Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.
Technofascisme
Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.
Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.
Le roman va bien
Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »
Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »
Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »
Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages
À la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu. À l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir ». À Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Triste époque.
Avez-vous des nouvelles récentes des trumpistes français ? Où sont passées les casquettes rouges des MAGA tricolores ? Ils vont très certainement retrouver les plateaux TV pour dire leur soutien à leur héros de Mar-a-Lago, qui vient d’enregistrer une spectaculaire défaite après la décision de la Cour suprême des États-Unis. Alors que D. Trump y dispose d’une majorité de juges, l’humiliation est d’autant plus grande. Se pose aujourd’hui la question de l’éventuel remboursement de plus de 175 milliards de dollars de droits de douane déjà versés par des pays importateurs et illégalement taxés.
« Si la décision est défavorable, nous sommes foutus », aurait dit Trump à ses plus proches conseillers. Réagissant à chaud à la décision de la Cour suprême, il dénonce, au sein même de la juridiction suprême, « l’influence indue d’intérêts étrangers ».
Un récent sondage indique que six Américains sur dix sont insatisfaits, ramenant Trump au niveau d’impopularité qui était le sien après l’attaque du Capitole, en janvier 2021.
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Nous avons eu un Salon de l’agriculture sans bovins. Et sans vision pour l’avenir des fermes françaises, de celles et ceux qui nous nourrissent. De moins en moins, puisque la France a perdu l’an dernier sa souveraineté alimentaire, avec un solde commercial nul. Il en a été si peu question dans nos débats publics, alors que c’est essentiel.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Ceux qui ont, de tout temps, approuvé les traités de libre-échange dénoncent aujourd’hui le Mercosur. Allez, encore un petit effort, et vous reconnaîtrez les conséquences désastreuses de la surtransposition des normes européennes.
A-t-on connu un « plan social » aussi massif dans les dernières décennies ? Les agriculteurs ne représentent plus aujourd’hui que 1 % des actifs. On compte 350 000 exploitations. Il y en avait un million à la fin des années 1980. La disparition des paysans est le véritable grand remplacement de notre époque. Et cela commence à se savoir, comme quand les consommateurs constatent la pénurie d’œufs dans les rayons.
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« L’aide à mourir » est de retour. Comme lors de la première lecture du texte à l’Assemblée nationale, je n’aime pas ce qui m’apparaît de plus en plus comme un basculement vertigineux. Rien ne va.
D’abord, l’hypocrisie qui consiste à ne pas bien nommer les choses. Il faut donc parler d’« euthanasie » et de « suicide assisté ». Et dire combien la puissance publique devrait d’abord et avant tout garantir une « aide à vivre ».
Car on le sait bien : les plus pauvres, les plus vulnérables, les plus fragiles et les plus isolés seront les premiers à se considérer comme inutiles, comme un « coût » pour notre système de santé. À quoi bon vivre, alors, quand la vie n’est que survie ?
En 2016, la loi Claeys-Leonetti a clarifié les conditions de l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obstination déraisonnable, en réaffirmant le droit du malade à bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le pronostic vital est engagé à court terme. Il s’agissait d’un véritable joyau législatif.
En dix ans, rien n’a été fait pour le développement des unités de soins palliatifs. « Oui, mais cela coûte cher »… Quand j’ai entendu cette réflexion dans la bouche d’un chroniqueur, j’ai éteint ma télévision. Ad nauseam.
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J’ai fait de même quand il a été question de l’organisation de la marche en mémoire de Quentin Deranque. L’une des organisatrices est une militante anti-avortement qui juge que Simone Veil a « causé le plus grand massacre de l’histoire de France ». J’aurais quelques difficultés à établir un dialogue avec un tel postulat de départ.
Mais, après ce que j’ai lu sur Quentin, j’aurais aimé échanger avec lui. Qu’il m’explique ses chemins personnels, le conduisant à la foi et à l’engagement politique sur une rive à l’extrême opposée de la mienne, quand j’avais son âge.
Sa tête a été massacrée par des salopards. Je n’ai pas aimé les réactions commençant par « aucune idée ne mérite… ». Le fond de l’air est putride.
« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.
On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.
Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »
Même à Saint-Malo, la sécurité est au cœur de la campagne municipale. La ville, réputée pour sa tranquillité bourgeoise, a été récemment le théâtre de violences inédites…
A Saint-Malo (35), le maire sortant, Gilles Lurton (LR), sera-t-il réélu à l’issue des prochaines municipales ? Si l’on se fie à ses résultats lors du précédent scrutin (70%), tout porte à le croire. Si l’on se fie aussi à la tradition politique de la ville natale de Chateaubriand – une terre de centre droit où le député-maire René Couanau, successeur de Pierre Méhaignerie à l’Assemblée nationale, a régné entre 1989 et 2014 -, le très modéré Lurton, qui a soutenu Bruno Le Maire lors de la dernière primaire de son parti, n’a pas trop de soucis à se faire.
La campagne de trop ?
Pourtant, à la sortie de la messe, à Saint-Servan, quelques langues se délient. « C’est la campagne de trop pour Lurton », entend-on dans certaines bouches. Un adjoint plus cruel lâche: « C’est la dernière campagne de Bouteflika ! ». Une partie de la bourgeoisie malouine s’interroge et commence à regarder vers la candidate RN-UDR. A l’origine de cette droitisation: l’insécurité.
A Saint-Malo, 50 000 habitants, des voitures ont été brûlées et des immeubles ont été visés par des tirs durant l’été dernier. Pourtant, contrairement à la voisine Dinard, l’équipe en place se refuse à armer la police municipale. « Les questions de sécurité sont le grand tabou de Gilles Lurton, déplore Thidalack Abhay, la tête de liste ciotto-mariniste aux élections. Son équipe n’en parle jamais, mais y pense toujours. Nous avons appris que les quartiers qui ont été visés par des cambriolages reçoivent des SMS de « réconfort » et des rondes de police pour rassurer tout le monde. Nous préfèrerions une action plus concrète. »
Jusqu’au mois de décembre 2025, le candidat RN-UDR à Saint-Malo s’appelait Romain Le Goaster. Patron d’une petite entreprise morbihannaise, il a dû abandonner le gouvernail un peu à cause de difficultés rencontrées par sa PME, un peu à cause d’une propension, si l’on en croit Médiapart, à poser avec Dieudonné et à se mettre à dos les tenanciers de bistrots du cru. Compliqué, dans une ville qui compte un bar pour 364 habitants.
Ce nom, c’est pas de chez nous !
C’est la numéro 2, Thidalack Abhay, qui a donc repris les commandes de la liste Malouin je suis. Son patronyme exotique s’explique par des origines laotiennes. « Mes grands-parents ont fui le communisme, explique-t-elle. Ils sont d’abord arrivés en région parisienne puis ont découvert Saint-Malo par hasard. Ça a été le coup de foudre immédiat. Ils ont tenu intra-muros un célèbre restaurant asiatique pendant trente ans ».
Thidalack Abhay. DR.
Pour sa campagne, Mme Abhay a adopté un slogan qui veut tout dire : « Pour que Saint-Malo ne devienne pas Rennes ». Comprenez : pour que la cité corsaire ne ressemble jamais à la capitale bretonne, où se joue une impitoyable guerre des gangs, avec encore trois fusillades et un mort en décembre dernier.
Longtemps, les habitants de la cité corsaire se sont crus à l’abri de l’insécurité. Mais désormais, chaque été, les Airbnb de la vieille ville font office de points de deal et de lupanar. « A Saint-Malo, il y a des gens qui ont les moyens, et c’est parmi eux que l’on retrouve aussi les consommateurs de stupéfiants, décrypte Jérôme Besnard, numéro 2 de Thidalack Abhay. Sans compter l’effet frontière, avec les îles anglo-normandes voisines.»
Face à M. Lurton et Mme Abhay, quatre autres candidatures sont en lice. Tout d’abord celle de Marc Nouvion, un dissident du centre-droit, sans étiquette. Cet ancien élu municipal, vice-procureur au parquet de Nanterre, est notamment soutenu par le chef d’entreprise le plus puissant du cru, Roland Beaumanoir, qui contrôle en autres les marques de prêt-à-porter Cache-Cache, La Halle et Morgan. Enfin il faut compter avec les deux inévitables listes de gauche : celle de Carole Le Bechec, conseillère régionale. A Rennes, la quinquagénaire siège avec le groupe « Bretagne Sociale Démocrate, Écologiste et Régionalistes ». Mais à Saint-Malo, pas de logo sur les affiches. Le Bechec incarne assez bien une nouvelle population malouine, assez bobo, qui a investi massivement le quartier de Saint-Servan largement gentrifié. Plus à gauche encore, Céline Yadav mène la liste estampillée plus classiquement « Nouveau Front populaire ». Parmi les colistiers, quelques monomaniaques de la cause palestinienne. A Saint-Malo, certains confondent hélas le keffieh et le Gwen ha Du.
Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.
La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.
Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.
Propagandes
Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.
Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.
Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.
Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.
Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.
On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement. Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.
Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.
Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument. Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.
L’ « axe de la résistance » en petite forme
Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.
Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.
Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.
Or plus un récit est simple, plus il est puissant.
Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.
Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.
La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.
On recherche : boussole !
C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.
Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.
Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.
Or l’époque ne permet plus cette facilité.
Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.
Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.
Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.
Sarah Knafo est aussi à l’aise en campagne qu’à son bureau pour éplucher des rapports de la Cour des comptes. Causeur l’a suivie une journée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens, touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale. Reportage.
Jaune et polie ! Depuis des semaines, c’est ainsi que la presse mainstream décrit la candidate à la Mairie de Paris Sarah Knafo. C’est peut-être un peu court. L’eurodéputée de 32 ans, connue jusqu’à présent pour avoir été la cheville ouvrière de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, pour avoir contribué au lancement d’un parti politique situé à la droite du RN, et pour être la compagne de l’auteur du Suicide français (un demi-million d’exemplaires vendus chez Albin Michel depuis 2014), est également assez unanimement présentée comme brillante. Mais l’énarque nous réserve-t-elle une botte secrète pour le scrutin parisien ? Sa mue, de stratège mystérieuse en potentielle élue locale accessible, est-elle achevée ? Longtemps dans l’ombre de M. Zemmour ou de Marion Maréchal, comment mène-t-elle sa campagne ? Le jour où Causeur se décide à la suivre pour voir de quoi il retourne, son équipe affiche un optimisme prudent. Quelques jours plus tôt, un sondage a crédité Sarah Knafo de 12 %, devant la LFiste Sophia Chikirou, présentée comme très proche de Jean-Luc Mélenchon. « Maintenant, on espère passer devant Bournazel », confie Diane Ouvry, en charge de la presse, devant le premier café de la journée. Nous verrons ce qu’il en sera au soir du 15 mars. C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! En ce mercredi 18 février, Sarah Knafo est en opération séduction auprès des restaurateurs et des petits commerçants. Elle ira samedi à l’ouverture du Salon de l’agriculture, mais pas de bouses de vache cette année.
