dans l’ »invention du peuple juif », la période déterminante, poursuit Sand, sera celle des nationalismes européens du XIXe siècle. Redoutant – et combien à raison ! – que leurs coreligionnaires soient éradiqués d’une Europe rêvant d’Etats racialement et religieusement uniformes, une partie de l’intelligentsia juive imaginera un projet similaire. Il fallait pour cela une terre, et sur cette terre, une légitimité. Ce sera Israël, bien sûr, renommée Palestine par les Romains. Restait la question de la légitimité… Les Hébreux ayant été expulsés après la destruction du royaume d’Israël en 70 de notre ère, leur Exil devait prendre fin avec le retour en Terre promise. CQFD.
Le problème, selon Shlomo Sand, est que l’Exil est un mythe : si de très nombreux juifs émigrèrent de leur contrée dévastée, si davantage encore furent livrés à l’esclavage (leur descendants priant aujourd’hui dans des églises siciliennes ou criant « Allah Akbar ! » dans les rues du Caire), la majorité resta sur place, privée de souveraineté. Les millions de juifs revenus en Israël depuis le début du XXe siècle, et plus encore après la fondation de l’Etat en 1948, seraient donc, à en croire l’auteur, les enfants non de l’Exil mais de sa conséquence : la conversion de nouvelles populations. Et sur place, ils trouvèrent face à eux des musulmans en grande partie d’origine juive[1. Hypothèse qui rendrait la question des territoires de Judée et de Samarie encore plus insoluble, s’ils s’avéraient peuplés de juifs qui s’ignorent ? Le Moyen-Orient n’est plus à cela près.].
Si la conclusion de Sand ne nous intéresse guère[2. Ce que Sand reproche aux sionistes, tout bien pesé, c’est d’être arrivés « un peu tard » en regard des colonialismes turc (Anatolie), arabe (Maghreb) ou anglais (Amérique), lesquels ont été entérinés par l’Histoire. De même fait-il abstraction complète de ce qu’a été et demeure le « régime sioniste », comparaison faite avec ses voisins arabes ou ses prédécesseurs européens et musulmans. Causeur reviendra sur ce point crucial.], son récit de la genèse du sionisme comme fiction ethnique (« un peuple-race en errance ») est stimulant. Quiconque s’est promené dans les rues de Tel-Aviv ne peut croire une seconde à l’unicité raciale des juifs : il y a un type danois, un type mongol, mais pas de type juif. Têtes blondes et têtes crépues, yeux bleus et noirs, peaux de lait et de pruneaux : tout cohabite en Israël[3. Illustration grandiose de cette schizophrénie : Les Dix Commandements, film que m’impose régulièrement mon premier-né. Les protagonistes hébreux y sont tous des Anglo-saxons bon teint (à commencer par Moïse, qu’incarne Charlton Heston) à l’exception de Ramsès (Pharaon campé par Yul Brynner, circoncis en son huitième jour) et du peuple d’Israël sortant d’Egypte (tous les figurants, ou presque, sont des musulmans).]. Et c’est sans doute là que commence le débat le plus important : si être juif, ainsi que le dit à chaque page la Bible, ainsi que l’a montré pendant des siècles l’histoire, si être juif n’est pas une histoire de gènes, alors deux conclusions s’imposent à lecture de cet essai.
La première conclusion, c’est que les juifs doivent s’affranchir d’un rabbinat dont la conception du judaïsme les conduira à l’extinction démographique plus sûrement qu’Adolf Hitler[4. Lequel Hitler, me faisait remarquer mon ami new-yorkais Ernest Drucker, avait une conception nettement plus « libérale » du judaïsme : un seul grand-parent rendait éligible pour le grand voyage vers les chambres à gaz. On estime ainsi que des centaines de milliers d’êtres humains ont été exterminés dans les camps en tant que juifs, alors qu’ils n’auraient pas été reconnus comme juifs par l’administration cléricale actuelle.]. Que les juifs reconstruisent leur Temple et se donnent un grand prêtre, puisqu’ils eurent jadis eux aussi un pape ; qu’ils laissent les libéraux, les réformateurs, et toutes les variantes du judaïsme universel, accueillir ceux qui veulent embrasser la foi d’Abraham ; qu’ils renoncent enfin à la seule (et relativement récente) matrilinéarité (« Est juif qui est né de mère juive »), et qu’ils le fassent soit à la lumière de l’Histoire (qui enseigne que les conversions féminines donnèrent le ton depuis l’empire romain) ou de la Bible (où des tribus entières sont subitement rattachées au peuple de Dieu). Dans cette perspective, la victoire des idées de Sand ne serait pas un désastre pour les juifs, bien plutôt une renaissance sans équivalent depuis les temps prophétiques.
Mais il y a, dans le droit fil de cette première conclusion, une seconde, toute aussi invincible et toute aussi réjouissante : il est impératif que l’Etat d’Israël retire au rabbinat orthodoxe ses pouvoirs délirants – que ces curés de campagne orientaux ne disent plus qui a le droit d’être juif, qui a le droit de se marier, de divorcer, etc., sinon au sein de leur seule obédience. Israël en sortira plus forte, démocratie enfin accomplie, accordant une place plus logique à ses minorités non juives (musulmans, chrétiens, asiatiques). N’est-ce pas, somme toute, ce à quoi aspire déjà une majorité d’Israéliens, qui s’exprime par le cinéma, la littérature et les manifestations monstres ? Shlomo Sand croyait que son essai, d’abord publié en Israël, provoquerait la colère. C’est un best seller. On l’invite partout, on l’interroge, on le discute. C’est ainsi : les juifs n’existent peut-être pas, mais ils prennent leur avenir au sérieux.
Un Ricard sinon rien
Avec la crise financière, les trois valeurs en pointe ces derniers jours dans le CAC40 sont : Vallourec, Danone et Pernod-Ricard. Le premier groupe fait dans la pipeline, le deuxième dans le yaourt et le troisième dans un liquide qu’il serait imprudent de citer ici sous peine de passer sous le coup de la loi Evin. De là à conclure que les golden boys de la place de Paris ont laissé tomber la coke pour se mettre au pastis…
Edwy les bons tuyaux
On allait voir ce qu’on allait voir – les bons innocentés, les méchants confondus et le grand journalisme enfin incarné comme il le mérite. Une fois encore, Edwy Plenel allait porter le fer dans la plaie. L’homme qui, avec le Rainbow Warrior, avait fait trembler la République mitterrandienne sur ses bases, allait, avec Clearstream, porter un coup décisif à l’infâme Etat sarkozyste. Car cela vous a sans doute échappé mais MédiaPart est le « seul journal ou presque dont Sarkozy n’est pas le rédacteur en chef ». Et vlan, prenez vous-ça dans les dents, bandes de laquais du sarkozysme. Bon, passons sur cette gracieuseté confraternelle. Et passons itou sur l’étrange coquetterie qui consiste à qualifier de « journal » un site Internet – il parait même que c’est la consigne donnée aux journalistes qui ont rejoint le bateau plénélien : ils doivent se présenter comme travaillant pour le « journal MédiaPart ». Ce refus obstiné de prendre en compte, fût-ce pour la contrer, la spécificité d’un média électronique, n’est peut-être pas pour rien dans les difficultés de l’entreprise. L’ancien patron du Monde peine en effet à engranger des abonnements – l’internaute ayant été habitué à tout avoir sans rien payer, ce qui est, cher lecteur, bien fâcheux. Mais je m’en voudrais de vous gâcher l’humeur avec un pensum sur l’avenir de la presse en ligne.
