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Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy : le journal d’Alain Finkielkraut

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patrick buisson sarkozy

Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (9 mars).

Élisabeth Lévy. Le Canard enchaîné et Atlantico ont révélé que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, enregistrait clandestinement les réunions et les conversations auxquelles il participait à l’Élysée. Les deux médias ont publié des extraits de ces conversations. Si Patrick Buisson a indéniablement commis une faute morale en enregistrant ses interlocuteurs à leur insu, il ne serait pas le premier à faire des « dossiers ». En somme, c’est soit un Saint-Simon, soit un Machiavel à l’ère numérique. Cela fait-il de lui un monstre ?

Alain Finkielkraut. À prendre systématiquement le contrepied de l’opinion commune, on risque de perdre le sens commun. Saint-Simon et Machiavel n’ont rien à faire ici : c’est trahir un ami que de l’enregistrer à son insu, et quand l’ami en question est, par surcroît, président de la République, cette impardonnable faute morale se double d’un scandale politique. Nul angélisme dans cette indignation : la confiance et le respect de la parole sont indispensables au fonctionnement de toutes les sociétés humaines, même de la nôtre qui se flatte de reposer non sur la vertu de ses membres, mais sur le fondement plus sûr de leur intérêt, c’est-à-dire de leur égoïsme vital.

Là où l’opinion devient bête, cependant, c’est quand elle croit pouvoir déduire les procédés indignes de Patrick Buisson de ses idées infâmes : « Facho, donc salaud ! ». Pour se réclamer aujourd’hui de Charles Maurras, il faut être une âme noire, nous dit-on, comme si la démocratie avait inventé la loyauté, la fidélité, l’honneur.[access capability= »lire_inedits »] Et une fable bien-pensante prend naissance sous nos yeux : l’histoire d’un homme sans scrupules, qui révèle la même malignité dans ses intrigues ténébreuses que dans sa défense de l’identité nationale, son inhospitalité, sa fermeture à l’Autre. La supériorité morale de l’ouverture des frontières est ainsi confortée par les agissements de celui qui parlait à l’oreille du Président de la nécessité absolue d’enrayer les flux migratoires. Ce n’est pourtant pas l’humanisme, à quelque sens qu’on prenne ce terme, qui caractérise les promoteurs de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Ils préconisent l’immigration de masse pour remédier au vieillissement et au dépeuplement des pays européens. Car pour eux, les individus sont interchangeables : ce sont des bêtes de labeur et de consommation. Mais comme ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, le choc des civilisations s’invite à l’intérieur même des nations européennes. Et l’économisme réducteur s’allie à l’antiracisme flamboyant pour nier la réalité de cette menace et pour frapper d’opprobre buissonnienne tous ceux qui s’efforcent de la conjurer avant qu’il ne soit trop tard.

Nicolas Sarkozy mis sur écoute (23 mars).

Nous avons appris que Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute par deux juges d’instruction à la recherche d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 18 mars, Mediapart a publié des transcriptions, issues de ces écoutes, de conversations entre l’ex-chef de l’État et son avocat, Thierry Herzog, dans lesquelles on apprenait notamment que celui-ci qualifiait certains magistrats de « bâtards » et qu’il cherchait à s’informer sur l’instruction Bettencourt. Nicolas Sarkozy a répliqué dans Le Figaro du 21 mars en comparant sa mise sur écoute aux agissements de la Stasi en Allemagne de l’Est. Cette comparaison n’est-elle pas un peu exagérée ?

Exagérée, peut-être. La France ne vit pas sous un régime dictatorial. Le pouvoir politique n’a même jamais été aussi faible. Mais d’autres pouvoirs inquiétants se déploient au nom même de la démocratie et à l’abri de son étendard. Les juges et les journalistes, qui veulent aujourd’hui tout contrôler, brandissent l’argument de leur indépendance dès qu’on veut exercer le moindre contrôle sur leur activité. L’actualité m’a remis en mémoire cette anecdote racontée par Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Jan Prochazka, grande personnalité du Printemps de Prague, est devenu, après l’invasion russe en 1968, un homme sous haute surveillance. Il fréquentait alors souvent un autre grand opposant, le professeur Vaclav Cerny, avec lequel il aimait boire et causer. Toutes leurs conversations étaient secrètement enregistrées et je soupçonne les deux amis de l’avoir su et de s’en être fichu. Mais un jour, en 1970 ou 1971, voulant discréditer Prochazka, la police a diffusé ces conversations en feuilleton à la radio. De la part de la police, c’était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l’intimité, on dit n’importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n’est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu’on n’avoue pas publiquement, etc. Bien sûr, nous agissons tous comme Prochazka, dans l’intimité nous calomnions nos amis, disons des gros mots ; agir autrement en privé qu’en public est l’expérience la plus évidente de tout un chacun, le fondement sur lequel repose la vie de l’individu ; curieusement, cette évidence reste comme inconsciente, non avouée, occultée sans cesse par les rêves lyriques sur la transparente maison de verre, elle est rarement comprise comme la valeur des valeurs qu’il faut défendre. Ce n’est donc que progressivement (mais avec une rage d’autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale, ce n’étaient pas les mots osés de Prochazka, mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels. »

Nous ne laissons pas la police agir ainsi. Mais, comme en témoignent les réactions outragées à l’expression « bâtards de juges », il a suffi que d’autres arracheurs de rideaux apparaissent pour que notre société tombe dans le piège qu’avaient su éviter les Tchèques vivant sous le joug totalitaire. On peut dire du mal d’un boulanger sans offenser toute la boulangerie, ou critiquer un chirurgien sans porter atteinte à la médecine, mais insulter des juges, même dans ce qu’on croit être le secret d’une conversation privée, c’est blasphémer. S’il n’y a plus depuis longtemps de droit divin, il y a désormais une justice divine et la Stasi journalistique et citoyenne cloue tous ses profanateurs au pilori.

Pourtant, que le mot bâtard est doux pour ceux qui décrètent d’abord l’accusé coupable et cherchent fébrilement ensuite le crime qu’ils pourront bien lui mettre sur le dos ! Si ce n’est pas l’abus de faiblesse sur Mme Bettencourt, ce sera le financement par Mouammar Kadhafi de la campagne présidentielle de 2007 et, faute de preuves dans cette deuxième investigation, on se rabattra sur la violation du secret de l’instruction tout en transmettant aux journalistes les écoutes qu’on a en sa possession, puis on cherchera la preuve d’un trafic d’influence dans la tentative d’obtenir des renseignements sur un jugement à venir de la Cour de cassation. Pourquoi cet acharnement ? Parce que, comme dit Mediapart, le sarkozysme a été une « contre-révolution ». Cette contre-révolution a été vaincue par les urnes, mais il faut maintenant l’écraser judiciairement pour que la démocratie ne soit pas à nouveau mise en péril. La fin justifie les moyens car l’heure est grave.

Un bilan politique de la présidence de Nicolas Sarkozy s’impose assurément. Et il doit être sans complaisance. Mais ce n’est pas à la Justice de l’instruire, surtout si, pour ce faire, elle en vient à s’émanciper de toute limite et à espionner les conversations car, dès lors, ce n’est pas seulement Sarkozy qui doit trembler, ce sont tous les justiciables présents et à venir.[/access]

*Photo : 00678460_000009. BRUNO BEBERT/SIPA.

Collectivités locales : Valls rouvre la chasse au mille-feuilles

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valls regions departements

Ça recommence, ou plutôt ça continue. Le discours de politique générale de Manuel Valls devant  l’Assemblée Nationale a repris pour les aggraver les orientations annoncées par le chef de l’État lors de sa conférence de presse du mois de janvier. Sous les applaudissements des médias d’information.

J’avais dit dans ces colonnes que ces lieux communs reposaient  sur l’ignorance mais masquaient aussi beaucoup d’arrière-pensées.

Comme les propos de François Hollande, ceux de Manuel Valls ont reçu le soutien empressé des éditocrates qui n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la démocratie locale : « mille-feuilles illisible, corporatisme, gaspillage, clientélisme ». Considérant que le monde civilisé s’arrête au périphérique parisien, ils n’ont absolument aucune idée du fonctionnement réel de cette France décentralisée. Que celle-ci doive évoluer, se réformer, cela n’est pas contestable, et c’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans. Mais cette fois-ci, ce que l’on prétend indispensable et urgent, c’est la mise à bas de l’édifice. En omettant de rappeler que 450 000 Français qui s’investissent de façon massivement bénévole pour se mettre au service de leurs concitoyens est une richesse. Que les collectivités locales sont, au contraire de l’État, assujetties à la règle d’or, puisqu’il leur est interdit d’avoir des budgets en déséquilibre. Que 80 % de l’investissement public hors budget de défense est assuré en France par ces mêmes collectivités. Et l’on pourrait poursuivre.

Alors, que nous a donc annoncé Manuel Valls ? «Les Régions pourront proposer de fusionner, mais en l’absence de propositions après les régionales et les départementales de 2015, le gouvernement proposera une carte, et elle sera établie pour le premier janvier 2017.» Grosses ficelles. Il y a fort à parier que les rapports de force politique seront bouleversés l’année prochaine et qu’il sera mis fin à l’hégémonie de la gauche sur les régions. Les nouvelles directions seront donc invitées à se regrouper volontairement et elles n’auront que quelques mois pour le faire ? Sur quelles bases ? Ce sont des questions complexes. La géographie, l’économie, l’histoire, les traditions vont jouer un rôle. Et si l’on interroge les habitants, il y a toutes les chances, comme cela a toujours été le cas, que le vote populaire s’y refuse. (Alsace et Corse). Mon Dieu qu’ils sont pénibles ces électeurs à penser le contraire des experts parisiens… Mais, si l’on a bien compris, « on vous demande votre avis, vous voterez, mais si ça ne nous convient pas, on passera outre.  Et en janvier 2017, c’est-à-dire après moins de deux ans de mandat (sur six) des Régions élues en 2015, et juste avant les prochaines présidentielles et parlementaires, on redécoupe au mieux de nos intérêts ». Joli. Et le caractère constitutionnel de cette méthode ne saute pas aux yeux.

Le Premier ministre a aussi annoncé vouloir supprimer les conseils généraux «à l’horizon 2021»  tout en nous informant de «la suppression de la clause de compétence générale. » Mais, en 2021 il y aura un autre Président de la République et un autre parlement depuis quatre ans !  Et il faudra modifier la Constitution !

Quant à la clause de compétence générale, c’est celle qui permet aux trois collectivités territoriales (Commune, Département, Région) de prendre des décisions, au-delà des compétences strictes qui leur ont été données au départ, dès lors qu’elles justifient l’intérêt communal, départemental ou régional.  Pourquoi la supprimer ? C’est là que le masque tombe. Que s’exprime cette défiance vis-à-vis de structures élues démocratiquement, après débats et délibérations populaires. Il faut empêcher que les mandataires aient  la possibilité de prendre des mesures dans l’INTERÊT de leurs mandants. La vraie raison de l’offensive lancée contre les institutions décentralisées procède bien de cette volonté d’une démocratie sans le peuple. Une démocratie sans « démos » comme le dit explicitement l’ouvrage au titre éponyme d’une de ses théoriciennes[1. Catherine Colliot-Thélene, La démocratie sans « démos », PUF, 2011.].

Il s’agit de priver la partie décentralisée de la sphère publique de ses capacités d’initiative politique. Ce qui d’ailleurs est tout à fait logique. Le dispositif adopté en 1982 était antérieur aux évolutions de la construction de l’Union Européenne dans les années 90. Tous les traités ont consacré la juridicisation des politiques publiques. Par conséquent, tout ce qui relevait auparavant de la souveraineté politique, conjoncturelle et réversible, notamment en matière économique et monétaire, a été ossifié dans des règles à valeur constitutionnelle qui surplombent le droit national. La perte des souverainetés nationales, et populaires ne s’est pas faite au profit d’une souveraineté européenne dont surtout on ne voulait pas. Comme le dit Frédéric Lordon : « c’est la souveraineté en son principe dont il s’agissait de se débarrasser, la disparition de tout pôle de puissance publique étant bien faite pour laisser le champ libre aux puissances privées. »[2. Je ne saurai trop conseiller la lecture de son dernier ouvrage : La Malfaçon. Éditions Les Liens Libèrent. Mars 2014. Il y préconise la sortie de l’euro mais au travers d’une démonstration d’abord politique avant d’être économique.]

L’État central est désormais un modèle d’impuissance, il s’agit maintenant de s’attaquer à la démocratie locale. Après les cohabitations de 86-88,93-95, et 97-2002, les Français se sont lassés de ce système, mais ont mis en place une forme de cohabitation beaucoup plus discrète. Papa à l’Élysée, maman à la mairie.  Pour mettre de l’ordre, on a élu des présidents de droite, pour être protégé, on a élu des maires de gauche, et des présidents de régions et des départements  pour optimiser l’effet d’amortisseur de la crise apportée par les collectivités locales. Ce système a connu son apogée aux élections locales de 2008. L’élection de François Hollande en 2012 a bouleversé la donne. Ce qui fut d’abord et avant tout la défaite personnelle de Nicolas Sarkozy a amené au pouvoir d’État des équipes sans consistance à forte tradition de soumission. Résultat, catastrophe électorale et une quasi-disparition du socialisme municipal.  Alors, l’occasion est belle d’essayer de se débarrasser de ce qui reste encore d’instances démocratiques, c’est-à-dire où la politique mise en œuvre relève encore, dans le cadre d’une démocratie représentative, de la délibération et de la décision populaire.

