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Qu’est-ce qu’on a fait au cinéma français ?

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clavier lauby bon dieu

On ne dira jamais assez combien Youtube est utile au cinéphile. 95% des films français se résumant à leur bande-annonce, une petite visite sur les sites de vidéo vous épargne un temps et un argent précieux.

Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, qui sort aujourd’hui dans toutes les mauvaises salles de cinéma, n’échappe pas à la règle. Comme les meilleurs critiques de cinéma, je me suis contenté de regarder la bande-annonce pour en faire l’exégèse. Je ne vous raconterai donc pas ce que ce film dit, mais ce qu’il veut dire.

‎Ça tombe bien, le « pitch » de cette œuvre oubliable tient à l’aise sur un confetti : un couple de vieux cathos, joués par Christian Clavier et Chantal Lauby (qu’on préférait en Barbara Gourde ou Pénélope Solète…) est poursuivi par une étrange malédiction : toutes ses filles épousent qui un musulman, qui un juif, qui un chinois, qui un noir. Désespérés par leur progéniture, les deux époux font grise mine à chaque mariage, pour le plus grand bonheur des scénaristes qui enfilent les gags éculés comme les grains d’un chapelet. « Les Français sont mauvais et bêtes », entend-on dans la bouche du beau-père africain dit « Amin Dada » (quelle trouvaille humoristique !). Cela va sans dire, toute autre catégorie ethno-raciale aurait crié à la stigmatisation mais comme l’axiome « catholique = français = cible gratuite et sans danger » semble faire l’unanimité, aucune ligue de vertu antiraciste ne portera plainte à l’énoncé de cette réplique un peu raide. Si d’ordinaire vous envisagiez d’adapter les mêmes vannes qui tachent en visant une autre communauté, fût-ce pour faire rire, je vous conseille de vider votre P.E.L et vous souhaite bien du bonheur à la 17e chambre.

Le catho, une cible trop facile ? Il est évidemment bien plus aisé de taper sur la majorité opprimée qui consent à marier ses filles avec des « étrangers », sans pousser à la conversion. Imaginez le même scénario avec un juif ou un musulman, cela eût exigé un peu plus de courage, de celui dont fit preuve Roschdy Zem lorsqu’il écrivit et mit en scène Mauvaise foi, l’histoire toute simple d’un musulman qui épouse une juive, avec les complications familiales que l’aventure comporte. Cela ne donna pas le film du siècle mais une gentille comédie romantique bien plus digeste que les facéties lourdingues du Jamel Comedy Club filmées par l’équipe de Neuilly sa mère.

Espérant décrocher le jackpot, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? reproduit la bonne vieille recette terra-noviste d’Intouchables : de manière subliminale, chaque scène suggère que le salut de la vieille tranche passe par l’enfant d’immigré. Ici, les vieux cathos réacs et fachos – rayer la mention inutile – sont tout juste bons à engendrer de sublimes jeunes filles fuyant le carcan familial dans les bras de la France multiculti. Par l’alliance de la droite Neuilly (Clavier) et de la gauche Montreuil (l’ex-« Nuls » Lauby), la production compte certainement drainer toutes les classes sociales. Encore une grosse ficelle pour attraper le spectateur comme un gardon affamé et faire un carton en salles !

Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai ni écrit ni pensé. En tant qu’enfant de couple mixte, avec un pied corrézien et l’autre tunisien (ce qui fait certes beaucoup de défauts pour un seul homme…), le métissage ne me hérisse pas pour deux sous. Mais, contrairement à ses croyants zélés, le pratiquant que je suis se fatigue des prosélytes…

Aymeric Caron, citoyen modèle

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aymeric caron ruquier

À l’issue des municipales, l’alternance reprend ses droits et, alors que le printemps fait son apparition et que les chaises au gouvernement deviennent musicales, nous nous sommes demandés ce qu’il pouvait advenir du vaillant Aymeric Caron, qui aurait certainement mérité une place de ministre.

Il était une fois, dans un royaume fort fort déprimé, un preux chevalier du nom d’Aymeric Caron. De fort belle allure, tenant toujours le verbe haut, le preux Galaad du politiquement vertueux pourfendait avec l’étincelante épée de la rhétorique les malfaisants suppôts de la réaction et les zélés zélotes du traditionalisme passéiste. Chaque samedi soir, devant un auditoire gagné à sa cause et sous l’œil reconnaissant et complice de son mentor, Aymeric ferraillait avec les démons ennemis du Bien, avec leurs robes grises, leurs bonnets carrés, leurs faces terreuses et leurs propos haineux. Roide, tranchant et impitoyable, il renvoyait à leurs accointances nauséabondes les alliés des tyrans, les ennemis de la grande fraternité des peuples, les partisans de la discrimination et les serviteurs de la Bête Immonde. Audacieux jusqu’à l’inconscience, enfonçant avec rage toutes les portes ouvertes, même celles des plus petits cagibis de l’évidence, chambellan de l’ordre de la moraline et grand simplificateur de procès en intention, Saint Aymeric Caron tançait quotidiennement le pays gagné par la sinistrose et la haine de l’autre et levait haut son écu, frappé du blason de l’amour, pour rallier à lui dans sa glorieuse croisade tou-s-t(es) les citoyen-s-nes du Ier au XXe arrondissement, de Montreuil au Marais, des Ami(e)s de la Terre à Terra Nova, tou(s)-tes les défenseur-s-seuses-suze de la communion des cultures, de la déconstruction des stéréotypes identitaires et de l’interopérabilité des transgressions de genre. Bref, Aymeric Caron commençait à taper sur les nerfs d’un peu tout le monde.

Le salut est venu des élections municipales. Au soir du deuxième tour, le peuple assemblé, et ingrat, comme d’habitude, en dépit de tout ce que l’on fait pour lui, a adressé un démenti cinglant à Aymeric Caron. « La Gifle » titrait entre les deux tours un magazine, montrant en couverture un François Hollande faisant la moue, mais cette gifle n’a que très éphémèrement agité les micro-particules du chef de l’Etat décomposé en minces volutes de velléités incertaines et elle est passée également à travers la forme éthérée du spectral premier ministre pour atteindre en plein visage Aymeric Caron. Pauvre Aymeric Caron ! Natacha Polony lui fait déjà bien des misères et le voilà maintenant prisonnier d’une France chassée du paradis sociétal à cause du manque de savoir-vivre d’une province mal embouchée.

Heureusement, il reste Paris, ville-lumière où le FN fait encore sourire et où Anne Hidalgo est à peine menacée par NKM, sorte de Ségolène de droite. Mais si les loups ne sont pas encore entrés dans Paris, ils sont aux portes. Ils occupent le sud de la France, campent en banlieue et lancent même à l’ouest une vaste reconquête. Partout le compteur Geiger de la droitisation des esprits s’affole et le fervent végétarien qu’est Aymeric Caron doit se sentir bien seul dans ce pays qui a mangé de la vache enragée à chaque tour des élections et dédaigne désormais l’onctuosité douceâtre du socialisme saumoné pour les saveurs plus fortes de l’entrecôte au bleu. Le raz-de-marée du mécontentement a tout englouti et il va désormais falloir se montrer bon nageur car quand tout va à l’eau et que les illusions sont détruites, il faut savoir pagayer ferme pour remonter le courant avec elles.

Depuis son arrivée en Ruquierie, Aymeric Caron s’est imposé, au fil de ses interventions, comme le symbole médiatique et cathodique de l’ère Hollande. Le président normal et le chroniqueur nordiste ont accédé aux plus hautes fonctions, chacun dans son domaine, à quatre mois d’intervalle. Et ils ont tous les deux en commun d’être arrivés trop tard. François Hollande a s’est cru en Mitterrandie, dans la France des années 80, de SOS Racisme, du virage libéral de Fabius, des premières envolées du FN et des premières apparitions du beauf de Cabu. Quant à Aymeric Caron, question de génération sans doute, il se croit visiblement encore dans les années 90, avec leur cortège de manifestations antiracistes et d’artistes conscientisés répétant à l’unisson les mêmes slogans et déclinant sur tous les modes et à tout propos les mêmes poses de résistants de pacotille, celles qu’affectait  la jeunesse des années 90 qui ne cessera pas, avec sérieux et bonne conscience, de scander jusqu’à l’aube de la quarantaine assagie qu’elle emmerde le Front national.  Chacun des deux a donc rejoué sa partition comme il pouvait, François Hollande transformant la force tranquille en immobilisme placide et Aymeric Caron passant aléatoirement de la rhétorique « Touche pas à mon pote » aux engueulades  avec Naulleau dans Touche pas à mon poste, des portrait-procès d’On n’est pas couché aux polémiques avec Natacha dont la sensibilité apollinienne semble provoquer en réaction chez le chroniqueur une dérive de plus en plus a-polonyenne.

Les résultats catastrophiques enregistrés dimanche par la gauche ne délivreront sans doute pas tout de suite le pauvre François Hollande de l’exercice bien compliqué du pouvoir mais elles auront peut-être pour effet de nous délivrer, au moins un peu, d’Aymeric Caron. Non pas que Laurent Ruquier, prenant acte du démenti infligé par les électeurs se risque, dans son équipe, à un remaniement de l’ampleur de celui qui guette l’actuel gouvernement, mais parce qu’elle va peut-être amener son chroniqueur vedette à réaliser qu’il ne sert décidément pas à grand-chose d’accuser à tort et à travers ses contradicteurs de banaliser les idées du Front national dans un pays dont une partie de la population supporte de moins en moins qu’on banalise tout simplement le fait de la mépriser.

Le gaz de schiste n’est pas une énergie rentable

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Engagées dans le combat contre l’exploitation du gaz de schiste, Doris Buttignol et Carole Menduni ont réalisé le documentaire No Gazaran en salles depuis la semaine dernière.

Daoud Boughezala : Fruit d’une enquête de trois ans, No Gazaran nous alerte sur les dangers des gaz de schiste. Mais si nous mettions au point une technique d’extraction sûre, pourquoi la France se priverait-elle d’une ressource énergétique domestique?

Doris Buttignol et Carole Menduni  : Il n’existe pas de technique d’exploitation sûre des gaz et huiles de schiste. À partir du moment où on fracture la roche mère, on fait remonter des éléments (métaux lourds, particules radioactives…) du sous-sol profond à la surface en contaminant les couches intermédiaires.

Aux Etats-Unis, l’exploitation s’est faite dans un  cadre de dérégulation (Halliburton loophole) mis en place en 2005 par Dick Cheney lorsqu’il était vice-président sous George W. Bush qui exempte les gaziers pratiquant la fracturation hydraulique de la loi sur l’eau potable. Depuis 2009 plusieurs membres du Congrès tentent de faire invalider cette loi qui explique que la fracturation hydraulique chimique est pratiquée à si grande échelle sans que les dégâts environnementaux et sanitaires soient imputables aux industriels. Exploiter le gaz de schiste en France n’entraînerait pas de gains économiques pour la population, notamment parce que l’expérience américaine n’est pas transposable. Thomas Porcher, auteur du Mirage du gaz de schiste, rappelle que la production de gaz ne crée que très peu d’emplois c’est pour cela que les spécialistes la qualifient de « rente gazière ». Pour créer des emplois, il faut forer massivement et en continu, comme le font les Etats Unis. L’exploitation du gaz de schiste ne ferait pas baisser les prix du gaz en Europe car le marché du gaz européen ne fonctionne pas comme le marché du gaz américain, c’est un marché plus rigide. Pour que le prix baisse, il faudrait produire une part de marché suffisamment forte pour être en position de renégocier les contrats avec nos fournisseurs traditionnels.

La fracturation hydraulique est-elle une technique incontournable? Pourquoi ne gêne-t-elle pas la Pologne alors que la loi française interdit toute expérimentation en la matière?

Pour l’instant, il n’existe pas d’autre technique opérationnelle que la fracturation hydraulique. Celle récemment défendue par Arnaud Montebourg par fracturation au fluoropropane est de la bouche même des pétroliers dangereuse pour l’environnement, aléatoire et très coûteuse.