Revenons à la prestation du journaliste le plus moustachu de France (depuis que Jean-François Kahn a honteusement déserté ce champ de bataille) sur le plateau de Ripostes, émission de débat animée par l’omniprésent Moati, le type qui a parfois l’air de trouver que ses invités sont de trop. Donc, dimanche, à la fin du débat consacré au capitalisme (ça coco, c’est une idée), Plenel est venu faire un petit tour de piste. Pas bien compris s’il s’agissait d’un « one shot » ou d’un numéro récurrent. C’est le genre de bonnes manières qu’on se fait entre gens du même monde. Au passage, on observera (pour s’en réjouir) que les journalistes sont des patrons comme les autres : il ne viendrait à l’idée de personne de leur tenir rigueur de leurs échecs. Qu’Edwy et ses anciens copains aient laissé Le Monde dans un état déplorable, humainement et économiquement, et que quelques casseroles de première qualité tintinnabulent derrière leur dos, n’empêche nullement qu’ils soient, tels des oracles, invités par les confrères respectueux à émettre des jugements profonds et définitifs et peut-être appelés à occuper de hautes fonctions dans le paysage médiatique. Après tout, si PPDA est victime de son indépendance, pourquoi Edwy Plenel ne donnerait-il pas des leçons de journalisme – c’est-à-dire de morale ? En tout cas, il mouille sa chemise pour sa petite entreprise : se fader vingt minutes de maquillage sans oublier le déplacement pour deux minutes et demie de passage à l’antenne, c’est héroïque.
Plissant les yeux avec ce sourire qu’on dirait adressé à lui-même, Plenel a balancé sa petite bombe sur le ton du bonimenteur qui veut écouler sa camelote (enfin, c’est mon avis perso). Il est frais, mon scoop ! Ne ratez pas mon scoop ! Mesdames et Messieurs, la « petite surprise » de MédiaPart. « Attendez-vous à savoir que dans l’affaire Clearstream, Dominique de Villepin est innocent et que tout cela n’a été qu’une exploitation de l’actuel président de la République pour tuer son rival. Le procureur de la République, un type assez honnête (sic), devrait recommander le non-lieu. » On ne sait pas si le Proc a apprécié le compliment. En tout cas, il n’a pas fait comme Edwy avait dit, ce salaud. Il a recommandé le renvoi de l’ancien Premier ministre devant le tribunal correctionnel pour « complicité de dénonciation calomnieuse ». Pas si honnête que ça, ce type.
Il n’est guère facile de se prononcer sur le fond de cette ténébreuse affaire. Le conte présentant le président de la République comme l’innocente et pure victime des manigances d’un rival est bien joli mais pas absolument convaincant. Disons qu’il l’a au minimum aidé à s’engluer dans ce dossier dont on a du mal à décider s’il relève de la cour de récré ou de la Haute Cour, des Pieds Nickelés ou de la tragédie du pouvoir. Après tout, à défaut de respirer l’élégance, on peut penser qu’il est de bonne guerre de profiter des conneries de son adversaire – il faut se rappeler que pendant la période d’incubation de l’affaire, Villepin semblait représenter une menace pour les ambitions sarkozystes. Rappelez-vous, c’était la période « corps d’athlète sorti des ondes » et « voix de la conscience universelle » face à la puissante Amérique. Même pas peur, le Galouzeau. C’est ce Villepin épique, lyrique et théâtral, ami des damnés de la terre, qui a séduit Plenel, et, depuis, tous les grands journalistes de gauche qui ne tarissent pas d’éloges pour ce ministre-poète. Bon, il n’est pas exclu que le poète n’ait pas toujours dédaigné de s’intéresser à des affaires de basse police. Laissons comme dit l’autre la Justice faire son boulot.
Cette embrouille suggère d’ores et déjà une fort intéressante question. Reste à savoir comment Plenel s’est fait refiler ce tuyau crevé. Si j’avais mauvais esprit, je pourrais imaginer que son ami Villepin l’a utilisé pour essayer de faire pencher le Proc du bon côté. Et j’ajouterais qu’il a déjà fait le coup à son autre ancien grand ami Franz-Olivier Giesbert (on se rappelle que c’est Le Point qui a lancé avec une « une » retentissante cette « Affaire d’Etat »). Je dirais encore que si ces deux là, qui ne sont pas des perdreaux de l’année, se sont fait rouler dans la farine, c’est qu’il doit savoir y faire, le Villepin, et qu’il y a peut-être chez cet homme-là plus de Fouché que de Napoléon. Mais comme je n’ai pas mauvais esprit, aucune pensée de ce genre ne m’effleure.
Résultat, il a l’air malin, le grand journaliste d’investigation avec son tuyau crevé. (Encore que la naïveté dont il semble avoir fait preuve le rend assez sympathique.) Inutile cependant, de s’en faire pour lui. Sa bombe s’est révélée être une boule puante, d’accord. Mais qui aurait le mauvais goût de le lui reprocher ? Pas moi en tout cas. Après tout, si Villepin, c’est Dreyfus, comme l’a fort sérieusement affirmé son avocat, il a trouvé son Zola.
Ne tirez pas sur l’instit
Encore une enseignante qui se suicide… Certes, peut-être est-ce imputable à des causes extra-scolaires. Mais tout de même, je commence à m’inquiéter sérieusement. Si, depuis Budapest, j’ai bien suivi l’actualité, j’ai cru comprendre qu’en France, tout professeur qui remet à sa place un élève grossier se voit mis au ban des accusés. Accusés au sens propre : l’un d’eux, pour avoir mouché un morveux qui l’avait insulté, s’est vu condamné à une amende… Autrefois, c’est moi qui avais la trouille quand il fallait faire signer les bulletins de colle par les parents (encore que les grands frères savaient bien imiter la signature, solidarité oblige…). Aujourd’hui, c’est le contraire. Mais peut-être n’ai-je rien compris…
Nmi publik !
Que les puristes ne s’étranglent pas à la lecture du texte que nous publions ici et qui, une nouvelle fois, justifie à lui seul la maxime de Vauvenargues : « La netteté est le génie des maîtres. » Si nous avons fait le choix de publier la version originale du texte Nmi publik, un échange de SMS qui, légèrement retouché, vient de paraître sous le nom Ennemis publics chez Flammarion, c’est pour célébrer les vertus d’un livre qui met définitivement au rancard les diverses tentatives de correspondance littéraire qui avaient eu lieu jusqu’à ce que Michel Houellebecq et Bernard Henri Lévy ne s’y essaient eux-mêmes. Héloïse et Abélard pour les uns, Stone et Charden pour les autres, ils réinventent enfin le genre du Dialogue, si mal traité depuis Platon.
Nous remercions M. Nestor B., employé de surface aux éditions Flammarion, d’avoir bien voulu nous transmettre le tapuscrit, dont nous vous livrons le contenu intégral.
MH : Té ou ?
BHL : Monopri, je fé dé kourses
MH : Monopri ou Tbilissi ? 😉
BHL : Fauchon c trop cher, bekoz pouvoir dachat. C la merd 🙁
MH : lol
BHL : Dekonne pa ! En + Passouline a pri devant moa le dernié baril de lessive en promo !
MH : 100 dek ? Les kritiks c vréman ke des gran cadavr à la renvers !
BH : Des faSSiSS ki kaSS lé petit métié ! Tous des ruSS ! et nou on est lé dernié géorgi1 !
MH : Me sens ossi o7. Pourkoi tan de n ? J’m kan tu penses : on diré du Nitche minimum. Tu peu m fer une foto de toa et tu m’envoie en MMS ?
BH : Nan, je ressembl pa a mon image ! Et toi tu t’en sor comman nivo power dachat ?
MH : Moa g la posiblité d’allé à Lille. C moins cher. Tu veux ke je fass une foto et je t’envoi en MMS ?
BH : Nan, tu ressembl pa à ton imag ! Alor, té livres se vendent plus ?
MH : Nan g sui obligé de fer un film
BHL : Galer !!! G ossi du passé par là ! Tu vas te fer détruir par la press
MH : G c. Ai eu idé sortir avec dr gynéco pour fer couv gala é voici. Mé c t deja pri par lot kone 🙁
BHL : T papd purtan ?
