Il n’y a jamais de bon moment pour renoncer à 3,8 milliards de dollars par an. Mais pour Israël, celui qu’a choisi Donald Trump pourrait être moins mauvais qu’il n’y paraît. Le président américain n’a pas tort de juger le pays assez solide pour payer ses armes. Israël restera tributaire des États-Unis pour ses avions de combat, mais l’alliance pourrait désormais reposer davantage sur des projets industriels communs.
Le 3 novembre, alors que les Américains votaient aux élections de mi-mandat, Donald Trump a annoncé sur Fox News que Washington mettrait fin à son aide militaire à Israël à la fin de l’année. Il a assuré s’être entendu avec Benyamin Netanyahou plusieurs mois auparavant. Et, dans son style bien à lui, il a expliqué ce que les Républicains y gagneraient, en visant le candidat démocrate au Sénat dans le Michigan, Abdul El-Sayed, désormais élu. « Pourquoi encaisser les attaques de dingues comme El-Sayed alors qu’Israël n’a pas besoin de cette aide ? »
En Israël, l’annonce a pris de court des responsables de la défense et des finances. Depuis plusieurs années, Netanyahou évoquait la possibilité de se passer de cette aide. Mais il parlait d’un retrait progressif, tandis que le dispositif actuel court jusqu’à l’exercice budgétaire américain 2028. Trump n’a pas précisé comment il entendait avancer l’échéance. Le Congrès vote les crédits chaque année, et le sort des financements prévus jusqu’en 2028 reste ouvert.
Premières années
Au début, l’aide américaine est surtout économique. En janvier 1949, moins d’un an après la création d’Israël, l’Export-Import Bank, l’agence fédérale américaine de crédit à l’exportation, lui ouvre une ligne de crédit de 100 millions de dollars. Pour le jeune État, il s’agit de développer son économie et de se donner les moyens d’accueillir les nouveaux immigrants. Pour Washington, c’est aussi une façon de soutenir les exportations américaines. Avant les premières livraisons au titre des réparations allemandes, ces crédits permettent à Israël de financer une partie de ses importations à un moment où les devises lui manquent.
La relation militaire prend forme en 1962, quand Kennedy accepte de vendre à Israël des missiles sol-air Hawk. En juin 1967, Israël remporte la guerre des Six Jours avec une aviation de combat équipée pour l’essentiel d’appareils français, des Mirage III aux Mystère et aux Vautour. Les premiers avions d’attaque américains A-4 Skyhawk entrent en service en janvier 1968, suivis en septembre 1969 par les premiers F-4 Phantom.
Le véritable tournant survient en octobre 1973. En pleine guerre du Kippour, Washington organise un pont aérien pour réapprovisionner Israël. Le 19 octobre, Richard Nixon demande au Congrès 2,2 milliards de dollars d’aide d’urgence pour financer le matériel livré. Le lendemain, l’Arabie saoudite annonce qu’elle suspend ses exportations de pétrole vers les États-Unis. Avec la paix israélo-égyptienne de 1979, le soutien militaire américain à Israël s’inscrit dans la durée et devient l’un des instruments de la politique de Washington dans la région.
Protocole en 2016 pour 38 milliards de dollars
En 2016, sous Barack Obama, les deux pays signent un protocole qui prévoit 38 milliards de dollars sur dix ans, de 2019 à 2028. Au printemps 2025, le service de recherche du Congrès évaluait à 174 milliards de dollars, en dollars courants, le total de l’aide bilatérale et des financements de la défense antimissile depuis les débuts de la relation, aide économique comprise. Sur les 3,8 milliards de dollars annuels prévus par le protocole, 3,3 milliards financent le matériel militaire, acheté pour l’essentiel aux États-Unis. Le texte prévoit la disparition progressive de la dérogation qui permet à Israël de dépenser une partie de cette enveloppe auprès de ses propres industriels. Les 500 millions restants financent des programmes communs de développement et de production dans la défense antimissile.
Pour Israël, la fin de l’aide représenterait 12 à 14 milliards de shekels (3,4 à 4 milliards d’euros) à trouver chaque année, soit environ 0,6 % du PIB, que le FMI projette à quelque 2 250 milliards de shekels (638 milliards d’euros) en 2026. La somme équivaut à près de 2 % des 699 milliards de shekels (198 milliards d’euros) inscrits au budget de l’État hors remboursement de la dette, et à 8 à 10 % des quelque 143 milliards de shekels (40,5 milliards d’euros) que l’État alloue au ministère de la Défense, avant prise en compte de l’aide américaine et des autres recettes affectées.