Mission séduction chez les hôteliers et restaurateurs
Avec ses propositions disruptives et concrètes (réouverture des voies sur berge, détection des agressions par IA, par exemple), Sarah Knafo est venue perturber le duel annoncé entre la LR Dati et le socialiste Grégoire. Ce matin, elle a donné rendez-vous à 10 heures aux restaurateurs parisiens au Sacré Frenchy, établissement de la rive droite situé boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue aux Ours. Petite déception : la candidate n’a pas revêtu la robe jaune qui a contribué au début de sa légende dans la capitale. Face aux adhérents restaurateurs et hôteliers de l’UMIH et du GHR, elle promet plus de terrasses et moins de paperasse. Elle leur apporte trois bonnes nouvelles : geler la taxe de séjour, autoriser les terrasses chauffées – quitte à engager un bras de fer avec l’État – et instaurer un tarif unique de stationnement à cinq euros de l’heure. La première heure serait en outre gratuite, et le stationnement offert entre midi et 14 heures. Objectif : permettre aux clients de déjeuner plus facilement à Paris. « Ce que vos clients ne mettront plus dans l’horodateur, ils pourront le dépenser chez vous », détaille-t-elle lors de la table ronde. Voir des terrasses vides l’hiver lui « crève le cœur ». Quant aux terrasses éphémères datant du Covid, dont certains riverains dénoncent les nuisances, pourquoi ne pas prolonger d’une heure l’autorisation nocturne ? s’interroge-t-elle devant nos bistrotiers dont les yeux se mettent à briller. Elle promet également que les professionnels respectueux des règles pourront obtenir des autorisations pluriannuelles, afin de ne plus devoir constituer un dossier chaque année. Ces questions de voirie occupent une bonne partie de la matinée. Le succès du vélo à Paris ou la baisse de la pollution doivent davantage aux initiatives privées qu’à la municipalité. JCDecaux est à l’origine du Vélib’ sous Delanoé qui initialement n’en voulait pas. Et Renault et PSA dont les moteurs se sont améliorés pour la qualité de l’air sont bien plus humbles qu’Anne Hidalgo, estime Mme Knafo. « On avait à peine obtenu l’autorisation d’installer des bacs à fleurs devant notre établissement que tout a été annulé parce qu’un parking à vélos a été installé sans concertation par la mairie centrale », peste Valérie Saas-Lovich, du Patio, situé près de l’Opéra Garnier. « Je ne fais pas de politique au sens politicien du terme », précise-t-elle. « Nous ne donnons pas de consignes de vote, mais nous posons des questions précises aux candidats et transmettons leurs réponses à nos adhérents. » Elle reconnaît néanmoins que, dans le 9e arrondissement, la maire Delphine Bürkli est proche des commerces, tout en regrettant ses marges de manœuvre limitées. Sarah Knafo promet justement de renforcer les pouvoirs des mairies d’arrondissement sur toutes ces questions pratiques. Pour qui votera Mme Saas-Lovich ? « Je sais, mais je ne vous le dirai pas », répond-elle en souriant. « Parlez-nous, on a besoin d’alliance, d’alternative », s’était-elle exclamée pendant la réunion. Sarah Knafo y a indiqué que seule sa candidature est en dynamique dans les sondages, et que son but est d’arriver au second tour pour faire une alliance avec Mme Dati. Tant que les socialistes quittent la Mairie, tout conviendra aux hôteliers et restaurateurs… Il n’y a que pour la verbalisation des automobilistes que la gauche fait confiance au privé, déplore-t-on ici.
Un coup médiatique inattendu
Diane Ouvry se félicite de son coup du jour. Peu avant midi, Paris Match révèle que la rappeuse Koxie, interprète du tube Garçon qui dénonçait le harcèlement de rue avec humour à l’été 2007, sera tête de liste dans le 14e arrondissement. L’annonce amuse et intrigue les réseaux sociaux, et fait beaucoup de reprises dans les journaux. La chanteuse, passée par la radio aux côtés d’Arthur, Camille Combal ou Laurent Baffie, assume son engagement : « Ce sont des élections municipales. Sarah présente une liste ouverte à tous les Parisiens. Il n’y a pas de bla-bla chez elle. » Il est vrai que le logo du parti Reconquête ! a été gommé dans la communication, et que les thèmes identitaires se font plus discrets pour ne pas trop effrayer le bobo. Reste que certains adversaires jugent évidemment ce recrutement complètement ringard. Et que la vieille garde de Reconquête ! n’est en réalité pas bien loin : Samuel Lafont est ainsi investi dans le 15e, et Olivier Ubéda devrait chorégraphier le meeting prévu au Palais des sports le 9 mars.
À 14 heures, rendez-vous est donné aux journalistes au métro Mouton-Duvernet, dans le 14e arrondissement, pour une déambulation jusqu’à la porte d’Orléans. Koxie rejoint le groupe. Thierry Véron, représentant des commerçants, sert de guide. Deux gardes du corps accompagnent les candidates, bien qu’aucun incident n’ait été signalé depuis le début de la campagne. Matthieu Louves filme absolument tout pour les réseaux sociaux, où la candidate est très active. La revue Nature, citant une étude de l’agence de veille Arago[1], créée par Pierre-Étienne Pommier, ancien conseiller numérique LREM et candidat écarté à la présidence de France Télévisions constate que les vidéos de Sarah Knafo sur X affichent des audiences trop élevées pour être « organiques » et se demande si l’algorithme du réseau social d’Elon Musk ne favoriserait pas à dessein la jeune femme. Vous avez dit conspirationnisme ?
Laure Cohen, dite Koxie, Sarah Knafo et Thierry Véron. Photo : Hannah Assouline
Balade rive gauche
Les échanges avec les commerçants se succèdent sous la pluie. « Que préférez-vous : faire campagne dans la rue ou éplucher des rapports de la Cour des comptes ou de l’UE ? » lui demande-t-on. « Les deux », répond-elle, sans hésiter – et on ne va pas vexer M. Véron qui a déjà tant de remontrances à faire aux élus. Il évoque auprès de nous la vacance commerciale : « Sur 110 commerces de l’avenue du Général-Leclerc, une trentaine ont fermé. Nous sommes largement au-dessus de la moyenne parisienne. » Giovanni Lorenzo, poissonnier à l’angle de la rue Bezout, confirme les difficultés : livraisons compliquées, charges élevées, accès restreint. « Le programme de Mme Knafo parle aux commerçants, et aux Parisiens qui regrettent l’ambiance d’autrefois », dit-il. Il me confie avoir voté pour M. Zemmour en 2022, et pour Marine Le Pen au second tour. Il est parfois tenté de baisser les bras, voire de s’exiler aux États-Unis. Il amuse la galerie en présentant les trois tables qu’il a installées en terrasse et que les services de la Ville veulent lui faire retirer. Il y propose une formule buffet à 35 euros qui rencontre un franc succès, et il y a largement la place pour le passage des piétons. « La moitié des commerces ont vu leur fréquentation baisser ici. Pourquoi ? Les difficultés pour rentrer dans Paris depuis Montrouge ou Châtenay-Malabry ont été multipliées par 100 ! Pour ma part, j’ai vendu la boutique que j’avais rue Cadet dans le 9e parce que mes gars mettaient cinq heures pour aller livrer là-bas ».
La visite s’achève dans la boutique de prêt-à-porter Caprices, tenue depuis trente-six ans par Brigitte et sa fille Leslie. Une cliente âgée habituée qui passe des heures dans cette boutique comme on n’en voit plus trop, et qui s’amuse à se faire passer pour plus folle ou plus sénile qu’elle n’est vraiment, lance bruyamment, faussement ingénue : « C’est la gauche ou la droite ? Ce n’est pas le FN, quand même ? » Oh non, pensez-vous, s’entend-elle répondre. On la félicite, car elle distribue chaque jour à manger aux clochards du quartier. Sarah Knafo prend le temps d’échanger avec les commerçantes et, pour les convaincre de voter pour elle, du retard pour un important interview prévu dans le centre. Elle ressort finalement délestée de 130 euros et parée d’un nouveau blouson en jean, offert par la maison. Toujours pas de jaune.
[1] « L’algorithme de X boosterait les vidéos de Sarah Knafo », arago.app, 18 février 2026.
En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?
On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.
Mélenchon sonné
À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.
La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.
La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.
Nouveau cordon sanitaire
La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.
On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.
Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.
Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA
En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.
Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.
[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.
Contrairement à ce que certains ont écrit, l’opération « Epic Fury » n’est ni une trahison des engagements de Donald Trump auprès du mouvement MAGA, ni un exemple d’aventurisme impérialiste, analyse Gerald Olivier. C’est au contraire selon lui une application stricte de la Doctrine Trump, appelée « Peace Through Strength », qui consiste à confronter les menaces et imposer la paix par la force.
Samedi 28 février, aux premières heures du jour, le président Donald Trump a autorisé le déclenchement de l’Opération Furie Epique (« Epic Fury »), une campagne de bombardements contre l’Iran, menée conjointement avec Israël.
« Répugnant et diabolique », selon Tucker Carlson
Dans un communiqué de huit minutes, il a détaillé les objectifs de guerre : annihiler le programme nucléaire militaire iranien, détruire leur stock de missiles balistiques et leur capacité à les lancer, anéantir leur flotte, et garantir que l’Iran ne pourra plus utiliser ses subordonnés (« proxy ») dans la région pour menacer ou attaquer ses voisins et Israël.
En conclusion de son message le président américain a appelé le peuple iranien à se soulever pour renverser le régime tyrannique des mollahs une fois les bombardements achevés : « l’heure est venue de reprendre le contrôle de votre destin… C’est votre seule chance pour plusieurs générations peut-être. »
Aussitôt, le lancement de cette opération militaire majeure a fait l’objet de critiques, de toutes parts.