MH : Koa ?
BHL : TPAPD ??
MH : Ah ! T ouf toa !!! Bi1 sur ke nan mé me fo du frik ! Fodré kon fass un bouk1 !!!
BHL : Ok, ca péra le chan a ariel !
MH : Du champ ?
BHL : Nan, nan, des kours de chan pour fer des disk
MH : Ok ok ! Ta 1 ID de bouk1 kon pouré fer ?
BHL : Attan y a teresa kremsi ké a Monopi
MH : Ok ! Tu fé une foto de teresa et tu m’envoi en MMS ?
BHL : Nan, elle ressemb pas à son imag !!!
MH : El di kwa ?
BHL : El é ok pour édité lé fon de tiroir
MH : 🙁 Deja fé. G plu ri1
BHL : El di kon na ka publié nos sms
MH : Demande lui pour nos MMS !
BHL : El veut pas, el di kon ressembl pa à not imag
MH : G aussi list de kourses, el pran ?
BHL : El pran tou, sauf MMS paskon ressembl pas à not imag
MH : Pfffft
BHL : Raplik vite ! y a promo sur lé yaour
Soljenitsyne indésirable à Paris ?
En lisant le dernier numéro de Valeurs Actuelles, j’ai appris, grâce à mon avisée (et charmante) consœur Josée Pochat, un truc qui m’a laissé sans voix. Lors de la dernière réunion du Conseil de Paris, une proposition UMP d’attribuer le nom d’Alexandre Soljenitsyne à une rue de la capitale a failli être rejetée à cinq voix près (30 voix pour, 25 contre) ! Le maire de Paris – absent lors du scrutin – avait laissé la liberté de vote aux élus socialistes et il s’est trouvé parmi eux une majorité soit pour voter contre, soit pour s’abstenir, à l’instar des élus communistes et chevènementistes.
Le vote aurait pu ne pas avoir lieu du tout. D’après Jérôme Dubus – l’élu UMP à l’origine de cet hommage au Prix Nobel disparu le 3 août dernier – l’idée d’une place ou d’une rue Soljenitsyne a failli être enterrée par la majorité municipale dès les débats préliminaires en commission. Finalement, il semble que Bertrand Delanoë, plus fin politique que ses séides et peu désireux qu’on lui accroche cette casserole-là au fondement, a « préparé » le scrutin en Conseil de Paris de façon à aboutir à un vote ric-rac, mais positif. Mais avant d’en arriver là, les débats ont été d’une rudesse rare, et Jérôme Dubus raconte qu’il s’est cru téléporté en pleine guerre froide : « J’ai été surpris par la violence des propos tenus par les élus de gauche qui ne voulaient pas honorer l’écrivain. Ils étaient haineux, l’ont traité d’antisémite, d’ultranationaliste, lui ont reproché d’avoir soutenu le régime de Franco. » Renseignement pris, ce sont les élus du PCF qui ont porté l’accusation infâmante d’antisémitisme. La pudeur m’enjoint de ne pas épiloguer sur cette abjection. Par compassion pour ce qui fût autrefois et malgré toutes ses tares un grand parti communiste et français, je me contenterai d’un simple : « Pas ça, pas vous. » Je rappellerai néanmoins aux charlots et faux-culs qui siègent sous l’appellation communiste que, quand on marque au fer – fût-ce sur le front d’un mort – la lettre écarlate de l’antisémitisme, alors on ne s’abstient pas, on a le courage élémentaire de voter contre, sans quoi cela revient à considérer l’antisémitisme comme un point de détail.
Quant aux élus de gauche pour qui le soutien supposé de Soljenitsyne à Franco le disqualifierait pour donner son nom à une voie publique, j’espère qu’ils n’ont pas trop de suite dans les idées. Sans quoi, il va falloir débaptiser la place Charles-De-Gaulle. En juin 1970, quelques mois avant sa mort, le dernier chef d’Etat à qui le général tint à rendre visite n’était autre que Franco. Mais après tout, de Gaulle, n’était-il pas comme Soljenitsyne, un « ultranationaliste » ?
Invasion fiscale à Monaco ?
Porte-parole de l’UMP, la sympathique députée de Seine-et-Marne Chantal Brunel vient de publier sur le site du parti présidentiel, un communiqué aux accents poétiques mais belliqueux, qui risque de provoquer quelques inquiétudes chez nos voisins, et plus spécialement chez les plus petits d’entre eux. On peut y lire ceci : « Les paradis fiscaux sont une hérésie fiscale et les petites enclaves qui pratiquent ce dumping fiscal insupportable sont des cailloux dans la chaussure européenne qui empêchent la concurrence normale entre les Etats de l’UE. » La conclusion du texte est un ultimatum pur et simple : « Il est intolérable qu’un simple clic de souris permette une évasion fiscale massive dans de petits territoires limitrophes de la France. Il faut aussi s’attaquer au secret bancaire, encore pratiqué dans certains pays de l’UE. Nous devons lutter contre toutes les formes de fraude. Au moment où la crise frappe en Europe, celle-ci doit avoir une conduite exemplaire. »
De deux choses l’une : soit l’UMP lance des menaces en l’air, ce que personne n’ose imaginer ; soit un blitzkrieg se prépare contre le Luxembourg, Andorre et Monaco. Quant à la population de Jersey, elle peut encore dormir tranquille, vu l’état actuel de notre marine de guerre.
Pendant la crise, l’Affaire continue
Encore une Histoire de l’affaire Dreyfus ? La question qui viendra au lecteur, l’auteur, Philippe Oriol, se la pose d’emblée dans cette somme, dont les éditions Stock publient le premier tome dans le cadre de leur 300e anniversaire[1. Avec plus d’une centaine de livres publiés à l’époque sur Dreyfus (dont les livres de Bernard Lazare, de Clemenceau et de Dreyfus lui-même), Pierre-Victor Stock fut « l’éditeur de l’Affaire ».] Et la réponse de ce chercheur, qui évite la grandiloquence pour lui préférer un travail de fourmi, lisant tout, absolument tout des archives (brouillons de lettres compris !), est que l’Affaire fait désormais partie de nous. C’est l’un de ces événements qui appartiennent autant au présent qu’au passé, que nous traînons avec nous, lui donnant et redonnant du sens, l’interprétant, le triturant mais sans jamais arriver à le classer dans la pile des dossiers archivés – comme la journée des Dupes, le scandale de Panama ou les Trois Glorieuses.
Et puisqu’elle n’est pas près de nous quitter, ce livre de référence est plus que légitime ; il est nécessaire pour mettre de l’ordre dans les découvertes et l’évolution des interprétations. Après tout, qui s’étonnerait que l’on publie un nouveau guide touristique de l’Italie, une décennie après une édition précédente ? L’histoire, comme la géographie, cela s’actualise… Or, dans le cas de l’Affaire, il n’existe aujourd’hui que deux guides complets : celui de Joseph Reinach, acteur de premier plan dans l’affaire et qui a laissé un monumental récit en six volumes publié à chaud entre 1901 et 1908, et celui de Jean-Denis Bredin paru en 1983, c’est-à-dire plus d’une décennie avant que le centenaire de l’Affaire ne donne lieu à une avalanche de colloques, livres et articles ouvrant des perspectives nouvelles.
Mais, plus que tout, le livre de Philippe Oriol est une carte d’état-major, celle de la vaste et ténébreuse forêt des faits, documents et commentaires que constitue cette affaire longue et complexe. C’est aussi une boussole, qui rappelle certains faits indiscutables, car le polémique n’est pas seulement universitaire : un siècle après son déclenchement, « l’Affaire » n’est pas complètement dépassionnée. Ainsi, en plein centenaire de l’Affaire, explose comme un obus dans une tranchée un article paru le 31 janvier 1994, dans une publication de l’Armée de terre (Sirpa Actualités). Signé par le colonel Paul Gaujac, historien militaire et grand spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, ce texte met en doute l’innocence de Dreyfus. Pour l’anecdote, rappelons que lorsque le ministre de la Défense François Léotard décida de relever l’auteur de ses fonctions, l’avocat Georges-Paul Wagner posa la question dans les colonnes du quotidien Présent : « Est-il [Léotard] sûr de l’innocence de Dreyfus ? » – ajoutant que l’arrêt de la Cour de cassation de 1906 « a été pris contre toute jurisprudence ».