« La fracturation hydraulique à base d’eau est selon nous la technique fiable et éprouvée », explique Bruno Courme, directeur de Total Shale Gaz Europe. « Il n’y a pas véritablement d’alternatives », acquiesce Pascal Baylocq, président du club de réflexion sur les hydrocarbures de roche mère. « Pour les gaz de schistes, aucune autre technologie n’est disponible, à notre connaissance », renchérit Gilles Pijaudier-Cabot, directeur du laboratoire des fluides complexes et leurs réservoirs. Des avis qui traduisent le message des industriels : la fracturation hydraulique reste incontournable.

De surcroît, une récente étude de l’Office américain de géologie démontre que l’usage de la fracturation hydraulique peut générer des tremblements de terre pouvant atteindre 5,7 sur l’échelle de Richter. Au même moment, la production de gaz issu de la fracturation hydraulique vient d’être stoppée dans le Queensland en Australie après la découverte d’amiante dans les fluides de forage résultant de l’utilisation de la fracturation hydraulique.

Vous vous référez fréquemment à l’exploitation du schiste aux Etats-Unis. Contrairement à une idée reçue, cette industrie n’est plus très florissante. Pourquoi?

La soi-disante “révolution du gaz de schiste” aux Etats Unis se révèle être un échec. L’extraction de gaz de schiste est en train d’être abandonnée par des compagnies comme Shell et BP en raison de sa non-rentabilité. Il faut comprendre que les industriels ont gagné de l’argent sur la spéculation liée au mirage du gaz de schiste et non sur l’exploitation (le gaz est vendu à moitié de son prix de revient).

Différents articles dans la presse américaine sonnent l’alerte. C’est en particulier le cas de William Engdhal dans un texte de NSBC international en date du 9 avril dernier. Il rappelle que les prévisions d’exploitation du gaz de schiste en Amérique sont de plus en plus pessimistes. La fin de la bulle d’exploitation de ces dernières années est désormais en vue. Elle avait fait croire un moment que la dépendance en pétrole d’importation allait cesser. Or les grandes compagnies pétrolières renoncent désormais à investir . Dans quelques années, on peut prévoir que les territoires dévastés par l’exploitation sauvage du « shale gaz » ne comporteront plus que des puits rouillés.

Par ailleurs, l’exportation d’hydrocarbures non conventionnels vers l’Europe pour suppléer au gaz russe nécessiterait des infrastructures très coûteuses qui devraient être amorties sur un demi siècle. Cette solution est donc totalement irréaliste !

 

Y a-t-il un Président à l’Elysée?

De mémoire de République française on n’avait jamais vu ça depuis que les sondages d’opinion existent. Un président comptabilisant seulement 18% de satisfaits ! Circonstance aggravante, son premier ministre, à peine nommé, obtient 40 points de popularité de plus que lui.

Au-delà de ce fossé abyssal, une question simple mériterait d’être posée : si  58% des sondés sont satisfaits de Manuel Valls, pourquoi n’expriment-ils pas un satisfecit au chef de l’Etat qui a su faire le bon choix pour Matignon? On peut raisonnablement penser que c’est parce que les Français plébiscitent à travers Manuel Valls la perspective d’un tournant politique et surtout économique dans la gestion des affaires de l’Etat. Mais pas n’importe quel changement : leur vote aux municipales prouve amplement qu’ils veulent un virage à droite.

Ce qui n’a pas empêché mélenchonistes trotskystes et communistes de réclamer dans la rue, samedi dernier, une inflexion exactement inverse de la politique gouvernementale.

Aux cris de «contre l’austérité la vraie gauche est dans la rue», ils entendaient dire leur colère contre les premières mesures de la politique de l’offre à laquelle l’Assemblée nationale a voté sa confiance. C’est à ces signes de fureur envoyés par une bonne partie de sa base politique que François Hollande devra répondre, tout comme à la gifle que lui a donnée le suffrage universel. Le Président est aujourd’hui comme en lévitation au-dessus d’une mêlée qu’il a lui même provoquée entre une gauche molle à laquelle il a confié la tête du gouvernement et une gauche dure vent debout contre lui.

Quand François Hollande, suivant son penchant naturel, décide de ne rien décider comme il l’a fait pendant deux ans, ça ne marche pas. Quand il choisit enfin de faire des choix, ça ne passe toujours pas. Ni à sa droite, ni à sa gauche. Avouez qu’on a connu des situations plus confortables.

Objectif Sarko

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Ça y est ! Cette fois-ci, il est fait aux pattes. Il ne s’en relèvera pas. Nicolas Sarkozy, même pas encore revenu en politique, serait-il déjà hors-jeu ? Comme au bon vieux temps de Clearstream, des sous-marins de Karachi ou de l’affaire Bettencourt, le buzz politico-médiatique ne laisse aucun doute : les écoutes téléphoniques vont inévitablement conduire à la mise en examen de l’ex-président pour « violation du secret de l’instruction » et « trafic d’influence ». La violation du secret de l’instruction, c’est – soit dit en passant – exactement le délit commis par les journaux qui ont publié lesdites écoutes. Oui mais, quand la presse viole le secret de l’instruction, c’est parce que « le droit à l’information est une exigence démocratique », rappelle Edwy Plenel, le patron de Mediapart. Quand Sarko fait la même chose, c’est pour servir ses intérêts. En l’occurrence, essayer de savoir si la Cour de cassation va ou non lui rendre ses agendas saisis par la justice, et pouvant contenir des renseignements explosifs sur ses diverses casseroles judiciaires. L’autre incrimination est plus infamante : « Trafic d’influence ». Mais qui est visé ? Est-ce l’ancien président qui, en échange de renseignements sur son affaire, aurait promis à Gilbert Azibert, avocat général à la Cour de cassation, d’appuyer sa candidature à la sinécure de conseiller d’État à Monaco ? Est-ce au contraire Azibert qui est dans le collimateur pour avoir pris contact avec trois conseillers de la Cour afin de tenter d’infléchir leur décision ?[access capability= »lire_inedits »]

Difficile d’y voir clair. Les éléments publiés sont en effet des morceaux choisis d’une synthèse policière de sept écoutes pratiquées depuis septembre 2013 à la demande des juges Serge Tournaire et René Grouman, mais qui ne sont pas encore versées au dossier d’instruction. Seule en dispose officiellement la police judicaire qui les a réalisées. Et il n’est pas interdit de penser que le bon citoyen qui les a fait fuiter a soigneusement sélectionné ce qu’il convenait de révéler dans le cadre de l’« exigence démocratique ».

Mais au fait, comment les deux juges qui enquêtent sur un éventuel financement de la campagne présidentielle de 2007 par la Libye en sont-ils arrivés à la Cour de cassation ? Comment est née cette affaire qui leur donne le droit de farfouiller dans la vie politique et privée du futur adversaire de Hollande en 2017 ?

Tout commence avec un document publié par Mediapart le 28 avril 2012 − à huit jours du second tour de l’élection présidentielle. Selon ce bout de papier écrit en arabe, Mouammar Kadhafi a financé, à hauteur de 50 millions d’euros, la campagne de Sarko en 2007. L’accusation est explosive. Mais deux ans plus tard, elle a fait long feu. L’enquête des juges René Cros et Emmanuelle Legrand, saisis à la suite d’une plainte de Sarkozy, a en effet quasiment établi qu’il s’agissait d’un faux. Ce que pense aussi le parquet de Paris.

C’est dans ce contexte qu’arrive le deuxième événement, qui va formellement déclencher l’ouverture de l’information judiciaire pour « corruption » qui a donné lieu aux écoutes. Il s’agit des déclarations « spontanées » d’un menteur pathologique : Ziad Takieddine. Mis en examen un nombre incalculable de fois dans l’« affaire de Karachi », notamment pour « faux témoignage ». Un beau jour de décembre 2012, il lui prend l’envie pressante de faire des confidences au juge Renaud van Ruymbeke, son juge d’instruction, qu’il traitait jusqu’alors de « malade mental », affirmant qu’il le « ferait condamner en justice » pour ses errements procéduraux. Alors qu’il avait affirmé aux enquêteurs, peu après la publication de la note de Mediapart, que celle-ci était « clairement un faux », il change de tactique et raconte au magistrat ce que celui-ci rêvait d’entendre : « Je peux vous fournir les éléments existants sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy » par la Libye. Et ce, précise-t-il, « au-delà de 50 millions d’euros ». Pressé par Van Ruymbeke de donner des preuves, Takieddine se défile. Comme il le fera début 2013, alors qu’il avait promis ces fameuses preuves à au moins trois journalistes. Qui attendent toujours. Des accusations sans le moindre élément de preuve ? Il en faut plus pour dissuader le parquet d’ouvrir une information judiciaire, confiée aux juges Grouman et Tournaire, en avril 2013.

Les juges plastronnent puis battent en retraite Les juges ne traînent pas. Perquisitions, et surtout écoutes téléphoniques de Sarkozy pendant plusieurs mois. Des fois qu’il aurait une conversation compromettante avec Kadhafi (mort depuis plus de deux ans) sur des événements censés s’être produits il y a sept ans ? Qu’importe ! Les éléments recueillis à cette occasion vont permettre d’ouvrir d’autres fronts judiciaires, comme – aujourd’hui – la violation du secret de l’instruction et le trafic d’in- fluence. Et cette instruction-gigogne connaîtra sans doute d’autres rebondissements.

Ce n’est pas la première fois qu’est mis en œuvre cet infernal système à deux temps : recueillir un élément – même non étayé – et, à partir de là, ouvrir une information judiciaire. Qui s’avérera, selon le mot d’un des protagonistes du dossier Tapie, une « machine à faire surgir des délits ». Réels ou imaginaires ? Qu’importe, s’ils font le buzz ! Rappelons-nous, par exemple, de l’« affaire Clearstream », dans laquelle Sarkozy était accusé de posséder un compte bancaire occulte à l’étranger. Ouverte sur la base de faux listings qui ne résistent pas à des vérifications élémentaires, elle éclate au printemps 2004. Ça tombe bien, six mois plus tard, l’UMP doit choisir son président – c’est-à-dire son candidat à l’élection présidentielle de 2007 – entre Villepin et Sarkozy. Les médias s’emparent de l’affaire, Le Point titrant le 8 juillet sur « L’affaire d’État qui fait trembler toute la classe politique ». De quoi dissuader les militants de choisir un président-candidat qui aurait toutes les chances de se retrouver en cabane à brève échéance. Mais le juge Van Ruymbeke garde son sang-froid, et la manip avorte. En 2010, ce sera l’« affaire Karachi ». Un curieux reçu bancaire arrive en mars sur le bureau d’Olivier Morice, l’un des avocats des victimes. Ce document griffonné à la main – qui a bien pu le conserver depuis quinze ans, et dans quel but ? – indique qu’Édouard Balladur a versé plus de 10 millions en liquide sur son compte de campagne en 1995. C’est clair, il s’agit de rétrocommissions provenant notamment de la vente de trois sous-marins au Pakistan. Balladur n’intéressant plus grand monde, c’est évidemment Sarkozy qui est visé. La presse ne s’y trompe pas : « Karachi : l’affaire qui fait peur au président », titre L’Express (6 mai). Un an plus tard, Le Monde note que « l’enquête sur l’affaire Karachi se rapproche de M. Sarkozy ». Six mois encore et, le 25 septembre, en pleine période pré-électorale, Mediapart pose la vraie question : « Sarkozy peut-il encore être candidat ? » Les juges Van Ruymbeke et Roger Le Loir y répondront en 2014 en refusant de renvoyer Sarkozy devant la Cour de justice de la République, faute d’avoir réuni contre lui des « indices graves et concordants ».

Pareil dans l’affaire Bettencourt. En juin 2010, Mediapart publie des enregistrements pirates réalisés au domicile de la milliardaire. On y parle fraude fiscale. La comptable (plus tard mise en examen pour « faux témoignage ») et le majordome de Mme Bettencourt, témoins directs de rien mais lourdement accusateurs, font monter les enchères : financement illégal de la campagne présidentielle de 2007, trafic d’influence, etc. Coup de tonnerre final : l’ex-président est mis en examen en mars 2013 par le juge Jean-Michel Gentil pour « abus de faiblesse ». Contraint, six mois plus tard, de battre en retraite et de prononcer un non-lieu.

