Fabrice Luchini dans son propre rôle ou presque

« Habité par Victor Hugo, le comédien Robert Zucchini traîne une douce mélancolie lorsqu’il n’est pas sur scène. Chaque soir, il remplit les salles en transmettant son amour des mots. Jusqu’au jour où réapparaît sa fille qu’il n’a pas vue grandir… Et si aimer, pour une fois, valait mieux qu’admirer ? » Le synopsis du nouveau film de Pascal Bonitzer, Victor comme tout le monde, vaut ce qu’il vaut, mais un mois à peine après la sortie de son précédent film, Maigret et le mort amoureux, on salue un doublé gagnant. Cette proximité s’explique par le contexte singulier de la production de ce nouvel opus : à l’origine, il s’agissait d’un scénario écrit par la scénariste et réalisatrice Sophie Fillières. Mais le décès de cette dernière a contraint ses producteurs à lui trouver un remplaçant. Et c’est finalement son ex-compagnon et père de ses deux enfants qui a été choisi. Pour Pascal Bonitzer, réaliser un film dont il n’a pas écrit le scénario est une grande première. Il s’est donc coulé dans le texte existant pour tourner cette histoire d’un double fictionnel de Fabrice Luchini, tout en changeant Luchini en Zucchini et en le prénommant Robert (prénom qu’il avait déjà donné à l’acteur dans son film Rien sur Robert). Mais, comme le dit Bonitzer, « c’est un personnage issu d’un monde parallèle, à la fois complètement lui et pas du tout ». Ainsi Zucchini donne-t-il un spectacle sur Hugo, alors qu’au moment de l’écriture du scénario, celui de Luchini consacré au père des Misérables n’existait pas encore ! La fiction était en avance sur la réalité. C’est dire combien Sophie Fillières avait su capter l’essence du personnage Luchini et combien, avec lui, on passe sans cesse de la vraie vie à la scène ou à l’écran.
On s’amuse également de la façon dont la scénariste a voulu confronter deux images de Victor Hugo, d’une part à travers la légende littéraire que vénère littéralement Zucchini, et d’autre part, à travers une contes tation « féministe » de l’écrivain. D’où la présence de plusieurs jeunes comédiennes qui préparent un spectacle sur les femmes, les compagnes et les nombreuses maîtresses et conquêtes du vaillant Victor, notamment les trois principales : Adèle Foucher, son épouse et la mère de ses enfants, Juliette Drouet, sa maîtresse « officielle » et Léonie d’Aunet, épouse Biard, l’une de ses grandes amours. Le ton n’est cependant jamais hargneux et on reste dans le domaine de la pure comédie, grâce notamment au jeu toujours efficace et drolatique de Suzanne de Baecque.
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Mais la plus grande réussite du film réside dans la note très mélancolique qu’il parvient à tenir jusqu’à la fin, évitant à Fabrice Luchini toute tentative d’en faire trop et de lasser ses spectateurs. Comme Nicolas Pariser en son temps, avec son très délicat Alice et le maire, Pascal Bonitzer est une nouvelle fois parvenu à ce résultat qui tient du petit miracle, si l’on songe aux trop nombreux films où des cinéastes n’ont pas su dompter le remuant acteur. Dans Victor comme tout le monde, c’est précisément la mort qui donne son tempo mélancolique, puisque dès le début on annonce la disparition de l’ex-compagne de Zucchini. Un décès qui, ensuite, ne cesse de planer sur les personnages et fait inévitable ment écho à celui qui, dans la réalité, a ravagé la vie de l’écrivain : la mort accidentelle de sa fille adorée, Léopoldine. Les fantômes hantent forcément le film qui, selon Bonitzer lui-même, aurait pu s’ouvrir par ces vers sublimes tirés du poème d’Hugo À quoi songeaient les deux cavaliers dans la forêt : « Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre / […] Comme à travers un rêve, ils entendent nos voix. »




