Ces derniers temps, les lfistes évoquent le fascisme à tout bout de champ…
On doit l’admettre : le délire idéologique, la confusion historique et la banalisation du pire ont déjà gagné.
Le Conseil d’État a récemment validé la qualification d’extrême gauche donnée à La France insoumise (LFI) par le ministre de l’Intérieur. On continue, par commodité et paresse, à qualifier systématiquement d’extrême droite des structures politiques diverses : de droite extrême, de droite radicale ou de droite identitaire. Ce que le plus grand spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus, ne cesse de dénoncer.
Controverses surréalistes
Tout cela s’inscrit dans les aberrations partisanes d’aujourd’hui, avec un langage républicain qui est devenu sens dessus dessous. Ce n’est pas anodin, mais c’est infiniment moins grave que l’abus, depuis quelque temps, dû essentiellement à une extrême gauche se croyant revenue des années en arrière, au temps de la « bête immonde » et de la « peste brune », des termes de fascisme, de nazisme, de néonazisme ou, au mieux, de pré-fascisme.
Cette passion rétrospective pour une Histoire terrifiante, et à nulle autre comparable, est dangereuse à plus d’un titre, mais personne ne paraît s’en émouvoir. Après le meurtre de Quentin Deranque, on a vu surabonder, de la part de tous les adversaires qui avaient peu ou prou approuvé son massacre, ces mots chargés d’Histoire et d’horreurs dont l’usage, dans notre climat démocratique, aussi imparfait qu’il puisse apparaître à certains, représentait une odieuse résurrection du passé dans un présent aux antipodes de ce dernier.
J’ai été frappé par le caractère surréaliste des controverses et des anathèmes qui semblaient tous accepter de se situer dans le registre de ce vocabulaire rétrospectif, pour mieux s’abandonner à une frénésie polémique s’enrichissant, si l’on peut dire, de ces références absurdement passéistes.
Pourtant la bonne foi, à défaut du savoir, aurait dû conduire à mettre en cause cette lamentable comparaison entre hier et aujourd’hui qui, dénaturant les caractéristiques fondamentales du fascisme et du nazisme et se faisant peur, délibérément ou non, engendrait cette conséquence : banaliser ces régimes totalitaires et atténuer leur terrifiante et singulière identité.
Antifascistes aux petits pieds
Il y a probablement dans cette comédie, qui dévoie les mots, mélange les époques, dilue les spécificités historiques et personnelles et occulte l’ampleur désastreuse des bilans humains du fascisme et du nazisme, une envie, à la fois, de s’imaginer héros de combats admirables, résistants face à un péril et à des défis sans merci, et de peindre nos jours aux couleurs affreuses de temps heureusement révolus.
Répéter en permanence que ceux-ci vont revenir ou qu’ils sont déjà là, c’est jeter une pierre pour encore charger notre République de tous les maux, alors que la coupe est pleine, et surtout interdire, dans une atmosphère lucidement démocratique, des débats dont la qualité tiendra d’abord à une juste perception de l’Histoire et de la hiérarchie de ses séquences et tragédies.
Cette dérive préoccupante, qui prend de plus en plus d’importance, se retrouve aussi, mais sur un autre registre, quand on dilapide le terme de révolutionnaire en l’appliquant à un Jean-Luc Mélenchon parce qu’il a du talent, qu’il parle fort, qu’il invective les journalistes et qu’il se pose en gourou, n’espérant aucune subversion, mais seulement une installation à l’Élysée en 2027. Trop conscient de son importance pour prendre acte que le Rassemblement national n’attend que lui pour gagner !
Dans cette furie qui s’acharne, contre toute évidence, à voir du nazisme et du fascisme à tout coup, face à n’importe quelle péripétie de violences verbales ou physiques, ciblons le rôle lamentable de la plupart des historiens qui n’ont pas le courage de nous apporter leurs lumières pour remettre les pendules de l’Histoire à l’heure ! Certes, ce n’est pas un Gérard Noiriel ou un Patrick Boucheron qui le feront, mais il en est d’autres dont l’abstention est dommageable pour la vérité.
Ce fascisme et ce nazisme à tout bout de champ apposent du ridicule sur ce qui a été, avec le communisme sanglant, le comble de l’horreur historique : conséquence paradoxale et absurde d’un usage immodéré de l’esprit partisan !
Jean-Mathieu Pernin raconte dans Jeux de massacres cinquante ans de campagnes municipales à Paris. Qu’ils soient de gauche ou de droite, les candidats ne s’interdisent rien pour s’emparer de l’Hôtel de Ville.
Rien de mieux qu’un enfant de la balle pour nous faire la visite guidée. L’auteur du récent Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris est fils et petit-fils de conseillers municipaux à Paris, époque Jacques Chirac, puis Jean Tiberi. Ayant grandi au milieu des dorures de la République, le journaliste d’Arte connaît bien les tiroirs et les placards de l’Hôtel de Ville, ainsi que les cadavres politiques qu’on y trouve.
Tout débute par une incongruité historique. Durant une bonne partie du xxe siècle, Paris s’est contentée d’élire un conseil municipal qui devait partager le pouvoir avec le préfet de la Seine. Un reliquat de la vieille méfiance du pouvoir central à l’égard d’une capitale frondeuse et de ses faubourgs turbulents.
Candidats maudits de l’Elysée
En 1974, soucieux de donner un coup de jeune aux institutions, le candidat Giscard promet aux Parisiens qu’ils pourront choisir leur maire comme des grands. La réforme est fin prête pour l’élection de 1977. Le président a son candidat : Michel d’Ornano. C’était sans compter l’irruption de Jacques Chirac, désormais dissident à droite.
Pourtant poussé par ses mentors Pierre Juillet et Marie-France Garaud, l’ancien Premier ministre de VGE entre à reculons dans la course. Il faut dire que, trois ans plus tôt, il a déclaré que « le caractère très spécifique de la Ville de Paris ne permet en aucun cas d’envisager un maire élu ».
Durant la campagne, Chirac ne s’interdit pas de se moquer du style « un peu aristocratique » de son adversaire qui, de son côté, inaugure la malédiction des candidats de l’Élysée à la Mairie de Paris, de Pierre Joxe à Françoise de Panafieu en passant par Benjamin Griveaux pris, si l’on ose dire, la main dans le sac en 2020.
Emplois fictifs
Le règne de Chirac, marqué par les fameuses motocrottes, prend fin en 1995 quand le Corrézien devient président. Seulement, en adoubant Jean Tiberi, qui se fait élire dans la foulée, il suscite l’amertume dans ses troupes. En 1998, Jacques Toubon crée un groupe gaulliste municipal dissident. Si Tiberi arrive à déjouer l’opération, il ne parvient pas, en revanche, à endiguer le flot de révélations sur le système RPR à Paris, généreux en emplois fictifs.
En 2001, Philippe Séguin est désigné par le parti, mais Tiberi maintient ses listes. Une configuration idéale pour le candidat PS Bertrand Delanoë. Au soir du premier tour, le naufrage Séguin (cruellement moqué par les Guignols de l’info en masochiste sponsorisé par 3615 code Domina) se précise. Les listes Tiberi, elles, résistent mieux que prévu. Refusant de s’allier à un homme compromis dans des scandales politico-financiers, Séguin écarte toute fusion de listes.
Forteresse socialiste
Paris devient une forteresse de gauche. De ses deux mandats à Paris, Delanoë gardera une double déception : l’incapacité à prendre le PS lors du congrès de Reims en 2008, et l’échec à décrocher l’organisation des JO. C’est son héritière Anne Hidalgo qui récupérera sans enthousiasme le hochet olympique, pour 2024, faute de villes concurrentes. Cruelle ironie que d’obtenir quelque chose que l’on ne désire plus.
Paris, marchepied pour l’Élysée ? L’expérience de Chirac l’avait laissé penser, la tentative infructueuse d’Anne Hidalgo a nettement nuancé cette idée. Reste que la liste des ténors politiques qui ont rêvé de la capitale avant de vite renoncer est encore plus longue : Borloo, Douste-Blazy, Strauss-Kahn, Lang… Si elle n’est pas automatiquement faiseuse de roi, Paris est surtout une ville farouche qui ne se donne pas au premier séducteur venu.
Jean-Mathieu Pernin, Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris de 1977 à 2026, Le Cherche-Midi, 2026. 336 pages
Inversion accusatoire, morale absolue et phrases-choc prêtes à servir: les tribuns de l’extrême gauche alignent leurs formules bien huilées. Présentation du fast-food rhétorique des lfistes. Eux sont convaincus de faire dans le gastronomique…
« La beauté de tuer des fascistes. » Cette citation est le sous-titre de Catarina, pièce de théâtre à succès du directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues. À la dernière scène, un jeune homme dont le sort est d’être abattu délivre à mi-voix la tirade finale, un éloge du fascisme – lors d’une représentation à Bochum, le plateau est pris d’assaut par des spectateurs qui tentent de lyncher l’acteur. Les « jeunes gardes » allemands ont confondu théâtre et réalité, s’indigne un chorus d’intellectuels nourris d’Habermas.
Les « jeunes gardes » allemands ont-ils confondu ? Non : l’ultra-gauche n’admet pas la mise en scène de ce qu’elle combat. Ils n’ont pas confondu car ils savent que les mots portent en eux l’Estado Novo. Les déclamer c’est représenter une réalité. Voilà pourquoi au XVIIe siècle l’Église interdisait le théâtre car immoral. La banalité rhétorique de la tirade fasciste en fait la force présentielle.
Donc cette interrogation : que disent les fanatiques de l’ultra-gauche quand ils disent quelque chose ? Quelle est leur « rhétorique » ?
Mais, par « rhétorique », il ne s’agit pas des éclats de gosier à la Raphaël Arnault, des gueuseries comparées aux outrances verbales des parlementaires lettrés de jadis, aptes cependant à entraîner la parole dans le caniveau. Mélenchon et Arnault donnent malgré tout raison à Céline : « La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours. »
Être saisi de frénésie médiatique, « mais écoutez ce qu’Arnault a dit ! » c’est tomber dans un piège. En rhétorique ce n’est pas l’écart de langage qui importe, mais au contraire la rengaine, bref : les « lieux communs ». Or, comme ces tours de phrase, qui sont des tours de pensée, sont routiniers ils sont difficiles à débusquer. Ils ne peuvent pas faire le buzz. L’écart de langage détourne l’attention du discours de fond. L’arbre cache la forêt.
C’est dans la masse des lieux communs de la rhétorique d’ultra-gauche qu’il faut débusquer le cochon. Voici quelques prises rabattues.
Mathilde Panot (en commission) : « Je trouve qu’il ne faut pas instrumentaliser la question des violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre et qu’il faut les combattre, toutes, sans exception. Aucune n’est plus acceptable que d’autres. » Lieu commun : elle passe d’une touche personnelle à une déclaration à valeur universelle qui n’admet aucune contradiction. Ce lieu commun est « normatif » : il renforce la cohésion du groupe, en normant comment cadrer un problème. Il ne sert à rien d’autre. Si on hurle au double standard, après une agression non-condamnée, c’est qu’on n’a pas compris.