L’anniversaire de l’arrêt de 1906 et de la réintégration de Dreyfus dans l’armée française a, lui aussi, engendré une nouvelle polémique, dont le responsable a été l’historien Vincent Duclert, auteur d’une monumentale biographie de l’officier, (Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote), qui proposait de transférer les cendres du colonel Dreyfus au Panthéon à l’occasion du centenaire. Une idée rejetée par le président de la République, qui suivait ainsi l’argument des opposants au projet, sous prétexte que Dreyfus n’avait fait que subir l’Affaire, et que son statut de victime ne justifiait pas qu’on lui rendît les plus grands honneurs de la République.
Abstraction faite de la polémique, de la querelle entre dreyfusards et antidreyfusards qui perdure et au-delà même de la politique, l’Affaire aura été une étape marquante de la culture politique de la France. Cette dimension essentielle de l’Affaire, Charles Péguy, dreyfusard de la première heure, l’avait exposée de façon prémonitoire dans Notre jeunesse : « Nous prendrons certainement cette grande crise comme exemple, comme référence de ce que c’est qu’une crise, un événement qui a une valeur propre éminente. Ce prix, cette valeur propre à l’affaire Dreyfus apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu’on en ait, quoi qu’on fasse. Elle revient malgré tout, comme un revenant, comme une revenante. » Pour l’Eglise, les hérésies portent toutes le nom de celles qui sont apparues dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Pour la France contemporaine, la référence c’est l’Affaire, et elle n’est pas seulement une revenante : elle ne nous quitte jamais.
Au-delà des passions politiques et idéologiques, la France d’aujourd’hui qui n’est plus – et depuis longtemps – divisée entre dreyfusards et antidreyfusards, continue pourtant à vivre l’Affaire, car elle est devenue une référence fondamentale. Peut-on penser en France aujourd’hui sans utiliser le terme « intellectuels » (inventé par les antidreyfusards pour dénigrer leurs opposants) ? Peut-on évoquer une erreur judicaire sans parler du capitaine juif ? Enfin, peut-on être « anti » quelque chose sans se fendre d’un J’accuse ? L’Affaire a été la première manifestation de ce que l’on appelle l’opinion publique (avec médias de masse et mobilisation des consciences individuelles), qui caractérise la vie politique moderne, au même titre que le primat de l’Etat de droit sur la raison d’Etat. « L’affaire Dreyfus, poursuit Péguy, fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l’histoire de la chrétienté. » Pour toutes ces raisons, c’est une Affaire sur laquelle il nous faut, encore et toujours, revenir. Et s’il fallait se contenter d’une seule étude sur le sujet, L’Histoire de Philippe Oriol s’imposerait.
Pour une droite lyrique et une gauche moisie
C’est une question de langue, de cœur et d’oreille.
Et une fausse idée que l’on se fait généralement de ce qu’est un préjugé.
Il y aurait lieu de rire et de se déprendre de certaines torsions de l’oreille, du cœur et de la langue.
Qui nous font vitupérer sans fin
la « gauche lyrique »
la « droite moisie ».
Mon propos n’est aucunement de faire ici l’éloge du lyrisme et de la moisissure, qui sont tous deux, à l’évidence, choses rebutantes.
Flétrissons le lyrisme !
Flétrissons la moisissure !
Mais non la « gauche lyrique »
La « droite moisie ».
Car il n’existe absolument aucun lien logique impliquant de manière nécessaire et démontrable
qu’un homme de gauche soit lyrique
qu’un homme de droite soit moisi
ni qu’un homme narcissique soit de gauche
ou qu’un être poussiéreux du concept soit de droite.
Pas plus qu’il n’existe de lien logique impliquant de manière nécessaire, contraignante et démontrable
qu’un procureur de la République soit adultère
qu’un homme adultère soit procureur de la République
qu’un sportif aime le miel
ou qu’un criminel soit fatalement adepte du jardinage
et un adepte du jardinage fatalement criminel.
Le lyrisme et la moisissure de l’esprit sont des attitudes existentielles autonomes
parfaitement indépendantes du politique, de toute appartenance politique.
Le Bien transcendant et indémontrable chanté par le lyrisme peut certes être la Révolution ou la transformation illimitée de la société,
mais il peut tout aussi bien être la Nation, l’ordre, la tradition ou, pour les plus farceurs, la main invisible du Marché.
En bataillant avec panache et humour contre la bêtise des idées reçues de gauche, il est arrivé quelquefois à certains membres de la nébuleuse des dits Nouveaux réactionnaires français (dont le Ben Laden n’est autre que Philippe Muray et le Mollah Omar Alain Finkielkraut, que je chatouille ici tous deux, humblement et respectueusement, sous les bras) de laisser se glisser au milieu de mille pensées vivantes et se-faisant quelques idées assises et toutes-faites, qui sont aussi aujourd’hui des idées reçues.
Grâce aux œuvres de l’odieuse nébuleuse, les griefs sans aucun contenu politique adressés à la droite par la non-pensée de gauche sont désormais bien connus :
la droite est figée
(frileuse, poussiéreuse, rancie, repliée, ratatinée, moisie, conformiste et débordante de préjugés, archaïques ou moyenâgeux)
la droite est intolérante
(boursouflée de refus de l’altérité, de l’Autre et parfois même de ses différences)
la droite est sans cœur
(cynique, froide, insensible, égoïste, inhumaine et ignominieusement décomplexée)
la droite porte atteinte à un odorat moral sain
(la droite la plus nauséabonde)
(Il est inexplicable qu’aucun parfumier postmoderne n’ait encore eu l’idée décalée de lancer le Parfum des années 30, accompagné d’une publicité où deux jeunes officiers nazis diablement homoérotiques se roulent une pelle.)
Rouillan, la part maudite de la démocratie française
Mon brillant camarade de salon, Marc Cohen, estime que Jean-Marc Rouillan est un con. J’aimerais, s’il m’y autorise, nuancer son propos. Le problème est que ce con, après vingt ans de taule orwellienne (le QHS, c’est le goulag de la démocratie), dort de nouveau en prison. Une incarcération générale des cons serait certainement souhaitable et même salubre. On risque cependant d’aggraver dans des proportions inquiétantes une surpopulation pénitentiaire déjà angoissante et, dans le même temps, nous priver d’un nombre important de nos élites autoproclamées.
Plus sérieusement, ce que n’ont eu de cesse de réclamer Action Directe en général et Jean-Marc Rouillan en particulier, c’est un statut de prisonnier politique. La gauche, en 1981, formidable paveuse de bonnes intentions sur la route de l’enfer, a supprimé ce statut, au motif qu’une démocratie aussi parfaite que celle qui allait advenir ne saurait plus tolérer de personnes détenues pour leurs idées. Ainsi le corse, le basque et le gauchiste se sont-ils retrouvés « droits communs », c’est-à-dire au milieu de gens qui étaient davantage préoccupés par l’envie de les sodomiser dans les douches que par celle de débattre du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou de la nécessité de la lutte armée contre le capital. C’était d’ailleurs la technique utilisée par tous les totalitarismes, et notamment le nazisme, que de procéder à ce mélange cauchemardesque des genres.