Avec les arguments habituels : gabegie, clientélisme, corruption pour les pires. En oubliant de rappeler quelles sont les missions de ces collectivités qu’on accuse de la rage (en général, les maîtres penseurs n’en ont aucune idée). Et en se gardant bien de dire, comment et par qui elles seront exercées à l’avenir. Le département, auquel d’ailleurs les Français sont identitairement attachés s’occupe de l’essentiel des missions sociales et de bien d’autres choses encore. L’État déconcentré est organisé lui aussi sur le plan départemental. Si l’on supprime cet échelon, il y aura deux solutions. Soit ces missions seront toujours prises en charge et il faudra donc en maintenir les ressources. Où serait  alors l’économie ? Soit plus probablement elles disparaîtront avec l’instance qui les assumait. L’enjeu est celui-là.

Finalement, cette volonté de restreindre (démanteler ?) l’espace public local à la fois pour l’adapter à l’UE,  la mondialisation libérale, et aux politiques d’austérité, obéit aussi à une logique de défiance vis-à-vis de la souveraineté populaire et par conséquent de la démocratie. Que nos élites commencent à vraiment détester. Donnant raison à Jacques Rancière quand il nous dit le caractère profondément scandaleux, pour elles, du pouvoir du peuple :

« La démocratie, gouvernement de tous, est le principe qui délégitime toute forme de pouvoir fondée sur les « qualités » propres de ceux qui gouvernent. Fondée sur l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, la démocratie n’est ni une forme de gouvernement qui permet à une oligarchie politico-financière guidée par ses experts de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. »[3. Jacques Rancière,  La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.]

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000005.

Ukraine : salade russe ou omelette ukrainienne?

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Ces derniers jours, les centres-villes de l’est ukrainien ont pris des allures de place Maïdan à front renversé. De Lougansk à Donetsk, des centaines d’ukrainiens russophones et/ou russophiles font le pied de grue pour contester le pouvoir de Kiev, si étroitement jacobin qu’il ne tolère rien d’autre que sa langue, sa part de l’histoire et de la mémoire nationale. D’aucuns dénoncent la mise en scène de manifestations organisées en sous-main par le Kremlin, avec l’aide de miliciens russes maquillés en ukrainiens pour réclamer le rattachement de ces miettes russophones à la grande Russie. Échaudés par l’autodétermination de la Crimée, les nouveaux maîtres de l’Ukraine se laisseront d’autant moins faire que les russes ethniques ou linguistiques sont éparpillés aux quatre coins de la région.

Ironie de l’histoire immédiate, dans la bouche des partisans de la révolution ukrainienne, on entend presque mot pour mot l’argumentaire un brin complotiste de leurs adversaires qui voyaient la main de l’OTAN, de Bruxelles ou des services géorgiens derrière les snipers qui dégommaient les insurgés de la place Maïdan. L’œil vissé derrière écran et clavier d’ordinateur parisiens, nous nous garderons bien de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre thèse – qui d’ailleurs ne s’excluent pas mutuellement, comme ces slaves sont compliqués ! Il n’est néanmoins pas dit que Moscou rêve d’annexer l’Est ukrainien, une fois sa base de Sébastopol sécurisée, son intérêt à la déstabilisation de sa marge occidentale…

Manips ou pas, les cortèges pro-russes déployés dans le pays subissent en tout cas la répression du parti-milice Secteur Droit, officiellement voué à la dissolution depuis le meurtre de son chef Oleksandr Muzychko dit Bily, néo-fasciste tradi à la gachette facile,  exécuté le 24 mars, vraisemblablement sur ordre du ministre de l’Intérieur issu du parti néo-nazi Svoboda… Vous suivez ? Tout cela fleure bon la nuit des longues kalachs entre les deux têtes de l’extrême droite ukrainienne, qui occupe toujours un bon tiers des maroquins ministériels. La pression montant, les ministres nationalistes tâchent de conserver le respect de de la communauté internationale. Mince, des nostalgiques de la Division SS-Galicie se muant en ministres bon teint, encore une opération sous faux drapeau ?!

Être à l’heure : la seule exactitude

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merah finkielkraut antisemitisme

Ce texte est issu du discours prononcé par Alain Finkielkraut le 19 mars à la Halle aux grains de Toulouse, à l’occasion des commémorations organisées pour le deuxième anniversaire des assassinats perpétrés à Toulouse et Montauban par Mohamed Merah.

« Se mettre en avance, se mettre en retard : quelles inexactitudes ! Être à l’heure : la seule exactitude », écrivait Péguy en juin 1914, quelques mois avant d’être tué à l’ennemi. Un siècle plus tard, le 13 mars 2014, je rentrais de Copenhague et mon avion atterrissait à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Une rangée de chauffeurs de taxi, officiels et clandestins, attendait les passagers qui sortaient de la salle de livraison des bagages. Alors que je me dirigeais vers l’un d’entre eux, son voisin, maghrébin de toute évidence, m’apostropha brièvement. J’étais, comme cela m’arrive souvent, ailleurs ; je ne compris donc pas ce qu’il me disait. Je lui demandai une fois, deux fois, de répéter. Il s’exécuta consciencieusement. Et les deux syllabes de son interpellation prirent enfin sens : « Raciste ! » Il me traitait de « raciste ». Il me décochait, en guise de bienvenue, le mot devenu, à l’issue du siècle des camps et de l’apartheid, le plus infamant de la langue.  J’étais abasourdi : la première parole que j’entendais, au moment de poser le pied sur le sol de mon pays, m’excluait, pour crime d’exclusion, de la communauté des hommes. Tout en continuant mon chemin, je criai ma colère. Mon insulteur, se sentant lui-même insulté, me suivit et, alors que j’étais arrêté devant un ascenseur, il répéta distinctement l’accusation puis, joignant le geste à la parole, il me dit : « Je vous fais une quenelle ! »  Je ne voudrais surtout pas me draper dans cette histoire. Elle est, je le sais bien, le prix à payer pour la notoriété médiatique. Et les encouragements prodigués par des personnes issues, comme on dit, de la « diversité », m’interdisent, en outre, toute généralisation. Mais je ne peux pas faire non plus comme si rien n’avait eu lieu. Longtemps, nous avons cru que l’antiracisme suffisait à la fraternité. Contre l’apologie meurtrière du Même, il fallait prendre résolument le parti de l’Autre, sous toutes ses formes, dans toutes ses incarnations : le juif, le musulman, l’Arabe, le Noir, la femme, l’homosexuel.[access capability= »lire_inedits »] Ces différences ne pouvaient, pensions-nous, s’op- poser puisqu’elles étaient unies par leur altérité et leur vulnérabilité mêmes.

Les choses, hélas, ne sont pas aussi simples. Sous le grand chapiteau de l’Autre, des conflits inexpiables se font jour. Des victimes réelles ou potentielles de l’exclusion ostracisent à tour de bras et elles le font sans la moindre mauvaise conscience, car elles s’expriment dans l’idiome désormais sacro-saint de l’antiracisme. Le geste obscène de la quenelle balaie un spectre très large, mais il s’adresse en priorité aux juifs, aux juifs en tant que sionistes, car le sionisme n’est rien d’autre, aux yeux d’une partie de plus en plus importante de la popula- tion mondiale, qu’une forme de racisme.  « Hitler a déshonoré l’antisémitisme », écrivait Bernanos au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas tout à fait vrai. Hitler a déshonoré l’antisémitisme raciste. Après un temps de stupeur devant la faiblesse infinie de ceux que l’on considérait comme les rois des débrouillards, Israël a fourni à l’antisémitisme antiraciste l’occasion de revenir au premier plan. Il est tout à fait légitime de dénoncer la poursuite imperturbable de la colonisation dans les territoires encore occupés par Israël. Je l’ai fait moi-même en signant l’appel de JCall pour la solution de deux États. Mais avec l’identification du sionisme et du racisme, on quitte le registre politique pour celui de la malédiction. Dans la lignée de Marcion, qui opposait le Dieu du Nouveau Testament et son message d’amour universel au Dieu exclusiviste, belliqueux et xénophobe de la Bible juive, des universitaires très sérieux nous expliquent qu’Hitler est un descendant de Moïse, que la pensée de Mein Kampf, c’est l’idéologie de Jéricho et que cette idéologie revient aujourd’hui au bercail. L’extermination des Cananéens inspire, disent-ils, la politique actuelle d’Israël. Mon apostropheur n’était pas aussi érudit. Il allait droit à la conclusion qui fait du juif l’inventeur du racisme.  Hantée par Hitler – et comment ne le serait-elle pas ? – notre époque se trompe d’époque, notre présent ne sait pas être présent à lui-même. Pour empêcher le retour des « années les plus sombres de notre histoire », il rejoue sans cesse la même pièce et sa propre réalité lui échappe complètement. La résistance de l’esprit du temps au pire manque l’actuelle figure du pire et en vient parfois à collaborer avec celle-ci. Dans les derniers jours de février, une manifestation a été organisée à Toulouse contre l’antisémitisme et l’homophobie. Des représentants du CRIF sont venus se joindre au défilé. Ils ont été chassés au cri de « Sionistes dehors, vous n’avez rien à faire ici ! »

Deux ans après les tueries commises par Mohamed Merah pour venger les « gamins qui meurent à Gaza » et au moment où le négationnisme est paré par les libres enfants d’Internet du prestige du combat contre la censure, nous ne pouvons pas nous contenter de nous indigner et de répéter les mots d’ordre des grandes marches d’antan. L’ignominie raciste est toujours vivante, comme viennent de le démontrer les affronts faits à la garde des Sceaux. Mais l’antiracisme lui-même n’est pas immunisé contre l’ignominie. C’est même en son nom que se préparent les agressions antisémites à venir. Cessons donc de nous crever les yeux devant ce qui crève les yeux pour ne pas être dérangé dans notre traque inlassable de la « Bête immonde ». N’oublions pas la catastrophe qui s’est abattue sur l’Europe, mais gardons aussi à l’esprit que le Mal a plus d’un tour dans son sac. Accomplissons scrupuleusement notre devoir de mémoire sans laisser pour autant la mémoire préempter tout ce qui arrive. « Être à l’heure : la seule exactitude » ; si nous persistons dans notre retard et si le somnambulisme antifasciste continue à nous tenir lieu de vigilance, les appels si nécessaires à la fraternité républicaine resteront des vœux pieux, des toasts pathétiques et vains scandant, à intervalles de plus en plus rapprochés, la montée inexcusable de la violence.[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00679604_000010.

Quelle belle journée!

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Le 10 avril 2014, le soleil a brillé sur l’ensemble du territoire français, et la température était digne d’un printemps d’avant la crise : fraîche le matin, et agréablement tiède l’après-midi. Un de ces jours de semaine que les pessimistes de bureau exècrent, car elle leur semble annonciatrice d’un week-end pourri, comme d’habitude…

Mais lorsque, à la faveur des Dieux maîtres du soleil et des vents, vient s’ajouter une salve de nouvelles réjouissantes, il n’est pas interdit de s’offrir une petite fête intérieure, voire de la partager avec ceux qui ressentent les mêmes émotions que vous.

En temps ordinaires, l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française m’aurait fait lever un sourcil, mais pas deux. Cette institution, depuis belle lurette, ne confère plus à celui ou celle qu’elle admet le talent qui lui manque, pas plus d’ailleurs qu’elle n’abolit les qualités de ceux qui y siègent. En être ou ne pas en être est un choix personnel, et celui de Finkie est respectable. En revanche, voir défaite, et à plates coutures, la cabale qui avait été ourdie contre l’auteur de L’identité malheureuse est un plaisir rare. Imaginer le dépit des Aymeric Caron, Jean Birnbaum, Laurent Joffrin et autres pourfendeurs de moulins à vent néo-réacs est la source d’une jubilation à la mesure de l’irritation provoquée par leurs diatribes haineuses contre Alain Finkielkraut. Les méthodes de Dom Bazile utilisées pour lui barrer la route de la Coupole n’ont déshonoré que ceux (et celles) qui les ont employées. Des noms ? Ils circulent dans Paris, mais je suis loin de Paris, et les laisse volontiers à la chronique chuchoteuse.

Connaissez-vous Thierry Braillard ? À moins d’être Lyonnais de vieille souche, ou radical de gauche encarté (ça existe !), il est fort probable que vous n’avez découvert le nom et le visage du susdit, et encore furtivement, lors de l’annonce de la fournée des secrétaires d’Etat venant s’adjoindre au « gouvernement de combat » dirigé par Manuel Valls. Il est devenu secrétaire d’Etat chargé des sports auprès de Najat Vallaud-Belkacem, promue ministre des femmes, de la famille, de la ville et de l’exercice physique. Personne, hormis les intéressés directs n’a encore perçu cette nomination pour ce qu’elle est : un bras d’honneur vigoureux aux écologistes, et une vacherie perfide au PS, version Martine Aubry. Pour cela, il faut se reporter aux élections législatives de juin 2012. La première circonscription du Rhône, où se situe la basilique de Fourvière, avait été attribuée aux Verts dans le cadre de l’accord conclu entre Cécile Duflot et Martine Aubry. Et pas à n’importe quel Vert, puisqu’il s’agissait de Philippe Meirieu, le grand manitou du pédagogisme échevelé. Ce dernier se voyait déjà au ministère de l’Education pour y perpétuer les funestes agissements qu’il avait initiés au temps où il sévissait au cabinet de Claude Allègre. Ces petits arrangements d’appareil avaient irrité au plus haut point Gérard Collomb, maire de Lyon, dont Braillard est l’adjoint aux sports depuis treize ans. Soutenu par Collomb, et des électeurs lyonnais qui n’aiment pas qu’on leur tienne la main pour voter, Braillard mit une raclée mémorable à Meirieu. Martine Aubry, dont on connaît le caractère vindicatif, passa sa rage sur la pauvre suppléante de Braillard, Gilda Hobert, qui fut non seulement exclue du PS pour dissidence, mais en plus traînée en justice pour avoir utilisé le logo du parti sur ses affiches. Dans quelques semaines, Gilda fera son entrée au Palais-Bourbon, avec, on peut l’espérer, les applaudissements chaleureux de la majorité. Par ailleurs, Thierry Braillard est l’artisan, avec le patron de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas de la construction d’un nouveau grand stade dans l’est de Lyon, qui doit être achevé en 2016. Ce stade est la bête noire des écolos lyonnais, qui multiplient les recours juridiques pour en entraver la réalisation. Ce n’est pas Braillard qui risque de confondre, comme la ministre à laquelle il succède, Ronaldo et Christiano Ronaldo. On attend Finkielkraut, aux côtés de l’excellent Braillard, lors du prochain match OL-PSG. Allez l’OL !