Louis Boyard (Facebook) : « Il n’y a aucune différence entre les mollahs iraniens qui imposent le voile et ceux qui veulent l’interdire de force en France. » Que veut dire Ubu Junior par ce renversement de perspective, un truc rhétorique ? Lieu commun : pour toute situation politique de victimisation, nous, LFI, inversons l’optique. Perdez du temps à décortiquer, nous avons occupé le terrain.
Rima Hassan (X) : « Israël est une monstruosité sans nom. Personne n’échappera à la justice. Ni les criminels génocidaires ni leurs soutiens. » On bâille : encore du Rosa Luxemburg en keffieh. Lieu commun efficace, au contraire : nous, LFI, avons une idée « polarisée » de notre combat, sans ambiguïté, sans marge, au contraire de vous qui passez votre temps à louvoyer. Ce lieu commun est la basse continue de la rhétorique LFI.
Paul Vannier (son site) : « C’est un jour de souvenir de cette guerre meurtrière, mais également l’occasion de nous rappeler du combat pour la liberté, les droits humains et la paix qu’ont mené la Résistance et les Alliés. » Ce disciple du « stratège » Mélenchon auprès duquel il apprit comment « créer une situation » révèle un autre lieu commun : l’affirmation froide par un récit argumenté (le « narrative ») de la supériorité morale du groupe LFI, qui s’approprie une histoire considérée exemplaire. Qui peut s’élever contre elle à propos de 1939-1945 sans être immédiatement disqualifié du discours public ? S’arroger la supériorité morale à partir d’une opinion générale est une constante de la rhétorique LFI.
Manuel Bompard (Facebook) : « Depuis 2022, les groupuscules d’extrême droite ont tué 12 personnes. Quand le rugbyman Federico Aramburu a été tué par des membres du GUD est-ce que vous avez posé à Marine Le Pen la question de sa responsabilité ? » C’est verbeux, mais c’est rodé. Pour une situation A, LFI dégaine une situation -A. LFI a un stock de contre-arguments. Ce n’est pas leur qualité qui compte, mais leur disponibilité instantanée.
Murielle Lepvraud (en commission) : « Je tiens à préciser que c’est un travail assez minutieux. Je remercie d’ailleurs mon collaborateur de l’avoir effectué pour moi. » On se dit : elle est payée pour quoi faire ? Recadrons : un lieu commun est activé, que LFI travaille bien (« minutieux ») et solidairement, contrairement (sous-entendu) aux députés qui exploitent leurs assistants. Lieu commun : nous sommes un « soviet » intellectuel. Nous avançons ensemble, sans distinction de rang.
D’autre lieux communs arment la rhétorique LFI. Une distribution intuitive des rôles rhétoriques est notable : à Panot la harangue, à Boyard l’emporte-pièce, à Hassan la grandiloquence, à Vannier le phrasé, à Bompard la gouaille, et à Lepvraud le ton zéro. Et chacun possède, en outre, le physique de son rôle : car, en stratégie rhétorique, la posture et l’apparence doivent être en congruence avec ce qu’on dit, comment on le dit. LFI coche toutes les cases.
Une compétence rhétorique équivalente dans « l’ultra » ? Lénine et le bolchevisme, Mussolini et ses fasci. La beauté à tuer l’adversaire y trouve son cadre de performance : un extrémisme organiquement rhétorique, face à des opposants en ordre et parole dispersés.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites
On sait peu de choses de Gabriel-Louis Pringué (1885-1965). Issu de la grande bourgeoisie, maîtrisant les codes et les bonnes manières à la perfection, cet homme a passé sa vie à vivoter de salons en châteaux, en intime des plus grands du grand monde. Et c’est seulement au crépuscule de son existence qu’il s’est mis à écrire ses souvenirs.
Sous le vernis du snobinard se nourrissant avec appétit de name dropping affleure l’observateur avisé, le témoin sensible ayant conscience que « cette société toute en précieuse porcelaine de Saxe » ne résistera pas aux assauts de la modernité, d’ailleurs, « elle s’est effondrée, brisée en mille morceaux », reconnaît-il en guise de conclusion. Avant d’arriver à ce constat amer, Pringué édifie une galerie de portraits inouïe, et, d’une plume remarquablement vive et juste – il voit tout –, redonne chair à ses amis : Youssoupov, Boni de Castellane, la Païva, La Rochefoucauld, Rohan, Deux-Siciles, La Tour d’Auvergne, Broglie, Tour et Taxis, Wagram, Bibesco, Orléans-Bragance, Bourbon-Parme, les grands ducs russes, le sultan du Maroc, le maharadjah de Kapurthala… et tant d’autres pages du Bottin mondain.
À la différence de Proust qui a fait « une carrière de bout de table » (marquis de Ségur), Pringué est un invité réclamé et attendu, un ami fidèle. Sa conversation brillante, sa mémoire prodigieuse, les effluves de parfum qu’il dégage et son bouquet de fleurs à la boutonnière, dixit Maurice Sachs, en font un personnage à part. Mais ce qui le distingue, surtout, est sa nostalgie du temps présent. Il s’entoure de noms qui ont fait l’histoire de France pour être en prise directe avec le passé tout en sachant que ce qu’il est en train de vivre va s’effondrer. Les maisons qu’il fréquente à la Belle Époque sont encore régies comme au xviiie siècle, le duc de Noailles pouvant lui dire : « Ma belle-mère, même seule à table, a toujours son service fait par sept valets de pied en grande tenue, en plus des maîtres d’hôtel » ; et Pringué s’enivre d’évoluer dans des décors inchangés depuis l’Ancien Régime qui témoignent d’un « sens héréditaire de la magnificence ». Familier du château Chaumont, chez la princesse de Broglie, il assiste un jour à cet échange : avant d’allumer une cigarette, un jeune homme de passage demande à la maîtresse des lieux si la fumée l’incommode ; la réponse fuse : « Je l’ignore, monsieur, car personne ne s’est jamais permis de fumer devant moi. » Notre chroniqueur ne se prive pas de fréquenter aussi les cercles de financiers qui, « à l’instar des fermiers généraux de la Régence, s’intoxiquaient d’opulence, habitant des palais transformés en véritables musées, et recevaient dans le domaine du grandiose ». Toujours entouré de souverains en exil, de princes et de duchesses, de diplomates et de gens de lettres, Pringué ne se lasse pas d’égrainer et de décrire par le détail les chasses, les bals, les petits et grands dîners auxquels il a participé. Non pour dire « j’y étais », mais pour certifier qu’ils ont existé.
30 ans de dîners en ville, Gabriel-Louis Pringué, Édition Revue Adam, 1946 (réédité par les Éditions Lacurne, 2012).
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
A chaque fois que nous passons, par beau temps, la Sauvageonne et moi, sur le pont de la rivière Selle, près de l’hippodrome d’Amiens, subrepticement, tout mon être se sent envahi d’une bouffée de vitalité. Mon ébouriffée adorée et vénérée, souvent, s’en rend compte. « Tu as l’air heureux, vieux Yak ; que se passe-t-il ? », me dit-elle, presque inquiète. « C’est vrai mais ce n’est pas grave ; ne t’inquiète pas, c’est que je pense que, sous peu, je pourrai retourner à la pêche. » Lorsque je songe à cette dernière, ma mélancolie légendaire de détestable Cioran picard, s’envole comme une théorie de sansonnets braillards et moqueurs. La pêche est ma passion ; lorsque je n’y vais pas, j’en rêve. (« C’est mieux que tes bagarres incessantes et dangereuses, vieux Yak », déclare encore ma chérie ; il est vrai qu’il m’arrive, la nuit, de me bagarrer contre d’anciens collègues de travail, ou d’anciens copains de la cité Roosevelt, à Tergnier, dans l’Aisne, ville rouge, cheminote et ouvrière de mon enfance. La dernière fois, je me battais au couteau contre un soldat teuton à casque à pointe qui hurlait dans son jargon tonitruant, guttural, péremptoire, un ton ignoble du type à envahir la Pologne. Mes rêves ne sont pas sans conséquence ; je me débats et il m’arrive de donner des coups de pieds à mon adorable, sensuelle et délurée maîtresse. D’où ses récriminations.) La pêche donc. Oui, j’en rêve ; ça me rend fou. Il me tarde que nous soyons le 25 avril, date de l’ouverture au brochet et au sandre en deuxième catégorie, pour que je fonce à l’étang du Courrier picard, près d’Argœuvres. A ce propos, Aymeric, si tu me lis, pourrais-tu me confirmer que le code du cadenas de la porte d’entrée, n’a pas été changé ? Merci. – N.D.A. : Aymeric, salarié du journal, est responsable de l’étang. -) Dans quelques jours, je vais procéder à une complète révision de mon matériel : vérifier le plombage des lignes, graisser la mécanique des moulinets, tester la résistance des cannes et des scions, et surtout, surtout, m’assurer que la sonde, objet indispensable, se trouve bien dans ma musette. Comme beaucoup de filles, la Sauvageonne n’aime pas trop m’accompagner sur les rives incertaines (eût dit Robert Mallet) de l’étang. Il lui est arrivé de me traiter de barbare, d’être cruel. En effet, j’adore pêcher au vif. Cela signifie qu’on utilise comme appât, un petit gardon ou un vairon ou un goujon ; on lui accroche un hameçon trident dans le dos et on balance la ligne dans l’onde avec l’espoir d’attraper un brochet, une perche, un sandre ou une anguille. J’avoue qu’aujourd’hui, arrivé à soixante-dix piges, je ne suis pas très fier de cette pratique d’un autre âge, mais qui puis-je ? Je suis accro ; je suis une manière de junky de la pêche au vif à part que mes héroïnes à moi ce sont les carpes, les ablettes et les vandoises. (Quand les wokes auront pris le pouvoir, cette pêche sera interdite mais je n’en ai cure car je serai dévoré par les asticots depuis longtemps.) En parlant d’asticots, je pêche aussi au blanc avec ces derniers comme appâts ; j’utilise aussi leurs collègues vers de terre et vers de vase. Là encore, quelques filles ne se sont pas privées de me faire remarquer que cette pauvres petites bestioles rondelettes et couleur crème ne m’avaient strictement rien fait et, qu’au final, je n’étais qu’un odieux individu. Il faut dire, lectrice, que le pêcheur est aujourd’hui presque autant détesté que le chasseur. (En des temps, immémoriaux, il m’arrivait d’en parler avec deux connaissances, écrivains adulés, rois de la gâchette, que j’adorais : Michel Déon et Jean-Jacques Brochier ; tous deux avaient beaucoup aimé mon roman Le pêcheur de nuages, publié au Dilettante, et Jean-Jacques, membre du jury du prix François-Sommer, avait fait en sorte que cette belle distinction me fût accordée en 1996.) Je rétorquais donc à ces filles trop sensibles que ce seraient autant d’asticots qui ne dévoreraient pas ma sinistre dépouille quand je me reposerai au cimetière de Tergnier. Qu’importe : personne ne parviendra à briser ma passion et mes rêves peuplés de rotengles aux nageoires vermillon, de tanches brunes comme des señoritas de Tolède, de brèmes crémeuses comme des Paris-Brest, de perches sortes de petits zèbres aquatiques. Et, comble de l’ignominie, je ne pratique pas le « no kill » : je ne relâche pas les poissons que je capture ; je les cuisine et je les mange. Quoi de meilleur qu’un filet de perche poêlé, ou un brochet au beurre blanc ? Il m’arrive de parler de tout ça avec mon bon copain, l’écrivain-pêcheur Franck Maubert ; on se comprend. Quand, je capture un beau brochet ou une grosse tanche, je le/la prends en photo et la lui envoie ; il en fait de même. Un vrai bonheur ! Les wokes me diront que, sur cette terre, j’ai beaucoup péché. Ils n’auront pas tort. Mais je leur rétorquerai que si l’étang du Courrier picard, n’est pas le lac de Galilée, il n’empêche que la majorité des apôtres était constituée des pêcheurs. « Na ! » comme dirait ma Sauvageonne.