A droite, Tucker Carlson, chroniqueur vedette de la cause MAGA (« Make America Great Again », qui rassemble la base électorale de Donald Trump) a parlé d’une « action répugnante et diabolique ». Marjorie Taylor Greene, ancienne élue républicaine au Congrès, de Georgie a parlé de « la pire trahison ». Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump et pilier du mouvement MAGA, a mis en garde contre « un nouvel Irak » en soulignant qu’on « ne peut pas refaire la même erreur. » Pour eux, Trump a trahi sa promesse de ne pas engager l’Amérique dans de nouveaux conflits lointains aux objectifs incertains…
A gauche, Kamala Harris, ex-vice-présidente, s’est dit « opposée à cette guerre choisie » refusant « que nos fils et nos filles meurent dans ce conflit non autorisé ». Trump a été qualifié de « néo-conservateur », mouvement qu’il a toujours farouchement combattu. Le New York Times a critiqué « l’absence de stratégie » et « l’appel à un changement de régime sans apporter de garantie que cette aventure finira autrement que celles du début du siècle en Irak et en Afghanistan. »
Front intérieur
Ces réactions, pouvant influer sur l’opinion publique américaine, sont importantes. Une guerre ne se gagne pas sans le soutien du « home front ». Le président Trump ne pourra poursuivre longtemps cette campagne si elle s’avère impopulaire. Lui et les Républicains pourraient payer un prix politique très élevé, aux élections de mi-mandat qui auront lieu début novembre, si cette opération ne se solde pas par un succès incontestable.
Cependant, à l’heure actuelle, pour l’instant, Epic Fury ne constitue pas une trahison des engagements de Donald Trump pour « América First », et encore moins une répétition de l’aventure irakienne de 2003. Voici pourquoi.
La première erreur d’analyse concernant « America First » et le « mouvement MAGA » est d’y voir un mouvement « isolationniste ». Cela n’a jamais été le cas. Contrairement à ce que beaucoup ont écrit (surtout à gauche) America First n’est pas un « repli sur soi », encore moins « une peur de l’autre », c’est une doctrine qui place les intérêts des Etats-Unis « en premier » dans le contexte d’un monde globalisé et interdépendant. « Je ne suis pas isolationniste, disait Trump en 2016, je suis nationaliste ».
Il ne s’agit pas de se retirer du monde, il s’agit d’adopter une posture « non-interventionniste », en accord avec les souhaits des Pères Fondateurs, mais tenant compte des réalités stratégiques du vingt-et-unième siècle. « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, une adhésion rigide au principe de non-intervention n’est pas possible. Mais notre prédisposition à ne pas intervenir, impose un seuil d’exigence élevé pour justifier une intervention, » est-il écrit dans le document sur la Stratégie de Sécurité Nationale publié en novembre 2025.
La perspective d’un Iran en possession d’une arme nucléaire constitue ce « seuil d’exigence élevé », et à partir de là, l’intervention américaine est justifiée et en accord avec les promesses de Donald Trump.
Le mouvement MAGA ne s’oppose pas à la guerre par principe. Il s’oppose aux « guerres sans fin » et à celles qui ne sont pas dans l’intérêt direct de la sécurité ou de la prospérité des Etats-Unis.
De plus, il faut distinguer une véritable « guerre » – c’est-à-dire un affrontement de plusieurs semaines, plusieurs mois, ou mêmes plusieurs années – de possibles opérations ponctuelles. Donald Trump ne s’est jamais interdit ces opérations, au contraire. Il s’en est même fait une gloire.
Des précédents
Donald Trump avait ordonné des frappes contre la Syrie de Bachar al-Assad dès avril 2017, trois mois après sa prise de fonction, en représailles contre l’utilisation d’armes chimiques par le régime contre son propre peuple. Barack Obama, dans les mêmes circonstances, quelques années plus tôt, n’avait pas lui osé ordonner de telles frappes…
Donald Trump a ordonné l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi en octobre 2019 dans le cadre de la « guerre » américaine contre le terrorisme et contre l’Etat islamique au Levant.
En janvier 2020, Donald Trump a fait tuer le général iranien Qassem Soleymani, responsable des opérations terroristes du régime islamique, sans préavis d’aucune sorte.
En juin 2025, il a frappé trois sites nucléaires iraniens (Fordo, Natanz et Ispahan), pour éliminer la menace que ces sites faisaient peser sur la région et sur les Etats-Unis, notamment les nombreuses bases militaires américaines dans le golfe.
En vérité, la Doctrine Trump se rapproche de ce que certains aux Etats-Unis appellent le « réalisme jacksonien », une politique étrangère musclée nommée pour le président Andrew Jackson (1829 – 1837). Jackson était un ancien général, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, devenu président. Il était nationaliste, se méfiait des alliances extérieures, et souhaitait lors du recours à la force militaire disposer d’une domination écrasante, pour des actions décisives et brèves.
Ce principe fut appliqué lors de l’opération Détermination Absolue (« Absolute Resolve ») pour la capture de Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026. Les Forces armées américaines ont mis à bas les défenses du Venezuela pour capturer son président, considéré comme illégitime et recherché par la justice des Etats-Unis, et se sont aussitôt retirées.
DR.
Jackson croyait fermement qu’il était plus facile d’obtenir la paix par la peur et la force que par la persuasion. En anglais cela s’appelle « Peace Through Strength ». C’est une approche suivie par de nombreux présidents américains, de George Washington à Ronald Reagan, en passant par Dwight Eisenhower et Theodore Roosevelt. C’est la doctrine appliquée et vantée par le président Trump.
Puisque le régime islamique en Iran ne voulait pas abandonner volontairement son programme nucléaire militaire, les Etats-Unis ont pris sur eux d’oblitérer les installations iraniennes et de réduire ce programme à néant. Et ils l’ont fait à deux reprises. Lors de l’opération Marteau de Minuit (« Midnight Hammer ») et à nouveau avec « Epic Fury ».
Pour rappel l’objectif d’Epic Fury n’est pas le renversement du régime des mollahs à Téhéran. C’est l’anéantissement des capacités de l’Iran à déstabiliser et menacer la région. Il y a quatre objectifs militaires clairs : démantèlement du programme nucléaire ; destruction des missiles accumulés par le régime; anéantissement de la flotte pour mettre fin à ses entraves au commerce maritime par le détroit d’Ormuz; suppression de son soutien aux « proxys» de la région.
Ces objectifs seront atteints. C’est une certitude. Les forces américaines et israéliennes en ont les moyens et la volonté.
Pas de « nation building » au programme
Si cet affaiblissement militaire, accompagné de l’élimination physique des principaux dirigeants du pays (47 dignitaires, dont, bien sûr, le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, ont déjà été tués, affirment les Américains) débouche sur la chute du régime, tant mieux. Donald Trump a clairement appelé le peuple iranien à se soulever contre les tyrans qui les oppressent. Il avait promis de lui venir en aide suite à la répression dans le sang des manifestations du début 2026 (trente-deux mille morts évoqués parmi les manifestants). Mais ce ne sont pas les forces américaines qui vont orchestrer ce changement de régime. Et encore moins venir bâtir des institutions démocratiques par la suite.
Les critiques qui évoquent la volteface d’un Donald Trump ayant soudain embrassé le « changement de régime » commettent une double erreur.
Un, le changement de régime ne fait pas partie des objectifs de l’administration américaine. S’il survient tant mieux, s’il ne survient pas, tant pis. Deux, même si ce changement de régime se produit, il n’est pas question pour les Etats-Unis de se livrer à ce qu’on appelle en anglais le « nation building » c’est-à-dire le « reconstruction nationale ».
Il faut distinguer ces deux processus. En Irak en 2003 l’objectif du président George W. Bush était de faire tomber Saddam Hussein, dans un premier temps, et de bâtir ensuite des institutions démocratiques en Irak. L’intervention américaine poursuivait à la fois le changement de régime et la construction de nouvelles institutions. L’opération Epic Fury ne poursuit ni le premier, ni le second de ces objectifs. Toute comparaison avec l’aventure irakienne est donc erronée. D’ailleurs il n’y a aucun soldat au sol en Iran et il n’est pas question d’en envoyer. Au passage, tout déploiement de G.I.s sur le sol iranien serait un vrai « game-changer » (un changement de paradigme) qui, cette fois, brouillerait sérieusement Donald Trump avec sa base.
En clair, tant que l’opération Epic Fury reste brève – Trump a parlé de quatre semaines – tant qu’elle n’implique ni déploiement au sol, ni occupation, elle ne constitue ni une trahison des engagements de Trump vis-à-vis de ses troupes, ni une dérive néoconservatrice vers un aventurisme à la « Bush ».
Elle signifie simplement qu’au contraire des présidents qui l’ont précédé, Donald Trump est prêt à agir pour sanctionner un Etat voyou, et pour mettre fin à une menace lancinante.
Au contraire de ce qu’on écrit certains, Epic Fury n’est même pas, non plus, une « nouvelle » guerre. C’est la continuation d’une guerre qui dure depuis 47 ans. Elle a commencé avec la prise en otages du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran le 4 novembre 1979 en pleine révolution iranienne.
Des étudiants iraniens escaladant la clôture de l’ambassade américaine à Téhéran, le 4 novembre 1979. DR.
Elle s’est continuée à travers les décennies par des attentats contre des ressortissants et soldats américains dans la région et au-delà, par des manifestations régulières appelant à la « mort de l’Amérique », et par une déstabilisation systématique de la région via le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, la Syrie sous Assad, les Houthis au Yémen, et même l’utilisation des populations chiites en Irak et à Bahreïn. Loin de commencer une nouvelle guerre, Trump s’est engagée dans une formidable bataille pour mettre fin à une guerre en cours depuis des décennies. L’enjeu en est colossal. Il s’agit d’envisager un Proche-Orient débarrassé de la menace islamiste chiite. C’est possible, même si cela semble lointain. Tout aussi lointain que d’imaginer un monde sans la menace du communisme soviétique à l’aube des années 1980…
Le média belge 21News, plutôt centriste mais étiqueté « extrême-droite » par l’infatigable meute bien-pensante, avait retranscrit le discours tenu par le vice-président J. D. Vance lors de la fameuse Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2025. Mal lui en a pris. De là à dire que les trumpistes ont raison de s’inquiéter pour la liberté d’expression en Europe, il y a un pas que notre contributrice ne se risquerait pas à franchir…
Deux particuliers courageusement anonymes avaient déposé plainte auprès du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ), duègne sourcilleuse de la moralité gauchisante des journalistes du plat pays. Et le 18 février, auréolé de moraline, le fameux CDJ a jugé la plainte partiellement fondée. «Partiellement» ou «partialement» ?
