J’ai toujours été favorable à la parité en politique et je voudrais saluer ici les performances récentes de deux personnalités à la tête de grandes villes. Mesdames les maires de Cologne et de Paris viennent de se signaler de façon assez impressionnante. Madame Henriette Reker tout d’abord, qui dirige la ville de Cologne, théâtre d’incidents sérieux la nuit de la Saint-Sylvestre, où malgré le black-out les médias français dans un premier temps, on apprend que des « hommes d’origine étrangère » au nombre paraît-il d’un millier se seraient livrés à certaines privautés envers des dizaines de femmes : violences, vols, attouchements et autres tentatives de viols. Ce qui a suscité une certaine émotion, en clair a foutu un sacré bazar. Madame Reker, pleine d’à-propos, alors qu’elle s’exprimait devant les journalistes, s’est d’abord indignée de l’attitude des jeunes victimes qui n’auraient pas appelé la police « par peur de se faire voler leurs smartphones ». Elle a ensuite insisté sur les mesures de prévention, invitant les jeunes femmes à avoir un comportement « mieux adapté », puis préconisé l’élaboration d’un « code de conduite ». Avant de proposer l’utilisation d’une technique imparable : que les femmes se tiennent à distance de bras d’un potentiel agresseur… On savait déjà que le yard était la mesure du bras du roi Henri Ier, mais Madame Reker affine encore la méthode. Inutile de décrire dans quel état de ravissement s’est trouvée plongée immédiatement la planète féministe. Et, comme souvent maintenant, les réseaux qui se sont déchaînés avec souvent un humour réconfortant. Sur Twitter, avec le hastag #einearmlaenge, on déniche un certain nombre de perles dont ma préférée est celle-ci.
Probablement stimulée par les exploits de sa collègue germanique, Anne Hidalgo a décidé de ne pas être en reste. Tout d’abord, annoncée à grand son de trompe dans le cadre des cérémonies du premier anniversaire, l’inauguration par le Président de la République d’une plaque commémorative pour le massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Triple catastrophe qui en dit long sur le niveau des gens qui entourent Madame Hidalgo. Tout d’abord, l’impardonnable faute d’orthographe sur le nom de Wolinski. Naturellement, la seule défense du cabinet fut de dire que c’était de la faute du marbrier, sans simplement imaginer qu’un esprit de responsabilité élémentaire imposait de vérifier la plaque avant qu’elle fut posée. Le libellé de la plaque elle-même, où sont mélangés sans ordre des noms et des pseudonymes. Charb à côté de Bernard Maris dont le nom de plume était « Oncle Bernard », Cabu orthographié sans t, alors que Wolinski est affublé de son prénom… N’importe quoi. Comment priver de sens un symbole pourtant important. Mais le pire, alors qu’il y a sur cette plaque, à juste titre, le nom du policier Franck Brinsolaro, c’est l’absence d’Ahmed Merabet que la planète entière a vu achevé comme un chien sur un trottoir, alors qu’il faisait son devoir en affrontant les massacreurs de Charlie. Ce n’est pas un oubli, c’est un choix puisque le sacrifice d’ Ahmed Merabet a fait l’objet d’une plaque installée à l’endroit où il est tombé. Séparé des autres dans l’hommage. Multiples impairs qui disqualifient ces communicants rémunérés dont l’ignorance et la désinvolture finissent par devenir des insultes. Heureusement, un artiste de rue s’y est collé et a réalisé sur un petit transformateur de ce trottoir, et en présence de la famille et des collègues de Merabet, une superbe peinture ou les trois couleurs ont leur place. J’y suis passé tôt ce matin sous une pluie battante, il y avait des fleurs, les gens s’arrêtaient pour se recueillir ou photographier. J’ai trouvé ça réconfortant.
Mais j’ai vite été rappelé à la réalité par un tweet de Madame Hidalgo qu’il est impératif d’intégralement citer : « #Parisdemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rue. » Il semble qu’en raison de la bordée de sarcasmes sur les réseaux, ce concentré de jargon accablant ne soit plus disponible et qu’il faille se contenter d’une capture d’écran. Certes il y a le précédent de Talamoni, avec son discours en patois génois à l’Assemblée de Corse, mais Madame hidalgo, ce n’est pas une raison pour ne pas respecter l’article 2 de la Constitution qui fait du français la langue de la République.
Ne nous plaignons pas trop, cette nouvelle saillie a permis aux humoristes de Twitter – et il y en a d’excellents – de s’en donner à cœur joie. La palme revenant à celui qui a proposé à Madame Reker, maire de Cologne, de s’inspirer de sa collègue parisienne pour rassurer sa population féminine avec le tweet suivant : « #Colognedemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rut. »
Il y a une publicité que j’aime beaucoup en ce moment. La scène se passe dans une agence bancaire. On y voit un client se mettre à chanter ses doléances, à la manière des Parapluies de Cherbourg (j’ai bien dit « à la manière de », les purotins sont priés d’aller pinailler ailleurs). Donc ce client chante, et son banquier s’inquiète genre : « Mais pourquoi donc me dites-vous les choses en chantant ? » Et là le client répond : « Oui mais quand je vous explique le problème en parlant normalement, vous ne m’écoutez pas. »
Mutatis mutandis, c’est exactement ce que vient de faire Elisabeth Badinter à l’occasion de la commémoration des massacres de janvier. Non pas qu’elle ait chanté la laïcité (j’ai dit « mutatis », allez voir dans les pages roses, bande de flemmasses), mais elle a utilisé pour se faire comprendre ce qu’on pourrait appeler une rhétorique carrément punk.
D’habitude, quand Elisabeth Badinter s’exprime sur nos valeurs, elle le fait fermement mais posément. On pense à une fugue de Jean-Sébastien Bach. C’est d’une clarté, d’une beauté, d’une rigueur implacables. Mais le malcomprenant pourra faire semblant de n’y voir que de la musique d’ambiance.
Ce malentendu persistant, Elisabeth Badinter l’a levé hier matin sur France Inter en martelant le mot qui fâche, IS-LA-MO-PHO-BIE, façon Sex Pistols. Adieu clavecin, écoutez son concerto pour nitroglycérine :
« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, ce qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. »
Et comme il semble que ses intervieweurs du service public n’ont pas tout bien compris dans leurs têtes, SuperElisabeth leur laisse à peine le temps de respirer et repasse une couche quinze secondes après : « On ferme le bec de toute discussion sur l’islam en particulier ou d’autres religions avec la condamnation absolue que personne ne supporte : « Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous ! » Et c’est cela que les gens ne supportent plus : la peur, pour des gens de bonne foi, qu’on puisse penser que vous êtes raciste ou antimusulman fait que vous vous taisez. C’est la meilleure arme qu’on pouvait trouver à l’égard des gens de bonne foi. »
Et comme Léa Salamé fait des mines dégoûtées et lui demande si ce rejet du concept d’islamophobie n’est pas stigmatisant pour tous les musulmans, Miss Badinter se voit obligée d’en re-remettre une couche pour Salamé-qu’en-tient-une-couche sur « l’islamophobie » : « Je me suis aperçue depuis quelques années que c’est la phrase-clé qui arrête tout et je veux pouvoir, comme beaucoup d’autres, discuter d’une religion, de toutes les religions. Donc je ne veux pas qu’on me ferme la bouche avec ça. »
Bref, bravo et merci à Elisabeth Badinter d’avoir rabâché méchamment des vérités, plutôt que de continuer à prêcher gentiment dans le désert (Ah zut, je me relis avant publication, là, et je me rends compte que la métaphore du désert peut choquer certains lecteurs : quand on énonce le mot désert, le lecteur va penser Sahara et kisséty qui habite autour du Sahara, hein ? Délit d’islamophobie subconsciente, ça va chercher dans les combien ?).
Causeur. Vous racontez être tombé dans l’islamisme au cours des années 1980. Fils d’immigrés algériens, vous avez été très marqué par la perte de votre père et celle d’un ami mort sous les balles d’un gendarme[1.Le 22 mars 1985, alors qu’il cambriolait une maison, Rédouane fut surpris par un gendarme auxiliaire qui lui tira dessus, le tuant d’une balle en plein cœur.]. Les jeunes qui sombrent aujourd’hui dans le djihadisme vivent-ils une sorte de crise d’adolescence ?
Farid Abdelkrim. Permettez-moi d’abord d’expliquer ce que j’entends par islamisme, un vocable devenu valise. L’islamisme dont je parle est celui du mouvement des Frères Musulmans incarné par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France). Il s’agit donc d’une utilisation de l’islam à des fins politiques qui consiste à faire valoir un certain nombre de revendications en direction de la « communauté » musulmane. Cet islamisme, en plein essor en France ces trente dernières années, se veut légaliste et se dit prétendument réformiste. La violence, sous quelque forme que ce soit, n’y a jamais eu sa place.
Reste que, la mort d’un ami tué par un gendarme, la quête d’une autorité quelconque, la perte de repères, les troubles identitaires, l’absence de culture, le décrochage scolaire, un certain discours religieux, Internet… bref une incapacité à donner un sens à sa vie, sont autant d’éléments qui peuvent en partie aider à comprendre l’option djihadiste. Quant à l’option islamiste, elle répondait, en ce qui me concerne, à la nécessité, faute de pouvoir donner du contenu à ma jeune pratique religieuse, de lui octroyer un contenant susceptible d’entretenir l’illusion que je cheminais sur la voie de la spiritualité.[access capability= »lire_inedits »]
Une autre piste évoquée pour expliquer l’appel d’air djihadiste vers Daech est la promesse d’une vie sexuelle active aux garçons. Mais comment comprendre la séduction qu’opère l’État islamique sur un nombre croissant de jeunes filles?
Qu’il s’agisse de frustration sexuelle ou de simples fantasmes, il est évident que cette dimension occupe une place non négligeable dans ce « besoin d’évasion ». Aller vers cet « Eldorado islamique », où il sera « enfin » possible de vivre l’islam, le seul, vrai et authentique, celui qui rend à l’homme sa juste place et donne à la femme la seule qu’elle mérite, est un élément à prendre en considération. Or cet islam n’est-il pas essentiellement et tout simplement celui, fantasmé, qui saura répondre en grande partie à des désirs inassouvis ? Un islam sur mesure pour une sorte « d’enfant (musulman) roi » qui, exprimant ses caprices, se le voit promettre ? Dans cette configuration, il semble en effet plus simple de comprendre l’attrait que la normalisation de la polygamie peut exercer sur les garçons. Et c’est plus difficile dès qu’il est question de l’envisager du point de vue des jeunes filles. À moins d’intégrer l’idée que, pour les jeunes filles aussi, le fait de jouer le rôle de partenaire sexuelle puisse également relever d’un fantasme sexuel inavoué.
Quel rôle joue le complotisme dans le développement d’une contre-culture islamiste en sécession culturelle avec le reste de la société?
Il y a selon toute vraisemblance un attrait pour le complotisme et ses thèses. C’est une sorte de mode, notamment chez ceux qui se voient comme les laissés-pour-compte d’une société, d’un système, par lequel ils ne se sentent pas considérés. Dès lors, pourquoi ce système s’évertuerait-il à leur dire la vérité ? Or, paradoxalement, ne plus croire à tout ce que propose la société conduit un certain nombre de ces citoyens à croire en tout le reste. Autrement dit, de nombreux jeunes (et pas seulement des musulmans) ont le sentiment d’être depuis trop longtemps les dindons de la farce, ce qui leur fait dire qu’on ne les y reprendra plus. À cela, il convient d’ajouter que l’islamisme, incarné par des individus ou des organisations qui ne sont pas très portés sur l’autocritique mais en revanche très à l’aise en matière de victimisation, conforte et consolide les thèses complotistes. Il devient dès lors fréquent d’entendre des discours opposant la France et l’Occident à l’islam, qui est par ailleurs la religion, dans un rapport très souvent identitariste, de bon nombre de ces laissés-pour-compte.
Quid de l’antisémitisme ? Conduit-il certains « Palestiniens imaginaires » de banlieue vers le djihadisme ?
La cause palestinienne, l’antisionisme et l’essentialisation qui en découle font en effet de tout Juif un sioniste et donc un ennemi de la Palestine. On rencontrera des jeunes gens, français issus de l’immigration maghrébine, se sentir plus palestiniens que les Palestiniens (et en face, il se trouvera également des Juifs plus israéliens que les Israéliens eux-mêmes.)
Le succès du complotisme et de l’antisémitisme nous apprend quelque chose de la détestation du système. De la France donc. Des jeunes sommés d’aimer la France et ses choix (politiques, notamment) n’y parviennent pas. Comment s’en étonner quand une grande partie de la France se déteste elle-même ? Est-ce parce qu’ils ne parviennent pas à aimer la France, que le complotisme, l’antisémitisme et l’islamisme prospèrent ? C’est une piste à creuser.
À la suite des attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, les représentants de l’islam de France ont formellement condamné la violence mais aussitôt précisé que « tout cela n’avait rien à voir avec l’islam » avant d’appeler à combattre l’islamophobie. Après les attaques de novembre, on entend moins de discours victimaires. Observez-vous un début d’autocritique, voire une véritable prise de conscience ?
Il n’existe pas à mes yeux de représentant de l’islam de France dans la mesure où cet islam prétendument de France n’existe pas. Il s’agit en réalité d’individus qui n’entendent rien à la réalité qui est la nôtre aujourd’hui. Lorsqu’ils prétendent que tout ceci n’a rien à voir avec l’islam, il devrait pouvoir leur être rétorqué : « Rien à voir avec quel islam ? Le vôtre ? » Cet emballement ressemble à un grand écart insoutenable puisqu’il consiste à se dédouaner vis-à-vis de l’opinion publique d’un côté, sans se couper davantage de la masse des fidèles de l’autre. À mes yeux, il devient urgent de sommer ceux qui se sont autoproclamés représentants des musulmans en France d’admettre qu’ils n’ont aucune offre théologico-canonico-spirituelle à offrir aux jeunes musulmans français de plus en plus désireux de donner une dimension religieuse à leur existence. Les responsables du CFCM sont complètement déconnectés mais refusent de l’admettre. Les attaques de novembre n’y changent rien puisque dans les mosquées, et dans les discours, il se dit toujours la même chose : « Ceci n’est pas l’islam et les coupables ne sont pas musulmans. » Or, c’est bien l’islam qui est au centre de cette problématique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui encouragent les postures victimaires, comme si les individus qui souffraient le plus en France étaient les musulmans, en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam.
Selon moi, l’islamophobie n’existe pas !
Une frange ultraminoritaire de la population dénie pourtant aux musulmans, fussent-ils modérés et irréprochables, la qualité de Français…
Ce n’est pas l’islam en tant que religion dont les gens ont peur ou qu’ils haïssent. C’est bien plus ceux qui en sont les porteurs et le fait qu’ils apparaissent encore à leurs yeux comme des étrangers à quoi il faut ajouter la manière dont ils incarnent l’islam. C’est une xénophobie qui ne dit pas son nom et qui, selon moi et d’une certaine manière, peut s’expliquer. La peur, les inquiétudes, les angoisses et les incompréhensions sont humaines et pour le croyant que je suis, il me semble qu’Allah me demande de les entendre, d’y être attentif et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour tenter de les apaiser.
Dès le lendemain du 13 novembre, l’état d’urgence aidant, le gouvernement a perquisitionné nombre de mosquées salafistes. Le salafisme, y compris piétiste, est-il l’antichambre du terrorisme djihadiste ?
Le salafisme, au même titre que l’islamisme, est un terme qui veut dire tout et son contraire. Je ne sais sur quelles bases repose le choix de perquisitionner telle ou telle mosquée. D’ailleurs, il est des lieux où le gouvernement n’est toujours pas intervenu alors que des décisions de justice ont été clairement prononcées. Par exemple, celle d’expulser des gens qui occupent sans droit ni titre un chapiteau sur un terrain en chantier censé accueillir le projet d’une nouvelle mosquée, et que la Préfecture refuse d’exécuter. L’antichambre du terrorisme, c’est d’abord l’absence d’application du droit. Au 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, la mairie encourage un islam clandestin contre un islam paisible vieux de plus de trente ans. La préfecture refuse de faire exécuter la décision d’expulsion. Ce n’est pas seulement un certain salafisme qui peut être à l’origine du terrorisme, ce sont aussi l’inconscience et l’irresponsabilité de certains politiques qui, en connaissance de cause, laissent prospérer des individus dans l’illégalité la plus totale.
Dans votre dernier livre L’islam sera français ou ne sera pas (Éd. Les points sur les I, 2015), vous fustigez à la fois le financement des mosquées par les États étrangers et l’ingérence de l’État dans les affaires des musulmans de France. Mais comment faire exister un islam de France indépendant, qui soit à la fois républicain et représentatif de sa base ?
Ma proposition est simple : il faut créer un consistoire islamique français. Une assemblée d’imams français, avec tout ce que cela implique. Des imams qui penseront le culte islamique, et rien que le culte, pour ici et maintenant. L’émergence d’un grand mufti de France et de grands imams régionaux ayant une parfaite maîtrise de la langue française, une connaissance du droit français et européen, de l’histoire de France, de sa culture, de même qu’un savoir certain sur les plans théologique, canonique, spirituel et intellectuel contribuera à voir émerger un islam français. Une telle structure saura susciter l’adhésion puisqu’elle répondra à une demande majoritairement française. Tout financement, traçable, non conditionné, visant à soutenir et promouvoir un islam clairement défini comme français sera dès lors bienvenu. Et on peut gager qu’un tel islam n’attirera jamais de financement visant à promouvoir tout autre islam.[/access]
Paris (AFP) – Un papier avec un drapeau du groupe État islamique et une revendication jihadiste « non équivoque » en langue arabe ont été retrouvés sur le corps de l’homme qui a été tué par des policiers devant un commissariat du quartier de Barbès dans le XVIIIe arrondissement, a indiqué jeudi le parquet de Paris.