Mais une instruction judiciaire qui fait chou blanc n’est pas perdue pour tout le monde ! Évoquant les récentes écoutes de Sarkozy, le Journal du dimanche a rapporté des propos prémonitoires tenus le 17 février par François Hollande à des députés socialistes : « Sarkozy ? Ne vous inquiétez pas, je le surveille. Je sais exactement ce qu’il fait. » Le 13 mars, sur Europe 1, Michel Sapin confirme la déclaration présidentielle avec un désarmant lapsus : « On va continuer à s’occuper des enquêtes de Nicolas Sarkozy… Enfin, les juges vont continuer à s’occuper des enquêtes de Nicolas Sarkozy. » T’as le bonjour d’Alfreud ![/access]

*Photo: STEVENS FREDERIC/SIPA.00553345_000001

Hollande, prof réac?

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Il charrie le proviseur, enfin le Président de la République. C’est vrai quoi, il est pas cool François Hollande : figurez-vous qu’il vient d’interdire l’usage du portable pendant le Conseil des ministres. Non, ça c’est trop dur. Et même, je pèse mes mots, réactionnaire ! On ne lui a pas dit que l’école de papa c’était fini ? Oui, vous savez dans ce passé obscur, on avait des punitions quand on lisait en loucedé pendant les cours de maths. Et voilà que le chef de l’Etat prétend imposer ces règles d’un autre âge à ses pauvres ministres – alors que, franchement, c’est pas leur genre de bouquiner pendant que le Président cause, non leur truc, c’est plutôt de twitter, surfer et chatter. On ne va tout de même pas leur reprocher d’être de leur temps. Et pourquoi pas, tant qu’on y est, le retour des châtiments corporels ou des heures de colle pour ceux qui n’auront pas de bons résultats ? Et pour ceux qui se seront fait pincer en train de s’en griller une dans leur bureau, on fait quoi, l’exclusion temporaire ?

Fini de rire ! Ce sera la devise de cette nouvelle phase du quinquennat, une phase de combat, a dit le patron. Avec cette mesure de choc, annoncée en grande pompe par le porte-parole du gouvernement, le bon peuple sait qu’il y a un capitaine à la barre du bateau France. Espérons qu’on ne verra pas un récalcitrant excédé brûler un vélib dans la cour de l’Elysée ou taguer la façade.

Les plus charitables assurent que cette révolution vise à assurer la confidentialité des débats. Alors que les enregistrements réalisés clandestinement par Patrick Buisson à l’époque de Nicolas Sarkozy viennent opportunément d’atterrir sur le bureau d’un juge, il ne faudrait pas que les murs de l’Elysée deviennent des passoires. Le pire, c’est que si on assistait en direct à leurs petites réunions du mercredi, on découvrirait peut-être qu’il ne s’y dit rien qui vaille la peine d’être caché. Non, je n’ose penser une pareille chose. Et puis, ça c’est les méthodes des fachos, à gauche on ne mange pas de ce pain-là. Sauf pour la bonne cause. En 2007, juste après la primaire remportée après une blitzkrieg par Ségolène Royal, un journaliste du Monde avait pu suivre en direct le Bureau national du PS grâce à un téléphone aimablement laissé dans un coin. Mais il s’agissait d’informer les citoyens.

Je ne crois pas que François Hollande cherche à protéger les secrets de l’Etat. Non, la triste vérité, c’est que nos ministres sont aussi dissipés que de vulgaires députés braillards. Après tout, ce sont des gens comme nous : ils ont bien le droit de rappeler à leur conjoint que les Dugland viennent dîner ce soir et qu’il faut acheter le pain, d’envoyer à leur copine la photo de la paire de chaussures qu’ils enfin qu’elles viennent d’acheter en soldes ou de regarder la fin du dernier épisode de Game of Thrones. Et puis, si Montebourg et Sapin s’envoient des blagues par SMS, ça prouve la cohésion de l’équipe gouvernementale, non ?

Finalement, il faut applaudir à cette restauration de l’autorité de l’Etat. Bon, il y a bien cette plaisantine de Valérie Trierweiler qui s’amuse à lancer des boules puantes. Alors que François Hollande était en visite officielle au Mexique, elle a les pieds dans le plat en s’invitant dans le délicat dossier diplomatico-conjugal d’une Française divorcée d’un haut personnage mexicain. Alors moi je ne vois qu’une solution : si le Président veut neutraliser son ex, il n’a qu’à la faire entrer au gouvernement. Et là, je vous garantis qu’avec ou sans portable, il y aura de l’ambiance au Conseil des ministres.

 

*Photo : VILLARD/PDN/SIPA. 00681195_000010. 

Ukraine : la France n’a plus les moyens de ses émotions

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« La sécurité a un coût, mais le coût de l’insécurité est beaucoup plus élevé » a prévenu Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN en visite mardi dernier à l’Elysée. 

Professionnalisation des armées, réduction de l’empreinte terrestre, changement de portage, modernisation de la carte militaire, déflation des effectifs. Une ribambelle de slogans et de litotes technocratiques rythme le quotidien des armées depuis vingt-cinq ans. Au mépris des mises en garde stratégiques répétées au début de chaque livre blanc.
Cette défaite de la pensée militaire explique le changement de nature du livre blanc. Hier vision stratégique qui tirait les leçons des grands événements internationaux pour les décennies à venir, le livre blanc de la Défense nationale est aujourd’hui une lecture quinquennale comptable de nos moyens. Dans les premiers chapitres, les responsabilités historiques de la France et l’émergence d’un monde multipolaire incertain sont bien rappelées, mais les perspectives stratégiques restent prudentes sinon elliptiques.
« Si le spectre d’une conflagration majeure née en Europe s’est éloigné, les européens ne peuvent ignorer le monde instable qui les entoure (…) la Russie se donne les moyens économiques et militaires d’une politique de puissance. La mise en œuvre de ce projet reste cependant incertaine » Et pour cause, lorsqu’il s’agit d’établir le nouveau format des armées qui découle de ces formules balancées façon Sciences Po, le livre Blanc se réduit à un bref aperçu des arbitrages budgétaires de la Loi de Programmation Militaire. Sans rapport avec les ambitions stratégiques évoquées en amont. Cocus, les prestigieux rédacteurs du livre blanc ont formé un groupe d’experts schizophrènes, convoqués pour parapher les choix de Bercy et habiller de leur aura le renoncement de la France à la puissance.
En 1990, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, s’alarmait de la tentation de « toucher les dividendes de la paix« . Dès 1996, Jacques Chirac en supprimant le service militaire, avait confirmé ses craintes. Nicolas Sarkozy s’était servi du Livre Blanc de 2008 pour démanteler nos bases et nos accords de coopération en Afrique. Progressivement, l’Armée de Terre française s’est réduite en volume à 7 brigades interarmes, soit un petit corps d’Armée à deux divisions: 15.000 hommes projetables (contre 30.000 en 2008) appuyés par 200 chars lourds, un demi porte-avions, « une trentaine de drones« … Ce n’est plus une Armée, c’est un corps expéditionnaire! Un peu à l’image du Second Empire quand les troupes françaises s’ingéraient partout dans le monde pour s’effondrer en quelques semaines devant l’armée prussienne. Les troupes de Marine et la Légion étrangère, qui chaque année commémorent avec Bazeilles et Camerone les héroïques défaites de Napoléon III, sont les rares unités à être préservées tandis que les unités métropolitaines sont décimés. Tout un symbole.

Le dernier livre blanc évoquait une possible « surprise voire rupture stratégique« . Un an plus tard, avec la crise ukrainienne, c’est bien à une « surprise stratégique » auquel nous assistons impuissant. Une surprise pourtant prévisible si l’intervention russe en Géorgie en 2008 avait été davantage analysée. Mais elle a été minimisée en 2013. Sans doute parce qu’elle ne correspondait pas au schéma budgétaire de la LPM 2015-2019 arraché en amont par Jean-Yves Le Drian.

Furieux de voir l’Europe de la Défense s’enliser, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères ont réprimandé leurs partenaires européens le 10 février à Bruxelles: « L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens » Diantre! Mais la France qui vient de rapatrier les restes de la Brigade franco-allemande est bien mal placée pour faire la leçon à l’Europe.

*Photo : Jerome Delay/AP/SIPA. AP21523296_000008.

«La chute de l’URSS a été un désastre»

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zakhar prilepine urss ukraine poutine

À 38 ans, le poète, nouvelliste et romancier Zakhar Prilepine incarne l’avenir de la littérature russe. Il est notamment l’auteur du chef-d’œuvre San’kia (Actes Sud, 2006), inspiré de son engagement au sein du Parti national-bolchévique d’Édouard Limonov. Dernier livre traduit en français : Le Singe noir (Actes Sud, 2012).

Daoud Boughezala. Que pensez-vous de l’actuelle politique russe en Ukraine ?

Zakhar Prilepine. Je l’approuve globalement. Si l’Ukraine décidait d’installer sur son territoire le système américain de défense antimissile − qui n’a de défensif que le nom −, la Russie devrait se montrer très ferme. Je ne souhaite pas d’effusion de sang, mais il serait alors de notre devoir d’influencer au maximum la décision des Ukrainiens pour préserver nos intérêts vitaux.  Si la Russie décidait d’installer des bases militaires au Mexique, que feraient les États-Unis ? Je n’ose même pas imaginer les conséquences d’un tel acte !

Reste que l’Ukraine est un État souverain, aux frontières internationalement reconnues. Comprenez-vous l’opposition occidentale aux ingérences de la Russie chez son voisin ?

Je m’étonne que l’Occident, après avoir furieusement défendu le droit de la Tchétchénie à l’autodétermination, veuille aujourd’hui défendre tout aussi vigoureusement l’intégrité territoriale de l’Ukraine contre la volonté de tout une partie de sa population. N’oubliez pas que plus d’un tiers du territoire de l’Ukraine est peuplé de Russes. Du jour au lendemain, ces gens-là se sont retrouvés citoyens d’un pays étranger, délimité de façon absurde et hasardeuse. Ils ne se sont toujours pas habitués à leur nouvelle nationalité et gardent un lien indéfectible avec leur mère patrie russe.

On croirait entendre Vladimir Poutine, dont vous êtes pourtant l’un des opposants les plus médiatiques…

Ne comptez pas sur moi pour appliquer le proverbe russe : « Pour emmerder Maman, je me laisserai geler les oreilles ! »[access capability= »lire_inedits »] : si je m’oppose farouchement à la politique intérieure de Poutine, je ne suis pas pour autant son adversaire systématique. N’importe quel chef d’État russe, qu’il soit tsar, secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique ou président de la Fédération de Russie, s’opposerait aux positions occidentales sur l’Ukraine. Ce qui dicte l’ordre du jour de la politique étrangère russe, ce n’est donc pas l’idéologie de ses dirigeants mais la présence d’un certain nombre d’intérêts stratégiques actuellement menacés en Ukraine.

Le spectre de la guerre effraierait-il moins les Russes que les Français ? Vous vous êtes engagé à deux reprises en Tchétchénie et j’ai l’impression qu’elle fait partie de votre quotidien…

J’ai plusieurs dizaines d’amis qui ont fait la guerre en Afghanistan, en Tchétchénie, en Géorgie ou en Transnistrie. Ce n’est pas une expérience rare pour un Russe : il y a toujours quelque chose qui fume et cela tire toujours ici ou là sur le territoire de l’ex-URSS. C’est l’une des conséquences de la destruction de l’« empire du mal ». Il est beau, le résultat !

À vous lire, l’écroulement du communisme et de l’Union soviétique a été une catastrophe. Ne sacrifiez-vous pas la liberté sur l’autel de la puissance ? 

Comme le peuple soviétique, je ne distingue pas la liberté de la puissance. Et d’abord, de quelle liberté parle-t-on ? La vraie liberté s’accomplit dans les réalisations de l’esprit. À quelques mots d’argot près, j’aurais très bien pu écrire mes livres à l’époque soviétique, comme l’ont fait mes romanciers préférés Vassili Choukchine, Valentin Raspoutine, Mikhaïl Cholokhov ou Léonid Leonov. Certes, la liberté de mouvement était plus limitée qu’aujourd’hui, mais la liberté ne consiste pas à posséder un visa Schengen de six mois ou à pouvoir écrire ce que l’on veut dans la presse à scandales. Oui, la chute de l’URSS a été un désastre pour mon pays.