Dans 1984, George Orwell imaginait un monde où les autorités réécrivaient les journaux pour les aligner sur la vérité officielle. En Belgique, nous avons trouvé une méthode plus raffinée: nul besoin de réécrire les articles. Il suffit de rappeler aux journalistes, avec toute la douceur administrative requise, qu’ils auraient dû écrire autrement.
Cordon sanitaire
Cette récente décision du Conseil à propos du site 21News appartient à cette tradition bien belge de la pédagogie médiatique. Une plainte «partiellement fondée» ? L’expression est admirable. Elle possède cette neutralité bureaucratique qui permet de corriger un média tout en assurant que rien, absolument rien, n’a été corrigé. La raison officielle tient à quelques principes déontologiques : vérification des informations, prudence dans l’identification d’une personne, contextualisation jugée insuffisante. Des notions nobles, évidemment. Des notions auxquelles personne de sensé ne pourrait s’opposer. Mais l’affaire devient plus intéressante lorsqu’on se rappelle un détail: l’article incriminé de 21News, rare média belge qui distribue autre chose que de l’eau tiède et auquel j’ai l’honneur de collaborer, ne faisait que retranscrire un discours prononcé en 2025. Autrement dit, le problème ne résiderait pas tant dans l’existence des propos que dans le fait de les avoir rapportés !
Depuis plusieurs décennies, la Belgique vit sous un dispositif délicatement nommé «cordon sanitaire». Officiellement, il s’agit d’un accord politico-médiatique visant à isoler certains partis. Dans la pratique, il s’est progressivement étendu bien au-delà des coalitions parlementaires pour devenir une sorte de climat intellectuel. Une atmosphère. Un réflexe.
Il est interdit d’interdire
Dans cette atmosphère, certaines idées ne sont pas interdites — ce serait grossier — mais elles doivent circuler avec précaution. Idéalement, elles ne circulent pas du tout. Si elles apparaissent malgré tout, il convient de les entourer de suffisamment de précautions, de guillemets critiques et de distances morales pour que personne ne puisse imaginer qu’elles existent réellement dans l’espace public.
C’est là que la déontologie intervient avec toute son utilité. Le CDJ n’interdit rien. Il ne censure pas. Il ne ferme aucun site. Il se contente d’émettre des avis, de rappeler des règles, d’indiquer que certains articles auraient gagné à être rédigés autrement. C’est un art très subtil : celui de la régulation morale sans contrainte juridique.
Le message n’a d’ailleurs pas besoin d’être explicite pour être compris. Les rédactions sont des organismes sensibles. Elles savent reconnaître les signaux faibles. Une plainte «partiellement fondée» ici, un rappel à la prudence là, et chacun comprend rapidement où se situe la frontière invisible entre l’information acceptable et l’information problématique.
Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les journalistes de parler de certains sujets. Simplement de leur rappeler que la manière d’en parler doit être… appropriée. Appropriée au climat. Appropriée au consensus. Appropriée à cette idée très contemporaine selon laquelle la responsabilité journalistique consiste parfois à protéger le public contre certaines réalités trop abruptes.
Au fond, la Belgique a peut-être inventé une forme particulièrement élégante de gestion de l’information. Dans le monde d’Orwell, la vérité était décidée par un ministère. Chez nous, elle émerge d’un ensemble harmonieux de conseils, de chartes, de cordons et de bonnes intentions, le plus souvent relayées par des associations et des ONG qui, bien que largement subventionnées, ne représentent qu’elles-mêmes. Et c’est sans doute pour cela que le système fonctionne si bien. Car chacun reste libre d’écrire ce qu’il veut. À condition, bien sûr, de savoir ce qu’il vaut mieux ne pas écrire.
Le luxe ne disparaît pas lorsqu’il devient inaccessible. Il se fragilise lorsqu’il renonce à la discipline qui fondait sa légitimité. À mesure que les grandes maisons se transforment en machines de croissance financière, la rareté cesse d’être une contrainte pour devenir une stratégie. L’horlogerie contemporaine offre aujourd’hui un laboratoire révélateur de cette mutation : lorsque le prix ne reflète plus une exigence, le prestige cesse d’être une culture pour devenir une simple mécanique d’extraction…
En 2022, certaines Rolex Daytona se négociaient sur le marché secondaire à plus du double de leur prix catalogue. Sur des plateformes comme Chrono24, ces écarts ont attiré jusqu’aux analystes financiers vers un secteur longtemps considéré comme marginal.
Ce phénomène n’est pas une simple bulle spéculative. Il révèle une transformation plus profonde du luxe contemporain.
Il faut aujourd’hui parfois plusieurs années pour acheter certaines montres sportives en acier. Chez certains détaillants, accéder à une Rolex Daytona ou à une Patek Philippe Nautilus suppose d’avoir d’abord acheté d’autres pièces, parfois pour plusieurs dizaines de milliers d’euros. Il faut, littéralement, « construire un historique ».
Le produit n’est plus simplement vendu. Il est octroyé.
Ce système n’est plus marginal. Il constitue désormais une architecture commerciale entière de l’horlogerie de prestige.
Sur le marché secondaire, une Rolex Daytona vendue environ 15 000 euros en boutique peut dépasser 35 000 euros, et certaines références ont atteint entre 2021 et 2023 plus du double de leur prix catalogue. Les maisons observent ce phénomène avec attention : cette tension permanente entretient le désir, stimule la spéculation et consolide le prestige.
Économiquement, la mécanique est remarquable. Mais elle révèle aussi une mutation plus profonde. Car le luxe ne meurt jamais d’être cher. Il meurt lorsqu’il devient cupide.
La contradiction du luxe contemporain
Depuis vingt ans, l’industrie mondiale du luxe connaît une expansion spectaculaire. Selon Bain & Company, le marché mondial des biens personnels de luxe est passé d’environ 100 milliards d’euros au début des années 2000 à plus de 360 milliards aujourd’hui.
LVMH a dépassé 86 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Sa capitalisation boursière a parfois frôlé les 500 milliards. Dans l’horlogerie, des groupes comme Richemont ou des maisons indépendantes telles qu’Audemars Piguet participent à cette même dynamique d’expansion mondiale.
Ces chiffres racontent un succès indéniable. Ils révèlent aussi une contradiction. Le luxe repose sur la rareté. La finance exige la croissance. Or la rareté ne croît pas indéfiniment. Elle se protège. Elle suppose la limite. Lorsque les grandes maisons deviennent des groupes cotés, elles entrent dans une logique différente : attentes trimestrielles, pression des analystes, nécessité d’afficher une progression constante.
Le luxe devient alors une industrie comme une autre. Simplement plus chère.
Quand la rareté devient une mise en scène
Dans ce contexte, la rareté change de nature.
Autrefois, elle résultait d’une contrainte réelle. Une montre compliquée nécessitait des mois de travail. Une pièce rare l’était parce qu’elle demandait du temps. Aujourd’hui, la rareté est parfois organisée.
Les listes d’attente deviennent un outil. Les éditions « limitées » se succèdent à un rythme paradoxalement illimité. Les collaborations multiplient les événements destinés à relancer le désir.
La frustration devient une stratégie. On ne vend plus simplement un objet. On administre un accès.
Le client cesse d’être un amateur ou un collectionneur. Il devient un postulant.
L’avidité est toujours rationnelle
Du point de vue économique, cette évolution est parfaitement logique.
Certaines maisons de luxe affichent aujourd’hui des marges opérationnelles supérieures à 30 %, parfois proches de 40 % pour les acteurs les plus performants du secteur. Dans un tel environnement, la tentation est simple : augmenter les prix, accélérer les cycles, exploiter la désirabilité au maximum.
Entre 2018 et 2023, plusieurs modèles emblématiques de Rolex ont vu leurs prix progresser de plus de 40 %. Le luxe a toujours été cher. La cherté n’a jamais posé problème. La question est ailleurs : le prix reflète-t-il encore une exigence, ou seulement une opportunité ?
Le luxe fut une discipline
Historiquement, le luxe n’était pas seulement un secteur économique. C’était une culture. Une culture du temps long. Une culture de la cohérence. Une culture du refus. Former un maître horloger peut prendre plus de dix ans. Développer un mouvement exige parfois plusieurs années de recherche. Maintenir des ateliers exigeants coûte cher et ne produit pas immédiatement de rendement visible. Ces infrastructures invisibles constituent pourtant la véritable matière du luxe.
Or la logique financière valorise autre chose : ce qui produit un effet immédiat.
Une hausse de prix améliore instantanément une marge. Une campagne virale génère immédiatement de la visibilité.
Former des artisans, en revanche, ne figure dans aucun tableau trimestriel.
La tentation devient alors évidente : déplacer l’effort de la substance vers le signal.
Le luxe vit de la croyance
Contrairement à la plupart des industries, le luxe repose sur une matière fragile : la crédibilité symbolique. Le client accepte de payer cher. Il accepte la mise en scène. Il accepte même une certaine théâtralisation du désir. Mais il perçoit très vite lorsque le prix cesse d’être crédible.
Lorsque les boutiques deviennent interchangeables. Lorsque les objets se ressemblent tous. Lorsque la rareté apparaît comme une simple mise en scène.
Le client continue parfois d’acheter. Mais il cesse de croire. Or le luxe vit de la croyance.
Une question de civilisation
La mutation actuelle du luxe révèle une transformation plus large. Le luxe a longtemps stylisé l’inégalité : il produisait des objets où se mêlaient savoir-faire, hiérarchie et temps long. Aujourd’hui, il risque de devenir simplement l’une des expressions les plus raffinées de la logique dominante: tout doit être monétisable, tout doit être optimisé, tout doit être exploité. Le luxe aurait pu constituer une résistance culturelle à cette frénésie. Il en devient parfois la forme la plus sophistiquée.
Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.
Technofascisme
Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.
Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.