Monsieur Nostalgie se souvient avec émotion du lancement de La Cinq le 20 février 1986 et rétrospectivement considère qu’elle fut une expérience télévisuelle quasi-fantastique…
Patrick Sabatier. Débuts de la chaine. DR
Je revois mon camarade, Alexandre, les yeux embués, lui le plus fidèle téléspectateur, l’indéboulonnable laudateur des programmes américano-italiens, le Berlusconien-Berrichon de cœur s’effondrer en 1992 dans son salon. Seul devant l’écran noir. Hébété. Perdu. Chien sans collier. Son principal repère venait de tomber. La Démocratie avait perdu. Ne comprenant pas pourquoi cette chaîne avait généré tant de haine et de jalousie. La Cinq n’était plus. Elle n’émettrait plus. Il l’avait soutenue dès le mois de février 1986, dès son origine. Il fut à la fois un disciple et un théoricien de cette aventure rocambolesque. Aucune émission de cette grille baroque tirant sur le rococo ne lui était étrangère.
Il fut pour moi, un passeur, mieux un professeur. Sans lui, jamais, je n’aurais mesuré la portée métaphysique de cet objet. Alexandre analysait les séries et les variétés comme s’il découvrait un nouveau monde. Il avait compris, avant les autres, le pouvoir féérique et disruptif, flamboyant et un brin neurasthénique de cette création surréaliste aux reflets « m’as-tu vu ». Il regardait La Cinq avec les yeux purs d’un adolescent qui a peur du lendemain et qui cherche un moyen d’évasion, une porte de sortie à cet enfer rural. Notre environnement d’alors était comprimé dans un collège unique et la rotation d’un seul car par jour reliant la préfecture berruyère à notre village abandonné. Bien plus tard, il m’avoua que La Cinq l’avait sauvé, sauvé des raisonneurs, sauvé des injonctions civiques et des crises démocratiques, sauvé d’une pensée toute faite imposée au forceps. Là où certains virent l’avènement du mercantilisme et la fin d’une civilisation culturelle, lui avait saisi son pouvoir magique. Il n’était pas resté bloqué sur le côté outrancier de l’image, sa surabondance, son déversement, sa théâtralité assumée. La saturation fut certainement le plus grand atout de cette antenne ; La Cinq sidérait quand ses concurrents plus habiles, plus introduits, plus compatibles avec notre fausse souveraineté, louvoyaient. La Cinq ne mentait pas sur la marchandise, elle n’avait pas vocation à donner du sens ou à renforcer notre citoyenneté, elle était le terrain vague, ouvert à toutes les fantaisies et à toutes les constructions possibles. Son néant était un nouvel existentialisme. Alexandre s’était attaché à elle comme à un ami imaginaire. Quant il était face à un adversaire qui attaquait sa télé-champagne et ricanait sur sa profusion de paillettes, il souriait tout en regrettant que son interlocuteur ne perçoive pas l’exacerbation assumée, l’entrée dans un univers parallèle, bien plus profond et tentateur qu’il n’y paraissait.
Selon lui, La Cinq ouvrait de nouvelles perspectives, sa décorrélation avec la réalité n’était pas un drame, son côté anesthésiant avait même des vertus curatives. Je le revois dans la cour de récréation argumenter, défendre la télé de Sivio devant des écoliers sceptiques, déjà perclus par l’esprit de la cohabitation et le sérieux des années 1980. Un jour, il me dit qu’il n’y avait rien de plus beau et de plus troublant qu’une émission présentée par Christian Morin et Amanda Lear où étaient invités Jean-Pierre Rives et Jeane Manson. Alexandre aimait Roger Zabel et Hubert Auriol, mais surtout le déferlement des séries le comblait de bonheur. Sur ce point-là, j’étais d’accord avec lui. Dans une Europe grossissante, dans une lutte des classes vieillissante, sur quoi la jeunesse de France pouvait-elle bien s’appuyer ? Alexandre répondait calmement : Happy Days, Kojak, Supercopter, Riptide, Chips, Arabesque, Mike Hammer, Arnold et Willy, Shérif fais-moi peur, Star Trek, Baretta, K 2000 ou l’Homme de l’Atlantide. C’était implacable. J’ai compris très récemment pourquoi cette chaîne avait tant séduit ma génération. En lisant Un nouveau fantastique de Jean-Baptiste Baronian, éditions l’Age d’Homme paru en1977, j’ai vu enfin clair. La Cinq était un objet éminemment fantastique car elle répondait aux deux facteurs constitutifs du fantastique selon l’auteur: « D’une part, le facteur qui amène, sinon provoque la déroute du réel. D’autre part celui qui suggère une ambiguïté. Autrement dit, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, de façon tout à fait spectaculaire ou purement allusive, entretient une atmosphère d’étrangeté immédiate, irréductible à la raison raisonnante ».
L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé.
Comme à ses plus belles heures, le vieux monde progressiste rameute ses pétitionnaires. Mais, cette fois, le camp du Bien se sait en danger de mort. Il a du sang sur les mains, avec le meurtre à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, lynché par la milice « antifa » de LFI. Comment prendre encore au sérieux ces clercs aux idées tordues ? Jadis, il s’agissait pour les soixante-huitards de réclamer, dans Le Monde ou Libération, la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants. Puis la gauche caviar sonna la diane contre le peuple oublié, assimilé à l’extrême droite qu’il fallait éradiquer. Cette fois, la pensée mondaine se retrouve, entre anciens combattants radoteurs, pour faire le procès du député (UDR) Charles Alloncle : le 10 février, 350 représentants du people (de Laure Adler à Laurent Joffrin en passant par Eva Joly) ont accusé, dans Le Monde, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de manquer de respect à France Télévisions, chasse gardée d’une intelligentsia réduite au rôle de garde-chiourme d’un système qui coule.
L’époque est un château de cartes. L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment1. Outre les médias d’État sommés de rendre des comptes sur leurs pratiques devant des parlementaires, les citadelles de la gauche peuvent s’attendre aux mêmes assauts démocratiques, à commencer par l’Éducation antinationale et la Justice militante. Non seulement la « mondialisation heureuse » confirme sa fumisterie, mais son élite déracinée est bien cette caste claquemurée et arrogante dont les « complotistes » dénonçaient les abus de pouvoir et le mépris des gens. L’omerta mafieuse, qui a couvert les turpitudes du financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein, disqualifie cette oligarchie qui exhibe ses attirails vertueux au nez des infréquentables « populistes ». Ses larmes de crocodile sur la mort de Quentin ne font pas oublier sa détestation du patriote qu’il était. Le 20 février, l’appel de 180 personnalités à « réaffirmer notre antifascisme » a attisé la confrontation.
La chute de Jack Lang, qui a dû démissionner le 7 février de la présidence de l’Institut du monde arabe, symbolise la débâcle morale des donneurs de leçons. Le beau monde socialiste avait aussi choisi de taire les désinvoltures du pique-assiette de luxe et ses ardoises impayées. Lang et sa fille Caroline sont soupçonnés par le Parquet national financier de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à travers la création, avec Epstein, d’une société offshore dans un paradis fiscal des îles Vierges, pour commercer l’art contemporain. Mais la ligne de défense de la gauche à la ramasse désigne déjà la Russie ou les antisémites comme causes de ses déboires. Ces gens-là sont incapables de se remettre en question.
Le dégoût est le mot qui revient. Un sondage du Monde (9 février) montre que 78 % des sondés n’ont plus confiance en la politique. La même proportion se dit dégoûtée par l’affaire Epstein (Le Figaro, 13 février). Rien ne tient plus debout dans cette république coupée de ses citoyens les plus vulnérables. Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si les juges d’appel lui laissent le champ libre pour 2027. Mais même ce couperet n’est plus supportable dans son principe. Ce vieux monde sent le sapin. Il est à fuir.
Une même réflexion s’impose évidemment concernant le régime iranien, menacé dans sa survie après les bombardements d’Israël et des Etats-Unis lancés depuis samedi, qui ont notamment tué l’ayatollah Ali Khamenei. ↩︎
Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.
Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.
Une figure controversée
Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».
A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.
Le Monde Diplo et les « fake news »
Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».
Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly »(« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :
« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».
« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté ».
Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.
La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :
« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».
« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».
Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :
The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.
Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.
Qui est lesé ?
Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :
« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».
« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».
Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :
« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».
« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».
Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.
La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?
C’est peu dire que l’objectif aimante le visage éphébique et la gracile anatomie de Samuel Kircher, beau gosse à l’opulente et blonde chevelure : d’un bout à l’autre de ce premier long métrage, signé du réalisateur belge Valéry Carmoy, présenté l’an passé à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes, le jeune acteur photogénique se voit, pour ainsi dire, amoureusement dévoré par la caméra. Décidément éprise de gros plans sur les mines du mignon.
Douleur persistante
Sous les traits du comédien susnommé, aujourd’hui âgé de 21 ans (découvert il y a trois ans dans L’été dernier, ultime perle noire de l’irremplaçable Catherine Breillat) et frère cadet de Paul Kircher (tous deux confrères dans le métier), Camille, adolescent taciturne, accessoirement complexé, hé oui, de puer des pieds, a intégré une classe Sport Etude de haut niveau, en compétition pour des championnats de boxe inter-écoles, puis européens. Son hobby ? Flanqué de son meilleur pote Matteo (Faycal Anaflous), qui pratique également la boxe anglaise au sein de cet internat majoritairement peuplé de garçons, suspendre à des cordages, au cœur de la forêt avoisinante, des appâts carnassiers pour le plaisir candide de surprendre les renards sauvages s’emparer du bout de bidoche – d’où le titre du film : La danse des renards.