Cet homme, muni d’un hachoir de boucher, s’est présenté à 11H30 devant le commissariat de la rue de la Goutte-d’Or, quartier populaire et multiethnique du nord de Paris, a exhibé son arme et crié « Allah Akbar » (Dieu est le plus grand, en arabe, NDLR) avant d’être abattu par des tirs de riposte des policiers.
L’homme, qui n’avait toujours pas été identifié jeudi en milieu d’après-midi, était porteur d’un engin explosif factice, a confirmé le procureur de la République de Paris, François Molins, dans un communiqué.
Il était vêtu d’un manteau sombre, dans lequel était dissimulée une petite pochette scotchée d’où sortait un fil. Un robot de déminage a permis de s’assurer que ce dispositif ne contenait pas d’explosifs.
Le papier retrouvé sur l’assaillant évoque « des actes pour venger les morts en Syrie » et contient un dessin d’un drapeau de l’organisation jihadiste Etat islamique (EI), a précisé une source proche de l’enquête.
La section antiterroriste du parquet de Paris a été saisie.
Cette agression, un an jour pour jour après l’attentat contre Charlie Hebdo, a eu lieu alors que François Hollande présentait ses voeux aux forces de sécurité à la préfecture de police de Paris, lieu symbolique où il s’était incliné il y a un an sur les cercueils de trois policiers figurant parmi les victimes des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly, auteurs des attentats du 7 au 9 janvier 2015.
Le texte de la réforme constitutionnelle, annoncé lors du Congrès de Versailles du 16 novembre 2015, trois jours après les attentats et présenté par le Président de la République et le Gouvernement le 23 décembre dernier en Conseil des Ministres, est aussi limpide sur le plan politique qu’il est hautement contestable sur le plan du droit. Sur le plan politique, l’exercice désormais connu sous le nom de « triangulation », consiste pour un Président de la République en échec sur tout le volet économique et social de sa politique depuis presque quatre ans, à tirer profit au maximum, de la situation sécuritaire créée par les attaques terroristes de 2015 afin de s’imposer, au-dessus du clivage droite-gauche, comme le « père protecteur de la Nation ». C’est donc sans vergogne, qu’il reprend à son compte des propositions de la droite, retoquées il y a à peine quelques mois par son propre Gouvernement et sa majorité, pour s’imposer comme le point central de la politique française, le seul capable de rassembler la gauche et la droite, en surfant sur une opinion publique qui souhaite confusément que l’on en finisse avec la « guéguerre » des partis, et qui soutient à 85% l’article phare prévu dans la réforme constitutionnelle : celui concernant la déchéance de la nationalité. Au risque de fracturer sa propre majorité parlementaire, et de perdre définitivement ses alliés d’extrême-gauche et écologistes, François Hollande cherche à rassembler les suffrages des parlementaires de droite, eux-mêmes piégés puisque la déchéance de nationalité, sans parler de l’indignité nationale, avait été proposées par eux après les attentats de janvier 2015. Sur le plan politique donc, il va être extrêmement difficile pour l’opposition d’expliquer pourquoi elle est aujourd’hui en désaccord avec des dispositions qu’elle avait elle-même proposées et que le Président de la République a en fait durcies, en élargissant la déchéance (on y reviendra plus loin) aux binationaux nés en France. Autant l’objectif politique apparait donc limpide, autant sur le plan du droit, le projet de loi constitutionnelle apparait douteux, voire superfétatoire. Superfétatoire, ce texte l’est à coup sûr en ce qui concerne son article premier, modifiant l’article 36 de la Constitution, et où est « constitutionnalisé » en fait, et presque mot à mot, l’état d’urgence instauré par la loi du 3 avril 1955. Cette loi avait été utilisée à trois reprises pendant la guerre d’Algérie (Toussaint rouge en 1955, crise du 13 mai 1958 et putsch des généraux en 1961) puis à trois nouvelles occasions : pendant les évènements de Nouvelle-Calédonie en 1984, les émeutes dans les banlieues en 2005 et le 14 novembre dernier suite aux attentats de Paris. Elle a donc survécu sans difficulté à deux Républiques, la IVème et la Vème, et avait été jugée conforme à la Constitution de la Vème république, par le Conseil Constitutionnel (DC 25 janvier 1985), tandis que la Conseil d’Etat avait jugé de son côté que la loi du 3 avril 1955 était à la fois conforme à la Constitution (CE 21 novembre 2005) et aux dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CE 24 mars 2006).
Dans ces conditions, on ne voit pas en quoi la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution ajoute quoi que ce soit, d’autant que la modernisation de ce texte a déjà été effectuée par le vote quasi unanime de l’Assemblée nationale le 19 novembre dernier. Et que les conditions de contrôle du Parlement, notamment en ce qui concerne la prorogation de l’état d’urgence sont exactement les mêmes que celles qui figurent dans la loi de 1955 et qui sont en quelque sorte transposées mot pour mot dans la Constitution. Dois-je rappeler qu’en séance le 19 novembre 2015, j’avais moi-même déposé un amendement proposant de proroger la durée de l’état d’urgence au-delà de trois mois sur décision du Parlement, amendement auquel le Premier Ministre à l’époque avait paru sensible mais que le Groupe socialiste avait refusé en votant contre, sans explications. Autrement dit la constitutionnalisation de la loi de 1955 n’apporte rigoureusement aucune garantie supplémentaire quant aux libertés publiques. En vérité, la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution, en soi parfaitement inutile, sert d’abord d’alibi à l’introduction dans notre loi fondamentale de la mesure politique phare que souhaite imposer François Hollande et qui consiste à élargir la déchéance de la nationalité aux doubles nationaux nés en France. Nous sommes là dans le type même d’une loi de circonstance, débattue et votée dans la précipitation, sous le coup de l’émotion d’un pays traumatisé par les attentats. En droit, cependant, plusieurs remarques s’imposent, en laissant de côté des querelles partisanes et autres aspects politiques ou idéologiques, pourtant nombreux en la matière : En premier lieu, la déchéance de la nationalité existe déjà dans notre droit. Elle est même dans l’histoire de notre droit de la nationalité, consubstantielle à l’introduction en France d’une politique libérale de naturalisations massives. Tel fut l’objet de la loi de 1927, dans une France marquée par l’hémorragie de la Première Guerre Mondiale (1,7 million de tués ; 4 millions de blessés). La France cherchait alors à se repeupler le plus vite possible par l’afflux de migrants étrangers. La loi de 1927 introduisait donc une politique très libérale de naturalisations, dans laquelle la France acceptait la double nationalité et n’exigeait pas des nouveaux naturalisés la renonciation à leur nationalité d’origine (à la différence, en particulier, de l’Allemagne qui l’exigeait à l’époque). En contrepartie, la France conservait la possibilité de retirer la nationalité française, en cas de fraude bien-sûr, mais en cas également de comportements contraires aux intérêts de la Nation, des dispositions inspirées de législations précédentes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Le débat, en effet, avait surgi dix ans plus tôt, au cœur de la Première Guerre Mondiale, en réaction à l’article 25 d’une loi allemande du 22 juillet 1913, dite loi Delbrück, dans laquelle les Allemands naturalisés à l’étranger conservaient le droit de garder leur nationalité d’origine. En 1915, le Parlement français, tout en refusant une dénaturalisation massive de tous les immigrés allemands, introduisait l’idée d’une déchéance de la nationalité pour les naturalisés d’origines ennemies, ayant porté les armes contre la France, et quitté le territoire français pour se soustraire à leurs obligations militaires. Deux lois furent donc votées le 7 avril 1915 et 18 juin 1917, attribuant aux tribunaux civils le pouvoir de déchoir. A la fin de la guerre, 549 naturalisés d’origines allemande, austro-hongroise ou ottomane furent déchus de la nationalité française en application de ces deux lois, la majorité étant des anciens de la Légion étrangère, essentiellement pour motif d’insoumission. Dix ans plus tard, les articles 9 et 10 de la loi de 1927 prévoyaient que les personnes ayant acquis la nationalité française pouvaient être déchue pour l’un des trois motifs suivants : – Avoir accompli des actes contraires à la sûreté intérieure ou extérieure de l’Etat français ; – S’être livré au profit d’un pays étranger à des actes incompatibles avec la qualité de citoyen français et contraires aux intérêts de la France ; – S’être soustrait aux obligations résultant des lois de recrutement. En outre, la décision ne pouvait intervenir que dans un délai maximum de dix ans après l’accession à la nationalité et uniquement dans le cas d’une procédure judiciaire, donc contradictoire. Sous Vichy, la déchéance de nationalité, ou plus exactement la dénaturalisation, prit un tout autre tour, puisque il s’agissait d’une part de déchoir les résistants de la France libre, appelés par le régime de Vichy les « Dissidents » (parmi lesquels le Général de Gaulle, le Général Catroux, René Cassin, Alexis Léger, le Général Leclerc de Hauteclocque ou encore Pierre Mendès-France) et de dénaturaliser en masse les Juifs français ou récemment naturalisés ainsi que leurs enfants nés en France. Ainsi, de 1940 à 1944, 15 154 dénaturalisations furent décidées, une faible fraction des 70 000 Français juifs envoyés en déportation. Après la Seconde Guerre Mondiale, la procédure de déchéance instaurée en 1927 fut modifiée en 1945 et 479 déchéances intervinrent entre 1947 et 1953. Étaient essentiellement visés des naturalisés, souvent d’origine allemande ou italienne, qui avaient collaboré avec l’occupant. Depuis la fin des années 1950, la déchéance pour déloyauté, dont est désormais passible tout Français qui possède une nationalité étrangère (article 25 du code civil), était essentiellement tombée en désuétude jusque aux toutes dernières années, où seuls quelques cas de déchéance concernant des doubles nationaux condamnés pour terrorisme furent prononcés. Pour Patrick Weill, proche comme on le sait de la gauche, la déchéance de nationalité « au fondement même du libéralisme du droit français de la nationalité, particulièrement de la double nationalité » restait « dormante et représentait une sorte d’arme de dissuasion, un article 16 de notre droit de la nationalité ». Telle est donc l’histoire, rapidement résumée, de la déchéance de nationalité, qui établit donc bien deux catégories de Français : les nouveaux venus qui peuvent être déchus dans des cas limités, et les autres qui conservent leur nationalité. Situation confirmée par l’adhésion de la France à la Convention des Nations Unies sur l’apatridie de 1961, qui interdit à tout Etat de rendre apatride l’un de ses citoyens, sauf cependant pour les binationaux en cas de fraude dans l’acquisition de la nationalité ou de comportement contraire à la sécurité de l’Etat (article 8-3 de la Convention). La France émit d’ailleurs des réserves sur ces dispositions de l’article 8-3 qui stipule que : « Nonobstant la disposition du paragraphe 1 du présent article (NB : « Les États contractants ne priveront de leur nationalité aucun individu si cette privation doit le rendre apatride. »), un État contractant peut conserver la faculté de priver un individu de sa nationalité s’il procède, au moment de la signature, de la ratification ou de l’adhésion, à une déclaration à cet effet spécifiant un ou plusieurs motifs, prévus à sa législation nationale à cette date et entrant dans les catégories suivantes : a) Si un individu, dans des conditions impliquant de sa part un manque de loyalisme envers l’État contractant, i) A, au mépris d’une interdiction expresse de cet État, apporté ou continué d’apporter son concours à un autre État, ou reçu ou continué de recevoir d’un autre État des émoluments, ou ii) A eu un comportement de nature à porter un préjudice grave aux intérêts essentiels de l’État b) Si un individu a prêté serment d’allégeance, ou a fait une déclaration formelle d’allégeance à un autre État, ou a manifesté de façon non douteuse par son comportement sa détermination de répudier son allégeance envers l’État contractant » Conformément à la Convention de l’ONU, l’article 25 du code civil dispose donc que : « L’individu qui a acquis la qualité de Français peut, par décret pris après avis conforme du Conseil d’Etat, être déchu de la nationalité française, sauf si la déchéance a pour résultat de le rendre apatride : 1° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ; 2° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit prévu et réprimé par le chapitre II du titre III du livre IV du code pénal ; 3° S’il est condamné pour s’être soustrait aux obligations résultant pour lui du code du service national ; 4° S’il s’est livré au profit d’un Etat étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciables aux intérêts de la France ». En l’état actuel de notre droit, les binationaux nés Français ne peuvent donc pas être déchus de la nationalité aux termes, en tout cas, de l’article 25 du code civil. En revanche, le même code prévoit, sinon la déchéance, du moins la perte de la nationalité française pour tout Français, y compris donc ceux nés en France, qui occuperaient un emploi dans une armée ou dans un service public étranger et qui ne cesseraient pas leurs activités malgré l’injonction qui leur serait faite par les autorités françaises. C’est ainsi que l’article 23-8 du code civil prévoit que : « Perd la nationalité française le Français qui, occupant un emploi dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie ou plus généralement leur apportant son concours, n’a pas résigné son emploi ou cessé son concours nonobstant l’injonction qui lui en aura été faite par le Gouvernement. L’intéressé sera, par décret en Conseil d’Etat, déclaré avoir perdu la nationalité française si, dans le délai fixé par l’injonction, délai qui ne peut être inférieur à quinze jours et supérieur à deux mois, il n’a pas mis fin à son activité. Lorsque l’avis du Conseil d’Etat est défavorable, la mesure prévue à l’alinéa précédent ne peut être prise que par décret en conseil des ministres. » Au vu de ce rappel historique et des textes en vigueur, on voit mal en quoi l’article 2 du projet de loi constitutionnelle apporte quoi que ce soit d’utile, sinon beaucoup de confusion dans les esprits, autrement bien-sûr que sur le plan des objectifs politiques évoqués plus haut. A ce stade, plusieurs remarques s’imposent : En premier lieu, il est choquant au plan des principes généraux de notre droit, de voir inscrite dans la Constitution, une mesure particulière concernant le droit de la nationalité, lequel relève pourtant explicitement de l’article 34, c’est-à-dire du domaine de la loi – et non de la Constitution : « La loi fixe les règles concernant […] la nationalité, l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux, les successions et libéralités ». Depuis toujours, y compris pendant la période révolutionnaire, la Constitution visait à définir l’organisation des pouvoirs publics (Chef de l’Etat, Gouvernement, Législatif, Judiciaire, collectivités territoriales ainsi que les droits et la protection des citoyens). Elle ne fixait à aucun moment les conditions de la nationalité. Il y a donc une sorte d’aberration à fixer dans la Constitution une règle particulière, parmi beaucoup d’autres, relative à notre droit de la nationalité sur le seul point de la déchéance. Et comme cette mesure touche à la qualité de Français acquise par la naissance (notre pays étant régi depuis 1889 par le principe du jus soli), cette disposition ne peut pas ne pas rompre l’égalité de droits entre tous les citoyens français en prévoyant que certains peuvent être déchus de la nationalité parce que disposant d’une autre nationalité, tandis que d’autres ne peuvent pas l’être, même s’ils se rendent coupables de crimes terroristes, car ils seraient alors apatrides, ce que la Convention de l’ONU interdit. Il n’est pas inutile de rappeler ici que le tiers des effectifs français recrutés par Daech, qui ont décidé de prendre les armes contre la France en allant en Syrie sont des Français « de souche » convertis à l’Islam. En second lieu, dans ces conditions, la solution la plus sage aurait été d’assortir la condamnation du terroriste à une peine complémentaire d’indignité nationale, telle que proposée par notre collègue Philippe Meunier. Mais comme on le sait, celle-ci a été rejetée par la majorité socialiste en avril 2015 à partir d’arguments fumeux, l’indignité étant considérée comme alimentant la « martyrologie djihadiste» 1 . En troisième lieu, si l’on considère à la fois sur le plan moral et sur le plan de l’efficacité qu’une perte de nationalité doit accompagner une condamnation pour terrorisme, en punissant ainsi définitivement le Français qui prend les armes contre son propre pays (position pour ma part que je partage), alors cette peine doit concerner tous les terroristes, y compris les Français convertis à l’Islam qui prennent les armes contre la République et qui représentent, comme on l’a dit plus haut, un tiers des effectifs français recrutés par Daech. C’est sur ce point précis que la mise en œuvre de l’article 23-8 du code civil pourrait être envisagée. J’ajoute que, comme cet article 23-8 du Code civil résulte d’une loi du 22 juillet 1993 qui est ellemême la reprise d’une ordonnance du 19 octobre 1945 (ancien article 97 du code de la nationalité), 1 Rapport d’information du 25 mars 2015 sur l’indignité nationale présenté par le Président de la Commission des lois, Jean-Jacques Urvoas (http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i2677.asp) ce texte entre pleinement dans le champ d’application de la réserve formulée par la France lors de la ratification de la Convention sur l’apatridie de 1961 (puisque ces réserves s’appliquaient alors aux textes en vigueur). Mériterait donc d’être étudié le point de savoir si l’article 23-8 du code civil règle le problème ou s’il nécessite un éventuel amendement de précision concernant les organisations terroristes et non pas seulement les Etats. Dans ce cas, la solution pourrait être d’amender l’article 23-8 du Code Civil en indiquant que « perd la nationalité tout Français qui, occupant un emploi ou une fonction dans une organisation terroriste, dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie […] ». Un tel amendement de cet article du code civil ne nécessiterait qu’une loi ordinaire et donc nulle réforme de la Constitution. Il permettrait de déchoir de la nationalité tout Français participant à une action terroriste, qu’il soit né en France ou non, qu’il ait ou pas une deuxième nationalité. Enfin, reste un dernier problème : l’exécution de la décision de déchéance. Par le passé, comme je l’avais fait valoir dans ma proposition de résolution invitant le Gouvernement à renégocier les conditions de saisine et les compétences de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) sur les questions touchant notamment à la sécurité nationale et à la lutte contre le terrorisme, que j’avais déposée au nom du groupe UMP à l’Assemblée nationale le 2 avril 2015, plusieurs cas se sont présentés où des terroristes condamnés, déchus de leur nationalité (par des juridictions britanniques, belges ou françaises notamment), ont pu faire obstacle à leur expulsion vers leur pays d’origine, en saisissant directement la Cour européenne des droits de l’homme, sur le fondement de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants »). En France, le cas le plus célèbre reste celui de Djamel Beghal, hébergé aux frais du contribuable dans un hôtel de Murat (Cantal), où il put en toute quiétude recevoir et servir d’émir aux frères Kouachi. Si l’on veut sérieusement traiter le problème de la déchéance et s’assurer qu’un condamné binational, déchu de sa nationalité pour terrorisme, puisse être expulsé vers son pays d’origine, il conviendrait à tout le moins de lui interdire de saisir la CEDH, ce qui, là encore, impliquerait un texte de loi voté par notre Parlement, vote que, faut-il le rappeler, l’actuelle majorité a refusé d’envisager. Au terme de cette analyse, je reste pour ma part totalement en faveur de la déchéance de la nationalité pour tout citoyen français, quelles que soient les conditions d’acquisition de la nationalité, qui se serait rendu coupable de crime terroriste contre notre pays. Je doute en revanche que la réforme constitutionnelle présentée par le pouvoir en place soit le meilleur moyen d’y parvenir. Ma recommandation est de prendre le temps de la réflexion, et éventuellement d’assoir les futures déchéances de nationalité sur l’article 23-8 du code civil, éventuellement amendé à la lumière des réserves déposées par la France à la Convention de l’ONU sur l’apatridie.