Une dernière pour la route avant d’aller fêter tout cela dans un estaminet bien fréquenté : Mme Caroline de Haas nous annonce, dans Médiapart, qu’elle quitte le Parti socialiste. Pas assez à gauche, trop bourgeois, trop machiste, bref, le PS ne mérite plus Caroline. La fondatrice de «  Osez le féminisme », célèbre pour avoir rappelé aux dames qu’elles disposent d’un organe propre à leur donner de la joie, s’était infiltrée pendant un an dans le cabinet de la ministre Vallaud Belkacem pour y promouvoir de actions visant à l’égalité femmes-hommes (dans cet ordre) dont le résultat le plus spectaculaire a été l’élaboration des «  ABCD de l’égalité » pour contrebalancer l’influence néfaste d’une éducation familiale reproduisant les stéréotypes patriarcaux. Il ne semble pas que cette avancée majeure ait notablement contribué à la bonne tenue du PS lors des municipales. C’est pourquoi on n’entend guère, du côté de Solférino, d’appel déchirant à Caro à rester à la maison…

 

Jihad autour de ma chambre, fresque et frasques

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tunisie jihad fresque syrie

Tunisie : Jihad autour de ma chambre

Depuis la fuite de Ben Ali vers l’Arabie saoudite, en janvier 2011, la presse tunisienne a rompu avec la propagande étatique à la Ceausescu. Hélas, le culte du scoop, désormais à l’honneur, n’est pas garant d’un âge d’or de l’information. Le 15 mars, Naoufel Ouertani, animateur sur la chaîne privée Ettounsiya TV, promet le scoop du siècle : il va recevoir un jeune jihadiste repenti. Abu Qussay, Tunisien d’une trentaine d’années au visage masqué, raconte par le menu le périple épique qui l’a conduit de sa ville natale de Kairouan, dans le centre de la Tunisie, jusqu’au front syrien, où il a combattu de l’été 2011 à janvier 2013.

L’impact est énorme. Il est vrai que ces aveux télévisés recélaient de sacrées pépites, confirmant les financements saoudo-bahreïno-koweïtiens de l’Internationaliste salafiste, et glissant au passage quelques détails graveleux sur le repos du guerrier islamiste. Du pain bénit pour des millions de Tunisiens chauffés à blanc contre les monarchies du Golfe, mécènes des islamistes locaux, dont la gestion du pays a fait bien des mécontents.

Quelques détails clochent néanmoins.[access capability= »lire_inedits »] Abou Qussay prétend avoir renoncé à la lutte armée après l’assassinat du cheikh Bouti, un imam sunnite proche du régime syrien, événement qui l’aurait, dit-il, décidé à rentrer au pays. Or Bouti a été tué par une explosion en plein sermon, le 21 mars 2013, soit plus de deux mois après le prétendu retour au pays natal du volontaire. D’autres incohérences de la même eau mettent la puce à l’oreille de Rached Khiari, directeur du site d’information Al-Sada. Ce dernier interroge la famille du « jihadiste »… laquelle lui certifie que l’intéressé n’a jamais quitté Kairouan ces dernières années.

Gros-Jean comme devant, Naoufel Ouertani reconnaît avoir voulu faire un « coup » en invitant le mythomane masqué afin, dit-il, de « sensibiliser les jeunes à la question du jihad en Syrie », qui concerne des centaines de Tunisiens au sang chaud.

Les masques tombés, on peut en déduire une double leçon à l’usage des journalistes pressés : une histoire vraisemblable n’est pas forcément vraie. Et un faux témoignage n’invalide pas une réalité avérée.

Daoud Boughezala

Fresque et frasques

Depuis les années de guerre froide, à Berlin, on sait que les murs peints sont un sujet sensible, même quand le quartier ne l’est pas. Témoin la jusque-là paisible rue de Montbernage, à Poitiers, en proie depuis quelques semaines à ce que nos  confrères de La Nouvelle République du Centre-Ouest n’hésitent pas à qualifier de « guérilla graphique ».

Aux origines de ce conflit pictural pictavin, une fresque qui représente deux monstrueux crânes humains géants, sur fond de flots de sang, avec la mention « Die bobo die » (Crève, bobo, crève !). Hélas, les riverains n’ont aucun sens artistique. L’un des auteurs de la fresque, Jean-Marie Ezzamari, s’en plaint amèrement, toujours dans les colonnes de la NRCO : « La fresque a été salopée par les gens du quartier qui n’aiment pas les crânes. » Des sagouins locaux ont en effet appliqué quelques retouches espiègles aux deux têtes de mort, notamment en les ornant de fleurs colorées et en apposant la mystérieuse signature « Juju et Nono » sur l’un des crânes – donnant à l’ensemble une touche discrètement romantique.

Les graffeurs de l’association Pictav’Art, à l’origine de l’oeuvre, ont réagi sèchement. Ils ont décidé, en sus des deux crânes, de bomber deux pendus très vilains afin de montrer qu’ils pouvaient « vraiment faire quelque chose de choquant » (dixit Jean-Marie Ezzamari). L’un des pendus est une femme enceinte. Craignant que les enfants du quartier ne soient choqués à la vue de la fresque macabre, une habitante du quartier a tenté de porter plainte, mais la police a refusé d’enregistrer sa poursuite. Puis d’autres riverains ont à nouveau barbouillé la fresque, donnant aux maudits crânes de faux airs du Cri de Munch, en train de couler…

On craint la réaction des artistes… Trois crânes ? Quatre pendus ? Jusqu’où cette histoire ira-t-elle ?[/access]

François-Xavier Ajavon

L’alcoolisme tue sans modération

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alcoolisme loi evin vin

La société tout entière est priée de continuer à croire que le vin est une merveille, fruit des attentions et des amours des vignerons et du terroir, civilisé, raffiné, luxueuse pépite pourvoyeuse de devises, créatrice de lien social, exclusivement bénéfique dans ses prestigieuses appellations séculaires, et sans danger aucun.

À condition, bien sûr, qu’il soit consommé « avec modération ».  Comme dans tout stéréotype,  il y a une part de vérité dans cette présentation car le vin apporte du plaisir gustatif, de l’agrément social, du bien-être temporaire. Et il est tout à fait légitime, sain et bon vivant, que la société puisse goûter les plaisirs qu’il procure.

Mais ce tableau idyllique est fallacieux car il dissimule les vices cachés qui sont inhérents à sa consommation.  Le vin n’est pas un simple jus de raisin élaboré, doté de goûts variés et subtils. S’il n’était que cela, personne ou presque n’en boirait.  Le secret principal de sa séduisante alchimie est lié à l’alcool qu’il contient (appelé alcool éthylique, ou éthanol : C2H5OH). C’est l’alcool  qui donne au vin ses propriétés psycho-actives. Et, de ce point de vue, il ne se différencie aucunement des alcools forts, bière, cidre qui tous contiennent cette molécule qui fait l’attrait principal des boissons alcooliques. Mais qui en constitue aussi, indissociablement, le redoutable et souterrain danger.

La tromperie, même si elle est involontaire, consiste à présenter le vin comme exclusivement bénéfique, du côté du Bien, avec uniquement des avantages, et à dissimuler, voire à nier, ses nuisances potentielles pourtant bien réelles. Or l’alcool n’est pas que bon, c’est aussi un ensorceleur, un tueur qui choisit ses proies. Il en gracie beaucoup, mais il est implacable avec celles qu’il sélectionne. Selon quels critères ? Encore aujourd’hui, nous ne savons toujours pas, parmi les innombrables consommateurs de vin et d’alcools qui aura ultérieurement à en pâtir, qui deviendra alcoolo-dépendant, qui éprouvera, à vie, de l’agrément sans le moindre trouble. Tant que les producteurs ne savent pas retirer l’éthanol du vin, pour le public c’est le Loto.

L’argument de la « modération » est uniquement un élément statistique, il n’a aucun pouvoir de prédiction individuel : certaines personnes qui boivent très peu, et « que du bon », peuvent devenir alcoolo-dépendantes, d’autres boire à profusion… et rester indemnes. La « modération » est un argument de bon sens en santé publique, ce n’est nullement une garantie individuelle.

Le piège mental dans lequel nous tombons vient d’une perception erronée du risque réel que l’alcool représente. Il y a des substances qui rendent presque tout le monde addict très rapidement (tabac, héroïne…). L’alcool non. Le plus grand nombre, environ 90% de la population, n’aura pas de soucis majeurs avec l’alcool. Pour le tabac comme pour l’alcool, les dégâts sont tardifs, différés. La tentation est grande de ne pas voir de risque pour soi puisque nous sommes si nombreux à pouvoir boire sans problème. L’alcool, substance familière et désirée, n’est pas perçu spontanément comme dangereux.

C’est là où la propagande, qui exalte la magnificence du monde du vin, devient pernicieuse en faisant miroiter exclusivement ses attraits et, en dissimulant ses conséquences tragiques pourtant bien réelles, joue un bien mauvais tour aux personnes qui deviennent malades à cause de l’alcool. Il faut quand même se rendre compte que cette innocente molécule cause la mort de 49000 personnes par an (16 fois la route, 200 fois plus que le sida…) , sans oublier les centaines de milliers de désastres individuels et relationnels préalables qui durent des années, alors que les malades qui devraient se soigner n’osent souvent pas le faire car ils ont intégré la culpabilité et la honte d’avoir failli, distillés par la désinformation. Ils n’ont pas su être raisonnables, se contrôler, ils ont exagéré, ce sont des faibles, sans volonté, pas bien reluisants, etc. Beaucoup se terrent.

Le comble de l’absurde, et de l’injuste, attend l’alcoolo-dépendant qui tente de se soigner efficacement (proportion infime parmi les centaines de milliers de personnes concernées) : comme le soin initial implique de cesser d’absorber le toxique, il se trouve dans une position de marginalisation en situation sociale, en n’ingérant pas d’alcool dans un monde où tout le monde boit alcoolisé à la moindre occasion. Avec en prime le risque de stigmatisation, puis d’ostracisme, que les majorités appliquent à ceux dont les moeurs diffèrent des leurs. Résultat direct de la propagation, et de l’entretien, de préjugés fallacieux. Dans ce contexte, la Loi Evin est un minimum pour limiter le massacre.

Le pouvoir politique doit arbitrer entre les intérêts, complémentaires ou opposés, des différents groupes vivant sur le territoire.  On peut comprendre qu’il décide de ne pas trancher entre l’apport d’une filière économique, et les coûts qu’elle engendre, même s’ils sont supérieurs, eu égard à la complexité du problème.

En revanche, il est indispensable que la puissance publique protège la santé des jeunes, et des moins jeunes, sans oublier les femmes enceintes, et empêche, grâce à la loi, qu’ils soient davantage désinformés par la démagogie des lobbies et leurs seuls intérêts immédiats.

Laisser se répandre sans entraves une séduction publicitaire qui d’emblée se laverait les mains de la morbidité et de la mortalité induites par les produits qu’elle vante, serait d’une inacceptable légèreté. Le tabac et l’alcool, avec le sous-groupe très nombreux des dépendants alcoolo-tabagiques, causent plus de 120.000 morts, prématurées, par an. Quel gâchis !

En accord avec Evin, et Saint -Exupéry (« Je n’aime pas qu’on abîme les hommes »), je crois qu’il faut laisser un maximum d’espace de liberté, à condition que la liberté des uns ne nuise pas dramatiquement aux autres et à leur intégrité. La désinformation, les préjugés entretenus, les clichés éculés nuisent. Les poulaillers ont besoin de solides grillages pour se prémunir des inoffensifs renards masqués.

 

«Beuvez toujours, ne mourrez jamais»

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alcool loi evin

Inutile de le nier : la viticulture productiviste a long- temps privilégié ces gros rouges qui tachent dont s’abreuvait un prolétariat qui n’avait pas soif que de justice sociale. On sait combien les pouvoirs publics, les services de santé et les milieux viticoles eux-mêmes ont eu du mal à éradiquer ce fléau. Curieusement, c’est lorsqu’il fut acquis que la consommation de vin ne constituait plus un danger pour la société que la loi Évin a été adoptée – le 13 décembre 1990. Si cette loi a aidé efficacement à combattre le tabagisme dans les lieux publics, elle n’aura eu que des effets négatifs sur la viticulture française, sans contribuer en quoi que ce soit à la juste lutte contre l’alcoolisme.  Forgée dans l’airain du puritanisme par le lobby hygiéno-moraliste, la loi Évin interdit en effet toute forme de communication à caractère commercial sur le vin, privant ainsi l’un des fers de lance de notre commerce extérieur des moyens de promotion essentiels à sa survie.

Or, de nos jours, le vin tue infiniment moins que la voiture, le tabac, la pollution et, surtout, la malbouffe. [access capability= »lire_inedits »]En faire une consommation excessive est dangereux, comme pour toute boisson alcoolisée, mais si on le consomme avec modération, certaines des molécules organiques végétales qu’il contient, tels le resvératrol ou la procyanidine, sont un bienfait pour l’homme. Tous les cancérologues et les cardiologues le confirment : à part quelques crétins obsédés par la subsistance de clichés éculés, plus personne n’oserait affirmer que le chinon, le morgon et le jurançon blessent, que le gaillac, le pauillac et le bergerac abîment, que le cornas, le juliénas et le gigondas dégradent ou que le vouvray, le volnay et le valençay tuent. Ce qui tue, de nos jours, ce sont les produits trop gras, trop sucrés, trop salés contenus dans une alimentation dont les intrants chimiques rongent peu à peu nos organismes pour nous conduire à la mort avec la bénédiction financière de la publicité et de la grande distribution.