Or il advient qu’au cours d’une de ces équipées Camille chute accidentellement d’une falaise. Sauvé par Matteo, lequel a courageusement rejoint les secours en portant l’ami blessé sur son dos jusqu’à la ville, le garçon peine à reprendre ses entraînements et à obéir au volontarisme viril du coach : une douleur térébrante l’assaille à l’endroit de la longue cicatrice qui lui strie l’avant-bras. Ses congénères soupçonnent Camille de fabuler, d’autant que les toubibs ne diagnostiquent aucune séquelle. La solidarité des jeunes mâles, tout comme l’amitié fusionnelle avec l’incontrôlable Matteo sont mises à l’épreuve… Baume à cette juvénile et belliqueuse masculinité, la tendresse secourable de la génitrice, mais surtout la prude délicatesse de Yasmine, adolescente un peu hommasse, championne de taekwondo et trompettiste à ses heures, sur l’épaule de qui Camille, ostracisé par le groupe, se consolera…
Consternante jeunesse
On comprend la portée symbolique que Valéry Carnoy semble prêter au canidé à grosse queue dont les meutes envahissantes seront promises à se voir décimées, au cours d’une chasse organisée par la municipalité, dans le dernier tiers du film. Sur le ring, un ultime combat décidera du destin futur de Camille, mais aussi du sort de sa vieille amitié fusionnelle avec Matteo.
Le réalisateur confesse que ce premier « long » serait une manière d’extrapolation d’un court métrage antérieur de 18mn, Titan, qu’à l’instar de votre serviteur vous pourrez d’ailleurs visionner en accès libre sur Vimeo : une petite bande d’ados passablement débiles s’infligent sadiquement des épreuves de virilité à coups de scarifications, de déshabillage forcé et de tirs de revolvers à plombs, le mouflet Titan, victime de ce bizutage en bande, s’apaisant in fine dans les bras de sa maman…
Il est à craindre que la fascination manifeste – légitime au demeurant, pourquoi pas ? – de Carnoy pour la chair vulnérable des petites brutes testostéronées ne suffise pas à véhiculer un suspense très accrocheur, sur une heure et demie que dure le film. Reste que, à travers un naturalisme anthropologique assumé, La danse des renards portraiture hélas avec exactitude cette consternante jeunesse bigarrée de 2026, dont le lexique à l’oral, entre deux gnons, se résume tout au plus à une dizaine d’interjections : mytho, sa mère, bâtard, t’es ouf, frère, j’men bats les couilles, je kiffe, etc.
Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.
On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.
Trigger warning
Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.
Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.
L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.
Ecriture sous surveillance
Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.
Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.
Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.
Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.
Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.
On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.
Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.
Ces derniers temps, les lfistes évoquent le fascisme à tout bout de champ…
On doit l’admettre : le délire idéologique, la confusion historique et la banalisation du pire ont déjà gagné.
Le Conseil d’État a récemment validé la qualification d’extrême gauche donnée à La France insoumise (LFI) par le ministre de l’Intérieur. On continue, par commodité et paresse, à qualifier systématiquement d’extrême droite des structures politiques diverses : de droite extrême, de droite radicale ou de droite identitaire. Ce que le plus grand spécialiste de l’extrême droite, Jean-Yves Camus, ne cesse de dénoncer.
Controverses surréalistes
Tout cela s’inscrit dans les aberrations partisanes d’aujourd’hui, avec un langage républicain qui est devenu sens dessus dessous. Ce n’est pas anodin, mais c’est infiniment moins grave que l’abus, depuis quelque temps, dû essentiellement à une extrême gauche se croyant revenue des années en arrière, au temps de la « bête immonde » et de la « peste brune », des termes de fascisme, de nazisme, de néonazisme ou, au mieux, de pré-fascisme.
Cette passion rétrospective pour une Histoire terrifiante, et à nulle autre comparable, est dangereuse à plus d’un titre, mais personne ne paraît s’en émouvoir. Après le meurtre de Quentin Deranque, on a vu surabonder, de la part de tous les adversaires qui avaient peu ou prou approuvé son massacre, ces mots chargés d’Histoire et d’horreurs dont l’usage, dans notre climat démocratique, aussi imparfait qu’il puisse apparaître à certains, représentait une odieuse résurrection du passé dans un présent aux antipodes de ce dernier.
J’ai été frappé par le caractère surréaliste des controverses et des anathèmes qui semblaient tous accepter de se situer dans le registre de ce vocabulaire rétrospectif, pour mieux s’abandonner à une frénésie polémique s’enrichissant, si l’on peut dire, de ces références absurdement passéistes.
Pourtant la bonne foi, à défaut du savoir, aurait dû conduire à mettre en cause cette lamentable comparaison entre hier et aujourd’hui qui, dénaturant les caractéristiques fondamentales du fascisme et du nazisme et se faisant peur, délibérément ou non, engendrait cette conséquence : banaliser ces régimes totalitaires et atténuer leur terrifiante et singulière identité.
Antifascistes aux petits pieds
Il y a probablement dans cette comédie, qui dévoie les mots, mélange les époques, dilue les spécificités historiques et personnelles et occulte l’ampleur désastreuse des bilans humains du fascisme et du nazisme, une envie, à la fois, de s’imaginer héros de combats admirables, résistants face à un péril et à des défis sans merci, et de peindre nos jours aux couleurs affreuses de temps heureusement révolus.
Répéter en permanence que ceux-ci vont revenir ou qu’ils sont déjà là, c’est jeter une pierre pour encore charger notre République de tous les maux, alors que la coupe est pleine, et surtout interdire, dans une atmosphère lucidement démocratique, des débats dont la qualité tiendra d’abord à une juste perception de l’Histoire et de la hiérarchie de ses séquences et tragédies.
Cette dérive préoccupante, qui prend de plus en plus d’importance, se retrouve aussi, mais sur un autre registre, quand on dilapide le terme de révolutionnaire en l’appliquant à un Jean-Luc Mélenchon parce qu’il a du talent, qu’il parle fort, qu’il invective les journalistes et qu’il se pose en gourou, n’espérant aucune subversion, mais seulement une installation à l’Élysée en 2027. Trop conscient de son importance pour prendre acte que le Rassemblement national n’attend que lui pour gagner !
Dans cette furie qui s’acharne, contre toute évidence, à voir du nazisme et du fascisme à tout coup, face à n’importe quelle péripétie de violences verbales ou physiques, ciblons le rôle lamentable de la plupart des historiens qui n’ont pas le courage de nous apporter leurs lumières pour remettre les pendules de l’Histoire à l’heure ! Certes, ce n’est pas un Gérard Noiriel ou un Patrick Boucheron qui le feront, mais il en est d’autres dont l’abstention est dommageable pour la vérité.
Ce fascisme et ce nazisme à tout bout de champ apposent du ridicule sur ce qui a été, avec le communisme sanglant, le comble de l’horreur historique : conséquence paradoxale et absurde d’un usage immodéré de l’esprit partisan !
Jean-Mathieu Pernin raconte dans Jeux de massacres cinquante ans de campagnes municipales à Paris. Qu’ils soient de gauche ou de droite, les candidats ne s’interdisent rien pour s’emparer de l’Hôtel de Ville.
Rien de mieux qu’un enfant de la balle pour nous faire la visite guidée. L’auteur du récent Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris est fils et petit-fils de conseillers municipaux à Paris, époque Jacques Chirac, puis Jean Tiberi. Ayant grandi au milieu des dorures de la République, le journaliste d’Arte connaît bien les tiroirs et les placards de l’Hôtel de Ville, ainsi que les cadavres politiques qu’on y trouve.
Tout débute par une incongruité historique. Durant une bonne partie du xxe siècle, Paris s’est contentée d’élire un conseil municipal qui devait partager le pouvoir avec le préfet de la Seine. Un reliquat de la vieille méfiance du pouvoir central à l’égard d’une capitale frondeuse et de ses faubourgs turbulents.
Candidats maudits de l’Elysée
En 1974, soucieux de donner un coup de jeune aux institutions, le candidat Giscard promet aux Parisiens qu’ils pourront choisir leur maire comme des grands. La réforme est fin prête pour l’élection de 1977. Le président a son candidat : Michel d’Ornano. C’était sans compter l’irruption de Jacques Chirac, désormais dissident à droite.
Pourtant poussé par ses mentors Pierre Juillet et Marie-France Garaud, l’ancien Premier ministre de VGE entre à reculons dans la course. Il faut dire que, trois ans plus tôt, il a déclaré que « le caractère très spécifique de la Ville de Paris ne permet en aucun cas d’envisager un maire élu ».
Durant la campagne, Chirac ne s’interdit pas de se moquer du style « un peu aristocratique » de son adversaire qui, de son côté, inaugure la malédiction des candidats de l’Élysée à la Mairie de Paris, de Pierre Joxe à Françoise de Panafieu en passant par Benjamin Griveaux pris, si l’on ose dire, la main dans le sac en 2020.
Emplois fictifs
Le règne de Chirac, marqué par les fameuses motocrottes, prend fin en 1995 quand le Corrézien devient président. Seulement, en adoubant Jean Tiberi, qui se fait élire dans la foulée, il suscite l’amertume dans ses troupes. En 1998, Jacques Toubon crée un groupe gaulliste municipal dissident. Si Tiberi arrive à déjouer l’opération, il ne parvient pas, en revanche, à endiguer le flot de révélations sur le système RPR à Paris, généreux en emplois fictifs.
En 2001, Philippe Séguin est désigné par le parti, mais Tiberi maintient ses listes. Une configuration idéale pour le candidat PS Bertrand Delanoë. Au soir du premier tour, le naufrage Séguin (cruellement moqué par les Guignols de l’info en masochiste sponsorisé par 3615 code Domina) se précise. Les listes Tiberi, elles, résistent mieux que prévu. Refusant de s’allier à un homme compromis dans des scandales politico-financiers, Séguin écarte toute fusion de listes.
Forteresse socialiste
Paris devient une forteresse de gauche. De ses deux mandats à Paris, Delanoë gardera une double déception : l’incapacité à prendre le PS lors du congrès de Reims en 2008, et l’échec à décrocher l’organisation des JO. C’est son héritière Anne Hidalgo qui récupérera sans enthousiasme le hochet olympique, pour 2024, faute de villes concurrentes. Cruelle ironie que d’obtenir quelque chose que l’on ne désire plus.
Paris, marchepied pour l’Élysée ? L’expérience de Chirac l’avait laissé penser, la tentative infructueuse d’Anne Hidalgo a nettement nuancé cette idée. Reste que la liste des ténors politiques qui ont rêvé de la capitale avant de vite renoncer est encore plus longue : Borloo, Douste-Blazy, Strauss-Kahn, Lang… Si elle n’est pas automatiquement faiseuse de roi, Paris est surtout une ville farouche qui ne se donne pas au premier séducteur venu.