Ce n’est désormais un secret pour personne, l’étoile de Nicolas Sarkozy a sérieusement pâli depuis quelques mois. L’ex-président est aujourd’hui plus impopulaire qu’il ne l’a jamais été. Même du temps de son mandat, sa cote n’était jamais descendu aussi bas qu’elle ne l’est aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion. Mais, on l’a écrit récemment, les sondages ne font pas une élection. Aussi faut-il, pour s’en rendre compte, tâter le pouls du « peuple de droite » pendant les fêtes, ce que nous avons l’occasion de mettre en pratique chaque année. C’est peu dire que l’expérience renforce le résultat des sondages. Nicolas Sarkozy inspire encore davantage de rejet que François Hollande dans des milieux qui devraient pourtant lui être favorables et qui lui étaient d’ailleurs acquis au printemps 2012, alors qu’il n’était pas au meilleur de sa forme, et qu’approchait sa défaite à l’élection présidentielle.
Tout se passe en fait comme l’avait prévu Henri Guaino lorsque Nicolas Sarkozy décida, piétinant son plan initial, de reprendre le parti. L’ancien conseiller spécial avait expliqué que redevenir chef de parti après avoir été le Président de tous les Français s’avèrerait périlleux et aboutirait forcément au déclassement de son image. Cela n’a pas manqué. De surcroît, l’ancien chef de l’Etat s’est lié les mains avec la primaire, dont il aurait pu s’affranchir en optant pour une candidature hors-parti mais dont il doit aujourd’hui être le garant d’une bonne organisation, après avoir confié cette dernière à une instance indépendante sous la pression de ses rivaux.
Examinons cette primaire telle qu’elle se présente en ce début d’année. Alain Juppé, gonflé à l’hélium de l’exaspération que suscite Nicolas Sarkozy, est au firmament des sondages. Cela pourrait lui porter malheur et d’aucuns rappellent, à juste titre, que les sondages à dix-huit mois des élections n’ont porté bonheur ni à Edouard Balladur ni à Lionel Jospin. Et encore moins à Dominique Strauss-Kahn. Mais le maire de Bordeaux n’est pas premier ministre et il a des atouts dans sa manche. Citons en deux, essentiels : la garantie, aujourd’hui connue du plus grand nombre, que François Bayrou ne sera pas candidat s’il est désigné ; la certitude des futurs électeurs qu’il ne fera qu’un seul mandat et donc, du moins le croient-ils, qu’il tiendra d’autant plus facilement ses engagements.
Ayant obtenu que l’élection primaire soit aussi ouverte que celle du PS en 2011, Alain Juppé avait commencé sa campagne plutôt au centre, en rempart contre la droitisation incarnée par Nicolas Sarkozy. En cette rentrée, il a décidé d’exposer ses idées sur l’Etat régalien afin de rappeler au bon peuple de droite qu’il l’était aussi. Dans un livre programmé avant les attentats et qu’il aurait à peine retouché, il vient de détailler un catalogue de mesures, de la limitation du regroupement familial à la création de 10.000 places de prison, qui sont autant de marqueurs droitiers. On imagine fort bien, car il a déjà laissé percer quelques indices à cet égard, que ses propositions économiques, qui feront l’objet d’un autre livre au printemps, n’auront rien à envier à celles de François Fillon dans la course au libéralisme le plus échevelé. De ce fait, Alain Juppé, en se décalant stratégiquement vers la droite, coince Nicolas Sarkozy dans un espace très étroit à gauche de Marine Le Pen, espace déjà occupé par Nicolas Dupont-Aignan qui vient de faire 4% aux élections régionales. De ce fait, il est privé d’oxygène et doit en sortir.
Il n’a, à vrai dire, que deux solutions. La première, c’est de faire du « Buisson sans Buisson » et de sauter par-dessus Marine Le Pen, en débordant cette dernière par la droite, s’alignant sur son programme identitaire et fustigeant ses projets économiques. C’est semble-t-il la piste privilégiée pour l’instant. Le problème, c’est que cet espace est occupé par le Front national version Marion Maréchal Le Pen, qui soutiendra sa tante fidèlement, au moins jusqu’à mi-mai 2017. Par ailleurs, dans le champ « métapolitique », il est incarné par le trio Philippe de Villiers-Eric Zemmour-Patrick Buisson dont les gazettes ont largement fait écho à leurs rencontres et projets. En résumé : recomposer la droite après 2017, ce qui passe par l’élimination politique de Nicolas Sarkozy. A la limite, son propre vice-président Laurent Wauquiez pourrait beaucoup plus facilement incarner cette stratégie que lui-même. C’est pourquoi il aurait tort de persister dans cette voie, une impasse totale. Il ne lui reste que la seconde, celle que nous nommerons, pour simplifier, la « stratégie Guaino ». Il s’agirait non pas de sauter par-dessus Marine Le Pen sur sa droite mais par-dessus Alain Juppé sur sa gauche. S’alignant sur les propositions régaliennes de Juppé, il lui faudrait en revanche se faire le pourfendeur de son programme économique et oser un discours contre la folie des politiques européennes d’austérité. En cela, il renouerait d’ailleurs avec sa pratique présidentielle au moment de la crise financière et du fameux discours de Toulon. Il retrouverait également le positionnement de Jacques Chirac en 1995, face à Edouard Balladur. Ce serait la manière la plus efficace de « balladuriser » Alain Juppé. La primaire de droite constituera certainement une course à l’échalote consistant à déterminer qui s’alignera le plus sur l’Allemagne et l’Angleterre. Si Nicolas Sarkozy – qui confierait là à Henri Guaino non pas seulement la rédaction de quelques discours, mais la direction stratégique et idéologique de sa campagne – parvenait à offrir un projet plus en phase avec la tradition nationale et donc plus « identitaire », il retrouverait un espace politique beaucoup plus important.
Mercredi matin, sur Europe 1, le journaliste Antonin André expliquait que Nicolas Sarkozy voyait dans la méthode Chirac 95 un exemple en matière de style de campagne, privilégiant le labour du terrain et la position d’outsider. Outre qu’il parviendra difficilement à passer l’image du type sympa isolé que Chirac avait pu faire passer dans l’opinion, il lui faut donc absolument – et d’autant plus – en adopter les fondamentaux stratégiques et idéologiques. Si Nicolas Sarkozy ne croit pas en cette campagne-là, tout simplement parce qu’il n’en partage pas les objectifs politiques, épousant plutôt ceux de la stratégie « Buisson sans Buisson », il rendrait davantage service à ses idées en se retirant de la course au profit de Laurent Wauquiez.
Une fois de plus, le dessin de Riss en couverture de Charlie Hebdo réussit à nous décevoir sans même nous surprendre. Depuis longtemps hélas, que voit-on en une ? Marine le Pen, le pape, Nadine Morano, le pape et Jean-Marie Le Pen. On peut comprendre les caricaturistes, leurs cibles ne sont pas armées et personne n’a envie de vivre sous protection policière dans un pays où on a encore peur de stigmatiser des pauvres et où l’on refuse de pratiquer des amalgames entre l’islam et les musulmans. Evidemment, je préfèrerais vivre dans un pays où on choisit de mettre hors d’état de nuire, par des moyens sur lesquels je ne serai pas regardant, quelques milliers de délinquants fanatisés et de criminels radicalisés, plutôt que de réduire de fait la liberté de mouvement de leurs victimes potentielles.
Au lieu de multiplier les boucliers, nous ferions mieux de manier le glaive et les coups de filet, même de façon très large, même de façon un peu arbitraire. Mais nous n’avons pas ce sens-là de la justice et si je le regrette, il faut bien vivre malgré son temps. C’est ce que nous faisons tous. Lorsqu’on ne peut parler vrai, dessiner juste, et qu’on ne veut pas se taire, on renoue avec une vieille coutume satirique : on ruse, on prend un détour. Ainsi, on peut penser que Riss est, dans cette affaire, plus malin qu’il en a l’air. En réalité, personne ne changera sa vision du mal après cette Une et personne ne modifiera son diagnostic sur le cancer qui empoisonne le monde. S’il feint de se tromper de cible, personne ne se trompe. D’ailleurs, les autorités musulmanes susceptibles et pas aussi cons qu’elles en ont l’air ne s’y sont pas trompées. Au lieu de dessiner un dieu judéo-chrétien en sandales gréco-latines, Riss aurait été encore plus loufoque, plus ironique et plus drôle s’il avait croqué le Dalaï Lama, ou un bisounours, qui court toujours.
Comme lorsqu’on décrit les auteurs d’une agression comme ayant le type « suédois », on se fait parfaitement comprendre en évitant les ennuis et les regards de haut comme de travers, voire les procès. La nature des crimes et des criminels est telle qu’aujourd’hui, on n’a même plus besoin de mentionner des Scandinaves. Il suffit de dire « viol en réunion » sans plus de précision pour faire apparaître dans l’imaginaire collectif des jeunes issus, il suffit d’écrire « règlements de comptes à Marseille » sans autre mention pour faire comprendre à tous que la fusillade mortelle opposait cette fois-ci, comme toutes les autres, des capuches à des stigmatisés. On peut le déplorer mais c’est comme ça : l’angélisme des médias a généré stigmatisation et généralisation abusives.
Eh bien, de la même façon, quand on parle de dieu assassin en 2016, on pourrait l’affubler d’un marteau et de cornes, tout le monde comprendrait qu’il ne s’agit ni de Thor, ni d’Odin.
On nous répète jusqu’à plus soif que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Aujourd’hui que plus personne n’est dupe sur le malheur du monde et sur son origine, mal nommer, c’est ajouter de la drôlerie au monde. Et de Charlie, je n’en attendais pas moins.
Dans la vidéo « Dear Daddy » réalisée par l’ONG Care et devenue virale en quelques semaines, la voix d’une fille occidentale (détail qui a son importance) encore en gestation dans le ventre de sa mère, interpelle son père en lui faisant l’inventaire de toutes les blagues et autres commentaires sexistes dont elle sera l’objet, mais aussi des agressions sexuelles, du viol et des violences conjugales auxquelles elle n’échappera pas. Et tout cela comme si un oracle plus implacable encore que celui qui amène Œdipe à tuer son père et à épouser sa mère le lui avait prédit. Comme si le seul fait de naître fille suffisait à prédestiner une existence à une inexorable série de violences et d’humiliations infligées par cette vaste et barbare catégorie d’êtres humains que sont… les hommes.
Ce que la vidéo cherche avant tout à mettre en exergue, ce sont les liens entre le sexisme ordinaire, souvent considéré comme anodin voire inoffensif par les hommes, et les violences sexistes, qui toucheraient une femme sur trois. Si sur le papier une telle cause ne peut a priori qu’être défendue, certaines manières de le faire se révèlent si maladroites et outrancières de pathos qu’elles en arrivent à produire l’exact effet inverse. C’est précisément le cas de cette vidéo qui, sous prétexte de dénoncer les violences faites aux femmes, en arrive à représenter un monde rudimentaire réparti en deux catégories : d’un côté les femmes, objets d’un désir frénétique et brutal, prédisposées au viol, de l’autre les hommes, brutes grossières dont l’humour douteux et souvent prépubère trahit immanquablement un instinct grégaire de bête machiste à tendance agresseur sexuel.
A celles et ceux qui n’auraient pas le temps ou la résistance psychique de se farcir ce psychodrame (ceci dit, j’encourage à le visionner et à tenir bon jusqu’à la fin), en voici quelques extraits :
« Parce que moi, je vais naître fille. Ce qui veut dire qu’avant mes 14 ans, les garçons de ma classe m’auront déjà traitée de salope, de pute, de connasse, de plein d’autres choses. »
Alors, je préfère te prévenir tout de suite cocotte, ils vont aussi te traiter de « chemin de fer » si tu portes un appareil dentaire, de « calculette » si l’acné fleurit sur ton petit minois contrit, de « coincée du cul » si tu ne ries à aucune de leurs blagues démentielles, de « lèche-cul » si tu as constamment l’index en l’air au premier rang de la classe… Bref, ils ne t’épargneront pas, non pas parce qu’ils ne t’aiment pas toi, fille, mais parce que c’est l’âge con, l’âge où l’on passe en revue les défauts (avant tout physiques) des autres, de peur de s’entendre cruellement pointer les siens. Ce n’est pas « gentil », certes, mais à moins de t’inscrire au CNED et de t’isoler chez toi, tu n’y couperas pas. En revanche, rien ne t’empêche de riposter avec un tant soit peu plus d’intelligence et de tenter ainsi de leur rabattre le caquet en pleine mue. Et ça, vois-tu, si tu as des parents suffisamment psychologues, ils t’inculqueront la confiance nécessaire pour le faire.
« Avant mes 16 ans, certains de ces garçons auront mis leur main dans mon pantalon, un soir où j’aurai tellement bu que je ne tiendrai plus debout. Et même si je dis non, ils rigoleront. Parce que c’est drôle, non ? »
Je ne sais pas si c’est « drôle », le sens de l’humour étant absolument relatif à chacun, en revanche, peut-être que tu devrais éviter d’être bourrée comme un trou avant même d’avoir 16 ans, non ? Et peut-être que ce dont ton père, mais aussi ta mère, devraient te mettre en garde c’est plutôt, je ne sais pas moi, les effets nuisibles de l’alcool sur ton petit corps en pleine mutation, par exemple…
« Si tu me voyais ainsi papa, tu aurais tellement honte. Parce que je suis ivre. Pas étonnant que je sois violée à 21 ans. »
En l’occurrence, si, c’est assez étonnant. Tu n’es pas la première à sortir et à te retrouver ivre à 21 ans et s’il y a, certes, des contextes qui dérapent tragiquement (des mauvaises rencontres au mauvais endroit au mauvais moment qui créent des traumatismes durables), il n’y a a priori pas d’effet de causalité systématique entre une ébriété de soirée et un viol physique. Et ton papa n’aura pas « honte », il sera scandalisé et mortifié comme devrait l’être toute la société, non pas parce que l’un des deux est responsable mais parce que le viol est un crime sordide qu’on ne souhaite à personne, encore moins à sa fille.
Pour conclure, enfin, sa litanie pleine d’invocations adressée à son père « tout-puissant », la voix finit par une dernière supplication qui achève d’illustrer la posture absolument déterministe de victime dans laquelle elle se glisse, toute seule, puisque n’étant pas encore née, aucun mal ne lui a encore été fait (ce que, malgré son air plaintif insupportable, on ne lui souhaite pas pour autant) :
« Mais mon cher papa, je vais naître fille. Je t’en prie, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour que ça ne reste pas la plus grande des menaces pour moi. »
Bon, c’est là que j’aimerais intervenir un peu plus sérieusement. Toi qui visiblement t’apprêtes à naître dans un pays dit « riche et civilisé » (Norvège ? Royaume-Uni ?), tu vas sans doute, en grandissant, tomber plusieurs fois dans tes livres d’école sur cette fameuse phrase que tu mettras peut-être même en couverture de ton agenda au collège : « On ne naît pas femme, on le devient. » C’est Simone de Beauvoir qui a écrit ça, dans le Deuxième Sexe, en 1949 – quand les vidéos n’étaient pas encore virales et que les fœtus ne dispensaient pas de longs sermons moraux. Simone de Beauvoir était une intellectuelle et militante du XXe siècle, une féministe qui craignait d’avantage d’être reléguée aux fourneaux sans la possibilité de s’instruire, de s’exprimer ou de voter, que de se faire doigter, ivre, en pleine adolescence, par un boutonneux qui aurait trop regardé Youporn.
Et vois-tu, après t’avoir écoutée pendant cinq longues minutes exposer toutes les affreuses menaces qui pèsent comme autant d’épées phalliques au-dessus de ton vagin – pour l’unique « tort » d’en avoir un –, j’ai eu l’envie de détourner l’aphorisme de Simone et de te dire : « On ne naît pas victime, on le devient. » Toi qui es persuadée que le sort, qui t’a voulu de sexe féminin, t’a réservé bien des déboires, qui pourront aller d’un simple regard aguicheur à une tournante non consentie, j’ai envie de t’avertir de quelque chose qui pourra t’être utile : il se trouve que, dans la vie, les forces et les faiblesses, la plupart du temps, ne sont pas distribuées dans notre patrimoine génétique. Non, on s’en empare, on les construit au fil de nos expériences. On a, en tant que filles de « pays modernes et civilisés », souvent le pouvoir et la chance inestimables de décider qu’un regard nous a plu ou au contraire menacé, qu’une phrase nous a charmée ou qu’elle nous a humiliée, qu’un geste nous a caressé, ou qu’il nous a blessé. On ne le décide pas toujours certes (et dans ces cas-là il faut réagir, lutter, prévenir et guérir), mais dans l’ensemble des situations de la vie courante on peut néanmoins recevoir une attitude qui nous est adressée avec pondération, l’interpréter avec discernement, et réagir de manière appropriée, à savoir la rendre, la réajuster, ou la contester. A moins qu’en qualité de fœtus, tu ne sois définitivement résolue à croire que la femme restera un mollusque bringuebalé dans des eaux nauséabondes jusqu’à sa mort. Mais alors là, vois-tu, nos conceptions divergent catégoriquement et je pense même que, avant de prendre des doigts inopportuns dans tes profondeurs vaginales, il faudrait que tu apprennes à mettre un peu moins le tien dans ton petit œil encore fermé.
