Georges Bataille écrivait : « De l’érotisme, il est possible de dire qu’il est l’approbation de la vie jusqu’à la mort ». L’érotisme travaille en effet sur la suggestion, les limites, la transgression. Il repose sur l’art et ne renonce pas à penser la condition humaine. C’est que l’eros est indissociable de l’imaginaire personnel. L’érotisme s’oppose en cela à la pornographie qui en reste aux signifiants, c’est-à-dire à la représentation mécanique de relations sexuelles, sans transmission de signifiés, car l’on n’y trouve ni sens ni réflexion. Force est de constater que la multiplication des images pornographiques via internet nourrit la surenchère au sein du cinéma d’auteur. L’obscène sans préoccupation artistique devient indispensable au « buzz » pour occuper la place médiatique.

Dans le tome II de ses Œuvres complètes, Bataille indique que l’érotisme serait intrinsèque à une « logique de l’interdit » fondée sur une « abjection » qui manifesterait « l’incapacité d’assumer avec une force suffisante l’acte impératif d’exclusion » de la sexualité. Or, la visibilité à outrance de la pornographie déclenche une débauche d’originalités pseudo-nouvelles pour s’attirer des spectateurs de plus en plus blasés. Le cinéma français s’engouffre dans cette brèche. La démocratisation de la pornographie marque la fin du caractère inédit des scènes crues. Dorénavant, les scènes érotiques qui jouaient des fondus enchaînés, des regards du spectateur grand public grâce à l’allusion, deviennent absolument transparentes.

Cette transparence partagée s’attaque à un public plus large. Pour faire scandale et ainsi augmenter le nombre d’entrées du film, faut-il faire dans le pornographique ? L’insertion croissante de scènes de ce type dans le cinéma d’auteur va dans ce sens. En somme, la sublimation cinématographique du sexe par l’érotisme succombe sous la surenchère qui, au nom du neuf, privilégie moins le scénario que les scènes chocs censées pimenter le film. Encombrés par les images, nos yeux de modernes y deviennent insensibles. Réitérée jusqu’au dégoût, la transgression n’en est plus une. Rien d’étonnant à ce que le nouveau cinéma français se signale par l’absence d’histoires construites et intéressantes au profit de variations sur la sexualité qui insensibilise les spectateurs peu à peu.

C’est que la pudeur qui participe aussi de l’érotisation au cinéma ne fait plus recette. Les mises en scènes raffinées s’estompent au profit de la crudité et de la simplicité charnelle. La puritaine Amérique a ainsi récemment interdit aux moins de seize ans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche jugeant certaines scènes pornographiques. L’exhibition de la chair pendant de longues minutes, durant lesquelles la gêne s’installe, limite l’empathie envers les personnages. Une froide indifférence naît au fil d’interminables minutes. Le propre de la pornographie est de faire dans l’excès et de multiplier à l’infini les positions des corps. Elle est un genre bien spécifique. Force est de constater qu’à présent elle innerve de plus en plus un cinéma d’auteur qui ne semble plus rien avoir à dire. C’est que la frontière ténue entre érotisme et pornographie s’estompe peu à peu. La mise en scène d’une sexualité sans tabou déjoue paradoxalement la jouissance procurée par la transgression.

Dès lors, l’absence d’idée se manifeste par les conversations vaines et interminables entre les personnages ou par le sexe cru sans apprêt. On risque l’overdose. Lars von Trier est le cinéaste qui semble s’en être fait une spécialité dans ses dernières créations. Antéchrist a été récompensé au festival de Cannes de 2009 avec le prix d’interprétation féminin de Charlotte Gainsbourg. Histoire charnelle d’un couple qui se déchire après la mort de leur enfant, ce film avait suscité la polémique pour ses scènes mêlant sexe et sadisme. La dislocation du couple y est mimée par la dislocation des corps. Les orgasmes s’enchaînent.

On se trouve déjà au-delà de l’adaptation controversée de Pasolini des Cent-vingt Journées de Sodome de Sade. En effet, Salô se veut l’allégorie extrêmement dérangeante d’une bourgeoisie italienne fasciste qui s’approprie les âmes et les corps d’enfants ou de jeunes paysans pour sa jouissance. Sa logique déshumanisée signifie la banalité du Mal. La pulsion d’emprise et la volonté de puissance se mêlent. L’esclavage sexuel fait pendant à une lutte immémoriale entre les classes et à une consommation de corps dont on nie l’humanité. Le message politique et esthétique d’un Pasolini tranche avec le néant des productions cinématographiques actuelles. Pour ces dernières, il faut choquer pour choquer. En définitive, le prochain film de Lars von Trier, Nymphomaniac, en salles le 1er janvier 2014, annonce déjà la couleur. Les affiches des acteurs figés en plein orgasme se veulent une ode au plaisir libéré. Ce film retracera la vie d’une nymphomane incarnée par Charlotte Gainsbourg. Sera-ce un remake d’Emmanuelle ou d’Histoire d’O en plus « crue » pour encore davantage de libération des corps ? Mais l’on peut se demander si l’exhibition à outrance de la chair n’aurait pas l’effet inverse.

Paradoxalement, notre époque est plus puritaine que l’immédiat post-soixante-huit car la célébration et l’exhibition du sexe partout et tout le temps tue l’eros. Les ruses du regard disparaissent de la sphère cinématographique pour éclairer la chair de manière fade. Pourtant, savamment, Lars von Trier distille des extraits « chastes » de son prochain film. Le dernier en date colore des ébats d’un air de Bach. Voilà la caution artistique et « cul-turelle » du film : la présence de l’orgue signale déjà la régurgitation ou le recyclage de scènes et d’images attendues pour faire « érotique » et non pornographique. Ce n’est plus le libertinage d’esprit et littéraire des XVIIème et XVIIIème siècles, mais la mise en scène de la pulsion pure. Cette forme ancienne d’idéalisation de la chair ne semble plus avoir sa place dans le cinéma d’auteur.

En 2013, on incite le spectateur à devenir un voyeur cynique. Après la frénésie sadienne en littérature aux environs des années quatre-vingt autour d’Annie Le Brun, Jean-Jacques Pauvert ou encore Michel Delon, le septième art se répand en scènes de débauches et non plus en scènes érotiques. Pour ce faire, il n’est nul besoin de fil narratif, c’est une myriade d’images se proclamant choquantes, censées s’inscrire longtemps sur la rétine du spectateur. Les positions infinies des corps ne peuvent effacer la froideur désespérante qui en résulte. L’émotion véritable est remplacée par une émotion sur commande. Les mêmes scènes se succèdent comme des topoï que l’on ne prend plus la peine de réinventer. Dans une société qui oublie l’idéal et la sublimation, qui efface ses repères, comment s’étonner que le sens de la beauté et de l’émotion se perde ?

*Photo : La Vie d’Adèle.

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