Mais voilà, le vigneron qui presse sa vendange cueillie à la main réjouit le cœur de l’homme mais n’a pas le droit de le dire, contrairement à l’industriel qui presse son huile de palme pour inoculer son poison hydrogéné chocolaté dans le corps de nos enfants pour en faire des diabétiques ou des futurs cancéreux. Il n’est pas, lui, réduit au silence par une loi Évin.

Cessons de diaboliser le vin par des réglementations imbéciles. Que la France cesse de pousser ses chariots remplis de premix soda-rhum-whisky- vodka de marques internationales qui déchirent tous les samedis soirs notre jeunesse : mieux vaut que celle-ci se remette à boire un petit coup de rouge quotidien. Les Romains considéraient à juste titre que la civilisation s’arrêtait aux limites géographiques de la vigne. J’ai toujours considéré que ceux qui ne boivent jamais de vin ont, en effet, quelque chose de barbare. « Beuvez toujours, ne mourrez jamais », disait François Rabelais. Trinquons, citoyens, à la mémoire du premier humaniste français.[/access]

*Image : Soleil.

La France n’a pas à rougir de son action au Rwanda

kagame rwanda operation turquoise

C’est un triste anniversaire que le Rwanda célébrait le 6 avril dernier. Vingt ans plus tôt, jour pour jour, le pays devenait le théâtre d’un génocide emportant avec lui des centaines de milliers de victimes, sur fond de combats ethniques, de pillages, d’exactions, de tortures et d’exodes en série.

Les portes de l’enfer se sont ouvertes le 6 avril 1994 au soir, quand l’avion qui transportait le Président rwandais Habyarimana ainsi que son homologue burundais est abattu alors qu’il allait se poser sur le tarmac de l’aéroport de Kigali. Aujourd’hui encore, l’identité des commanditaires reste sujette à débat. Mais à, l’époque, pour certains cercles du pouvoir rwandais dirigé par la majorité hutu, il n’y a pas de doute : derrière l’assassinat se trouvent les Tutsis dont les forces armées, entrées dans le pays en octobre 1990, ne sont plus qu’à une dizaine de kilomètres de la capitale.  Pendant une centaine de jours, les tutsis sont massacrés dans des conditions abominables par les hutus.  Partout dans le pays, les cadavres des tutsis s’empilent. Dans la plupart des cas, les assassins sont les voisins de leurs victimes, armés de machettes. Chauffés à blanc par une propagande génocidaire quasi-officielle et dans un climat de « grande terreur » face à l’avancée exponentielle des forces tutsies du FPR, de nombreux hutus, souvent simples paysans, vont se transformer en véritables fauves.

En Occident, les images des horreurs défilent sur les écrans de télévision. Mais seule la France semble résolue à s’interposer. À peine six mois auparavant, les forces françaises ont quitté le pays après trois ans de présence, laissant la place à la force onusienne de la MINUAR, conformément aux accords de paix d’Arusha, Les casques bleus se révèlent impuissants et, par la voix du général canadien Roméo Dallaire, multiplient les demandes urgentes de renfort. Cet officier ne sera pas écouté, condamné à devenir le témoin d’un génocide qu’il croyait pouvoir sinon empêcher, du moins atténuer.

Dans l’urgence et face à la dégradation générale de la situation – la faillite des accords d’Arusha, la panique des proches du président assassiné et l’arrivée des forces tutsies à Kigali – la France déclenche l’opération Amarillys. Celle-ci, longue d’une semaine, a pour objectif l’évacuation des ressortissants français et internationaux. À maintes reprises, on reprochera à la France de ne pas être intervenue au cours de cette opération pour arrêter le massacre. Il faut signaler que le commandant en chef de l‘ONU n’y était pas favorable et que même les forces tutsies, aussi nombreuses que les  troupes françaises, n’ont pas pu faire grand-chose. Autres critiques adressées à la France : avoir fourni des munitions aux milices hutues et avoir appliqué des critères forcément sélectifs pour l’évacuation des citoyens rwandais. Ces accusations, certes compréhensibles, se sont souvent appuyées sur des témoignages douteux voire carrément faux. Tout au plus peut-on peut reprocher aux forces françaises quelques erreurs de jugements dans des circonstances extrêmement compliquées.

C’est donc après plus de deux mois de massacres et d’impuissance onusienne que, le 22 juin 1994, la diplomatie française arrache à l’ONU un feu vert pour une intervention limitée à deux mois. La France lance  l’opération Turquoise et dépêche trois groupements opérationnels qui prennent position dans l’Ouest du pays, avec pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force. »

Fin août 1994, l’armée française se retire, remplacée par la MINUAR II. Son action de soixante jours aura tout de même permis d’interrompre les massacres et de sauver des milliers de vie – tutsies mais aussi hutues, menacées à leur tour par les rapports de force changeants.  Elle aura aussi  permis à environ deux millions et demi de personnes déplacées de rester dans leurs pays, leur évitant ainsi le sort tragique des réfugiés expatriés.

Mais malgré ces faits, la France se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés, pointée du doigt – le comble  – par Paul Kagame, actuel président et ancien chef de la rébellion. Un homme que de nombreux indices concordants désignent comme le commanditaire de l’attentat de 6 avril 1994 ! Que reproche-t-il à la France dont les forces, rappelons-le, n’ont pas été sur le terrain entre la fin de 1993 et juin 1994 ? Ni plus ni moins que d’avoir entraîné et armé à dessein les assassins, pendant les trois années de sa présence militaire aux côtés des forces armées rwandaises.

Or, si l’on peut débattre de la logique qui a guidé la décision de François Mitterrand d’aider le gouvernement rwandais en octobre 1990, on ne saurait nier la légalité et la légitimité de la démarche. Si l’on peut convenir que les instructeurs français ont sans doute parfois outrepassé le cadre strict de leur mission de formation et de conseil auprès des unités combattantes de l’armée rwandaise, cela ne nous autorise pas  à accuser les militaires français de complicité dans la préparation d’un génocide. Et d’ailleurs, quand on connaît la réalité de ce génocide, perpétré le plus souvent à l’arme blanche, par des gens sans aucune formation militaire, on se demande si ces assassins improvisés avaient réellement besoin d’un savoir-faire acquis à Saint-Cyr…  Il y a d’autres questions autrement plus pertinentes qu’on ne pose jamais : pourquoi la MINUAR n’a-t-elle pas reçu les renforts nécessaires qu’elle demandait au moment même où les atrocités se déroulaient ?  Pour quelles raisons a-t-il fallu attendre deux mois et demi avant de permettre à la France d’intervenir?  Les réponses sont sans doute trop évidentes.

En instrumentalisant le génocide dont il pourrait porter une certaine responsabilité, Kagame tente de légitimer son autorité, aujourd’hui ébréchée. Après s’être emparé du pouvoir en 1994, il est confronté au problème politique fondamental du Rwanda : sa démographie. Aussi longtemps que la politique du pays sera structurée par le clivage ethnique, les Hutus, largement majoritaires, détiendront le pouvoir.  Pour le tutsi Kagame, la démocratie est un piège dont la seule issue est un mélange de discours victimaire et d’alliance avec Washington. Dans ce contexte, la France est le coupable idéal. C’est peut-être cela, le prix de la démocratie.

 

*Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249762_000002.

Valls, un homme de droite comme les autres?

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manuel valls assemblee ump

Il y a eu un beau moment dans le discours de politique générale de Manuel Valls. Evidemment, ce moment, il fallait l’entendre. Les bancs de la droite avaient décidé de se comporter comme une classe de ZEP, et encore une classe de ZEP mal tenue par son prof car il y a souvent plus de respect dans une classe de ZEP pour un prof qui sait s’y prendre que sur les bancs de l’UMP pour un Premier ministre qui a l’air de savoir s’y prendre aussi.

Au moins, le prof qui sait s’y prendre n’est pas l’objet d’un procès constant en illégitimité de la part de ses élèves turbulents comme l’est la gauche quand elle est au pouvoir de la part de la droite quand elle n’y est plus.  La droite française, c’est son problème, elle se vit depuis toujours comme la propriétaire naturelle du pouvoir. Elle n’a toujours pas écrit le mot « alternance » dans son dictionnaire personnel. Quand la droite voit la gauche arriver au pouvoir, elle se rejoue sur le mode farce, heureusement, Versailles contre la Commune ou Pinochet contre Allende.

Et encore, on dit la droite, on dit la gauche mais tout le monde voit bien que cela s’estompe. C’est peut-être ça qui rend d’ailleurs la droite si hargneuse au point de préférer le chahut un jour aussi solennel que celui d’un vote de confiance. Au point d’indigner Luc Ferry qui a signalé via un réseau social tout ce que ce comportement avait de scandaleux. Oui, ce doit être dur, ou pire incompréhensible pour la droite de s’apercevoir que si un des siens était à la place de Valls, il dirait la même chose que Valls, voire que Valls lui-même pourrait être l’un des siens.

On l’a bien senti à la réplique de Christian Jacob, le président des députés UMP, chargé de répondre à Valls. Les siens ne lui ont pas rendu service, à Christian Jacob. Incarner l’opposition à quelqu’un qui est comme vous requiert des qualités dialectiques que peut-être Jacob n’a pas, comme d’ailleurs beaucoup de ces demi-doués apparus à la faveur de Sarkozy qui ne supportait manifestement pas les intelligences menaçantes. Sauf dans le rôle des conseillers discrets comme Patrick Buisson, le célèbre preneur de son et Henri Guaino, le dernier gaulliste. Parce qu’il faut bien reconnaître tout de même que s’entourer de Nadine Morano, Michèle Tabarot, Guillaume Peltier ou Christian Jacob, ça ne vaut tout de même pas Juppé, Bayrou, Boorloo ou Luc Ferry, justement.

Du coup, la droite s’est comportée comme ceux qu’elles passent son temps à stigmatiser : les ados des cités sans repères qui ne respectent plus rien, n’ont plus la moindre notion des moments où l’on peut déconner et parler zyva et des moments où l’on doit prendre sur soi et faire un effort de correction et de décence. Faites ce que je dis, pas ce que je fais et on s’étonne après que « bouffon » soit devenu l’insulte la plus courante dans les quartiers pour désigner celui qui vient donner des leçons ou incarne une autorité extérieure.

Du coup, on en aurait presque oublié le beau moment du discours de Manuel Valls. C’était quand il a affirmé sa fierté d’être français, et son bonheur d’avoir pu accéder aux plus hautes fonctions d’un pays où naître étranger n’est pas un handicap et que c’était justement pour cela qu’il l’aimait, ce pays. Il y eut un peu de lyrisme, donc, et il fut même question de « cœur battant ». On reconnaîtra que ça ne fait pas de mal, un peu de lyrisme, dans un discours politique. Après tout, nous sommes une vieille nation latine et nous souffrons sans doute beaucoup, sans même nous en rendre compte, de cette parole politique terne, technocratique qui semble s’être généralisée chez nos politiques. On ne peut pas dire, ainsi, que les deux précédents premiers ministres de la France aient brillé par leur lyrisme. Fillon et Ayrault avaient plutôt l’air de comptables dépressifs ou de proviseurs hypocondriaques.

On dira que cette sortie de Valls sur sa fierté d’être le Premier ministre d’un pays qui a su donner sa chance à un petit immigré espagnol était aussi de la communication mais en même temps n’importe qui vous dira que la meilleure des communications, c’est la sincérité. Même ces maîtres en insincérité que sont les communicants en sont convaincus, c’est dire. Et effectivement, Valls a eu raison de souligner ce bel aspect des choses, cette propension de la France à mettre en avant, indépendamment des origines, ceux qui veulent la servir. On pourrait dire que cela a commencé à la fin du XVIIIème avec un lieutenant d’artillerie ambitieux et corse qui a fait à la France de beaux enfants dont certains vivent encore comme le Code civil ou les départements.

Si Christian Jacob avait été utile et de gauche, et manifestement il n’est ni l’un ni l’autre, c’est là-dessus qu’il aurait attaqué Valls et non en essayant de faire croire que son programme économique était catastrophique alors que c’est le même que celui de l’UMP.

Il aurait demandé à Valls si dans vingt ans ou même trente, la France pourrait avoir à nouveau un Premier ministre né à l’étranger. Un Arabe, un Noir ou un Rom. Un ou une qui serait issu des écoles de la République, un qui ne serait pas resté assigné à une identité ethnico-religieuse,  fier de servir une France qui lui aurait donné sa chance.

Et là Manuel Valls aurait peut-être été déstabilisé car sur ces questions-là comme sur d’autres, c’est bien un homme de droite comme les autres.

 *Photo : LCHAM/SIPA. 00681147_000014. 

Patrick Buisson, Nicolas Sarkozy : le journal d’Alain Finkielkraut

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patrick buisson sarkozy

patrick buisson sarkozy

Les enregistrements clandestins de Patrick Buisson (9 mars).

Élisabeth Lévy. Le Canard enchaîné et Atlantico ont révélé que Patrick Buisson, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, enregistrait clandestinement les réunions et les conversations auxquelles il participait à l’Élysée. Les deux médias ont publié des extraits de ces conversations. Si Patrick Buisson a indéniablement commis une faute morale en enregistrant ses interlocuteurs à leur insu, il ne serait pas le premier à faire des « dossiers ». En somme, c’est soit un Saint-Simon, soit un Machiavel à l’ère numérique. Cela fait-il de lui un monstre ?