Et toi qui t’apprêtes donc à avoir accès à un système de soins, d’éducation mais aussi de divertissement et très probablement d’instruction civique et éthique, puisque ton pays a fait de tous ces aspects des droits fondamentaux, laisse-moi également te rappeler qu’un peu plus loin de chez toi – mais pas tant que ça non plus – vivent des filles du même âge que toi, c’est-à-dire des fœtus, qui malheureusement sont nettement moins geignardes et tragiquement plus silencieuses que toi. Et ces mêmes filles à l’état de fœtus, si elles avaient la possibilité d’alpaguer leur papa, elles ne leur diraient sans doute pas, comme toi : « Mon cher papa, je sais que tu me protégeras contre les lions, les tigres, les armes, les voitures et même les sushis. » Non elles, si elles avaient les moyens de faire des vidéos avec un Canon 5D, un étalonnage léché et une musique mélo, comme toi, quelque chose me dit qu’elles supplieraient probablement l’enveloppe utérine qui les contient de se détruire avant qu’elles ne soient expulsées du ventre de leurs mères, qui elles aussi probablement serrent les jambes. Et, vois-tu, c’est plutôt ces fœtus-là que j’aimerais entendre, aujourd’hui, en 2016, et à eux que j’aimerais donner une chance d’avoir le quart de tes craintes existentielles et le centième de ce dont tu t’apprêtes à jouir dans ta société – où la plus grande crainte qu’a ta mère en te couvant, c’est visiblement de faire une indigestion de sushis…
Par ailleurs, toi qui es persuadée, avant même d’être née, que ta condition à venir de femme sera « la plus grande menace » de ton existence, te rends-tu compte qu’en plus de t’attribuer toute-seule une vulnérabilité supplémentaire (celle qui consiste à se sentir victime avant même qu’un mal quelconque n’ait eu lieu), tu stigmatises toute une génération d’hommes qui n’auraient sans doute jamais pensé à te faire du mal ni à te manquer de respect mais qui, se sentant d’emblée envisagés comme un potentiel de nuisance à ton égard, auront sans doute la tentation de se retrancher dans ce qui fait nos différences apparentes ? En pensant prendre le mal à la racine et prévenir plutôt que guérir, tu as déjà réparti les rôles des victimes et des bourreaux et scellé le scénario. Dans ta prophétie manichéenne, ponctuée de drames et empreinte de fatalisme, comment croire à une alternative envisageable ?
A mon tour, je me permets de te faire part de ma modeste expérience (et pas embryonnaire pour le coup, j’ai 26 années achevées à mon actif, je n’en suis plus à triturer langoureusement mon placenta !) : je ne sais pas quel genre d’hommes tu t’apprêtes à côtoyer mais, en ce qui me concerne, j’aime croire que la plupart de ceux que je fréquente ou que je rencontre – quels que soient leur âge, leur milieu social, leur religion ou leur niveau d’éducation – sont des hommes qui, parce qu’ils respectent leur prochain en général, savent respecter une femme, et qui ne voient pas le monde comme un énorme terrain de chasse à moitié peuplé de salopes aguicheuses sous les jupes desquelles il faut à tout prix fourrer les extensions qui leur sont propres. Ce sont des hommes qui, pour l’immense majorité, savent considérer la femme comme un sujet respectable – et pas tel un objet primaire de libido exacerbée. Et j’aime croire que la plupart de ces hommes savent observer, écouter, sentir et ne sont pas tous dénués de sensibilité ou de considération. Enfin, je crois que pour l’écrasante majorité d’hommes qui n’ont jamais traité une femme de pute, ni violé l’une d’elles et qui ne songent absolument pas à le faire, ce doit être un poids lourd à porter que de sentir un regard empli de scepticisme et de préjugés braqué sur soi en permanence, du simple fait d’être un homme. N’est-ce pas ce regard réducteur qui perpétue la société sexiste que tu sembles conspuer si fortement depuis tes eaux utérines ?
J’aimerais, petit avorton mercenaire, finir avec une question que tu trouveras sans doute trop romantique – et donc à tous les coups machiste – mais à laquelle toi qui visiblement aimes sortir, t’amuser, boire et te présenter sous ton meilleur jour, pourras certainement répondre. Quand on se fait jolies pour sortir, jambe cambrée, paupière étirée, lèvre ourlée, taille marquée, tout ça… c’est pour qui au juste ? C’est avant tout pour soi, oui, certes, pour se sentir belle, bien dans sa peau… Mais l’extension de ce sentiment de bien-être, de cette confiance en soi, quel effet plus général cherche-t-il à provoquer ? Certainement pas des remarques désobligeantes qui nous donneraient presque envie de souscrire à Ni putes ni soumises, on est bien d’accord, encore moins une main offensive qui s’abat lourdement sur notre arrière-train citadin, évidemment ! Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi, en filigrane, comme effet escompté, le plaisir de laisser dans notre sillage une certaine aura, une volupté, un charme féminins, qui feraient que même lui, cet inconnu au coin d’une rue, même eux, ces étrangers à une terrasse de café, nous remarqueront, nous regarderont, nous contempleront l’espace de ces quelques secondes souvent fugaces – mais pas nécessairement sauvages, encore moins préludes d’un viol ?
Est-ce qu’à force de rabâcher aux hommes la sempiternelle injonction : « Baisse les yeux, je ne suis pas un bout de viande » (ce qui est vrai !), on ne prend pas le risque de leur sceller les paupières et de leur emplâtrer la bouche et qu’ils n’osent alors plus nous regarder, encore moins nous adresser un compliment, un vrai – ceux qui, par un subtil mélange de maladresse et d’envoûtement, nous font rougir sans pour autant nous dénuder de force ?
Crois-tu que l’on puisse vraiment, avec ce genre de vidéos, conditionner la moitié de la société à vivre dans la crainte de l’autre moitié et tout considérer à travers le prisme binaire homme/femme, qu’une libido déchaînée orchestrerait ? Est-ce dans la paranoïa et l’extrapolation de la moindre blague immature qu’il faut accueillir les prochaines générations de filles à venir ? Ton petit teasing existentiel partait d’une bonne intention, j’en conviens, mais il ne fait rien d’autre que réduire les femmes au rang de victimes en puissance et les hommes à des brutes primitives. Et par la même occasion il atteste du degré d’obsession de la « sensibilisation » de nos sociétés qui ne savent visiblement plus distinguer la légèreté de la gravité, l’anodin du danger… et qui aurait tout à gagner à faire du féminisme une posture de confiance et de force, et non un état de paranoïa constant, qui commence au moment de la fusion des gamètes.
Vous le savez déjà ou pas, cela vous a interpelé ou pas : le film Made in France de Nicolas Boukhrief, long métrage de fiction tourné avant les attentats meurtriers de janvier et novembre 2015 à Paris qui « raconte l’histoire d’un journaliste infiltrant une cellule jihadiste désireuse de commettre un attentat à Paris », dont la sortie a déjà été repoussée par deux fois, ne sera pas projeté en salles. Il ne sera visible qu’en VOD, à partir du 29 janvier.
La décision, pour ce qu’on en sait, ne viendrait pas « des autorités » mais des salles de cinéma qui avaient initialement prévu de le diffuser. Euh… les mêmes qui « étaient Charlie » il y a peu et n’ont nullement hésité, par le passé, à projeter les sulfureux Gomorra ou La Dernière tentation du Christ ? Il est vrai que l’action de ces films ne se déroulait pas en France…
Du film même, de ses qualités ou de ses défauts, je ne dirai rien puisque je ne l’ai pas vu. Et pour cause.
Mais il est curieux, pour ne pas dire grotesque, scandaleux et symptomatique, à l’heure où la moindre historiette totalement dépourvue d’intérêt se voit désormais affublée et affligée de la mention « inspiré de faits réels » (comme si la fiction n’avait pas sa légitimité propre) que l’on censure, « au pays de la liberté d’expression »™, une œuvre de fiction parce qu’elle fait « trop écho » à un réel qui concerne pourtant très directement les Français et même les non-Français qui vivent chez nous.
J’avais envie de le voir, moi, ce film. Et de le voir au cinéma, dans l’un de ces cinémas qu’on entend régulièrement pleurnicher pour qu’on les soutienne, ces hérauts de « l’exception culturelle française » (Quant au préjudice moral et financier pour les producteurs et tous ceux qui ont travaillé sur « Made in France », qui s’en soucie ? Personne.)
Tant pis pour moi et tant pis pour toutes celles et ceux qui n’ont pas d’abonnement à une plateforme de VOD et n’en veulent pas. Nous le verrons un jour à la télé ou sur le petit écran de notre PC, après l’avoir téléchargé illégalement. Ainsi chacun, spectateurs, distributeurs, cinémas, créateurs et producteurs du film, y aura perdu. Et pas seulement du temps.
Si ça continue, il faudra que ça cesse ! En regardant les éminences de droite, de gauche et du centre jurer la main sur le cœur, au soir du 13 décembre, que cette fois, ils avaient entendu le message, et que, à l’image de saint Xavier Bertrand, ils allaient désormais faire de la politique autrement, cet hilarant slogan sorti du cerveau facétieux de notre ami Basile me revenait sans cesse en tête. J’ai beau être bon public et y croire à chaque fois que le héros dit à l’héroïne qu’il l’aimera toujours, le coup du « je vous ai compris » commence à s’user.
Une fois de plus, il a vite été clair qu’on réussirait à ne pas comprendre grand-chose. L’esprit du 13 décembre a donc duré moins que les roses, deux ou trois heures tout au plus. Dès le lendemain on s’est bruyamment félicité de la victoire du merveilleux Front républicain, autre nom de l’UMPS. En vrai, cela revient à se mettre à deux contre un, qui est donc presque assuré de perdre. L’arithmétique démocratique a beau être scrupuleusement respectée – et avec elle les vœux de deux tiers des électeurs –, il y a quelque chose de pas très fair-play dans une victoire obtenue en excluant a priori un tiers de l’électorat de la décision publique.
Le fameux message que chacun jure avoir entendu, c’est évidemment celui des électeurs du Front national, ces aliens de la République que l’on dépeint tour à tour comme des extraterrestres, une tribu primitive, des victimes d’un tremblement de terre ou des enfants qui réclameraient plus de câlins. À en croire une étude publiée par Le Monde, ils sont près de neuf millions, tout de même, à avoir mis un bulletin FN dans l’urne à l’un des deux tours au moins. Neuf millions d’étrangers dans la Cité, ça devient compliqué de faire comme s’ils n’étaient pas là. C’est pourtant ce qu’on s’est très vite employé à faire. Mais en y mettant les formes.
De fait, il faut reconnaître qu’on leur cause meilleur. On ne les insulte plus, plus comme avant. Certes, on continue à dire que le parti pour lequel ils votent se situe quelque part entre Pétain et Hitler (Pétain pour la France, Hitler pour la force), et qu’il menace la République, mais eux, on ne leur en veut pas, au contraire. On leur répète qu’on les aime et on les implore d’arrêter les bêtises. S’agissant d’adultes autonomes, cette sollicitude inquiète doit être un peu pesante, mais mieux vaut sans doute être pris pour un imbécile que pour un nazi.
On s’est donc employé à décoder ce fameux message. À croire qu’ils parlent pas français, ces gens-là. Une cohorte de Champollion de plateaux télé nous a expliqué, après mûre réflexion, que les gens qui votent FN ne sont pas contents à cause du chômage – pourquoi, les électeurs socialistes, ils sont contents ? Pas ceux qui viennent de perdre en masse un poste « à la Région », en tout cas. D’autres savants ont lu dans les entrailles du peuple que tout ça, c’est la faute à la mondialisation, comme si cette mondialisation qui dévaste le monde suscitait, en dehors des électeurs frontistes, une adhésion enthousiaste. Toute la panoplie des explications acceptables – misère, inégalités, discriminations – a ainsi pieusement été déroulée.
Sans surprise, la seule option qu’on s’est bien gardé d’explorer, c’est celle qui consisterait à les prendre au sérieux et à écouter ce qu’ils disent plutôt que de chercher entre les lignes. Pour cela, il faudrait cesser d’agiter des gousses d’ail et des crucifix métaphoriques dès que certains mots sont prononcés et que certaines réalités sont évoquées. Quand, en dépit des sermons et des menaces – et parfois à cause d’eux –, on vote pour le Front national, ce n’est pas pour ce qu’on trouve ailleurs. C’est parce que, à tort ou à raison, un nombre croissant de Français le voient aujourd’hui comme le parti de la France. Du reste, il est le seul à défendre explicitement, dans son programme, la permanence de quelque chose qui s’appelle la France. On peut trouver toutes sortes de défauts à la France de Marine Le Pen – ou à celle de Marion Le Pen. Encore faudrait-il lui en opposer une autre, qui ait une autre consistance que celle des mots « ouverture », « égalité » et « République ».
Le mystérieux message du vote frontiste tient en quelques mots : règle du jeu à l’intérieur, frontières à l’extérieur. Quoi que racontent les amuseurs antifascistes, cela ne signifie pas dictature et autarcie. Cela signifie retrouver un espace dans lequel on peut décider collectivement de son destin. Ce qui, concrètement, suppose de réduire drastiquement les flux migratoires et de cesser de proclamer qu’on est une terre d’accueil contre le vœu d’une majorité de Français. Seulement, sur ce sujet, la tartufferie est de mise. En privé, pas un responsable politique ne dirait aujourd’hui que l’immigration est un bienfait et qu’il faut l’accélérer. « Je n’ai jamais rencontré un maire qui veuille plus d’immigrés », confie Christophe Guilluy. Dans l’arène publique, ne pas célébrer l’immigration de masse comme un bienfait en soi, c’est être coupable de racisme. Pour que le débat puisse avoir lieu, il faudrait que ceux qui se sont livrés à une propagande frénétique, pour faire croire que le tourbillon démographique et la plasticité culturelle qui va avec étaient l’état normal et désirable des sociétés, admettent qu’ils ont menti. Ou qu’ils se sont trompés. Ce n’est pas pour cette année. Après tout, pourquoi s’infliger une déprimante introspection puisque le FN n’arrivera jamais à 51 %, et qu’en attendant il est bien utile dans son rôle d’épouvantail à électeurs ?
Dans ces conditions, on doit se demander par quelle fantaisie nous annonçons en une que la France est de retour – et qu’elle n’est pas contente. Tout d’abord, la France dont il est question ici, c’est le « pays réel », ce pays qui, bien au-delà du vote FN veut rester un peuple, un peuple accueillant mais ferme sur ce qu’il est. Bien sûr, nous n’avons pas plus de titres que d’autres à lui ausculter l’âme – mais pas moins non plus –, et on ne niera pas qu’il y a dans notre titre combattant un peu de wishful thinking. Tout de même, de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité, donc de lui donner un sens, qui ne se réduit pas à la récente mode tricolore. Que ce désir de France – expression aussi énervante que le vivre-ensemble, mais il ne m’en vient pas d’autre – aille avec l’envie d’adresser un gigantesque bras d’honneur aux sermonneurs médiatiques et politiques n’est pas le moindre de ses charmes. On ne saurait exclure d’emblée que cette heureuse lucidité fasse son chemin dans les hautes sphères et que quelques-uns de nos dirigeants parviennent à changer pour de bon. Il se dit même que le président est aux manettes et qu’il mesure la gravité de la situation. Bref, que la France est de retour, pour de bon. En attendant de savoir si ce nouveau cours n’est pas une lubie de communicants, nous faisons le pari que l’énergie qui s’est levée en réponse aux attentats ne se contentera pas de résister aux terrasses des cafés. Mais nous pouvons nous tromper.
Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. Pourtant, ce n’est pas le terrorisme que la France a découvert en 2015 : depuis les années 1980, elle a connu un certain nombre de ses variantes arabes et islamistes. Les attentats lui ont révélé ce que ses gouvernants s’évertuent à lui cacher – les fractures qui la minent. Elle a dû admettre qu’une partie de ses citoyens la détestait et que ce n’était pas de sa faute à elle. Et elle a compris qu’on lui avait raconté pas mal de bobards.
Il est évidemment hasardeux d’affirmer qu’on a basculé dans la France d’après – une France bienveillante avec ceux qui l’aiment et implacable avec ceux qui veulent la détruire. Les changements dans l’esprit d’une époque ne s’accomplissent pas en une nuit, ils travaillent les esprits, font bouger les lignes en profondeur. Peut-être que, finalement, 2016 ne sera qu’une déprimante répétition de 2015. Nous préférons imaginer, sans y croire complètement, que pour les historiens du futur, 2016 sera l’année du sursaut, celle où la France a retrouvé le goût de l’Histoire. C’est au moins la promesse qu’on ne s’ennuiera pas.
