On a pu le constater lors des Manifs pour tous, le reconstater pendant l’Affaire Leonarda et le rereconstater ces jours-ci avec la légère crispation dont a fait preuve le Bloc prohibitionniste vis-à-vis des 343 salauds : il y a de moins en moins de clients pour la nuance.

Cette attrition s’explique aisément : quand le Bien est manifestement d’un côté et la dégueulasserie de l’autre, à quoi bon prendre des pincettes ? C’est donc au fer rouge que sera traité le désaccord déraisonnable, comme chez Nathaniel Hawthorne.

Tout cela pourrait laisser indifférents les amis du Bien. Sauf que, comme ce fut le cas lors des premières tentatives d’utilisation des gaz de combat lors de la grande guerre, le nuage toxique destiné à l’ennemi fait aussi des ravages chez ses propagateurs. Même dans le camp des civilisés, l’insulte devient la norme et le goût du dialogue, un signe de faiblesse.

Chacun se souvient des sommets qu’a atteints le débat d’idées lors de l’élection à rallonge du président de l’UMP. Mais ça, c’est normal, ma brave dame, c’est la droite. Le drame, le vrai, c’est que ce goût du sang et cette joie de la meute contaminent de plus en plus la gauche dans ses querelles internes. On a encore en mémoire la saine camaraderie qui a présidé aux débats Menucci-Ghali. Mais ça c’est normal, me direz-vous, c’est des Marseillais. Admettons.

On a été moins attentif, et c’est dommage, au ton mesuré avec lequel Noël Mamère a exposé, sur son blog ses divergences avec Manuel Valls, qui est ainsi décrit : « Cet admirateur des méthodes de basse police de Nicolas Sarkozy et du flic Clémenceau, qui fit tirer en son temps sur les grévistes, cet enfant de la Rocardie, coaché par ses deux amis, Alain Bauer, ex-conseiller sécuritaire de Sarkozy et du publicitaire Stéphane Fouks, conseiller de DSK et de Cahuzac, est en train de fracturer pour longtemps la gauche française.» T’as raison Noël, c ‘est en parlant comme ça, et comme toi, qu’on va la ressouder, la gauche française. Mais bon, quand on veut contester le leadership de Mélenchon sur la gauche de la gauche de gauche, il ne faut pas craindre la surenchère, quitte à gonfler sa rhétorique de collégien aux hormones de croissance.

Le dernier épisode de ce Dallas chez la gauche est passé lui, totalement inaperçu. Et j’ai presque envie de dire que c’est tant mieux, tellement il est triste.

On le sait, deux manifs ont eu lieu simultanément ce samedi en Bretagne. L’une, celle des « bonnets rouges » à Quimper où l’on retrouvait un échantillon représentatif –et donc forcément hétéroclite- de tout ce que la région compte de coléreux – y compris de droite, donc, voire du Medef ou pire.

En vertu de quoi la gauche de gauche décida de faire manif à part à Carhaix dans le centre du Finistère, sous les banderoles de la CGT, des Verts, du PCF et de la FSU. Jusque-là, rien à redire, c’est de la politique.

Le NPA, lui, fait une analyse différente. Dès jeudi, le parti posttrotskyste a réitéré son appel à la manif de Quimper, tout en dénonçant la tentative d’OPA sur le cortège opérée par « le Medef, les promoteurs de l’agro-business et des patrons de la grande distribution ».

Les militants du NPA, soutenus par Attac et les Alternatifs, expliquent avoir choisi Quimper plutôt que Carhaix « pour des raisons d’efficacité, pour ne pas laisser le champ libre à la droite et revenir aux mots d’ordre pour l’emploi, contre les licenciements et pour un autre modèle agricole ».
C’est donc là que défilera le NPA, Philippe Poutou en tête, pour ne pas laisser la droite être le seul relais politique des révoltés. Jusque-là rien à redire, c’est de la politique, et même de mon point de vue, de la bonne politique.

Sauf que justement, si, certains trouvent à y redire. Dès le lendemain de la prise de position du NPA, l’hebdomadaire de gauche Politis sort ce gros titre en une de son site : « Poutou (NPA) manifestera à Quimper avec le patronat, le FN et les identitaires. »

Aussitôt émis, cet amalgame qui nous ramène aux temps lointains, et tellement plus confortables, du combat à mort contre l’hitléro-trotskysme est repris par une myriade de blogs vigilants et mille fois tweeté et retweeté par des Vychinski 2.0 trop contents de s’écarter un peu de la liste des usual suspects pour tomber à bras raccourcis sur le prolo de Bordeaux.

C’est une version à peine modifiée de ce lynchage virtuel que retweetera l’aimable Jean-Luc Mélenchon : « Aujourd’hui à ‪#Quimper, assemblée générale des nigauds derrière le FN, l’UMP et le Medef. Les esclaves manifestent pour leurs maîtres.»

Eh oui, les amis, ici-bas, c’est désormais comme ça : on est toujours le salopard de quelqu’un. Avec un peu de chance, on se fera seulement traiter d’esclave.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00664188_000059

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