Les journalistes de la rédaction de Radio France Internationale sont en colère, et on les comprend : qui ne le serait en apprenant que des collègues de travail, ceux avec qui l’on passe plus de temps qu’avec sa famille, avec qui on rigole ou on s’engueule chaque jour, étaient retrouvés criblés de balles sur une piste saharienne ? Pour l’instant, cette colère reste intransitive, sans désigner explicitement le ou les responsables de ce drame, mais cela ne va pas durer. Dans quelques heures, au plus dans quelques jours, une fois le premier choc émotionnel passé, la polémique va se déclencher autour d’une question récurrente : le devoir d’informer, raison d’être d’une presse libre, justifie-t-il que des journalistes prennent des risques inconsidérés ?

Question subsidiaire : qui est habilité à juger du danger couru par les envoyés spéciaux dans les zones de conflit, et donc appelé à répondre devant l’opinion, voire les tribunaux, des « accidents du travail » (assassinats, blessures, enlèvements suivis de séquestration) subis par des salariés dans l’exercice de leurs fonctions ?

Le discours convenu veut que tous ceux qui ont été victimes de ces drames, pour autant qu’ils appartiennent à des médias installés, soient des journalistes aguerris, bon connaisseurs du terrain et non des « têtes brûlées », mettant en danger leur vie et celle des autres pour se hisser au sommet de la gloire médiatique.

Face à ces « experts », la hiérarchie des médias concernés est dans une situation intenable : au nom de quoi s’opposeraient-ils à un projet de reportage à risques si celui ou celle qui le propose estime, en conscience et fort de ses expériences antérieures, que « le coup est parfaitement jouable » ? De plus, le chef de service, ou directeur de la rédaction, se voit mal assumer devant ses troupes un refus de bon de sortie si jamais la concurrence, aidée par la chance, est parvenue à réaliser ce reportage tant convoité…

Faute de doctrine communément partagée par l’ensemble des médias, la régulation de ce type d’activité est laissée à ceux qui sont les vrais coupables : les terroristes criminels qui décident des lieux où les journalistes peuvent ou non faire leur travail. Avec un cynisme parfait, ils peuvent les laisser venir, et même les attirer pour les transformer en otages sources d’espèces sonnantes et trébuchantes ou en monnaie d’échange politique. Ils peuvent, aussi, décider de dissuader les fouineurs de révéler leurs abominations en les éliminant dès  que l’occasion se présente.

C’est ainsi qu’un accord tacite s’est établi entre le régime de Bachar Al-Assad et la rébellion syrienne pour que les massacres auxquels les deux parties se livrent allègrement se déroulent désormais à huis clos. Les jihadistes nigérians de Boko Haram ont, par leur sauvagerie barbare, dissuadé tous les candidats de venir constater sur place ce qui se passe. En Afghanistan, plus aucun journaliste «  non embedded » ne se risque hors de Kaboul.

Dans le cas de la mort de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, on peut supposer, avec les informations dont on dispose, que le but visé par les jihadistes était du même ordre : attirer les journalistes dans un piège pour les utiliser dans leur guerre asymétrique contre l’opération Serval. Dans tous les cas de figure, ils étaient gagnants : soit ils avaient à leur disposition une « prise de guerre » pouvant être monnayée, soit, ce qui s’est passé, les ravisseurs étaient amenés à tuer leurs otages pour échapper plus facilement à leurs poursuivants, abandonnant leur véhicule pour se fondre dans le désert. Ils tireront alors également bénéfice de ce crime en suscitant, dans l’opinion française, des sentiments hostiles à la poursuite de l’effort de guerre  au Mali.

Les responsables militaires de la force Serval avaient refusé de transporter les deux reporters à Kidal, car ils ne pouvaient garantir leur sécurité dans une zone où les deux cents soldats français présents ont déjà fort à faire. Les militaires doivent non seulement se protéger eux-mêmes mais aussi empêcher les divers groupes armés de liquider l’embryon d’administration mise en place par le gouvernement de Bamako après la reprise de la ville en février 2013 par les forces franco-tchadiennes. Cette tâche est d’autant plus difficile qu’elle doit être menée avec l’objectif « zéro mort » du côté français. La reconquête de Kidal, selon tous les témoins présents sur place à l’occasion de l’élection présidentielle du mois d’août dernier, était loin d’avoir atteint l’objectif « d’éradication des jihadistes » proclamé par François Hollande au moment du lancement de l’opération Serval. Des groupes armés des diverses obédiences de la dissidence touarègue peuvent encore évoluer librement dans la ville et dans ses alentours.

Le refus de principe des autorités militaires françaises d’assurer la logistique d’une équipe de journalistes, fût-elle envoyée par une radio de service public très écoutée en Afrique francophone, était donc amplement justifiée.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon se sont alors tournés vers l’autre autorité politico-militaire présente sur le terrain, la Minusma (mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali), qui a accepté de les prendre à bord d’un de leurs avions assurant la liaison avec Kidal. Cette force multinationale, essentiellement africaine, dirigée par un diplomate néerlandais détaché à l’ONU, et commandée par un général rwandais, n’a pas à se soucier du sort ultérieur des passagers qu’elle accepte de transporter. Aucune opinion publique ne viendra demander des comptes au secrétaire général des Nations unies s’il leur arrive malheur.

Alors, s’il faut trouver des responsables (mais pas coupables), de ce drame, c’est plutôt vers les dirigeants  de RFI qu’il faudra regarder. Le reportage à Kidal de Ghislaine Dupont et Claude Verlon était un élément d’une opération spéciale de cette radio publique, destinée, selon la directrice de l’information de la chaîne, à « apporter la contribution de RFI à la réconciliation nationale au Mali, une cause qui nous tient particulièrement à cœur ». Des équipes de reporters avaient été dépêchées dans tout le pays pour alimenter une « journée spéciale Mali » sur toutes les antennes de RFI prévue pour le 7 novembre. Il s’agissait de donner la parole à une « société civile » malienne qui témoignerait, devant le monde entier, qu’elle ne souhaite que la paix et le retour à la concorde générale dans un pays déchiré par des conflits ethniques depuis plusieurs décennies. Cette intention, éthiquement louable, était journalistiquement contestable. Il est pour le moins intempestif de venir faire du micro-trottoir, même sous une forme sophistiquée, dans une région où les combats continuent de faire rage. Quelle liberté d’expression on , à Kidal, des gens qui savent que, sitôt les journalistes ayant tourné les talons, ils risquent de devoir  rendre des comptes à des bandes armées impitoyables ? Toute parole émise dans ce contexte est soit manipulatrice, soit suicidaire. Seuls les militaires, et non les journalistes sont, dans la phase actuelle au Mali, en mesure de créer les conditions où, peut-être un jour, « les gens » pourront parler librement et sans crainte à des journalistes bourrés de bonnes intentions.

 *Photo : Jacques Brinon/AP/SIPA. AP21478560_000014.

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