On ressort de Gravity avec cette étrange impression que le film d’Alfonso Cuaron ne parle, in fine, de rien. Oh, pour être spectaculaire, il l’est assurément, et l’on n’est pas déçu par l’expérience audiovisuelle, vraiment stupéfiante. Certes, le contenu narratif du film est efficace. Certes, l’aventure orbitale de Sandra Bullock maintient le spectateur en  haleine de bout en bout ; certes, certes. Mais on a ce sentiment, quand  la salle se rallume, que l’on ne nous a pas raconté grand-chose au-delà  du film lui-même.

Alors on consulte ses petits mémos intérieurs au chapitre « Films dans  l’espace » : 2001 et son voyage mystique, Alien et sa science-fiction angoissante,  Star Wars et son carnaval intergalactique, Armaggedon et son  catastrophisme improbable. On a intégré depuis Méliès que l’espace  est l’incarnation de toutes les aventures, de toutes les rencontres, de toutes les cartographies possibles. Et on cherche dans Gravity où se terre (gag) le vertige épique du vide intersidéral. Et on ne le trouve pas vraiment. Pas d’aliens, pas d’ordinateur fou, pas de fin du monde à l’horizon.

Alors, dans un premier temps, on se dit que tout cela n’est qu’un  spectacle qui, tout réussi qu’il est, manque un peu de métaphysique.  L’espace est un endroit craignosse, où il ne se passe absolument rien,  où le froid le dispute au vide, et où finalement ne se promènent que de  pathétiques débris du XXème siècle. Gravity, c’est l’espace comme  endroit devenu ringard. Sandra Bullock répare en vain un appareil en  rade qui a perdu son lustre high-tech depuis longtemps, des Russes font  sauter leurs satellites espions façon cow-boys de la Guerre Froide, les  stations spatiales sont des ruines errantes, les capsules sont des épaves en déroute, et on écoute du Hank Williams dans son scaphandre  comme au temps des pionniers au lieu de balancer « Contact » de Daft Punk  à fond dans ses oreilles – ce qui serait mille fois plus indiqué en 2013.

Oui, dans un premier temps, on est déçu par l’enthousiasme trompé.  L’espace, en vrai, c’est nul. On n’y envoie que des ingénieurs informaticiens, drivés par des vieux briscards qui font les kékés avec  leurs cosmoscooters. Tout ça pour quoi ? Pour assurer la dernière mise à jour de Google Maps ? Pas vraiment homérique, l’épopée orbitale. Gros désenchantement.

Et dans un deuxième temps, du coup, on se dit que c’est une idée  finalement assez intéressante, et on gamberge. Que voit-on de  l’immensité intergalactique ? Rien. La réalité qu’il faut tous s’avouer,  c’est que le vide intersidéral est désespérant d’ennui et que rien ne vaut cette bonne vieille Terre, nom de Dieu. On ne voit que la Terre,  tout nous ramène à la Terre, tout s’oriente par rapport à la Terre.  Grosse crise de géocentrisme. George Clooney ne tripe pas sur les constellations et les lointains trous noirs, mais sur les couchers de soleil et la vue du Gange, là, juste en dessous, notre vrai « home ».

Il faut se rendre à l’évidence, on n’est pas fait pour nager dans l’air  pressurisé des cockpits. La position fœtale est rassurante après  quelques peurs bleues, les joujoux qui flottent dans les cabines sont amusants deux minutes, mais ces enfantillages ne sont pas salvateurs.

L’aventure est magnifique et nécessaire, encore faut-il qu’elle se  nourrisse d’un vrai sens et d’une vraie quête. Voilà ce que nous dit Gravity. La vraie place de l’humain n’est pas dans l’illusion que l’apesanteur libère, mais dans la pleine acceptation de l’attraction fondamentale. La gravité n’est pas notre ennemie, elle est le sens de  notre vie. Le vraie sens de l’architecture n’est pas dans le déni de la gravité, sans quoi on ne bâtit rien ; et le vrai sens de la musique n’est pas dans le déni de la sonorité, sans quoi on ne comprend rien ; de même le vrai sens de l’homme n’est pas dans la sortie de l’humain,  mais au cœur du principe même de l’humanité retrouvée.

Car la gravité a ce don de faire de nous des êtres debout, des êtres qui marchent, des  êtres qui respirent, des êtres vraiment vivants ; comme une Sandra Bullock dont le vrai grand voyage, transformant et initiatique,  salvateur et héroïque, est celui du Retour. Peut-être est-il temps, sans pour autant renoncer à nos prochains périples vers Mars, de fermer pour de bon la page du XXème siècle, et de voir à la fois beaucoup plus près, et beaucoup plus loin.

*Photo : Gravity.

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Pierre Joncquez
est architecte.
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