À l’inverse, on peut lire quelque part dans les Mémoires de Léon Daudet des scènes étonnantes sur les prisonniers politiques reconnus comme tels dans la France de la Troisième république. Le vieux lion maurassien raconte comment, dans le couloir qui leur était réservé, régnait une manière d’autogestion – les cellules restaient ouvertes, et les Camelots du Roi conversaient sans façon avec les anarchistes. Il faut donc croire qu’en cette matière comme dans d’autres, le progrès est une jolie illusion, et qu’une prison française de 2008 (qu’un récent rapport européen plaçait presque au dernier rang, juste avant la Moldavie) est plus proche d’un camp totalitaire qu’une geôle du temps de Félix Faure.
Jean-Marc Rouillan n’est pas un con, c’est un symptôme. Celui d’une barbarie démocratique qui veut refouler sa part maudite. Qui peut se vanter en France d’avoir été puni aussi durement et aussi longtemps que les membres d’Action Directe ? Même les assassins d’enfants finissent par être libérés comme les terroristes iraniens quand des intérêts diplomatiques supérieurs sont en jeu. Et Action Directe, que je sache, n’a jamais déposé de bombes dans des cafés, des stations de métro ou des grandes surfaces. Ses membres ont désespérément, romantiquement (connement ?) voulu établir un rapport de force avec un capitalisme en pleine mutation qui allait systématiquement considérer le facteur humain cher à Graham Greene comme une variable de gestion.
Abattre un patron d’entreprise nationalisée devant son domicile est inacceptable. Licencier par dizaines de milliers des ouvriers, transformer des villes entières du Nord et de l’Est en friches gigantesques, provoquer des suicides, des divorces, des dépressions l’est tout autant. En laissant mourir de mort lente les militants d’AD, en organisant pendant des années un silence médiatique seulement troublé de loin en loin par quelque comité de soutien rendu inaudible par la compétente administration de l’amnésie des démocraties spectaculaires-marchandes, c’est sur cette réalité têtue qu’on a voulu poser une chape de plomb. Cachez cet ensauvagement de l’économie que je ne saurais voir. Tartuffe comme figure de l’inconscient national.
Oublier Action Directe, c’était oublier ceux qui s’étaient opposés le plus brutalement à cette destruction programmée de l’État-providence par une « génération lyrique » qui, non contente d’avoir raté 68, l’avait en plus transformé en contre-révolution durable dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. On pourra lire à ce propos les livres de Michel Clouscard et notamment le prophétique Néofascisme et idéologie du désir, qui date de 1973, et qui vient d’être réédité chez Delga[1. Et aussi celui du Canadien François Ricard, La génération lyrique, réédité il y a quelques années par Climats. (EL)].
Plus grave encore, cette réincarcération de Rouillan révèle un glissement du juridique au théologique assez étrange dans un État de droit. Rouillan est retourné en prison parce qu’il est, même implicitement, considéré comme relaps. C’est la logique de l’Inquisition ou celle du tortionnaire de la salle 101 dans 1984 : le système exige non seulement un châtiment mais aussi une abjuration et pour finir, il prétend être aimé de celui qui a voulu le détruire.
« Il aimait Big Brother », écrit Orwell à propos de Winston Smith, son héros qui connaît dans cette dépossession ultime, cette perte totale de son identité, la plus atroce des défaites. On aurait bien voulu, dans un lâche soulagement, que Rouillan soit notre Winston Smith – et qu’il en vînt, donc, à aimer cette « démocratie » contre laquelle il avait pris les armes. Pour l’instant, c’est raté. C’est presque rassurant.
Les Juifs existent-ils ?
Mauvaise nouvelle pour les juifs : ils n’existent pas. Mais il n’empêche : en tant que juifs, ils doivent quitter le Moyen-Orient ou bien accepter de se fondre dans un Etat palestinien à majorité musulmane. Telle est la thèse et telle est la conclusion de l’essai de l’israélien Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé.
Commençons par la démonstration. La revendication ethnique des juifs sur la terre des Hébreux ne tient pas, soutient Sand, pour la bonne et simple raison que les Israéliens n’ont de liens généalogiques que fort ténus avec leurs ancêtres bibliques. L’universitaire n’apporte, à dire vrai, que peu d’éléments nouveaux : que la majorité des Ashkénazes soit issue du monde slave et du royaume kazhar, et que pour l’essentiel les Sépharades soient des Berbères, des Latins, et des Grecs convertis, voilà qui est dorénavant admis. Il consacre néanmoins de longs développements à nous narrer l’histoire de ces conversions sur trois continents, depuis l’époque où deux souches du judaïsme, la rabbinique et la paulinienne, rivalisaient en Méditerranée. L’une, défaite, privée de son Temple-Etat, renoncera au prosélytisme ; l’autre, ayant fait la conquête de l’empire romain et opéré une mue théologique radicale, refondera sa cité sainte – et entrera, majestueuse, dans l’Histoire sous le nom de catholicisme.
Dans l’ »invention du peuple juif », la période déterminante, poursuit Sand, sera celle des nationalismes européens du XIXe siècle. Redoutant – et combien à raison ! – que leurs coreligionnaires soient éradiqués d’une Europe rêvant d’Etats racialement et religieusement uniformes, une partie de l’intelligentsia juive imaginera un projet similaire. Il fallait pour cela une terre, et sur cette terre, une légitimité. Ce sera Israël, bien sûr, renommée Palestine par les Romains. Restait la question de la légitimité… Les Hébreux ayant été expulsés après la destruction du royaume d’Israël en 70 de notre ère, leur Exil devait prendre fin avec le retour en Terre promise. CQFD.
Le problème, selon Shlomo Sand, est que l’Exil est un mythe : si de très nombreux juifs émigrèrent de leur contrée dévastée, si davantage encore furent livrés à l’esclavage (leur descendants priant aujourd’hui dans des églises siciliennes ou criant « Allah Akbar ! » dans les rues du Caire), la majorité resta sur place, privée de souveraineté. Les millions de juifs revenus en Israël depuis le début du XXe siècle, et plus encore après la fondation de l’Etat en 1948, seraient donc, à en croire l’auteur, les enfants non de l’Exil mais de sa conséquence : la conversion de nouvelles populations. Et sur place, ils trouvèrent face à eux des musulmans en grande partie d’origine juive[1. Hypothèse qui rendrait la question des territoires de Judée et de Samarie encore plus insoluble, s’ils s’avéraient peuplés de juifs qui s’ignorent ? Le Moyen-Orient n’est plus à cela près.].
Si la conclusion de Sand ne nous intéresse guère[2. Ce que Sand reproche aux sionistes, tout bien pesé, c’est d’être arrivés « un peu tard » en regard des colonialismes turc (Anatolie), arabe (Maghreb) ou anglais (Amérique), lesquels ont été entérinés par l’Histoire. De même fait-il abstraction complète de ce qu’a été et demeure le « régime sioniste », comparaison faite avec ses voisins arabes ou ses prédécesseurs européens et musulmans. Causeur reviendra sur ce point crucial.], son récit de la genèse du sionisme comme fiction ethnique (« un peuple-race en errance ») est stimulant. Quiconque s’est promené dans les rues de Tel-Aviv ne peut croire une seconde à l’unicité raciale des juifs : il y a un type danois, un type mongol, mais pas de type juif. Têtes blondes et têtes crépues, yeux bleus et noirs, peaux de lait et de pruneaux : tout cohabite en Israël[3. Illustration grandiose de cette schizophrénie : Les Dix Commandements, film que m’impose régulièrement mon premier-né. Les protagonistes hébreux y sont tous des Anglo-saxons bon teint (à commencer par Moïse, qu’incarne Charlton Heston) à l’exception de Ramsès (Pharaon campé par Yul Brynner, circoncis en son huitième jour) et du peuple d’Israël sortant d’Egypte (tous les figurants, ou presque, sont des musulmans).]. Et c’est sans doute là que commence le débat le plus important : si être juif, ainsi que le dit à chaque page la Bible, ainsi que l’a montré pendant des siècles l’histoire, si être juif n’est pas une histoire de gènes, alors deux conclusions s’imposent à lecture de cet essai.