Nous autres Européens pensions naïvement qu’après la fin de l’URSS, la Russie allait sortir de l’Histoire pour devenir un pays occidental comme les autres…

Beaucoup d’Occidentaux croient en effet que moins la Russie sera présente en Eurasie, plus cela favorisera la paix. Or les choses ne sont pas si simples. La Russie reste l’otage des espaces eurasiatiques. Quand bien même Moscou tenterait de se tenir à l’écart de la géopolitique, le réel nous rattraperait. Il est dans la logique même des événements que de nous entraîner dans de nouveaux conflits. Je l’accepte comme une réalité.

Vous semblez vous accommoder du tragique de l’Histoire ! Y a-t-il quelque chose de spécifiquement orthodoxe dans la résignation russe à la fatalité du Mal ?

Si l’orthodoxie enseignait la résignation aux Russes, comment aurions-nous pu gagner les guerres les plus terribles de l’Histoire et accomplir quatre révolutions au XXe siècle ? [en février puis octobre 1917, en 1991 (écroulement de l’URSS) puis en 1993 (contre le Parlement majoritairement communiste hostile au président Eltsine)]. À chaque demi-siècle de son histoire, mon pays a connu une grande guerre paysanne durant laquelle les « humbles fatalistes russes » disputaient à leur propre souverain des territoires de la taille d’un pays européen. Je ne suis pas sûr que les gens résignés soient capables d’une telle résistance.

Plutôt que de résignation, peut-être faudrait-il parler d’une « résilience » russe, qui rend les révoltés plus durs au mal. Le pays de Pougatchev et de Bakounine est aussi celui du Goulag et de la Maison des morts !

Il y a un certain fatalisme chez l’homme russe. Ce trait n’est pas tant lié à l’orthodoxie qu’à la géographie : dans un grand pays plein de neige, où le roi est loin, la vie difficile et dangereuse, comment éviter le fatalisme ? Les quelque deux cents militants de mon parti [national-bolchévique, créé par l’écrivain Édouard Limonov] passés par la case prison ont ainsi tendance à accepter la rudesse russe comme un fait.

À ce propos, pourquoi vos camarades nationaux-bolchéviques s’opposent-ils à Vladimir Poutine ? Il a damé le pion aux oligarques et reconstitué un pouvoir exécutif fort. N’est-ce pas le programme de redressement national dont Limonov rêvait il y a vingt ans ?

Vous plaisantez ? Poutine a si bien dompté les oligarques que 73 % de la richesse nationale russe appartient à 1% de la population ! Poutine aime jouer les durs à cuire. Il a expulsé Berezovski et incarcéré Khodorkovski, mais ces querelles domestiques occultent les liens du Kremlin avec tous les autres oligarques. Notre économie ultralibérale fonctionne selon les principes du darwinisme social : la Russie est l’un des pays du monde qui compte le plus de milliardaires en dollars, alors qu’une part importante de la population reste extrêmement pauvre. Et notre balance démographique ne cesse d’être négative : le peuple russe est en train de mourir…

Malgré ce tableau apocalyptique, gardez-vous foi en l’avenir de votre pays ?

Oui. La Russie a besoin d’un virage économique à gauche, même Khodorkovski l’a admis lorsqu’il croupissait en prison ! S’il suit la logique des événements, Poutine peut encore renverser la vapeur.[/access]

*Photo : EAST NEWS/SIPA. 00208124_000003.

Russie : la liberté d’information, pour quoi faire ?

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Pendant que les yeux occidentaux sont braqués sur  le flanc est de l’Ukraine, le camarade du Kremlin poursuit tranquillement ses manœuvres internes. Pas un regard sur les manifestants de Moscou qui ont dénoncé la mainmise du pouvoir sur les médias russes. Pourtant, près de 5000 participants, d’après le journal Snob.ru, ont marché hier pour exiger l’indépendance des médias. Sans surprise, l’information n’a pas été relayée sur les chaines publiques russes.

Pour faire rentrer dans le rang l’agence de presse Ria Novosti en novembre 2013, le Kremlin a connu moins de complication. Le gouvernement avait rédigé un décret, obligeant la fusion de l’agence à la chaine étatique Russia Today. Punition bien  méritée pour l’ancien directeur de Ria Novosti qui avait le mauvais goût de publier des articles d’opinions s’éloignant de la position du gouvernement.

C’est surtout en janvier 2013 que la ruche médiatique a été ébranlée. Lorsqu’une série de lois contraignantes et liberticides ont été promulguées au nom de la protection nationale. Désormais, tous les sites jugés « indésirables »peuvent être bloqués, toutes les données personnelles émises sur le net peuvent être récupérées. À l’époque, il s’agissait de prétendues mesures de sécurité encadrant les jeux olympiques, aujourd’hui, plus rien ne les justifie mais elles n’ont pas disparu.

Depuis un an, les barrières protégeant la liberté de la presse tombent une à une. Le plus grand réseau social russe « Vkontakte », sorte de Facebook local, est la dernière proie de l’ours russe. Il n’en a fait qu’une bouchée le mois dernier. Son fondateur Pavel Durov, a dû vendre les 12% de  parts qui le rendaient majoritaire à Ivan Tavrin, directeur général de Mégaphone. Ce dernier n’est autre que le partenaire du second actionnaire majoritaire devenu, de fait, le premier, Alisher Usmanov, proche du pouvoir.

Le fondateur de Vkontakte, Pavel Durov, n’a pas été une proie facile. Le jeune homme d’affaires, pétri de bonnes intentions, a toujours tenu à ce que son réseau soit un lieu d’échange d’informations libre. À cette fin, il avait hébergé son site en Europe. Mais les pressions pénales (il a été accusé  d’avoir écrasé un policier en voiture) et financières ont fini par vaincre  l’irrésistible défenseur des droits.

Le héros de toute une génération est donc parti monter une nouvelle entreprise, et Poutine se lèche encore les babines.

 

 

Manif contre l’austérité : la gauche, tout simplement

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front gauche valls grece

Tenez, finalement, pour une fois, ça ne me gêne pas de prendre le chiffre donné par la police, même si en vieux routier des manifs, je pense objectivement que nous étions au moins le double. 25 000, donc, à Paris pour la marche contre l’austérité du samedi 12 avril. Ça me suffit. On va dire que je me contente de peu mais une manif de vraiment de gauche sous un gouvernement qui se prétend de gauche, cela n’est pas si mal. Surtout si on prend en compte le contexte : une défaite sans précédent du Parti socialiste aux municipales qui a masqué l’enracinement de tout ce qu’on trouve sur sa gauche, la nomination du gouvernement Valls, premier Premier ministre issu du PS à ne pas prononcer le mot socialisme dans son discours de politique générale et plus généralement climat de fatalisme dans la population qui finit par croire que la seule alternative à une politique libérale, c’est le Front national alors qu’il n’en est que le faux-nez.

Oui, trouver 50 000 ou même seulement 25 000 personnes venues de toute la France qui estiment par un beau samedi de printemps qu’il y a urgence à battre le pavé entre République et Nation à l’appel, je cite, « de personnalités morales, acteurs et actrices du monde de la culture et des arts, du monde du sport, de responsables syndicaux, associatifs et politiques », ce qui est assez vague on en conviendra,  cela est réconfortant.  D’ailleurs, il y avait une sorte d’étonnement heureux de la part des participants dans le cortège où les drapeaux rouges ont semblé plus nombreux que d’habitude. On croyait être là pour l’honneur, et tout d’un coup, on s’apercevait que « ça prenait ». Et ce qui aurait pu apparaître comme une auberge espagnole de la contestation devenait un kaléidoscope de la souffrance sociale aujourd’hui en France, mais d’une souffrance sociale suffisamment consciente d’elle-même pour ne pas se résigner. Et parmi tant d’autres, j’ai ainsi vu une délégation SUD de ce qui reste de la cristallerie d’Arques, un collectif de mal-logés, des ouvrières de Gémenos qui se battent toujours contre Unilever pour avoir le droit de produire elles-mêmes thés et tisanes sous les marques de l’Eléphant ou de Lipton, des lycéens, des sans-papiers, des infirmières…

Il faut dire que tout avait été fait, médiatiquement, pour doucher les enthousiasmes. Alors qu’il y a plus de quatre vingt organisations, partis ou associations qui avaient appelé à manifester, quand par hasard on a daigné évoquer la préparation de cette manif, on a parlé de la manif de Mélenchon, voire de la manif de Mélenchon et de Besancenot. Histoire de faire comprendre de manière subliminale que  c’est encore un truc de gauchistes. Alors bien sûr, au premier rang on a vu, effectivement ; Mélenchon et Besancenot. Mais on a aussi vu Pierre Laurent et même, figurez-vous, un eurodéputé socialiste sortant,  l’économiste Liêm Hoang Ngoc qui pense que l’austérité et les « politiques de l’offre » menées dans toute la zone euro ont tué la demande et amené l’Europe au bord de la déflation.

Il avait pour voisin en tête de cortège, et ça tombait bien, Alexis Tsipras. Alexis Tsipras est grec, Alexis Tsipras est de gauche, Alexis Tsipras est un des leader de Syriza, un FDG  hellène qui est devenu virtuellement le premier parti en Grèce, renvoyant le PASOK, le vieux parti socialiste autrefois hégémonique au rôle de force supplétive des libéraux. L’austérité, Tsipras connaît. Il peut en parler depuis quatre ans que son pays est renvoyé à l’âge de pierre. Et il a le sourire amer quand il entend dire que la Grèce est en « bonne santé » puisqu’elle emprunte de nouveau sur les marchés et que pour fêter ça, Athènes a même eu le droit à la visite d’Angela Merkel. Il y a aussi eu, du coup, une Nissan piégée qui a sauté devant le siège de la Banque de Grèce et les bureaux voisins de la Troïka, indice de l’enthousiasme populaire devant cette grande nouvelle.

Alexis Tsipras était arrivé la veille pour un meeting commun du Front de Gauche qui vient de boucler (enfin !) ses listes pour les Européennes. Dans cette manif, il était le représentant d’un pays-laboratoire des priorités de l’UE: présent sur les marchés mais avec un taux de chômage de 60% chez les jeunes,  émettant des obligations mais laissant le soin du maintien de l’ordre dans les quartiers populaires aux néo-nazis d’Aube dorée. Tsipras va lui aussi se présenter aux élections européennes et il est même le candidat du PGE (Parti de la Gauche Européenne) pour la présidence de la Commission.Cette information  permettra peut-être d’en finir avec ce parallèle facile entre Front de Gauche et Front national, notamment sur cette question de l’Europe.  Le PGE ne veut pas en finir avec la Commission, il veut la prendre. Tsipras à la place de Barroso, ce serait un bon moyen de voir qui aime l’Europe parce que c’est l’Europe ou qui aime l’Europe parce que c’est une zone de libre-échange échevelé qui va finir par faire passer les USA d’Obama pour un modèle social.

Outre la présence de Tsipras, il y avait dans cette marche contre l’austérité un autre élément qui se révélera peut-être important pour l’avenir. Les slogans que l’on voyait décliner le plus souvent sur les pancartes étaient sur le mode anaphorique suivant : « Quand on est de gauche, on taxe la finance » ou encore « Quand on est de gauche, on est du côté des salariés ».  C’est le premier signe sémantique, enfin,  que ce qu’on a appelé la « gauche de la gauche », la « gauche radicale » voire « l’extrême gauche » récuse ces appellations et se vit comme étant la gauche, juste la gauche, tout simplement.

Et une gauche appelée un jour ou l’autre à inverser le rapport de force avec un Parti Socialiste qui ferait aussi bien de changer de nom, comme l’avait d’ailleurs proposé, naguère, un certain Manuel Valls.

 *Photo :  Julien Ducloux/SIPA/SIPA. 00681562_000003. 

Qu’est-ce qu’on a fait au cinéma français ?

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clavier lauby bon dieu

On ne dira jamais assez combien Youtube est utile au cinéphile. 95% des films français se résumant à leur bande-annonce, une petite visite sur les sites de vidéo vous épargne un temps et un argent précieux.

Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?, qui sort aujourd’hui dans toutes les mauvaises salles de cinéma, n’échappe pas à la règle. Comme les meilleurs critiques de cinéma, je me suis contenté de regarder la bande-annonce pour en faire l’exégèse. Je ne vous raconterai donc pas ce que ce film dit, mais ce qu’il veut dire.

‎Ça tombe bien, le « pitch » de cette œuvre oubliable tient à l’aise sur un confetti : un couple de vieux cathos, joués par Christian Clavier et Chantal Lauby (qu’on préférait en Barbara Gourde ou Pénélope Solète…) est poursuivi par une étrange malédiction : toutes ses filles épousent qui un musulman, qui un juif, qui un chinois, qui un noir. Désespérés par leur progéniture, les deux époux font grise mine à chaque mariage, pour le plus grand bonheur des scénaristes qui enfilent les gags éculés comme les grains d’un chapelet. « Les Français sont mauvais et bêtes », entend-on dans la bouche du beau-père africain dit « Amin Dada » (quelle trouvaille humoristique !). Cela va sans dire, toute autre catégorie ethno-raciale aurait crié à la stigmatisation mais comme l’axiome « catholique = français = cible gratuite et sans danger » semble faire l’unanimité, aucune ligue de vertu antiraciste ne portera plainte à l’énoncé de cette réplique un peu raide. Si d’ordinaire vous envisagiez d’adapter les mêmes vannes qui tachent en visant une autre communauté, fût-ce pour faire rire, je vous conseille de vider votre P.E.L et vous souhaite bien du bonheur à la 17e chambre.

Le catho, une cible trop facile ? Il est évidemment bien plus aisé de taper sur la majorité opprimée qui consent à marier ses filles avec des « étrangers », sans pousser à la conversion. Imaginez le même scénario avec un juif ou un musulman, cela eût exigé un peu plus de courage, de celui dont fit preuve Roschdy Zem lorsqu’il écrivit et mit en scène Mauvaise foi, l’histoire toute simple d’un musulman qui épouse une juive, avec les complications familiales que l’aventure comporte. Cela ne donna pas le film du siècle mais une gentille comédie romantique bien plus digeste que les facéties lourdingues du Jamel Comedy Club filmées par l’équipe de Neuilly sa mère.

Espérant décrocher le jackpot, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? reproduit la bonne vieille recette terra-noviste d’Intouchables : de manière subliminale, chaque scène suggère que le salut de la vieille tranche passe par l’enfant d’immigré. Ici, les vieux cathos réacs et fachos – rayer la mention inutile – sont tout juste bons à engendrer de sublimes jeunes filles fuyant le carcan familial dans les bras de la France multiculti. Par l’alliance de la droite Neuilly (Clavier) et de la gauche Montreuil (l’ex-« Nuls » Lauby), la production compte certainement drainer toutes les classes sociales. Encore une grosse ficelle pour attraper le spectateur comme un gardon affamé et faire un carton en salles !

Attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai ni écrit ni pensé. En tant qu’enfant de couple mixte, avec un pied corrézien et l’autre tunisien (ce qui fait certes beaucoup de défauts pour un seul homme…), le métissage ne me hérisse pas pour deux sous. Mais, contrairement à ses croyants zélés, le pratiquant que je suis se fatigue des prosélytes…

Aymeric Caron, citoyen modèle

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aymeric caron ruquier

aymeric caron ruquier

À l’issue des municipales, l’alternance reprend ses droits et, alors que le printemps fait son apparition et que les chaises au gouvernement deviennent musicales, nous nous sommes demandés ce qu’il pouvait advenir du vaillant Aymeric Caron, qui aurait certainement mérité une place de ministre.

Il était une fois, dans un royaume fort fort déprimé, un preux chevalier du nom d’Aymeric Caron. De fort belle allure, tenant toujours le verbe haut, le preux Galaad du politiquement vertueux pourfendait avec l’étincelante épée de la rhétorique les malfaisants suppôts de la réaction et les zélés zélotes du traditionalisme passéiste. Chaque samedi soir, devant un auditoire gagné à sa cause et sous l’œil reconnaissant et complice de son mentor, Aymeric ferraillait avec les démons ennemis du Bien, avec leurs robes grises, leurs bonnets carrés, leurs faces terreuses et leurs propos haineux. Roide, tranchant et impitoyable, il renvoyait à leurs accointances nauséabondes les alliés des tyrans, les ennemis de la grande fraternité des peuples, les partisans de la discrimination et les serviteurs de la Bête Immonde. Audacieux jusqu’à l’inconscience, enfonçant avec rage toutes les portes ouvertes, même celles des plus petits cagibis de l’évidence, chambellan de l’ordre de la moraline et grand simplificateur de procès en intention, Saint Aymeric Caron tançait quotidiennement le pays gagné par la sinistrose et la haine de l’autre et levait haut son écu, frappé du blason de l’amour, pour rallier à lui dans sa glorieuse croisade tou-s-t(es) les citoyen-s-nes du Ier au XXe arrondissement, de Montreuil au Marais, des Ami(e)s de la Terre à Terra Nova, tou(s)-tes les défenseur-s-seuses-suze de la communion des cultures, de la déconstruction des stéréotypes identitaires et de l’interopérabilité des transgressions de genre. Bref, Aymeric Caron commençait à taper sur les nerfs d’un peu tout le monde.

Le salut est venu des élections municipales. Au soir du deuxième tour, le peuple assemblé, et ingrat, comme d’habitude, en dépit de tout ce que l’on fait pour lui, a adressé un démenti cinglant à Aymeric Caron. « La Gifle » titrait entre les deux tours un magazine, montrant en couverture un François Hollande faisant la moue, mais cette gifle n’a que très éphémèrement agité les micro-particules du chef de l’Etat décomposé en minces volutes de velléités incertaines et elle est passée également à travers la forme éthérée du spectral premier ministre pour atteindre en plein visage Aymeric Caron. Pauvre Aymeric Caron ! Natacha Polony lui fait déjà bien des misères et le voilà maintenant prisonnier d’une France chassée du paradis sociétal à cause du manque de savoir-vivre d’une province mal embouchée.

Heureusement, il reste Paris, ville-lumière où le FN fait encore sourire et où Anne Hidalgo est à peine menacée par NKM, sorte de Ségolène de droite. Mais si les loups ne sont pas encore entrés dans Paris, ils sont aux portes. Ils occupent le sud de la France, campent en banlieue et lancent même à l’ouest une vaste reconquête. Partout le compteur Geiger de la droitisation des esprits s’affole et le fervent végétarien qu’est Aymeric Caron doit se sentir bien seul dans ce pays qui a mangé de la vache enragée à chaque tour des élections et dédaigne désormais l’onctuosité douceâtre du socialisme saumoné pour les saveurs plus fortes de l’entrecôte au bleu. Le raz-de-marée du mécontentement a tout englouti et il va désormais falloir se montrer bon nageur car quand tout va à l’eau et que les illusions sont détruites, il faut savoir pagayer ferme pour remonter le courant avec elles.

Depuis son arrivée en Ruquierie, Aymeric Caron s’est imposé, au fil de ses interventions, comme le symbole médiatique et cathodique de l’ère Hollande. Le président normal et le chroniqueur nordiste ont accédé aux plus hautes fonctions, chacun dans son domaine, à quatre mois d’intervalle. Et ils ont tous les deux en commun d’être arrivés trop tard. François Hollande a s’est cru en Mitterrandie, dans la France des années 80, de SOS Racisme, du virage libéral de Fabius, des premières envolées du FN et des premières apparitions du beauf de Cabu. Quant à Aymeric Caron, question de génération sans doute, il se croit visiblement encore dans les années 90, avec leur cortège de manifestations antiracistes et d’artistes conscientisés répétant à l’unisson les mêmes slogans et déclinant sur tous les modes et à tout propos les mêmes poses de résistants de pacotille, celles qu’affectait  la jeunesse des années 90 qui ne cessera pas, avec sérieux et bonne conscience, de scander jusqu’à l’aube de la quarantaine assagie qu’elle emmerde le Front national.  Chacun des deux a donc rejoué sa partition comme il pouvait, François Hollande transformant la force tranquille en immobilisme placide et Aymeric Caron passant aléatoirement de la rhétorique « Touche pas à mon pote » aux engueulades  avec Naulleau dans Touche pas à mon poste, des portrait-procès d’On n’est pas couché aux polémiques avec Natacha dont la sensibilité apollinienne semble provoquer en réaction chez le chroniqueur une dérive de plus en plus a-polonyenne.

Les résultats catastrophiques enregistrés dimanche par la gauche ne délivreront sans doute pas tout de suite le pauvre François Hollande de l’exercice bien compliqué du pouvoir mais elles auront peut-être pour effet de nous délivrer, au moins un peu, d’Aymeric Caron. Non pas que Laurent Ruquier, prenant acte du démenti infligé par les électeurs se risque, dans son équipe, à un remaniement de l’ampleur de celui qui guette l’actuel gouvernement, mais parce qu’elle va peut-être amener son chroniqueur vedette à réaliser qu’il ne sert décidément pas à grand-chose d’accuser à tort et à travers ses contradicteurs de banaliser les idées du Front national dans un pays dont une partie de la population supporte de moins en moins qu’on banalise tout simplement le fait de la mépriser.

Le gaz de schiste n’est pas une énergie rentable

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no gazaran schiste

no gazaran schiste

Engagées dans le combat contre l’exploitation du gaz de schiste, Doris Buttignol et Carole Menduni ont réalisé le documentaire No Gazaran en salles depuis la semaine dernière.

Daoud Boughezala : Fruit d’une enquête de trois ans, No Gazaran nous alerte sur les dangers des gaz de schiste. Mais si nous mettions au point une technique d’extraction sûre, pourquoi la France se priverait-elle d’une ressource énergétique domestique?

Doris Buttignol et Carole Menduni  : Il n’existe pas de technique d’exploitation sûre des gaz et huiles de schiste. À partir du moment où on fracture la roche mère, on fait remonter des éléments (métaux lourds, particules radioactives…) du sous-sol profond à la surface en contaminant les couches intermédiaires.

Aux Etats-Unis, l’exploitation s’est faite dans un  cadre de dérégulation (Halliburton loophole) mis en place en 2005 par Dick Cheney lorsqu’il était vice-président sous George W. Bush qui exempte les gaziers pratiquant la fracturation hydraulique de la loi sur l’eau potable. Depuis 2009 plusieurs membres du Congrès tentent de faire invalider cette loi qui explique que la fracturation hydraulique chimique est pratiquée à si grande échelle sans que les dégâts environnementaux et sanitaires soient imputables aux industriels. Exploiter le gaz de schiste en France n’entraînerait pas de gains économiques pour la population, notamment parce que l’expérience américaine n’est pas transposable. Thomas Porcher, auteur du Mirage du gaz de schiste, rappelle que la production de gaz ne crée que très peu d’emplois c’est pour cela que les spécialistes la qualifient de « rente gazière ». Pour créer des emplois, il faut forer massivement et en continu, comme le font les Etats Unis. L’exploitation du gaz de schiste ne ferait pas baisser les prix du gaz en Europe car le marché du gaz européen ne fonctionne pas comme le marché du gaz américain, c’est un marché plus rigide. Pour que le prix baisse, il faudrait produire une part de marché suffisamment forte pour être en position de renégocier les contrats avec nos fournisseurs traditionnels.

La fracturation hydraulique est-elle une technique incontournable? Pourquoi ne gêne-t-elle pas la Pologne alors que la loi française interdit toute expérimentation en la matière?

Pour l’instant, il n’existe pas d’autre technique opérationnelle que la fracturation hydraulique. Celle récemment défendue par Arnaud Montebourg par fracturation au fluoropropane est de la bouche même des pétroliers dangereuse pour l’environnement, aléatoire et très coûteuse.