Alain Finkielkraut. À prendre systématiquement le contrepied de l’opinion commune, on risque de perdre le sens commun. Saint-Simon et Machiavel n’ont rien à faire ici : c’est trahir un ami que de l’enregistrer à son insu, et quand l’ami en question est, par surcroît, président de la République, cette impardonnable faute morale se double d’un scandale politique. Nul angélisme dans cette indignation : la confiance et le respect de la parole sont indispensables au fonctionnement de toutes les sociétés humaines, même de la nôtre qui se flatte de reposer non sur la vertu de ses membres, mais sur le fondement plus sûr de leur intérêt, c’est-à-dire de leur égoïsme vital.

Là où l’opinion devient bête, cependant, c’est quand elle croit pouvoir déduire les procédés indignes de Patrick Buisson de ses idées infâmes : « Facho, donc salaud ! ». Pour se réclamer aujourd’hui de Charles Maurras, il faut être une âme noire, nous dit-on, comme si la démocratie avait inventé la loyauté, la fidélité, l’honneur.[access capability= »lire_inedits »] Et une fable bien-pensante prend naissance sous nos yeux : l’histoire d’un homme sans scrupules, qui révèle la même malignité dans ses intrigues ténébreuses que dans sa défense de l’identité nationale, son inhospitalité, sa fermeture à l’Autre. La supériorité morale de l’ouverture des frontières est ainsi confortée par les agissements de celui qui parlait à l’oreille du Président de la nécessité absolue d’enrayer les flux migratoires. Ce n’est pourtant pas l’humanisme, à quelque sens qu’on prenne ce terme, qui caractérise les promoteurs de la libre circulation des capitaux, des marchandises et des personnes. Ils préconisent l’immigration de masse pour remédier au vieillissement et au dépeuplement des pays européens. Car pour eux, les individus sont interchangeables : ce sont des bêtes de labeur et de consommation. Mais comme ce n’est pas ainsi que les hommes vivent, le choc des civilisations s’invite à l’intérieur même des nations européennes. Et l’économisme réducteur s’allie à l’antiracisme flamboyant pour nier la réalité de cette menace et pour frapper d’opprobre buissonnienne tous ceux qui s’efforcent de la conjurer avant qu’il ne soit trop tard.

Nicolas Sarkozy mis sur écoute (23 mars).

Nous avons appris que Nicolas Sarkozy avait été placé sur écoute par deux juges d’instruction à la recherche d’un financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Le 18 mars, Mediapart a publié des transcriptions, issues de ces écoutes, de conversations entre l’ex-chef de l’État et son avocat, Thierry Herzog, dans lesquelles on apprenait notamment que celui-ci qualifiait certains magistrats de « bâtards » et qu’il cherchait à s’informer sur l’instruction Bettencourt. Nicolas Sarkozy a répliqué dans Le Figaro du 21 mars en comparant sa mise sur écoute aux agissements de la Stasi en Allemagne de l’Est. Cette comparaison n’est-elle pas un peu exagérée ?

Exagérée, peut-être. La France ne vit pas sous un régime dictatorial. Le pouvoir politique n’a même jamais été aussi faible. Mais d’autres pouvoirs inquiétants se déploient au nom même de la démocratie et à l’abri de son étendard. Les juges et les journalistes, qui veulent aujourd’hui tout contrôler, brandissent l’argument de leur indépendance dès qu’on veut exercer le moindre contrôle sur leur activité. L’actualité m’a remis en mémoire cette anecdote racontée par Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Jan Prochazka, grande personnalité du Printemps de Prague, est devenu, après l’invasion russe en 1968, un homme sous haute surveillance. Il fréquentait alors souvent un autre grand opposant, le professeur Vaclav Cerny, avec lequel il aimait boire et causer. Toutes leurs conversations étaient secrètement enregistrées et je soupçonne les deux amis de l’avoir su et de s’en être fichu. Mais un jour, en 1970 ou 1971, voulant discréditer Prochazka, la police a diffusé ces conversations en feuilleton à la radio. De la part de la police, c’était un acte audacieux et sans précédent. Et, fait surprenant : elle a failli réussir ; sur le coup, Prochazka fut discrédité : car, dans l’intimité, on dit n’importe quoi, on parle mal des amis, on dit des gros mots, on n’est pas sérieux, on raconte des plaisanteries de mauvais goût, on se répète, on amuse son interlocuteur en le choquant par des énormités, on a des idées hérétiques qu’on n’avoue pas publiquement, etc. Bien sûr, nous agissons tous comme Prochazka, dans l’intimité nous calomnions nos amis, disons des gros mots ; agir autrement en privé qu’en public est l’expérience la plus évidente de tout un chacun, le fondement sur lequel repose la vie de l’individu ; curieusement, cette évidence reste comme inconsciente, non avouée, occultée sans cesse par les rêves lyriques sur la transparente maison de verre, elle est rarement comprise comme la valeur des valeurs qu’il faut défendre. Ce n’est donc que progressivement (mais avec une rage d’autant plus grande) que les gens se sont rendu compte que le vrai scandale, ce n’étaient pas les mots osés de Prochazka, mais le viol de sa vie ; ils se sont rendu compte (comme par un choc) que le privé et le public sont deux mondes différents par essence et que le respect de cette différence est la condition sine qua non pour qu’un homme puisse vivre en homme libre ; que le rideau qui sépare ces deux mondes est intouchable et que les arracheurs de rideaux sont des criminels. »

Nous ne laissons pas la police agir ainsi. Mais, comme en témoignent les réactions outragées à l’expression « bâtards de juges », il a suffi que d’autres arracheurs de rideaux apparaissent pour que notre société tombe dans le piège qu’avaient su éviter les Tchèques vivant sous le joug totalitaire. On peut dire du mal d’un boulanger sans offenser toute la boulangerie, ou critiquer un chirurgien sans porter atteinte à la médecine, mais insulter des juges, même dans ce qu’on croit être le secret d’une conversation privée, c’est blasphémer. S’il n’y a plus depuis longtemps de droit divin, il y a désormais une justice divine et la Stasi journalistique et citoyenne cloue tous ses profanateurs au pilori.

Pourtant, que le mot bâtard est doux pour ceux qui décrètent d’abord l’accusé coupable et cherchent fébrilement ensuite le crime qu’ils pourront bien lui mettre sur le dos ! Si ce n’est pas l’abus de faiblesse sur Mme Bettencourt, ce sera le financement par Mouammar Kadhafi de la campagne présidentielle de 2007 et, faute de preuves dans cette deuxième investigation, on se rabattra sur la violation du secret de l’instruction tout en transmettant aux journalistes les écoutes qu’on a en sa possession, puis on cherchera la preuve d’un trafic d’influence dans la tentative d’obtenir des renseignements sur un jugement à venir de la Cour de cassation. Pourquoi cet acharnement ? Parce que, comme dit Mediapart, le sarkozysme a été une « contre-révolution ». Cette contre-révolution a été vaincue par les urnes, mais il faut maintenant l’écraser judiciairement pour que la démocratie ne soit pas à nouveau mise en péril. La fin justifie les moyens car l’heure est grave.

Un bilan politique de la présidence de Nicolas Sarkozy s’impose assurément. Et il doit être sans complaisance. Mais ce n’est pas à la Justice de l’instruire, surtout si, pour ce faire, elle en vient à s’émanciper de toute limite et à espionner les conversations car, dès lors, ce n’est pas seulement Sarkozy qui doit trembler, ce sont tous les justiciables présents et à venir.[/access]

*Photo : 00678460_000009. BRUNO BEBERT/SIPA.

Collectivités locales : Valls rouvre la chasse au mille-feuilles

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valls regions departements

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Ça recommence, ou plutôt ça continue. Le discours de politique générale de Manuel Valls devant  l’Assemblée Nationale a repris pour les aggraver les orientations annoncées par le chef de l’État lors de sa conférence de presse du mois de janvier. Sous les applaudissements des médias d’information.

J’avais dit dans ces colonnes que ces lieux communs reposaient  sur l’ignorance mais masquaient aussi beaucoup d’arrière-pensées.

Comme les propos de François Hollande, ceux de Manuel Valls ont reçu le soutien empressé des éditocrates qui n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la démocratie locale : « mille-feuilles illisible, corporatisme, gaspillage, clientélisme ». Considérant que le monde civilisé s’arrête au périphérique parisien, ils n’ont absolument aucune idée du fonctionnement réel de cette France décentralisée. Que celle-ci doive évoluer, se réformer, cela n’est pas contestable, et c’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans. Mais cette fois-ci, ce que l’on prétend indispensable et urgent, c’est la mise à bas de l’édifice. En omettant de rappeler que 450 000 Français qui s’investissent de façon massivement bénévole pour se mettre au service de leurs concitoyens est une richesse. Que les collectivités locales sont, au contraire de l’État, assujetties à la règle d’or, puisqu’il leur est interdit d’avoir des budgets en déséquilibre. Que 80 % de l’investissement public hors budget de défense est assuré en France par ces mêmes collectivités. Et l’on pourrait poursuivre.

Alors, que nous a donc annoncé Manuel Valls ? «Les Régions pourront proposer de fusionner, mais en l’absence de propositions après les régionales et les départementales de 2015, le gouvernement proposera une carte, et elle sera établie pour le premier janvier 2017.» Grosses ficelles. Il y a fort à parier que les rapports de force politique seront bouleversés l’année prochaine et qu’il sera mis fin à l’hégémonie de la gauche sur les régions. Les nouvelles directions seront donc invitées à se regrouper volontairement et elles n’auront que quelques mois pour le faire ? Sur quelles bases ? Ce sont des questions complexes. La géographie, l’économie, l’histoire, les traditions vont jouer un rôle. Et si l’on interroge les habitants, il y a toutes les chances, comme cela a toujours été le cas, que le vote populaire s’y refuse. (Alsace et Corse). Mon Dieu qu’ils sont pénibles ces électeurs à penser le contraire des experts parisiens… Mais, si l’on a bien compris, « on vous demande votre avis, vous voterez, mais si ça ne nous convient pas, on passera outre.  Et en janvier 2017, c’est-à-dire après moins de deux ans de mandat (sur six) des Régions élues en 2015, et juste avant les prochaines présidentielles et parlementaires, on redécoupe au mieux de nos intérêts ». Joli. Et le caractère constitutionnel de cette méthode ne saute pas aux yeux.

Le Premier ministre a aussi annoncé vouloir supprimer les conseils généraux «à l’horizon 2021»  tout en nous informant de «la suppression de la clause de compétence générale. » Mais, en 2021 il y aura un autre Président de la République et un autre parlement depuis quatre ans !  Et il faudra modifier la Constitution !

Quant à la clause de compétence générale, c’est celle qui permet aux trois collectivités territoriales (Commune, Département, Région) de prendre des décisions, au-delà des compétences strictes qui leur ont été données au départ, dès lors qu’elles justifient l’intérêt communal, départemental ou régional.  Pourquoi la supprimer ? C’est là que le masque tombe. Que s’exprime cette défiance vis-à-vis de structures élues démocratiquement, après débats et délibérations populaires. Il faut empêcher que les mandataires aient  la possibilité de prendre des mesures dans l’INTERÊT de leurs mandants. La vraie raison de l’offensive lancée contre les institutions décentralisées procède bien de cette volonté d’une démocratie sans le peuple. Une démocratie sans « démos » comme le dit explicitement l’ouvrage au titre éponyme d’une de ses théoriciennes[1. Catherine Colliot-Thélene, La démocratie sans « démos », PUF, 2011.].

Il s’agit de priver la partie décentralisée de la sphère publique de ses capacités d’initiative politique. Ce qui d’ailleurs est tout à fait logique. Le dispositif adopté en 1982 était antérieur aux évolutions de la construction de l’Union Européenne dans les années 90. Tous les traités ont consacré la juridicisation des politiques publiques. Par conséquent, tout ce qui relevait auparavant de la souveraineté politique, conjoncturelle et réversible, notamment en matière économique et monétaire, a été ossifié dans des règles à valeur constitutionnelle qui surplombent le droit national. La perte des souverainetés nationales, et populaires ne s’est pas faite au profit d’une souveraineté européenne dont surtout on ne voulait pas. Comme le dit Frédéric Lordon : « c’est la souveraineté en son principe dont il s’agissait de se débarrasser, la disparition de tout pôle de puissance publique étant bien faite pour laisser le champ libre aux puissances privées. »[2. Je ne saurai trop conseiller la lecture de son dernier ouvrage : La Malfaçon. Éditions Les Liens Libèrent. Mars 2014. Il y préconise la sortie de l’euro mais au travers d’une démonstration d’abord politique avant d’être économique.]

L’État central est désormais un modèle d’impuissance, il s’agit maintenant de s’attaquer à la démocratie locale. Après les cohabitations de 86-88,93-95, et 97-2002, les Français se sont lassés de ce système, mais ont mis en place une forme de cohabitation beaucoup plus discrète. Papa à l’Élysée, maman à la mairie.  Pour mettre de l’ordre, on a élu des présidents de droite, pour être protégé, on a élu des maires de gauche, et des présidents de régions et des départements  pour optimiser l’effet d’amortisseur de la crise apportée par les collectivités locales. Ce système a connu son apogée aux élections locales de 2008. L’élection de François Hollande en 2012 a bouleversé la donne. Ce qui fut d’abord et avant tout la défaite personnelle de Nicolas Sarkozy a amené au pouvoir d’État des équipes sans consistance à forte tradition de soumission. Résultat, catastrophe électorale et une quasi-disparition du socialisme municipal.  Alors, l’occasion est belle d’essayer de se débarrasser de ce qui reste encore d’instances démocratiques, c’est-à-dire où la politique mise en œuvre relève encore, dans le cadre d’une démocratie représentative, de la délibération et de la décision populaire.

