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Le latin, discipline de l’esprit

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latin école Education nationale

« Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de « Rosa, Rosae » n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. »

Péguy, L’Argent, 1913

Dès lors qu’on s’en prend au latin, à l’allemand (langues à déclinaisons), qu’on affaiblit ou qu’on dilue ces enseignements, on s’en prend à la grammaire mais aussi aux fonctions cognitives : à l’analyse et à la synthèse, à la logique, à la mémoire pourtant si nécessaire, à l’attention. On s’en prend à la computation sémantique et symbolique, au calcul (exactement comme on parle de calcul des variantes aux échecs), à la concentration. On s’en prend donc indirectement à la vigilance intellectuelle et à l’esprit critique.

« L’âme intellective » qu’Aristote plaçait au dessus de « l’âme animale », elle-même supérieure à « l’âme végétative » : voilà désormais l’ennemi.

Mais le pédagogisme a déclaré la guerre à cette âme. Il est un obscurantisme qui travaille à humilier l’intelligence cartésienne, présumée élitiste : il est un mépris de la mathématique et de la vérité, il sape le pari fondateur de l’instruction de tous, il nie les talents et la diversité, fabrique de l’homogène ou de l’homogénéisable. Il mixe et il broie, il ne veut rien voir qui dépasse. Il est d’essence sectaire et totalitaire. Il est un ethnocentrisme du présent  comme le souligne Alain Finkielkraut : « Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui même. »  Il utilise à ses fins la violence d’une scolastique absconse,  jargon faussement technique destiné à exercer un contrôle gestionnaire. Le novmonde scolaire exige en effet sa novlangue. Activement promue par nos managers, elle est loin d’être anodine : elle montre l’idée que ces gens se font de ce qu’est la fonction première du langage : une machine à embobiner et à prévenir le crime par la pensée claire.

L’URSS, à qui ont peut faire bien des reproches, eut au moins cette idée géniale, à un moment, de faire faire des échecs à tout le monde ! Quel plaisir pour beaucoup d’enfants, quelle passion dévorante qui vit éclore tellement de talents. De très grands joueurs vinrent des profondeurs du petit peuple russe : c’est cela aussi ce que Vilar appelait l’élitisme pour tous, utopie pour laquelle je militerai sans trêve ! Si j’avais la tâche d’apprendre les échecs à mes élèves, je ne leur ferais pas tourner des pièces en buis avec une fraise à bois dans le cadre d’un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) ! Je leur apprendrais, pour leur plus grand bonheur, le déplacement des pièces, les éléments de stratégie et de tactique ! je les ferais JOUER : Je ne pars pas du principe désolant, pour filer mon analogie, que ce noble jeu est réservé à une élite, aux happy few, tout simplement parce que c’est faux ! Je ne pars pas du principe également faux que ce jeu est ennuyeux !

Le plaisir de décortiquer une phrase latine est unique : c’est un plaisir de l’intelligence et de la volonté, une algèbre sémantique avec ses règles, comme les échecs. On perce à jour une phrase de latin comme Œdipe résout l’énigme du Sphinx. Tout le monde devrait pouvoir y parvenir. Construire une maquette de Rome avec le professeur d’histoire ou un habit de gladiateur avec celui d’arts plastiques… ne relève pas du même plaisir ! Je pense que ce qui ressortit au périscolaire, même astucieux, ne doit plus empiéter sur le scolaire.

Mais la logique, aujourd’hui, est attaquée et l’Instruction avec elle. Des dispositifs « interdisciplinaires » nébuleux proposant des « activités » bas de gamme et souvent franchement ridicules, viennent jeter le discrédit sur les disciplines et dévorer leurs heures. Comme si des élèves qui ne possèdent pas les fondamentaux allaient magiquement se les approprier en « autonomie » en faisant n’importe quoi. Pauvre Edgar Morin ! La complexité devient… le chaos et la transmission, le Do it yourself. Portés par une logorrhée toxique produite en circuit industriel fermé, des « concepts » tristement inspirés du management portent la fumée et même la nuit dans les consciences. La « langue » des instructions officielles donnerait un haut-le-cœur à tous les amoureux du français : on nage dans des « milieux aquatiques standardisés », on finalise des « séquences didactiques », on travaille sur des « objectifs » (de production), on valide des « compétences » (Traité de Lisbonne), on doit « socler » son cours, donner dans le « spiralaire » et le « curriculaire », prévoir des « cartographies mentales ». Voilà à quoi devrait s’épuiser l’intelligence du professeur. Voilà où son désir d’enseigner devrait trouver à s’abreuver. Cela ne fait désormais plus rire personne… En compliquant la tâche du professeur, on complique aussi celle de l’élève. On plaque une complexité didactique artificieuse et vaine sur la seule complexité qui vaille : celle de l’objet littéraire, linguistique, scientifique, qui seul devrait mobiliser les ressources de l’intelligence.

Dans les années 2000, déjà, le grand professeur Henri Mitterand, spécialiste de Zola,  appelait le quarteron d’experts médiocres qui s’appliquaient et s’appliquent encore  à la destruction de l’école républicaine, les « obsédés de l’objectif » ! Depuis, ils sont passés aux « compétences » et noyautent toujours l’Institution : rien ne les arrête dans leur folie scientologico-technocratico-égalitaro-thanatophile. Finalement ces idéologues fiévreux ne travaillent pas pour l’égalité (vœu pieux) mais pour Nike, Google, Microsoft, Coca-Cola, Amazon, Bouygues, etc. Toutes les multinationales de l’entertainment, de la bouffe, des fringues, de la musique de masse, disent en effet merci à la fin de l’école qui instruit : ce sont autant de cerveaux vierges et disponibles pour inscrire leurs injonctions publicitaires. Bon, il est vrai que nos experts travaillent aussi pour Bercy : l’offre publique d’éducation est à la baisse, il faut bien trouver des « pédagogies », si possible anti-élitistes et ultra démocratiques, pour justifier ou occulter ce désinvestissement de l’État et faire des économies.

Après trente ans de dégâts, il serait temps de remercier les croque-morts industrieux de la technostructure de l’E.N. qui travaillent nuit et jours à faire sortir l’école du paradigme instructionniste à coup de « réformes » macabres. Des experts pleins de ressentiment, capables de dégoûter pour toujours de la littérature (bourgeoise !) et de la science (discriminante !) des générations d’élèves ! Des raboteurs de talents qui, et c’est inédit, attaquent à présent, en son essence même, l’exercice souverain de l’intelligence : les gammes de l’esprit ! Ils n’ont toujours pas compris que l’élève joue à travailler et que l’art souriant du maître consiste à exalter ce jeu.Plus que jamais aujourd’hui, nos élèves ont besoin, avec l’appui des nouvelles technologies s’il le faut, mais pas toujours, de disciplines de l’esprit qui fassent appel à toutes les facultés mentales. Ils doivent décliner, conjuguer, mémoriser, raisonner, s’abstraire. Ils doivent apprendre la rigueur, la concentration et l’effort : toutes choses qu’un cours transformé en  goûter McDo interdisciplinaire ne permet guère. Ils ont besoin d’horaires disciplinaires substantiels à effectifs réduits, de professeurs  passionnés et bien formés et non d’animateurs polyvalents : la réforme du collège prend exactement le chemin inverse.

Quant à moi, dans l’œil de tous mes élèves, je la vois, oui, l’étincelle du joueur d’échecs potentiel, du latiniste en herbe qui s’ignore, du musicien ou du grammairien, du germaniste, de l’helléniste en herbe qui veut aussi faire ses gammes pour pouvoir s’évader dans la maîtrise. Déposer dans la mémoire d’un élève de ZEP, pour toujours, le poème fascinant et exotique de l’alphabet grec. Peu me chaut qu’on ne devienne pas Mozart ou Bobby Fischer ou Champollion, c’est cette étincelle ou cette lueur qu’il me plaît de voir grandir. L’innovation en passera désormais par une ré-institution de l’école et une réaffirmation de ses valeurs. Il faut participer à la reconstruction d’une véritable culture scolaire, où l’élève apprenne à conquérir sa propre humanité. Au lieu de moraliser, il faut instruire ! Au lieu d’abandonner l’élève il faut le guider.

Par la pratique assidue des langues, la lecture des grands textes, il faut maintenir les intelligences en état d’alerte maximum au lieu de baisser pavillon et de glisser plus avant dans l’entonnoir de la médiocrité en prêchant un catéchisme citoyen bas de gamme à usage commun. Il ne s’agissait pas pour Condorcet et les autres de fabriquer du citoyen pacifié, docile, lénifié, mais bien de porter partout la connaissance, l’esprit de doute méthodique, l’esprit scientifique, la fin des préjugés ! Dans le même mouvement, qu’on en finisse avec cette espèce de maximalisme égalitaire qu’on dirait inspiré de doux idéologues cambodgiens génocidaires. Comme l’a montré Ricœur en son livre sur l’histoire (La mémoire, l’histoire, l’oubli) une société dépense une grande violence pour ramener à chaque instant une position d’équilibre (égalité/normalité) quand il y a un déséquilibre (inégalité/anormalité). A grande échelle, cette violence peut s’avérer meurtrière et criminelle. Relisons notamment Hannah Arendt sur les questions d’éducation et sur l’analyse du totalitarisme. L’égalité ne saurait être l’égalisation, elle doit être l’égalité des chances : chacun a le droit de réussir autant qu’il le peut et autant qu’il le mérite.

Pour un pouvoir politique, quel qu’il soit, c’est prendre un grand risque d’émanciper le peuple, de le rendre autonome. L’école des « compétence » et de « l’employabilité » qu’une poignée de réformateurs nous impose est une école du brouillage et de l’enfumage des esprits, de l’asservissement du prof-exécutant et des élèves « apprenants ». En attaquant le latin, elle s’en prend de façon larvée non pas à un ornement scolaire, mais à sa substance même : la gymnastique de l’esprit.

Si, comme le pensait Valéry, la politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde, on comprend mieux que l’école programme désormais l’impuissance intellectuelle et l’art d’apprendre à ignorer.

*Photo : Pixabay.com.

2016: la France se rebiffe!

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Causeur 31 janvier 2016

« Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. » Notre patronne n’y va pas par quatre chemins pour vous souhaiter une bonne année 2016 ! Des attentats de janvier à ceux de novembre, l’année n’a en effet pas été avare en mauvaises surprises. Et la consécration du FN – sur lequel se sont portées 9 millions de voix aux élections régionales de décembre, en faisant désormais officiellement le premier parti de France –  n’est donc pas la pire…

Côté camp du bien, « il a vite été clair qu’on réussirait encore à ne pas comprendre grand-chose », euphémise Elisabeth Lévy. Le Front républicain, « autre nom de l’UMPS », a permis d’annoncer dès le 13 décembre que pas une région ne tomberait aux mains du parti de Marine Le Pen. Problème : pour le géographe hétérodoxe Christophe Guilluy, « se dire antifasciste permet de se déguiser en résistant, tout en souhaitant la perpétuation du système ». Et tout continue donc plus que jamais comme avant. D’après lui, « les politiques ne bougent pas car ils restent prisonniers du dogme sans-frontiériste, sur l’immigration comme en économie ».

De l’autre côté (obscur, celui-ci), Jacques de Guillebon nous livre « deux ou trois choses » qu’il sait de Marion Maréchal Le Pen, candidate FN en PACA, et « la dimension sacrificielle de son engagement public ». L’économiste hétérodoxe Jacques Sapir affirme pour sa part que « certaines positions sociétales du FN lui aliènent les votes de nombreux Français », comme l’islam de France ou l’avortement. Pendant ce temps, Olivier Malnuit dresse le portrait d’un François Hollande en « dictateur normal », qui « n’a jamais été vraiment socialiste, ni très attaché à l’exercice de la démocratie »…

Résultat ? « La France se rebiffe ! », comme le proclame notre couverture. Et Jean-Pierre Chevènement, qui voit dans la réaction populaire aux attaques terroristes le signe d’un mouvement historique, l’explique par un changement d’ère : « Nous sommes sortis de l’époque libérale-libertaire » qui s’est ouverte en mai 68 et la mort de ses mythologies ouvre enfin un espace tangible à un patriotisme fédérateur. Des soubresauts d’un islam « réformiste », repérés par Daoud Boughezala, à l’orientation sécuritaire qui ne se heurte plus qu’à notre légendaire lourdeur administrative, on peut se prendre à rêver comme notre directrice de la rédaction que 2016 soit « l’année du sursaut ». En effet, ose-t-elle encore, « de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité ».

En attendant, conséquences des attentats du 13 novembre, l’islam de France découvre péniblement l’autocritique tandis que l’Amérique assume de plus en plus son rejet de l’islam. Pourtant, Farid Abdelkrim, qui a été proche des Frères musulmans et membre de l’UOIF, l’affirme sans détours dans nos colonnes : « L’islamophobie n’existe pas ! »

Il ne faudrait pas pour autant, en ce début d’année, perdre de vue la culture. Roland Jaccard vous offre donc ses souvenirs de Michel Foucault, « libertaire [qui] fusionnait avec le libéral ». Et Pierre Lamalattie vous raconte ce qu’il reste de Picasso, soit « un art de jouissance et de liberté ». Patrick Mandon, lui, vous convaincra d’aller visiter l’exposition du génie de la photo Lucien Clergue, au Grand Palais, et Jérôme Leroy de lire la réédition de La France de Jean Yanne par le sniper littéraire inclassable Dominique de Roux.

Bonne lecture, et bonne année !

*Photo : Eric Feferberg.

Djihadistes et paradis artificiels

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 drogues djihadisme

Depuis la migration de milliers de jeunes Européens vers la Syrie pour rejoindre l’Etat islamique, la question de leur radicalisation est au cœur de tous les débats. Il est clair que leurs motivations sont tantôt économiques, politiques, religieuses, sociales, psychologiques (réalisation de soi, désir de vengeance) ou philosophiques (désir de vivre dans une communauté parfaite).

Mais comprendre ces motivations ne suffit pas à expliquer le passage à l’acte criminel des djihadistes. L’idéologie djihadiste ainsi que la pression groupale sont autant de facteurs qui contribuent à la radicalisation violente des djihadistes et facilitent leur passage à l’acte. L’autre piste intéressante est celle de la consommation de drogues. En effet, bien que les auteurs des attentats du 13 novembre à Paris semblent ne pas avoir été sous l’emprise de stupéfiants, il n’en demeure pas moins que la consommation de drogues et d’amphétamines est l’une des pistes pouvant expliquer un passage à l’acte comme celui du jeune Seifeddine Rezgui, responsable de l’attentat de Sousse en juin 2015. L’autopsie avait bel et bien confirmé cette hypothèse.