Pour Tsahal, la première question serait de savoir quelles commandes maintenir et à quel rythme. Le dispositif actuel permet à Israël de signer des contrats pluriannuels en étalant les paiements sur les crédits d’aide des années suivantes. Si ce mécanisme disparaît, il faudra trouver de quoi financer ces engagements dans la durée. Les chasseurs F-35 et F-15IA, les hélicoptères et les avions ravitailleurs resteraient facturés en dollars. Un shekel fort réduirait toutefois leur coût pour le budget israélien.
La fin de l’aide devrait s’accompagner d’un accord de coopération étroite entre les deux pays. Celui-ci devrait notamment permettre de poursuivre les projets communs sur le Dôme de fer, la Fronde de David et Arrow. Les modalités de financement restent à préciser. Il y a aussi la question des crédits exceptionnels, comme ceux que le Congrès a votés après le 7-Octobre en plus de l’aide annuelle. En cas de nouvelle guerre, qu’est-ce que Washington serait encore prêt à financer ?
Malgré la surprise, l’annonce n’a pas fait dérailler la Bourse de Tel-Aviv, qui a progressé après les propos de Trump. À plus long terme, si l’État devait acheter davantage de dollars pour régler ses fournisseurs américains, cette demande supplémentaire pourrait peser sur le shekel et renchérir les importations. Un shekel moins fort ferait en revanche le bonheur des entreprises de la high-tech qui encaissent leurs recettes en dollars et paient leurs salariés en shekels.
Les incertitudes de la transition
Le ministère de la Défense pourrait passer davantage de commandes en Israël lorsque l’offre locale répond à ses besoins. Des achats réguliers de munitions, de drones ou de systèmes électroniques donneraient aux industriels et à leurs sous-traitants de quoi investir dans leurs chaînes de production et recruter. Encore faut-il pouvoir dégager les crédits. Si le paiement des avions américains absorbe l’essentiel de la marge budgétaire, les usines israéliennes pourraient attendre longtemps les commandes que la fin de l’aide est censée leur rendre. Les fournisseurs américains ont eux aussi quelque chose à perdre. Les grands contrats aéronautiques devraient continuer à leur revenir, mais les fabricants de munitions et d’équipements pourraient voir une partie de leurs débouchés se déplacer vers Israël. C’est aussi une raison pour Washington de négocier la transition.
Ces industriels ont déjà des partenaires hors des États-Unis. Selon le ministère israélien de la Défense, la valeur des nouveaux contrats à l’exportation est passée de l’équivalent de 11,7 milliards d’euros en 2023 à 13,2 milliards en 2024, puis à un record de 17,2 milliards en 2025. Cette dernière année, l’Europe représentait 36 % du montant des contrats signés et l’Asie-Pacifique 32 %.
En Europe, Rafael s’est associé aux groupes allemands Diehl et Rheinmetall au sein d’EuroSpike pour commercialiser les missiles Spike et gérer les programmes correspondants. L’Allemagne a aussi commencé à recevoir le système antimissile Arrow 3. En Inde, Israel Aerospace Industries et l’organisme public de recherche militaire indien ont développé ensemble le système de défense aérienne MRSAM, avec la participation d’entreprises comme Bharat Electronics et Larsen & Toubro. Ces partenariats donnent aux industriels israéliens accès à des marchés plus vastes et permettent de partager les coûts de développement. Une partie de la production peut toutefois se faire chez le partenaire. Pour les usines israéliennes, une commande à l’exportation et une commande de Tsahal n’ont donc pas toujours le même effet.
L’annonce donne enfin deux images de la relation avec Washington. En Israël, la capacité de payer ses armes et de proposer à ses alliés des systèmes qu’ils veulent acheter donne du crédit à l’ambition d’une relation plus équilibrée. Aux États-Unis, le choix du jour des élections dit aussi ce que ce soutien peut désormais coûter en politique intérieure. Et la relation garde son asymétrie. Israël peut financer lui-même ses avions de combat, mais Washington garde la main sur la vente des appareils, des pièces et des armements qui les équipent. L’Arrow 3 résume assez bien le chemin parcouru. En 1962, Israël achetait aux États-Unis de quoi défendre son ciel. Aujourd’hui, l’Allemagne achète pour défendre le sien un système qu’Israël a développé avec les Américains.