Avec les arguments habituels : gabegie, clientélisme, corruption pour les pires. En oubliant de rappeler quelles sont les missions de ces collectivités qu’on accuse de la rage (en général, les maîtres penseurs n’en ont aucune idée). Et en se gardant bien de dire, comment et par qui elles seront exercées à l’avenir. Le département, auquel d’ailleurs les Français sont identitairement attachés s’occupe de l’essentiel des missions sociales et de bien d’autres choses encore. L’État déconcentré est organisé lui aussi sur le plan départemental. Si l’on supprime cet échelon, il y aura deux solutions. Soit ces missions seront toujours prises en charge et il faudra donc en maintenir les ressources. Où serait  alors l’économie ? Soit plus probablement elles disparaîtront avec l’instance qui les assumait. L’enjeu est celui-là.

Finalement, cette volonté de restreindre (démanteler ?) l’espace public local à la fois pour l’adapter à l’UE,  la mondialisation libérale, et aux politiques d’austérité, obéit aussi à une logique de défiance vis-à-vis de la souveraineté populaire et par conséquent de la démocratie. Que nos élites commencent à vraiment détester. Donnant raison à Jacques Rancière quand il nous dit le caractère profondément scandaleux, pour elles, du pouvoir du peuple :

« La démocratie, gouvernement de tous, est le principe qui délégitime toute forme de pouvoir fondée sur les « qualités » propres de ceux qui gouvernent. Fondée sur l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui, la démocratie n’est ni une forme de gouvernement qui permet à une oligarchie politico-financière guidée par ses experts de régner au nom du peuple, ni cette forme de société que règle le pouvoir de la marchandise. »[3. Jacques Rancière,  La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.]

 

*Photo : LCHAM/SIPA. 00681231_000005.

Ukraine : salade russe ou omelette ukrainienne?

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Ces derniers jours, les centres-villes de l’est ukrainien ont pris des allures de place Maïdan à front renversé. De Lougansk à Donetsk, des centaines d’ukrainiens russophones et/ou russophiles font le pied de grue pour contester le pouvoir de Kiev, si étroitement jacobin qu’il ne tolère rien d’autre que sa langue, sa part de l’histoire et de la mémoire nationale. D’aucuns dénoncent la mise en scène de manifestations organisées en sous-main par le Kremlin, avec l’aide de miliciens russes maquillés en ukrainiens pour réclamer le rattachement de ces miettes russophones à la grande Russie. Échaudés par l’autodétermination de la Crimée, les nouveaux maîtres de l’Ukraine se laisseront d’autant moins faire que les russes ethniques ou linguistiques sont éparpillés aux quatre coins de la région.

Ironie de l’histoire immédiate, dans la bouche des partisans de la révolution ukrainienne, on entend presque mot pour mot l’argumentaire un brin complotiste de leurs adversaires qui voyaient la main de l’OTAN, de Bruxelles ou des services géorgiens derrière les snipers qui dégommaient les insurgés de la place Maïdan. L’œil vissé derrière écran et clavier d’ordinateur parisiens, nous nous garderons bien de prendre parti en faveur de l’une ou l’autre thèse – qui d’ailleurs ne s’excluent pas mutuellement, comme ces slaves sont compliqués ! Il n’est néanmoins pas dit que Moscou rêve d’annexer l’Est ukrainien, une fois sa base de Sébastopol sécurisée, son intérêt à la déstabilisation de sa marge occidentale…

Manips ou pas, les cortèges pro-russes déployés dans le pays subissent en tout cas la répression du parti-milice Secteur Droit, officiellement voué à la dissolution depuis le meurtre de son chef Oleksandr Muzychko dit Bily, néo-fasciste tradi à la gachette facile,  exécuté le 24 mars, vraisemblablement sur ordre du ministre de l’Intérieur issu du parti néo-nazi Svoboda… Vous suivez ? Tout cela fleure bon la nuit des longues kalachs entre les deux têtes de l’extrême droite ukrainienne, qui occupe toujours un bon tiers des maroquins ministériels. La pression montant, les ministres nationalistes tâchent de conserver le respect de de la communauté internationale. Mince, des nostalgiques de la Division SS-Galicie se muant en ministres bon teint, encore une opération sous faux drapeau ?!

Être à l’heure : la seule exactitude

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merah finkielkraut antisemitisme

merah finkielkraut antisemitisme

Ce texte est issu du discours prononcé par Alain Finkielkraut le 19 mars à la Halle aux grains de Toulouse, à l’occasion des commémorations organisées pour le deuxième anniversaire des assassinats perpétrés à Toulouse et Montauban par Mohamed Merah.

« Se mettre en avance, se mettre en retard : quelles inexactitudes ! Être à l’heure : la seule exactitude », écrivait Péguy en juin 1914, quelques mois avant d’être tué à l’ennemi. Un siècle plus tard, le 13 mars 2014, je rentrais de Copenhague et mon avion atterrissait à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Une rangée de chauffeurs de taxi, officiels et clandestins, attendait les passagers qui sortaient de la salle de livraison des bagages. Alors que je me dirigeais vers l’un d’entre eux, son voisin, maghrébin de toute évidence, m’apostropha brièvement. J’étais, comme cela m’arrive souvent, ailleurs ; je ne compris donc pas ce qu’il me disait. Je lui demandai une fois, deux fois, de répéter. Il s’exécuta consciencieusement. Et les deux syllabes de son interpellation prirent enfin sens : « Raciste ! » Il me traitait de « raciste ». Il me décochait, en guise de bienvenue, le mot devenu, à l’issue du siècle des camps et de l’apartheid, le plus infamant de la langue.  J’étais abasourdi : la première parole que j’entendais, au moment de poser le pied sur le sol de mon pays, m’excluait, pour crime d’exclusion, de la communauté des hommes. Tout en continuant mon chemin, je criai ma colère. Mon insulteur, se sentant lui-même insulté, me suivit et, alors que j’étais arrêté devant un ascenseur, il répéta distinctement l’accusation puis, joignant le geste à la parole, il me dit : « Je vous fais une quenelle ! »  Je ne voudrais surtout pas me draper dans cette histoire. Elle est, je le sais bien, le prix à payer pour la notoriété médiatique. Et les encouragements prodigués par des personnes issues, comme on dit, de la « diversité », m’interdisent, en outre, toute généralisation. Mais je ne peux pas faire non plus comme si rien n’avait eu lieu. Longtemps, nous avons cru que l’antiracisme suffisait à la fraternité. Contre l’apologie meurtrière du Même, il fallait prendre résolument le parti de l’Autre, sous toutes ses formes, dans toutes ses incarnations : le juif, le musulman, l’Arabe, le Noir, la femme, l’homosexuel.[access capability= »lire_inedits »] Ces différences ne pouvaient, pensions-nous, s’op- poser puisqu’elles étaient unies par leur altérité et leur vulnérabilité mêmes.

Les choses, hélas, ne sont pas aussi simples. Sous le grand chapiteau de l’Autre, des conflits inexpiables se font jour. Des victimes réelles ou potentielles de l’exclusion ostracisent à tour de bras et elles le font sans la moindre mauvaise conscience, car elles s’expriment dans l’idiome désormais sacro-saint de l’antiracisme. Le geste obscène de la quenelle balaie un spectre très large, mais il s’adresse en priorité aux juifs, aux juifs en tant que sionistes, car le sionisme n’est rien d’autre, aux yeux d’une partie de plus en plus importante de la popula- tion mondiale, qu’une forme de racisme.  « Hitler a déshonoré l’antisémitisme », écrivait Bernanos au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est pas tout à fait vrai. Hitler a déshonoré l’antisémitisme raciste. Après un temps de stupeur devant la faiblesse infinie de ceux que l’on considérait comme les rois des débrouillards, Israël a fourni à l’antisémitisme antiraciste l’occasion de revenir au premier plan. Il est tout à fait légitime de dénoncer la poursuite imperturbable de la colonisation dans les territoires encore occupés par Israël. Je l’ai fait moi-même en signant l’appel de JCall pour la solution de deux États. Mais avec l’identification du sionisme et du racisme, on quitte le registre politique pour celui de la malédiction. Dans la lignée de Marcion, qui opposait le Dieu du Nouveau Testament et son message d’amour universel au Dieu exclusiviste, belliqueux et xénophobe de la Bible juive, des universitaires très sérieux nous expliquent qu’Hitler est un descendant de Moïse, que la pensée de Mein Kampf, c’est l’idéologie de Jéricho et que cette idéologie revient aujourd’hui au bercail. L’extermination des Cananéens inspire, disent-ils, la politique actuelle d’Israël. Mon apostropheur n’était pas aussi érudit. Il allait droit à la conclusion qui fait du juif l’inventeur du racisme.  Hantée par Hitler – et comment ne le serait-elle pas ? – notre époque se trompe d’époque, notre présent ne sait pas être présent à lui-même. Pour empêcher le retour des « années les plus sombres de notre histoire », il rejoue sans cesse la même pièce et sa propre réalité lui échappe complètement. La résistance de l’esprit du temps au pire manque l’actuelle figure du pire et en vient parfois à collaborer avec celle-ci. Dans les derniers jours de février, une manifestation a été organisée à Toulouse contre l’antisémitisme et l’homophobie. Des représentants du CRIF sont venus se joindre au défilé. Ils ont été chassés au cri de « Sionistes dehors, vous n’avez rien à faire ici ! »

Deux ans après les tueries commises par Mohamed Merah pour venger les « gamins qui meurent à Gaza » et au moment où le négationnisme est paré par les libres enfants d’Internet du prestige du combat contre la censure, nous ne pouvons pas nous contenter de nous indigner et de répéter les mots d’ordre des grandes marches d’antan. L’ignominie raciste est toujours vivante, comme viennent de le démontrer les affronts faits à la garde des Sceaux. Mais l’antiracisme lui-même n’est pas immunisé contre l’ignominie. C’est même en son nom que se préparent les agressions antisémites à venir. Cessons donc de nous crever les yeux devant ce qui crève les yeux pour ne pas être dérangé dans notre traque inlassable de la « Bête immonde ». N’oublions pas la catastrophe qui s’est abattue sur l’Europe, mais gardons aussi à l’esprit que le Mal a plus d’un tour dans son sac. Accomplissons scrupuleusement notre devoir de mémoire sans laisser pour autant la mémoire préempter tout ce qui arrive. « Être à l’heure : la seule exactitude » ; si nous persistons dans notre retard et si le somnambulisme antifasciste continue à nous tenir lieu de vigilance, les appels si nécessaires à la fraternité républicaine resteront des vœux pieux, des toasts pathétiques et vains scandant, à intervalles de plus en plus rapprochés, la montée inexcusable de la violence.[/access]

*Photo : LANCELOT FREDERIC/ SIPA/SIPA. 00679604_000010.

Quelle belle journée!

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alain finkielkraut pape

alain finkielkraut pape

Le 10 avril 2014, le soleil a brillé sur l’ensemble du territoire français, et la température était digne d’un printemps d’avant la crise : fraîche le matin, et agréablement tiède l’après-midi. Un de ces jours de semaine que les pessimistes de bureau exècrent, car elle leur semble annonciatrice d’un week-end pourri, comme d’habitude…

Mais lorsque, à la faveur des Dieux maîtres du soleil et des vents, vient s’ajouter une salve de nouvelles réjouissantes, il n’est pas interdit de s’offrir une petite fête intérieure, voire de la partager avec ceux qui ressentent les mêmes émotions que vous.

En temps ordinaires, l’élection d’Alain Finkielkraut à l’Académie française m’aurait fait lever un sourcil, mais pas deux. Cette institution, depuis belle lurette, ne confère plus à celui ou celle qu’elle admet le talent qui lui manque, pas plus d’ailleurs qu’elle n’abolit les qualités de ceux qui y siègent. En être ou ne pas en être est un choix personnel, et celui de Finkie est respectable. En revanche, voir défaite, et à plates coutures, la cabale qui avait été ourdie contre l’auteur de L’identité malheureuse est un plaisir rare. Imaginer le dépit des Aymeric Caron, Jean Birnbaum, Laurent Joffrin et autres pourfendeurs de moulins à vent néo-réacs est la source d’une jubilation à la mesure de l’irritation provoquée par leurs diatribes haineuses contre Alain Finkielkraut. Les méthodes de Dom Bazile utilisées pour lui barrer la route de la Coupole n’ont déshonoré que ceux (et celles) qui les ont employées. Des noms ? Ils circulent dans Paris, mais je suis loin de Paris, et les laisse volontiers à la chronique chuchoteuse.

Connaissez-vous Thierry Braillard ? À moins d’être Lyonnais de vieille souche, ou radical de gauche encarté (ça existe !), il est fort probable que vous n’avez découvert le nom et le visage du susdit, et encore furtivement, lors de l’annonce de la fournée des secrétaires d’Etat venant s’adjoindre au « gouvernement de combat » dirigé par Manuel Valls. Il est devenu secrétaire d’Etat chargé des sports auprès de Najat Vallaud-Belkacem, promue ministre des femmes, de la famille, de la ville et de l’exercice physique. Personne, hormis les intéressés directs n’a encore perçu cette nomination pour ce qu’elle est : un bras d’honneur vigoureux aux écologistes, et une vacherie perfide au PS, version Martine Aubry. Pour cela, il faut se reporter aux élections législatives de juin 2012. La première circonscription du Rhône, où se situe la basilique de Fourvière, avait été attribuée aux Verts dans le cadre de l’accord conclu entre Cécile Duflot et Martine Aubry. Et pas à n’importe quel Vert, puisqu’il s’agissait de Philippe Meirieu, le grand manitou du pédagogisme échevelé. Ce dernier se voyait déjà au ministère de l’Education pour y perpétuer les funestes agissements qu’il avait initiés au temps où il sévissait au cabinet de Claude Allègre. Ces petits arrangements d’appareil avaient irrité au plus haut point Gérard Collomb, maire de Lyon, dont Braillard est l’adjoint aux sports depuis treize ans. Soutenu par Collomb, et des électeurs lyonnais qui n’aiment pas qu’on leur tienne la main pour voter, Braillard mit une raclée mémorable à Meirieu. Martine Aubry, dont on connaît le caractère vindicatif, passa sa rage sur la pauvre suppléante de Braillard, Gilda Hobert, qui fut non seulement exclue du PS pour dissidence, mais en plus traînée en justice pour avoir utilisé le logo du parti sur ses affiches. Dans quelques semaines, Gilda fera son entrée au Palais-Bourbon, avec, on peut l’espérer, les applaudissements chaleureux de la majorité. Par ailleurs, Thierry Braillard est l’artisan, avec le patron de l’Olympique Lyonnais Jean-Michel Aulas de la construction d’un nouveau grand stade dans l’est de Lyon, qui doit être achevé en 2016. Ce stade est la bête noire des écolos lyonnais, qui multiplient les recours juridiques pour en entraver la réalisation. Ce n’est pas Braillard qui risque de confondre, comme la ministre à laquelle il succède, Ronaldo et Christiano Ronaldo. On attend Finkielkraut, aux côtés de l’excellent Braillard, lors du prochain match OL-PSG. Allez l’OL !