Comment expliquer que ceux-là même qui se considèrent comme « combattants d’Allah », rejetant toute souveraineté autre que celle de Dieu, et accomplissant le « djihad » pour l’établissement du califat sur terre et la purification planétaire des « impies » et des « apostats », soient en contradiction manifeste avec les préceptes de l’islam ? Ce dernier est clair en matière de drogues : « Tout ce qui peut intoxiquer en grande quantité est interdit en petite quantité. »[1. SOUNAN IBN-MAJAH, Livre des intoxicants, Vol III, Chapitre 30, Hadith n° 3392.]

Alors pourquoi l’ont-ils fait ? Comment expliquer cette contradiction ?  Pour Po Pour comprendre cette contradiction, il faut intégrer ce que Hamit Bozarslan appelle une « sortie- réentrée » dans l’islam. En parlant d’Al-Qaïda dont les membres avaient bu de l’alcool la veille des attentats du 11 septembre 2001, Bozarslan explique que leur comportement peut être interprété comme « une sortie de l’islam, ou du moins d’un islam codifié par les légistes, et l’entrée dans un autre islam, celui de la stricte délivrance eschatologique, […] ces pratiques signifient que les prémisses et impératifs de la référence sacrée, qui constituent des contraintes imposées par le Créateur pour les croyants vivant sur terre, son abandonnées par les « martyrs ». Le moment eschatologique est en effet la réalisation du message ultime de la religion. Il ne rend pas uniquement anachronique l’ordre social et ses valeurs, mais aussi la délivrance dont la révélation est annonciatrice […] [c’est une] sortie de la religion, par excès à la religion. »[2. BOZARSLAN Hamit, « Le Jihad. Réception et usages d’une injonction coranique d’hier à aujourd’hui », Vingtième Siècle, n° 82, 2004, p. 27-28.]

Lors de ce qu’on a appelé la « décennie noire » (1990-2000) en Algérie, la consommation de psychotropes et d’antidouleurs a été autorisée, voire incitée par l’encadrement du GIA afin d’encourager les exécutants dans leur tâche. Les informations que j’ai collectées sur le terrain en Algérie en 2008 auprès de certains djihadistes, de fonctionnaires de l’État et de spécialistes confirment la prise de psychotropes en tous genres, parfois même de boissons alcoolisées, par les hommes du GIA. Lorsque ces derniers étaient capturés ou se rendaient de leur plein gré aux forces de l’ordre pour profiter de la charte de la réconciliation nationale, ils bénéficiaient d’une prise en charge médicale. Nombreux sont ceux qui ont alors été internés dans des centres de désintoxication pour traiter leur toxicomanie avancée. Les tests de dépistage entrepris sur des centaines de djihadistes algériens ont révélé la présence de drogues telles que la cocaïne, l’ecstasy ainsi que des substances hypnotiques et anxiolytiques comme le Triazola et le Flunitrazépam. L’effet de ces excitants est important dans l’action, la drogue ayant pour effet de lever les inhibitions de l’individu.

Mon enquête de terrain en Algérie a également révélé une forte utilisation du musc. Ce dernier a non seulement des bienfaits coagulants pour le combattant blessé mais il procure les mêmes effets enivrants que l’alcool, permettant à l’assaillant d’entrer dans un état second et de voir ses inhibitions annihilées. D’autre part, le musc sert la propagande des chefs et des cheikhs : si le combattant se fait abattre, une forte odeur de musc se dégage de son corps. De ce fait, les chefs font croire aux combattants que c’est l’odeur même du paradis qui émane du combattant devenu chahid [martyr]. Cela aide à réactiver et à renforcer le désir du djihadiste qui se retrouve dans un état d’extase face à « ce qui l’attend ». Il est alors poussé à exceller dans ce qu’il fait pour pouvoir à son tour rejoindre le paradis d’Allah et de ses Houris.

Aujourd’hui comme hier, certains psychotropes sont particulièrement appréciés de certains djihadistes. Il est fort probable que l’encadrement de l’Etat islamique permette l’utilisation de ces psychotropes et antidouleurs afin de booster les capacités des djihadistes et leur sentiment de toute-puissance. La drogue utilisée par Daech pourrait être de la fénétylline, commercialisée sous le nom de Captagon. Cette drogue interdite depuis les années 1980 en Europe est très prisée en Syrie et au Liban. Depuis le début de la guerre en Syrie, le Captagon a également envahi le marché des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar). Selon le colonel Ghassan Chamseddine, à la tête de la brigade anti-drogue au Liban, « […] plus de 12 millions de pilules ont été saisies durant la seule année 2013, […] en une seule opération à Saadnayel, dans la plaine de la Bekaa, près de 5 millions de pilules ont été perquisitionnées ».

Les effets du Captagon sont multiples, selon ce jeune combattant syrien appartenant à un groupe laïc qui a fui la Syrie pour les plaines de la Bekaa au Liban : « Tu te sens très en forme, tu as l’impression d’être capable d’attraper dix hommes et de tous les tuer. Tu es constamment aux aguets, tu ne penses même pas à dormir ou à quitter ton checkpoint par exemple. Ça te donne un courage et une puissance, […] tu ne connais plus ni la peur, ni la fatigue. »

Un autre combattant syrien explique : « Notre brigade se composait de près de 350 personnes. Ils prenaient tous du Captagon. Le Captagon nous permettait de rester éveillés 24h sur 24h et ça nous donnait de l’énergie, […] toutes les autres brigades autour de nous en prenaient. On ne savait pas ce que c’était exactement. Nombreux sont les combattants qui pensaient que c’était des sortes de pilules énergisantes ».

Un utilisateur libanais de cette substance renchérit : « Son effet est immédiat. Dès que tu la prends, tu sens tout de suite ses effets. Ton corps ne sent plus la douleur. C’est comme la morphine. Ça fait de l’effet tout de suite […] et ça dure ! »

L’inhalation d’une telle substance sert donc à « booster » l’assaillant. C’est une sorte de suramplificateur qui favorise temporairement (pendant près de trois heures) un état d’éveil et d’excitation, induisant un sentiment d’assurance et de contrôle de soi. Cette drogue a aussi un fort potentiel « agressogène » : en supprimant les inhibitions de l’individu, elle lui donne un sentiment de toute-puissance, le conduit à surestimer ses capacités et son appréciation du danger, et lui facilite ainsi le passage à l’acte.

Pour compléter le tableau, on pourrait enfin souligner l’importance de l’environnement sonore (takbir « psalmodies religieuses », cris, détonations, salves de tirs) dans la stimulation de la radicalisation violente des djihadistes. Cette agression sensorielle produit un véritable enivrement, voire une exaltation chez les combattants. Comme un dernier verre avant l’Apocalypse.

*Photo : SIPA.AP20665699_000001.

Dieu existe, Charlie l’a rencontré!

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Adresse à Charlie

J’ai du mal à comprendre comment un Dieu qui, dans votre esprit, n’existe pas, pourrait être « coupable en fuite » de la mort de vos camarades[1. Le titre de couverture de Charlie Hebdo, sous l’image d’un Dieu barbu armé d’une kalachnikov est : « Un an après, l’assassin court toujours ».].

N’est-ce pas plutôt l’homme qui, lui seul, est coupable ? Selon vous, coupable de « l’idée même de Dieu » ? Assurément coupable de l’image qu’il se fait, parfois, d’un Dieu exigeant de lui qu’il tue en Son nom ?

Vous avez suffisamment plaidé la thèse d’un Dieu consolateur né de la seule imagination humaine, pour ne pas sombrer, à votre tour, voulant donner sens à l’absurde, dans la fausse consolation d’un Dieu cruel né de votre propre imagination.

Laissez celles et ceux : juifs, chrétiens, musulmans qui vivent dans ce pays avec vous et croient en un Dieu d’amour et de miséricorde, montrer aussi ce visage de Dieu, au nom de leur liberté d’expression. Laissez-leur vous dire leur conviction que ce Dieu-là, innocent du massacre du 7 janvier 2015, partage votre peine !

Charlie Hebdo janvier 2016

Exécution d’un imam chiite: Riyad avertit Washington

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al-Nimr imam chiite Arabie Saoudite Iran

En exécutant le 2 janvier Nimr al-Nimr, une figure religieuse chiite de l’Arabie Saoudite, le royaume des Saoud a envoyé deux messages :

–  il ne fait plus confiance aux Etats-Unis

–   il a l’intention de s’opposer énergiquement à la montée en puissance de l’Iran dans la région.

Pour la première fois depuis 1945, l’Arabie saoudite semble avoir compris que les Etats-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient : la puissance protectrice qui empêcherait quiconque de perturber la production et l’exportation du pétrole ainsi que le pèlerinage vers La Mecque.

Depuis le pacte signé par Roosevelt et le roi Ibn Saoud à bord du Croiseur USS Quincy en février 1945, les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont certes connu des moments de tension, mais le sentiment que les intérêts des deux pays convergent de moins en moins n’a jamais été aussi aigu. Et la goutte qui a fait déborder le vase a été le printemps arabe, a fortiori depuis le déclenchement de la crise syrienne.

Il y a déjà plus de deux ans, l’un des plus grands connaisseurs saoudiens des Etats-Unis, le prince Bandar Ibn Sultan, avait rendu publique son analyse : l’inaction américaine en Syrie et sa politique d’ouverture vis-à-vis de Téhéran poussent Riyad à envisager un virage important dans ses relations avec Washington. L’homme qui a été pendant 22 ans ambassadeur aux Etats-Unis exprimait alors la déception de Riyad, faute de soutien américain à la politique saoudienne à Bahreïn[1. Le royaume des Saoud a aidé le gouvernement soutenu par la minorité sunnite à réprimer violemment la révolte de la majorité chiite.]. Les propos du prince – à l’époque chef des renseignements du royaume – ont sans doute été prononcés pour être « fuités », une audace permise par le roi d’alors – Abdallah. Fin 2013, Riyad, déçu et encoléré par la reculade d’Obama début septembre – qui avait refusé de frapper la Syrie malgré l’usage d’armes chimiques par Assad – a donc envoyé un premier message public à l’administration américaine. Il y annonçait clairement ses intentions : les termes de l’accord de Quincy allaient être changés, l’Arabie saoudite ne souhaitant plus dépendre des Etats-Unis pour défendre ses intérêts vitaux.

Vu de Riyad, les deux années qui viennent de s’écouler n’ont fait que confirmer les pires craintes de la monarchie wahhabite : après plus de trente ans de guerre froide, les Etats-Unis cherchent à renouer avec l’Iran. Or, si dans les années 1960-1970, Riyad acceptait de jouer le jeu de la stratégie des deux piliers – une stratégie américaine consistant à s’appuyer sur ses deux alliés du Golfe, l’Iran du Shah et l’Arabie saoudite –, quatre décennies plus tard, cette option n’est plus à l’ordre du jour. La nature même du régime iranien – une république islamique chiite – ne le permet plus. La lutte pour l’influence dans la région est désormais indissociable de la question religieuse et des affrontements entre sunnites et chiites, à la fois cause et symptôme des toutes les autres tensions entre les deux pays.

Le cheikh Nimr n’était donc rien de plus qu’un pion dans le grand jeu du Golfe. Les Iraniens ont tout fait depuis son arrestation en 2012, et encore plus depuis sa condamnation à mort en 2014, pour le transformer en martyr et faire de son éventuelle exécution une déflagration diplomatique. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité, sachant que l’Iran a exécuté 1000 personnes en 2015 contre 157 pour l’Arabie saoudite. L’indignation iranienne est donc perçue à Riyad comme un moyen de semer encore plus le trouble dans la province chiite du royaume saoudien, riche en pétrole. Qui plus est, le rejet des appels américains à la modération tout comme la rupture des relations diplomatiques de l’Arabie avec l’Iran, après l’incendie de son ambassade à Téhéran et d’un consulat à Meshaad, démontrent que Riyad est en train d’appliquer les idées du prince Bandar.

La politique agressive de l’Arabie saoudite en matière de prix du pétrole, son intervention militaire au Yémen et sa détermination nouvelle tant vis-à-vis de Téhéran que de Washington ne laissent plus de place au doute : les Saoud sont décidés à mettre en échec l’Iran, fût-ce au prix de ses relations privilégiées avec les Etats-Unis.

*Photo : SIPA.00736494_000005.

Le Comité Orwell tient son premier débat public

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Natacha Polony Comité Orwell

Pour la première fois, le Comité Orwell, think tank de journalistes présidé par Natacha Polony, organise un débat ouvert au public. Et le thème choisi se révèle prometteur : « Terrorisme, Europe, Immigration : les journalistes sont-ils à la hauteur des enjeux ? ».

Seront notamment présents Natacha Polony et notre patronne Elisabeth Levy, mais aussi Brice Couturier, Geoffroy Lejeune, Laurent Joffrin, Thomas Guénolé, Jean-Michel Quatrepoint et Alexandre Devecchio.

Un sondage sur les réactions de l’opinion au traitement de l’actualité par les médias au cours de l’année 2015 sera présenté à cette occasion. Petit avant-goût des résultats, juste pour vous mettre l’eau à la bouche : celui-ci démontre notamment que près des deux tiers des Français (64%) estiment n’avoir pas été suffisamment informés sur la menace terroriste avant les attentats du 13 novembre dernier…

Vous, chers lecteurs, êtes chaudement attendus pour participer aux débats et exprimer votre sentiment sur le travail de ceux qui retransmettent l’actualité et relaient les opinions : les journalistes.

Rendez-vous est donné samedi 9 janvier de 14h à 17h30, dans le grand amphithéâtre de l’IPAG, situé au 184 boulevard Saint-Germain, 75006 Paris.

PS : Pour des raisons de sécurité (état d’urgence) et de place, merci de vous inscrire en cliquant sur « J’y vais » sur la page Facebook de l’événement, puis de confirmer votre inscription en envoyant un mail avec vos nom et prénom au Comité Orwell : comiteorwell1984@gmail.com.

Quand Boboland est touché au cœur

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attentats de Paris Boboland

« J’ai songé à faire un peu de ménage. J’en avais marre que des potes me demandent « Comment ça va le djihadiste ? » Et puis je voulais commencer cette semaine par un acte particulier, personnel… » Faire un peu de ménage ? D’un signe faussement embarrassé de la main, un léger sourire aux lèvres, Jérémy montre la broussaille qui lui sert de barbe et qu’il est venu faire tailler ce lundi matin d’après les attentats. Hors de question pour ce jeune producteur dans l’audiovisuel de changer ses habitudes : il a pris place chez son barbier dont le salon fait face au restaurant Casa Nostra où, vendredi 13 novembre la terrasse a été arrosée à la Kalach. Et où, depuis, fleurs et bougies ont poussé à la place.