La première conclusion, c’est que les juifs doivent s’affranchir d’un rabbinat dont la conception du judaïsme les conduira à l’extinction démographique plus sûrement qu’Adolf Hitler[4. Lequel Hitler, me faisait remarquer mon ami new-yorkais Ernest Drucker, avait une conception nettement plus « libérale » du judaïsme : un seul grand-parent rendait éligible pour le grand voyage vers les chambres à gaz. On estime ainsi que des centaines de milliers d’êtres humains ont été exterminés dans les camps en tant que juifs, alors qu’ils n’auraient pas été reconnus comme juifs par l’administration cléricale actuelle.]. Que les juifs reconstruisent leur Temple et se donnent un grand prêtre, puisqu’ils eurent jadis eux aussi un pape ; qu’ils laissent les libéraux, les réformateurs, et toutes les variantes du judaïsme universel, accueillir ceux qui veulent embrasser la foi d’Abraham ; qu’ils renoncent enfin à la seule (et relativement récente) matrilinéarité (« Est juif qui est né de mère juive »), et qu’ils le fassent soit à la lumière de l’Histoire (qui enseigne que les conversions féminines donnèrent le ton depuis l’empire romain) ou de la Bible (où des tribus entières sont subitement rattachées au peuple de Dieu). Dans cette perspective, la victoire des idées de Sand ne serait pas un désastre pour les juifs, bien plutôt une renaissance sans équivalent depuis les temps prophétiques.
Mais il y a, dans le droit fil de cette première conclusion, une seconde, toute aussi invincible et toute aussi réjouissante : il est impératif que l’Etat d’Israël retire au rabbinat orthodoxe ses pouvoirs délirants – que ces curés de campagne orientaux ne disent plus qui a le droit d’être juif, qui a le droit de se marier, de divorcer, etc., sinon au sein de leur seule obédience. Israël en sortira plus forte, démocratie enfin accomplie, accordant une place plus logique à ses minorités non juives (musulmans, chrétiens, asiatiques). N’est-ce pas, somme toute, ce à quoi aspire déjà une majorité d’Israéliens, qui s’exprime par le cinéma, la littérature et les manifestations monstres ? Shlomo Sand croyait que son essai, d’abord publié en Israël, provoquerait la colère. C’est un best seller. On l’invite partout, on l’interroge, on le discute. C’est ainsi : les juifs n’existent peut-être pas, mais ils prennent leur avenir au sérieux.
Un Ricard sinon rien
Avec la crise financière, les trois valeurs en pointe ces derniers jours dans le CAC40 sont : Vallourec, Danone et Pernod-Ricard. Le premier groupe fait dans la pipeline, le deuxième dans le yaourt et le troisième dans un liquide qu’il serait imprudent de citer ici sous peine de passer sous le coup de la loi Evin. De là à conclure que les golden boys de la place de Paris ont laissé tomber la coke pour se mettre au pastis…
Edwy les bons tuyaux
On allait voir ce qu’on allait voir – les bons innocentés, les méchants confondus et le grand journalisme enfin incarné comme il le mérite. Une fois encore, Edwy Plenel allait porter le fer dans la plaie. L’homme qui, avec le Rainbow Warrior, avait fait trembler la République mitterrandienne sur ses bases, allait, avec Clearstream, porter un coup décisif à l’infâme Etat sarkozyste. Car cela vous a sans doute échappé mais MédiaPart est le « seul journal ou presque dont Sarkozy n’est pas le rédacteur en chef ». Et vlan, prenez vous-ça dans les dents, bandes de laquais du sarkozysme. Bon, passons sur cette gracieuseté confraternelle. Et passons itou sur l’étrange coquetterie qui consiste à qualifier de « journal » un site Internet – il parait même que c’est la consigne donnée aux journalistes qui ont rejoint le bateau plénélien : ils doivent se présenter comme travaillant pour le « journal MédiaPart ». Ce refus obstiné de prendre en compte, fût-ce pour la contrer, la spécificité d’un média électronique, n’est peut-être pas pour rien dans les difficultés de l’entreprise. L’ancien patron du Monde peine en effet à engranger des abonnements – l’internaute ayant été habitué à tout avoir sans rien payer, ce qui est, cher lecteur, bien fâcheux. Mais je m’en voudrais de vous gâcher l’humeur avec un pensum sur l’avenir de la presse en ligne.
Revenons à la prestation du journaliste le plus moustachu de France (depuis que Jean-François Kahn a honteusement déserté ce champ de bataille) sur le plateau de Ripostes, émission de débat animée par l’omniprésent Moati, le type qui a parfois l’air de trouver que ses invités sont de trop. Donc, dimanche, à la fin du débat consacré au capitalisme (ça coco, c’est une idée), Plenel est venu faire un petit tour de piste. Pas bien compris s’il s’agissait d’un « one shot » ou d’un numéro récurrent. C’est le genre de bonnes manières qu’on se fait entre gens du même monde. Au passage, on observera (pour s’en réjouir) que les journalistes sont des patrons comme les autres : il ne viendrait à l’idée de personne de leur tenir rigueur de leurs échecs. Qu’Edwy et ses anciens copains aient laissé Le Monde dans un état déplorable, humainement et économiquement, et que quelques casseroles de première qualité tintinnabulent derrière leur dos, n’empêche nullement qu’ils soient, tels des oracles, invités par les confrères respectueux à émettre des jugements profonds et définitifs et peut-être appelés à occuper de hautes fonctions dans le paysage médiatique. Après tout, si PPDA est victime de son indépendance, pourquoi Edwy Plenel ne donnerait-il pas des leçons de journalisme – c’est-à-dire de morale ? En tout cas, il mouille sa chemise pour sa petite entreprise : se fader vingt minutes de maquillage sans oublier le déplacement pour deux minutes et demie de passage à l’antenne, c’est héroïque.
Plissant les yeux avec ce sourire qu’on dirait adressé à lui-même, Plenel a balancé sa petite bombe sur le ton du bonimenteur qui veut écouler sa camelote (enfin, c’est mon avis perso). Il est frais, mon scoop ! Ne ratez pas mon scoop ! Mesdames et Messieurs, la « petite surprise » de MédiaPart. « Attendez-vous à savoir que dans l’affaire Clearstream, Dominique de Villepin est innocent et que tout cela n’a été qu’une exploitation de l’actuel président de la République pour tuer son rival. Le procureur de la République, un type assez honnête (sic), devrait recommander le non-lieu. » On ne sait pas si le Proc a apprécié le compliment. En tout cas, il n’a pas fait comme Edwy avait dit, ce salaud. Il a recommandé le renvoi de l’ancien Premier ministre devant le tribunal correctionnel pour « complicité de dénonciation calomnieuse ». Pas si honnête que ça, ce type.
Il n’est guère facile de se prononcer sur le fond de cette ténébreuse affaire. Le conte présentant le président de la République comme l’innocente et pure victime des manigances d’un rival est bien joli mais pas absolument convaincant. Disons qu’il l’a au minimum aidé à s’engluer dans ce dossier dont on a du mal à décider s’il relève de la cour de récré ou de la Haute Cour, des Pieds Nickelés ou de la tragédie du pouvoir. Après tout, à défaut de respirer l’élégance, on peut penser qu’il est de bonne guerre de profiter des conneries de son adversaire – il faut se rappeler que pendant la période d’incubation de l’affaire, Villepin semblait représenter une menace pour les ambitions sarkozystes. Rappelez-vous, c’était la période « corps d’athlète sorti des ondes » et « voix de la conscience universelle » face à la puissante Amérique. Même pas peur, le Galouzeau. C’est ce Villepin épique, lyrique et théâtral, ami des damnés de la terre, qui a séduit Plenel, et, depuis, tous les grands journalistes de gauche qui ne tarissent pas d’éloges pour ce ministre-poète. Bon, il n’est pas exclu que le poète n’ait pas toujours dédaigné de s’intéresser à des affaires de basse police. Laissons comme dit l’autre la Justice faire son boulot.