Jean-Mathieu Pernin, Jeux de massacres. Le Roman des campagnes municipales à Paris de 1977 à 2026, Le Cherche-Midi, 2026. 336 pages
Inversion accusatoire, morale absolue et phrases-choc prêtes à servir: les tribuns de l’extrême gauche alignent leurs formules bien huilées. Présentation du fast-food rhétorique des lfistes. Eux sont convaincus de faire dans le gastronomique…
« La beauté de tuer des fascistes. » Cette citation est le sous-titre de Catarina, pièce de théâtre à succès du directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues. À la dernière scène, un jeune homme dont le sort est d’être abattu délivre à mi-voix la tirade finale, un éloge du fascisme – lors d’une représentation à Bochum, le plateau est pris d’assaut par des spectateurs qui tentent de lyncher l’acteur. Les « jeunes gardes » allemands ont confondu théâtre et réalité, s’indigne un chorus d’intellectuels nourris d’Habermas.
Les « jeunes gardes » allemands ont-ils confondu ? Non : l’ultra-gauche n’admet pas la mise en scène de ce qu’elle combat. Ils n’ont pas confondu car ils savent que les mots portent en eux l’Estado Novo. Les déclamer c’est représenter une réalité. Voilà pourquoi au XVIIe siècle l’Église interdisait le théâtre car immoral. La banalité rhétorique de la tirade fasciste en fait la force présentielle.
Donc cette interrogation : que disent les fanatiques de l’ultra-gauche quand ils disent quelque chose ? Quelle est leur « rhétorique » ?
Mais, par « rhétorique », il ne s’agit pas des éclats de gosier à la Raphaël Arnault, des gueuseries comparées aux outrances verbales des parlementaires lettrés de jadis, aptes cependant à entraîner la parole dans le caniveau. Mélenchon et Arnault donnent malgré tout raison à Céline : « La merde a de l’avenir. Vous verrez qu’un jour on en fera des discours. »
Être saisi de frénésie médiatique, « mais écoutez ce qu’Arnault a dit ! » c’est tomber dans un piège. En rhétorique ce n’est pas l’écart de langage qui importe, mais au contraire la rengaine, bref : les « lieux communs ». Or, comme ces tours de phrase, qui sont des tours de pensée, sont routiniers ils sont difficiles à débusquer. Ils ne peuvent pas faire le buzz. L’écart de langage détourne l’attention du discours de fond. L’arbre cache la forêt.
C’est dans la masse des lieux communs de la rhétorique d’ultra-gauche qu’il faut débusquer le cochon. Voici quelques prises rabattues.
Mathilde Panot (en commission) : « Je trouve qu’il ne faut pas instrumentaliser la question des violences sexuelles faites aux femmes en temps de guerre et qu’il faut les combattre, toutes, sans exception. Aucune n’est plus acceptable que d’autres. » Lieu commun : elle passe d’une touche personnelle à une déclaration à valeur universelle qui n’admet aucune contradiction. Ce lieu commun est « normatif » : il renforce la cohésion du groupe, en normant comment cadrer un problème. Il ne sert à rien d’autre. Si on hurle au double standard, après une agression non-condamnée, c’est qu’on n’a pas compris.
Louis Boyard (Facebook) : « Il n’y a aucune différence entre les mollahs iraniens qui imposent le voile et ceux qui veulent l’interdire de force en France. » Que veut dire Ubu Junior par ce renversement de perspective, un truc rhétorique ? Lieu commun : pour toute situation politique de victimisation, nous, LFI, inversons l’optique. Perdez du temps à décortiquer, nous avons occupé le terrain.
Rima Hassan (X) : « Israël est une monstruosité sans nom. Personne n’échappera à la justice. Ni les criminels génocidaires ni leurs soutiens. » On bâille : encore du Rosa Luxemburg en keffieh. Lieu commun efficace, au contraire : nous, LFI, avons une idée « polarisée » de notre combat, sans ambiguïté, sans marge, au contraire de vous qui passez votre temps à louvoyer. Ce lieu commun est la basse continue de la rhétorique LFI.
Paul Vannier (son site) : « C’est un jour de souvenir de cette guerre meurtrière, mais également l’occasion de nous rappeler du combat pour la liberté, les droits humains et la paix qu’ont mené la Résistance et les Alliés. » Ce disciple du « stratège » Mélenchon auprès duquel il apprit comment « créer une situation » révèle un autre lieu commun : l’affirmation froide par un récit argumenté (le « narrative ») de la supériorité morale du groupe LFI, qui s’approprie une histoire considérée exemplaire. Qui peut s’élever contre elle à propos de 1939-1945 sans être immédiatement disqualifié du discours public ? S’arroger la supériorité morale à partir d’une opinion générale est une constante de la rhétorique LFI.
Manuel Bompard (Facebook) : « Depuis 2022, les groupuscules d’extrême droite ont tué 12 personnes. Quand le rugbyman Federico Aramburu a été tué par des membres du GUD est-ce que vous avez posé à Marine Le Pen la question de sa responsabilité ? » C’est verbeux, mais c’est rodé. Pour une situation A, LFI dégaine une situation -A. LFI a un stock de contre-arguments. Ce n’est pas leur qualité qui compte, mais leur disponibilité instantanée.
Murielle Lepvraud (en commission) : « Je tiens à préciser que c’est un travail assez minutieux. Je remercie d’ailleurs mon collaborateur de l’avoir effectué pour moi. » On se dit : elle est payée pour quoi faire ? Recadrons : un lieu commun est activé, que LFI travaille bien (« minutieux ») et solidairement, contrairement (sous-entendu) aux députés qui exploitent leurs assistants. Lieu commun : nous sommes un « soviet » intellectuel. Nous avançons ensemble, sans distinction de rang.
D’autre lieux communs arment la rhétorique LFI. Une distribution intuitive des rôles rhétoriques est notable : à Panot la harangue, à Boyard l’emporte-pièce, à Hassan la grandiloquence, à Vannier le phrasé, à Bompard la gouaille, et à Lepvraud le ton zéro. Et chacun possède, en outre, le physique de son rôle : car, en stratégie rhétorique, la posture et l’apparence doivent être en congruence avec ce qu’on dit, comment on le dit. LFI coche toutes les cases.
Une compétence rhétorique équivalente dans « l’ultra » ? Lénine et le bolchevisme, Mussolini et ses fasci. La beauté à tuer l’adversaire y trouve son cadre de performance : un extrémisme organiquement rhétorique, face à des opposants en ordre et parole dispersés.
« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites
On sait peu de choses de Gabriel-Louis Pringué (1885-1965). Issu de la grande bourgeoisie, maîtrisant les codes et les bonnes manières à la perfection, cet homme a passé sa vie à vivoter de salons en châteaux, en intime des plus grands du grand monde. Et c’est seulement au crépuscule de son existence qu’il s’est mis à écrire ses souvenirs.
Sous le vernis du snobinard se nourrissant avec appétit de name dropping affleure l’observateur avisé, le témoin sensible ayant conscience que « cette société toute en précieuse porcelaine de Saxe » ne résistera pas aux assauts de la modernité, d’ailleurs, « elle s’est effondrée, brisée en mille morceaux », reconnaît-il en guise de conclusion. Avant d’arriver à ce constat amer, Pringué édifie une galerie de portraits inouïe, et, d’une plume remarquablement vive et juste – il voit tout –, redonne chair à ses amis : Youssoupov, Boni de Castellane, la Païva, La Rochefoucauld, Rohan, Deux-Siciles, La Tour d’Auvergne, Broglie, Tour et Taxis, Wagram, Bibesco, Orléans-Bragance, Bourbon-Parme, les grands ducs russes, le sultan du Maroc, le maharadjah de Kapurthala… et tant d’autres pages du Bottin mondain.
À la différence de Proust qui a fait « une carrière de bout de table » (marquis de Ségur), Pringué est un invité réclamé et attendu, un ami fidèle. Sa conversation brillante, sa mémoire prodigieuse, les effluves de parfum qu’il dégage et son bouquet de fleurs à la boutonnière, dixit Maurice Sachs, en font un personnage à part. Mais ce qui le distingue, surtout, est sa nostalgie du temps présent. Il s’entoure de noms qui ont fait l’histoire de France pour être en prise directe avec le passé tout en sachant que ce qu’il est en train de vivre va s’effondrer. Les maisons qu’il fréquente à la Belle Époque sont encore régies comme au xviiie siècle, le duc de Noailles pouvant lui dire : « Ma belle-mère, même seule à table, a toujours son service fait par sept valets de pied en grande tenue, en plus des maîtres d’hôtel » ; et Pringué s’enivre d’évoluer dans des décors inchangés depuis l’Ancien Régime qui témoignent d’un « sens héréditaire de la magnificence ». Familier du château Chaumont, chez la princesse de Broglie, il assiste un jour à cet échange : avant d’allumer une cigarette, un jeune homme de passage demande à la maîtresse des lieux si la fumée l’incommode ; la réponse fuse : « Je l’ignore, monsieur, car personne ne s’est jamais permis de fumer devant moi. » Notre chroniqueur ne se prive pas de fréquenter aussi les cercles de financiers qui, « à l’instar des fermiers généraux de la Régence, s’intoxiquaient d’opulence, habitant des palais transformés en véritables musées, et recevaient dans le domaine du grandiose ». Toujours entouré de souverains en exil, de princes et de duchesses, de diplomates et de gens de lettres, Pringué ne se lasse pas d’égrainer et de décrire par le détail les chasses, les bals, les petits et grands dîners auxquels il a participé. Non pour dire « j’y étais », mais pour certifier qu’ils ont existé.
30 ans de dîners en ville, Gabriel-Louis Pringué, Édition Revue Adam, 1946 (réédité par les Éditions Lacurne, 2012).
Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
A chaque fois que nous passons, par beau temps, la Sauvageonne et moi, sur le pont de la rivière Selle, près de l’hippodrome d’Amiens, subrepticement, tout mon être se sent envahi d’une bouffée de vitalité. Mon ébouriffée adorée et vénérée, souvent, s’en rend compte. « Tu as l’air heureux, vieux Yak ; que se passe-t-il ? », me dit-elle, presque inquiète. « C’est vrai mais ce n’est pas grave ; ne t’inquiète pas, c’est que je pense que, sous peu, je pourrai retourner à la pêche. » Lorsque je songe à cette dernière, ma mélancolie légendaire de détestable Cioran picard, s’envole comme une théorie de sansonnets braillards et moqueurs. La pêche est ma passion ; lorsque je n’y vais pas, j’en rêve. (« C’est mieux que tes bagarres incessantes et dangereuses, vieux Yak », déclare encore ma chérie ; il est vrai qu’il m’arrive, la nuit, de me bagarrer contre d’anciens collègues de travail, ou d’anciens copains de la cité Roosevelt, à Tergnier, dans l’Aisne, ville rouge, cheminote et ouvrière de mon enfance. La dernière fois, je me battais au couteau contre un soldat teuton à casque à pointe qui hurlait dans son jargon tonitruant, guttural, péremptoire, un ton ignoble du type à envahir la Pologne. Mes rêves ne sont pas sans conséquence ; je me débats et il m’arrive de donner des coups de pieds à mon adorable, sensuelle et délurée maîtresse. D’où ses récriminations.) La pêche donc. Oui, j’en rêve ; ça me rend fou. Il me tarde que nous soyons le 25 avril, date de l’ouverture au brochet et au sandre en deuxième catégorie, pour que je fonce à l’étang du Courrier picard, près d’Argœuvres. A ce propos, Aymeric, si tu me lis, pourrais-tu me confirmer que le code du cadenas de la porte d’entrée, n’a pas été changé ? Merci. – N.D.A. : Aymeric, salarié du journal, est responsable de l’étang. -) Dans quelques jours, je vais procéder à une complète révision de mon matériel : vérifier le plombage des lignes, graisser la mécanique des moulinets, tester la résistance des cannes et des scions, et surtout, surtout, m’assurer que la sonde, objet indispensable, se trouve bien dans ma musette. Comme beaucoup de filles, la Sauvageonne n’aime pas trop m’accompagner sur les rives incertaines (eût dit Robert Mallet) de l’étang. Il lui est arrivé de me traiter de barbare, d’être cruel. En effet, j’adore pêcher au vif. Cela signifie qu’on utilise comme appât, un petit gardon ou un vairon ou un goujon ; on lui accroche un hameçon trident dans le dos et on balance la ligne dans l’onde avec l’espoir d’attraper un brochet, une perche, un sandre ou une anguille. J’avoue qu’aujourd’hui, arrivé à soixante-dix piges, je ne suis pas très fier de cette pratique d’un autre âge, mais qui puis-je ? Je suis accro ; je suis une manière de junky de la pêche au vif à part que mes héroïnes à moi ce sont les carpes, les ablettes et les vandoises. (Quand les wokes auront pris le pouvoir, cette pêche sera interdite mais je n’en ai cure car je serai dévoré par les asticots depuis longtemps.) En parlant d’asticots, je pêche aussi au blanc avec ces derniers comme appâts ; j’utilise aussi leurs collègues vers de terre et vers de vase. Là encore, quelques filles ne se sont pas privées de me faire remarquer que cette pauvres petites bestioles rondelettes et couleur crème ne m’avaient strictement rien fait et, qu’au final, je n’étais qu’un odieux individu. Il faut dire, lectrice, que le pêcheur est aujourd’hui presque autant détesté que le chasseur. (En des temps, immémoriaux, il m’arrivait d’en parler avec deux connaissances, écrivains adulés, rois de la gâchette, que j’adorais : Michel Déon et Jean-Jacques Brochier ; tous deux avaient beaucoup aimé mon roman Le pêcheur de nuages, publié au Dilettante, et Jean-Jacques, membre du jury du prix François-Sommer, avait fait en sorte que cette belle distinction me fût accordée en 1996.) Je rétorquais donc à ces filles trop sensibles que ce seraient autant d’asticots qui ne dévoreraient pas ma sinistre dépouille quand je me reposerai au cimetière de Tergnier. Qu’importe : personne ne parviendra à briser ma passion et mes rêves peuplés de rotengles aux nageoires vermillon, de tanches brunes comme des señoritas de Tolède, de brèmes crémeuses comme des Paris-Brest, de perches sortes de petits zèbres aquatiques. Et, comble de l’ignominie, je ne pratique pas le « no kill » : je ne relâche pas les poissons que je capture ; je les cuisine et je les mange. Quoi de meilleur qu’un filet de perche poêlé, ou un brochet au beurre blanc ? Il m’arrive de parler de tout ça avec mon bon copain, l’écrivain-pêcheur Franck Maubert ; on se comprend. Quand, je capture un beau brochet ou une grosse tanche, je le/la prends en photo et la lui envoie ; il en fait de même. Un vrai bonheur ! Les wokes me diront que, sur cette terre, j’ai beaucoup péché. Ils n’auront pas tort. Mais je leur rétorquerai que si l’étang du Courrier picard, n’est pas le lac de Galilée, il n’empêche que la majorité des apôtres était constituée des pêcheurs. « Na ! » comme dirait ma Sauvageonne.
Monsieur Nostalgie se souvient avec émotion du lancement de La Cinq le 20 février 1986 et rétrospectivement considère qu’elle fut une expérience télévisuelle quasi-fantastique…
Patrick Sabatier. Débuts de la chaine. DR
Je revois mon camarade, Alexandre, les yeux embués, lui le plus fidèle téléspectateur, l’indéboulonnable laudateur des programmes américano-italiens, le Berlusconien-Berrichon de cœur s’effondrer en 1992 dans son salon. Seul devant l’écran noir. Hébété. Perdu. Chien sans collier. Son principal repère venait de tomber. La Démocratie avait perdu. Ne comprenant pas pourquoi cette chaîne avait généré tant de haine et de jalousie. La Cinq n’était plus. Elle n’émettrait plus. Il l’avait soutenue dès le mois de février 1986, dès son origine. Il fut à la fois un disciple et un théoricien de cette aventure rocambolesque. Aucune émission de cette grille baroque tirant sur le rococo ne lui était étrangère.
Il fut pour moi, un passeur, mieux un professeur. Sans lui, jamais, je n’aurais mesuré la portée métaphysique de cet objet. Alexandre analysait les séries et les variétés comme s’il découvrait un nouveau monde. Il avait compris, avant les autres, le pouvoir féérique et disruptif, flamboyant et un brin neurasthénique de cette création surréaliste aux reflets « m’as-tu vu ». Il regardait La Cinq avec les yeux purs d’un adolescent qui a peur du lendemain et qui cherche un moyen d’évasion, une porte de sortie à cet enfer rural. Notre environnement d’alors était comprimé dans un collège unique et la rotation d’un seul car par jour reliant la préfecture berruyère à notre village abandonné. Bien plus tard, il m’avoua que La Cinq l’avait sauvé, sauvé des raisonneurs, sauvé des injonctions civiques et des crises démocratiques, sauvé d’une pensée toute faite imposée au forceps. Là où certains virent l’avènement du mercantilisme et la fin d’une civilisation culturelle, lui avait saisi son pouvoir magique. Il n’était pas resté bloqué sur le côté outrancier de l’image, sa surabondance, son déversement, sa théâtralité assumée. La saturation fut certainement le plus grand atout de cette antenne ; La Cinq sidérait quand ses concurrents plus habiles, plus introduits, plus compatibles avec notre fausse souveraineté, louvoyaient. La Cinq ne mentait pas sur la marchandise, elle n’avait pas vocation à donner du sens ou à renforcer notre citoyenneté, elle était le terrain vague, ouvert à toutes les fantaisies et à toutes les constructions possibles. Son néant était un nouvel existentialisme. Alexandre s’était attaché à elle comme à un ami imaginaire. Quant il était face à un adversaire qui attaquait sa télé-champagne et ricanait sur sa profusion de paillettes, il souriait tout en regrettant que son interlocuteur ne perçoive pas l’exacerbation assumée, l’entrée dans un univers parallèle, bien plus profond et tentateur qu’il n’y paraissait.
Selon lui, La Cinq ouvrait de nouvelles perspectives, sa décorrélation avec la réalité n’était pas un drame, son côté anesthésiant avait même des vertus curatives. Je le revois dans la cour de récréation argumenter, défendre la télé de Sivio devant des écoliers sceptiques, déjà perclus par l’esprit de la cohabitation et le sérieux des années 1980. Un jour, il me dit qu’il n’y avait rien de plus beau et de plus troublant qu’une émission présentée par Christian Morin et Amanda Lear où étaient invités Jean-Pierre Rives et Jeane Manson. Alexandre aimait Roger Zabel et Hubert Auriol, mais surtout le déferlement des séries le comblait de bonheur. Sur ce point-là, j’étais d’accord avec lui. Dans une Europe grossissante, dans une lutte des classes vieillissante, sur quoi la jeunesse de France pouvait-elle bien s’appuyer ? Alexandre répondait calmement : Happy Days, Kojak, Supercopter, Riptide, Chips, Arabesque, Mike Hammer, Arnold et Willy, Shérif fais-moi peur, Star Trek, Baretta, K 2000 ou l’Homme de l’Atlantide. C’était implacable. J’ai compris très récemment pourquoi cette chaîne avait tant séduit ma génération. En lisant Un nouveau fantastique de Jean-Baptiste Baronian, éditions l’Age d’Homme paru en1977, j’ai vu enfin clair. La Cinq était un objet éminemment fantastique car elle répondait aux deux facteurs constitutifs du fantastique selon l’auteur: « D’une part, le facteur qui amène, sinon provoque la déroute du réel. D’autre part celui qui suggère une ambiguïté. Autrement dit, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, de façon tout à fait spectaculaire ou purement allusive, entretient une atmosphère d’étrangeté immédiate, irréductible à la raison raisonnante ».
L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment. Après les médias d’État, d’autres citadelles de la gauche seront sommées de rendre des comptes. Jack Lang, tout un symbole, est déjà tombé.
Comme à ses plus belles heures, le vieux monde progressiste rameute ses pétitionnaires. Mais, cette fois, le camp du Bien se sait en danger de mort. Il a du sang sur les mains, avec le meurtre à Lyon, le 14 février, de Quentin Deranque, lynché par la milice « antifa » de LFI. Comment prendre encore au sérieux ces clercs aux idées tordues ? Jadis, il s’agissait pour les soixante-huitards de réclamer, dans Le Monde ou Libération, la dépénalisation des rapports sexuels entre adultes et enfants. Puis la gauche caviar sonna la diane contre le peuple oublié, assimilé à l’extrême droite qu’il fallait éradiquer. Cette fois, la pensée mondaine se retrouve, entre anciens combattants radoteurs, pour faire le procès du député (UDR) Charles Alloncle : le 10 février, 350 représentants du people (de Laure Adler à Laurent Joffrin en passant par Eva Joly) ont accusé, dans Le Monde, le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public de manquer de respect à France Télévisions, chasse gardée d’une intelligentsia réduite au rôle de garde-chiourme d’un système qui coule.
L’époque est un château de cartes. L’écroulement du régime peut intervenir à tout moment1. Outre les médias d’État sommés de rendre des comptes sur leurs pratiques devant des parlementaires, les citadelles de la gauche peuvent s’attendre aux mêmes assauts démocratiques, à commencer par l’Éducation antinationale et la Justice militante. Non seulement la « mondialisation heureuse » confirme sa fumisterie, mais son élite déracinée est bien cette caste claquemurée et arrogante dont les « complotistes » dénonçaient les abus de pouvoir et le mépris des gens. L’omerta mafieuse, qui a couvert les turpitudes du financier et pédocriminel américain Jeffrey Epstein, disqualifie cette oligarchie qui exhibe ses attirails vertueux au nez des infréquentables « populistes ». Ses larmes de crocodile sur la mort de Quentin ne font pas oublier sa détestation du patriote qu’il était. Le 20 février, l’appel de 180 personnalités à « réaffirmer notre antifascisme » a attisé la confrontation.