Casa Nostra. « Notre maison ». Leur maison. Car si c’est bien la France dans son entièreté, ses valeurs et l’ensemble de ses citoyens, qui a été attaquée, c’est ce secteur de Paris qui a été particulièrement visé. Cet Est parisien où ont élu domicile les membres de cette jeunesse « progressiste » qui travaillent dans la com, les médias, le monde universitaire, la culture et les arts. Cette classe moyenne supérieure éduquée qui se veut ouverte et tolérante, qui vote traditionnellement à gauche, et qui sait (et peut aussi) profiter des douceurs de Paris.[access capability= »lire_inedits »]

Ce triangle de quelques kilomètres carrés sur la rive droite, « c’est complètement Boboland » reconnaît Jérémy qui le traverse chaque matin de part en part pour aller de chez lui à ses bureaux. Avant la tuerie, Libération avait d’ailleurs prévu de consacrer sa une du 14 novembre à la gentrification de Paris sous le titre « Bienvenue Hipsterland ! » « Ce quartier, c’est un village, explique Jean qui, lui, tient un bar à vin aux abords de la place de la République. On se connaît tous plus ou moins. Moi-même, j’ai un voisin qui s’est pris une balle dans le cou vendredi, heureusement il s’en est sorti. » Tout le monde ici, en effet, connaît « quelqu’un qui… » ou « quelqu’un qui connaît quelqu’un qui… » pendant les attentats.

C’est leur « quartier » et leur « mode de vie », disent-ils tous sans exception, qui ont été attaqués. « C’est nous », résume d’une voix peu assurée Ava, une scénariste d’une trentaine d’années qui vit tout près du Petit Cambodge et du Carillon, dans cette rue où, sur un mur, d’une écriture rouge et enfantine, un anonyme a mal orthographié ces quelques mots : « La mour est inévitable. »

« J’ai choisi ce quartier parce qu’il était vivant, gai et pas pédant, poursuit-elle. Parce que toutes les catégories y sont brassées. Ici, un salon de thé branchouille peut côtoyer une boutique tenue par des Turcs. Et ma vie, c’est ça : prendre un verre en terrasse, enchaîner avec un concert au Bataclan. La supérette, à côté du Petit Cambodge, le soir en rentrant, j’y passe en coup de vent pour m’y acheter deux, trois trucs à manger… » Et ce qui la trouble, comme beaucoup, c’est donc que les visages des morts et des blessés de ce vendredi 13 novembre ressemblent à ceux de ses amis, de ses collègues de boulot.

« Le plus glaçant quand on écoute le témoignage de certains survivants, c’est que les terroristes du Bataclan, qui ont agi à visage découvert, étaient sapés comme nous », confie Stéphanie, qui travaille dans l’édition et a longtemps vécu rue Jules-Vallès à deux pas de La Belle équipe, cet autre établissement attaqué rue de Charonne. « On est de la même génération. On était ensemble à l’école. » Se fréquentaient-ils encore depuis ? C’est moins sûr… Mais cela n’empêche pas la jeune femme de s’interroger : « Qu’est-ce qui fait que l’on finit par se tirer dessus entre nous ? »

« Le désœuvrement ? » propose-t-elle. « Le manque d’éducation ? » Le fait que « notre société » soit incapable de « donner du sens » à l’existence de toute une partie de sa jeunesse ? Mais à vrai dire, aucune de ces pistes ne semble la satisfaire. Ni calmer la « peur » qu’elle ressent désormais « dans son corps ». Comme la plupart des autres habitants de ce petit bout de Paname, comme beaucoup de Français sans doute, elle semble démunie face aux événements. « Affirmer que la France a raté l’intégration de ces types n’est pas faux. Mais en partie seulement. Car ça n’est pas suffisant comme explication… », tente Diane, une journaliste plantureuse qui avait l’habitude de fréquenter Le Carillon.

Et le poids de l’islam dans tout ça ? Comparativement à la période de l’après-Charlie, ils sont bien moins nombreux à entonner l’air du « Pas d’amalgame ». « Pour moi, ce débat n’a plus lieu d’être, il est dépassé, balaye d’un revers de la main Stéphanie. Tout le monde a bien compris que tous les musulmans n’étaient pas des terroristes. D’ailleurs, vendredi, ils ont tué aussi des musulmans ». Oubliées donc, la plupart du temps, les précautions oratoires pour évoquer le sujet et ne pas « stigmatiser ».

Islam ? Islamisme ? Ce débat n’intéresse pas plus Diane, la coutumière du Carillon. Déjà en janvier, elle se souvient que ça l’avait « saoulée ». En revanche, une chose la frappe dans le mode opératoire : « Cette fois des mecs se sont fait sauter. Il y a quelque chose qui tient du religieux pour en arriver là, c’est évident. Mais c’est tellement loin de ma manière d’appréhender la vie, que face à ça je reste interdite… »

Blanche, elle, se fait plus prolixe sur l’islam et l’intégrisme. Cette quadra, mère de famille, vit plus au sud. Le fameux vendredi, aux environs de 21 h 40, elle a clairement entendu une détonation : la bombe actionnée par Brahim Abdeslam au Comptoir Voltaire. Blanche a toujours voté à gauche. En 2012, elle glissait encore – certes « sans enthousiasme » – un bulletin Hollande dans l’urne. Quant à son compagnon, il travaille dans une ONG, notamment auprès des réfugiés. Mais c’en est fini de la gauche, assure-t-elle. Désormais, elle s’abstiendra : « Pour que je renonce à voter, c’est quand même énorme. J’ai toujours été du genre à engueuler les gens qui ne votaient pas. » Mais aujourd’hui elle se range dans la catégorie des « désespérés » de l’avenir. Parce que les mois passés n’ont pas réussi à la rassurer. C’est peu dire…

Elle en veut par exemple aux « oui mais quelque part ils ont jeté de l’huile sur le feu », les « oui mais il faut faire attention de ne froisser personne » prononcés après l’assaut sanglant des Kouachi contre la rédaction de Charlie Hebdo. Ces « oui mais » qui venaient d’une partie de cette gauche à laquelle elle était fidèle et qui l’ont tout bonnement « hallucinée ». Elle en veut aussi aux politiques qui ont été « laxistes », dit-elle, notamment « en banlieue où ils ont pactisé avec les communautaristes pour acheter la paix sociale ». Travaillant dans la formation pour adultes, elle est parfois aux portes de la capitale : « J’ai eu affaire à des populations totalement salafisées. Des hommes refusaient de me serrer la main. Mais beaucoup de gens ne me croyaient pas quand j’en parlais autour de moi. Je me suis faite traiter d’islamophobe… » Elle en veut également à ceux qui, encore aujourd’hui, font preuve de « sadomasochisme » en entonnant l’air coupable de « c’est la faute de l’Occident ». Même si elle explique que la France semble faire preuve d’une « plus grande prise de conscience » de la gravité de la situation cette fois-ci. Et même si elle note que les minutes de silence observées dans les écoles se sont mieux déroulées qu’en janvier.

Contrairement à Blanche, pour Ava, ces événements ne changeront rien à son comportement politique. Elle ne votait déjà pas et s’en excuse aussitôt après l’avoir confié. Juive séfarade, elle explique continuer à se « sentir proche des Arabes » et se « refuse à voir dans le musulman un ennemi ». Néanmoins, elle ne digère pas qu’au cours des années passées certains événements aient été présentés par les médias et les politiques « comme des actes isolés ». Et d’égrener les attentats de janvier dernier, les meurtres perpétrés par Mohamed Merah. De remonter même jusqu’au gang des barbares et la mort Ilan Halimi. « Le terreau est identique », explique-t-elle.

Dire les choses. Les qualifier. C’est une nécessité pour Jérémy, lui aussi de confession juive. « Il y a un problème d’antisémitisme en banlieue. Mais le dire, c’est prendre le risque de se voir répondre « Tu es islamophobe ». Alors, tu fermes ta gueule. » Seulement, dire ne suffit pas. Pour lui, il faut également parler juste :

« Jean-Luc Mélenchon est quand même quelqu’un de solide intellectuellement. Je l’ai entendu déclarer « L’islam n’a rien à voir avec ça ». En un sens, c’est vrai. Mais, tout de même, ils font ça au nom de l’islam. Dire que « Ça n’a rien à voir », ça n’est pas responsable. D’ailleurs, l’imam de Brest, celui-là même qui explique que la musique c’est le diable, dit lui aussi que « ça n’a rien à voir » ! »

Jérémy est en tout cas rassuré d’avoir un François Hollande bardé de son « sens de la mesure » aux commandes du pays, plutôt qu’un Nicolas Sarkozy. Il n’empêche : les habitants de ce coin de Paris s’interrogent sur les capacités de nos autorités à nous protéger. Jean, qui est père de deux enfants, se demande par exemple pourquoi tant de « fichés S » sont toujours en liberté. Il se rappelle, inquiet, qu’au début de l’été des détonateurs et des explosifs ont été dérobés sur un site de l’armée à Miramas : « Le GIGN, le Raid, ils sont très forts pour intervenir après coup. Mais le gouvernement, il fait quoi exactement pour que ça n’arrive pas ? » Là aussi, oubliée la camisole lexicale utilisée dans cette partie de la population du temps des années Jospin pour évoquer les questions de sécurité. Idem pour le retour des contrôles aux frontières. On les pensait adeptes d’un monde ouvert aux quatre vents, ils voient d’un bon œil – même s’ils doutent un peu de son efficacité – cette mesure annoncée par le chef de l’État dans l’immédiate foulée du carnage.

« C’est que là on en est bien au-delà du sentiment d’insécurité », explique Stéphanie. Du réconfort et des perspectives, cette ancienne abonnée de longue date à Libé n’en trouve nulle part. « Le débat politique actuel, j’en ai ras le bol. Ils n’ont de cesse de s’écharper, ils ne sont pas à la hauteur ». Mais il y a pire : « Ce qui a été flippant les premiers temps, poursuit-elle, ça a été de voir la panique présente jusque dans les yeux des gens qui nous dirigent. »

À une époque, il s’agissait, disait-on, de ne pas désespérer Billancourt. Il serait bienvenu de ne pas désespérer Boboland. Car dans cette période troublée, il faut bien le dire, Boboland a du bon.[/access]

*Photo : © Adrien Morlent.

Sécurité: la police municipale, 5e roue du carrosse?

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 police municipale Béziers

Causeur. Après les attentats de janvier 2015, la ville de Béziers a armé ses policiers municipaux. Dix mois plus tard, quel bilan peut-on tirer de cette mesure ? 

Fabrice Cantele. Même si les policiers municipaux de Béziers n’ont été armés qu’après les attentats de janvier, la décision avait été prise auparavant. Pour Robert Ménard, le policier municipal de 2016 se doit d’être armé s’il veut pouvoir exercer ses missions de sécurité publique et répondre à l’attente des citoyens.

Après un an de mise en place, le processus d’armement est presque achevé. Un processus surtout administratif puisque la plupart des policiers avaient une expérience du port d’armes. Nous les avons d’ailleurs recrutés au regard de cette qualification. Quant à ceux qui n’avaient jamais porté une arme, nous avons dû les former. Ce qui est quasiment chose faite aujourd’hui.

Les armes ne répondent donc pas uniquement à une menace terroriste ? 

Non. Aujourd’hui, malheureusement, le policier municipal est exposé dans son travail quotidien à des risques beaucoup plus importants qu’auparavant. Qu’il s’agisse de crimes ou délits – braquages, vols à main armée – nous avons souvent affaire à des gens armés et décidés à aller jusqu’au bout. En conséquence, un policier armé est apte à intervenir dans tous les cas possibles, quel que soit le niveau de risque, alors qu’un policier non armé est plus limité et ne peut pas être affecté à toutes les missions.

Vos fonctionnaires ont-ils déjà fait usage de leur arme ?

A Béziers, non, pas encore. Mais certains l’ont déjà fait par le passé, dans le cadre de leurs précédentes affectations.

Concernant la menace terroriste, avez-vous une doctrine permettant aux agents armés d’agir s’ils se trouvent dans une situation d’attentat ?

Il existe des directives de l’Etat pour la préservation des civils, la priorité étant de les mettre en sécurité : tenter de contenir les terroristes dans un endroit le plus confiné possible et attendre l’arrivée d’une unité spécialisée, lourdement équipée, qui prend le relais. A notre niveau, la difficulté est de bien identifier une situation d’attentat. Il s’agit de faire la différence entre un braquage, des coups de feu dans un contexte criminel et une attaque terroriste. S’il y a plusieurs rafales d’armes automatiques, ou des déflagrations importantes, on peut supposer qu’on est face à un risque « attentat ». Et des coups de feu, il y en a…

Vos fonctionnaires ont-ils participé à des exercices de mise en situation d’attentats ?

Non. On s’exerce régulièrement sur les techniques d’intervention, et la riposte face à des individus armés. Les deux attaques terroristes que l’on a subies en 2015 modifient un peu nos méthodologies d’entraînement, mais nous n’avons pas encore toutes les données. Nous n’avons donc pas pu tirer les leçons tactiques et techniques, ni améliorer nos capacités dans ce genre de scénario. Il ne faut pas oublier non plus que les moyens dont on dispose sont assez limités par rapport aux forces de l’Etat.

Lors des attentats de janvier et de novembre, des policiers municipaux et nationaux en repos ou en mission de routine ont croisé par hasard le chemin des terroristes. Certains étaient les premiers sur le terrain. Leur action a parfois modifié les projets terroristes. Par définition, dans le cas d’un attentat à Béziers, vos agents seront les premiers à faire face aux terroristes, bien avant le GIGN et le RAID… On sait que la rencontre entre Amedy Coulibaly et les policiers municipaux de Montrouge l’a fait changer de projet…

Oui et en plus, contrairement au policier du RAID qui sait sur quel théâtre d’opération il va intervenir, le policier « généraliste » – municipal ou national – ne sait jamais ce qui l’attend dans la rue et devra prendre très rapidement des décisions très lourdes de conséquences. La logique qui nous guide est donc la suivante : protéger le public en premier lieu, puis se protéger. Ensuite – mais cette idée n’engage que moi – face à un terroriste qui vient de se servir de sa kalachnikov, il faudra à mon avis tirer le premier, faire feu très rapidement. Le temps de prise de décision pour les fonctionnaires doit être très, très court.

Puisque ce sont les premiers intervenants en cas d’attentat, quand la confusion est au maximum et qu’on peut influencer le cours des évènements, existe-t-il une réflexion tactique et technique au niveau national pour élaborer, à partir de l’expérience de 2015 – mais aussi du passé plus lointain et d’autres pays –, une doctrine commune pour toutes les forces municipales et nationales « généralistes » ?

Non. J’en ai discuté récemment avec le Commissaire central de la Police Nationale à Béziers : le problème, aujourd’hui, est que les gendarmes travaillent d’une certaine façon et la police nationale d’une autre. La police municipale peut faire une demande ponctuelle de formation spécifique pour acquérir une compétence particulière mais il faut la solliciter, aller chercher l’information et la formation. Cela reste difficile de faire descendre l’information et la formation, et les retours d’expérience sont rares en direction de la police municipale. Il existe toujours un gros problème de liaison entre les trois forces de sécurité publique – police nationale, gendarmerie nationale  et police municipale – et l’information met beaucoup de temps pour cheminer.

S’agit-il du partage de l’information immédiate, dans le cas d’un événement en cours, ou  de l’analyse d’expérience et des leçons tirées des attentats qui ont déjà eu lieu ? 

