Dans son nouveau recueil Combat toujours perdant, publié chez Flammarion, l’auteur de Soumission propose une quarantaine de poèmes sombres et crépusculaires. Vous en voulez encore plus de ce monde occidental en déclin, menacé par les guerres, l’effondrement et la mort? Le disque Souvenez-vous de l’homme qui accompagne la parution du livre vous offrira la voix monocorde et fragile de l’écrivain posée sur des compositions musicales de Frédéric Lo aux tonalités rock et un peu électro…
Il revient. Pas avec un roman-catastrophe, pas avec une prophétie sociologique supplémentaire, mais avec des poèmes. Et déjà, dans les marges agitées du petit monde poétique, quelque chose se crispe. On hésite, on soupire, on classe : Houellebecq poète ? La question paraît presque inconvenante. Trop célèbre, trop romancier, trop commentateur du réel, trop exposé médiatiquement. Bref, pas assez conforme à l’image que la poésie contemporaine aime se donner d’elle-même.
Un cas embarrassant
La sortie prochaine de son nouveau recueil rouvre ainsi une querelle ancienne : peut-on appartenir simultanément à la littérature populaire et à la poésie ? La réponse implicite d’une partie du milieu reste négative, mais elle mérite d’être examinée sans caricature. Car s’il existe aujourd’hui une véritable scène poétique, vivante, inventive, diverse, elle cohabite aussi avec une tendance plus visible – celle du slogan, de la performance immédiate, de la parole scandée davantage que méditée.
La poésie contemporaine ne se réduit évidemment pas à cela. Beaucoup d’auteurs travaillent dans l’ombre avec exigence, loin des effets de mode. Pourtant, ce qui affleure médiatiquement privilégie souvent la scène, la voix amplifiée, l’accompagnement musical, la présence corporelle. Le poème devient événement. Il doit agir vite, frapper clair, se rendre identifiable. Le lyrisme, lui, regarde parfois en arrière ou se dissout dans une parole collective où l’époque parle avant l’individu. Les recueils eux-mêmes tendent parfois vers une forme de lisibilité programmée : une thématique reconnaissable, une actualité saisissable, un angle susceptible d’attirer libraires et programmateurs. La grande presse, rare lorsqu’il s’agit de poésie, concentre alors sa lumière sur quelques noms récurrents, installant une rotation saisonnière presque prévisible.
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C’est dans ce paysage que Houellebecq réapparaît. Non comme un intrus absolu, mais comme un cas embarrassant. Son écriture poétique, depuis Le Sens du combat, n’a jamais cherché à rejoindre les courants dominants. Elle adopte une diction volontairement plate, presque administrative, où le vers semble parfois refuser toute séduction formelle. Dès ses premiers textes apparaît cette tonalité désenchantée : « Je me suis senti vieux très tôt après ma naissance ». La phrase frappe par sa simplicité, mais aussi par son absence d’effet – comme si le poème refusait d’être poétique.
Ce refus constitue à la fois sa singularité et sa limite. Certains y voient une sécheresse expressive, d’autres une tentative de dire le désenchantement sans lyrisme ajouté. La question reste ouverte : cette neutralité est-elle une conquête stylistique ou une pauvreté assumée ?
Dans ses recueils précédents, la mélancolie s’exprime par inventaire plutôt que par élévation. Zones commerciales, chambres impersonnelles, fatigue physique, solitude sexuelle : le monde houellebecquien apparaît déjà entièrement constitué. La poésie y fonctionne moins comme illumination que comme enregistrement. Ainsi ce vers, presque prosaïque : « Les supermarchés brillent comme des cathédrales vides ». Le vers constate plus qu’il ne transforme. On peut y lire une lucidité froide ; on peut aussi regretter une certaine monotonie émotionnelle, une réduction volontaire du champ poétique à une seule tonalité.
Crépusculaire
Dans Configuration du dernier rivage, la voix devient plus directement crépusculaire : « Non, cette vie n’est pas suffisante ». Rien d’emphatique, presque une phrase prononcée à voix basse. Chez Houellebecq, l’émotion surgit rarement par accumulation d’images ; elle apparaît quand le langage semble abandonner toute ambition esthétique. C’est précisément ce dépouillement qui divise : certains y entendent une justesse nue, d’autres une fatigue d’écriture.
Ce qui demeure frappant, en revanche, c’est la continuité entre les poèmes et les romans. Les motifs surgissent d’abord sous forme brève : l’épuisement du désir, la disparition progressive du lien social, la lassitude civilisationnelle. On lit déjà, dans un texte ancien : « Le bonheur n’était qu’une hypothèse statistique ». Les romans semblent ensuite développer ces noyaux poétiques jusqu’à la fiction. Chez Houellebecq, la poésie agit comme laboratoire – mais un laboratoire où toutes les expériences ne réussissent pas également. Certains textes atteignent une justesse presque nue ; d’autres donnent l’impression d’un brouillon conceptuel destiné à être repris ailleurs.
Le nouveau recueil annoncé semble prolonger cette ligne : fragments d’un monde tardif, humour sombre, observation d’une humanité fatiguée. Rien de spectaculaire, et sans doute volontairement. Reste à savoir si cette continuité constitue une fidélité esthétique ou une répétition. Car la force de Houellebecq romancier tient souvent à la tension narrative ; privé de cette dynamique, le poème expose davantage ses fragilités.
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C’est peut-être là que se situe le véritable débat. Non pas décider s’il est ou non poète – catégorie toujours fragile – mais interroger ce que l’on attend aujourd’hui de la poésie. Doit-elle convaincre immédiatement, porter une parole collective, épouser les urgences du moment ? Ou peut-elle encore se permettre une voix monotone, désaccordée, parfois maladroite, qui avance sans promesse de salut ?
Houellebecq n’est ni l’ennemi de la poésie contemporaine ni son sauveur. Il en révèle plutôt une ligne de fracture : entre visibilité et solitude, entre performance et lecture silencieuse, entre parole adressée au groupe et murmure individuel. Ses poèmes divisent parce qu’ils n’entrent pleinement dans aucune case – ni assez formels pour les uns, ni assez engagés pour les autres.
Alors, Houellebecq poète ? La question demeure moins évidente qu’il n’y paraît. Peut-être faut-il accepter qu’il occupe une zone intermédiaire, inconfortable, parfois inégale, où la poésie sert moins à célébrer qu’à constater. Et dans une époque saturée de discours sûrs d’eux-mêmes, cette hésitation – même imparfaite – mérite au moins d’être examinée.
72 pages
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