Une dernière pour la route avant d’aller fêter tout cela dans un estaminet bien fréquenté : Mme Caroline de Haas nous annonce, dans Médiapart, qu’elle quitte le Parti socialiste. Pas assez à gauche, trop bourgeois, trop machiste, bref, le PS ne mérite plus Caroline. La fondatrice de «  Osez le féminisme », célèbre pour avoir rappelé aux dames qu’elles disposent d’un organe propre à leur donner de la joie, s’était infiltrée pendant un an dans le cabinet de la ministre Vallaud Belkacem pour y promouvoir de actions visant à l’égalité femmes-hommes (dans cet ordre) dont le résultat le plus spectaculaire a été l’élaboration des «  ABCD de l’égalité » pour contrebalancer l’influence néfaste d’une éducation familiale reproduisant les stéréotypes patriarcaux. Il ne semble pas que cette avancée majeure ait notablement contribué à la bonne tenue du PS lors des municipales. C’est pourquoi on n’entend guère, du côté de Solférino, d’appel déchirant à Caro à rester à la maison…

 

Jihad autour de ma chambre, fresque et frasques

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tunisie jihad fresque syrie

tunisie jihad fresque syrie

Tunisie : Jihad autour de ma chambre

Depuis la fuite de Ben Ali vers l’Arabie saoudite, en janvier 2011, la presse tunisienne a rompu avec la propagande étatique à la Ceausescu. Hélas, le culte du scoop, désormais à l’honneur, n’est pas garant d’un âge d’or de l’information. Le 15 mars, Naoufel Ouertani, animateur sur la chaîne privée Ettounsiya TV, promet le scoop du siècle : il va recevoir un jeune jihadiste repenti. Abu Qussay, Tunisien d’une trentaine d’années au visage masqué, raconte par le menu le périple épique qui l’a conduit de sa ville natale de Kairouan, dans le centre de la Tunisie, jusqu’au front syrien, où il a combattu de l’été 2011 à janvier 2013.

L’impact est énorme. Il est vrai que ces aveux télévisés recélaient de sacrées pépites, confirmant les financements saoudo-bahreïno-koweïtiens de l’Internationaliste salafiste, et glissant au passage quelques détails graveleux sur le repos du guerrier islamiste. Du pain bénit pour des millions de Tunisiens chauffés à blanc contre les monarchies du Golfe, mécènes des islamistes locaux, dont la gestion du pays a fait bien des mécontents.

Quelques détails clochent néanmoins.[access capability= »lire_inedits »] Abou Qussay prétend avoir renoncé à la lutte armée après l’assassinat du cheikh Bouti, un imam sunnite proche du régime syrien, événement qui l’aurait, dit-il, décidé à rentrer au pays. Or Bouti a été tué par une explosion en plein sermon, le 21 mars 2013, soit plus de deux mois après le prétendu retour au pays natal du volontaire. D’autres incohérences de la même eau mettent la puce à l’oreille de Rached Khiari, directeur du site d’information Al-Sada. Ce dernier interroge la famille du « jihadiste »… laquelle lui certifie que l’intéressé n’a jamais quitté Kairouan ces dernières années.

Gros-Jean comme devant, Naoufel Ouertani reconnaît avoir voulu faire un « coup » en invitant le mythomane masqué afin, dit-il, de « sensibiliser les jeunes à la question du jihad en Syrie », qui concerne des centaines de Tunisiens au sang chaud.

Les masques tombés, on peut en déduire une double leçon à l’usage des journalistes pressés : une histoire vraisemblable n’est pas forcément vraie. Et un faux témoignage n’invalide pas une réalité avérée.

Daoud Boughezala

Fresque et frasques

Depuis les années de guerre froide, à Berlin, on sait que les murs peints sont un sujet sensible, même quand le quartier ne l’est pas. Témoin la jusque-là paisible rue de Montbernage, à Poitiers, en proie depuis quelques semaines à ce que nos  confrères de La Nouvelle République du Centre-Ouest n’hésitent pas à qualifier de « guérilla graphique ».

Aux origines de ce conflit pictural pictavin, une fresque qui représente deux monstrueux crânes humains géants, sur fond de flots de sang, avec la mention « Die bobo die » (Crève, bobo, crève !). Hélas, les riverains n’ont aucun sens artistique. L’un des auteurs de la fresque, Jean-Marie Ezzamari, s’en plaint amèrement, toujours dans les colonnes de la NRCO : « La fresque a été salopée par les gens du quartier qui n’aiment pas les crânes. » Des sagouins locaux ont en effet appliqué quelques retouches espiègles aux deux têtes de mort, notamment en les ornant de fleurs colorées et en apposant la mystérieuse signature « Juju et Nono » sur l’un des crânes – donnant à l’ensemble une touche discrètement romantique.

Les graffeurs de l’association Pictav’Art, à l’origine de l’oeuvre, ont réagi sèchement. Ils ont décidé, en sus des deux crânes, de bomber deux pendus très vilains afin de montrer qu’ils pouvaient « vraiment faire quelque chose de choquant » (dixit Jean-Marie Ezzamari). L’un des pendus est une femme enceinte. Craignant que les enfants du quartier ne soient choqués à la vue de la fresque macabre, une habitante du quartier a tenté de porter plainte, mais la police a refusé d’enregistrer sa poursuite. Puis d’autres riverains ont à nouveau barbouillé la fresque, donnant aux maudits crânes de faux airs du Cri de Munch, en train de couler…

On craint la réaction des artistes… Trois crânes ? Quatre pendus ? Jusqu’où cette histoire ira-t-elle ?[/access]

François-Xavier Ajavon

L’alcoolisme tue sans modération

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alcoolisme loi evin vin

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La société tout entière est priée de continuer à croire que le vin est une merveille, fruit des attentions et des amours des vignerons et du terroir, civilisé, raffiné, luxueuse pépite pourvoyeuse de devises, créatrice de lien social, exclusivement bénéfique dans ses prestigieuses appellations séculaires, et sans danger aucun.

À condition, bien sûr, qu’il soit consommé « avec modération ».  Comme dans tout stéréotype,  il y a une part de vérité dans cette présentation car le vin apporte du plaisir gustatif, de l’agrément social, du bien-être temporaire. Et il est tout à fait légitime, sain et bon vivant, que la société puisse goûter les plaisirs qu’il procure.

Mais ce tableau idyllique est fallacieux car il dissimule les vices cachés qui sont inhérents à sa consommation.  Le vin n’est pas un simple jus de raisin élaboré, doté de goûts variés et subtils. S’il n’était que cela, personne ou presque n’en boirait.  Le secret principal de sa séduisante alchimie est lié à l’alcool qu’il contient (appelé alcool éthylique, ou éthanol : C2H5OH). C’est l’alcool  qui donne au vin ses propriétés psycho-actives. Et, de ce point de vue, il ne se différencie aucunement des alcools forts, bière, cidre qui tous contiennent cette molécule qui fait l’attrait principal des boissons alcooliques. Mais qui en constitue aussi, indissociablement, le redoutable et souterrain danger.

La tromperie, même si elle est involontaire, consiste à présenter le vin comme exclusivement bénéfique, du côté du Bien, avec uniquement des avantages, et à dissimuler, voire à nier, ses nuisances potentielles pourtant bien réelles. Or l’alcool n’est pas que bon, c’est aussi un ensorceleur, un tueur qui choisit ses proies. Il en gracie beaucoup, mais il est implacable avec celles qu’il sélectionne. Selon quels critères ? Encore aujourd’hui, nous ne savons toujours pas, parmi les innombrables consommateurs de vin et d’alcools qui aura ultérieurement à en pâtir, qui deviendra alcoolo-dépendant, qui éprouvera, à vie, de l’agrément sans le moindre trouble. Tant que les producteurs ne savent pas retirer l’éthanol du vin, pour le public c’est le Loto.

L’argument de la « modération » est uniquement un élément statistique, il n’a aucun pouvoir de prédiction individuel : certaines personnes qui boivent très peu, et « que du bon », peuvent devenir alcoolo-dépendantes, d’autres boire à profusion… et rester indemnes. La « modération » est un argument de bon sens en santé publique, ce n’est nullement une garantie individuelle.

Le piège mental dans lequel nous tombons vient d’une perception erronée du risque réel que l’alcool représente. Il y a des substances qui rendent presque tout le monde addict très rapidement (tabac, héroïne…). L’alcool non. Le plus grand nombre, environ 90% de la population, n’aura pas de soucis majeurs avec l’alcool. Pour le tabac comme pour l’alcool, les dégâts sont tardifs, différés. La tentation est grande de ne pas voir de risque pour soi puisque nous sommes si nombreux à pouvoir boire sans problème. L’alcool, substance familière et désirée, n’est pas perçu spontanément comme dangereux.

C’est là où la propagande, qui exalte la magnificence du monde du vin, devient pernicieuse en faisant miroiter exclusivement ses attraits et, en dissimulant ses conséquences tragiques pourtant bien réelles, joue un bien mauvais tour aux personnes qui deviennent malades à cause de l’alcool. Il faut quand même se rendre compte que cette innocente molécule cause la mort de 49000 personnes par an (16 fois la route, 200 fois plus que le sida…) , sans oublier les centaines de milliers de désastres individuels et relationnels préalables qui durent des années, alors que les malades qui devraient se soigner n’osent souvent pas le faire car ils ont intégré la culpabilité et la honte d’avoir failli, distillés par la désinformation. Ils n’ont pas su être raisonnables, se contrôler, ils ont exagéré, ce sont des faibles, sans volonté, pas bien reluisants, etc. Beaucoup se terrent.

Le comble de l’absurde, et de l’injuste, attend l’alcoolo-dépendant qui tente de se soigner efficacement (proportion infime parmi les centaines de milliers de personnes concernées) : comme le soin initial implique de cesser d’absorber le toxique, il se trouve dans une position de marginalisation en situation sociale, en n’ingérant pas d’alcool dans un monde où tout le monde boit alcoolisé à la moindre occasion. Avec en prime le risque de stigmatisation, puis d’ostracisme, que les majorités appliquent à ceux dont les moeurs diffèrent des leurs. Résultat direct de la propagation, et de l’entretien, de préjugés fallacieux. Dans ce contexte, la Loi Evin est un minimum pour limiter le massacre.

Le pouvoir politique doit arbitrer entre les intérêts, complémentaires ou opposés, des différents groupes vivant sur le territoire.  On peut comprendre qu’il décide de ne pas trancher entre l’apport d’une filière économique, et les coûts qu’elle engendre, même s’ils sont supérieurs, eu égard à la complexité du problème.

En revanche, il est indispensable que la puissance publique protège la santé des jeunes, et des moins jeunes, sans oublier les femmes enceintes, et empêche, grâce à la loi, qu’ils soient davantage désinformés par la démagogie des lobbies et leurs seuls intérêts immédiats.

Laisser se répandre sans entraves une séduction publicitaire qui d’emblée se laverait les mains de la morbidité et de la mortalité induites par les produits qu’elle vante, serait d’une inacceptable légèreté. Le tabac et l’alcool, avec le sous-groupe très nombreux des dépendants alcoolo-tabagiques, causent plus de 120.000 morts, prématurées, par an. Quel gâchis !

En accord avec Evin, et Saint -Exupéry (« Je n’aime pas qu’on abîme les hommes »), je crois qu’il faut laisser un maximum d’espace de liberté, à condition que la liberté des uns ne nuise pas dramatiquement aux autres et à leur intégrité. La désinformation, les préjugés entretenus, les clichés éculés nuisent. Les poulaillers ont besoin de solides grillages pour se prémunir des inoffensifs renards masqués.

 

«Beuvez toujours, ne mourrez jamais»

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alcool loi evin

alcool loi evin

Inutile de le nier : la viticulture productiviste a long- temps privilégié ces gros rouges qui tachent dont s’abreuvait un prolétariat qui n’avait pas soif que de justice sociale. On sait combien les pouvoirs publics, les services de santé et les milieux viticoles eux-mêmes ont eu du mal à éradiquer ce fléau. Curieusement, c’est lorsqu’il fut acquis que la consommation de vin ne constituait plus un danger pour la société que la loi Évin a été adoptée – le 13 décembre 1990. Si cette loi a aidé efficacement à combattre le tabagisme dans les lieux publics, elle n’aura eu que des effets négatifs sur la viticulture française, sans contribuer en quoi que ce soit à la juste lutte contre l’alcoolisme.  Forgée dans l’airain du puritanisme par le lobby hygiéno-moraliste, la loi Évin interdit en effet toute forme de communication à caractère commercial sur le vin, privant ainsi l’un des fers de lance de notre commerce extérieur des moyens de promotion essentiels à sa survie.