Les deux. Même après un « simple » hold-up, le partage de l’information est toujours très long. La communication entre états-majors est lente, alors que les fonctionnaires, qui sont eux sur le terrain, peuvent faire face à tout moment à des situations particulièrement dangereuses où les leçons récemment tirées de cas semblables sont vitales.

Robert Ménard a annoncé récemment la création d’une « garde biterroise » pour épauler la police locale. Est-ce de votre responsabilité ?

Non. Le maire m’a demandé de participer au jury de recrutement de cette garde pour  sélectionner au mieux les personnes qui pourraient postuler. Mais dans l’état actuel des choses, ils ne sont pas sous la direction de la police municipale.

C’est une force composée des anciens de différentes forces de l’ordre, une sorte de force de réserve auxiliaire ?

Compte tenu de la législation française, elle servirait de force d’alerte. Elle pourrait occuper le terrain et alerter les forces de l’ordre nationales ou municipales pour nous permettre d’agir avec plus de précision.

Vous êtes engagé dans la police municipale depuis 25 ans et avez déjà eu l’occasion de servir dans plusieurs villes différentes. Quelle est votre vision du rôle d’une force de police municipale ? S’agit-il de s’occuper de la circulation, de régler les conflits de voisinage et de faire la police des commerces et marchés, ou bien de suppléer aux carences de la police nationale, et d’être plus efficace grâce à la proximité ?

Je ne dirais en aucun cas que la police municipale serait plus efficace que la police nationale, car nous ne disposons absolument pas des mêmes moyens matériels, logistiques, humains et judiciaires. En revanche, la police municipale est sans nul doute une police de proximité. Elle rassure la population et se place aux premières loges pour intervenir. D’où, pour moi, la nécessité d’avoir des fonctionnaires de police particulièrement bien formés dans un certain nombre de domaines comme le judiciaire, l’administratif mais également les techniques liées aux interventions de police. Car justement, cette proximité permet d’être les premiers sollicités, et souvent les premiers sur les lieux. La police municipale est une police de terrain, elle multiplie ses chances d’être confrontée à des situations très variées. Un gardien de la paix peut avoir une charge « administrative » très lourde qui l’éloigne un peu plus de la voie publique. L’habilitation judiciaire supplémentaire a amené les gardiens de la paix de la police nationale à recevoir des plaintes, effectuer des enquêtes, organiser des confrontations, etc. Ce sont des missions administratives différentes de celles qu’ils traitaient auparavant, et pendant ce temps-là, le gardien de la paix de la police nationale n’est pas présent sur le terrain. Toutefois, ce que réclame la population, c’est une présence physique sur la voie publique de policiers aptes à intervenir dans les minutes qui suivent l’appel. On sait aujourd’hui que la population est exigeante, que beaucoup de gens ont peur. On ressent une perte de confiance de la part de nos concitoyens envers la police parce que « ils ne sont jamais là quand il faut », ou « qu’ils mettent trois quarts d’heure à venir ». La police municipale a encore la chance d’être capable d’intervenir rapidement, à condition d’avoir un maire, comme à Béziers, qui lui en donne les moyens. Elle peut être une force présente et réactive dans un délai toujours très court.

Vos 25 ans de carrière correspondent à la montée en puissance de la police municipale en France. Assez marginale dans les années 80, elle prend de plus en plus d’importance. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il y a plusieurs facteurs : la décentralisation, les difficultés financières de l’Etat, le rôle du maire – très important dans la sécurité de sa ville dont il est le point central et a le devoir d’y assurer le bon ordre, la tranquillité, la sécurité de ses administrés, comme les textes de loi le précisent. L’Etat a transféré un certain nombre de missions et de responsabilités supplémentaires aux maires, qui disposaient déjà du pouvoir de police. Depuis 1991, la police municipale est devenue une force incontournable sur le territoire français notamment parce que, statistiquement, à chaque instant, il y a plus de policiers municipaux dans la rue que de collègues des autres forces de sécurité publique, au prorata de l’effectif total de chacune des trois forces.

C’est étonnant ! Les policiers et gendarmes sont dix fois plus nombreux que leurs collègues municipaux !

Il y a moins de 30.000 policiers municipaux mais ils sont tous voués à être dans la rue. Vous me dites qu’il y a 250.000 policiers et gendarmes nationaux. Mais les missions et tâches de l’ensemble de ces fonctionnaires sont beaucoup plus variés et l’étendue des champs d’intervention particulièrement vaste.

De très nombreux corps de métiers sont représentés au sein de la police nationale ou de la gendarmerie, qu’il s’agisse d’enquêteurs, de groupes d’intervention, de gardes statiques, de techniciens informatiques, d’agents de génie civil, d’analystes, d’encadrants sportifs, de CRS, de gardes mobiles, etc.

Le comparatif, si vous en souhaitez un, porterait essentiellement sur les actions de police de proximité et de « Police Secours ». C’est dans cette configuration que la police municipale prend toute sa dimension au sein de nos villes et villages.

*Photo : Wikipedia.

Quand Charlie charrie

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riss charlie hebdo islam

On le tient chef ! Un an après l’assassinat de quatorze personnes à la rédaction de Charlie Hebdo, Riss nous livre le nom – et la trombine – du coupable à la une du numéro anniversaire. « L’assassin court toujours » et cet assassin c’est Dieu soi-même. Voilà qui est bien pratique : si c’est Dieu le coupable, personne ne l’est. Ou tout le monde. Pas de risque de stigmatiser qui que ce soit. Dieu a le dos et l’esprit larges : il peut endosser les crimes passés et à venir de n’importe qui, sans discrimination liée à la religion.

Tout de même, pour accuser Dieu, il faut sacrément croire en lui. On pensait plutôt que les gens de Charlie Hebdo étaient du genre à proclamer que Dieu est mort et à aller déconner sur sa tombe. Et voilà qu’ils nous annoncent que tout est de sa faute parce qu’il a inspiré les tueurs : en somme les Kouachi et autres n‘étaient que les instruments d’une volonté surpuissante. Donc, Il existe, et il n’est pas content !

D’accord, ce Dieu assassin, c’est juste une image. Une image destinée à en éviter une autre. Attention, que Riss ne veuille pas déclencher une salve de manifestations violentes et d’attaques d’églises de par le monde en désignant et surtout en dessinant le véritable inspirateur du crime, en l’occurrence Mahomet, que les tueurs prétendaient venger, on ne saurait le lui reprocher. Quand on sait que les caricatures de ce Mahomet ont l’étrange pouvoir de rendre dingues des foules musulmanes, on comprend qu’il n’ait guère envie d’y retoucher. Les rouleurs de mécanique qui proclament, dans leur salon, que le droit au blasphème est absolu, dénonceront ce renoncement. Les rouleurs de mécanique ne vivent pas entourés par sept policiers.

J’ai de l’amitié pour Riss. Qu’il me pardonne donc de penser que là, il charrie grave – même s’il est sûr que son édito est meilleur que sa une. Qu’il ne veuille pas dessiner Mahomet, c’est son affaire. Qu’il noie le poisson à ce point, c’est aussi la nôtre. Donc, la violence, les morts, les souffrances – sans parler des heures passées à se déchausser dans les aéroports –, c’est la faute à Dieu. Pas un dieu particulier, Dieu en général. Parce que, j’allais oublier, le Dieu de Riss, l’assassin du 7 janvier, est un dieu indéterminé, sans adresse et sans âge, la preuve, il est aussi franc-mac, raison pour laquelle il a une équerre sur la tête. Enfin, indéterminé, c’est ce qu’a voulu montrer Riss, je crois. Moi, je trouve qu’avec sa barbe fleurie, il ressemble au Dieu des Dix commandements de Cecil B. DeMille, qui est aussi celui de la Bible. Je ne voudrais pas blasphémer au faciès, mais ce dieu assassin a plus la tête du dieu des juifs et des chrétiens (genre vieux mâle blanc) que celle d’Allah – il est vrai que personne ne connaît la tête d’Allah, mais il ne ressemble certainement pas à ça.

Dans le genre amalgame, en voilà un de taille. Parce qu’à ce compte-là, on est tous un peu coupable. Le message hyper-finaud caché derrière le dessin, c’est que l’homme est bon et que c’est la religion qui le corrompt. Et toutes les religions ont leurs criminels… Il me semble qu’il y en a une qui en sécrète plus que d’autres à notre époque, mais ce ne serait pas gentil de le rappeler. On dira donc que c’est la faute à de mauvaises idées qui se promènent en liberté on se demande bien comment. Ah si tous les gars du monde, ma bonne dame.

Cette une anniversaire est donc pavée d’excellentes intentions. Il s’agit de ne froisser personne. Le pire, c’est que ces bonnes manières œcuméniques ne semblent avoir eu aucun effet sur ceux à qui elles étaient destinées. Les professionnels de susceptibilité musulmane et autres experts en dénonciation de l’islamophobie n’ont pas jugé bon d’honorer les victimes en gardant leur mécontentement pour eux. Ils entendent faire savoir qu’ils se sentent offensés et même, pour le président du CFCM, « blessé ». Comme l’observe judicieusement Marco Cohen, blessé, c’est mieux que tué. Et toc.

En attendant, je pense à Charb, à Cabu et aux autres. Déjà, ça doit leur faire bizarre d’être ensevelis sous tant d’hommages, avec tous ces « amis » – quelques vrais et pas mal de faux – qui bataillent pour plastronner en leur nom devant les caméras. Et ce n’est pas cette une gentillette et énervante qui va les faire se gondoler. Alors il reste à espérer qu’ils s’amusent avec les soixante-douze vierges. Même si, depuis un an, elles ont dû cesser de l’être.

Al-Qaïda is back!

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Al Qaida Pakistan Afghanistan

Début mai 2012, pour marquer le premier anniversaire de l’élimination d’Oussama Ben Laden, Barack Obama avait effectué une visite surprise en Afghanistan afin de signer un accord stratégique entre Kaboul et Washington. « Le but que j’ai fixé de vaincre Al-Qaïda et de l’empêcher de se reconstituer est désormais à notre portée », avait-t-il alors déclaré. Moins de quatre ans plus tard, on peut dire en paraphrasant Mark Twain que les rumeurs sur la mort d’Al-Qaïda sont très exagérées.

Al-Qaïda n’a pas passé l’arme à gauche. Il semblerait même que l’organisation terroriste créée en 1987 par le Palestinien Abdallah Azzam, le mentor de Ben Laden, soit en pleine résurrection. Et cette résurrection, selon le New York Times, surprend et inquiète les Etats-Unis. D’après le quotidien américain, plusieurs camps d’entraînement de l’organisation ont été découverts ces derniers mois en Afghanistan. Des camps aussi grands que ceux de « l’époque Ben Laden », où l’organisation était à son apogée, peu avant les attaques du 11 septembre 2001 et l’invasion américaine qui a suivi. Concentrant leur attention sur l’Etat islamique et la SyRak (Syrie + l’Irak), les États-Unis ont négligé leur ancien ennemi et son vivier, « l’AfPak » (Afghanistan + Pakistan), découvrant ces camps avec retard.

Or, contrairement à Al-Qaïda « canal historique », la nouvelle réincarnation de l’organisation a (jusqu’ici) des visées plus régionales. Nommée AQIS (Al-Qaeda in the Indian Subcontinent), l’organisation vise clairement le Pakistan, l’Inde et les états d’Asie du sud. De toute manière, au Moyen-Orient, dans le monde arabe et en Europe, l’EI semble si bien ancré qu’il laisse peu d’espace à la concurrence. Mais si la (géo)stratégie d’Al-Qaïda s’est renouvelée, sa tactique reste conforme aux méthodes de Ben Laden : des opérations sophistiquées exigeant une capacité importante d’organisation.

Une opération – heureusement ratée et dont la presse française a peu parlé – donne ainsi la mesure des ambitions et du modus operandi d’AQSI. Le 6 septembre 2014, une frégate de la marine pakistanaise a été attaquée par un commando qui a tenté d’en prendre le contrôle. Les assaillants, tous des matelots et des sous-officiers radicalisés de la marine pakistanaise, voulaient utiliser ce navire (2500 tonnes, un équipage de 170 matelots et officiers) pour lancer une  attaque contre un bâtiment de guerre américain en mission dans l’Océan Indien. Si l’opération s’est soldée par un échec – l’équipage ayant opposé une résistance efficace –, elle révèle la capacité d’Al-Qaïda à mettre en place une opération d’envergure. Les retombées stratégiques d’une telle attaque auraient pu être extrêmement importantes.

Avec cet échec inquiétant des services de renseignements pakistanais, les Américains sont tombés de haut. C’est peut-être à la suite de cet incident qu’ils ont commencé à traquer les nouveaux camps d’entraînement d’Al-Qaïda en Afghanistan. Mais le retour de l’organisation islamiste met à mal la stratégie américaine dans la région. Les Etats-Unis, qui avaient déjà entamé leur désengagement dans ce pays, espéraient pouvoir compter sur un gentlemen’s agreement avec les Talibans – à la Maison Blanche, on sait que le gouvernement de Kaboul ne tiendrait pas seul. Washington comptait laisser les Talibans tranquilles (y compris s’ils s’en prenaient aux droits des femmes) aussi longtemps qu’ils n’offrent pas de sanctuaire à Al-Qaïda ou à d’autres organisations djihadistes visant les Etats-Unis et l’Occident.

Aujourd’hui, les Américains sont donc forcés de reconnaître que s’ils peuvent tourner le dos à l’Afghanistan, l’Afghanistan n’est sûrement pas en mesure de faire de même. Autrement dit, avec leur départ du pays, tout risque de redevenir comme avant septembre 2001, voire pire.

Si l’on prend les choses à la racine, le problème n’est ni Al-Qaïda ni l’Etat islamique. Sur le certificat de décès des personnes atteintes de Sida, on ne fait jamais mention de cette maladie, la cause indiquée de la mort est souvent une maladie opportuniste comme la pneumonie. De la même manière, le Sida de la géopolitique de notre époque est la faillite totale des Etats et des sociétés dont ils émanent, de l’Afghanistan au Soudan, en passant par la Libye, le Mali, le Yémen et bien sûr l’Irak et la Syrie. Aussi longtemps que ces corps politiques seront aussi affaiblis qu’aujourd’hui, le nom exact de la pathologie dont ils souffrent importe peu. Or, comme les Etats-Unis sont en train de le découvrir – et la France aussi au Mali et en Libye – un désengagement militaire est illusoire. L’avenir ressemble à un long plan Vigipirate à l’échelle mondiale.

*Photo : SIPA.AP21839989_000011.