Cette embrouille suggère d’ores et déjà une fort intéressante question. Reste à savoir comment Plenel s’est fait refiler ce tuyau crevé. Si j’avais mauvais esprit, je pourrais imaginer que son ami Villepin l’a utilisé pour essayer de faire pencher le Proc du bon côté. Et j’ajouterais qu’il a déjà fait le coup à son autre ancien grand ami Franz-Olivier Giesbert (on se rappelle que c’est Le Point qui a lancé avec une « une » retentissante cette « Affaire d’Etat »). Je dirais encore que si ces deux là, qui ne sont pas des perdreaux de l’année, se sont fait rouler dans la farine, c’est qu’il doit savoir y faire, le Villepin, et qu’il y a peut-être chez cet homme-là plus de Fouché que de Napoléon. Mais comme je n’ai pas mauvais esprit, aucune pensée de ce genre ne m’effleure.
Résultat, il a l’air malin, le grand journaliste d’investigation avec son tuyau crevé. (Encore que la naïveté dont il semble avoir fait preuve le rend assez sympathique.) Inutile cependant, de s’en faire pour lui. Sa bombe s’est révélée être une boule puante, d’accord. Mais qui aurait le mauvais goût de le lui reprocher ? Pas moi en tout cas. Après tout, si Villepin, c’est Dreyfus, comme l’a fort sérieusement affirmé son avocat, il a trouvé son Zola.
Ne tirez pas sur l’instit
Encore une enseignante qui se suicide… Certes, peut-être est-ce imputable à des causes extra-scolaires. Mais tout de même, je commence à m’inquiéter sérieusement. Si, depuis Budapest, j’ai bien suivi l’actualité, j’ai cru comprendre qu’en France, tout professeur qui remet à sa place un élève grossier se voit mis au ban des accusés. Accusés au sens propre : l’un d’eux, pour avoir mouché un morveux qui l’avait insulté, s’est vu condamné à une amende… Autrefois, c’est moi qui avais la trouille quand il fallait faire signer les bulletins de colle par les parents (encore que les grands frères savaient bien imiter la signature, solidarité oblige…). Aujourd’hui, c’est le contraire. Mais peut-être n’ai-je rien compris…
Nmi publik !
Que les puristes ne s’étranglent pas à la lecture du texte que nous publions ici et qui, une nouvelle fois, justifie à lui seul la maxime de Vauvenargues : « La netteté est le génie des maîtres. » Si nous avons fait le choix de publier la version originale du texte Nmi publik, un échange de SMS qui, légèrement retouché, vient de paraître sous le nom Ennemis publics chez Flammarion, c’est pour célébrer les vertus d’un livre qui met définitivement au rancard les diverses tentatives de correspondance littéraire qui avaient eu lieu jusqu’à ce que Michel Houellebecq et Bernard Henri Lévy ne s’y essaient eux-mêmes. Héloïse et Abélard pour les uns, Stone et Charden pour les autres, ils réinventent enfin le genre du Dialogue, si mal traité depuis Platon.
Nous remercions M. Nestor B., employé de surface aux éditions Flammarion, d’avoir bien voulu nous transmettre le tapuscrit, dont nous vous livrons le contenu intégral.
MH : Té ou ?
BHL : Monopri, je fé dé kourses
MH : Monopri ou Tbilissi ? 😉
BHL : Fauchon c trop cher, bekoz pouvoir dachat. C la merd 🙁
MH : lol
BHL : Dekonne pa ! En + Passouline a pri devant moa le dernié baril de lessive en promo !
MH : 100 dek ? Les kritiks c vréman ke des gran cadavr à la renvers !
BH : Des faSSiSS ki kaSS lé petit métié ! Tous des ruSS ! et nou on est lé dernié géorgi1 !
MH : Me sens ossi o7. Pourkoi tan de n ? J’m kan tu penses : on diré du Nitche minimum. Tu peu m fer une foto de toa et tu m’envoie en MMS ?
BH : Nan, je ressembl pa a mon image ! Et toi tu t’en sor comman nivo power dachat ?
MH : Moa g la posiblité d’allé à Lille. C moins cher. Tu veux ke je fass une foto et je t’envoi en MMS ?
BH : Nan, tu ressembl pa à ton imag ! Alor, té livres se vendent plus ?
MH : Nan g sui obligé de fer un film
BHL : Galer !!! G ossi du passé par là ! Tu vas te fer détruir par la press
MH : G c. Ai eu idé sortir avec dr gynéco pour fer couv gala é voici. Mé c t deja pri par lot kone 🙁
BHL : T papd purtan ?
MH : Koa ?
BHL : TPAPD ??
MH : Ah ! T ouf toa !!! Bi1 sur ke nan mé me fo du frik ! Fodré kon fass un bouk1 !!!
BHL : Ok, ca péra le chan a ariel !
MH : Du champ ?
BHL : Nan, nan, des kours de chan pour fer des disk
MH : Ok ok ! Ta 1 ID de bouk1 kon pouré fer ?
BHL : Attan y a teresa kremsi ké a Monopi
MH : Ok ! Tu fé une foto de teresa et tu m’envoi en MMS ?
BHL : Nan, elle ressemb pas à son imag !!!
MH : El di kwa ?
BHL : El é ok pour édité lé fon de tiroir
MH : 🙁 Deja fé. G plu ri1
BHL : El di kon na ka publié nos sms
MH : Demande lui pour nos MMS !
BHL : El veut pas, el di kon ressembl pa à not imag
MH : G aussi list de kourses, el pran ?
BHL : El pran tou, sauf MMS paskon ressembl pas à not imag
MH : Pfffft
BHL : Raplik vite ! y a promo sur lé yaour
Soljenitsyne indésirable à Paris ?
En lisant le dernier numéro de Valeurs Actuelles, j’ai appris, grâce à mon avisée (et charmante) consœur Josée Pochat, un truc qui m’a laissé sans voix. Lors de la dernière réunion du Conseil de Paris, une proposition UMP d’attribuer le nom d’Alexandre Soljenitsyne à une rue de la capitale a failli être rejetée à cinq voix près (30 voix pour, 25 contre) ! Le maire de Paris – absent lors du scrutin – avait laissé la liberté de vote aux élus socialistes et il s’est trouvé parmi eux une majorité soit pour voter contre, soit pour s’abstenir, à l’instar des élus communistes et chevènementistes.
Le vote aurait pu ne pas avoir lieu du tout. D’après Jérôme Dubus – l’élu UMP à l’origine de cet hommage au Prix Nobel disparu le 3 août dernier – l’idée d’une place ou d’une rue Soljenitsyne a failli être enterrée par la majorité municipale dès les débats préliminaires en commission. Finalement, il semble que Bertrand Delanoë, plus fin politique que ses séides et peu désireux qu’on lui accroche cette casserole-là au fondement, a « préparé » le scrutin en Conseil de Paris de façon à aboutir à un vote ric-rac, mais positif. Mais avant d’en arriver là, les débats ont été d’une rudesse rare, et Jérôme Dubus raconte qu’il s’est cru téléporté en pleine guerre froide : « J’ai été surpris par la violence des propos tenus par les élus de gauche qui ne voulaient pas honorer l’écrivain. Ils étaient haineux, l’ont traité d’antisémite, d’ultranationaliste, lui ont reproché d’avoir soutenu le régime de Franco. » Renseignement pris, ce sont les élus du PCF qui ont porté l’accusation infâmante d’antisémitisme. La pudeur m’enjoint de ne pas épiloguer sur cette abjection. Par compassion pour ce qui fût autrefois et malgré toutes ses tares un grand parti communiste et français, je me contenterai d’un simple : « Pas ça, pas vous. » Je rappellerai néanmoins aux charlots et faux-culs qui siègent sous l’appellation communiste que, quand on marque au fer – fût-ce sur le front d’un mort – la lettre écarlate de l’antisémitisme, alors on ne s’abstient pas, on a le courage élémentaire de voter contre, sans quoi cela revient à considérer l’antisémitisme comme un point de détail.