J’ai toujours été favorable à la parité en politique et je voudrais saluer ici les performances récentes de deux personnalités à la tête de grandes villes. Mesdames les maires de Cologne et de Paris viennent de se signaler de façon assez impressionnante. Madame Henriette Reker tout d’abord, qui dirige la ville de Cologne, théâtre d’incidents sérieux la nuit de la Saint-Sylvestre, où malgré le black-out les médias français dans un premier temps, on apprend que des « hommes d’origine étrangère » au nombre paraît-il d’un millier se seraient livrés à certaines privautés envers des dizaines de femmes : violences, vols, attouchements et autres tentatives de viols. Ce qui a suscité une certaine émotion, en clair a foutu un sacré bazar. Madame Reker, pleine d’à-propos, alors qu’elle s’exprimait devant les journalistes, s’est d’abord indignée de l’attitude des jeunes victimes qui n’auraient pas appelé la police « par peur de se faire voler leurs smartphones ». Elle a ensuite insisté sur les mesures de prévention, invitant les jeunes femmes à avoir un comportement « mieux adapté », puis préconisé l’élaboration d’un « code de conduite ». Avant de proposer l’utilisation d’une technique imparable : que les femmes se tiennent à distance de bras d’un potentiel agresseur… On savait déjà que le yard était la mesure du bras du roi Henri Ier, mais Madame Reker affine encore la méthode. Inutile de décrire dans quel état de ravissement s’est trouvée plongée immédiatement la planète féministe. Et, comme souvent maintenant, les réseaux qui se sont déchaînés avec souvent un humour réconfortant. Sur Twitter, avec le hastag #einearmlaenge, on déniche un certain nombre de perles dont ma préférée est celle-ci.
Probablement stimulée par les exploits de sa collègue germanique, Anne Hidalgo a décidé de ne pas être en reste. Tout d’abord, annoncée à grand son de trompe dans le cadre des cérémonies du premier anniversaire, l’inauguration par le Président de la République d’une plaque commémorative pour le massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015. Triple catastrophe qui en dit long sur le niveau des gens qui entourent Madame Hidalgo. Tout d’abord, l’impardonnable faute d’orthographe sur le nom de Wolinski. Naturellement, la seule défense du cabinet fut de dire que c’était de la faute du marbrier, sans simplement imaginer qu’un esprit de responsabilité élémentaire imposait de vérifier la plaque avant qu’elle fut posée. Le libellé de la plaque elle-même, où sont mélangés sans ordre des noms et des pseudonymes. Charb à côté de Bernard Maris dont le nom de plume était « Oncle Bernard », Cabu orthographié sans t, alors que Wolinski est affublé de son prénom… N’importe quoi. Comment priver de sens un symbole pourtant important. Mais le pire, alors qu’il y a sur cette plaque, à juste titre, le nom du policier Franck Brinsolaro, c’est l’absence d’Ahmed Merabet que la planète entière a vu achevé comme un chien sur un trottoir, alors qu’il faisait son devoir en affrontant les massacreurs de Charlie. Ce n’est pas un oubli, c’est un choix puisque le sacrifice d’ Ahmed Merabet a fait l’objet d’une plaque installée à l’endroit où il est tombé. Séparé des autres dans l’hommage. Multiples impairs qui disqualifient ces communicants rémunérés dont l’ignorance et la désinvolture finissent par devenir des insultes. Heureusement, un artiste de rue s’y est collé et a réalisé sur un petit transformateur de ce trottoir, et en présence de la famille et des collègues de Merabet, une superbe peinture ou les trois couleurs ont leur place. J’y suis passé tôt ce matin sous une pluie battante, il y avait des fleurs, les gens s’arrêtaient pour se recueillir ou photographier. J’ai trouvé ça réconfortant.
Mais j’ai vite été rappelé à la réalité par un tweet de Madame Hidalgo qu’il est impératif d’intégralement citer : « #Parisdemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rue. » Il semble qu’en raison de la bordée de sarcasmes sur les réseaux, ce concentré de jargon accablant ne soit plus disponible et qu’il faille se contenter d’une capture d’écran. Certes il y a le précédent de Talamoni, avec son discours en patois génois à l’Assemblée de Corse, mais Madame hidalgo, ce n’est pas une raison pour ne pas respecter l’article 2 de la Constitution qui fait du français la langue de la République.
Ne nous plaignons pas trop, cette nouvelle saillie a permis aux humoristes de Twitter – et il y en a d’excellents – de s’en donner à cœur joie. La palme revenant à celui qui a proposé à Madame Reker, maire de Cologne, de s’inspirer de sa collègue parisienne pour rassurer sa population féminine avec le tweet suivant : « #Colognedemain nous créerons une maraude spécifique pour les migrants en situation de rut. »
Il y a une publicité que j’aime beaucoup en ce moment. La scène se passe dans une agence bancaire. On y voit un client se mettre à chanter ses doléances, à la manière des Parapluies de Cherbourg (j’ai bien dit « à la manière de », les purotins sont priés d’aller pinailler ailleurs). Donc ce client chante, et son banquier s’inquiète genre : « Mais pourquoi donc me dites-vous les choses en chantant ? » Et là le client répond : « Oui mais quand je vous explique le problème en parlant normalement, vous ne m’écoutez pas. »
Mutatis mutandis, c’est exactement ce que vient de faire Elisabeth Badinter à l’occasion de la commémoration des massacres de janvier. Non pas qu’elle ait chanté la laïcité (j’ai dit « mutatis », allez voir dans les pages roses, bande de flemmasses), mais elle a utilisé pour se faire comprendre ce qu’on pourrait appeler une rhétorique carrément punk.
D’habitude, quand Elisabeth Badinter s’exprime sur nos valeurs, elle le fait fermement mais posément. On pense à une fugue de Jean-Sébastien Bach. C’est d’une clarté, d’une beauté, d’une rigueur implacables. Mais le malcomprenant pourra faire semblant de n’y voir que de la musique d’ambiance.
Ce malentendu persistant, Elisabeth Badinter l’a levé hier matin sur France Inter en martelant le mot qui fâche, IS-LA-MO-PHO-BIE, façon Sex Pistols. Adieu clavecin, écoutez son concerto pour nitroglycérine :
« Il faut s’accrocher et il ne faut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe, ce qui a été pendant pas mal d’années le stop absolu, l’interdiction de parler et presque la suspicion sur la laïcité. A partir du moment où les gens auront compris que c’est une arme contre la laïcité, peut-être qu’ils pourront laisser leur peur de côté pour dire les choses. »
Et comme il semble que ses intervieweurs du service public n’ont pas tout bien compris dans leurs têtes, SuperElisabeth leur laisse à peine le temps de respirer et repasse une couche quinze secondes après : « On ferme le bec de toute discussion sur l’islam en particulier ou d’autres religions avec la condamnation absolue que personne ne supporte : « Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous ! » Et c’est cela que les gens ne supportent plus : la peur, pour des gens de bonne foi, qu’on puisse penser que vous êtes raciste ou antimusulman fait que vous vous taisez. C’est la meilleure arme qu’on pouvait trouver à l’égard des gens de bonne foi. »
Et comme Léa Salamé fait des mines dégoûtées et lui demande si ce rejet du concept d’islamophobie n’est pas stigmatisant pour tous les musulmans, Miss Badinter se voit obligée d’en re-remettre une couche pour Salamé-qu’en-tient-une-couche sur « l’islamophobie » : « Je me suis aperçue depuis quelques années que c’est la phrase-clé qui arrête tout et je veux pouvoir, comme beaucoup d’autres, discuter d’une religion, de toutes les religions. Donc je ne veux pas qu’on me ferme la bouche avec ça. »
Bref, bravo et merci à Elisabeth Badinter d’avoir rabâché méchamment des vérités, plutôt que de continuer à prêcher gentiment dans le désert (Ah zut, je me relis avant publication, là, et je me rends compte que la métaphore du désert peut choquer certains lecteurs : quand on énonce le mot désert, le lecteur va penser Sahara et kisséty qui habite autour du Sahara, hein ? Délit d’islamophobie subconsciente, ça va chercher dans les combien ?).
Causeur. Vous racontez être tombé dans l’islamisme au cours des années 1980. Fils d’immigrés algériens, vous avez été très marqué par la perte de votre père et celle d’un ami mort sous les balles d’un gendarme[1.Le 22 mars 1985, alors qu’il cambriolait une maison, Rédouane fut surpris par un gendarme auxiliaire qui lui tira dessus, le tuant d’une balle en plein cœur.]. Les jeunes qui sombrent aujourd’hui dans le djihadisme vivent-ils une sorte de crise d’adolescence ?
Farid Abdelkrim. Permettez-moi d’abord d’expliquer ce que j’entends par islamisme, un vocable devenu valise. L’islamisme dont je parle est celui du mouvement des Frères Musulmans incarné par l’UOIF (Union des organisations islamiques de France). Il s’agit donc d’une utilisation de l’islam à des fins politiques qui consiste à faire valoir un certain nombre de revendications en direction de la « communauté » musulmane. Cet islamisme, en plein essor en France ces trente dernières années, se veut légaliste et se dit prétendument réformiste. La violence, sous quelque forme que ce soit, n’y a jamais eu sa place.
Reste que, la mort d’un ami tué par un gendarme, la quête d’une autorité quelconque, la perte de repères, les troubles identitaires, l’absence de culture, le décrochage scolaire, un certain discours religieux, Internet… bref une incapacité à donner un sens à sa vie, sont autant d’éléments qui peuvent en partie aider à comprendre l’option djihadiste. Quant à l’option islamiste, elle répondait, en ce qui me concerne, à la nécessité, faute de pouvoir donner du contenu à ma jeune pratique religieuse, de lui octroyer un contenant susceptible d’entretenir l’illusion que je cheminais sur la voie de la spiritualité.[access capability= »lire_inedits »]
Une autre piste évoquée pour expliquer l’appel d’air djihadiste vers Daech est la promesse d’une vie sexuelle active aux garçons. Mais comment comprendre la séduction qu’opère l’État islamique sur un nombre croissant de jeunes filles?
Qu’il s’agisse de frustration sexuelle ou de simples fantasmes, il est évident que cette dimension occupe une place non négligeable dans ce « besoin d’évasion ». Aller vers cet « Eldorado islamique », où il sera « enfin » possible de vivre l’islam, le seul, vrai et authentique, celui qui rend à l’homme sa juste place et donne à la femme la seule qu’elle mérite, est un élément à prendre en considération. Or cet islam n’est-il pas essentiellement et tout simplement celui, fantasmé, qui saura répondre en grande partie à des désirs inassouvis ? Un islam sur mesure pour une sorte « d’enfant (musulman) roi » qui, exprimant ses caprices, se le voit promettre ? Dans cette configuration, il semble en effet plus simple de comprendre l’attrait que la normalisation de la polygamie peut exercer sur les garçons. Et c’est plus difficile dès qu’il est question de l’envisager du point de vue des jeunes filles. À moins d’intégrer l’idée que, pour les jeunes filles aussi, le fait de jouer le rôle de partenaire sexuelle puisse également relever d’un fantasme sexuel inavoué.
Quel rôle joue le complotisme dans le développement d’une contre-culture islamiste en sécession culturelle avec le reste de la société?
Il y a selon toute vraisemblance un attrait pour le complotisme et ses thèses. C’est une sorte de mode, notamment chez ceux qui se voient comme les laissés-pour-compte d’une société, d’un système, par lequel ils ne se sentent pas considérés. Dès lors, pourquoi ce système s’évertuerait-il à leur dire la vérité ? Or, paradoxalement, ne plus croire à tout ce que propose la société conduit un certain nombre de ces citoyens à croire en tout le reste. Autrement dit, de nombreux jeunes (et pas seulement des musulmans) ont le sentiment d’être depuis trop longtemps les dindons de la farce, ce qui leur fait dire qu’on ne les y reprendra plus. À cela, il convient d’ajouter que l’islamisme, incarné par des individus ou des organisations qui ne sont pas très portés sur l’autocritique mais en revanche très à l’aise en matière de victimisation, conforte et consolide les thèses complotistes. Il devient dès lors fréquent d’entendre des discours opposant la France et l’Occident à l’islam, qui est par ailleurs la religion, dans un rapport très souvent identitariste, de bon nombre de ces laissés-pour-compte.
Quid de l’antisémitisme ? Conduit-il certains « Palestiniens imaginaires » de banlieue vers le djihadisme ?
La cause palestinienne, l’antisionisme et l’essentialisation qui en découle font en effet de tout Juif un sioniste et donc un ennemi de la Palestine. On rencontrera des jeunes gens, français issus de l’immigration maghrébine, se sentir plus palestiniens que les Palestiniens (et en face, il se trouvera également des Juifs plus israéliens que les Israéliens eux-mêmes.)
Le succès du complotisme et de l’antisémitisme nous apprend quelque chose de la détestation du système. De la France donc. Des jeunes sommés d’aimer la France et ses choix (politiques, notamment) n’y parviennent pas. Comment s’en étonner quand une grande partie de la France se déteste elle-même ? Est-ce parce qu’ils ne parviennent pas à aimer la France, que le complotisme, l’antisémitisme et l’islamisme prospèrent ? C’est une piste à creuser.
À la suite des attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, les représentants de l’islam de France ont formellement condamné la violence mais aussitôt précisé que « tout cela n’avait rien à voir avec l’islam » avant d’appeler à combattre l’islamophobie. Après les attaques de novembre, on entend moins de discours victimaires. Observez-vous un début d’autocritique, voire une véritable prise de conscience ?
Il n’existe pas à mes yeux de représentant de l’islam de France dans la mesure où cet islam prétendument de France n’existe pas. Il s’agit en réalité d’individus qui n’entendent rien à la réalité qui est la nôtre aujourd’hui. Lorsqu’ils prétendent que tout ceci n’a rien à voir avec l’islam, il devrait pouvoir leur être rétorqué : « Rien à voir avec quel islam ? Le vôtre ? » Cet emballement ressemble à un grand écart insoutenable puisqu’il consiste à se dédouaner vis-à-vis de l’opinion publique d’un côté, sans se couper davantage de la masse des fidèles de l’autre. À mes yeux, il devient urgent de sommer ceux qui se sont autoproclamés représentants des musulmans en France d’admettre qu’ils n’ont aucune offre théologico-canonico-spirituelle à offrir aux jeunes musulmans français de plus en plus désireux de donner une dimension religieuse à leur existence. Les responsables du CFCM sont complètement déconnectés mais refusent de l’admettre. Les attaques de novembre n’y changent rien puisque dans les mosquées, et dans les discours, il se dit toujours la même chose : « Ceci n’est pas l’islam et les coupables ne sont pas musulmans. » Or, c’est bien l’islam qui est au centre de cette problématique. Nombreux sont ceux aujourd’hui qui encouragent les postures victimaires, comme si les individus qui souffraient le plus en France étaient les musulmans, en raison de leur appartenance, réelle ou supposée, à l’islam.
Selon moi, l’islamophobie n’existe pas !
Une frange ultraminoritaire de la population dénie pourtant aux musulmans, fussent-ils modérés et irréprochables, la qualité de Français…
Ce n’est pas l’islam en tant que religion dont les gens ont peur ou qu’ils haïssent. C’est bien plus ceux qui en sont les porteurs et le fait qu’ils apparaissent encore à leurs yeux comme des étrangers à quoi il faut ajouter la manière dont ils incarnent l’islam. C’est une xénophobie qui ne dit pas son nom et qui, selon moi et d’une certaine manière, peut s’expliquer. La peur, les inquiétudes, les angoisses et les incompréhensions sont humaines et pour le croyant que je suis, il me semble qu’Allah me demande de les entendre, d’y être attentif et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour tenter de les apaiser.
Dès le lendemain du 13 novembre, l’état d’urgence aidant, le gouvernement a perquisitionné nombre de mosquées salafistes. Le salafisme, y compris piétiste, est-il l’antichambre du terrorisme djihadiste ?
Le salafisme, au même titre que l’islamisme, est un terme qui veut dire tout et son contraire. Je ne sais sur quelles bases repose le choix de perquisitionner telle ou telle mosquée. D’ailleurs, il est des lieux où le gouvernement n’est toujours pas intervenu alors que des décisions de justice ont été clairement prononcées. Par exemple, celle d’expulser des gens qui occupent sans droit ni titre un chapiteau sur un terrain en chantier censé accueillir le projet d’une nouvelle mosquée, et que la Préfecture refuse d’exécuter. L’antichambre du terrorisme, c’est d’abord l’absence d’application du droit. Au 39, rue de Tanger, dans le 19e arrondissement de Paris, la mairie encourage un islam clandestin contre un islam paisible vieux de plus de trente ans. La préfecture refuse de faire exécuter la décision d’expulsion. Ce n’est pas seulement un certain salafisme qui peut être à l’origine du terrorisme, ce sont aussi l’inconscience et l’irresponsabilité de certains politiques qui, en connaissance de cause, laissent prospérer des individus dans l’illégalité la plus totale.
Dans votre dernier livre L’islam sera français ou ne sera pas (Éd. Les points sur les I, 2015), vous fustigez à la fois le financement des mosquées par les États étrangers et l’ingérence de l’État dans les affaires des musulmans de France. Mais comment faire exister un islam de France indépendant, qui soit à la fois républicain et représentatif de sa base ?
Ma proposition est simple : il faut créer un consistoire islamique français. Une assemblée d’imams français, avec tout ce que cela implique. Des imams qui penseront le culte islamique, et rien que le culte, pour ici et maintenant. L’émergence d’un grand mufti de France et de grands imams régionaux ayant une parfaite maîtrise de la langue française, une connaissance du droit français et européen, de l’histoire de France, de sa culture, de même qu’un savoir certain sur les plans théologique, canonique, spirituel et intellectuel contribuera à voir émerger un islam français. Une telle structure saura susciter l’adhésion puisqu’elle répondra à une demande majoritairement française. Tout financement, traçable, non conditionné, visant à soutenir et promouvoir un islam clairement défini comme français sera dès lors bienvenu. Et on peut gager qu’un tel islam n’attirera jamais de financement visant à promouvoir tout autre islam.[/access]
Paris (AFP) – Un papier avec un drapeau du groupe État islamique et une revendication jihadiste « non équivoque » en langue arabe ont été retrouvés sur le corps de l’homme qui a été tué par des policiers devant un commissariat du quartier de Barbès dans le XVIIIe arrondissement, a indiqué jeudi le parquet de Paris.
Cet homme, muni d’un hachoir de boucher, s’est présenté à 11H30 devant le commissariat de la rue de la Goutte-d’Or, quartier populaire et multiethnique du nord de Paris, a exhibé son arme et crié « Allah Akbar » (Dieu est le plus grand, en arabe, NDLR) avant d’être abattu par des tirs de riposte des policiers.