Le latin, discipline de l’esprit

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latin école Education nationale

latin école Education nationale

« Le grammairien qui une fois la première ouvrit la grammaire latine sur la déclinaison de « Rosa, Rosae » n’a jamais su sur quels parterres de fleurs il ouvrait l’âme de l’enfant. »

Péguy, L’Argent, 1913

Dès lors qu’on s’en prend au latin, à l’allemand (langues à déclinaisons), qu’on affaiblit ou qu’on dilue ces enseignements, on s’en prend à la grammaire mais aussi aux fonctions cognitives : à l’analyse et à la synthèse, à la logique, à la mémoire pourtant si nécessaire, à l’attention. On s’en prend à la computation sémantique et symbolique, au calcul (exactement comme on parle de calcul des variantes aux échecs), à la concentration. On s’en prend donc indirectement à la vigilance intellectuelle et à l’esprit critique.

« L’âme intellective » qu’Aristote plaçait au dessus de « l’âme animale », elle-même supérieure à « l’âme végétative » : voilà désormais l’ennemi.

Mais le pédagogisme a déclaré la guerre à cette âme. Il est un obscurantisme qui travaille à humilier l’intelligence cartésienne, présumée élitiste : il est un mépris de la mathématique et de la vérité, il sape le pari fondateur de l’instruction de tous, il nie les talents et la diversité, fabrique de l’homogène ou de l’homogénéisable. Il mixe et il broie, il ne veut rien voir qui dépasse. Il est d’essence sectaire et totalitaire. Il est un ethnocentrisme du présent  comme le souligne Alain Finkielkraut : « Ce qu’on appelle glorieusement l’ouverture sur la vie n’est rien d’autre que la fermeture du présent sur lui même. »  Il utilise à ses fins la violence d’une scolastique absconse,  jargon faussement technique destiné à exercer un contrôle gestionnaire. Le novmonde scolaire exige en effet sa novlangue. Activement promue par nos managers, elle est loin d’être anodine : elle montre l’idée que ces gens se font de ce qu’est la fonction première du langage : une machine à embobiner et à prévenir le crime par la pensée claire.

L’URSS, à qui ont peut faire bien des reproches, eut au moins cette idée géniale, à un moment, de faire faire des échecs à tout le monde ! Quel plaisir pour beaucoup d’enfants, quelle passion dévorante qui vit éclore tellement de talents. De très grands joueurs vinrent des profondeurs du petit peuple russe : c’est cela aussi ce que Vilar appelait l’élitisme pour tous, utopie pour laquelle je militerai sans trêve ! Si j’avais la tâche d’apprendre les échecs à mes élèves, je ne leur ferais pas tourner des pièces en buis avec une fraise à bois dans le cadre d’un EPI (enseignement pratique interdisciplinaire) ! Je leur apprendrais, pour leur plus grand bonheur, le déplacement des pièces, les éléments de stratégie et de tactique ! je les ferais JOUER : Je ne pars pas du principe désolant, pour filer mon analogie, que ce noble jeu est réservé à une élite, aux happy few, tout simplement parce que c’est faux ! Je ne pars pas du principe également faux que ce jeu est ennuyeux !

Le plaisir de décortiquer une phrase latine est unique : c’est un plaisir de l’intelligence et de la volonté, une algèbre sémantique avec ses règles, comme les échecs. On perce à jour une phrase de latin comme Œdipe résout l’énigme du Sphinx. Tout le monde devrait pouvoir y parvenir. Construire une maquette de Rome avec le professeur d’histoire ou un habit de gladiateur avec celui d’arts plastiques… ne relève pas du même plaisir ! Je pense que ce qui ressortit au périscolaire, même astucieux, ne doit plus empiéter sur le scolaire.

Mais la logique, aujourd’hui, est attaquée et l’Instruction avec elle. Des dispositifs « interdisciplinaires » nébuleux proposant des « activités » bas de gamme et souvent franchement ridicules, viennent jeter le discrédit sur les disciplines et dévorer leurs heures. Comme si des élèves qui ne possèdent pas les fondamentaux allaient magiquement se les approprier en « autonomie » en faisant n’importe quoi. Pauvre Edgar Morin ! La complexité devient… le chaos et la transmission, le Do it yourself. Portés par une logorrhée toxique produite en circuit industriel fermé, des « concepts » tristement inspirés du management portent la fumée et même la nuit dans les consciences. La « langue » des instructions officielles donnerait un haut-le-cœur à tous les amoureux du français : on nage dans des « milieux aquatiques standardisés », on finalise des « séquences didactiques », on travaille sur des « objectifs » (de production), on valide des « compétences » (Traité de Lisbonne), on doit « socler » son cours, donner dans le « spiralaire » et le « curriculaire », prévoir des « cartographies mentales ». Voilà à quoi devrait s’épuiser l’intelligence du professeur. Voilà où son désir d’enseigner devrait trouver à s’abreuver. Cela ne fait désormais plus rire personne… En compliquant la tâche du professeur, on complique aussi celle de l’élève. On plaque une complexité didactique artificieuse et vaine sur la seule complexité qui vaille : celle de l’objet littéraire, linguistique, scientifique, qui seul devrait mobiliser les ressources de l’intelligence.

Dans les années 2000, déjà, le grand professeur Henri Mitterand, spécialiste de Zola,  appelait le quarteron d’experts médiocres qui s’appliquaient et s’appliquent encore  à la destruction de l’école républicaine, les « obsédés de l’objectif » ! Depuis, ils sont passés aux « compétences » et noyautent toujours l’Institution : rien ne les arrête dans leur folie scientologico-technocratico-égalitaro-thanatophile. Finalement ces idéologues fiévreux ne travaillent pas pour l’égalité (vœu pieux) mais pour Nike, Google, Microsoft, Coca-Cola, Amazon, Bouygues, etc. Toutes les multinationales de l’entertainment, de la bouffe, des fringues, de la musique de masse, disent en effet merci à la fin de l’école qui instruit : ce sont autant de cerveaux vierges et disponibles pour inscrire leurs injonctions publicitaires. Bon, il est vrai que nos experts travaillent aussi pour Bercy : l’offre publique d’éducation est à la baisse, il faut bien trouver des « pédagogies », si possible anti-élitistes et ultra démocratiques, pour justifier ou occulter ce désinvestissement de l’État et faire des économies.

Après trente ans de dégâts, il serait temps de remercier les croque-morts industrieux de la technostructure de l’E.N. qui travaillent nuit et jours à faire sortir l’école du paradigme instructionniste à coup de « réformes » macabres. Des experts pleins de ressentiment, capables de dégoûter pour toujours de la littérature (bourgeoise !) et de la science (discriminante !) des générations d’élèves ! Des raboteurs de talents qui, et c’est inédit, attaquent à présent, en son essence même, l’exercice souverain de l’intelligence : les gammes de l’esprit ! Ils n’ont toujours pas compris que l’élève joue à travailler et que l’art souriant du maître consiste à exalter ce jeu.Plus que jamais aujourd’hui, nos élèves ont besoin, avec l’appui des nouvelles technologies s’il le faut, mais pas toujours, de disciplines de l’esprit qui fassent appel à toutes les facultés mentales. Ils doivent décliner, conjuguer, mémoriser, raisonner, s’abstraire. Ils doivent apprendre la rigueur, la concentration et l’effort : toutes choses qu’un cours transformé en  goûter McDo interdisciplinaire ne permet guère. Ils ont besoin d’horaires disciplinaires substantiels à effectifs réduits, de professeurs  passionnés et bien formés et non d’animateurs polyvalents : la réforme du collège prend exactement le chemin inverse.

Quant à moi, dans l’œil de tous mes élèves, je la vois, oui, l’étincelle du joueur d’échecs potentiel, du latiniste en herbe qui s’ignore, du musicien ou du grammairien, du germaniste, de l’helléniste en herbe qui veut aussi faire ses gammes pour pouvoir s’évader dans la maîtrise. Déposer dans la mémoire d’un élève de ZEP, pour toujours, le poème fascinant et exotique de l’alphabet grec. Peu me chaut qu’on ne devienne pas Mozart ou Bobby Fischer ou Champollion, c’est cette étincelle ou cette lueur qu’il me plaît de voir grandir. L’innovation en passera désormais par une ré-institution de l’école et une réaffirmation de ses valeurs. Il faut participer à la reconstruction d’une véritable culture scolaire, où l’élève apprenne à conquérir sa propre humanité. Au lieu de moraliser, il faut instruire ! Au lieu d’abandonner l’élève il faut le guider.

Par la pratique assidue des langues, la lecture des grands textes, il faut maintenir les intelligences en état d’alerte maximum au lieu de baisser pavillon et de glisser plus avant dans l’entonnoir de la médiocrité en prêchant un catéchisme citoyen bas de gamme à usage commun. Il ne s’agissait pas pour Condorcet et les autres de fabriquer du citoyen pacifié, docile, lénifié, mais bien de porter partout la connaissance, l’esprit de doute méthodique, l’esprit scientifique, la fin des préjugés ! Dans le même mouvement, qu’on en finisse avec cette espèce de maximalisme égalitaire qu’on dirait inspiré de doux idéologues cambodgiens génocidaires. Comme l’a montré Ricœur en son livre sur l’histoire (La mémoire, l’histoire, l’oubli) une société dépense une grande violence pour ramener à chaque instant une position d’équilibre (égalité/normalité) quand il y a un déséquilibre (inégalité/anormalité). A grande échelle, cette violence peut s’avérer meurtrière et criminelle. Relisons notamment Hannah Arendt sur les questions d’éducation et sur l’analyse du totalitarisme. L’égalité ne saurait être l’égalisation, elle doit être l’égalité des chances : chacun a le droit de réussir autant qu’il le peut et autant qu’il le mérite.

Pour un pouvoir politique, quel qu’il soit, c’est prendre un grand risque d’émanciper le peuple, de le rendre autonome. L’école des « compétence » et de « l’employabilité » qu’une poignée de réformateurs nous impose est une école du brouillage et de l’enfumage des esprits, de l’asservissement du prof-exécutant et des élèves « apprenants ». En attaquant le latin, elle s’en prend de façon larvée non pas à un ornement scolaire, mais à sa substance même : la gymnastique de l’esprit.

Si, comme le pensait Valéry, la politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde, on comprend mieux que l’école programme désormais l’impuissance intellectuelle et l’art d’apprendre à ignorer.

*Photo : Pixabay.com.

2016: la France se rebiffe!

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Causeur 31 janvier 2016

Causeur 31 janvier 2016

« Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. » Notre patronne n’y va pas par quatre chemins pour vous souhaiter une bonne année 2016 ! Des attentats de janvier à ceux de novembre, l’année n’a en effet pas été avare en mauvaises surprises. Et la consécration du FN – sur lequel se sont portées 9 millions de voix aux élections régionales de décembre, en faisant désormais officiellement le premier parti de France –  n’est donc pas la pire…

Côté camp du bien, « il a vite été clair qu’on réussirait encore à ne pas comprendre grand-chose », euphémise Elisabeth Lévy. Le Front républicain, « autre nom de l’UMPS », a permis d’annoncer dès le 13 décembre que pas une région ne tomberait aux mains du parti de Marine Le Pen. Problème : pour le géographe hétérodoxe Christophe Guilluy, « se dire antifasciste permet de se déguiser en résistant, tout en souhaitant la perpétuation du système ». Et tout continue donc plus que jamais comme avant. D’après lui, « les politiques ne bougent pas car ils restent prisonniers du dogme sans-frontiériste, sur l’immigration comme en économie ».

De l’autre côté (obscur, celui-ci), Jacques de Guillebon nous livre « deux ou trois choses » qu’il sait de Marion Maréchal Le Pen, candidate FN en PACA, et « la dimension sacrificielle de son engagement public ». L’économiste hétérodoxe Jacques Sapir affirme pour sa part que « certaines positions sociétales du FN lui aliènent les votes de nombreux Français », comme l’islam de France ou l’avortement. Pendant ce temps, Olivier Malnuit dresse le portrait d’un François Hollande en « dictateur normal », qui « n’a jamais été vraiment socialiste, ni très attaché à l’exercice de la démocratie »…

Résultat ? « La France se rebiffe ! », comme le proclame notre couverture. Et Jean-Pierre Chevènement, qui voit dans la réaction populaire aux attaques terroristes le signe d’un mouvement historique, l’explique par un changement d’ère : « Nous sommes sortis de l’époque libérale-libertaire » qui s’est ouverte en mai 68 et la mort de ses mythologies ouvre enfin un espace tangible à un patriotisme fédérateur. Des soubresauts d’un islam « réformiste », repérés par Daoud Boughezala, à l’orientation sécuritaire qui ne se heurte plus qu’à notre légendaire lourdeur administrative, on peut se prendre à rêver comme notre directrice de la rédaction que 2016 soit « l’année du sursaut ». En effet, ose-t-elle encore, « de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité ».

En attendant, conséquences des attentats du 13 novembre, l’islam de France découvre péniblement l’autocritique tandis que l’Amérique assume de plus en plus son rejet de l’islam. Pourtant, Farid Abdelkrim, qui a été proche des Frères musulmans et membre de l’UOIF, l’affirme sans détours dans nos colonnes : « L’islamophobie n’existe pas ! »

Il ne faudrait pas pour autant, en ce début d’année, perdre de vue la culture. Roland Jaccard vous offre donc ses souvenirs de Michel Foucault, « libertaire [qui] fusionnait avec le libéral ». Et Pierre Lamalattie vous raconte ce qu’il reste de Picasso, soit « un art de jouissance et de liberté ». Patrick Mandon, lui, vous convaincra d’aller visiter l’exposition du génie de la photo Lucien Clergue, au Grand Palais, et Jérôme Leroy de lire la réédition de La France de Jean Yanne par le sniper littéraire inclassable Dominique de Roux.

Bonne lecture, et bonne année !

*Photo : Eric Feferberg.

Djihadistes et paradis artificiels

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drogues djihadisme

 drogues djihadisme

Depuis la migration de milliers de jeunes Européens vers la Syrie pour rejoindre l’Etat islamique, la question de leur radicalisation est au cœur de tous les débats. Il est clair que leurs motivations sont tantôt économiques, politiques, religieuses, sociales, psychologiques (réalisation de soi, désir de vengeance) ou philosophiques (désir de vivre dans une communauté parfaite).

Mais comprendre ces motivations ne suffit pas à expliquer le passage à l’acte criminel des djihadistes. L’idéologie djihadiste ainsi que la pression groupale sont autant de facteurs qui contribuent à la radicalisation violente des djihadistes et facilitent leur passage à l’acte. L’autre piste intéressante est celle de la consommation de drogues. En effet, bien que les auteurs des attentats du 13 novembre à Paris semblent ne pas avoir été sous l’emprise de stupéfiants, il n’en demeure pas moins que la consommation de drogues et d’amphétamines est l’une des pistes pouvant expliquer un passage à l’acte comme celui du jeune Seifeddine Rezgui, responsable de l’attentat de Sousse en juin 2015. L’autopsie avait bel et bien confirmé cette hypothèse.