La chute de Jack Lang, qui a dû démissionner le 7 février de la présidence de l’Institut du monde arabe, symbolise la débâcle morale des donneurs de leçons. Le beau monde socialiste avait aussi choisi de taire les désinvoltures du pique-assiette de luxe et ses ardoises impayées. Lang et sa fille Caroline sont soupçonnés par le Parquet national financier de « blanchiment de fraude fiscale aggravée » à travers la création, avec Epstein, d’une société offshore dans un paradis fiscal des îles Vierges, pour commercer l’art contemporain. Mais la ligne de défense de la gauche à la ramasse désigne déjà la Russie ou les antisémites comme causes de ses déboires. Ces gens-là sont incapables de se remettre en question.
Le dégoût est le mot qui revient. Un sondage du Monde (9 février) montre que 78 % des sondés n’ont plus confiance en la politique. La même proportion se dit dégoûtée par l’affaire Epstein (Le Figaro, 13 février). Rien ne tient plus debout dans cette république coupée de ses citoyens les plus vulnérables. Le 7 juillet, Marine Le Pen saura si les juges d’appel lui laissent le champ libre pour 2027. Mais même ce couperet n’est plus supportable dans son principe. Ce vieux monde sent le sapin. Il est à fuir.
Une même réflexion s’impose évidemment concernant le régime iranien, menacé dans sa survie après les bombardements d’Israël et des Etats-Unis lancés depuis samedi, qui ont notamment tué l’ayatollah Ali Khamenei. ↩︎
Sans grande surprise, c’est dans le très « altermondialiste » Monde Diplo que la rapporteuse anti-Israël de l’ONU répond à ses détracteurs.
Tous nos lecteurs doivent connaître Francesca Albanese, la juriste italienne qui exerce les fonctions de « Rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ». Nommée en 2022 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, elle exerce un premier mandat jusqu’en 2025, année où elle est renouvelée pour un deuxième jusqu’en 2028.
Une figure controversée
Souvent accusée de partialité anti-israélienne voire d’antisémitisme, grand promoteur de la thèse d’un génocide des Palestiniens, elle est depuis de longues années une figure controversée qui, avant d’assumer sa fonction actuelle, a travaillé pour l’UNWRA, institution onusienne également accusée de partialité. Malgré les accusations portées contre Mme Albanese – ou peut-être grâce à elles – la Rapporteuse reste la coqueluche de tous les peoples propalestiniens et jouit d’une indulgence sans limite dans les médias. Dernier exemple en date : dans son numéro de mars, la revue ultra-progressiste Le Monde diplomatique lui accorde une tribune qui s’étale sur deux grandes pages (au total). Elle y prétend réfuter toutes les critiques qui lui ont été adressées, notamment celles provoquées par son intervention, le 7 février, au Forum Al-Jazeera organisée à Doha par la chaîne de télévision qatarie sous le titre cette année de « La cause palestinienne et l’équilibre du pouvoir régional dans le contexte d’un monde multipolaire émergent ».
A la suite de l’intervention d’Albanese, une vidéo a circulé sur internet qui la montre en train de prononcer les paroles « Israël est l’ennemi commun de l’humanité ». Or, cette vidéo est un montage. Pourtant, elle a provoqué un esclandre au cours duquel plusieurs pays, dont la France, la République tchèque, l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche, ont appelé à ce que la Rapporteuse spéciale soit relevée de ses fonctions. C’est le gouvernement français qui a mené la charge à travers des déclarations musclées du ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, et ensuite du Premier ministre, Sébastien Lecornu. De manière parfaitement prévisible, le gratin des fanatiques propalestiniens est venu à la rescousse d’Albanese, dénonçant le montage vidéo et insistant – en vain – pour que le gouvernement français lui présente des excuses. Une lettre ouverte est publiée sur le site du collectif Artistes pour la Palestine, signée par plus de 100 peoples du monde des arts, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature, à Annie Lennox, ex-chanteuse des Eurythmics devenue partisane enragée de la cause gazaouie. Peu après, paraît une autre lettre ouverte signée par plus de mille universitaires et intellectuels. M. Barrot rétorque que sa dénonciation de la Rapporteuse n’avait pas été provoquée uniquement par son intervention à Doha.
Le Monde Diplo et les « fake news »
Dans les colonnes du Monde diplomatique, Albanese est invitée par le journal à répondre à « la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime ». Sous le titre, « Réponse à mes détracteurs. Anatomie d’une diffamation », elle balaie d’un revers de main dédaigneux la charge portée contre elle, en affirmant que les paroles qu’elle a vraiment prononcées ne ciblaient pas Israël : « mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire ». Cette défense est reprise dans un article signé par Serge Halimi et Pierre Rimbert et imprimé juste après le sien sous le titre, « Les « fake news » du Quai d’Orsay ». Mme Albanese se targue aussi d’être une « experte indépendante » et prétend que son mandat « fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées ».
Mais quelles sont les paroles qu’elle a vraiment prononcées dans son intervention à Doha et sont-elles aussi innocentes qu’elle le prétend ? Dans la version mise en ligne par Al-jazeera, elle parle en visioconférence pendant quatre minutes devant une salle assez clairsemée. La plupart du temps, elle garde le demi-sourire d’autosatisfaction de celle qui sait qu’elle prêche aux convertis. Son allocution commence par l’affirmation qu’il y a un génocide en Palestine qui est maintenant « in full display », « visible pour tous ». Dans un anglais parfois maladroit voire bizarre, elle s’empresse de flatter la chaîne qatarie pour ses reportages et prétend que les Palestiniens eux-mêmes « narrate the déluge of conscience that fell on them relentlessly »(« racontent le déluge de conscience qui leur est tombé dessus sans répit »), phrase que, en tant qu’anglophone, je ne comprends pas. Voici ce qu’elle dit ensuite, dans la version en anglais avec une traduction française :
« This is a challenge, the fact that instead of stopping Israel, most of the world has armed, given it political, excuses, political sheltering, economic and financial support, this is a challenge, the fact that most of the media in the Western world has been amplifying the pro-apartheid, the genocidal narrative, is a challenge. And at the same time, here also lays [sic] the opportunity, because if international law has been stabbed in the heart, it’s also true that never before the global community has seen the challenges that we all face, we who do not control large amounts of financial capitals [sic], algorithms and weapons, we now see that we as a humanity [sic] had a common enemy, enemy, and freedoms, the respect of fundamental freedoms is the last peaceful avenue, the last peaceful toolbox that we have to regain our freedom ».
« Ceci représente un défi, le fait que, au lieu d’arrêter Israël, la majeure partie du monde l’ait armé, lui ait donné des justifications politiques, une protection politique, un soutien économique et financier. Ceci représente un défi… le fait que la plupart des médias dans le monde occidental ait amplifié le narratif pro-apartheid, génocidaire, constitue un défi. Et en même temps, c’est ici que se trouve une opportunité, car si le droit international a été poignardé au cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté globale n’a vu les défis auxquels nous faisons face, nous qui ne contrôlons pas d’énormes quantités de capitaux financiers, d’algorithmes et d’armes, nous voyons maintenant que, en tant qu’humanité, nous avions un ennemi commun. Et les libertés, le respect des libertés fondamentales, est la dernière voie pacifique, la dernière boîte à outils pacifique, qui nous reste pour reconquérir notre liberté ».
Dans ce passage, la Rapporteuse spéciale développe une vision manichéenne : d’un côté, ceux qui incarnent l’« humanité », qui représentent une « communauté globale », qui ne contrôlent pas le capital, les algorithmes, les armes ; de l’autre côté, il y a les soutiens d’Israël, ceux qui contrôlent les médias occidentaux, la finance, l’industrie des armes et qui sont « l’ennemi commun de l’humanité ». Autrement dit, ce passage rassemble, de manière à peine voilée, les éléments de la vieille théorie du complot qui veut que les juifs manipulent le monde à travers les médias, l’argent et même l’industrie de la défense et Internet.
La vision que développe Albanese à Doha n’est qu’une version édulcorée de thèses concernant le « lobby juif » qu’elle a exprimées plus clairement dans le passé et que l’on peut découvrir dans le texte. Voici ce qu’elle a posté le 31 juillet 2014 sur sa page Facebook :
« l’America e l’Europa, soggiogati dalla lobby ebraica gli uni, e dal senso di colpa per l’Olocausto gli altri, restano al margine e continuano a condannare gli oppressi- i Palestinesi – che si difendono con i soli mezzi che hanno (missili squinternati), invece di richiamare Israele alle proprie responsabilità secondo la legge internazionale, fare pressione affinché desista da ulteriori aggressioni e avvii un negoziato di pace serio con i Palestinesi ».
« L’Amérique et l’Europe, l’une soumise par le lobby juif, l’autre par le sentiment de culpabilité liée à la Shoah, restent en retrait et continuent de condamner les opprimés — les Palestiniens — qui se défendent par les seuls moyens dont ils disposent (des missiles de fortune), au lieu de forcer Israël à assumer ses responsabilités en droit international, de le pousser à cesser toute nouvelle agression et à engager de sérieuses négociations de paix avec les Palestiniens ».
Par la suite, elle a dit regretter le choix des mots, « lobby juif », et a soutenu qu’elle voulait dire « lobby pro-israélien ». En tout cas, pour elle, il s’agit toujours d’un lobby. Le 25 juillet 2014, dans un autre post sur Facebook, elle raconte qu’elle a envoyé l’e-mail suivant à la BBC qui n’a pas parlé d’une grande manifestation pro-Gaza en Cisjordanie :
The Israeli lobby is clearly inside your veins and system and you will be remembered to have been on the big brother’s side of this orwellian nightmare caused once again by Israel’s greed.
Le lobby israélien est clairement dans vos veines et votre système, et on se souviendra de vous comme ayant été du côté de Big Brother dans ce cauchemar orwellien provoqué une fois de plus par la cupidité d’Israël.
Qui est lesé ?
Encore une fois, les médias sont sous l’emprise d’un lobby. Si on objecte que ces publications appartiennent au passé, voici un texte qu’elle aurait posté sur la page Facebook d’un groupuscule italien d’extrême-gauche, Gruppo di Internazionale Demokratika e Socialista, le 11 juin 2021 :
« Non sono tanto le lobby ebraiche a influenzare le politiche di stati europei e nord-americani nei confronti d’Israele. Piuttosto è l’esistenza di lobby politico-economiche pro-israeliane in Francia, Inghilterra, Germania, Italia e Stati Uniti che difendono il business internazionale della sicurezza e della vendita di armi a permettere di meglio spiegare il silenzio dei governi occidentali durante l’ultima guerra a Gaza (come nelle precedenti). Un’escursione nel mondo opaco della ‘sicurezza’ e degli armamenti, dei costi e dei profitti del complesso militar-industriale israeliano svela alcuni lati nascosti dell’appoggio incondizionato allo Stato ebraico ».