L’homme, qui n’avait toujours pas été identifié jeudi en milieu d’après-midi, était porteur d’un engin explosif factice, a confirmé le procureur de la République de Paris, François Molins, dans un communiqué.
Il était vêtu d’un manteau sombre, dans lequel était dissimulée une petite pochette scotchée d’où sortait un fil. Un robot de déminage a permis de s’assurer que ce dispositif ne contenait pas d’explosifs.
Le papier retrouvé sur l’assaillant évoque « des actes pour venger les morts en Syrie » et contient un dessin d’un drapeau de l’organisation jihadiste Etat islamique (EI), a précisé une source proche de l’enquête.
La section antiterroriste du parquet de Paris a été saisie.
Cette agression, un an jour pour jour après l’attentat contre Charlie Hebdo, a eu lieu alors que François Hollande présentait ses voeux aux forces de sécurité à la préfecture de police de Paris, lieu symbolique où il s’était incliné il y a un an sur les cercueils de trois policiers figurant parmi les victimes des frères Kouachi et d’Amédy Coulibaly, auteurs des attentats du 7 au 9 janvier 2015.
Le texte de la réforme constitutionnelle, annoncé lors du Congrès de Versailles du 16 novembre 2015, trois jours après les attentats et présenté par le Président de la République et le Gouvernement le 23 décembre dernier en Conseil des Ministres, est aussi limpide sur le plan politique qu’il est hautement contestable sur le plan du droit. Sur le plan politique, l’exercice désormais connu sous le nom de « triangulation », consiste pour un Président de la République en échec sur tout le volet économique et social de sa politique depuis presque quatre ans, à tirer profit au maximum, de la situation sécuritaire créée par les attaques terroristes de 2015 afin de s’imposer, au-dessus du clivage droite-gauche, comme le « père protecteur de la Nation ». C’est donc sans vergogne, qu’il reprend à son compte des propositions de la droite, retoquées il y a à peine quelques mois par son propre Gouvernement et sa majorité, pour s’imposer comme le point central de la politique française, le seul capable de rassembler la gauche et la droite, en surfant sur une opinion publique qui souhaite confusément que l’on en finisse avec la « guéguerre » des partis, et qui soutient à 85% l’article phare prévu dans la réforme constitutionnelle : celui concernant la déchéance de la nationalité. Au risque de fracturer sa propre majorité parlementaire, et de perdre définitivement ses alliés d’extrême-gauche et écologistes, François Hollande cherche à rassembler les suffrages des parlementaires de droite, eux-mêmes piégés puisque la déchéance de nationalité, sans parler de l’indignité nationale, avait été proposées par eux après les attentats de janvier 2015. Sur le plan politique donc, il va être extrêmement difficile pour l’opposition d’expliquer pourquoi elle est aujourd’hui en désaccord avec des dispositions qu’elle avait elle-même proposées et que le Président de la République a en fait durcies, en élargissant la déchéance (on y reviendra plus loin) aux binationaux nés en France. Autant l’objectif politique apparait donc limpide, autant sur le plan du droit, le projet de loi constitutionnelle apparait douteux, voire superfétatoire. Superfétatoire, ce texte l’est à coup sûr en ce qui concerne son article premier, modifiant l’article 36 de la Constitution, et où est « constitutionnalisé » en fait, et presque mot à mot, l’état d’urgence instauré par la loi du 3 avril 1955. Cette loi avait été utilisée à trois reprises pendant la guerre d’Algérie (Toussaint rouge en 1955, crise du 13 mai 1958 et putsch des généraux en 1961) puis à trois nouvelles occasions : pendant les évènements de Nouvelle-Calédonie en 1984, les émeutes dans les banlieues en 2005 et le 14 novembre dernier suite aux attentats de Paris. Elle a donc survécu sans difficulté à deux Républiques, la IVème et la Vème, et avait été jugée conforme à la Constitution de la Vème république, par le Conseil Constitutionnel (DC 25 janvier 1985), tandis que la Conseil d’Etat avait jugé de son côté que la loi du 3 avril 1955 était à la fois conforme à la Constitution (CE 21 novembre 2005) et aux dispositions de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CE 24 mars 2006).
Dans ces conditions, on ne voit pas en quoi la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution ajoute quoi que ce soit, d’autant que la modernisation de ce texte a déjà été effectuée par le vote quasi unanime de l’Assemblée nationale le 19 novembre dernier. Et que les conditions de contrôle du Parlement, notamment en ce qui concerne la prorogation de l’état d’urgence sont exactement les mêmes que celles qui figurent dans la loi de 1955 et qui sont en quelque sorte transposées mot pour mot dans la Constitution. Dois-je rappeler qu’en séance le 19 novembre 2015, j’avais moi-même déposé un amendement proposant de proroger la durée de l’état d’urgence au-delà de trois mois sur décision du Parlement, amendement auquel le Premier Ministre à l’époque avait paru sensible mais que le Groupe socialiste avait refusé en votant contre, sans explications. Autrement dit la constitutionnalisation de la loi de 1955 n’apporte rigoureusement aucune garantie supplémentaire quant aux libertés publiques. En vérité, la transposition de la loi de 1955 dans la Constitution, en soi parfaitement inutile, sert d’abord d’alibi à l’introduction dans notre loi fondamentale de la mesure politique phare que souhaite imposer François Hollande et qui consiste à élargir la déchéance de la nationalité aux doubles nationaux nés en France. Nous sommes là dans le type même d’une loi de circonstance, débattue et votée dans la précipitation, sous le coup de l’émotion d’un pays traumatisé par les attentats. En droit, cependant, plusieurs remarques s’imposent, en laissant de côté des querelles partisanes et autres aspects politiques ou idéologiques, pourtant nombreux en la matière : En premier lieu, la déchéance de la nationalité existe déjà dans notre droit. Elle est même dans l’histoire de notre droit de la nationalité, consubstantielle à l’introduction en France d’une politique libérale de naturalisations massives. Tel fut l’objet de la loi de 1927, dans une France marquée par l’hémorragie de la Première Guerre Mondiale (1,7 million de tués ; 4 millions de blessés). La France cherchait alors à se repeupler le plus vite possible par l’afflux de migrants étrangers. La loi de 1927 introduisait donc une politique très libérale de naturalisations, dans laquelle la France acceptait la double nationalité et n’exigeait pas des nouveaux naturalisés la renonciation à leur nationalité d’origine (à la différence, en particulier, de l’Allemagne qui l’exigeait à l’époque). En contrepartie, la France conservait la possibilité de retirer la nationalité française, en cas de fraude bien-sûr, mais en cas également de comportements contraires aux intérêts de la Nation, des dispositions inspirées de législations précédentes au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Le débat, en effet, avait surgi dix ans plus tôt, au cœur de la Première Guerre Mondiale, en réaction à l’article 25 d’une loi allemande du 22 juillet 1913, dite loi Delbrück, dans laquelle les Allemands naturalisés à l’étranger conservaient le droit de garder leur nationalité d’origine. En 1915, le Parlement français, tout en refusant une dénaturalisation massive de tous les immigrés allemands, introduisait l’idée d’une déchéance de la nationalité pour les naturalisés d’origines ennemies, ayant porté les armes contre la France, et quitté le territoire français pour se soustraire à leurs obligations militaires. Deux lois furent donc votées le 7 avril 1915 et 18 juin 1917, attribuant aux tribunaux civils le pouvoir de déchoir. A la fin de la guerre, 549 naturalisés d’origines allemande, austro-hongroise ou ottomane furent déchus de la nationalité française en application de ces deux lois, la majorité étant des anciens de la Légion étrangère, essentiellement pour motif d’insoumission. Dix ans plus tard, les articles 9 et 10 de la loi de 1927 prévoyaient que les personnes ayant acquis la nationalité française pouvaient être déchue pour l’un des trois motifs suivants : – Avoir accompli des actes contraires à la sûreté intérieure ou extérieure de l’Etat français ; – S’être livré au profit d’un pays étranger à des actes incompatibles avec la qualité de citoyen français et contraires aux intérêts de la France ; – S’être soustrait aux obligations résultant des lois de recrutement. En outre, la décision ne pouvait intervenir que dans un délai maximum de dix ans après l’accession à la nationalité et uniquement dans le cas d’une procédure judiciaire, donc contradictoire. Sous Vichy, la déchéance de nationalité, ou plus exactement la dénaturalisation, prit un tout autre tour, puisque il s’agissait d’une part de déchoir les résistants de la France libre, appelés par le régime de Vichy les « Dissidents » (parmi lesquels le Général de Gaulle, le Général Catroux, René Cassin, Alexis Léger, le Général Leclerc de Hauteclocque ou encore Pierre Mendès-France) et de dénaturaliser en masse les Juifs français ou récemment naturalisés ainsi que leurs enfants nés en France. Ainsi, de 1940 à 1944, 15 154 dénaturalisations furent décidées, une faible fraction des 70 000 Français juifs envoyés en déportation. Après la Seconde Guerre Mondiale, la procédure de déchéance instaurée en 1927 fut modifiée en 1945 et 479 déchéances intervinrent entre 1947 et 1953. Étaient essentiellement visés des naturalisés, souvent d’origine allemande ou italienne, qui avaient collaboré avec l’occupant. Depuis la fin des années 1950, la déchéance pour déloyauté, dont est désormais passible tout Français qui possède une nationalité étrangère (article 25 du code civil), était essentiellement tombée en désuétude jusque aux toutes dernières années, où seuls quelques cas de déchéance concernant des doubles nationaux condamnés pour terrorisme furent prononcés. Pour Patrick Weill, proche comme on le sait de la gauche, la déchéance de nationalité « au fondement même du libéralisme du droit français de la nationalité, particulièrement de la double nationalité » restait « dormante et représentait une sorte d’arme de dissuasion, un article 16 de notre droit de la nationalité ». Telle est donc l’histoire, rapidement résumée, de la déchéance de nationalité, qui établit donc bien deux catégories de Français : les nouveaux venus qui peuvent être déchus dans des cas limités, et les autres qui conservent leur nationalité. Situation confirmée par l’adhésion de la France à la Convention des Nations Unies sur l’apatridie de 1961, qui interdit à tout Etat de rendre apatride l’un de ses citoyens, sauf cependant pour les binationaux en cas de fraude dans l’acquisition de la nationalité ou de comportement contraire à la sécurité de l’Etat (article 8-3 de la Convention). La France émit d’ailleurs des réserves sur ces dispositions de l’article 8-3 qui stipule que : « Nonobstant la disposition du paragraphe 1 du présent article (NB : « Les États contractants ne priveront de leur nationalité aucun individu si cette privation doit le rendre apatride. »), un État contractant peut conserver la faculté de priver un individu de sa nationalité s’il procède, au moment de la signature, de la ratification ou de l’adhésion, à une déclaration à cet effet spécifiant un ou plusieurs motifs, prévus à sa législation nationale à cette date et entrant dans les catégories suivantes : a) Si un individu, dans des conditions impliquant de sa part un manque de loyalisme envers l’État contractant, i) A, au mépris d’une interdiction expresse de cet État, apporté ou continué d’apporter son concours à un autre État, ou reçu ou continué de recevoir d’un autre État des émoluments, ou ii) A eu un comportement de nature à porter un préjudice grave aux intérêts essentiels de l’État b) Si un individu a prêté serment d’allégeance, ou a fait une déclaration formelle d’allégeance à un autre État, ou a manifesté de façon non douteuse par son comportement sa détermination de répudier son allégeance envers l’État contractant » Conformément à la Convention de l’ONU, l’article 25 du code civil dispose donc que : « L’individu qui a acquis la qualité de Français peut, par décret pris après avis conforme du Conseil d’Etat, être déchu de la nationalité française, sauf si la déchéance a pour résultat de le rendre apatride : 1° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit constituant une atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation ou pour un crime ou un délit constituant un acte de terrorisme ; 2° S’il est condamné pour un acte qualifié de crime ou délit prévu et réprimé par le chapitre II du titre III du livre IV du code pénal ; 3° S’il est condamné pour s’être soustrait aux obligations résultant pour lui du code du service national ; 4° S’il s’est livré au profit d’un Etat étranger à des actes incompatibles avec la qualité de Français et préjudiciables aux intérêts de la France ». En l’état actuel de notre droit, les binationaux nés Français ne peuvent donc pas être déchus de la nationalité aux termes, en tout cas, de l’article 25 du code civil. En revanche, le même code prévoit, sinon la déchéance, du moins la perte de la nationalité française pour tout Français, y compris donc ceux nés en France, qui occuperaient un emploi dans une armée ou dans un service public étranger et qui ne cesseraient pas leurs activités malgré l’injonction qui leur serait faite par les autorités françaises. C’est ainsi que l’article 23-8 du code civil prévoit que : « Perd la nationalité française le Français qui, occupant un emploi dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie ou plus généralement leur apportant son concours, n’a pas résigné son emploi ou cessé son concours nonobstant l’injonction qui lui en aura été faite par le Gouvernement. L’intéressé sera, par décret en Conseil d’Etat, déclaré avoir perdu la nationalité française si, dans le délai fixé par l’injonction, délai qui ne peut être inférieur à quinze jours et supérieur à deux mois, il n’a pas mis fin à son activité. Lorsque l’avis du Conseil d’Etat est défavorable, la mesure prévue à l’alinéa précédent ne peut être prise que par décret en conseil des ministres. » Au vu de ce rappel historique et des textes en vigueur, on voit mal en quoi l’article 2 du projet de loi constitutionnelle apporte quoi que ce soit d’utile, sinon beaucoup de confusion dans les esprits, autrement bien-sûr que sur le plan des objectifs politiques évoqués plus haut. A ce stade, plusieurs remarques s’imposent : En premier lieu, il est choquant au plan des principes généraux de notre droit, de voir inscrite dans la Constitution, une mesure particulière concernant le droit de la nationalité, lequel relève pourtant explicitement de l’article 34, c’est-à-dire du domaine de la loi – et non de la Constitution : « La loi fixe les règles concernant […] la nationalité, l’état et la capacité des personnes, les régimes matrimoniaux, les successions et libéralités ». Depuis toujours, y compris pendant la période révolutionnaire, la Constitution visait à définir l’organisation des pouvoirs publics (Chef de l’Etat, Gouvernement, Législatif, Judiciaire, collectivités territoriales ainsi que les droits et la protection des citoyens). Elle ne fixait à aucun moment les conditions de la nationalité. Il y a donc une sorte d’aberration à fixer dans la Constitution une règle particulière, parmi beaucoup d’autres, relative à notre droit de la nationalité sur le seul point de la déchéance. Et comme cette mesure touche à la qualité de Français acquise par la naissance (notre pays étant régi depuis 1889 par le principe du jus soli), cette disposition ne peut pas ne pas rompre l’égalité de droits entre tous les citoyens français en prévoyant que certains peuvent être déchus de la nationalité parce que disposant d’une autre nationalité, tandis que d’autres ne peuvent pas l’être, même s’ils se rendent coupables de crimes terroristes, car ils seraient alors apatrides, ce que la Convention de l’ONU interdit. Il n’est pas inutile de rappeler ici que le tiers des effectifs français recrutés par Daech, qui ont décidé de prendre les armes contre la France en allant en Syrie sont des Français « de souche » convertis à l’Islam. En second lieu, dans ces conditions, la solution la plus sage aurait été d’assortir la condamnation du terroriste à une peine complémentaire d’indignité nationale, telle que proposée par notre collègue Philippe Meunier. Mais comme on le sait, celle-ci a été rejetée par la majorité socialiste en avril 2015 à partir d’arguments fumeux, l’indignité étant considérée comme alimentant la « martyrologie djihadiste» 1 . En troisième lieu, si l’on considère à la fois sur le plan moral et sur le plan de l’efficacité qu’une perte de nationalité doit accompagner une condamnation pour terrorisme, en punissant ainsi définitivement le Français qui prend les armes contre son propre pays (position pour ma part que je partage), alors cette peine doit concerner tous les terroristes, y compris les Français convertis à l’Islam qui prennent les armes contre la République et qui représentent, comme on l’a dit plus haut, un tiers des effectifs français recrutés par Daech. C’est sur ce point précis que la mise en œuvre de l’article 23-8 du code civil pourrait être envisagée. J’ajoute que, comme cet article 23-8 du Code civil résulte d’une loi du 22 juillet 1993 qui est ellemême la reprise d’une ordonnance du 19 octobre 1945 (ancien article 97 du code de la nationalité), 1 Rapport d’information du 25 mars 2015 sur l’indignité nationale présenté par le Président de la Commission des lois, Jean-Jacques Urvoas (http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i2677.asp) ce texte entre pleinement dans le champ d’application de la réserve formulée par la France lors de la ratification de la Convention sur l’apatridie de 1961 (puisque ces réserves s’appliquaient alors aux textes en vigueur). Mériterait donc d’être étudié le point de savoir si l’article 23-8 du code civil règle le problème ou s’il nécessite un éventuel amendement de précision concernant les organisations terroristes et non pas seulement les Etats. Dans ce cas, la solution pourrait être d’amender l’article 23-8 du Code Civil en indiquant que « perd la nationalité tout Français qui, occupant un emploi ou une fonction dans une organisation terroriste, dans une armée ou un service public étranger ou dans une organisation internationale dont la France ne fait pas partie […] ». Un tel amendement de cet article du code civil ne nécessiterait qu’une loi ordinaire et donc nulle réforme de la Constitution. Il permettrait de déchoir de la nationalité tout Français participant à une action terroriste, qu’il soit né en France ou non, qu’il ait ou pas une deuxième nationalité. Enfin, reste un dernier problème : l’exécution de la décision de déchéance. Par le passé, comme je l’avais fait valoir dans ma proposition de résolution invitant le Gouvernement à renégocier les conditions de saisine et les compétences de la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) sur les questions touchant notamment à la sécurité nationale et à la lutte contre le terrorisme, que j’avais déposée au nom du groupe UMP à l’Assemblée nationale le 2 avril 2015, plusieurs cas se sont présentés où des terroristes condamnés, déchus de leur nationalité (par des juridictions britanniques, belges ou françaises notamment), ont pu faire obstacle à leur expulsion vers leur pays d’origine, en saisissant directement la Cour européenne des droits de l’homme, sur le fondement de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (« Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants »). En France, le cas le plus célèbre reste celui de Djamel Beghal, hébergé aux frais du contribuable dans un hôtel de Murat (Cantal), où il put en toute quiétude recevoir et servir d’émir aux frères Kouachi. Si l’on veut sérieusement traiter le problème de la déchéance et s’assurer qu’un condamné binational, déchu de sa nationalité pour terrorisme, puisse être expulsé vers son pays d’origine, il conviendrait à tout le moins de lui interdire de saisir la CEDH, ce qui, là encore, impliquerait un texte de loi voté par notre Parlement, vote que, faut-il le rappeler, l’actuelle majorité a refusé d’envisager. Au terme de cette analyse, je reste pour ma part totalement en faveur de la déchéance de la nationalité pour tout citoyen français, quelles que soient les conditions d’acquisition de la nationalité, qui se serait rendu coupable de crime terroriste contre notre pays. Je doute en revanche que la réforme constitutionnelle présentée par le pouvoir en place soit le meilleur moyen d’y parvenir. Ma recommandation est de prendre le temps de la réflexion, et éventuellement d’assoir les futures déchéances de nationalité sur l’article 23-8 du code civil, éventuellement amendé à la lumière des réserves déposées par la France à la Convention de l’ONU sur l’apatridie.