Comment expliquer que ceux-là même qui se considèrent comme « combattants d’Allah », rejetant toute souveraineté autre que celle de Dieu, et accomplissant le « djihad » pour l’établissement du califat sur terre et la purification planétaire des « impies » et des « apostats », soient en contradiction manifeste avec les préceptes de l’islam ? Ce dernier est clair en matière de drogues : « Tout ce qui peut intoxiquer en grande quantité est interdit en petite quantité. »[1. SOUNAN IBN-MAJAH, Livre des intoxicants, Vol III, Chapitre 30, Hadith n° 3392.]

Alors pourquoi l’ont-ils fait ? Comment expliquer cette contradiction ?  Pour Po Pour comprendre cette contradiction, il faut intégrer ce que Hamit Bozarslan appelle une « sortie- réentrée » dans l’islam. En parlant d’Al-Qaïda dont les membres avaient bu de l’alcool la veille des attentats du 11 septembre 2001, Bozarslan explique que leur comportement peut être interprété comme « une sortie de l’islam, ou du moins d’un islam codifié par les légistes, et l’entrée dans un autre islam, celui de la stricte délivrance eschatologique, […] ces pratiques signifient que les prémisses et impératifs de la référence sacrée, qui constituent des contraintes imposées par le Créateur pour les croyants vivant sur terre, son abandonnées par les « martyrs ». Le moment eschatologique est en effet la réalisation du message ultime de la religion. Il ne rend pas uniquement anachronique l’ordre social et ses valeurs, mais aussi la délivrance dont la révélation est annonciatrice […] [c’est une] sortie de la religion, par excès à la religion. »[2. BOZARSLAN Hamit, « Le Jihad. Réception et usages d’une injonction coranique d’hier à aujourd’hui », Vingtième Siècle, n° 82, 2004, p. 27-28.]

Lors de ce qu’on a appelé la « décennie noire » (1990-2000) en Algérie, la consommation de psychotropes et d’antidouleurs a été autorisée, voire incitée par l’encadrement du GIA afin d’encourager les exécutants dans leur tâche. Les informations que j’ai collectées sur le terrain en Algérie en 2008 auprès de certains djihadistes, de fonctionnaires de l’État et de spécialistes confirment la prise de psychotropes en tous genres, parfois même de boissons alcoolisées, par les hommes du GIA. Lorsque ces derniers étaient capturés ou se rendaient de leur plein gré aux forces de l’ordre pour profiter de la charte de la réconciliation nationale, ils bénéficiaient d’une prise en charge médicale. Nombreux sont ceux qui ont alors été internés dans des centres de désintoxication pour traiter leur toxicomanie avancée. Les tests de dépistage entrepris sur des centaines de djihadistes algériens ont révélé la présence de drogues telles que la cocaïne, l’ecstasy ainsi que des substances hypnotiques et anxiolytiques comme le Triazola et le Flunitrazépam. L’effet de ces excitants est important dans l’action, la drogue ayant pour effet de lever les inhibitions de l’individu.

Mon enquête de terrain en Algérie a également révélé une forte utilisation du musc. Ce dernier a non seulement des bienfaits coagulants pour le combattant blessé mais il procure les mêmes effets enivrants que l’alcool, permettant à l’assaillant d’entrer dans un état second et de voir ses inhibitions annihilées. D’autre part, le musc sert la propagande des chefs et des cheikhs : si le combattant se fait abattre, une forte odeur de musc se dégage de son corps. De ce fait, les chefs font croire aux combattants que c’est l’odeur même du paradis qui émane du combattant devenu chahid [martyr]. Cela aide à réactiver et à renforcer le désir du djihadiste qui se retrouve dans un état d’extase face à « ce qui l’attend ». Il est alors poussé à exceller dans ce qu’il fait pour pouvoir à son tour rejoindre le paradis d’Allah et de ses Houris.

Aujourd’hui comme hier, certains psychotropes sont particulièrement appréciés de certains djihadistes. Il est fort probable que l’encadrement de l’Etat islamique permette l’utilisation de ces psychotropes et antidouleurs afin de booster les capacités des djihadistes et leur sentiment de toute-puissance. La drogue utilisée par Daech pourrait être de la fénétylline, commercialisée sous le nom de Captagon. Cette drogue interdite depuis les années 1980 en Europe est très prisée en Syrie et au Liban. Depuis le début de la guerre en Syrie, le Captagon a également envahi le marché des pays du Golfe (Arabie Saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar). Selon le colonel Ghassan Chamseddine, à la tête de la brigade anti-drogue au Liban, « […] plus de 12 millions de pilules ont été saisies durant la seule année 2013, […] en une seule opération à Saadnayel, dans la plaine de la Bekaa, près de 5 millions de pilules ont été perquisitionnées ».

Les effets du Captagon sont multiples, selon ce jeune combattant syrien appartenant à un groupe laïc qui a fui la Syrie pour les plaines de la Bekaa au Liban : « Tu te sens très en forme, tu as l’impression d’être capable d’attraper dix hommes et de tous les tuer. Tu es constamment aux aguets, tu ne penses même pas à dormir ou à quitter ton checkpoint par exemple. Ça te donne un courage et une puissance, […] tu ne connais plus ni la peur, ni la fatigue. »

Un autre combattant syrien explique : « Notre brigade se composait de près de 350 personnes. Ils prenaient tous du Captagon. Le Captagon nous permettait de rester éveillés 24h sur 24h et ça nous donnait de l’énergie, […] toutes les autres brigades autour de nous en prenaient. On ne savait pas ce que c’était exactement. Nombreux sont les combattants qui pensaient que c’était des sortes de pilules énergisantes ».

Un utilisateur libanais de cette substance renchérit : « Son effet est immédiat. Dès que tu la prends, tu sens tout de suite ses effets. Ton corps ne sent plus la douleur. C’est comme la morphine. Ça fait de l’effet tout de suite […] et ça dure ! »

L’inhalation d’une telle substance sert donc à « booster » l’assaillant. C’est une sorte de suramplificateur qui favorise temporairement (pendant près de trois heures) un état d’éveil et d’excitation, induisant un sentiment d’assurance et de contrôle de soi. Cette drogue a aussi un fort potentiel « agressogène » : en supprimant les inhibitions de l’individu, elle lui donne un sentiment de toute-puissance, le conduit à surestimer ses capacités et son appréciation du danger, et lui facilite ainsi le passage à l’acte.

Pour compléter le tableau, on pourrait enfin souligner l’importance de l’environnement sonore (takbir « psalmodies religieuses », cris, détonations, salves de tirs) dans la stimulation de la radicalisation violente des djihadistes. Cette agression sensorielle produit un véritable enivrement, voire une exaltation chez les combattants. Comme un dernier verre avant l’Apocalypse.

*Photo : SIPA.AP20665699_000001.

Dieu existe, Charlie l’a rencontré!

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Adresse à Charlie

J’ai du mal à comprendre comment un Dieu qui, dans votre esprit, n’existe pas, pourrait être « coupable en fuite » de la mort de vos camarades[1. Le titre de couverture de Charlie Hebdo, sous l’image d’un Dieu barbu armé d’une kalachnikov est : « Un an après, l’assassin court toujours ».].

N’est-ce pas plutôt l’homme qui, lui seul, est coupable ? Selon vous, coupable de « l’idée même de Dieu » ? Assurément coupable de l’image qu’il se fait, parfois, d’un Dieu exigeant de lui qu’il tue en Son nom ?

Vous avez suffisamment plaidé la thèse d’un Dieu consolateur né de la seule imagination humaine, pour ne pas sombrer, à votre tour, voulant donner sens à l’absurde, dans la fausse consolation d’un Dieu cruel né de votre propre imagination.

Laissez celles et ceux : juifs, chrétiens, musulmans qui vivent dans ce pays avec vous et croient en un Dieu d’amour et de miséricorde, montrer aussi ce visage de Dieu, au nom de leur liberté d’expression. Laissez-leur vous dire leur conviction que ce Dieu-là, innocent du massacre du 7 janvier 2015, partage votre peine !

Charlie Hebdo janvier 2016

Exécution d’un imam chiite: Riyad avertit Washington

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al-Nimr imam chiite Arabie Saoudite Iran

al-Nimr imam chiite Arabie Saoudite Iran

En exécutant le 2 janvier Nimr al-Nimr, une figure religieuse chiite de l’Arabie Saoudite, le royaume des Saoud a envoyé deux messages :

–  il ne fait plus confiance aux Etats-Unis

–   il a l’intention de s’opposer énergiquement à la montée en puissance de l’Iran dans la région.

Pour la première fois depuis 1945, l’Arabie saoudite semble avoir compris que les Etats-Unis ne sont plus ce qu’ils étaient : la puissance protectrice qui empêcherait quiconque de perturber la production et l’exportation du pétrole ainsi que le pèlerinage vers La Mecque.

Depuis le pacte signé par Roosevelt et le roi Ibn Saoud à bord du Croiseur USS Quincy en février 1945, les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont certes connu des moments de tension, mais le sentiment que les intérêts des deux pays convergent de moins en moins n’a jamais été aussi aigu. Et la goutte qui a fait déborder le vase a été le printemps arabe, a fortiori depuis le déclenchement de la crise syrienne.

Il y a déjà plus de deux ans, l’un des plus grands connaisseurs saoudiens des Etats-Unis, le prince Bandar Ibn Sultan, avait rendu publique son analyse : l’inaction américaine en Syrie et sa politique d’ouverture vis-à-vis de Téhéran poussent Riyad à envisager un virage important dans ses relations avec Washington. L’homme qui a été pendant 22 ans ambassadeur aux Etats-Unis exprimait alors la déception de Riyad, faute de soutien américain à la politique saoudienne à Bahreïn[1. Le royaume des Saoud a aidé le gouvernement soutenu par la minorité sunnite à réprimer violemment la révolte de la majorité chiite.]. Les propos du prince – à l’époque chef des renseignements du royaume – ont sans doute été prononcés pour être « fuités », une audace permise par le roi d’alors – Abdallah. Fin 2013, Riyad, déçu et encoléré par la reculade d’Obama début septembre – qui avait refusé de frapper la Syrie malgré l’usage d’armes chimiques par Assad – a donc envoyé un premier message public à l’administration américaine. Il y annonçait clairement ses intentions : les termes de l’accord de Quincy allaient être changés, l’Arabie saoudite ne souhaitant plus dépendre des Etats-Unis pour défendre ses intérêts vitaux.

Vu de Riyad, les deux années qui viennent de s’écouler n’ont fait que confirmer les pires craintes de la monarchie wahhabite : après plus de trente ans de guerre froide, les Etats-Unis cherchent à renouer avec l’Iran. Or, si dans les années 1960-1970, Riyad acceptait de jouer le jeu de la stratégie des deux piliers – une stratégie américaine consistant à s’appuyer sur ses deux alliés du Golfe, l’Iran du Shah et l’Arabie saoudite –, quatre décennies plus tard, cette option n’est plus à l’ordre du jour. La nature même du régime iranien – une république islamique chiite – ne le permet plus. La lutte pour l’influence dans la région est désormais indissociable de la question religieuse et des affrontements entre sunnites et chiites, à la fois cause et symptôme des toutes les autres tensions entre les deux pays.

Le cheikh Nimr n’était donc rien de plus qu’un pion dans le grand jeu du Golfe. Les Iraniens ont tout fait depuis son arrestation en 2012, et encore plus depuis sa condamnation à mort en 2014, pour le transformer en martyr et faire de son éventuelle exécution une déflagration diplomatique. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité, sachant que l’Iran a exécuté 1000 personnes en 2015 contre 157 pour l’Arabie saoudite. L’indignation iranienne est donc perçue à Riyad comme un moyen de semer encore plus le trouble dans la province chiite du royaume saoudien, riche en pétrole. Qui plus est, le rejet des appels américains à la modération tout comme la rupture des relations diplomatiques de l’Arabie avec l’Iran, après l’incendie de son ambassade à Téhéran et d’un consulat à Meshaad, démontrent que Riyad est en train d’appliquer les idées du prince Bandar.

La politique agressive de l’Arabie saoudite en matière de prix du pétrole, son intervention militaire au Yémen et sa détermination nouvelle tant vis-à-vis de Téhéran que de Washington ne laissent plus de place au doute : les Saoud sont décidés à mettre en échec l’Iran, fût-ce au prix de ses relations privilégiées avec les Etats-Unis.

*Photo : SIPA.00736494_000005.

Le Comité Orwell tient son premier débat public

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Natacha Polony Comité Orwell

Pour la première fois, le Comité Orwell, think tank de journalistes présidé par Natacha Polony, organise un débat ouvert au public. Et le thème choisi se révèle prometteur : « Terrorisme, Europe, Immigration : les journalistes sont-ils à la hauteur des enjeux ? ».

Seront notamment présents Natacha Polony et notre patronne Elisabeth Levy, mais aussi Brice Couturier, Geoffroy Lejeune, Laurent Joffrin, Thomas Guénolé, Jean-Michel Quatrepoint et Alexandre Devecchio.

Un sondage sur les réactions de l’opinion au traitement de l’actualité par les médias au cours de l’année 2015 sera présenté à cette occasion. Petit avant-goût des résultats, juste pour vous mettre l’eau à la bouche : celui-ci démontre notamment que près des deux tiers des Français (64%) estiment n’avoir pas été suffisamment informés sur la menace terroriste avant les attentats du 13 novembre dernier…

Vous, chers lecteurs, êtes chaudement attendus pour participer aux débats et exprimer votre sentiment sur le travail de ceux qui retransmettent l’actualité et relaient les opinions : les journalistes.

Rendez-vous est donné samedi 9 janvier de 14h à 17h30, dans le grand amphithéâtre de l’IPAG, situé au 184 boulevard Saint-Germain, 75006 Paris.

PS : Pour des raisons de sécurité (état d’urgence) et de place, merci de vous inscrire en cliquant sur « J’y vais » sur la page Facebook de l’événement, puis de confirmer votre inscription en envoyant un mail avec vos nom et prénom au Comité Orwell : comiteorwell1984@gmail.com.

Quand Boboland est touché au cœur

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attentats de Paris Boboland

attentats de Paris Boboland

« J’ai songé à faire un peu de ménage. J’en avais marre que des potes me demandent « Comment ça va le djihadiste ? » Et puis je voulais commencer cette semaine par un acte particulier, personnel… » Faire un peu de ménage ? D’un signe faussement embarrassé de la main, un léger sourire aux lèvres, Jérémy montre la broussaille qui lui sert de barbe et qu’il est venu faire tailler ce lundi matin d’après les attentats. Hors de question pour ce jeune producteur dans l’audiovisuel de changer ses habitudes : il a pris place chez son barbier dont le salon fait face au restaurant Casa Nostra où, vendredi 13 novembre la terrasse a été arrosée à la Kalach. Et où, depuis, fleurs et bougies ont poussé à la place.