Or, de nos jours, le vin tue infiniment moins que la voiture, le tabac, la pollution et, surtout, la malbouffe. [access capability= »lire_inedits »]En faire une consommation excessive est dangereux, comme pour toute boisson alcoolisée, mais si on le consomme avec modération, certaines des molécules organiques végétales qu’il contient, tels le resvératrol ou la procyanidine, sont un bienfait pour l’homme. Tous les cancérologues et les cardiologues le confirment : à part quelques crétins obsédés par la subsistance de clichés éculés, plus personne n’oserait affirmer que le chinon, le morgon et le jurançon blessent, que le gaillac, le pauillac et le bergerac abîment, que le cornas, le juliénas et le gigondas dégradent ou que le vouvray, le volnay et le valençay tuent. Ce qui tue, de nos jours, ce sont les produits trop gras, trop sucrés, trop salés contenus dans une alimentation dont les intrants chimiques rongent peu à peu nos organismes pour nous conduire à la mort avec la bénédiction financière de la publicité et de la grande distribution.

Mais voilà, le vigneron qui presse sa vendange cueillie à la main réjouit le cœur de l’homme mais n’a pas le droit de le dire, contrairement à l’industriel qui presse son huile de palme pour inoculer son poison hydrogéné chocolaté dans le corps de nos enfants pour en faire des diabétiques ou des futurs cancéreux. Il n’est pas, lui, réduit au silence par une loi Évin.

Cessons de diaboliser le vin par des réglementations imbéciles. Que la France cesse de pousser ses chariots remplis de premix soda-rhum-whisky- vodka de marques internationales qui déchirent tous les samedis soirs notre jeunesse : mieux vaut que celle-ci se remette à boire un petit coup de rouge quotidien. Les Romains considéraient à juste titre que la civilisation s’arrêtait aux limites géographiques de la vigne. J’ai toujours considéré que ceux qui ne boivent jamais de vin ont, en effet, quelque chose de barbare. « Beuvez toujours, ne mourrez jamais », disait François Rabelais. Trinquons, citoyens, à la mémoire du premier humaniste français.[/access]

*Image : Soleil.

La France n’a pas à rougir de son action au Rwanda

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kagame rwanda operation turquoise

kagame rwanda operation turquoise

C’est un triste anniversaire que le Rwanda célébrait le 6 avril dernier. Vingt ans plus tôt, jour pour jour, le pays devenait le théâtre d’un génocide emportant avec lui des centaines de milliers de victimes, sur fond de combats ethniques, de pillages, d’exactions, de tortures et d’exodes en série.

Les portes de l’enfer se sont ouvertes le 6 avril 1994 au soir, quand l’avion qui transportait le Président rwandais Habyarimana ainsi que son homologue burundais est abattu alors qu’il allait se poser sur le tarmac de l’aéroport de Kigali. Aujourd’hui encore, l’identité des commanditaires reste sujette à débat. Mais à, l’époque, pour certains cercles du pouvoir rwandais dirigé par la majorité hutu, il n’y a pas de doute : derrière l’assassinat se trouvent les Tutsis dont les forces armées, entrées dans le pays en octobre 1990, ne sont plus qu’à une dizaine de kilomètres de la capitale.  Pendant une centaine de jours, les tutsis sont massacrés dans des conditions abominables par les hutus.  Partout dans le pays, les cadavres des tutsis s’empilent. Dans la plupart des cas, les assassins sont les voisins de leurs victimes, armés de machettes. Chauffés à blanc par une propagande génocidaire quasi-officielle et dans un climat de « grande terreur » face à l’avancée exponentielle des forces tutsies du FPR, de nombreux hutus, souvent simples paysans, vont se transformer en véritables fauves.

En Occident, les images des horreurs défilent sur les écrans de télévision. Mais seule la France semble résolue à s’interposer. À peine six mois auparavant, les forces françaises ont quitté le pays après trois ans de présence, laissant la place à la force onusienne de la MINUAR, conformément aux accords de paix d’Arusha, Les casques bleus se révèlent impuissants et, par la voix du général canadien Roméo Dallaire, multiplient les demandes urgentes de renfort. Cet officier ne sera pas écouté, condamné à devenir le témoin d’un génocide qu’il croyait pouvoir sinon empêcher, du moins atténuer.

Dans l’urgence et face à la dégradation générale de la situation – la faillite des accords d’Arusha, la panique des proches du président assassiné et l’arrivée des forces tutsies à Kigali – la France déclenche l’opération Amarillys. Celle-ci, longue d’une semaine, a pour objectif l’évacuation des ressortissants français et internationaux. À maintes reprises, on reprochera à la France de ne pas être intervenue au cours de cette opération pour arrêter le massacre. Il faut signaler que le commandant en chef de l‘ONU n’y était pas favorable et que même les forces tutsies, aussi nombreuses que les  troupes françaises, n’ont pas pu faire grand-chose. Autres critiques adressées à la France : avoir fourni des munitions aux milices hutues et avoir appliqué des critères forcément sélectifs pour l’évacuation des citoyens rwandais. Ces accusations, certes compréhensibles, se sont souvent appuyées sur des témoignages douteux voire carrément faux. Tout au plus peut-on peut reprocher aux forces françaises quelques erreurs de jugements dans des circonstances extrêmement compliquées.

C’est donc après plus de deux mois de massacres et d’impuissance onusienne que, le 22 juin 1994, la diplomatie française arrache à l’ONU un feu vert pour une intervention limitée à deux mois. La France lance  l’opération Turquoise et dépêche trois groupements opérationnels qui prennent position dans l’Ouest du pays, avec pour mission de « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force. »

Fin août 1994, l’armée française se retire, remplacée par la MINUAR II. Son action de soixante jours aura tout de même permis d’interrompre les massacres et de sauver des milliers de vie – tutsies mais aussi hutues, menacées à leur tour par les rapports de force changeants.  Elle aura aussi  permis à environ deux millions et demi de personnes déplacées de rester dans leurs pays, leur évitant ainsi le sort tragique des réfugiés expatriés.

Mais malgré ces faits, la France se retrouve aujourd’hui sur le banc des accusés, pointée du doigt – le comble  – par Paul Kagame, actuel président et ancien chef de la rébellion. Un homme que de nombreux indices concordants désignent comme le commanditaire de l’attentat de 6 avril 1994 ! Que reproche-t-il à la France dont les forces, rappelons-le, n’ont pas été sur le terrain entre la fin de 1993 et juin 1994 ? Ni plus ni moins que d’avoir entraîné et armé à dessein les assassins, pendant les trois années de sa présence militaire aux côtés des forces armées rwandaises.

Or, si l’on peut débattre de la logique qui a guidé la décision de François Mitterrand d’aider le gouvernement rwandais en octobre 1990, on ne saurait nier la légalité et la légitimité de la démarche. Si l’on peut convenir que les instructeurs français ont sans doute parfois outrepassé le cadre strict de leur mission de formation et de conseil auprès des unités combattantes de l’armée rwandaise, cela ne nous autorise pas  à accuser les militaires français de complicité dans la préparation d’un génocide. Et d’ailleurs, quand on connaît la réalité de ce génocide, perpétré le plus souvent à l’arme blanche, par des gens sans aucune formation militaire, on se demande si ces assassins improvisés avaient réellement besoin d’un savoir-faire acquis à Saint-Cyr…  Il y a d’autres questions autrement plus pertinentes qu’on ne pose jamais : pourquoi la MINUAR n’a-t-elle pas reçu les renforts nécessaires qu’elle demandait au moment même où les atrocités se déroulaient ?  Pour quelles raisons a-t-il fallu attendre deux mois et demi avant de permettre à la France d’intervenir?  Les réponses sont sans doute trop évidentes.

En instrumentalisant le génocide dont il pourrait porter une certaine responsabilité, Kagame tente de légitimer son autorité, aujourd’hui ébréchée. Après s’être emparé du pouvoir en 1994, il est confronté au problème politique fondamental du Rwanda : sa démographie. Aussi longtemps que la politique du pays sera structurée par le clivage ethnique, les Hutus, largement majoritaires, détiendront le pouvoir.  Pour le tutsi Kagame, la démocratie est un piège dont la seule issue est un mélange de discours victimaire et d’alliance avec Washington. Dans ce contexte, la France est le coupable idéal. C’est peut-être cela, le prix de la démocratie.

 

*Photo : NICOLAS JOSE/SIPA. 00249762_000002.

Valls, un homme de droite comme les autres?

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manuel valls assemblee ump

Il y a eu un beau moment dans le discours de politique générale de Manuel Valls. Evidemment, ce moment, il fallait l’entendre. Les bancs de la droite avaient décidé de se comporter comme une classe de ZEP, et encore une classe de ZEP mal tenue par son prof car il y a souvent plus de respect dans une classe de ZEP pour un prof qui sait s’y prendre que sur les bancs de l’UMP pour un Premier ministre qui a l’air de savoir s’y prendre aussi.

Au moins, le prof qui sait s’y prendre n’est pas l’objet d’un procès constant en illégitimité de la part de ses élèves turbulents comme l’est la gauche quand elle est au pouvoir de la part de la droite quand elle n’y est plus.  La droite française, c’est son problème, elle se vit depuis toujours comme la propriétaire naturelle du pouvoir. Elle n’a toujours pas écrit le mot « alternance » dans son dictionnaire personnel. Quand la droite voit la gauche arriver au pouvoir, elle se rejoue sur le mode farce, heureusement, Versailles contre la Commune ou Pinochet contre Allende.

Et encore, on dit la droite, on dit la gauche mais tout le monde voit bien que cela s’estompe. C’est peut-être ça qui rend d’ailleurs la droite si hargneuse au point de préférer le chahut un jour aussi solennel que celui d’un vote de confiance. Au point d’indigner Luc Ferry qui a signalé via un réseau social tout ce que ce comportement avait de scandaleux. Oui, ce doit être dur, ou pire incompréhensible pour la droite de s’apercevoir que si un des siens était à la place de Valls, il dirait la même chose que Valls, voire que Valls lui-même pourrait être l’un des siens.

On l’a bien senti à la réplique de Christian Jacob, le président des députés UMP, chargé de répondre à Valls. Les siens ne lui ont pas rendu service, à Christian Jacob. Incarner l’opposition à quelqu’un qui est comme vous requiert des qualités dialectiques que peut-être Jacob n’a pas, comme d’ailleurs beaucoup de ces demi-doués apparus à la faveur de Sarkozy qui ne supportait manifestement pas les intelligences menaçantes. Sauf dans le rôle des conseillers discrets comme Patrick Buisson, le célèbre preneur de son et Henri Guaino, le dernier gaulliste. Parce qu’il faut bien reconnaître tout de même que s’entourer de Nadine Morano, Michèle Tabarot, Guillaume Peltier ou Christian Jacob, ça ne vaut tout de même pas Juppé, Bayrou, Boorloo ou Luc Ferry, justement.

Du coup, la droite s’est comportée comme ceux qu’elles passent son temps à stigmatiser : les ados des cités sans repères qui ne respectent plus rien, n’ont plus la moindre notion des moments où l’on peut déconner et parler zyva et des moments où l’on doit prendre sur soi et faire un effort de correction et de décence. Faites ce que je dis, pas ce que je fais et on s’étonne après que « bouffon » soit devenu l’insulte la plus courante dans les quartiers pour désigner celui qui vient donner des leçons ou incarne une autorité extérieure.

Du coup, on en aurait presque oublié le beau moment du discours de Manuel Valls. C’était quand il a affirmé sa fierté d’être français, et son bonheur d’avoir pu accéder aux plus hautes fonctions d’un pays où naître étranger n’est pas un handicap et que c’était justement pour cela qu’il l’aimait, ce pays. Il y eut un peu de lyrisme, donc, et il fut même question de « cœur battant ». On reconnaîtra que ça ne fait pas de mal, un peu de lyrisme, dans un discours politique. Après tout, nous sommes une vieille nation latine et nous souffrons sans doute beaucoup, sans même nous en rendre compte, de cette parole politique terne, technocratique qui semble s’être généralisée chez nos politiques. On ne peut pas dire, ainsi, que les deux précédents premiers ministres de la France aient brillé par leur lyrisme. Fillon et Ayrault avaient plutôt l’air de comptables dépressifs ou de proviseurs hypocondriaques.

On dira que cette sortie de Valls sur sa fierté d’être le Premier ministre d’un pays qui a su donner sa chance à un petit immigré espagnol était aussi de la communication mais en même temps n’importe qui vous dira que la meilleure des communications, c’est la sincérité. Même ces maîtres en insincérité que sont les communicants en sont convaincus, c’est dire. Et effectivement, Valls a eu raison de souligner ce bel aspect des choses, cette propension de la France à mettre en avant, indépendamment des origines, ceux qui veulent la servir. On pourrait dire que cela a commencé à la fin du XVIIIème avec un lieutenant d’artillerie ambitieux et corse qui a fait à la France de beaux enfants dont certains vivent encore comme le Code civil ou les départements.

Si Christian Jacob avait été utile et de gauche, et manifestement il n’est ni l’un ni l’autre, c’est là-dessus qu’il aurait attaqué Valls et non en essayant de faire croire que son programme économique était catastrophique alors que c’est le même que celui de l’UMP.

Il aurait demandé à Valls si dans vingt ans ou même trente, la France pourrait avoir à nouveau un Premier ministre né à l’étranger. Un Arabe, un Noir ou un Rom. Un ou une qui serait issu des écoles de la République, un qui ne serait pas resté assigné à une identité ethnico-religieuse,  fier de servir une France qui lui aurait donné sa chance.

Et là Manuel Valls aurait peut-être été déstabilisé car sur ces questions-là comme sur d’autres, c’est bien un homme de droite comme les autres.

 *Photo : LCHAM/SIPA. 00681147_000014.