Ce n’est désormais un secret pour personne, l’étoile de Nicolas Sarkozy a sérieusement pâli depuis quelques mois. L’ex-président est aujourd’hui plus impopulaire qu’il ne l’a jamais été. Même du temps de son mandat, sa cote n’était jamais descendu aussi bas qu’elle ne l’est aujourd’hui dans les enquêtes d’opinion. Mais, on l’a écrit récemment, les sondages ne font pas une élection. Aussi faut-il, pour s’en rendre compte, tâter le pouls du « peuple de droite » pendant les fêtes, ce que nous avons l’occasion de mettre en pratique chaque année. C’est peu dire que l’expérience renforce le résultat des sondages. Nicolas Sarkozy inspire encore davantage de rejet que François Hollande dans des milieux qui devraient pourtant lui être favorables et qui lui étaient d’ailleurs acquis au printemps 2012, alors qu’il n’était pas au meilleur de sa forme, et qu’approchait sa défaite à l’élection présidentielle.
Tout se passe en fait comme l’avait prévu Henri Guaino lorsque Nicolas Sarkozy décida, piétinant son plan initial, de reprendre le parti. L’ancien conseiller spécial avait expliqué que redevenir chef de parti après avoir été le Président de tous les Français s’avèrerait périlleux et aboutirait forcément au déclassement de son image. Cela n’a pas manqué. De surcroît, l’ancien chef de l’Etat s’est lié les mains avec la primaire, dont il aurait pu s’affranchir en optant pour une candidature hors-parti mais dont il doit aujourd’hui être le garant d’une bonne organisation, après avoir confié cette dernière à une instance indépendante sous la pression de ses rivaux.
Examinons cette primaire telle qu’elle se présente en ce début d’année. Alain Juppé, gonflé à l’hélium de l’exaspération que suscite Nicolas Sarkozy, est au firmament des sondages. Cela pourrait lui porter malheur et d’aucuns rappellent, à juste titre, que les sondages à dix-huit mois des élections n’ont porté bonheur ni à Edouard Balladur ni à Lionel Jospin. Et encore moins à Dominique Strauss-Kahn. Mais le maire de Bordeaux n’est pas premier ministre et il a des atouts dans sa manche. Citons en deux, essentiels : la garantie, aujourd’hui connue du plus grand nombre, que François Bayrou ne sera pas candidat s’il est désigné ; la certitude des futurs électeurs qu’il ne fera qu’un seul mandat et donc, du moins le croient-ils, qu’il tiendra d’autant plus facilement ses engagements.
Ayant obtenu que l’élection primaire soit aussi ouverte que celle du PS en 2011, Alain Juppé avait commencé sa campagne plutôt au centre, en rempart contre la droitisation incarnée par Nicolas Sarkozy. En cette rentrée, il a décidé d’exposer ses idées sur l’Etat régalien afin de rappeler au bon peuple de droite qu’il l’était aussi. Dans un livre programmé avant les attentats et qu’il aurait à peine retouché, il vient de détailler un catalogue de mesures, de la limitation du regroupement familial à la création de 10.000 places de prison, qui sont autant de marqueurs droitiers. On imagine fort bien, car il a déjà laissé percer quelques indices à cet égard, que ses propositions économiques, qui feront l’objet d’un autre livre au printemps, n’auront rien à envier à celles de François Fillon dans la course au libéralisme le plus échevelé. De ce fait, Alain Juppé, en se décalant stratégiquement vers la droite, coince Nicolas Sarkozy dans un espace très étroit à gauche de Marine Le Pen, espace déjà occupé par Nicolas Dupont-Aignan qui vient de faire 4% aux élections régionales. De ce fait, il est privé d’oxygène et doit en sortir.
Il n’a, à vrai dire, que deux solutions. La première, c’est de faire du « Buisson sans Buisson » et de sauter par-dessus Marine Le Pen, en débordant cette dernière par la droite, s’alignant sur son programme identitaire et fustigeant ses projets économiques. C’est semble-t-il la piste privilégiée pour l’instant. Le problème, c’est que cet espace est occupé par le Front national version Marion Maréchal Le Pen, qui soutiendra sa tante fidèlement, au moins jusqu’à mi-mai 2017. Par ailleurs, dans le champ « métapolitique », il est incarné par le trio Philippe de Villiers-Eric Zemmour-Patrick Buisson dont les gazettes ont largement fait écho à leurs rencontres et projets. En résumé : recomposer la droite après 2017, ce qui passe par l’élimination politique de Nicolas Sarkozy. A la limite, son propre vice-président Laurent Wauquiez pourrait beaucoup plus facilement incarner cette stratégie que lui-même. C’est pourquoi il aurait tort de persister dans cette voie, une impasse totale. Il ne lui reste que la seconde, celle que nous nommerons, pour simplifier, la « stratégie Guaino ». Il s’agirait non pas de sauter par-dessus Marine Le Pen sur sa droite mais par-dessus Alain Juppé sur sa gauche. S’alignant sur les propositions régaliennes de Juppé, il lui faudrait en revanche se faire le pourfendeur de son programme économique et oser un discours contre la folie des politiques européennes d’austérité. En cela, il renouerait d’ailleurs avec sa pratique présidentielle au moment de la crise financière et du fameux discours de Toulon. Il retrouverait également le positionnement de Jacques Chirac en 1995, face à Edouard Balladur. Ce serait la manière la plus efficace de « balladuriser » Alain Juppé. La primaire de droite constituera certainement une course à l’échalote consistant à déterminer qui s’alignera le plus sur l’Allemagne et l’Angleterre. Si Nicolas Sarkozy – qui confierait là à Henri Guaino non pas seulement la rédaction de quelques discours, mais la direction stratégique et idéologique de sa campagne – parvenait à offrir un projet plus en phase avec la tradition nationale et donc plus « identitaire », il retrouverait un espace politique beaucoup plus important.
Mercredi matin, sur Europe 1, le journaliste Antonin André expliquait que Nicolas Sarkozy voyait dans la méthode Chirac 95 un exemple en matière de style de campagne, privilégiant le labour du terrain et la position d’outsider. Outre qu’il parviendra difficilement à passer l’image du type sympa isolé que Chirac avait pu faire passer dans l’opinion, il lui faut donc absolument – et d’autant plus – en adopter les fondamentaux stratégiques et idéologiques. Si Nicolas Sarkozy ne croit pas en cette campagne-là, tout simplement parce qu’il n’en partage pas les objectifs politiques, épousant plutôt ceux de la stratégie « Buisson sans Buisson », il rendrait davantage service à ses idées en se retirant de la course au profit de Laurent Wauquiez.
Une fois de plus, le dessin de Riss en couverture de Charlie Hebdo réussit à nous décevoir sans même nous surprendre. Depuis longtemps hélas, que voit-on en une ? Marine le Pen, le pape, Nadine Morano, le pape et Jean-Marie Le Pen. On peut comprendre les caricaturistes, leurs cibles ne sont pas armées et personne n’a envie de vivre sous protection policière dans un pays où on a encore peur de stigmatiser des pauvres et où l’on refuse de pratiquer des amalgames entre l’islam et les musulmans. Evidemment, je préfèrerais vivre dans un pays où on choisit de mettre hors d’état de nuire, par des moyens sur lesquels je ne serai pas regardant, quelques milliers de délinquants fanatisés et de criminels radicalisés, plutôt que de réduire de fait la liberté de mouvement de leurs victimes potentielles.
Au lieu de multiplier les boucliers, nous ferions mieux de manier le glaive et les coups de filet, même de façon très large, même de façon un peu arbitraire. Mais nous n’avons pas ce sens-là de la justice et si je le regrette, il faut bien vivre malgré son temps. C’est ce que nous faisons tous. Lorsqu’on ne peut parler vrai, dessiner juste, et qu’on ne veut pas se taire, on renoue avec une vieille coutume satirique : on ruse, on prend un détour. Ainsi, on peut penser que Riss est, dans cette affaire, plus malin qu’il en a l’air. En réalité, personne ne changera sa vision du mal après cette Une et personne ne modifiera son diagnostic sur le cancer qui empoisonne le monde. S’il feint de se tromper de cible, personne ne se trompe. D’ailleurs, les autorités musulmanes susceptibles et pas aussi cons qu’elles en ont l’air ne s’y sont pas trompées. Au lieu de dessiner un dieu judéo-chrétien en sandales gréco-latines, Riss aurait été encore plus loufoque, plus ironique et plus drôle s’il avait croqué le Dalaï Lama, ou un bisounours, qui court toujours.
Comme lorsqu’on décrit les auteurs d’une agression comme ayant le type « suédois », on se fait parfaitement comprendre en évitant les ennuis et les regards de haut comme de travers, voire les procès. La nature des crimes et des criminels est telle qu’aujourd’hui, on n’a même plus besoin de mentionner des Scandinaves. Il suffit de dire « viol en réunion » sans plus de précision pour faire apparaître dans l’imaginaire collectif des jeunes issus, il suffit d’écrire « règlements de comptes à Marseille » sans autre mention pour faire comprendre à tous que la fusillade mortelle opposait cette fois-ci, comme toutes les autres, des capuches à des stigmatisés. On peut le déplorer mais c’est comme ça : l’angélisme des médias a généré stigmatisation et généralisation abusives.
Eh bien, de la même façon, quand on parle de dieu assassin en 2016, on pourrait l’affubler d’un marteau et de cornes, tout le monde comprendrait qu’il ne s’agit ni de Thor, ni d’Odin.
On nous répète jusqu’à plus soif que mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. Aujourd’hui que plus personne n’est dupe sur le malheur du monde et sur son origine, mal nommer, c’est ajouter de la drôlerie au monde. Et de Charlie, je n’en attendais pas moins.
Dans la vidéo « Dear Daddy » réalisée par l’ONG Care et devenue virale en quelques semaines, la voix d’une fille occidentale (détail qui a son importance) encore en gestation dans le ventre de sa mère, interpelle son père en lui faisant l’inventaire de toutes les blagues et autres commentaires sexistes dont elle sera l’objet, mais aussi des agressions sexuelles, du viol et des violences conjugales auxquelles elle n’échappera pas. Et tout cela comme si un oracle plus implacable encore que celui qui amène Œdipe à tuer son père et à épouser sa mère le lui avait prédit. Comme si le seul fait de naître fille suffisait à prédestiner une existence à une inexorable série de violences et d’humiliations infligées par cette vaste et barbare catégorie d’êtres humains que sont… les hommes.
Ce que la vidéo cherche avant tout à mettre en exergue, ce sont les liens entre le sexisme ordinaire, souvent considéré comme anodin voire inoffensif par les hommes, et les violences sexistes, qui toucheraient une femme sur trois. Si sur le papier une telle cause ne peut a priori qu’être défendue, certaines manières de le faire se révèlent si maladroites et outrancières de pathos qu’elles en arrivent à produire l’exact effet inverse. C’est précisément le cas de cette vidéo qui, sous prétexte de dénoncer les violences faites aux femmes, en arrive à représenter un monde rudimentaire réparti en deux catégories : d’un côté les femmes, objets d’un désir frénétique et brutal, prédisposées au viol, de l’autre les hommes, brutes grossières dont l’humour douteux et souvent prépubère trahit immanquablement un instinct grégaire de bête machiste à tendance agresseur sexuel.
A celles et ceux qui n’auraient pas le temps ou la résistance psychique de se farcir ce psychodrame (ceci dit, j’encourage à le visionner et à tenir bon jusqu’à la fin), en voici quelques extraits :
« Parce que moi, je vais naître fille. Ce qui veut dire qu’avant mes 14 ans, les garçons de ma classe m’auront déjà traitée de salope, de pute, de connasse, de plein d’autres choses. »
Alors, je préfère te prévenir tout de suite cocotte, ils vont aussi te traiter de « chemin de fer » si tu portes un appareil dentaire, de « calculette » si l’acné fleurit sur ton petit minois contrit, de « coincée du cul » si tu ne ries à aucune de leurs blagues démentielles, de « lèche-cul » si tu as constamment l’index en l’air au premier rang de la classe… Bref, ils ne t’épargneront pas, non pas parce qu’ils ne t’aiment pas toi, fille, mais parce que c’est l’âge con, l’âge où l’on passe en revue les défauts (avant tout physiques) des autres, de peur de s’entendre cruellement pointer les siens. Ce n’est pas « gentil », certes, mais à moins de t’inscrire au CNED et de t’isoler chez toi, tu n’y couperas pas. En revanche, rien ne t’empêche de riposter avec un tant soit peu plus d’intelligence et de tenter ainsi de leur rabattre le caquet en pleine mue. Et ça, vois-tu, si tu as des parents suffisamment psychologues, ils t’inculqueront la confiance nécessaire pour le faire.
« Avant mes 16 ans, certains de ces garçons auront mis leur main dans mon pantalon, un soir où j’aurai tellement bu que je ne tiendrai plus debout. Et même si je dis non, ils rigoleront. Parce que c’est drôle, non ? »
Je ne sais pas si c’est « drôle », le sens de l’humour étant absolument relatif à chacun, en revanche, peut-être que tu devrais éviter d’être bourrée comme un trou avant même d’avoir 16 ans, non ? Et peut-être que ce dont ton père, mais aussi ta mère, devraient te mettre en garde c’est plutôt, je ne sais pas moi, les effets nuisibles de l’alcool sur ton petit corps en pleine mutation, par exemple…
« Si tu me voyais ainsi papa, tu aurais tellement honte. Parce que je suis ivre. Pas étonnant que je sois violée à 21 ans. »
En l’occurrence, si, c’est assez étonnant. Tu n’es pas la première à sortir et à te retrouver ivre à 21 ans et s’il y a, certes, des contextes qui dérapent tragiquement (des mauvaises rencontres au mauvais endroit au mauvais moment qui créent des traumatismes durables), il n’y a a priori pas d’effet de causalité systématique entre une ébriété de soirée et un viol physique. Et ton papa n’aura pas « honte », il sera scandalisé et mortifié comme devrait l’être toute la société, non pas parce que l’un des deux est responsable mais parce que le viol est un crime sordide qu’on ne souhaite à personne, encore moins à sa fille.
Pour conclure, enfin, sa litanie pleine d’invocations adressée à son père « tout-puissant », la voix finit par une dernière supplication qui achève d’illustrer la posture absolument déterministe de victime dans laquelle elle se glisse, toute seule, puisque n’étant pas encore née, aucun mal ne lui a encore été fait (ce que, malgré son air plaintif insupportable, on ne lui souhaite pas pour autant) :
« Mais mon cher papa, je vais naître fille. Je t’en prie, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour que ça ne reste pas la plus grande des menaces pour moi. »
Bon, c’est là que j’aimerais intervenir un peu plus sérieusement. Toi qui visiblement t’apprêtes à naître dans un pays dit « riche et civilisé » (Norvège ? Royaume-Uni ?), tu vas sans doute, en grandissant, tomber plusieurs fois dans tes livres d’école sur cette fameuse phrase que tu mettras peut-être même en couverture de ton agenda au collège : « On ne naît pas femme, on le devient. » C’est Simone de Beauvoir qui a écrit ça, dans le Deuxième Sexe, en 1949 – quand les vidéos n’étaient pas encore virales et que les fœtus ne dispensaient pas de longs sermons moraux. Simone de Beauvoir était une intellectuelle et militante du XXe siècle, une féministe qui craignait d’avantage d’être reléguée aux fourneaux sans la possibilité de s’instruire, de s’exprimer ou de voter, que de se faire doigter, ivre, en pleine adolescence, par un boutonneux qui aurait trop regardé Youporn.