« La fracturation hydraulique à base d’eau est selon nous la technique fiable et éprouvée », explique Bruno Courme, directeur de Total Shale Gaz Europe. « Il n’y a pas véritablement d’alternatives », acquiesce Pascal Baylocq, président du club de réflexion sur les hydrocarbures de roche mère. « Pour les gaz de schistes, aucune autre technologie n’est disponible, à notre connaissance », renchérit Gilles Pijaudier-Cabot, directeur du laboratoire des fluides complexes et leurs réservoirs. Des avis qui traduisent le message des industriels : la fracturation hydraulique reste incontournable.

De surcroît, une récente étude de l’Office américain de géologie démontre que l’usage de la fracturation hydraulique peut générer des tremblements de terre pouvant atteindre 5,7 sur l’échelle de Richter. Au même moment, la production de gaz issu de la fracturation hydraulique vient d’être stoppée dans le Queensland en Australie après la découverte d’amiante dans les fluides de forage résultant de l’utilisation de la fracturation hydraulique.

Vous vous référez fréquemment à l’exploitation du schiste aux Etats-Unis. Contrairement à une idée reçue, cette industrie n’est plus très florissante. Pourquoi?

La soi-disante “révolution du gaz de schiste” aux Etats Unis se révèle être un échec. L’extraction de gaz de schiste est en train d’être abandonnée par des compagnies comme Shell et BP en raison de sa non-rentabilité. Il faut comprendre que les industriels ont gagné de l’argent sur la spéculation liée au mirage du gaz de schiste et non sur l’exploitation (le gaz est vendu à moitié de son prix de revient).

Différents articles dans la presse américaine sonnent l’alerte. C’est en particulier le cas de William Engdhal dans un texte de NSBC international en date du 9 avril dernier. Il rappelle que les prévisions d’exploitation du gaz de schiste en Amérique sont de plus en plus pessimistes. La fin de la bulle d’exploitation de ces dernières années est désormais en vue. Elle avait fait croire un moment que la dépendance en pétrole d’importation allait cesser. Or les grandes compagnies pétrolières renoncent désormais à investir . Dans quelques années, on peut prévoir que les territoires dévastés par l’exploitation sauvage du « shale gaz » ne comporteront plus que des puits rouillés.

Par ailleurs, l’exportation d’hydrocarbures non conventionnels vers l’Europe pour suppléer au gaz russe nécessiterait des infrastructures très coûteuses qui devraient être amorties sur un demi siècle. Cette solution est donc totalement irréaliste !

 

Y a-t-il un Président à l’Elysée?

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De mémoire de République française on n’avait jamais vu ça depuis que les sondages d’opinion existent. Un président comptabilisant seulement 18% de satisfaits ! Circonstance aggravante, son premier ministre, à peine nommé, obtient 40 points de popularité de plus que lui.

Au-delà de ce fossé abyssal, une question simple mériterait d’être posée : si  58% des sondés sont satisfaits de Manuel Valls, pourquoi n’expriment-ils pas un satisfecit au chef de l’Etat qui a su faire le bon choix pour Matignon? On peut raisonnablement penser que c’est parce que les Français plébiscitent à travers Manuel Valls la perspective d’un tournant politique et surtout économique dans la gestion des affaires de l’Etat. Mais pas n’importe quel changement : leur vote aux municipales prouve amplement qu’ils veulent un virage à droite.

Ce qui n’a pas empêché mélenchonistes trotskystes et communistes de réclamer dans la rue, samedi dernier, une inflexion exactement inverse de la politique gouvernementale.

Aux cris de «contre l’austérité la vraie gauche est dans la rue», ils entendaient dire leur colère contre les premières mesures de la politique de l’offre à laquelle l’Assemblée nationale a voté sa confiance. C’est à ces signes de fureur envoyés par une bonne partie de sa base politique que François Hollande devra répondre, tout comme à la gifle que lui a donnée le suffrage universel. Le Président est aujourd’hui comme en lévitation au-dessus d’une mêlée qu’il a lui même provoquée entre une gauche molle à laquelle il a confié la tête du gouvernement et une gauche dure vent debout contre lui.

Quand François Hollande, suivant son penchant naturel, décide de ne rien décider comme il l’a fait pendant deux ans, ça ne marche pas. Quand il choisit enfin de faire des choix, ça ne passe toujours pas. Ni à sa droite, ni à sa gauche. Avouez qu’on a connu des situations plus confortables.

Objectif Sarko

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sarkozy-kadhafi-affaires

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Ça y est ! Cette fois-ci, il est fait aux pattes. Il ne s’en relèvera pas. Nicolas Sarkozy, même pas encore revenu en politique, serait-il déjà hors-jeu ? Comme au bon vieux temps de Clearstream, des sous-marins de Karachi ou de l’affaire Bettencourt, le buzz politico-médiatique ne laisse aucun doute : les écoutes téléphoniques vont inévitablement conduire à la mise en examen de l’ex-président pour « violation du secret de l’instruction » et « trafic d’influence ». La violation du secret de l’instruction, c’est – soit dit en passant – exactement le délit commis par les journaux qui ont publié lesdites écoutes. Oui mais, quand la presse viole le secret de l’instruction, c’est parce que « le droit à l’information est une exigence démocratique », rappelle Edwy Plenel, le patron de Mediapart. Quand Sarko fait la même chose, c’est pour servir ses intérêts. En l’occurrence, essayer de savoir si la Cour de cassation va ou non lui rendre ses agendas saisis par la justice, et pouvant contenir des renseignements explosifs sur ses diverses casseroles judiciaires. L’autre incrimination est plus infamante : « Trafic d’influence ». Mais qui est visé ? Est-ce l’ancien président qui, en échange de renseignements sur son affaire, aurait promis à Gilbert Azibert, avocat général à la Cour de cassation, d’appuyer sa candidature à la sinécure de conseiller d’État à Monaco ? Est-ce au contraire Azibert qui est dans le collimateur pour avoir pris contact avec trois conseillers de la Cour afin de tenter d’infléchir leur décision ?[access capability= »lire_inedits »]

Difficile d’y voir clair. Les éléments publiés sont en effet des morceaux choisis d’une synthèse policière de sept écoutes pratiquées depuis septembre 2013 à la demande des juges Serge Tournaire et René Grouman, mais qui ne sont pas encore versées au dossier d’instruction. Seule en dispose officiellement la police judicaire qui les a réalisées. Et il n’est pas interdit de penser que le bon citoyen qui les a fait fuiter a soigneusement sélectionné ce qu’il convenait de révéler dans le cadre de l’« exigence démocratique ».

Mais au fait, comment les deux juges qui enquêtent sur un éventuel financement de la campagne présidentielle de 2007 par la Libye en sont-ils arrivés à la Cour de cassation ? Comment est née cette affaire qui leur donne le droit de farfouiller dans la vie politique et privée du futur adversaire de Hollande en 2017 ?

Tout commence avec un document publié par Mediapart le 28 avril 2012 − à huit jours du second tour de l’élection présidentielle. Selon ce bout de papier écrit en arabe, Mouammar Kadhafi a financé, à hauteur de 50 millions d’euros, la campagne de Sarko en 2007. L’accusation est explosive. Mais deux ans plus tard, elle a fait long feu. L’enquête des juges René Cros et Emmanuelle Legrand, saisis à la suite d’une plainte de Sarkozy, a en effet quasiment établi qu’il s’agissait d’un faux. Ce que pense aussi le parquet de Paris.

C’est dans ce contexte qu’arrive le deuxième événement, qui va formellement déclencher l’ouverture de l’information judiciaire pour « corruption » qui a donné lieu aux écoutes. Il s’agit des déclarations « spontanées » d’un menteur pathologique : Ziad Takieddine. Mis en examen un nombre incalculable de fois dans l’« affaire de Karachi », notamment pour « faux témoignage ». Un beau jour de décembre 2012, il lui prend l’envie pressante de faire des confidences au juge Renaud van Ruymbeke, son juge d’instruction, qu’il traitait jusqu’alors de « malade mental », affirmant qu’il le « ferait condamner en justice » pour ses errements procéduraux. Alors qu’il avait affirmé aux enquêteurs, peu après la publication de la note de Mediapart, que celle-ci était « clairement un faux », il change de tactique et raconte au magistrat ce que celui-ci rêvait d’entendre : « Je peux vous fournir les éléments existants sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy » par la Libye. Et ce, précise-t-il, « au-delà de 50 millions d’euros ». Pressé par Van Ruymbeke de donner des preuves, Takieddine se défile. Comme il le fera début 2013, alors qu’il avait promis ces fameuses preuves à au moins trois journalistes. Qui attendent toujours. Des accusations sans le moindre élément de preuve ? Il en faut plus pour dissuader le parquet d’ouvrir une information judiciaire, confiée aux juges Grouman et Tournaire, en avril 2013.

Les juges plastronnent puis battent en retraite Les juges ne traînent pas. Perquisitions, et surtout écoutes téléphoniques de Sarkozy pendant plusieurs mois. Des fois qu’il aurait une conversation compromettante avec Kadhafi (mort depuis plus de deux ans) sur des événements censés s’être produits il y a sept ans ? Qu’importe ! Les éléments recueillis à cette occasion vont permettre d’ouvrir d’autres fronts judiciaires, comme – aujourd’hui – la violation du secret de l’instruction et le trafic d’in- fluence. Et cette instruction-gigogne connaîtra sans doute d’autres rebondissements.

Ce n’est pas la première fois qu’est mis en œuvre cet infernal système à deux temps : recueillir un élément – même non étayé – et, à partir de là, ouvrir une information judiciaire. Qui s’avérera, selon le mot d’un des protagonistes du dossier Tapie, une « machine à faire surgir des délits ». Réels ou imaginaires ? Qu’importe, s’ils font le buzz ! Rappelons-nous, par exemple, de l’« affaire Clearstream », dans laquelle Sarkozy était accusé de posséder un compte bancaire occulte à l’étranger. Ouverte sur la base de faux listings qui ne résistent pas à des vérifications élémentaires, elle éclate au printemps 2004. Ça tombe bien, six mois plus tard, l’UMP doit choisir son président – c’est-à-dire son candidat à l’élection présidentielle de 2007 – entre Villepin et Sarkozy. Les médias s’emparent de l’affaire, Le Point titrant le 8 juillet sur « L’affaire d’État qui fait trembler toute la classe politique ». De quoi dissuader les militants de choisir un président-candidat qui aurait toutes les chances de se retrouver en cabane à brève échéance. Mais le juge Van Ruymbeke garde son sang-froid, et la manip avorte. En 2010, ce sera l’« affaire Karachi ». Un curieux reçu bancaire arrive en mars sur le bureau d’Olivier Morice, l’un des avocats des victimes. Ce document griffonné à la main – qui a bien pu le conserver depuis quinze ans, et dans quel but ? – indique qu’Édouard Balladur a versé plus de 10 millions en liquide sur son compte de campagne en 1995. C’est clair, il s’agit de rétrocommissions provenant notamment de la vente de trois sous-marins au Pakistan. Balladur n’intéressant plus grand monde, c’est évidemment Sarkozy qui est visé. La presse ne s’y trompe pas : « Karachi : l’affaire qui fait peur au président », titre L’Express (6 mai). Un an plus tard, Le Monde note que « l’enquête sur l’affaire Karachi se rapproche de M. Sarkozy ». Six mois encore et, le 25 septembre, en pleine période pré-électorale, Mediapart pose la vraie question : « Sarkozy peut-il encore être candidat ? » Les juges Van Ruymbeke et Roger Le Loir y répondront en 2014 en refusant de renvoyer Sarkozy devant la Cour de justice de la République, faute d’avoir réuni contre lui des « indices graves et concordants ».

Pareil dans l’affaire Bettencourt. En juin 2010, Mediapart publie des enregistrements pirates réalisés au domicile de la milliardaire. On y parle fraude fiscale. La comptable (plus tard mise en examen pour « faux témoignage ») et le majordome de Mme Bettencourt, témoins directs de rien mais lourdement accusateurs, font monter les enchères : financement illégal de la campagne présidentielle de 2007, trafic d’influence, etc. Coup de tonnerre final : l’ex-président est mis en examen en mars 2013 par le juge Jean-Michel Gentil pour « abus de faiblesse ». Contraint, six mois plus tard, de battre en retraite et de prononcer un non-lieu.

