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Trois Albert au tombeau

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Les livres sont au mur, le sait-on ?

Quand je pense aux livres que j’y ajoute en ce moment – deux ouvrages qui lui manquaient de Georges Perros qui n’en a pourtant pas commis beaucoup  –, je me dis que ma bibliothèque est une sorte de tombeau.  (Et n’allons pas compter sur le voleur rémois pour animer les choses. Un seul brave se sera risqué à la maison en dix-sept ans. La porte fermée aussi peu que possible, les ouvrages de haute valeur marchande à mi-couloir et portée de main,  rien n’y fait.)

Trois Albert en bibliothèque. Une trinité. On monte le système qu’on peut. Morts ils sont, c’est certain ; morts comme Georges. (On s’appelait Albert, Georges, Jacques, Jean, Paul, Marcel, Ferdinand peut-être : comment s’appellera-t-on demain ?  Est-ce qu’il restera au moins des murs auxquels prêter le dos ?)

Les livres d’Albert Cohen à plusieurs endroits, reposant.  Ici, à côté de Bella Cohen ;  là,  de Julio Cortázar ; là, de Raymond Queneau. Carnets 1978 en double exemplaire, dont un vélin pur fil.

L’usage de la vie peu démenti par les mots. Albert Cohen : frère humain, frère viril  – d’une virilité humble, femme et homme compris dans la pitié de soi.

Un seul ouvrage d’Albert Camus dans ma bibliothèque : un gros volume réunissant ses articles au journal Combat. Serré heureux entre Vivre,  Milena Jesenská, et Un plaisir trop bref,  Truman Capote.

Mais, précieux, caché mes enfants savent où, le fac-similé de la lettre que l’auteur de L’Étranger adressa à son instituteur peu après l’annonce qu’il était prix Nobel : « Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est au moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. »

Albert Camus, « littérateur célèbre », allez y comprendre quelque chose !   L’homme, au contraire, joliment transparent.   Resté petit garçon, abusé dans l’idéal. Un Cesare Pavese qui aurait plu aux femmes.  À leur corps peu défendant, elles lui auront fait faire, à lui aussi, la grosse bêtise.  Accepter la place du mort dans une voiture conduite par le mari de sa maîtresse,  la maîtresse assise derrière, et alors qu’il était prévu d’effectuer le trajet en train, que le billet est en poche, il faut être bien bon. Auto-victime, suicidé à petits frais.

Albert Caraco… Je ne possède de lui que des ouvrages de grand luxe. (Tout pour faire la fortune du voleur qui ne veut pas passer à la maison.)

Dans Le Charme des penseurs tristes, Frédéric Schiffter note : « Il se surprenait à espérer, dans des moments de faiblesse intellectuelle, une salutaire féminisation de la civilisation. En réalité, la sexualité obsédait Albert Caraco. » Oui ! Et vive la faiblesse ! Et ce n’est peut-être pas la sexualité qui obsédait notre bonhomme mais la femme, la femme qui serait non pas un lieu de repli, mais  un point de retour, autre chose que le néant. La femme source, la femme monde, la meneuse : « à la fois maîtresse et prêtresse ».  (C’est au féminin que Caraco donne  le meilleur paragraphe,  qu’il est le mieux subversif.)

Il ne faisait pas seulement la vaisselle, Albert, mais grand ménage.  Enfermé toute la journée, domestique à demeure. En cage avec lui-même.  (Il signait son courrier d’un A majuscule encoquillé dans un C plus majuscule encore.) Attendant pour bien se pendre d’avoir enterré  mère  et père, garçon correct.

Il lui aura manqué l’emboîtement extérieur.  Une occasion de fourrer  le nez dans le détail.  Une sœur de bonté qui le prenne en main, physiquement en main : qui le paume ! Et puis l’entraîne en elle, carrément : dessus, dessous, ce n’est rien mon petit gars ! « Viens, tu te retrouveras ! »

Se dépouiller de la majuscule. S’accepter nu.

« Vivre avilit », je me demande si on n’aura pas dit ça par défaut d’expérience…

La littérature qui finit au mur a été produite dans les grands coins : Suisse, Ardennes, Barranquilla ! (A. C. aura-t-il eu le temps avant son suicide, son père débarbouillé une dernière fois, de lire Cent ans de solitude ?)

García Márquez à sa femme, en reposant le combiné du téléphone, alors qu’il vient d’apprendre qu’il est prix Nobel : « Je suis baisé ! »

 

*Photo : ANDERSEN ULF/SIPA. SIPAUSA30051380_000002.

 

 


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est écrivain. Il vient de publier « Le testament syrien » aux éditions Ecriture.

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