Contrairement à ce que certains ont écrit, l’opération « Epic Fury » n’est ni une trahison des engagements de Donald Trump auprès du mouvement MAGA, ni un exemple d’aventurisme impérialiste, analyse Gerald Olivier. C’est au contraire selon lui une application stricte de la Doctrine Trump, appelée « Peace Through Strength », qui consiste à confronter les menaces et imposer la paix par la force.
Samedi 28 février, aux premières heures du jour, le président Donald Trump a autorisé le déclenchement de l’Opération Furie Epique (« Epic Fury »), une campagne de bombardements contre l’Iran, menée conjointement avec Israël.
« Répugnant et diabolique », selon Tucker Carlson
Dans un communiqué de huit minutes, il a détaillé les objectifs de guerre : annihiler le programme nucléaire militaire iranien, détruire leur stock de missiles balistiques et leur capacité à les lancer, anéantir leur flotte, et garantir que l’Iran ne pourra plus utiliser ses subordonnés (« proxy ») dans la région pour menacer ou attaquer ses voisins et Israël.
En conclusion de son message le président américain a appelé le peuple iranien à se soulever pour renverser le régime tyrannique des mollahs une fois les bombardements achevés : « l’heure est venue de reprendre le contrôle de votre destin… C’est votre seule chance pour plusieurs générations peut-être. »
Aussitôt, le lancement de cette opération militaire majeure a fait l’objet de critiques, de toutes parts.
A droite, Tucker Carlson, chroniqueur vedette de la cause MAGA (« Make America Great Again », qui rassemble la base électorale de Donald Trump) a parlé d’une « action répugnante et diabolique ». Marjorie Taylor Greene, ancienne élue républicaine au Congrès, de Georgie a parlé de « la pire trahison ». Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump et pilier du mouvement MAGA, a mis en garde contre « un nouvel Irak » en soulignant qu’on « ne peut pas refaire la même erreur. » Pour eux, Trump a trahi sa promesse de ne pas engager l’Amérique dans de nouveaux conflits lointains aux objectifs incertains…
A gauche, Kamala Harris, ex-vice-présidente, s’est dit « opposée à cette guerre choisie » refusant « que nos fils et nos filles meurent dans ce conflit non autorisé ». Trump a été qualifié de « néo-conservateur », mouvement qu’il a toujours farouchement combattu. Le New York Times a critiqué « l’absence de stratégie » et « l’appel à un changement de régime sans apporter de garantie que cette aventure finira autrement que celles du début du siècle en Irak et en Afghanistan. »
Front intérieur
Ces réactions, pouvant influer sur l’opinion publique américaine, sont importantes. Une guerre ne se gagne pas sans le soutien du « home front ». Le président Trump ne pourra poursuivre longtemps cette campagne si elle s’avère impopulaire. Lui et les Républicains pourraient payer un prix politique très élevé, aux élections de mi-mandat qui auront lieu début novembre, si cette opération ne se solde pas par un succès incontestable.

Cependant, à l’heure actuelle, pour l’instant, Epic Fury ne constitue pas une trahison des engagements de Donald Trump pour « América First », et encore moins une répétition de l’aventure irakienne de 2003. Voici pourquoi.
La première erreur d’analyse concernant « America First » et le « mouvement MAGA » est d’y voir un mouvement « isolationniste ». Cela n’a jamais été le cas. Contrairement à ce que beaucoup ont écrit (surtout à gauche) America First n’est pas un « repli sur soi », encore moins « une peur de l’autre », c’est une doctrine qui place les intérêts des Etats-Unis « en premier » dans le contexte d’un monde globalisé et interdépendant. « Je ne suis pas isolationniste, disait Trump en 2016, je suis nationaliste ».
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Il ne s’agit pas de se retirer du monde, il s’agit d’adopter une posture « non-interventionniste », en accord avec les souhaits des Pères Fondateurs, mais tenant compte des réalités stratégiques du vingt-et-unième siècle. « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, une adhésion rigide au principe de non-intervention n’est pas possible. Mais notre prédisposition à ne pas intervenir, impose un seuil d’exigence élevé pour justifier une intervention, » est-il écrit dans le document sur la Stratégie de Sécurité Nationale publié en novembre 2025.
La perspective d’un Iran en possession d’une arme nucléaire constitue ce « seuil d’exigence élevé », et à partir de là, l’intervention américaine est justifiée et en accord avec les promesses de Donald Trump.
Le mouvement MAGA ne s’oppose pas à la guerre par principe. Il s’oppose aux « guerres sans fin » et à celles qui ne sont pas dans l’intérêt direct de la sécurité ou de la prospérité des Etats-Unis.
De plus, il faut distinguer une véritable « guerre » – c’est-à-dire un affrontement de plusieurs semaines, plusieurs mois, ou mêmes plusieurs années – de possibles opérations ponctuelles. Donald Trump ne s’est jamais interdit ces opérations, au contraire. Il s’en est même fait une gloire.
Des précédents
Donald Trump avait ordonné des frappes contre la Syrie de Bachar al-Assad dès avril 2017, trois mois après sa prise de fonction, en représailles contre l’utilisation d’armes chimiques par le régime contre son propre peuple. Barack Obama, dans les mêmes circonstances, quelques années plus tôt, n’avait pas lui osé ordonner de telles frappes…
Donald Trump a ordonné l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi en octobre 2019 dans le cadre de la « guerre » américaine contre le terrorisme et contre l’Etat islamique au Levant.
En janvier 2020, Donald Trump a fait tuer le général iranien Qassem Soleymani, responsable des opérations terroristes du régime islamique, sans préavis d’aucune sorte.
En juin 2025, il a frappé trois sites nucléaires iraniens (Fordo, Natanz et Ispahan), pour éliminer la menace que ces sites faisaient peser sur la région et sur les Etats-Unis, notamment les nombreuses bases militaires américaines dans le golfe.
En vérité, la Doctrine Trump se rapproche de ce que certains aux Etats-Unis appellent le « réalisme jacksonien », une politique étrangère musclée nommée pour le président Andrew Jackson (1829 – 1837). Jackson était un ancien général, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, devenu président. Il était nationaliste, se méfiait des alliances extérieures, et souhaitait lors du recours à la force militaire disposer d’une domination écrasante, pour des actions décisives et brèves.
Ce principe fut appliqué lors de l’opération Détermination Absolue (« Absolute Resolve ») pour la capture de Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026. Les Forces armées américaines ont mis à bas les défenses du Venezuela pour capturer son président, considéré comme illégitime et recherché par la justice des Etats-Unis, et se sont aussitôt retirées.