Le roman va bien
Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »
Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »
Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »
Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages
À la campagne, les agriculteurs disparaissent peu à peu. À l’Assemblée nationale, les élus débattent de « l’aide à mourir ». À Lyon, Quentin a été massacré par des salopards. Triste époque.
Avez-vous des nouvelles récentes des trumpistes français ? Où sont passées les casquettes rouges des MAGA tricolores ? Ils vont très certainement retrouver les plateaux TV pour dire leur soutien à leur héros de Mar-a-Lago, qui vient d’enregistrer une spectaculaire défaite après la décision de la Cour suprême des États-Unis. Alors que D. Trump y dispose d’une majorité de juges, l’humiliation est d’autant plus grande. Se pose aujourd’hui la question de l’éventuel remboursement de plus de 175 milliards de dollars de droits de douane déjà versés par des pays importateurs et illégalement taxés.
« Si la décision est défavorable, nous sommes foutus », aurait dit Trump à ses plus proches conseillers. Réagissant à chaud à la décision de la Cour suprême, il dénonce, au sein même de la juridiction suprême, « l’influence indue d’intérêts étrangers ».
Un récent sondage indique que six Américains sur dix sont insatisfaits, ramenant Trump au niveau d’impopularité qui était le sien après l’attaque du Capitole, en janvier 2021.
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Nous avons eu un Salon de l’agriculture sans bovins. Et sans vision pour l’avenir des fermes françaises, de celles et ceux qui nous nourrissent. De moins en moins, puisque la France a perdu l’an dernier sa souveraineté alimentaire, avec un solde commercial nul. Il en a été si peu question dans nos débats publics, alors que c’est essentiel.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Ceux qui ont, de tout temps, approuvé les traités de libre-échange dénoncent aujourd’hui le Mercosur. Allez, encore un petit effort, et vous reconnaîtrez les conséquences désastreuses de la surtransposition des normes européennes.
A-t-on connu un « plan social » aussi massif dans les dernières décennies ? Les agriculteurs ne représentent plus aujourd’hui que 1 % des actifs. On compte 350 000 exploitations. Il y en avait un million à la fin des années 1980. La disparition des paysans est le véritable grand remplacement de notre époque. Et cela commence à se savoir, comme quand les consommateurs constatent la pénurie d’œufs dans les rayons.
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« L’aide à mourir » est de retour. Comme lors de la première lecture du texte à l’Assemblée nationale, je n’aime pas ce qui m’apparaît de plus en plus comme un basculement vertigineux. Rien ne va.
D’abord, l’hypocrisie qui consiste à ne pas bien nommer les choses. Il faut donc parler d’« euthanasie » et de « suicide assisté ». Et dire combien la puissance publique devrait d’abord et avant tout garantir une « aide à vivre ».
Car on le sait bien : les plus pauvres, les plus vulnérables, les plus fragiles et les plus isolés seront les premiers à se considérer comme inutiles, comme un « coût » pour notre système de santé. À quoi bon vivre, alors, quand la vie n’est que survie ?
En 2016, la loi Claeys-Leonetti a clarifié les conditions de l’arrêt des traitements au titre du refus de l’obstination déraisonnable, en réaffirmant le droit du malade à bénéficier d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le pronostic vital est engagé à court terme. Il s’agissait d’un véritable joyau législatif.
En dix ans, rien n’a été fait pour le développement des unités de soins palliatifs. « Oui, mais cela coûte cher »… Quand j’ai entendu cette réflexion dans la bouche d’un chroniqueur, j’ai éteint ma télévision. Ad nauseam.
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J’ai fait de même quand il a été question de l’organisation de la marche en mémoire de Quentin Deranque. L’une des organisatrices est une militante anti-avortement qui juge que Simone Veil a « causé le plus grand massacre de l’histoire de France ». J’aurais quelques difficultés à établir un dialogue avec un tel postulat de départ.
Mais, après ce que j’ai lu sur Quentin, j’aurais aimé échanger avec lui. Qu’il m’explique ses chemins personnels, le conduisant à la foi et à l’engagement politique sur une rive à l’extrême opposée de la mienne, quand j’avais son âge.
Sa tête a été massacrée par des salopards. Je n’ai pas aimé les réactions commençant par « aucune idée ne mérite… ». Le fond de l’air est putride.
« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.
On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.
Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »
Même à Saint-Malo, la sécurité est au cœur de la campagne municipale. La ville, réputée pour sa tranquillité bourgeoise, a été récemment le théâtre de violences inédites…
A Saint-Malo (35), le maire sortant, Gilles Lurton (LR), sera-t-il réélu à l’issue des prochaines municipales ? Si l’on se fie à ses résultats lors du précédent scrutin (70%), tout porte à le croire. Si l’on se fie aussi à la tradition politique de la ville natale de Chateaubriand – une terre de centre droit où le député-maire René Couanau, successeur de Pierre Méhaignerie à l’Assemblée nationale, a régné entre 1989 et 2014 -, le très modéré Lurton, qui a soutenu Bruno Le Maire lors de la dernière primaire de son parti, n’a pas trop de soucis à se faire.
La campagne de trop ?
Pourtant, à la sortie de la messe, à Saint-Servan, quelques langues se délient. « C’est la campagne de trop pour Lurton », entend-on dans certaines bouches. Un adjoint plus cruel lâche: « C’est la dernière campagne de Bouteflika ! ». Une partie de la bourgeoisie malouine s’interroge et commence à regarder vers la candidate RN-UDR. A l’origine de cette droitisation: l’insécurité.
A Saint-Malo, 50 000 habitants, des voitures ont été brûlées et des immeubles ont été visés par des tirs durant l’été dernier. Pourtant, contrairement à la voisine Dinard, l’équipe en place se refuse à armer la police municipale. « Les questions de sécurité sont le grand tabou de Gilles Lurton, déplore Thidalack Abhay, la tête de liste ciotto-mariniste aux élections. Son équipe n’en parle jamais, mais y pense toujours. Nous avons appris que les quartiers qui ont été visés par des cambriolages reçoivent des SMS de « réconfort » et des rondes de police pour rassurer tout le monde. Nous préfèrerions une action plus concrète. »
Jusqu’au mois de décembre 2025, le candidat RN-UDR à Saint-Malo s’appelait Romain Le Goaster. Patron d’une petite entreprise morbihannaise, il a dû abandonner le gouvernail un peu à cause de difficultés rencontrées par sa PME, un peu à cause d’une propension, si l’on en croit Médiapart, à poser avec Dieudonné et à se mettre à dos les tenanciers de bistrots du cru. Compliqué, dans une ville qui compte un bar pour 364 habitants.
Ce nom, c’est pas de chez nous !
C’est la numéro 2, Thidalack Abhay, qui a donc repris les commandes de la liste Malouin je suis. Son patronyme exotique s’explique par des origines laotiennes. « Mes grands-parents ont fui le communisme, explique-t-elle. Ils sont d’abord arrivés en région parisienne puis ont découvert Saint-Malo par hasard. Ça a été le coup de foudre immédiat. Ils ont tenu intra-muros un célèbre restaurant asiatique pendant trente ans ».
Thidalack Abhay. DR.
Pour sa campagne, Mme Abhay a adopté un slogan qui veut tout dire : « Pour que Saint-Malo ne devienne pas Rennes ». Comprenez : pour que la cité corsaire ne ressemble jamais à la capitale bretonne, où se joue une impitoyable guerre des gangs, avec encore trois fusillades et un mort en décembre dernier.
Longtemps, les habitants de la cité corsaire se sont crus à l’abri de l’insécurité. Mais désormais, chaque été, les Airbnb de la vieille ville font office de points de deal et de lupanar. « A Saint-Malo, il y a des gens qui ont les moyens, et c’est parmi eux que l’on retrouve aussi les consommateurs de stupéfiants, décrypte Jérôme Besnard, numéro 2 de Thidalack Abhay. Sans compter l’effet frontière, avec les îles anglo-normandes voisines.»
Face à M. Lurton et Mme Abhay, quatre autres candidatures sont en lice. Tout d’abord celle de Marc Nouvion, un dissident du centre-droit, sans étiquette. Cet ancien élu municipal, vice-procureur au parquet de Nanterre, est notamment soutenu par le chef d’entreprise le plus puissant du cru, Roland Beaumanoir, qui contrôle en autres les marques de prêt-à-porter Cache-Cache, La Halle et Morgan. Enfin il faut compter avec les deux inévitables listes de gauche : celle de Carole Le Bechec, conseillère régionale. A Rennes, la quinquagénaire siège avec le groupe « Bretagne Sociale Démocrate, Écologiste et Régionalistes ». Mais à Saint-Malo, pas de logo sur les affiches. Le Bechec incarne assez bien une nouvelle population malouine, assez bobo, qui a investi massivement le quartier de Saint-Servan largement gentrifié. Plus à gauche encore, Céline Yadav mène la liste estampillée plus classiquement « Nouveau Front populaire ». Parmi les colistiers, quelques monomaniaques de la cause palestinienne. A Saint-Malo, certains confondent hélas le keffieh et le Gwen ha Du.
Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.
La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.
Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.
Propagandes
Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.
Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.
Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.
Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.
Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.
On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement. Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.
Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.
Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument. Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.
L’ « axe de la résistance » en petite forme
Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.
Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.
Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.
Or plus un récit est simple, plus il est puissant.
Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.
Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.
La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.
On recherche : boussole !
C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.
Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.
Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.
Or l’époque ne permet plus cette facilité.
Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.
Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.
Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.
Sarah Knafo est aussi à l’aise en campagne qu’à son bureau pour éplucher des rapports de la Cour des comptes. Causeur l’a suivie une journée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens, touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale. Reportage.
Jaune et polie ! Depuis des semaines, c’est ainsi que la presse mainstream décrit la candidate à la Mairie de Paris Sarah Knafo. C’est peut-être un peu court. L’eurodéputée de 32 ans, connue jusqu’à présent pour avoir été la cheville ouvrière de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, pour avoir contribué au lancement d’un parti politique situé à la droite du RN, et pour être la compagne de l’auteur du Suicide français (un demi-million d’exemplaires vendus chez Albin Michel depuis 2014), est également assez unanimement présentée comme brillante. Mais l’énarque nous réserve-t-elle une botte secrète pour le scrutin parisien ? Sa mue, de stratège mystérieuse en potentielle élue locale accessible, est-elle achevée ? Longtemps dans l’ombre de M. Zemmour ou de Marion Maréchal, comment mène-t-elle sa campagne ? Le jour où Causeur se décide à la suivre pour voir de quoi il retourne, son équipe affiche un optimisme prudent. Quelques jours plus tôt, un sondage a crédité Sarah Knafo de 12 %, devant la LFiste Sophia Chikirou, présentée comme très proche de Jean-Luc Mélenchon. « Maintenant, on espère passer devant Bournazel », confie Diane Ouvry, en charge de la presse, devant le premier café de la journée. Nous verrons ce qu’il en sera au soir du 15 mars. C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! En ce mercredi 18 février, Sarah Knafo est en opération séduction auprès des restaurateurs et des petits commerçants. Elle ira samedi à l’ouverture du Salon de l’agriculture, mais pas de bouses de vache cette année.