Casa Nostra. « Notre maison ». Leur maison. Car si c’est bien la France dans son entièreté, ses valeurs et l’ensemble de ses citoyens, qui a été attaquée, c’est ce secteur de Paris qui a été particulièrement visé. Cet Est parisien où ont élu domicile les membres de cette jeunesse « progressiste » qui travaillent dans la com, les médias, le monde universitaire, la culture et les arts. Cette classe moyenne supérieure éduquée qui se veut ouverte et tolérante, qui vote traditionnellement à gauche, et qui sait (et peut aussi) profiter des douceurs de Paris.[access capability= »lire_inedits »]

Ce triangle de quelques kilomètres carrés sur la rive droite, « c’est complètement Boboland » reconnaît Jérémy qui le traverse chaque matin de part en part pour aller de chez lui à ses bureaux. Avant la tuerie, Libération avait d’ailleurs prévu de consacrer sa une du 14 novembre à la gentrification de Paris sous le titre « Bienvenue Hipsterland ! » « Ce quartier, c’est un village, explique Jean qui, lui, tient un bar à vin aux abords de la place de la République. On se connaît tous plus ou moins. Moi-même, j’ai un voisin qui s’est pris une balle dans le cou vendredi, heureusement il s’en est sorti. » Tout le monde ici, en effet, connaît « quelqu’un qui… » ou « quelqu’un qui connaît quelqu’un qui… » pendant les attentats.

C’est leur « quartier » et leur « mode de vie », disent-ils tous sans exception, qui ont été attaqués. « C’est nous », résume d’une voix peu assurée Ava, une scénariste d’une trentaine d’années qui vit tout près du Petit Cambodge et du Carillon, dans cette rue où, sur un mur, d’une écriture rouge et enfantine, un anonyme a mal orthographié ces quelques mots : « La mour est inévitable. »

« J’ai choisi ce quartier parce qu’il était vivant, gai et pas pédant, poursuit-elle. Parce que toutes les catégories y sont brassées. Ici, un salon de thé branchouille peut côtoyer une boutique tenue par des Turcs. Et ma vie, c’est ça : prendre un verre en terrasse, enchaîner avec un concert au Bataclan. La supérette, à côté du Petit Cambodge, le soir en rentrant, j’y passe en coup de vent pour m’y acheter deux, trois trucs à manger… » Et ce qui la trouble, comme beaucoup, c’est donc que les visages des morts et des blessés de ce vendredi 13 novembre ressemblent à ceux de ses amis, de ses collègues de boulot.

« Le plus glaçant quand on écoute le témoignage de certains survivants, c’est que les terroristes du Bataclan, qui ont agi à visage découvert, étaient sapés comme nous », confie Stéphanie, qui travaille dans l’édition et a longtemps vécu rue Jules-Vallès à deux pas de La Belle équipe, cet autre établissement attaqué rue de Charonne. « On est de la même génération. On était ensemble à l’école. » Se fréquentaient-ils encore depuis ? C’est moins sûr… Mais cela n’empêche pas la jeune femme de s’interroger : « Qu’est-ce qui fait que l’on finit par se tirer dessus entre nous ? »

« Le désœuvrement ? » propose-t-elle. « Le manque d’éducation ? » Le fait que « notre société » soit incapable de « donner du sens » à l’existence de toute une partie de sa jeunesse ? Mais à vrai dire, aucune de ces pistes ne semble la satisfaire. Ni calmer la « peur » qu’elle ressent désormais « dans son corps ». Comme la plupart des autres habitants de ce petit bout de Paname, comme beaucoup de Français sans doute, elle semble démunie face aux événements. « Affirmer que la France a raté l’intégration de ces types n’est pas faux. Mais en partie seulement. Car ça n’est pas suffisant comme explication… », tente Diane, une journaliste plantureuse qui avait l’habitude de fréquenter Le Carillon.

Et le poids de l’islam dans tout ça ? Comparativement à la période de l’après-Charlie, ils sont bien moins nombreux à entonner l’air du « Pas d’amalgame ». « Pour moi, ce débat n’a plus lieu d’être, il est dépassé, balaye d’un revers de la main Stéphanie. Tout le monde a bien compris que tous les musulmans n’étaient pas des terroristes. D’ailleurs, vendredi, ils ont tué aussi des musulmans ». Oubliées donc, la plupart du temps, les précautions oratoires pour évoquer le sujet et ne pas « stigmatiser ».

Islam ? Islamisme ? Ce débat n’intéresse pas plus Diane, la coutumière du Carillon. Déjà en janvier, elle se souvient que ça l’avait « saoulée ». En revanche, une chose la frappe dans le mode opératoire : « Cette fois des mecs se sont fait sauter. Il y a quelque chose qui tient du religieux pour en arriver là, c’est évident. Mais c’est tellement loin de ma manière d’appréhender la vie, que face à ça je reste interdite… »

Blanche, elle, se fait plus prolixe sur l’islam et l’intégrisme. Cette quadra, mère de famille, vit plus au sud. Le fameux vendredi, aux environs de 21 h 40, elle a clairement entendu une détonation : la bombe actionnée par Brahim Abdeslam au Comptoir Voltaire. Blanche a toujours voté à gauche. En 2012, elle glissait encore – certes « sans enthousiasme » – un bulletin Hollande dans l’urne. Quant à son compagnon, il travaille dans une ONG, notamment auprès des réfugiés. Mais c’en est fini de la gauche, assure-t-elle. Désormais, elle s’abstiendra : « Pour que je renonce à voter, c’est quand même énorme. J’ai toujours été du genre à engueuler les gens qui ne votaient pas. » Mais aujourd’hui elle se range dans la catégorie des « désespérés » de l’avenir. Parce que les mois passés n’ont pas réussi à la rassurer. C’est peu dire…

Elle en veut par exemple aux « oui mais quelque part ils ont jeté de l’huile sur le feu », les « oui mais il faut faire attention de ne froisser personne » prononcés après l’assaut sanglant des Kouachi contre la rédaction de Charlie Hebdo. Ces « oui mais » qui venaient d’une partie de cette gauche à laquelle elle était fidèle et qui l’ont tout bonnement « hallucinée ». Elle en veut aussi aux politiques qui ont été « laxistes », dit-elle, notamment « en banlieue où ils ont pactisé avec les communautaristes pour acheter la paix sociale ». Travaillant dans la formation pour adultes, elle est parfois aux portes de la capitale : « J’ai eu affaire à des populations totalement salafisées. Des hommes refusaient de me serrer la main. Mais beaucoup de gens ne me croyaient pas quand j’en parlais autour de moi. Je me suis faite traiter d’islamophobe… » Elle en veut également à ceux qui, encore aujourd’hui, font preuve de « sadomasochisme » en entonnant l’air coupable de « c’est la faute de l’Occident ». Même si elle explique que la France semble faire preuve d’une « plus grande prise de conscience » de la gravité de la situation cette fois-ci. Et même si elle note que les minutes de silence observées dans les écoles se sont mieux déroulées qu’en janvier.

Contrairement à Blanche, pour Ava, ces événements ne changeront rien à son comportement politique. Elle ne votait déjà pas et s’en excuse aussitôt après l’avoir confié. Juive séfarade, elle explique continuer à se « sentir proche des Arabes » et se « refuse à voir dans le musulman un ennemi ». Néanmoins, elle ne digère pas qu’au cours des années passées certains événements aient été présentés par les médias et les politiques « comme des actes isolés ». Et d’égrener les attentats de janvier dernier, les meurtres perpétrés par Mohamed Merah. De remonter même jusqu’au gang des barbares et la mort Ilan Halimi. « Le terreau est identique », explique-t-elle.

Dire les choses. Les qualifier. C’est une nécessité pour Jérémy, lui aussi de confession juive. « Il y a un problème d’antisémitisme en banlieue. Mais le dire, c’est prendre le risque de se voir répondre « Tu es islamophobe ». Alors, tu fermes ta gueule. » Seulement, dire ne suffit pas. Pour lui, il faut également parler juste :

« Jean-Luc Mélenchon est quand même quelqu’un de solide intellectuellement. Je l’ai entendu déclarer « L’islam n’a rien à voir avec ça ». En un sens, c’est vrai. Mais, tout de même, ils font ça au nom de l’islam. Dire que « Ça n’a rien à voir », ça n’est pas responsable. D’ailleurs, l’imam de Brest, celui-là même qui explique que la musique c’est le diable, dit lui aussi que « ça n’a rien à voir » ! »

Jérémy est en tout cas rassuré d’avoir un François Hollande bardé de son « sens de la mesure » aux commandes du pays, plutôt qu’un Nicolas Sarkozy. Il n’empêche : les habitants de ce coin de Paris s’interrogent sur les capacités de nos autorités à nous protéger. Jean, qui est père de deux enfants, se demande par exemple pourquoi tant de « fichés S » sont toujours en liberté. Il se rappelle, inquiet, qu’au début de l’été des détonateurs et des explosifs ont été dérobés sur un site de l’armée à Miramas : « Le GIGN, le Raid, ils sont très forts pour intervenir après coup. Mais le gouvernement, il fait quoi exactement pour que ça n’arrive pas ? » Là aussi, oubliée la camisole lexicale utilisée dans cette partie de la population du temps des années Jospin pour évoquer les questions de sécurité. Idem pour le retour des contrôles aux frontières. On les pensait adeptes d’un monde ouvert aux quatre vents, ils voient d’un bon œil – même s’ils doutent un peu de son efficacité – cette mesure annoncée par le chef de l’État dans l’immédiate foulée du carnage.

« C’est que là on en est bien au-delà du sentiment d’insécurité », explique Stéphanie. Du réconfort et des perspectives, cette ancienne abonnée de longue date à Libé n’en trouve nulle part. « Le débat politique actuel, j’en ai ras le bol. Ils n’ont de cesse de s’écharper, ils ne sont pas à la hauteur ». Mais il y a pire : « Ce qui a été flippant les premiers temps, poursuit-elle, ça a été de voir la panique présente jusque dans les yeux des gens qui nous dirigent. »

À une époque, il s’agissait, disait-on, de ne pas désespérer Billancourt. Il serait bienvenu de ne pas désespérer Boboland. Car dans cette période troublée, il faut bien le dire, Boboland a du bon.[/access]

*Photo : © Adrien Morlent.

Sécurité: la police municipale, 5e roue du carrosse?

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police municipale Béziers

 police municipale Béziers

Causeur. Après les attentats de janvier 2015, la ville de Béziers a armé ses policiers municipaux. Dix mois plus tard, quel bilan peut-on tirer de cette mesure ? 

Fabrice Cantele. Même si les policiers municipaux de Béziers n’ont été armés qu’après les attentats de janvier, la décision avait été prise auparavant. Pour Robert Ménard, le policier municipal de 2016 se doit d’être armé s’il veut pouvoir exercer ses missions de sécurité publique et répondre à l’attente des citoyens.

Après un an de mise en place, le processus d’armement est presque achevé. Un processus surtout administratif puisque la plupart des policiers avaient une expérience du port d’armes. Nous les avons d’ailleurs recrutés au regard de cette qualification. Quant à ceux qui n’avaient jamais porté une arme, nous avons dû les former. Ce qui est quasiment chose faite aujourd’hui.

Les armes ne répondent donc pas uniquement à une menace terroriste ? 

Non. Aujourd’hui, malheureusement, le policier municipal est exposé dans son travail quotidien à des risques beaucoup plus importants qu’auparavant. Qu’il s’agisse de crimes ou délits – braquages, vols à main armée – nous avons souvent affaire à des gens armés et décidés à aller jusqu’au bout. En conséquence, un policier armé est apte à intervenir dans tous les cas possibles, quel que soit le niveau de risque, alors qu’un policier non armé est plus limité et ne peut pas être affecté à toutes les missions.

Vos fonctionnaires ont-ils déjà fait usage de leur arme ?

A Béziers, non, pas encore. Mais certains l’ont déjà fait par le passé, dans le cadre de leurs précédentes affectations.

Concernant la menace terroriste, avez-vous une doctrine permettant aux agents armés d’agir s’ils se trouvent dans une situation d’attentat ?

Il existe des directives de l’Etat pour la préservation des civils, la priorité étant de les mettre en sécurité : tenter de contenir les terroristes dans un endroit le plus confiné possible et attendre l’arrivée d’une unité spécialisée, lourdement équipée, qui prend le relais. A notre niveau, la difficulté est de bien identifier une situation d’attentat. Il s’agit de faire la différence entre un braquage, des coups de feu dans un contexte criminel et une attaque terroriste. S’il y a plusieurs rafales d’armes automatiques, ou des déflagrations importantes, on peut supposer qu’on est face à un risque « attentat ». Et des coups de feu, il y en a…

Vos fonctionnaires ont-ils participé à des exercices de mise en situation d’attentats ?

Non. On s’exerce régulièrement sur les techniques d’intervention, et la riposte face à des individus armés. Les deux attaques terroristes que l’on a subies en 2015 modifient un peu nos méthodologies d’entraînement, mais nous n’avons pas encore toutes les données. Nous n’avons donc pas pu tirer les leçons tactiques et techniques, ni améliorer nos capacités dans ce genre de scénario. Il ne faut pas oublier non plus que les moyens dont on dispose sont assez limités par rapport aux forces de l’Etat.

Lors des attentats de janvier et de novembre, des policiers municipaux et nationaux en repos ou en mission de routine ont croisé par hasard le chemin des terroristes. Certains étaient les premiers sur le terrain. Leur action a parfois modifié les projets terroristes. Par définition, dans le cas d’un attentat à Béziers, vos agents seront les premiers à faire face aux terroristes, bien avant le GIGN et le RAID… On sait que la rencontre entre Amedy Coulibaly et les policiers municipaux de Montrouge l’a fait changer de projet…

Oui et en plus, contrairement au policier du RAID qui sait sur quel théâtre d’opération il va intervenir, le policier « généraliste » – municipal ou national – ne sait jamais ce qui l’attend dans la rue et devra prendre très rapidement des décisions très lourdes de conséquences. La logique qui nous guide est donc la suivante : protéger le public en premier lieu, puis se protéger. Ensuite – mais cette idée n’engage que moi – face à un terroriste qui vient de se servir de sa kalachnikov, il faudra à mon avis tirer le premier, faire feu très rapidement. Le temps de prise de décision pour les fonctionnaires doit être très, très court.

Puisque ce sont les premiers intervenants en cas d’attentat, quand la confusion est au maximum et qu’on peut influencer le cours des évènements, existe-t-il une réflexion tactique et technique au niveau national pour élaborer, à partir de l’expérience de 2015 – mais aussi du passé plus lointain et d’autres pays –, une doctrine commune pour toutes les forces municipales et nationales « généralistes » ?

Non. J’en ai discuté récemment avec le Commissaire central de la Police Nationale à Béziers : le problème, aujourd’hui, est que les gendarmes travaillent d’une certaine façon et la police nationale d’une autre. La police municipale peut faire une demande ponctuelle de formation spécifique pour acquérir une compétence particulière mais il faut la solliciter, aller chercher l’information et la formation. Cela reste difficile de faire descendre l’information et la formation, et les retours d’expérience sont rares en direction de la police municipale. Il existe toujours un gros problème de liaison entre les trois forces de sécurité publique – police nationale, gendarmerie nationale  et police municipale – et l’information met beaucoup de temps pour cheminer.

