Dans notre monde saturé d’informations et de propagandes, les événements sont de plus en plus interprétés à travers des récits idéologiques préexistants qui remplacent la recherche des faits. La guerre en Iran déclenchée le 28 février ne fait pas exception.
La scène est devenue familière. Sur un plateau de télévision, les images défilent en boucle : immeubles détruits, colonnes de fumée, civils qui fuient, sirènes qui hurlent. Gaza, le Liban, Israël, l’Iran — peu importe finalement. Les images arrivent déjà chargées d’une signification avant même que les invités commencent à parler.
Autour de la table, les positions sont prêtes. Pour les uns, la séquence confirme l’agression permanente d’un État colonial soutenu par l’Occident. Pour les autres, elle illustre la guerre menée par des organisations islamistes et leurs parrains régionaux contre une démocratie assiégée. Les arguments se succèdent, les indignations se répondent, les chiffres circulent.
Propagandes
Mais quelque chose d’étrange se produit : chacun parle du même événement, et pourtant personne ne parle du même réel. Les faits ne servent plus à comprendre ce qui se passe. Ils servent à confirmer ce que chacun croit déjà. Nous sommes entrés dans l’ère de la guerre des récits.
Dans cette guerre, les événements n’ont plus de signification propre. Ils deviennent des matériaux narratifs que chaque camp intègre dans une histoire préexistante. Un bombardement devient la preuve d’un génocide ou d’une riposte légitime. Une manifestation devient la preuve d’un soulèvement populaire ou d’une manipulation islamiste. Une bavure policière devient la preuve d’un racisme structurel ou d’une société livrée au désordre.
Le mécanisme est toujours le même : le réel est sélectionné, découpé, réinterprété pour correspondre au récit que l’on veut défendre.
Les propagandistes les plus efficaces ont parfaitement compris cette logique.
Pour eux, aucun événement n’existe en soi. Tout événement doit être intégré dans une narration globale. C’est pourquoi ils sont capables d’utiliser n’importe quelle affaire pour nourrir leur vision du monde.
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On l’a vu récemment avec l’affaire Epstein. Dans certains milieux complotistes, elle a été immédiatement intégrée dans un récit déjà prêt : celui d’un pouvoir occulte attribué aux Juifs ou à Israël contrôlant les élites occidentales. En France, certains polémistes comme Alain Soral ou Dieudonné ont fait de ce procédé une véritable spécialité : chaque scandale, chaque crise, chaque événement devient la confirmation d’une même théorie. Peu importent les faits réels ou les contradictions. L’événement n’est plus ce qui oblige à penser autrement.
Il devient simplement une pièce supplémentaire dans un récit déjà construit.
Mais cette guerre des récits ne se limite pas aux marges complotistes. Elle structure désormais une grande partie du débat public.
Nous l’avons vu avec George Floyd, avec Nahel, avec tant d’autres drames médiatisés. Avant même l’enquête, avant même les faits, le verdict est prononcé. Les images circulent, les mots d’ordre suivent, la rue s’enflamme, les plateaux s’alignent. Chaque mort devient un symbole. Chaque drame devient un argument.
Chaque corps devient un drapeau. La complexité disparaît. Le temps judiciaire est aboli. La vérité est remplacée par l’émotion collective.
L’ « axe de la résistance » en petite forme
Mais c’est peut-être au Moyen-Orient que cette logique apparaît aujourd’hui avec le plus de netteté.
La guerre qui oppose Israël, l’Iran et les organisations armées que Téhéran soutient — au premier rang desquelles le Hezbollah au Liban — est aussi une guerre narrative permanente.
Pour les uns, l’Iran incarne la résistance à l’impérialisme occidental et au « sionisme ». Pour les autres, il représente une puissance théocratique cherchant à étendre son influence à travers un réseau de milices régionales. Chaque camp possède ses images, ses slogans, ses indignations. Chaque immeuble détruit, chaque victime, chaque ruine devient une arme narrative. Avant même que les faits soient établis, le récit est déjà prêt.