Mission séduction chez les hôteliers et restaurateurs
Avec ses propositions disruptives et concrètes (réouverture des voies sur berge, détection des agressions par IA, par exemple), Sarah Knafo est venue perturber le duel annoncé entre la LR Dati et le socialiste Grégoire. Ce matin, elle a donné rendez-vous à 10 heures aux restaurateurs parisiens au Sacré Frenchy, établissement de la rive droite situé boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue aux Ours. Petite déception : la candidate n’a pas revêtu la robe jaune qui a contribué au début de sa légende dans la capitale. Face aux adhérents restaurateurs et hôteliers de l’UMIH et du GHR, elle promet plus de terrasses et moins de paperasse. Elle leur apporte trois bonnes nouvelles : geler la taxe de séjour, autoriser les terrasses chauffées – quitte à engager un bras de fer avec l’État – et instaurer un tarif unique de stationnement à cinq euros de l’heure. La première heure serait en outre gratuite, et le stationnement offert entre midi et 14 heures. Objectif : permettre aux clients de déjeuner plus facilement à Paris. « Ce que vos clients ne mettront plus dans l’horodateur, ils pourront le dépenser chez vous », détaille-t-elle lors de la table ronde. Voir des terrasses vides l’hiver lui « crève le cœur ». Quant aux terrasses éphémères datant du Covid, dont certains riverains dénoncent les nuisances, pourquoi ne pas prolonger d’une heure l’autorisation nocturne ? s’interroge-t-elle devant nos bistrotiers dont les yeux se mettent à briller. Elle promet également que les professionnels respectueux des règles pourront obtenir des autorisations pluriannuelles, afin de ne plus devoir constituer un dossier chaque année. Ces questions de voirie occupent une bonne partie de la matinée. Le succès du vélo à Paris ou la baisse de la pollution doivent davantage aux initiatives privées qu’à la municipalité. JCDecaux est à l’origine du Vélib’ sous Delanoé qui initialement n’en voulait pas. Et Renault et PSA dont les moteurs se sont améliorés pour la qualité de l’air sont bien plus humbles qu’Anne Hidalgo, estime Mme Knafo. « On avait à peine obtenu l’autorisation d’installer des bacs à fleurs devant notre établissement que tout a été annulé parce qu’un parking à vélos a été installé sans concertation par la mairie centrale », peste Valérie Saas-Lovich, du Patio, situé près de l’Opéra Garnier. « Je ne fais pas de politique au sens politicien du terme », précise-t-elle. « Nous ne donnons pas de consignes de vote, mais nous posons des questions précises aux candidats et transmettons leurs réponses à nos adhérents. » Elle reconnaît néanmoins que, dans le 9e arrondissement, la maire Delphine Bürkli est proche des commerces, tout en regrettant ses marges de manœuvre limitées. Sarah Knafo promet justement de renforcer les pouvoirs des mairies d’arrondissement sur toutes ces questions pratiques. Pour qui votera Mme Saas-Lovich ? « Je sais, mais je ne vous le dirai pas », répond-elle en souriant. « Parlez-nous, on a besoin d’alliance, d’alternative », s’était-elle exclamée pendant la réunion. Sarah Knafo y a indiqué que seule sa candidature est en dynamique dans les sondages, et que son but est d’arriver au second tour pour faire une alliance avec Mme Dati. Tant que les socialistes quittent la Mairie, tout conviendra aux hôteliers et restaurateurs… Il n’y a que pour la verbalisation des automobilistes que la gauche fait confiance au privé, déplore-t-on ici.
Un coup médiatique inattendu
Diane Ouvry se félicite de son coup du jour. Peu avant midi, Paris Match révèle que la rappeuse Koxie, interprète du tube Garçon qui dénonçait le harcèlement de rue avec humour à l’été 2007, sera tête de liste dans le 14e arrondissement. L’annonce amuse et intrigue les réseaux sociaux, et fait beaucoup de reprises dans les journaux. La chanteuse, passée par la radio aux côtés d’Arthur, Camille Combal ou Laurent Baffie, assume son engagement : « Ce sont des élections municipales. Sarah présente une liste ouverte à tous les Parisiens. Il n’y a pas de bla-bla chez elle. » Il est vrai que le logo du parti Reconquête ! a été gommé dans la communication, et que les thèmes identitaires se font plus discrets pour ne pas trop effrayer le bobo. Reste que certains adversaires jugent évidemment ce recrutement complètement ringard. Et que la vieille garde de Reconquête ! n’est en réalité pas bien loin : Samuel Lafont est ainsi investi dans le 15e, et Olivier Ubéda devrait chorégraphier le meeting prévu au Palais des sports le 9 mars.
À 14 heures, rendez-vous est donné aux journalistes au métro Mouton-Duvernet, dans le 14e arrondissement, pour une déambulation jusqu’à la porte d’Orléans. Koxie rejoint le groupe. Thierry Véron, représentant des commerçants, sert de guide. Deux gardes du corps accompagnent les candidates, bien qu’aucun incident n’ait été signalé depuis le début de la campagne. Matthieu Louves filme absolument tout pour les réseaux sociaux, où la candidate est très active. La revue Nature, citant une étude de l’agence de veille Arago[1], créée par Pierre-Étienne Pommier, ancien conseiller numérique LREM et candidat écarté à la présidence de France Télévisions constate que les vidéos de Sarah Knafo sur X affichent des audiences trop élevées pour être « organiques » et se demande si l’algorithme du réseau social d’Elon Musk ne favoriserait pas à dessein la jeune femme. Vous avez dit conspirationnisme ?
Laure Cohen, dite Koxie, Sarah Knafo et Thierry Véron. Photo : Hannah Assouline
Balade rive gauche
Les échanges avec les commerçants se succèdent sous la pluie. « Que préférez-vous : faire campagne dans la rue ou éplucher des rapports de la Cour des comptes ou de l’UE ? » lui demande-t-on. « Les deux », répond-elle, sans hésiter – et on ne va pas vexer M. Véron qui a déjà tant de remontrances à faire aux élus. Il évoque auprès de nous la vacance commerciale : « Sur 110 commerces de l’avenue du Général-Leclerc, une trentaine ont fermé. Nous sommes largement au-dessus de la moyenne parisienne. » Giovanni Lorenzo, poissonnier à l’angle de la rue Bezout, confirme les difficultés : livraisons compliquées, charges élevées, accès restreint. « Le programme de Mme Knafo parle aux commerçants, et aux Parisiens qui regrettent l’ambiance d’autrefois », dit-il. Il me confie avoir voté pour M. Zemmour en 2022, et pour Marine Le Pen au second tour. Il est parfois tenté de baisser les bras, voire de s’exiler aux États-Unis. Il amuse la galerie en présentant les trois tables qu’il a installées en terrasse et que les services de la Ville veulent lui faire retirer. Il y propose une formule buffet à 35 euros qui rencontre un franc succès, et il y a largement la place pour le passage des piétons. « La moitié des commerces ont vu leur fréquentation baisser ici. Pourquoi ? Les difficultés pour rentrer dans Paris depuis Montrouge ou Châtenay-Malabry ont été multipliées par 100 ! Pour ma part, j’ai vendu la boutique que j’avais rue Cadet dans le 9e parce que mes gars mettaient cinq heures pour aller livrer là-bas ».
La visite s’achève dans la boutique de prêt-à-porter Caprices, tenue depuis trente-six ans par Brigitte et sa fille Leslie. Une cliente âgée habituée qui passe des heures dans cette boutique comme on n’en voit plus trop, et qui s’amuse à se faire passer pour plus folle ou plus sénile qu’elle n’est vraiment, lance bruyamment, faussement ingénue : « C’est la gauche ou la droite ? Ce n’est pas le FN, quand même ? » Oh non, pensez-vous, s’entend-elle répondre. On la félicite, car elle distribue chaque jour à manger aux clochards du quartier. Sarah Knafo prend le temps d’échanger avec les commerçantes et, pour les convaincre de voter pour elle, du retard pour un important interview prévu dans le centre. Elle ressort finalement délestée de 130 euros et parée d’un nouveau blouson en jean, offert par la maison. Toujours pas de jaune.
[1] « L’algorithme de X boosterait les vidéos de Sarah Knafo », arago.app, 18 février 2026.
En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?
On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.
Mélenchon sonné
À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.
La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.
La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.
Nouveau cordon sanitaire
La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.
On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.
Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.
Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA
En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.
Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.
[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.
Contrairement à ce que certains ont écrit, l’opération « Epic Fury » n’est ni une trahison des engagements de Donald Trump auprès du mouvement MAGA, ni un exemple d’aventurisme impérialiste, analyse Gerald Olivier. C’est au contraire selon lui une application stricte de la Doctrine Trump, appelée « Peace Through Strength », qui consiste à confronter les menaces et imposer la paix par la force.
Samedi 28 février, aux premières heures du jour, le président Donald Trump a autorisé le déclenchement de l’Opération Furie Epique (« Epic Fury »), une campagne de bombardements contre l’Iran, menée conjointement avec Israël.
« Répugnant et diabolique », selon Tucker Carlson
Dans un communiqué de huit minutes, il a détaillé les objectifs de guerre : annihiler le programme nucléaire militaire iranien, détruire leur stock de missiles balistiques et leur capacité à les lancer, anéantir leur flotte, et garantir que l’Iran ne pourra plus utiliser ses subordonnés (« proxy ») dans la région pour menacer ou attaquer ses voisins et Israël.