S’agit-il du partage de l’information immédiate, dans le cas d’un événement en cours, ou  de l’analyse d’expérience et des leçons tirées des attentats qui ont déjà eu lieu ? 

Les deux. Même après un « simple » hold-up, le partage de l’information est toujours très long. La communication entre états-majors est lente, alors que les fonctionnaires, qui sont eux sur le terrain, peuvent faire face à tout moment à des situations particulièrement dangereuses où les leçons récemment tirées de cas semblables sont vitales.

Robert Ménard a annoncé récemment la création d’une « garde biterroise » pour épauler la police locale. Est-ce de votre responsabilité ?

Non. Le maire m’a demandé de participer au jury de recrutement de cette garde pour  sélectionner au mieux les personnes qui pourraient postuler. Mais dans l’état actuel des choses, ils ne sont pas sous la direction de la police municipale.

C’est une force composée des anciens de différentes forces de l’ordre, une sorte de force de réserve auxiliaire ?

Compte tenu de la législation française, elle servirait de force d’alerte. Elle pourrait occuper le terrain et alerter les forces de l’ordre nationales ou municipales pour nous permettre d’agir avec plus de précision.

Vous êtes engagé dans la police municipale depuis 25 ans et avez déjà eu l’occasion de servir dans plusieurs villes différentes. Quelle est votre vision du rôle d’une force de police municipale ? S’agit-il de s’occuper de la circulation, de régler les conflits de voisinage et de faire la police des commerces et marchés, ou bien de suppléer aux carences de la police nationale, et d’être plus efficace grâce à la proximité ?

Je ne dirais en aucun cas que la police municipale serait plus efficace que la police nationale, car nous ne disposons absolument pas des mêmes moyens matériels, logistiques, humains et judiciaires. En revanche, la police municipale est sans nul doute une police de proximité. Elle rassure la population et se place aux premières loges pour intervenir. D’où, pour moi, la nécessité d’avoir des fonctionnaires de police particulièrement bien formés dans un certain nombre de domaines comme le judiciaire, l’administratif mais également les techniques liées aux interventions de police. Car justement, cette proximité permet d’être les premiers sollicités, et souvent les premiers sur les lieux. La police municipale est une police de terrain, elle multiplie ses chances d’être confrontée à des situations très variées. Un gardien de la paix peut avoir une charge « administrative » très lourde qui l’éloigne un peu plus de la voie publique. L’habilitation judiciaire supplémentaire a amené les gardiens de la paix de la police nationale à recevoir des plaintes, effectuer des enquêtes, organiser des confrontations, etc. Ce sont des missions administratives différentes de celles qu’ils traitaient auparavant, et pendant ce temps-là, le gardien de la paix de la police nationale n’est pas présent sur le terrain. Toutefois, ce que réclame la population, c’est une présence physique sur la voie publique de policiers aptes à intervenir dans les minutes qui suivent l’appel. On sait aujourd’hui que la population est exigeante, que beaucoup de gens ont peur. On ressent une perte de confiance de la part de nos concitoyens envers la police parce que « ils ne sont jamais là quand il faut », ou « qu’ils mettent trois quarts d’heure à venir ». La police municipale a encore la chance d’être capable d’intervenir rapidement, à condition d’avoir un maire, comme à Béziers, qui lui en donne les moyens. Elle peut être une force présente et réactive dans un délai toujours très court.

Vos 25 ans de carrière correspondent à la montée en puissance de la police municipale en France. Assez marginale dans les années 80, elle prend de plus en plus d’importance. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Il y a plusieurs facteurs : la décentralisation, les difficultés financières de l’Etat, le rôle du maire – très important dans la sécurité de sa ville dont il est le point central et a le devoir d’y assurer le bon ordre, la tranquillité, la sécurité de ses administrés, comme les textes de loi le précisent. L’Etat a transféré un certain nombre de missions et de responsabilités supplémentaires aux maires, qui disposaient déjà du pouvoir de police. Depuis 1991, la police municipale est devenue une force incontournable sur le territoire français notamment parce que, statistiquement, à chaque instant, il y a plus de policiers municipaux dans la rue que de collègues des autres forces de sécurité publique, au prorata de l’effectif total de chacune des trois forces.

C’est étonnant ! Les policiers et gendarmes sont dix fois plus nombreux que leurs collègues municipaux !

Il y a moins de 30.000 policiers municipaux mais ils sont tous voués à être dans la rue. Vous me dites qu’il y a 250.000 policiers et gendarmes nationaux. Mais les missions et tâches de l’ensemble de ces fonctionnaires sont beaucoup plus variés et l’étendue des champs d’intervention particulièrement vaste.

De très nombreux corps de métiers sont représentés au sein de la police nationale ou de la gendarmerie, qu’il s’agisse d’enquêteurs, de groupes d’intervention, de gardes statiques, de techniciens informatiques, d’agents de génie civil, d’analystes, d’encadrants sportifs, de CRS, de gardes mobiles, etc.

Le comparatif, si vous en souhaitez un, porterait essentiellement sur les actions de police de proximité et de « Police Secours ». C’est dans cette configuration que la police municipale prend toute sa dimension au sein de nos villes et villages.

*Photo : Wikipedia.

Quand Charlie charrie

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riss charlie hebdo islam

riss charlie hebdo islam

On le tient chef ! Un an après l’assassinat de quatorze personnes à la rédaction de Charlie Hebdo, Riss nous livre le nom – et la trombine – du coupable à la une du numéro anniversaire. « L’assassin court toujours » et cet assassin c’est Dieu soi-même. Voilà qui est bien pratique : si c’est Dieu le coupable, personne ne l’est. Ou tout le monde. Pas de risque de stigmatiser qui que ce soit. Dieu a le dos et l’esprit larges : il peut endosser les crimes passés et à venir de n’importe qui, sans discrimination liée à la religion.

Tout de même, pour accuser Dieu, il faut sacrément croire en lui. On pensait plutôt que les gens de Charlie Hebdo étaient du genre à proclamer que Dieu est mort et à aller déconner sur sa tombe. Et voilà qu’ils nous annoncent que tout est de sa faute parce qu’il a inspiré les tueurs : en somme les Kouachi et autres n‘étaient que les instruments d’une volonté surpuissante. Donc, Il existe, et il n’est pas content !

D’accord, ce Dieu assassin, c’est juste une image. Une image destinée à en éviter une autre. Attention, que Riss ne veuille pas déclencher une salve de manifestations violentes et d’attaques d’églises de par le monde en désignant et surtout en dessinant le véritable inspirateur du crime, en l’occurrence Mahomet, que les tueurs prétendaient venger, on ne saurait le lui reprocher. Quand on sait que les caricatures de ce Mahomet ont l’étrange pouvoir de rendre dingues des foules musulmanes, on comprend qu’il n’ait guère envie d’y retoucher. Les rouleurs de mécanique qui proclament, dans leur salon, que le droit au blasphème est absolu, dénonceront ce renoncement. Les rouleurs de mécanique ne vivent pas entourés par sept policiers.

J’ai de l’amitié pour Riss. Qu’il me pardonne donc de penser que là, il charrie grave – même s’il est sûr que son édito est meilleur que sa une. Qu’il ne veuille pas dessiner Mahomet, c’est son affaire. Qu’il noie le poisson à ce point, c’est aussi la nôtre. Donc, la violence, les morts, les souffrances – sans parler des heures passées à se déchausser dans les aéroports –, c’est la faute à Dieu. Pas un dieu particulier, Dieu en général. Parce que, j’allais oublier, le Dieu de Riss, l’assassin du 7 janvier, est un dieu indéterminé, sans adresse et sans âge, la preuve, il est aussi franc-mac, raison pour laquelle il a une équerre sur la tête. Enfin, indéterminé, c’est ce qu’a voulu montrer Riss, je crois. Moi, je trouve qu’avec sa barbe fleurie, il ressemble au Dieu des Dix commandements de Cecil B. DeMille, qui est aussi celui de la Bible. Je ne voudrais pas blasphémer au faciès, mais ce dieu assassin a plus la tête du dieu des juifs et des chrétiens (genre vieux mâle blanc) que celle d’Allah – il est vrai que personne ne connaît la tête d’Allah, mais il ne ressemble certainement pas à ça.

Dans le genre amalgame, en voilà un de taille. Parce qu’à ce compte-là, on est tous un peu coupable. Le message hyper-finaud caché derrière le dessin, c’est que l’homme est bon et que c’est la religion qui le corrompt. Et toutes les religions ont leurs criminels… Il me semble qu’il y en a une qui en sécrète plus que d’autres à notre époque, mais ce ne serait pas gentil de le rappeler. On dira donc que c’est la faute à de mauvaises idées qui se promènent en liberté on se demande bien comment. Ah si tous les gars du monde, ma bonne dame.

Cette une anniversaire est donc pavée d’excellentes intentions. Il s’agit de ne froisser personne. Le pire, c’est que ces bonnes manières œcuméniques ne semblent avoir eu aucun effet sur ceux à qui elles étaient destinées. Les professionnels de susceptibilité musulmane et autres experts en dénonciation de l’islamophobie n’ont pas jugé bon d’honorer les victimes en gardant leur mécontentement pour eux. Ils entendent faire savoir qu’ils se sentent offensés et même, pour le président du CFCM, « blessé ». Comme l’observe judicieusement Marco Cohen, blessé, c’est mieux que tué. Et toc.

En attendant, je pense à Charb, à Cabu et aux autres. Déjà, ça doit leur faire bizarre d’être ensevelis sous tant d’hommages, avec tous ces « amis » – quelques vrais et pas mal de faux – qui bataillent pour plastronner en leur nom devant les caméras. Et ce n’est pas cette une gentillette et énervante qui va les faire se gondoler. Alors il reste à espérer qu’ils s’amusent avec les soixante-douze vierges. Même si, depuis un an, elles ont dû cesser de l’être.

Al-Qaïda is back!

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Al Qaida Pakistan Afghanistan

Al Qaida Pakistan Afghanistan

Début mai 2012, pour marquer le premier anniversaire de l’élimination d’Oussama Ben Laden, Barack Obama avait effectué une visite surprise en Afghanistan afin de signer un accord stratégique entre Kaboul et Washington. « Le but que j’ai fixé de vaincre Al-Qaïda et de l’empêcher de se reconstituer est désormais à notre portée », avait-t-il alors déclaré. Moins de quatre ans plus tard, on peut dire en paraphrasant Mark Twain que les rumeurs sur la mort d’Al-Qaïda sont très exagérées.

Al-Qaïda n’a pas passé l’arme à gauche. Il semblerait même que l’organisation terroriste créée en 1987 par le Palestinien Abdallah Azzam, le mentor de Ben Laden, soit en pleine résurrection. Et cette résurrection, selon le New York Times, surprend et inquiète les Etats-Unis. D’après le quotidien américain, plusieurs camps d’entraînement de l’organisation ont été découverts ces derniers mois en Afghanistan. Des camps aussi grands que ceux de « l’époque Ben Laden », où l’organisation était à son apogée, peu avant les attaques du 11 septembre 2001 et l’invasion américaine qui a suivi. Concentrant leur attention sur l’Etat islamique et la SyRak (Syrie + l’Irak), les États-Unis ont négligé leur ancien ennemi et son vivier, « l’AfPak » (Afghanistan + Pakistan), découvrant ces camps avec retard.

Or, contrairement à Al-Qaïda « canal historique », la nouvelle réincarnation de l’organisation a (jusqu’ici) des visées plus régionales. Nommée AQIS (Al-Qaeda in the Indian Subcontinent), l’organisation vise clairement le Pakistan, l’Inde et les états d’Asie du sud. De toute manière, au Moyen-Orient, dans le monde arabe et en Europe, l’EI semble si bien ancré qu’il laisse peu d’espace à la concurrence. Mais si la (géo)stratégie d’Al-Qaïda s’est renouvelée, sa tactique reste conforme aux méthodes de Ben Laden : des opérations sophistiquées exigeant une capacité importante d’organisation.

Une opération – heureusement ratée et dont la presse française a peu parlé – donne ainsi la mesure des ambitions et du modus operandi d’AQSI. Le 6 septembre 2014, une frégate de la marine pakistanaise a été attaquée par un commando qui a tenté d’en prendre le contrôle. Les assaillants, tous des matelots et des sous-officiers radicalisés de la marine pakistanaise, voulaient utiliser ce navire (2500 tonnes, un équipage de 170 matelots et officiers) pour lancer une  attaque contre un bâtiment de guerre américain en mission dans l’Océan Indien. Si l’opération s’est soldée par un échec – l’équipage ayant opposé une résistance efficace –, elle révèle la capacité d’Al-Qaïda à mettre en place une opération d’envergure. Les retombées stratégiques d’une telle attaque auraient pu être extrêmement importantes.

Avec cet échec inquiétant des services de renseignements pakistanais, les Américains sont tombés de haut. C’est peut-être à la suite de cet incident qu’ils ont commencé à traquer les nouveaux camps d’entraînement d’Al-Qaïda en Afghanistan. Mais le retour de l’organisation islamiste met à mal la stratégie américaine dans la région. Les Etats-Unis, qui avaient déjà entamé leur désengagement dans ce pays, espéraient pouvoir compter sur un gentlemen’s agreement avec les Talibans – à la Maison Blanche, on sait que le gouvernement de Kaboul ne tiendrait pas seul. Washington comptait laisser les Talibans tranquilles (y compris s’ils s’en prenaient aux droits des femmes) aussi longtemps qu’ils n’offrent pas de sanctuaire à Al-Qaïda ou à d’autres organisations djihadistes visant les Etats-Unis et l’Occident.

Aujourd’hui, les Américains sont donc forcés de reconnaître que s’ils peuvent tourner le dos à l’Afghanistan, l’Afghanistan n’est sûrement pas en mesure de faire de même. Autrement dit, avec leur départ du pays, tout risque de redevenir comme avant septembre 2001, voire pire.

Si l’on prend les choses à la racine, le problème n’est ni Al-Qaïda ni l’Etat islamique. Sur le certificat de décès des personnes atteintes de Sida, on ne fait jamais mention de cette maladie, la cause indiquée de la mort est souvent une maladie opportuniste comme la pneumonie. De la même manière, le Sida de la géopolitique de notre époque est la faillite totale des Etats et des sociétés dont ils émanent, de l’Afghanistan au Soudan, en passant par la Libye, le Mali, le Yémen et bien sûr l’Irak et la Syrie. Aussi longtemps que ces corps politiques seront aussi affaiblis qu’aujourd’hui, le nom exact de la pathologie dont ils souffrent importe peu. Or, comme les Etats-Unis sont en train de le découvrir – et la France aussi au Mali et en Libye – un désengagement militaire est illusoire. L’avenir ressemble à un long plan Vigipirate à l’échelle mondiale.

*Photo : SIPA.AP21839989_000011.