Mais une instruction judiciaire qui fait chou blanc n’est pas perdue pour tout le monde ! Évoquant les récentes écoutes de Sarkozy, le Journal du dimanche a rapporté des propos prémonitoires tenus le 17 février par François Hollande à des députés socialistes : « Sarkozy ? Ne vous inquiétez pas, je le surveille. Je sais exactement ce qu’il fait. » Le 13 mars, sur Europe 1, Michel Sapin confirme la déclaration présidentielle avec un désarmant lapsus : « On va continuer à s’occuper des enquêtes de Nicolas Sarkozy… Enfin, les juges vont continuer à s’occuper des enquêtes de Nicolas Sarkozy. » T’as le bonjour d’Alfreud ![/access]

*Photo: STEVENS FREDERIC/SIPA.00553345_000001

Hollande, prof réac?

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hollande portable ministres

hollande portable ministres

Il charrie le proviseur, enfin le Président de la République. C’est vrai quoi, il est pas cool François Hollande : figurez-vous qu’il vient d’interdire l’usage du portable pendant le Conseil des ministres. Non, ça c’est trop dur. Et même, je pèse mes mots, réactionnaire ! On ne lui a pas dit que l’école de papa c’était fini ? Oui, vous savez dans ce passé obscur, on avait des punitions quand on lisait en loucedé pendant les cours de maths. Et voilà que le chef de l’Etat prétend imposer ces règles d’un autre âge à ses pauvres ministres – alors que, franchement, c’est pas leur genre de bouquiner pendant que le Président cause, non leur truc, c’est plutôt de twitter, surfer et chatter. On ne va tout de même pas leur reprocher d’être de leur temps. Et pourquoi pas, tant qu’on y est, le retour des châtiments corporels ou des heures de colle pour ceux qui n’auront pas de bons résultats ? Et pour ceux qui se seront fait pincer en train de s’en griller une dans leur bureau, on fait quoi, l’exclusion temporaire ?

Fini de rire ! Ce sera la devise de cette nouvelle phase du quinquennat, une phase de combat, a dit le patron. Avec cette mesure de choc, annoncée en grande pompe par le porte-parole du gouvernement, le bon peuple sait qu’il y a un capitaine à la barre du bateau France. Espérons qu’on ne verra pas un récalcitrant excédé brûler un vélib dans la cour de l’Elysée ou taguer la façade.

Les plus charitables assurent que cette révolution vise à assurer la confidentialité des débats. Alors que les enregistrements réalisés clandestinement par Patrick Buisson à l’époque de Nicolas Sarkozy viennent opportunément d’atterrir sur le bureau d’un juge, il ne faudrait pas que les murs de l’Elysée deviennent des passoires. Le pire, c’est que si on assistait en direct à leurs petites réunions du mercredi, on découvrirait peut-être qu’il ne s’y dit rien qui vaille la peine d’être caché. Non, je n’ose penser une pareille chose. Et puis, ça c’est les méthodes des fachos, à gauche on ne mange pas de ce pain-là. Sauf pour la bonne cause. En 2007, juste après la primaire remportée après une blitzkrieg par Ségolène Royal, un journaliste du Monde avait pu suivre en direct le Bureau national du PS grâce à un téléphone aimablement laissé dans un coin. Mais il s’agissait d’informer les citoyens.

Je ne crois pas que François Hollande cherche à protéger les secrets de l’Etat. Non, la triste vérité, c’est que nos ministres sont aussi dissipés que de vulgaires députés braillards. Après tout, ce sont des gens comme nous : ils ont bien le droit de rappeler à leur conjoint que les Dugland viennent dîner ce soir et qu’il faut acheter le pain, d’envoyer à leur copine la photo de la paire de chaussures qu’ils enfin qu’elles viennent d’acheter en soldes ou de regarder la fin du dernier épisode de Game of Thrones. Et puis, si Montebourg et Sapin s’envoient des blagues par SMS, ça prouve la cohésion de l’équipe gouvernementale, non ?

Finalement, il faut applaudir à cette restauration de l’autorité de l’Etat. Bon, il y a bien cette plaisantine de Valérie Trierweiler qui s’amuse à lancer des boules puantes. Alors que François Hollande était en visite officielle au Mexique, elle a les pieds dans le plat en s’invitant dans le délicat dossier diplomatico-conjugal d’une Française divorcée d’un haut personnage mexicain. Alors moi je ne vois qu’une solution : si le Président veut neutraliser son ex, il n’a qu’à la faire entrer au gouvernement. Et là, je vous garantis qu’avec ou sans portable, il y aura de l’ambiance au Conseil des ministres.

 

*Photo : VILLARD/PDN/SIPA. 00681195_000010. 

Ukraine : la France n’a plus les moyens de ses émotions

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livre blanc defense ukraine

livre blanc defense ukraine

« La sécurité a un coût, mais le coût de l’insécurité est beaucoup plus élevé » a prévenu Anders Fogh Rasmussen, le secrétaire général de l’OTAN en visite mardi dernier à l’Elysée. 

Professionnalisation des armées, réduction de l’empreinte terrestre, changement de portage, modernisation de la carte militaire, déflation des effectifs. Une ribambelle de slogans et de litotes technocratiques rythme le quotidien des armées depuis vingt-cinq ans. Au mépris des mises en garde stratégiques répétées au début de chaque livre blanc.
Cette défaite de la pensée militaire explique le changement de nature du livre blanc. Hier vision stratégique qui tirait les leçons des grands événements internationaux pour les décennies à venir, le livre blanc de la Défense nationale est aujourd’hui une lecture quinquennale comptable de nos moyens. Dans les premiers chapitres, les responsabilités historiques de la France et l’émergence d’un monde multipolaire incertain sont bien rappelées, mais les perspectives stratégiques restent prudentes sinon elliptiques.
« Si le spectre d’une conflagration majeure née en Europe s’est éloigné, les européens ne peuvent ignorer le monde instable qui les entoure (…) la Russie se donne les moyens économiques et militaires d’une politique de puissance. La mise en œuvre de ce projet reste cependant incertaine » Et pour cause, lorsqu’il s’agit d’établir le nouveau format des armées qui découle de ces formules balancées façon Sciences Po, le livre Blanc se réduit à un bref aperçu des arbitrages budgétaires de la Loi de Programmation Militaire. Sans rapport avec les ambitions stratégiques évoquées en amont. Cocus, les prestigieux rédacteurs du livre blanc ont formé un groupe d’experts schizophrènes, convoqués pour parapher les choix de Bercy et habiller de leur aura le renoncement de la France à la puissance.
En 1990, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, s’alarmait de la tentation de « toucher les dividendes de la paix« . Dès 1996, Jacques Chirac en supprimant le service militaire, avait confirmé ses craintes. Nicolas Sarkozy s’était servi du Livre Blanc de 2008 pour démanteler nos bases et nos accords de coopération en Afrique. Progressivement, l’Armée de Terre française s’est réduite en volume à 7 brigades interarmes, soit un petit corps d’Armée à deux divisions: 15.000 hommes projetables (contre 30.000 en 2008) appuyés par 200 chars lourds, un demi porte-avions, « une trentaine de drones« … Ce n’est plus une Armée, c’est un corps expéditionnaire! Un peu à l’image du Second Empire quand les troupes françaises s’ingéraient partout dans le monde pour s’effondrer en quelques semaines devant l’armée prussienne. Les troupes de Marine et la Légion étrangère, qui chaque année commémorent avec Bazeilles et Camerone les héroïques défaites de Napoléon III, sont les rares unités à être préservées tandis que les unités métropolitaines sont décimés. Tout un symbole.

Le dernier livre blanc évoquait une possible « surprise voire rupture stratégique« . Un an plus tard, avec la crise ukrainienne, c’est bien à une « surprise stratégique » auquel nous assistons impuissant. Une surprise pourtant prévisible si l’intervention russe en Géorgie en 2008 avait été davantage analysée. Mais elle a été minimisée en 2013. Sans doute parce qu’elle ne correspondait pas au schéma budgétaire de la LPM 2015-2019 arraché en amont par Jean-Yves Le Drian.

Furieux de voir l’Europe de la Défense s’enliser, les ministres de la Défense et des Affaires étrangères ont réprimandé leurs partenaires européens le 10 février à Bruxelles: « L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens » Diantre! Mais la France qui vient de rapatrier les restes de la Brigade franco-allemande est bien mal placée pour faire la leçon à l’Europe.

*Photo : Jerome Delay/AP/SIPA. AP21523296_000008.

«La chute de l’URSS a été un désastre»

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zakhar prilepine urss ukraine poutine

zakhar prilepine urss ukraine poutine

À 38 ans, le poète, nouvelliste et romancier Zakhar Prilepine incarne l’avenir de la littérature russe. Il est notamment l’auteur du chef-d’œuvre San’kia (Actes Sud, 2006), inspiré de son engagement au sein du Parti national-bolchévique d’Édouard Limonov. Dernier livre traduit en français : Le Singe noir (Actes Sud, 2012).

Daoud Boughezala. Que pensez-vous de l’actuelle politique russe en Ukraine ?

Zakhar Prilepine. Je l’approuve globalement. Si l’Ukraine décidait d’installer sur son territoire le système américain de défense antimissile − qui n’a de défensif que le nom −, la Russie devrait se montrer très ferme. Je ne souhaite pas d’effusion de sang, mais il serait alors de notre devoir d’influencer au maximum la décision des Ukrainiens pour préserver nos intérêts vitaux.  Si la Russie décidait d’installer des bases militaires au Mexique, que feraient les États-Unis ? Je n’ose même pas imaginer les conséquences d’un tel acte !

Reste que l’Ukraine est un État souverain, aux frontières internationalement reconnues. Comprenez-vous l’opposition occidentale aux ingérences de la Russie chez son voisin ?

Je m’étonne que l’Occident, après avoir furieusement défendu le droit de la Tchétchénie à l’autodétermination, veuille aujourd’hui défendre tout aussi vigoureusement l’intégrité territoriale de l’Ukraine contre la volonté de tout une partie de sa population. N’oubliez pas que plus d’un tiers du territoire de l’Ukraine est peuplé de Russes. Du jour au lendemain, ces gens-là se sont retrouvés citoyens d’un pays étranger, délimité de façon absurde et hasardeuse. Ils ne se sont toujours pas habitués à leur nouvelle nationalité et gardent un lien indéfectible avec leur mère patrie russe.

On croirait entendre Vladimir Poutine, dont vous êtes pourtant l’un des opposants les plus médiatiques…

Ne comptez pas sur moi pour appliquer le proverbe russe : « Pour emmerder Maman, je me laisserai geler les oreilles ! »[access capability= »lire_inedits »] : si je m’oppose farouchement à la politique intérieure de Poutine, je ne suis pas pour autant son adversaire systématique. N’importe quel chef d’État russe, qu’il soit tsar, secrétaire général du Parti communiste d’Union soviétique ou président de la Fédération de Russie, s’opposerait aux positions occidentales sur l’Ukraine. Ce qui dicte l’ordre du jour de la politique étrangère russe, ce n’est donc pas l’idéologie de ses dirigeants mais la présence d’un certain nombre d’intérêts stratégiques actuellement menacés en Ukraine.

Le spectre de la guerre effraierait-il moins les Russes que les Français ? Vous vous êtes engagé à deux reprises en Tchétchénie et j’ai l’impression qu’elle fait partie de votre quotidien…

J’ai plusieurs dizaines d’amis qui ont fait la guerre en Afghanistan, en Tchétchénie, en Géorgie ou en Transnistrie. Ce n’est pas une expérience rare pour un Russe : il y a toujours quelque chose qui fume et cela tire toujours ici ou là sur le territoire de l’ex-URSS. C’est l’une des conséquences de la destruction de l’« empire du mal ». Il est beau, le résultat !

À vous lire, l’écroulement du communisme et de l’Union soviétique a été une catastrophe. Ne sacrifiez-vous pas la liberté sur l’autel de la puissance ? 