En conclusion de son message le président américain a appelé le peuple iranien à se soulever pour renverser le régime tyrannique des mollahs une fois les bombardements achevés : « l’heure est venue de reprendre le contrôle de votre destin… C’est votre seule chance pour plusieurs générations peut-être. »
Aussitôt, le lancement de cette opération militaire majeure a fait l’objet de critiques, de toutes parts.
A droite, Tucker Carlson, chroniqueur vedette de la cause MAGA (« Make America Great Again », qui rassemble la base électorale de Donald Trump) a parlé d’une « action répugnante et diabolique ». Marjorie Taylor Greene, ancienne élue républicaine au Congrès, de Georgie a parlé de « la pire trahison ». Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump et pilier du mouvement MAGA, a mis en garde contre « un nouvel Irak » en soulignant qu’on « ne peut pas refaire la même erreur. » Pour eux, Trump a trahi sa promesse de ne pas engager l’Amérique dans de nouveaux conflits lointains aux objectifs incertains…
A gauche, Kamala Harris, ex-vice-présidente, s’est dit « opposée à cette guerre choisie » refusant « que nos fils et nos filles meurent dans ce conflit non autorisé ». Trump a été qualifié de « néo-conservateur », mouvement qu’il a toujours farouchement combattu. Le New York Times a critiqué « l’absence de stratégie » et « l’appel à un changement de régime sans apporter de garantie que cette aventure finira autrement que celles du début du siècle en Irak et en Afghanistan. »
Front intérieur
Ces réactions, pouvant influer sur l’opinion publique américaine, sont importantes. Une guerre ne se gagne pas sans le soutien du « home front ». Le président Trump ne pourra poursuivre longtemps cette campagne si elle s’avère impopulaire. Lui et les Républicains pourraient payer un prix politique très élevé, aux élections de mi-mandat qui auront lieu début novembre, si cette opération ne se solde pas par un succès incontestable.
Cependant, à l’heure actuelle, pour l’instant, Epic Fury ne constitue pas une trahison des engagements de Donald Trump pour « América First », et encore moins une répétition de l’aventure irakienne de 2003. Voici pourquoi.
La première erreur d’analyse concernant « America First » et le « mouvement MAGA » est d’y voir un mouvement « isolationniste ». Cela n’a jamais été le cas. Contrairement à ce que beaucoup ont écrit (surtout à gauche) America First n’est pas un « repli sur soi », encore moins « une peur de l’autre », c’est une doctrine qui place les intérêts des Etats-Unis « en premier » dans le contexte d’un monde globalisé et interdépendant. « Je ne suis pas isolationniste, disait Trump en 2016, je suis nationaliste ».
Il ne s’agit pas de se retirer du monde, il s’agit d’adopter une posture « non-interventionniste », en accord avec les souhaits des Pères Fondateurs, mais tenant compte des réalités stratégiques du vingt-et-unième siècle. « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, une adhésion rigide au principe de non-intervention n’est pas possible. Mais notre prédisposition à ne pas intervenir, impose un seuil d’exigence élevé pour justifier une intervention, » est-il écrit dans le document sur la Stratégie de Sécurité Nationale publié en novembre 2025.
La perspective d’un Iran en possession d’une arme nucléaire constitue ce « seuil d’exigence élevé », et à partir de là, l’intervention américaine est justifiée et en accord avec les promesses de Donald Trump.
Le mouvement MAGA ne s’oppose pas à la guerre par principe. Il s’oppose aux « guerres sans fin » et à celles qui ne sont pas dans l’intérêt direct de la sécurité ou de la prospérité des Etats-Unis.
De plus, il faut distinguer une véritable « guerre » – c’est-à-dire un affrontement de plusieurs semaines, plusieurs mois, ou mêmes plusieurs années – de possibles opérations ponctuelles. Donald Trump ne s’est jamais interdit ces opérations, au contraire. Il s’en est même fait une gloire.
Des précédents
Donald Trump avait ordonné des frappes contre la Syrie de Bachar al-Assad dès avril 2017, trois mois après sa prise de fonction, en représailles contre l’utilisation d’armes chimiques par le régime contre son propre peuple. Barack Obama, dans les mêmes circonstances, quelques années plus tôt, n’avait pas lui osé ordonner de telles frappes…
Donald Trump a ordonné l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi en octobre 2019 dans le cadre de la « guerre » américaine contre le terrorisme et contre l’Etat islamique au Levant.
En janvier 2020, Donald Trump a fait tuer le général iranien Qassem Soleymani, responsable des opérations terroristes du régime islamique, sans préavis d’aucune sorte.
En juin 2025, il a frappé trois sites nucléaires iraniens (Fordo, Natanz et Ispahan), pour éliminer la menace que ces sites faisaient peser sur la région et sur les Etats-Unis, notamment les nombreuses bases militaires américaines dans le golfe.
En vérité, la Doctrine Trump se rapproche de ce que certains aux Etats-Unis appellent le « réalisme jacksonien », une politique étrangère musclée nommée pour le président Andrew Jackson (1829 – 1837). Jackson était un ancien général, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, devenu président. Il était nationaliste, se méfiait des alliances extérieures, et souhaitait lors du recours à la force militaire disposer d’une domination écrasante, pour des actions décisives et brèves.
Ce principe fut appliqué lors de l’opération Détermination Absolue (« Absolute Resolve ») pour la capture de Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026. Les Forces armées américaines ont mis à bas les défenses du Venezuela pour capturer son président, considéré comme illégitime et recherché par la justice des Etats-Unis, et se sont aussitôt retirées.
DR.
Jackson croyait fermement qu’il était plus facile d’obtenir la paix par la peur et la force que par la persuasion. En anglais cela s’appelle « Peace Through Strength ». C’est une approche suivie par de nombreux présidents américains, de George Washington à Ronald Reagan, en passant par Dwight Eisenhower et Theodore Roosevelt. C’est la doctrine appliquée et vantée par le président Trump.
Puisque le régime islamique en Iran ne voulait pas abandonner volontairement son programme nucléaire militaire, les Etats-Unis ont pris sur eux d’oblitérer les installations iraniennes et de réduire ce programme à néant. Et ils l’ont fait à deux reprises. Lors de l’opération Marteau de Minuit (« Midnight Hammer ») et à nouveau avec « Epic Fury ».
Pour rappel l’objectif d’Epic Fury n’est pas le renversement du régime des mollahs à Téhéran. C’est l’anéantissement des capacités de l’Iran à déstabiliser et menacer la région. Il y a quatre objectifs militaires clairs : démantèlement du programme nucléaire ; destruction des missiles accumulés par le régime; anéantissement de la flotte pour mettre fin à ses entraves au commerce maritime par le détroit d’Ormuz; suppression de son soutien aux « proxys» de la région.
Ces objectifs seront atteints. C’est une certitude. Les forces américaines et israéliennes en ont les moyens et la volonté.
Pas de « nation building » au programme
Si cet affaiblissement militaire, accompagné de l’élimination physique des principaux dirigeants du pays (47 dignitaires, dont, bien sûr, le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, ont déjà été tués, affirment les Américains) débouche sur la chute du régime, tant mieux. Donald Trump a clairement appelé le peuple iranien à se soulever contre les tyrans qui les oppressent. Il avait promis de lui venir en aide suite à la répression dans le sang des manifestations du début 2026 (trente-deux mille morts évoqués parmi les manifestants). Mais ce ne sont pas les forces américaines qui vont orchestrer ce changement de régime. Et encore moins venir bâtir des institutions démocratiques par la suite.
Les critiques qui évoquent la volteface d’un Donald Trump ayant soudain embrassé le « changement de régime » commettent une double erreur.
Un, le changement de régime ne fait pas partie des objectifs de l’administration américaine. S’il survient tant mieux, s’il ne survient pas, tant pis. Deux, même si ce changement de régime se produit, il n’est pas question pour les Etats-Unis de se livrer à ce qu’on appelle en anglais le « nation building » c’est-à-dire le « reconstruction nationale ».
Il faut distinguer ces deux processus. En Irak en 2003 l’objectif du président George W. Bush était de faire tomber Saddam Hussein, dans un premier temps, et de bâtir ensuite des institutions démocratiques en Irak. L’intervention américaine poursuivait à la fois le changement de régime et la construction de nouvelles institutions. L’opération Epic Fury ne poursuit ni le premier, ni le second de ces objectifs. Toute comparaison avec l’aventure irakienne est donc erronée. D’ailleurs il n’y a aucun soldat au sol en Iran et il n’est pas question d’en envoyer. Au passage, tout déploiement de G.I.s sur le sol iranien serait un vrai « game-changer » (un changement de paradigme) qui, cette fois, brouillerait sérieusement Donald Trump avec sa base.
En clair, tant que l’opération Epic Fury reste brève – Trump a parlé de quatre semaines – tant qu’elle n’implique ni déploiement au sol, ni occupation, elle ne constitue ni une trahison des engagements de Trump vis-à-vis de ses troupes, ni une dérive néoconservatrice vers un aventurisme à la « Bush ».
Elle signifie simplement qu’au contraire des présidents qui l’ont précédé, Donald Trump est prêt à agir pour sanctionner un Etat voyou, et pour mettre fin à une menace lancinante.
Au contraire de ce qu’on écrit certains, Epic Fury n’est même pas, non plus, une « nouvelle » guerre. C’est la continuation d’une guerre qui dure depuis 47 ans. Elle a commencé avec la prise en otages du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran le 4 novembre 1979 en pleine révolution iranienne.
Des étudiants iraniens escaladant la clôture de l’ambassade américaine à Téhéran, le 4 novembre 1979. DR.
Elle s’est continuée à travers les décennies par des attentats contre des ressortissants et soldats américains dans la région et au-delà, par des manifestations régulières appelant à la « mort de l’Amérique », et par une déstabilisation systématique de la région via le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, la Syrie sous Assad, les Houthis au Yémen, et même l’utilisation des populations chiites en Irak et à Bahreïn. Loin de commencer une nouvelle guerre, Trump s’est engagée dans une formidable bataille pour mettre fin à une guerre en cours depuis des décennies. L’enjeu en est colossal. Il s’agit d’envisager un Proche-Orient débarrassé de la menace islamiste chiite. C’est possible, même si cela semble lointain. Tout aussi lointain que d’imaginer un monde sans la menace du communisme soviétique à l’aube des années 1980…
Le média belge 21News, plutôt centriste mais étiqueté « extrême-droite » par l’infatigable meute bien-pensante, avait retranscrit le discours tenu par le vice-président J. D. Vance lors de la fameuse Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2025. Mal lui en a pris. De là à dire que les trumpistes ont raison de s’inquiéter pour la liberté d’expression en Europe, il y a un pas que notre contributrice ne se risquerait pas à franchir…
Deux particuliers courageusement anonymes avaient déposé plainte auprès du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ), duègne sourcilleuse de la moralité gauchisante des journalistes du plat pays. Et le 18 février, auréolé de moraline, le fameux CDJ a jugé la plainte partiellement fondée. «Partiellement» ou «partialement» ?