Et vois-tu, après t’avoir écoutée pendant cinq longues minutes exposer toutes les affreuses menaces qui pèsent comme autant d’épées phalliques au-dessus de ton vagin – pour l’unique « tort » d’en avoir un –, j’ai eu l’envie de détourner l’aphorisme de Simone et de te dire : « On ne naît pas victime, on le devient. » Toi qui es persuadée que le sort, qui t’a voulu de sexe féminin, t’a réservé bien des déboires, qui pourront aller d’un simple regard aguicheur à une tournante non consentie, j’ai envie de t’avertir de quelque chose qui pourra t’être utile : il se trouve que, dans la vie, les forces et les faiblesses, la plupart du temps, ne sont pas distribuées dans notre patrimoine génétique. Non, on s’en empare, on les construit au fil de nos expériences. On a, en tant que filles de « pays modernes et civilisés », souvent le pouvoir et la chance inestimables de décider qu’un regard nous a plu ou au contraire menacé, qu’une phrase nous a charmée ou qu’elle nous a humiliée, qu’un geste nous a caressé, ou qu’il nous a blessé. On ne le décide pas toujours certes (et dans ces cas-là il faut réagir, lutter, prévenir et guérir), mais dans l’ensemble des situations de la vie courante on peut néanmoins recevoir une attitude qui nous est adressée avec pondération, l’interpréter avec discernement, et réagir de manière appropriée, à savoir la rendre, la réajuster, ou la contester. A moins qu’en qualité de fœtus, tu ne sois définitivement résolue à croire que la femme restera un mollusque bringuebalé dans des eaux nauséabondes jusqu’à sa mort. Mais alors là, vois-tu, nos conceptions divergent catégoriquement et je pense même que, avant de prendre des doigts inopportuns dans tes profondeurs vaginales, il faudrait que tu apprennes à mettre un peu moins le tien dans ton petit œil encore fermé.
Et toi qui t’apprêtes donc à avoir accès à un système de soins, d’éducation mais aussi de divertissement et très probablement d’instruction civique et éthique, puisque ton pays a fait de tous ces aspects des droits fondamentaux, laisse-moi également te rappeler qu’un peu plus loin de chez toi – mais pas tant que ça non plus – vivent des filles du même âge que toi, c’est-à-dire des fœtus, qui malheureusement sont nettement moins geignardes et tragiquement plus silencieuses que toi. Et ces mêmes filles à l’état de fœtus, si elles avaient la possibilité d’alpaguer leur papa, elles ne leur diraient sans doute pas, comme toi : « Mon cher papa, je sais que tu me protégeras contre les lions, les tigres, les armes, les voitures et même les sushis. » Non elles, si elles avaient les moyens de faire des vidéos avec un Canon 5D, un étalonnage léché et une musique mélo, comme toi, quelque chose me dit qu’elles supplieraient probablement l’enveloppe utérine qui les contient de se détruire avant qu’elles ne soient expulsées du ventre de leurs mères, qui elles aussi probablement serrent les jambes. Et, vois-tu, c’est plutôt ces fœtus-là que j’aimerais entendre, aujourd’hui, en 2016, et à eux que j’aimerais donner une chance d’avoir le quart de tes craintes existentielles et le centième de ce dont tu t’apprêtes à jouir dans ta société – où la plus grande crainte qu’a ta mère en te couvant, c’est visiblement de faire une indigestion de sushis…
Par ailleurs, toi qui es persuadée, avant même d’être née, que ta condition à venir de femme sera « la plus grande menace » de ton existence, te rends-tu compte qu’en plus de t’attribuer toute-seule une vulnérabilité supplémentaire (celle qui consiste à se sentir victime avant même qu’un mal quelconque n’ait eu lieu), tu stigmatises toute une génération d’hommes qui n’auraient sans doute jamais pensé à te faire du mal ni à te manquer de respect mais qui, se sentant d’emblée envisagés comme un potentiel de nuisance à ton égard, auront sans doute la tentation de se retrancher dans ce qui fait nos différences apparentes ? En pensant prendre le mal à la racine et prévenir plutôt que guérir, tu as déjà réparti les rôles des victimes et des bourreaux et scellé le scénario. Dans ta prophétie manichéenne, ponctuée de drames et empreinte de fatalisme, comment croire à une alternative envisageable ?
A mon tour, je me permets de te faire part de ma modeste expérience (et pas embryonnaire pour le coup, j’ai 26 années achevées à mon actif, je n’en suis plus à triturer langoureusement mon placenta !) : je ne sais pas quel genre d’hommes tu t’apprêtes à côtoyer mais, en ce qui me concerne, j’aime croire que la plupart de ceux que je fréquente ou que je rencontre – quels que soient leur âge, leur milieu social, leur religion ou leur niveau d’éducation – sont des hommes qui, parce qu’ils respectent leur prochain en général, savent respecter une femme, et qui ne voient pas le monde comme un énorme terrain de chasse à moitié peuplé de salopes aguicheuses sous les jupes desquelles il faut à tout prix fourrer les extensions qui leur sont propres. Ce sont des hommes qui, pour l’immense majorité, savent considérer la femme comme un sujet respectable – et pas tel un objet primaire de libido exacerbée. Et j’aime croire que la plupart de ces hommes savent observer, écouter, sentir et ne sont pas tous dénués de sensibilité ou de considération. Enfin, je crois que pour l’écrasante majorité d’hommes qui n’ont jamais traité une femme de pute, ni violé l’une d’elles et qui ne songent absolument pas à le faire, ce doit être un poids lourd à porter que de sentir un regard empli de scepticisme et de préjugés braqué sur soi en permanence, du simple fait d’être un homme. N’est-ce pas ce regard réducteur qui perpétue la société sexiste que tu sembles conspuer si fortement depuis tes eaux utérines ?
J’aimerais, petit avorton mercenaire, finir avec une question que tu trouveras sans doute trop romantique – et donc à tous les coups machiste – mais à laquelle toi qui visiblement aimes sortir, t’amuser, boire et te présenter sous ton meilleur jour, pourras certainement répondre. Quand on se fait jolies pour sortir, jambe cambrée, paupière étirée, lèvre ourlée, taille marquée, tout ça… c’est pour qui au juste ? C’est avant tout pour soi, oui, certes, pour se sentir belle, bien dans sa peau… Mais l’extension de ce sentiment de bien-être, de cette confiance en soi, quel effet plus général cherche-t-il à provoquer ? Certainement pas des remarques désobligeantes qui nous donneraient presque envie de souscrire à Ni putes ni soumises, on est bien d’accord, encore moins une main offensive qui s’abat lourdement sur notre arrière-train citadin, évidemment ! Mais est-ce qu’il n’y a pas aussi, en filigrane, comme effet escompté, le plaisir de laisser dans notre sillage une certaine aura, une volupté, un charme féminins, qui feraient que même lui, cet inconnu au coin d’une rue, même eux, ces étrangers à une terrasse de café, nous remarqueront, nous regarderont, nous contempleront l’espace de ces quelques secondes souvent fugaces – mais pas nécessairement sauvages, encore moins préludes d’un viol ?
Est-ce qu’à force de rabâcher aux hommes la sempiternelle injonction : « Baisse les yeux, je ne suis pas un bout de viande » (ce qui est vrai !), on ne prend pas le risque de leur sceller les paupières et de leur emplâtrer la bouche et qu’ils n’osent alors plus nous regarder, encore moins nous adresser un compliment, un vrai – ceux qui, par un subtil mélange de maladresse et d’envoûtement, nous font rougir sans pour autant nous dénuder de force ?
Crois-tu que l’on puisse vraiment, avec ce genre de vidéos, conditionner la moitié de la société à vivre dans la crainte de l’autre moitié et tout considérer à travers le prisme binaire homme/femme, qu’une libido déchaînée orchestrerait ? Est-ce dans la paranoïa et l’extrapolation de la moindre blague immature qu’il faut accueillir les prochaines générations de filles à venir ? Ton petit teasing existentiel partait d’une bonne intention, j’en conviens, mais il ne fait rien d’autre que réduire les femmes au rang de victimes en puissance et les hommes à des brutes primitives. Et par la même occasion il atteste du degré d’obsession de la « sensibilisation » de nos sociétés qui ne savent visiblement plus distinguer la légèreté de la gravité, l’anodin du danger… et qui aurait tout à gagner à faire du féminisme une posture de confiance et de force, et non un état de paranoïa constant, qui commence au moment de la fusion des gamètes.
Vous le savez déjà ou pas, cela vous a interpelé ou pas : le film Made in France de Nicolas Boukhrief, long métrage de fiction tourné avant les attentats meurtriers de janvier et novembre 2015 à Paris qui « raconte l’histoire d’un journaliste infiltrant une cellule jihadiste désireuse de commettre un attentat à Paris », dont la sortie a déjà été repoussée par deux fois, ne sera pas projeté en salles. Il ne sera visible qu’en VOD, à partir du 29 janvier.
La décision, pour ce qu’on en sait, ne viendrait pas « des autorités » mais des salles de cinéma qui avaient initialement prévu de le diffuser. Euh… les mêmes qui « étaient Charlie » il y a peu et n’ont nullement hésité, par le passé, à projeter les sulfureux Gomorra ou La Dernière tentation du Christ ? Il est vrai que l’action de ces films ne se déroulait pas en France…
Du film même, de ses qualités ou de ses défauts, je ne dirai rien puisque je ne l’ai pas vu. Et pour cause.
Mais il est curieux, pour ne pas dire grotesque, scandaleux et symptomatique, à l’heure où la moindre historiette totalement dépourvue d’intérêt se voit désormais affublée et affligée de la mention « inspiré de faits réels » (comme si la fiction n’avait pas sa légitimité propre) que l’on censure, « au pays de la liberté d’expression »™, une œuvre de fiction parce qu’elle fait « trop écho » à un réel qui concerne pourtant très directement les Français et même les non-Français qui vivent chez nous.
J’avais envie de le voir, moi, ce film. Et de le voir au cinéma, dans l’un de ces cinémas qu’on entend régulièrement pleurnicher pour qu’on les soutienne, ces hérauts de « l’exception culturelle française » (Quant au préjudice moral et financier pour les producteurs et tous ceux qui ont travaillé sur « Made in France », qui s’en soucie ? Personne.)
Tant pis pour moi et tant pis pour toutes celles et ceux qui n’ont pas d’abonnement à une plateforme de VOD et n’en veulent pas. Nous le verrons un jour à la télé ou sur le petit écran de notre PC, après l’avoir téléchargé illégalement. Ainsi chacun, spectateurs, distributeurs, cinémas, créateurs et producteurs du film, y aura perdu. Et pas seulement du temps.
Si ça continue, il faudra que ça cesse ! En regardant les éminences de droite, de gauche et du centre jurer la main sur le cœur, au soir du 13 décembre, que cette fois, ils avaient entendu le message, et que, à l’image de saint Xavier Bertrand, ils allaient désormais faire de la politique autrement, cet hilarant slogan sorti du cerveau facétieux de notre ami Basile me revenait sans cesse en tête. J’ai beau être bon public et y croire à chaque fois que le héros dit à l’héroïne qu’il l’aimera toujours, le coup du « je vous ai compris » commence à s’user.
Une fois de plus, il a vite été clair qu’on réussirait à ne pas comprendre grand-chose. L’esprit du 13 décembre a donc duré moins que les roses, deux ou trois heures tout au plus. Dès le lendemain on s’est bruyamment félicité de la victoire du merveilleux Front républicain, autre nom de l’UMPS. En vrai, cela revient à se mettre à deux contre un, qui est donc presque assuré de perdre. L’arithmétique démocratique a beau être scrupuleusement respectée – et avec elle les vœux de deux tiers des électeurs –, il y a quelque chose de pas très fair-play dans une victoire obtenue en excluant a priori un tiers de l’électorat de la décision publique.
Le fameux message que chacun jure avoir entendu, c’est évidemment celui des électeurs du Front national, ces aliens de la République que l’on dépeint tour à tour comme des extraterrestres, une tribu primitive, des victimes d’un tremblement de terre ou des enfants qui réclameraient plus de câlins. À en croire une étude publiée par Le Monde, ils sont près de neuf millions, tout de même, à avoir mis un bulletin FN dans l’urne à l’un des deux tours au moins. Neuf millions d’étrangers dans la Cité, ça devient compliqué de faire comme s’ils n’étaient pas là. C’est pourtant ce qu’on s’est très vite employé à faire. Mais en y mettant les formes.
De fait, il faut reconnaître qu’on leur cause meilleur. On ne les insulte plus, plus comme avant. Certes, on continue à dire que le parti pour lequel ils votent se situe quelque part entre Pétain et Hitler (Pétain pour la France, Hitler pour la force), et qu’il menace la République, mais eux, on ne leur en veut pas, au contraire. On leur répète qu’on les aime et on les implore d’arrêter les bêtises. S’agissant d’adultes autonomes, cette sollicitude inquiète doit être un peu pesante, mais mieux vaut sans doute être pris pour un imbécile que pour un nazi.
On s’est donc employé à décoder ce fameux message. À croire qu’ils parlent pas français, ces gens-là. Une cohorte de Champollion de plateaux télé nous a expliqué, après mûre réflexion, que les gens qui votent FN ne sont pas contents à cause du chômage – pourquoi, les électeurs socialistes, ils sont contents ? Pas ceux qui viennent de perdre en masse un poste « à la Région », en tout cas. D’autres savants ont lu dans les entrailles du peuple que tout ça, c’est la faute à la mondialisation, comme si cette mondialisation qui dévaste le monde suscitait, en dehors des électeurs frontistes, une adhésion enthousiaste. Toute la panoplie des explications acceptables – misère, inégalités, discriminations – a ainsi pieusement été déroulée.
Sans surprise, la seule option qu’on s’est bien gardé d’explorer, c’est celle qui consisterait à les prendre au sérieux et à écouter ce qu’ils disent plutôt que de chercher entre les lignes. Pour cela, il faudrait cesser d’agiter des gousses d’ail et des crucifix métaphoriques dès que certains mots sont prononcés et que certaines réalités sont évoquées. Quand, en dépit des sermons et des menaces – et parfois à cause d’eux –, on vote pour le Front national, ce n’est pas pour ce qu’on trouve ailleurs. C’est parce que, à tort ou à raison, un nombre croissant de Français le voient aujourd’hui comme le parti de la France. Du reste, il est le seul à défendre explicitement, dans son programme, la permanence de quelque chose qui s’appelle la France. On peut trouver toutes sortes de défauts à la France de Marine Le Pen – ou à celle de Marion Le Pen. Encore faudrait-il lui en opposer une autre, qui ait une autre consistance que celle des mots « ouverture », « égalité » et « République ».
Le mystérieux message du vote frontiste tient en quelques mots : règle du jeu à l’intérieur, frontières à l’extérieur. Quoi que racontent les amuseurs antifascistes, cela ne signifie pas dictature et autarcie. Cela signifie retrouver un espace dans lequel on peut décider collectivement de son destin. Ce qui, concrètement, suppose de réduire drastiquement les flux migratoires et de cesser de proclamer qu’on est une terre d’accueil contre le vœu d’une majorité de Français. Seulement, sur ce sujet, la tartufferie est de mise. En privé, pas un responsable politique ne dirait aujourd’hui que l’immigration est un bienfait et qu’il faut l’accélérer. « Je n’ai jamais rencontré un maire qui veuille plus d’immigrés », confie Christophe Guilluy. Dans l’arène publique, ne pas célébrer l’immigration de masse comme un bienfait en soi, c’est être coupable de racisme. Pour que le débat puisse avoir lieu, il faudrait que ceux qui se sont livrés à une propagande frénétique, pour faire croire que le tourbillon démographique et la plasticité culturelle qui va avec étaient l’état normal et désirable des sociétés, admettent qu’ils ont menti. Ou qu’ils se sont trompés. Ce n’est pas pour cette année. Après tout, pourquoi s’infliger une déprimante introspection puisque le FN n’arrivera jamais à 51 %, et qu’en attendant il est bien utile dans son rôle d’épouvantail à électeurs ?
Dans ces conditions, on doit se demander par quelle fantaisie nous annonçons en une que la France est de retour – et qu’elle n’est pas contente. Tout d’abord, la France dont il est question ici, c’est le « pays réel », ce pays qui, bien au-delà du vote FN veut rester un peuple, un peuple accueillant mais ferme sur ce qu’il est. Bien sûr, nous n’avons pas plus de titres que d’autres à lui ausculter l’âme – mais pas moins non plus –, et on ne niera pas qu’il y a dans notre titre combattant un peu de wishful thinking. Tout de même, de nombreux signes laissent penser que l’année écoulée a ranimé l’envie, et peut-être la volonté, de refaire une collectivité, donc de lui donner un sens, qui ne se réduit pas à la récente mode tricolore. Que ce désir de France – expression aussi énervante que le vivre-ensemble, mais il ne m’en vient pas d’autre – aille avec l’envie d’adresser un gigantesque bras d’honneur aux sermonneurs médiatiques et politiques n’est pas le moindre de ses charmes. On ne saurait exclure d’emblée que cette heureuse lucidité fasse son chemin dans les hautes sphères et que quelques-uns de nos dirigeants parviennent à changer pour de bon. Il se dit même que le président est aux manettes et qu’il mesure la gravité de la situation. Bref, que la France est de retour, pour de bon. En attendant de savoir si ce nouveau cours n’est pas une lubie de communicants, nous faisons le pari que l’énergie qui s’est levée en réponse aux attentats ne se contentera pas de résister aux terrasses des cafés. Mais nous pouvons nous tromper.
Une chose est sûre : 2015 a été une année pourrie. Pas à cause du 6 décembre, mais à cause du 7 janvier et du 13 novembre. Pourtant, ce n’est pas le terrorisme que la France a découvert en 2015 : depuis les années 1980, elle a connu un certain nombre de ses variantes arabes et islamistes. Les attentats lui ont révélé ce que ses gouvernants s’évertuent à lui cacher – les fractures qui la minent. Elle a dû admettre qu’une partie de ses citoyens la détestait et que ce n’était pas de sa faute à elle. Et elle a compris qu’on lui avait raconté pas mal de bobards.
Il est évidemment hasardeux d’affirmer qu’on a basculé dans la France d’après – une France bienveillante avec ceux qui l’aiment et implacable avec ceux qui veulent la détruire. Les changements dans l’esprit d’une époque ne s’accomplissent pas en une nuit, ils travaillent les esprits, font bouger les lignes en profondeur. Peut-être que, finalement, 2016 ne sera qu’une déprimante répétition de 2015. Nous préférons imaginer, sans y croire complètement, que pour les historiens du futur, 2016 sera l’année du sursaut, celle où la France a retrouvé le goût de l’Histoire. C’est au moins la promesse qu’on ne s’ennuiera pas.