Jackson croyait fermement qu’il était plus facile d’obtenir la paix par la peur et la force que par la persuasion. En anglais cela s’appelle « Peace Through Strength ». C’est une approche suivie par de nombreux présidents américains, de George Washington à Ronald Reagan, en passant par Dwight Eisenhower et Theodore Roosevelt. C’est la doctrine appliquée et vantée par le président Trump.
Puisque le régime islamique en Iran ne voulait pas abandonner volontairement son programme nucléaire militaire, les Etats-Unis ont pris sur eux d’oblitérer les installations iraniennes et de réduire ce programme à néant. Et ils l’ont fait à deux reprises. Lors de l’opération Marteau de Minuit (« Midnight Hammer ») et à nouveau avec « Epic Fury ».
Pour rappel l’objectif d’Epic Fury n’est pas le renversement du régime des mollahs à Téhéran. C’est l’anéantissement des capacités de l’Iran à déstabiliser et menacer la région. Il y a quatre objectifs militaires clairs : démantèlement du programme nucléaire ; destruction des missiles accumulés par le régime; anéantissement de la flotte pour mettre fin à ses entraves au commerce maritime par le détroit d’Ormuz; suppression de son soutien aux « proxys» de la région.
Ces objectifs seront atteints. C’est une certitude. Les forces américaines et israéliennes en ont les moyens et la volonté.
Pas de « nation building » au programme
Si cet affaiblissement militaire, accompagné de l’élimination physique des principaux dirigeants du pays (47 dignitaires, dont, bien sûr, le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, ont déjà été tués, affirment les Américains) débouche sur la chute du régime, tant mieux. Donald Trump a clairement appelé le peuple iranien à se soulever contre les tyrans qui les oppressent. Il avait promis de lui venir en aide suite à la répression dans le sang des manifestations du début 2026 (trente-deux mille morts évoqués parmi les manifestants). Mais ce ne sont pas les forces américaines qui vont orchestrer ce changement de régime. Et encore moins venir bâtir des institutions démocratiques par la suite.
Les critiques qui évoquent la volteface d’un Donald Trump ayant soudain embrassé le « changement de régime » commettent une double erreur.
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Un, le changement de régime ne fait pas partie des objectifs de l’administration américaine. S’il survient tant mieux, s’il ne survient pas, tant pis. Deux, même si ce changement de régime se produit, il n’est pas question pour les Etats-Unis de se livrer à ce qu’on appelle en anglais le « nation building » c’est-à-dire le « reconstruction nationale ».
Il faut distinguer ces deux processus. En Irak en 2003 l’objectif du président George W. Bush était de faire tomber Saddam Hussein, dans un premier temps, et de bâtir ensuite des institutions démocratiques en Irak. L’intervention américaine poursuivait à la fois le changement de régime et la construction de nouvelles institutions. L’opération Epic Fury ne poursuit ni le premier, ni le second de ces objectifs. Toute comparaison avec l’aventure irakienne est donc erronée. D’ailleurs il n’y a aucun soldat au sol en Iran et il n’est pas question d’en envoyer. Au passage, tout déploiement de G.I.s sur le sol iranien serait un vrai « game-changer » (un changement de paradigme) qui, cette fois, brouillerait sérieusement Donald Trump avec sa base.
En clair, tant que l’opération Epic Fury reste brève – Trump a parlé de quatre semaines – tant qu’elle n’implique ni déploiement au sol, ni occupation, elle ne constitue ni une trahison des engagements de Trump vis-à-vis de ses troupes, ni une dérive néoconservatrice vers un aventurisme à la « Bush ».
Elle signifie simplement qu’au contraire des présidents qui l’ont précédé, Donald Trump est prêt à agir pour sanctionner un Etat voyou, et pour mettre fin à une menace lancinante.
Au contraire de ce qu’on écrit certains, Epic Fury n’est même pas, non plus, une « nouvelle » guerre. C’est la continuation d’une guerre qui dure depuis 47 ans. Elle a commencé avec la prise en otages du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran le 4 novembre 1979 en pleine révolution iranienne.

Elle s’est continuée à travers les décennies par des attentats contre des ressortissants et soldats américains dans la région et au-delà, par des manifestations régulières appelant à la « mort de l’Amérique », et par une déstabilisation systématique de la région via le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, la Syrie sous Assad, les Houthis au Yémen, et même l’utilisation des populations chiites en Irak et à Bahreïn. Loin de commencer une nouvelle guerre, Trump s’est engagée dans une formidable bataille pour mettre fin à une guerre en cours depuis des décennies. L’enjeu en est colossal. Il s’agit d’envisager un Proche-Orient débarrassé de la menace islamiste chiite. C’est possible, même si cela semble lointain. Tout aussi lointain que d’imaginer un monde sans la menace du communisme soviétique à l’aube des années 1980…
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