Paradoxe français : les collectionneurs s’arrachent les objets « Art Déco » alors que les institutionnels boudent ce style jugé trop sulfureux. Les années 1920/1940 sont à manier avec précaution dans notre pays prompt à s’enflammer au moindre fait-divers. Comme on le chuchote parfois dans les couloirs des Ministères, « la prudence est mère de sureté » et on rajoute « des longues carrières ». Quand l’amalgame historique et le conformisme intellectuel guident la politique culturelle, c’est le public qui trinque et qui se farcit, toute l’année, des expos exténuantes. Gabegie publique et attrape-gogos, on connait la chanson.

La Cité de l’architecture & du patrimoine située place du Trocadéro, relève enfin le niveau. Elle a bénéficié du concours de la ville de Boulogne-Billancourt et son admirable Musée des Années 30 (à voir absolument) ainsi que de la Cité de la céramique (Sèvres). L’exposition intitulée « 1925. Quand l’Art Déco séduit le monde »jusqu’au 17 février 2014 est d’une actualité brûlante. Car, en ce moment, la France ne séduit pas grand monde. Paris n’est plus une fête. Nos industriels se font la malle. Nos produits sont à la traîne face à la concurrence allemande. Le « Made in France » peine à décoller. Un pull marine suffira-t-il à ne pas toucher le fond de la piscine ?

Pour vous remonter le moral, allez faire un tour au Trocadéro ! Vous verrez que, durant l’Entre-deux-guerres, ça phosphorait dans l’hexagone. Le monde avait les yeux braqués sur notre village d’irréductibles gaulois. Il faut dire que nous étions sacrément attractifs, on swinguait à Montparnasse, des garçonnes prenaient des drinks au Bar Américain de la Coupole, notre future patriote, Joséphine Baker, se trémoussait et Simenon écrivait déjà au kilomètre lancé. Dans les airs, Hélène Boucher battait des records de vitesse et sur terre, assurait la promotion de la Renault Vivasport 6 cylindres. Sur la pelouse de Wimbledon, Suzanne Lenglen alignait les victoires. Mythe ou réalité ? La femme française habillée par Paul Poiret, Jean Patou ou Coco Chanel faisait, paraît-il, grimper notre Balance Commerciale. L’Art Déco est né dans cette effervescence-là après la Terreur des tranchées.

Avec l’attrait pour la vitesse, les matières nobles, les lignes géométriques, le design industriel, la symétrie parfaite, l’Art Déco s’est nourri d’un monde en bascule, entre excès de confiance et classicisme bon teint. Le terme même d’Art Déco n’a été utilisé qu’à partir des années 60, ilfait référence à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes qui s’est tenue d’avril à octobre 1925 à Paris. La Cité de l’architecture a très bien recréé l’atmosphère délirante de gigantisme et d’audace de cette année-là. Sous l’égide du Ministère du Commerce et de l’Industrie, cette immense foire sur 23 hectares devait assurer le rayonnement de la France.

Elle y parvint. Nos plus grands artistes avaient été mis à contribution. Il suffit de revoir les photographies de la fontaine lumineuse créée par René Lalique, du pavillon Primavera des architectes Henri Sauvage et Georges Wybo ou du salon de l’hôtel du Collectionneur de Jacques-Emile Ruhlmann pour constater qu’on avait de l’ambition à moment-là de notre histoire. L’exposition revient donc en détail sur cet élan créatif qui a diffusé l’Art Déco partout dans le monde, de la résidence du prince Asaka à Tokyo (1933) à l’Ambassade de France de Belgrade (1929-1935). À ne pas rater, toute la scénographie (maquettes, film documentaire, etc…) particulièrement réussie autour du paquebot Le Normandie mis en service en 1935. Le Transatlantique qui reliait Le Havre à New-York via Southampton a œuvré,lui aussi,pour la propagation de ce style (mobilier, luminaires, etc.). L’expression luxe à la française prend ici tout son sens. Découvrez également comment l’Art Déco est toujours aussi présent dans l’architecture de nos villes françaises(immeubles d’habitation, gares,postes, bourses du travail, théâtres, piscines, etc…). Alors, impossible n’est pas français ?

Exposition « 1925. Quand l’Art Déco séduit le monde » – du 16 octobre 2013 au 17 février 2014 – Cité de l’architecture & du patrimoine – 1, place du Trocadéro – 75 116 PARIS[1. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 11 h à 19 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22 h.].

À lire : Hors-Série Connaissance des Arts – 1925 Quand l’Art Déco séduit le monde.

1925, quand l’art déco séduit le monde? Ouvrage collectif sous la direction d’Émmanuel Bréon et Phillippe Rivoirard, co-édition Norma / Cité de l’architecture & du patrimoine, 2013.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
Lire la suite