Comme le peuple soviétique, je ne distingue pas la liberté de la puissance. Et d’abord, de quelle liberté parle-t-on ? La vraie liberté s’accomplit dans les réalisations de l’esprit. À quelques mots d’argot près, j’aurais très bien pu écrire mes livres à l’époque soviétique, comme l’ont fait mes romanciers préférés Vassili Choukchine, Valentin Raspoutine, Mikhaïl Cholokhov ou Léonid Leonov. Certes, la liberté de mouvement était plus limitée qu’aujourd’hui, mais la liberté ne consiste pas à posséder un visa Schengen de six mois ou à pouvoir écrire ce que l’on veut dans la presse à scandales. Oui, la chute de l’URSS a été un désastre pour mon pays.

Nous autres Européens pensions naïvement qu’après la fin de l’URSS, la Russie allait sortir de l’Histoire pour devenir un pays occidental comme les autres…

Beaucoup d’Occidentaux croient en effet que moins la Russie sera présente en Eurasie, plus cela favorisera la paix. Or les choses ne sont pas si simples. La Russie reste l’otage des espaces eurasiatiques. Quand bien même Moscou tenterait de se tenir à l’écart de la géopolitique, le réel nous rattraperait. Il est dans la logique même des événements que de nous entraîner dans de nouveaux conflits. Je l’accepte comme une réalité.

Vous semblez vous accommoder du tragique de l’Histoire ! Y a-t-il quelque chose de spécifiquement orthodoxe dans la résignation russe à la fatalité du Mal ?

Si l’orthodoxie enseignait la résignation aux Russes, comment aurions-nous pu gagner les guerres les plus terribles de l’Histoire et accomplir quatre révolutions au XXe siècle ? [en février puis octobre 1917, en 1991 (écroulement de l’URSS) puis en 1993 (contre le Parlement majoritairement communiste hostile au président Eltsine)]. À chaque demi-siècle de son histoire, mon pays a connu une grande guerre paysanne durant laquelle les « humbles fatalistes russes » disputaient à leur propre souverain des territoires de la taille d’un pays européen. Je ne suis pas sûr que les gens résignés soient capables d’une telle résistance.

Plutôt que de résignation, peut-être faudrait-il parler d’une « résilience » russe, qui rend les révoltés plus durs au mal. Le pays de Pougatchev et de Bakounine est aussi celui du Goulag et de la Maison des morts !

Il y a un certain fatalisme chez l’homme russe. Ce trait n’est pas tant lié à l’orthodoxie qu’à la géographie : dans un grand pays plein de neige, où le roi est loin, la vie difficile et dangereuse, comment éviter le fatalisme ? Les quelque deux cents militants de mon parti [national-bolchévique, créé par l’écrivain Édouard Limonov] passés par la case prison ont ainsi tendance à accepter la rudesse russe comme un fait.

À ce propos, pourquoi vos camarades nationaux-bolchéviques s’opposent-ils à Vladimir Poutine ? Il a damé le pion aux oligarques et reconstitué un pouvoir exécutif fort. N’est-ce pas le programme de redressement national dont Limonov rêvait il y a vingt ans ?

Vous plaisantez ? Poutine a si bien dompté les oligarques que 73 % de la richesse nationale russe appartient à 1% de la population ! Poutine aime jouer les durs à cuire. Il a expulsé Berezovski et incarcéré Khodorkovski, mais ces querelles domestiques occultent les liens du Kremlin avec tous les autres oligarques. Notre économie ultralibérale fonctionne selon les principes du darwinisme social : la Russie est l’un des pays du monde qui compte le plus de milliardaires en dollars, alors qu’une part importante de la population reste extrêmement pauvre. Et notre balance démographique ne cesse d’être négative : le peuple russe est en train de mourir…

Malgré ce tableau apocalyptique, gardez-vous foi en l’avenir de votre pays ?

Oui. La Russie a besoin d’un virage économique à gauche, même Khodorkovski l’a admis lorsqu’il croupissait en prison ! S’il suit la logique des événements, Poutine peut encore renverser la vapeur.[/access]

*Photo : EAST NEWS/SIPA. 00208124_000003.

Russie : la liberté d’information, pour quoi faire ?

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Pendant que les yeux occidentaux sont braqués sur  le flanc est de l’Ukraine, le camarade du Kremlin poursuit tranquillement ses manœuvres internes. Pas un regard sur les manifestants de Moscou qui ont dénoncé la mainmise du pouvoir sur les médias russes. Pourtant, près de 5000 participants, d’après le journal Snob.ru, ont marché hier pour exiger l’indépendance des médias. Sans surprise, l’information n’a pas été relayée sur les chaines publiques russes.

Pour faire rentrer dans le rang l’agence de presse Ria Novosti en novembre 2013, le Kremlin a connu moins de complication. Le gouvernement avait rédigé un décret, obligeant la fusion de l’agence à la chaine étatique Russia Today. Punition bien  méritée pour l’ancien directeur de Ria Novosti qui avait le mauvais goût de publier des articles d’opinions s’éloignant de la position du gouvernement.

C’est surtout en janvier 2013 que la ruche médiatique a été ébranlée. Lorsqu’une série de lois contraignantes et liberticides ont été promulguées au nom de la protection nationale. Désormais, tous les sites jugés « indésirables »peuvent être bloqués, toutes les données personnelles émises sur le net peuvent être récupérées. À l’époque, il s’agissait de prétendues mesures de sécurité encadrant les jeux olympiques, aujourd’hui, plus rien ne les justifie mais elles n’ont pas disparu.

Depuis un an, les barrières protégeant la liberté de la presse tombent une à une. Le plus grand réseau social russe « Vkontakte », sorte de Facebook local, est la dernière proie de l’ours russe. Il n’en a fait qu’une bouchée le mois dernier. Son fondateur Pavel Durov, a dû vendre les 12% de  parts qui le rendaient majoritaire à Ivan Tavrin, directeur général de Mégaphone. Ce dernier n’est autre que le partenaire du second actionnaire majoritaire devenu, de fait, le premier, Alisher Usmanov, proche du pouvoir.

Le fondateur de Vkontakte, Pavel Durov, n’a pas été une proie facile. Le jeune homme d’affaires, pétri de bonnes intentions, a toujours tenu à ce que son réseau soit un lieu d’échange d’informations libre. À cette fin, il avait hébergé son site en Europe. Mais les pressions pénales (il a été accusé  d’avoir écrasé un policier en voiture) et financières ont fini par vaincre  l’irrésistible défenseur des droits.

Le héros de toute une génération est donc parti monter une nouvelle entreprise, et Poutine se lèche encore les babines.

 

 

Manif contre l’austérité : la gauche, tout simplement

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front gauche valls grece

front gauche valls grece

Tenez, finalement, pour une fois, ça ne me gêne pas de prendre le chiffre donné par la police, même si en vieux routier des manifs, je pense objectivement que nous étions au moins le double. 25 000, donc, à Paris pour la marche contre l’austérité du samedi 12 avril. Ça me suffit. On va dire que je me contente de peu mais une manif de vraiment de gauche sous un gouvernement qui se prétend de gauche, cela n’est pas si mal. Surtout si on prend en compte le contexte : une défaite sans précédent du Parti socialiste aux municipales qui a masqué l’enracinement de tout ce qu’on trouve sur sa gauche, la nomination du gouvernement Valls, premier Premier ministre issu du PS à ne pas prononcer le mot socialisme dans son discours de politique générale et plus généralement climat de fatalisme dans la population qui finit par croire que la seule alternative à une politique libérale, c’est le Front national alors qu’il n’en est que le faux-nez.

Oui, trouver 50 000 ou même seulement 25 000 personnes venues de toute la France qui estiment par un beau samedi de printemps qu’il y a urgence à battre le pavé entre République et Nation à l’appel, je cite, « de personnalités morales, acteurs et actrices du monde de la culture et des arts, du monde du sport, de responsables syndicaux, associatifs et politiques », ce qui est assez vague on en conviendra,  cela est réconfortant.  D’ailleurs, il y avait une sorte d’étonnement heureux de la part des participants dans le cortège où les drapeaux rouges ont semblé plus nombreux que d’habitude. On croyait être là pour l’honneur, et tout d’un coup, on s’apercevait que « ça prenait ». Et ce qui aurait pu apparaître comme une auberge espagnole de la contestation devenait un kaléidoscope de la souffrance sociale aujourd’hui en France, mais d’une souffrance sociale suffisamment consciente d’elle-même pour ne pas se résigner. Et parmi tant d’autres, j’ai ainsi vu une délégation SUD de ce qui reste de la cristallerie d’Arques, un collectif de mal-logés, des ouvrières de Gémenos qui se battent toujours contre Unilever pour avoir le droit de produire elles-mêmes thés et tisanes sous les marques de l’Eléphant ou de Lipton, des lycéens, des sans-papiers, des infirmières…

Il faut dire que tout avait été fait, médiatiquement, pour doucher les enthousiasmes. Alors qu’il y a plus de quatre vingt organisations, partis ou associations qui avaient appelé à manifester, quand par hasard on a daigné évoquer la préparation de cette manif, on a parlé de la manif de Mélenchon, voire de la manif de Mélenchon et de Besancenot. Histoire de faire comprendre de manière subliminale que  c’est encore un truc de gauchistes. Alors bien sûr, au premier rang on a vu, effectivement ; Mélenchon et Besancenot. Mais on a aussi vu Pierre Laurent et même, figurez-vous, un eurodéputé socialiste sortant,  l’économiste Liêm Hoang Ngoc qui pense que l’austérité et les « politiques de l’offre » menées dans toute la zone euro ont tué la demande et amené l’Europe au bord de la déflation.

Il avait pour voisin en tête de cortège, et ça tombait bien, Alexis Tsipras. Alexis Tsipras est grec, Alexis Tsipras est de gauche, Alexis Tsipras est un des leader de Syriza, un FDG  hellène qui est devenu virtuellement le premier parti en Grèce, renvoyant le PASOK, le vieux parti socialiste autrefois hégémonique au rôle de force supplétive des libéraux. L’austérité, Tsipras connaît. Il peut en parler depuis quatre ans que son pays est renvoyé à l’âge de pierre. Et il a le sourire amer quand il entend dire que la Grèce est en « bonne santé » puisqu’elle emprunte de nouveau sur les marchés et que pour fêter ça, Athènes a même eu le droit à la visite d’Angela Merkel. Il y a aussi eu, du coup, une Nissan piégée qui a sauté devant le siège de la Banque de Grèce et les bureaux voisins de la Troïka, indice de l’enthousiasme populaire devant cette grande nouvelle.

Alexis Tsipras était arrivé la veille pour un meeting commun du Front de Gauche qui vient de boucler (enfin !) ses listes pour les Européennes. Dans cette manif, il était le représentant d’un pays-laboratoire des priorités de l’UE: présent sur les marchés mais avec un taux de chômage de 60% chez les jeunes,  émettant des obligations mais laissant le soin du maintien de l’ordre dans les quartiers populaires aux néo-nazis d’Aube dorée. Tsipras va lui aussi se présenter aux élections européennes et il est même le candidat du PGE (Parti de la Gauche Européenne) pour la présidence de la Commission.Cette information  permettra peut-être d’en finir avec ce parallèle facile entre Front de Gauche et Front national, notamment sur cette question de l’Europe.  Le PGE ne veut pas en finir avec la Commission, il veut la prendre. Tsipras à la place de Barroso, ce serait un bon moyen de voir qui aime l’Europe parce que c’est l’Europe ou qui aime l’Europe parce que c’est une zone de libre-échange échevelé qui va finir par faire passer les USA d’Obama pour un modèle social.

Outre la présence de Tsipras, il y avait dans cette marche contre l’austérité un autre élément qui se révélera peut-être important pour l’avenir. Les slogans que l’on voyait décliner le plus souvent sur les pancartes étaient sur le mode anaphorique suivant : « Quand on est de gauche, on taxe la finance » ou encore « Quand on est de gauche, on est du côté des salariés ».  C’est le premier signe sémantique, enfin,  que ce qu’on a appelé la « gauche de la gauche », la « gauche radicale » voire « l’extrême gauche » récuse ces appellations et se vit comme étant la gauche, juste la gauche, tout simplement.

Et une gauche appelée un jour ou l’autre à inverser le rapport de force avec un Parti Socialiste qui ferait aussi bien de changer de nom, comme l’avait d’ailleurs proposé, naguère, un certain Manuel Valls.

 *Photo :  Julien Ducloux/SIPA/SIPA. 00681562_000003.