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Privilège rouge sang

Quentin Deranque: y a-t-il un lien entre LFI et LFI ?


Privilège rouge sang
Raphaël Arnault et des députés LFI lors d’une séance à l’Assemblée nationale, Paris, 18 mars 2025 © ARNAUD CESAR VILETTE/SIPA

En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?


On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.

Mélenchon sonné

À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.

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La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.

La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.

Nouveau cordon sanitaire

La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.

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On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.

Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.

Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.

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Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.


[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.

Mars 2026 - #143

Article extrait du Magazine Causeur




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Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

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