« Ce ne sont pas tant les lobbies juifs qui influencent les politiques des États européens et nord-américains envers Israël. C’est plutôt l’existence de lobbies politico-économiques pro-israéliens en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et aux États-Unis, qui défendent les affaires internationales de la sécurité et de la vente d’armes, qui permet d’expliquer mieux le silence des gouvernements occidentaux lors de la dernière guerre à Gaza (comme lors des précédentes). Une incursion dans le monde opaque de la « sécurité » et de l’armement, les coûts et profits du complexe militaro-industriel israélien révèlent certains aspects cachés du soutien inconditionnel à l’État juif ».
Maintenant, il n’y a pas que des « lobbys juifs », mais à ceux-ci répondent des lobbys dans d’autres pays qu’on suppose non-juifs mais pro-israéliens. Dans cette vision typique de l’extrême-gauche, le monde occidental est régi par des forces obscures qui sont à la fois juives et capitalistes. Cette thématique reparait dans un texte posté le 15 octobre 2024 sur X par le journaliste militant Chris Hedges, reposté avec une recommandation chaleureuse par Albanese le 17. La diatribe de Hedges contient le passage suivant :
« I fear, given that the Israel lobby has bought and paid for Congress and the two ruling parties, as well as cowed the media and universities, the rivers of blood will continue to swell. There is money to be made in war. A lot of it. And the influence of the war industry, buttressed by hundreds of millions of dollars spent on political campaigns by the Zionists, will be a formidable barrier to peace, not to mention sanity ».
« Je crains que, étant donné que le lobby israélien a acheté et financé le Congrès et les deux partis au pouvoir, et qu’il a intimidé les médias et les universités, les rivières de sang ne continuent de gonfler. Il y a de l’argent à gagner dans la guerre. Beaucoup. Et l’influence de l’industrie de guerre, soutenue par des centaines de millions de dollars dépensés par les sionistes en campagnes politiques, constituera un obstacle redoutable à la paix, sans parler de la santé mentale ».
Contrôle des médias, de la finance, du monde politique, de l’industrie de la défense… tous les éléments de l’allocution de Doha prononcée par Albanese sont là.
La seule chose, au fond, qu’on ne peut pas lui reprocher, c’est d’être incohérente. Ce qu’elle dit aujourd’hui, c’est exactement ce qu’elle a dit dans le passé. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui elle choisit des termes un peu moins explicites quand elle veut dénoncer « l’ennemi commun de l’humanité » qui est à la fois, Israël et le capitalisme. Mais en termes de couverture médiatique, Mme Albanese est-elle lésée ? En termes d’argent, qui est-ce qui finance la Rapporteuse ? En termes d’algorithmes, les propalestiniens manquent-ils d’influenceurs en keffieh sur les réseaux sociaux ?
C’est peu dire que l’objectif aimante le visage éphébique et la gracile anatomie de Samuel Kircher, beau gosse à l’opulente et blonde chevelure : d’un bout à l’autre de ce premier long métrage, signé du réalisateur belge Valéry Carmoy, présenté l’an passé à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des cinéastes, le jeune acteur photogénique se voit, pour ainsi dire, amoureusement dévoré par la caméra. Décidément éprise de gros plans sur les mines du mignon.
Douleur persistante
Sous les traits du comédien susnommé, aujourd’hui âgé de 21 ans (découvert il y a trois ans dans L’été dernier, ultime perle noire de l’irremplaçable Catherine Breillat) et frère cadet de Paul Kircher (tous deux confrères dans le métier), Camille, adolescent taciturne, accessoirement complexé, hé oui, de puer des pieds, a intégré une classe Sport Etude de haut niveau, en compétition pour des championnats de boxe inter-écoles, puis européens. Son hobby ? Flanqué de son meilleur pote Matteo (Faycal Anaflous), qui pratique également la boxe anglaise au sein de cet internat majoritairement peuplé de garçons, suspendre à des cordages, au cœur de la forêt avoisinante, des appâts carnassiers pour le plaisir candide de surprendre les renards sauvages s’emparer du bout de bidoche – d’où le titre du film : La danse des renards.
Or il advient qu’au cours d’une de ces équipées Camille chute accidentellement d’une falaise. Sauvé par Matteo, lequel a courageusement rejoint les secours en portant l’ami blessé sur son dos jusqu’à la ville, le garçon peine à reprendre ses entraînements et à obéir au volontarisme viril du coach : une douleur térébrante l’assaille à l’endroit de la longue cicatrice qui lui strie l’avant-bras. Ses congénères soupçonnent Camille de fabuler, d’autant que les toubibs ne diagnostiquent aucune séquelle. La solidarité des jeunes mâles, tout comme l’amitié fusionnelle avec l’incontrôlable Matteo sont mises à l’épreuve… Baume à cette juvénile et belliqueuse masculinité, la tendresse secourable de la génitrice, mais surtout la prude délicatesse de Yasmine, adolescente un peu hommasse, championne de taekwondo et trompettiste à ses heures, sur l’épaule de qui Camille, ostracisé par le groupe, se consolera…
Consternante jeunesse
On comprend la portée symbolique que Valéry Carnoy semble prêter au canidé à grosse queue dont les meutes envahissantes seront promises à se voir décimées, au cours d’une chasse organisée par la municipalité, dans le dernier tiers du film. Sur le ring, un ultime combat décidera du destin futur de Camille, mais aussi du sort de sa vieille amitié fusionnelle avec Matteo.
Le réalisateur confesse que ce premier « long » serait une manière d’extrapolation d’un court métrage antérieur de 18mn, Titan, qu’à l’instar de votre serviteur vous pourrez d’ailleurs visionner en accès libre sur Vimeo : une petite bande d’ados passablement débiles s’infligent sadiquement des épreuves de virilité à coups de scarifications, de déshabillage forcé et de tirs de revolvers à plombs, le mouflet Titan, victime de ce bizutage en bande, s’apaisant in fine dans les bras de sa maman…
Il est à craindre que la fascination manifeste – légitime au demeurant, pourquoi pas ? – de Carnoy pour la chair vulnérable des petites brutes testostéronées ne suffise pas à véhiculer un suspense très accrocheur, sur une heure et demie que dure le film. Reste que, à travers un naturalisme anthropologique assumé, La danse des renards portraiture hélas avec exactitude cette consternante jeunesse bigarrée de 2026, dont le lexique à l’oral, entre deux gnons, se résume tout au plus à une dizaine d’interjections : mytho, sa mère, bâtard, t’es ouf, frère, j’men bats les couilles, je kiffe, etc.
Plus personne ne se risquerait à produire Taxi Driver, Mort à Venise ou Salò ou les 120 journées de Sodome aujourd’hui.
On ne brûle plus les films. On les finance mais à la condition qu’ils soient moralement solvables. Voilà le progrès. Plus de ciseaux, plus d’interdits affichés. Simplement des dossiers qui ne passent pas, des budgets qui s’évaporent, des validations qui tardent. L’époque ne censure pas, elle filtre. Elle ne condamne pas, elle évalue.
Trigger warning
Essayez donc de produire aujourd’hui Taxi Driver dans son état brut. Un homme isolé, insomniaque, saturé de porno minable, traversé d’élans racistes, persuadé que la ville est une infection à purger. Il fantasme l’attentat politique, collectionne les armes, envisage le carnage. Puis il abat des proxénètes pour « sauver » une prostituée mineure et se retrouve sacré héros par les médias. Ambigu, dérangeant, sans panneau lumineux pour indiquer au spectateur quoi penser.
Qui finance ? Qui assure le tournage ? Quelle plateforme valide le scénario sans exiger qu’on « clarifie le message » ? Le problème n’est pas d’écrire Travis Bickle. Le problème est de le faire exister à l’écran sans l’entourer de garde-fous, de notes d’intention rassurantes, de signaux pédagogiques.
L’époque ne redoute pas la violence ; elle redoute l’ambiguïté. Elle veut qu’on précise que l’on condamne, que l’on distance, que l’on contextualise. Autrement dit : que l’on neutralise. Un personnage immoral peut encore apparaître, à condition d’être compensé par un dispositif rassurant, par un équilibre statistique, par une conformité aux nouvelles grilles d’évaluation qui mesurent la diversité des corps et des rôles avant même la nécessité dramatique.
Ecriture sous surveillance
Les quotas – appelons-les objectifs, indicateurs, engagements – ne sont pas en soi le problème. Ils répondent à des revendications légitimes. Mais ils transforment insensiblement l’écriture : on ne part plus seulement d’un personnage, on part d’un tableau à remplir. On ajuste la distribution, on vérifie la représentativité, on sécurise la réception. Le récit devient une équation où l’ombre doit toujours être compensée par une lumière identifiable.
Regardez Mort à Venise. Un homme vieillissant fasciné par la beauté d’un adolescent. Tout repose sur le regard, le trouble, la décadence intérieure. Rien n’est expliqué. Rien n’est excusé. La zone grise fait toute la force de l’œuvre. Aujourd’hui, cette zone serait l’objet principal du dossier juridique et communicationnel – avant même le premier clap.
Regardez Salò ou les 120 journées de Sodome. Une expérience-limite, une démonstration politique par l’horreur. Ce qui dérangerait désormais, ce n’est pas seulement la crudité des images, mais l’absence de cadre explicatif intégré au récit. Le malaise pur, non commenté, devient suspect dans un environnement où l’on anticipe la réaction des réseaux avant celle du public en salle.
Et si l’on pousse plus loin, que ferait-on du roman Crime et châtiment de Dostoïevski ? Un étudiant théorise le meurtre, tue, délire, doute sans qu’un dispositif narratif ne vienne baliser la morale. Aujourd’hui, on demanderait à l’adaptation d’afficher clairement sa position éthique, d’inscrire la condamnation dans la structure même du film, de prévenir toute lecture jugée problématique.
Nous vivons un moment où l’industrie culturelle parle sans cesse de responsabilité. À force d’anticiper les mauvaises interprétations, on réduit la part de risque. À force de vouloir protéger le public, on lui retire la possibilité de se confronter seul à ce qui le dérange.
On pourra toujours écrire un nouveau Taxi Driver. On pourra même en faire un scénario brillant. Mais le faire advenir sans le corriger par avance, sans le rendre compatible avec les matrices morales et les tableaux de conformité contemporains – voilà ce qui devient improbable.
Le danger n’est pas la provocation. Le danger est l’autorisation morale. Car dès qu’on réduit le monde à deux camps impeccables, on glisse vers une forme de fascisme intellectuel : celui qui ne tolère plus la complexité.