Le réel est englouti par la propagande. Dans cette bataille mondiale des perceptions, la cause palestinienne joue un rôle particulier. Elle est devenue bien plus qu’un conflit territorial : elle fonctionne désormais comme un langage moral universel. Elle permet d’organiser l’indignation. Elle permet de structurer les camps. Elle permet de transformer un conflit géopolitique complexe en récit simple opposant oppresseurs et opprimés. Peu importe alors la diversité des situations historiques ou la complexité des responsabilités : le récit est déjà écrit.
Or plus un récit est simple, plus il est puissant.
Nous vivons ainsi dans un monde saturé d’informations et pourtant déserté par le réel.
Jamais les sociétés humaines n’ont produit autant d’images, d’analyses et d’expertises. Et pourtant jamais elles n’ont été aussi incapables de comprendre ce qui leur arrive.
La philosophe Hannah Arendt avait déjà observé, en analysant les totalitarismes du XXᵉ siècle, que le mensonge politique ne consiste pas seulement à dissimuler la vérité. Son objectif est plus radical : détruire la capacité même de distinguer le vrai du faux. Dans un univers saturé de récits contradictoires, les citoyens finissent par perdre leurs repères. Ils ne croient plus vraiment aux faits, mais ils ne croient pas davantage aux démentis. Tout devient incertain. C’est alors que la manipulation devient possible.
On recherche : boussole !
C’est ici que la question décisive se pose. Comment se repérer dans cette guerre des récits ? La tentation est grande de mettre tous les récits sur le même plan. Beaucoup se réfugient dans un scepticisme confortable : tout serait propagande, tout se vaudrait, il n’y aurait plus que des interprétations. Mais cette position est une illusion.
Car certaines forces politiques utilisent délibérément le mensonge, la manipulation et la mort comme instruments stratégiques. D’autres, malgré leurs fautes, restent encore liées à des principes qui limitent la violence et permettent la discussion.
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Mettre ces réalités sur le même plan reviendrait à renoncer à juger.
Or l’époque ne permet plus cette facilité.
Elle est tragique. Et dans une époque tragique, il faut choisir. Choisir ne signifie pas croire aveuglément un camp. Choisir ne signifie pas fermer les yeux sur les fautes de ceux que l’on soutient. Choisir signifie accepter de se déterminer à partir de critères simples, presque archaïques, que le bon sens et l’esprit critique permettent encore de reconnaître. Je ne cherche pas l’innocence parfaite des acteurs. Je regarde les méthodes. Je regarde les intentions. Je regarde la direction dans laquelle les forces politiques entraînent les sociétés.
Il y a ceux qui acceptent encore le débat — et ceux qui ne l’acceptent pas. Il y a ceux pour qui la vie humaine demeure une valeur, même fragile, même compromise par la guerre — et ceux qui glorifient la mort. Il y a ceux qui tentent, imparfaitement, d’éviter de tuer des innocents — et ceux qui en font une stratégie. Ces distinctions ne résolvent pas toutes les ambiguïtés du monde. Mais elles permettent de ne pas sombrer dans l’indifférenciation morale. Il faut accepter d’être contredit lorsque de véritables arguments apparaissent. L’esprit critique exige cette vigilance. Mais il faut aussi savoir s’arquebouter sur les choix que l’on estime justes lorsque le bon sens et l’expérience nous indiquent une direction.
Car une société qui renonce à juger finit toujours par devenir la proie des propagandes. Les régimes totalitaires l’ont compris depuis longtemps : pour détruire une société, il suffit de détruire sa relation au réel. Lorsque plus personne ne peut distinguer le vrai du faux, la vie politique cesse d’être un espace de jugement. Elle devient une guerre permanente de récits. Le mensonge devient alors une technologie du pouvoir. Dans un tel monde, la première résistance n’est pas l’indignation. C’est la lucidité. Chercher le réel. Choisir. Et accepter de défendre ce choix. Car la guerre des récits n’accompagne plus les guerres. Elle les prépare.
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