Dans 1984, George Orwell imaginait un monde où les autorités réécrivaient les journaux pour les aligner sur la vérité officielle. En Belgique, nous avons trouvé une méthode plus raffinée: nul besoin de réécrire les articles. Il suffit de rappeler aux journalistes, avec toute la douceur administrative requise, qu’ils auraient dû écrire autrement.
Cordon sanitaire
Cette récente décision du Conseil à propos du site 21News appartient à cette tradition bien belge de la pédagogie médiatique. Une plainte «partiellement fondée» ? L’expression est admirable. Elle possède cette neutralité bureaucratique qui permet de corriger un média tout en assurant que rien, absolument rien, n’a été corrigé. La raison officielle tient à quelques principes déontologiques : vérification des informations, prudence dans l’identification d’une personne, contextualisation jugée insuffisante. Des notions nobles, évidemment. Des notions auxquelles personne de sensé ne pourrait s’opposer. Mais l’affaire devient plus intéressante lorsqu’on se rappelle un détail: l’article incriminé de 21News, rare média belge qui distribue autre chose que de l’eau tiède et auquel j’ai l’honneur de collaborer, ne faisait que retranscrire un discours prononcé en 2025. Autrement dit, le problème ne résiderait pas tant dans l’existence des propos que dans le fait de les avoir rapportés !
Depuis plusieurs décennies, la Belgique vit sous un dispositif délicatement nommé «cordon sanitaire». Officiellement, il s’agit d’un accord politico-médiatique visant à isoler certains partis. Dans la pratique, il s’est progressivement étendu bien au-delà des coalitions parlementaires pour devenir une sorte de climat intellectuel. Une atmosphère. Un réflexe.
Il est interdit d’interdire
Dans cette atmosphère, certaines idées ne sont pas interdites — ce serait grossier — mais elles doivent circuler avec précaution. Idéalement, elles ne circulent pas du tout. Si elles apparaissent malgré tout, il convient de les entourer de suffisamment de précautions, de guillemets critiques et de distances morales pour que personne ne puisse imaginer qu’elles existent réellement dans l’espace public.
C’est là que la déontologie intervient avec toute son utilité. Le CDJ n’interdit rien. Il ne censure pas. Il ne ferme aucun site. Il se contente d’émettre des avis, de rappeler des règles, d’indiquer que certains articles auraient gagné à être rédigés autrement. C’est un art très subtil : celui de la régulation morale sans contrainte juridique.
Le message n’a d’ailleurs pas besoin d’être explicite pour être compris. Les rédactions sont des organismes sensibles. Elles savent reconnaître les signaux faibles. Une plainte «partiellement fondée» ici, un rappel à la prudence là, et chacun comprend rapidement où se situe la frontière invisible entre l’information acceptable et l’information problématique.
Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les journalistes de parler de certains sujets. Simplement de leur rappeler que la manière d’en parler doit être… appropriée. Appropriée au climat. Appropriée au consensus. Appropriée à cette idée très contemporaine selon laquelle la responsabilité journalistique consiste parfois à protéger le public contre certaines réalités trop abruptes.
Au fond, la Belgique a peut-être inventé une forme particulièrement élégante de gestion de l’information. Dans le monde d’Orwell, la vérité était décidée par un ministère. Chez nous, elle émerge d’un ensemble harmonieux de conseils, de chartes, de cordons et de bonnes intentions, le plus souvent relayées par des associations et des ONG qui, bien que largement subventionnées, ne représentent qu’elles-mêmes. Et c’est sans doute pour cela que le système fonctionne si bien. Car chacun reste libre d’écrire ce qu’il veut. À condition, bien sûr, de savoir ce qu’il vaut mieux ne pas écrire.
Le luxe ne disparaît pas lorsqu’il devient inaccessible. Il se fragilise lorsqu’il renonce à la discipline qui fondait sa légitimité. À mesure que les grandes maisons se transforment en machines de croissance financière, la rareté cesse d’être une contrainte pour devenir une stratégie. L’horlogerie contemporaine offre aujourd’hui un laboratoire révélateur de cette mutation : lorsque le prix ne reflète plus une exigence, le prestige cesse d’être une culture pour devenir une simple mécanique d’extraction…
En 2022, certaines Rolex Daytona se négociaient sur le marché secondaire à plus du double de leur prix catalogue. Sur des plateformes comme Chrono24, ces écarts ont attiré jusqu’aux analystes financiers vers un secteur longtemps considéré comme marginal.
Ce phénomène n’est pas une simple bulle spéculative. Il révèle une transformation plus profonde du luxe contemporain.
Il faut aujourd’hui parfois plusieurs années pour acheter certaines montres sportives en acier. Chez certains détaillants, accéder à une Rolex Daytona ou à une Patek Philippe Nautilus suppose d’avoir d’abord acheté d’autres pièces, parfois pour plusieurs dizaines de milliers d’euros. Il faut, littéralement, « construire un historique ».
Le produit n’est plus simplement vendu. Il est octroyé.
Ce système n’est plus marginal. Il constitue désormais une architecture commerciale entière de l’horlogerie de prestige.
Sur le marché secondaire, une Rolex Daytona vendue environ 15 000 euros en boutique peut dépasser 35 000 euros, et certaines références ont atteint entre 2021 et 2023 plus du double de leur prix catalogue. Les maisons observent ce phénomène avec attention : cette tension permanente entretient le désir, stimule la spéculation et consolide le prestige.
Économiquement, la mécanique est remarquable. Mais elle révèle aussi une mutation plus profonde. Car le luxe ne meurt jamais d’être cher. Il meurt lorsqu’il devient cupide.
La contradiction du luxe contemporain
Depuis vingt ans, l’industrie mondiale du luxe connaît une expansion spectaculaire. Selon Bain & Company, le marché mondial des biens personnels de luxe est passé d’environ 100 milliards d’euros au début des années 2000 à plus de 360 milliards aujourd’hui.
LVMH a dépassé 86 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Sa capitalisation boursière a parfois frôlé les 500 milliards. Dans l’horlogerie, des groupes comme Richemont ou des maisons indépendantes telles qu’Audemars Piguet participent à cette même dynamique d’expansion mondiale.
Ces chiffres racontent un succès indéniable. Ils révèlent aussi une contradiction. Le luxe repose sur la rareté. La finance exige la croissance. Or la rareté ne croît pas indéfiniment. Elle se protège. Elle suppose la limite. Lorsque les grandes maisons deviennent des groupes cotés, elles entrent dans une logique différente : attentes trimestrielles, pression des analystes, nécessité d’afficher une progression constante.
Le luxe devient alors une industrie comme une autre. Simplement plus chère.
Quand la rareté devient une mise en scène
Dans ce contexte, la rareté change de nature.
Autrefois, elle résultait d’une contrainte réelle. Une montre compliquée nécessitait des mois de travail. Une pièce rare l’était parce qu’elle demandait du temps. Aujourd’hui, la rareté est parfois organisée.
Les listes d’attente deviennent un outil. Les éditions « limitées » se succèdent à un rythme paradoxalement illimité. Les collaborations multiplient les événements destinés à relancer le désir.
La frustration devient une stratégie. On ne vend plus simplement un objet. On administre un accès.
Le client cesse d’être un amateur ou un collectionneur. Il devient un postulant.
L’avidité est toujours rationnelle
Du point de vue économique, cette évolution est parfaitement logique.
Certaines maisons de luxe affichent aujourd’hui des marges opérationnelles supérieures à 30 %, parfois proches de 40 % pour les acteurs les plus performants du secteur. Dans un tel environnement, la tentation est simple : augmenter les prix, accélérer les cycles, exploiter la désirabilité au maximum.
Entre 2018 et 2023, plusieurs modèles emblématiques de Rolex ont vu leurs prix progresser de plus de 40 %. Le luxe a toujours été cher. La cherté n’a jamais posé problème. La question est ailleurs : le prix reflète-t-il encore une exigence, ou seulement une opportunité ?
Le luxe fut une discipline
Historiquement, le luxe n’était pas seulement un secteur économique. C’était une culture. Une culture du temps long. Une culture de la cohérence. Une culture du refus. Former un maître horloger peut prendre plus de dix ans. Développer un mouvement exige parfois plusieurs années de recherche. Maintenir des ateliers exigeants coûte cher et ne produit pas immédiatement de rendement visible. Ces infrastructures invisibles constituent pourtant la véritable matière du luxe.
Or la logique financière valorise autre chose : ce qui produit un effet immédiat.
Une hausse de prix améliore instantanément une marge. Une campagne virale génère immédiatement de la visibilité.
Former des artisans, en revanche, ne figure dans aucun tableau trimestriel.
La tentation devient alors évidente : déplacer l’effort de la substance vers le signal.
Le luxe vit de la croyance
Contrairement à la plupart des industries, le luxe repose sur une matière fragile : la crédibilité symbolique. Le client accepte de payer cher. Il accepte la mise en scène. Il accepte même une certaine théâtralisation du désir. Mais il perçoit très vite lorsque le prix cesse d’être crédible.
Lorsque les boutiques deviennent interchangeables. Lorsque les objets se ressemblent tous. Lorsque la rareté apparaît comme une simple mise en scène.
Le client continue parfois d’acheter. Mais il cesse de croire. Or le luxe vit de la croyance.
Une question de civilisation
La mutation actuelle du luxe révèle une transformation plus large. Le luxe a longtemps stylisé l’inégalité : il produisait des objets où se mêlaient savoir-faire, hiérarchie et temps long. Aujourd’hui, il risque de devenir simplement l’une des expressions les plus raffinées de la logique dominante: tout doit être monétisable, tout doit être optimisé, tout doit être exploité. Le luxe aurait pu constituer une résistance culturelle à cette frénésie. Il en devient parfois la forme la plus sophistiquée.