Quant aux élus de gauche pour qui le soutien supposé de Soljenitsyne à Franco le disqualifierait pour donner son nom à une voie publique, j’espère qu’ils n’ont pas trop de suite dans les idées. Sans quoi, il va falloir débaptiser la place Charles-De-Gaulle. En juin 1970, quelques mois avant sa mort, le dernier chef d’Etat à qui le général tint à rendre visite n’était autre que Franco. Mais après tout, de Gaulle, n’était-il pas comme Soljenitsyne, un « ultranationaliste » ?
Invasion fiscale à Monaco ?
Porte-parole de l’UMP, la sympathique députée de Seine-et-Marne Chantal Brunel vient de publier sur le site du parti présidentiel, un communiqué aux accents poétiques mais belliqueux, qui risque de provoquer quelques inquiétudes chez nos voisins, et plus spécialement chez les plus petits d’entre eux. On peut y lire ceci : « Les paradis fiscaux sont une hérésie fiscale et les petites enclaves qui pratiquent ce dumping fiscal insupportable sont des cailloux dans la chaussure européenne qui empêchent la concurrence normale entre les Etats de l’UE. » La conclusion du texte est un ultimatum pur et simple : « Il est intolérable qu’un simple clic de souris permette une évasion fiscale massive dans de petits territoires limitrophes de la France. Il faut aussi s’attaquer au secret bancaire, encore pratiqué dans certains pays de l’UE. Nous devons lutter contre toutes les formes de fraude. Au moment où la crise frappe en Europe, celle-ci doit avoir une conduite exemplaire. »
De deux choses l’une : soit l’UMP lance des menaces en l’air, ce que personne n’ose imaginer ; soit un blitzkrieg se prépare contre le Luxembourg, Andorre et Monaco. Quant à la population de Jersey, elle peut encore dormir tranquille, vu l’état actuel de notre marine de guerre.
Pendant la crise, l’Affaire continue
Encore une Histoire de l’affaire Dreyfus ? La question qui viendra au lecteur, l’auteur, Philippe Oriol, se la pose d’emblée dans cette somme, dont les éditions Stock publient le premier tome dans le cadre de leur 300e anniversaire[1. Avec plus d’une centaine de livres publiés à l’époque sur Dreyfus (dont les livres de Bernard Lazare, de Clemenceau et de Dreyfus lui-même), Pierre-Victor Stock fut « l’éditeur de l’Affaire ».] Et la réponse de ce chercheur, qui évite la grandiloquence pour lui préférer un travail de fourmi, lisant tout, absolument tout des archives (brouillons de lettres compris !), est que l’Affaire fait désormais partie de nous. C’est l’un de ces événements qui appartiennent autant au présent qu’au passé, que nous traînons avec nous, lui donnant et redonnant du sens, l’interprétant, le triturant mais sans jamais arriver à le classer dans la pile des dossiers archivés – comme la journée des Dupes, le scandale de Panama ou les Trois Glorieuses.
Et puisqu’elle n’est pas près de nous quitter, ce livre de référence est plus que légitime ; il est nécessaire pour mettre de l’ordre dans les découvertes et l’évolution des interprétations. Après tout, qui s’étonnerait que l’on publie un nouveau guide touristique de l’Italie, une décennie après une édition précédente ? L’histoire, comme la géographie, cela s’actualise… Or, dans le cas de l’Affaire, il n’existe aujourd’hui que deux guides complets : celui de Joseph Reinach, acteur de premier plan dans l’affaire et qui a laissé un monumental récit en six volumes publié à chaud entre 1901 et 1908, et celui de Jean-Denis Bredin paru en 1983, c’est-à-dire plus d’une décennie avant que le centenaire de l’Affaire ne donne lieu à une avalanche de colloques, livres et articles ouvrant des perspectives nouvelles.
Mais, plus que tout, le livre de Philippe Oriol est une carte d’état-major, celle de la vaste et ténébreuse forêt des faits, documents et commentaires que constitue cette affaire longue et complexe. C’est aussi une boussole, qui rappelle certains faits indiscutables, car le polémique n’est pas seulement universitaire : un siècle après son déclenchement, « l’Affaire » n’est pas complètement dépassionnée. Ainsi, en plein centenaire de l’Affaire, explose comme un obus dans une tranchée un article paru le 31 janvier 1994, dans une publication de l’Armée de terre (Sirpa Actualités). Signé par le colonel Paul Gaujac, historien militaire et grand spécialiste de la Seconde Guerre Mondiale, ce texte met en doute l’innocence de Dreyfus. Pour l’anecdote, rappelons que lorsque le ministre de la Défense François Léotard décida de relever l’auteur de ses fonctions, l’avocat Georges-Paul Wagner posa la question dans les colonnes du quotidien Présent : « Est-il [Léotard] sûr de l’innocence de Dreyfus ? » – ajoutant que l’arrêt de la Cour de cassation de 1906 « a été pris contre toute jurisprudence ».
L’anniversaire de l’arrêt de 1906 et de la réintégration de Dreyfus dans l’armée française a, lui aussi, engendré une nouvelle polémique, dont le responsable a été l’historien Vincent Duclert, auteur d’une monumentale biographie de l’officier, (Alfred Dreyfus, l’honneur d’un patriote), qui proposait de transférer les cendres du colonel Dreyfus au Panthéon à l’occasion du centenaire. Une idée rejetée par le président de la République, qui suivait ainsi l’argument des opposants au projet, sous prétexte que Dreyfus n’avait fait que subir l’Affaire, et que son statut de victime ne justifiait pas qu’on lui rendît les plus grands honneurs de la République.
Abstraction faite de la polémique, de la querelle entre dreyfusards et antidreyfusards qui perdure et au-delà même de la politique, l’Affaire aura été une étape marquante de la culture politique de la France. Cette dimension essentielle de l’Affaire, Charles Péguy, dreyfusard de la première heure, l’avait exposée de façon prémonitoire dans Notre jeunesse : « Nous prendrons certainement cette grande crise comme exemple, comme référence de ce que c’est qu’une crise, un événement qui a une valeur propre éminente. Ce prix, cette valeur propre à l’affaire Dreyfus apparaît encore, apparaît constamment, quoi qu’on en ait, quoi qu’on fasse. Elle revient malgré tout, comme un revenant, comme une revenante. » Pour l’Eglise, les hérésies portent toutes le nom de celles qui sont apparues dans les premiers siècles de l’ère chrétienne. Pour la France contemporaine, la référence c’est l’Affaire, et elle n’est pas seulement une revenante : elle ne nous quitte jamais.
Au-delà des passions politiques et idéologiques, la France d’aujourd’hui qui n’est plus – et depuis longtemps – divisée entre dreyfusards et antidreyfusards, continue pourtant à vivre l’Affaire, car elle est devenue une référence fondamentale. Peut-on penser en France aujourd’hui sans utiliser le terme « intellectuels » (inventé par les antidreyfusards pour dénigrer leurs opposants) ? Peut-on évoquer une erreur judicaire sans parler du capitaine juif ? Enfin, peut-on être « anti » quelque chose sans se fendre d’un J’accuse ? L’Affaire a été la première manifestation de ce que l’on appelle l’opinion publique (avec médias de masse et mobilisation des consciences individuelles), qui caractérise la vie politique moderne, au même titre que le primat de l’Etat de droit sur la raison d’Etat. « L’affaire Dreyfus, poursuit Péguy, fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l’histoire de la chrétienté. » Pour toutes ces raisons, c’est une Affaire sur laquelle il nous faut, encore et toujours, revenir. Et s’il fallait se contenter d’une seule étude sur le sujet, L’Histoire de Philippe Oriol s’imposerait.

