
Daniel Rondeau, académicien-voyageur, arpentant la planète avec l’énergie de Malraux et la vitesse de Morand, signe un nouveau roman ébouriffant de plus de 300 pages qui s’inscrit dans la lignée des grandes fresques pour comprendre les enjeux du monde où nous vivons. Après Mécanique du chaos et Arrière-pays, voici Le Système de l’argent, une plongée terrifiante au cœur de la mondialisation mercantile. Sur fond d’attentats islamistes, trafics de drogue, tabassage des classes sociales appauvries par la dette abyssale des États, une petite caste de privilégiés, biberonnée aux dernières technologies de la Silicon Valley, contrôle les nations, en particulier celles de l’Europe occidentale, rongées par l’immigration et incapable de préserver leur identité culturelle. Elle surfe sur l’entropie généralisée.
Technofascisme
Daniel Rondeau, pour illustrer son propos, met en scène deux personnages antinomiques. Le premier se nomme Christian Alexander Smith. Il a la trentaine triomphante, le sourire carnassier, c’est un self made man d’origine européenne, startupper friqué chic, ne connaissant qu’une patrie, celle du profit. Il est l’ami de tous les milliardaires libertariens de la tech, ceux qui contrôlent nos misérables vies. Macron le reçoit et l’écoute. Ils parlent la novlangue, celle de la « start-up nation ». La folie shakespearienne de Chris l’incite à vouloir acheter à prix d’or de gigantesques zones franches pour la survie des plus riches, hors du contrôle des États ruinés – la Ligue des Territoires de demain. Son discours progressiste est parfaitement huilé. Il est l’un des plus brillants représentants du technofascisme d’essence américaine. Il a jeté son dévolu sur le sud de la France, l’arrière-pays du Mont Tomis. Mais il songe également à la Libye, ce vieux pays qui vit naître Septime Sévère, empereur de Rome, aujourd’hui totalement hors de de contrôle depuis la mort de Kadhafi orchestrée par les États-Unis et la France de Sarkozy.
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Face à lui, Luc Desanges, 73 ans, khâgneux, ancien militant mao, travailleur un temps en usine dans les Vosges, un livre de Barrès dans sa sacoche, traînant ses idéaux révolutionnaires comme on traîne un cadavre derrière une Buick bleu ciel dans les rues de la Havane. Ce narrateur est un peu le fantôme de ce que fut jadis le jeune Rondeau. On le retrouve pendant la révolution des Œillets au Portugal, où il pille les superbes bibliothèques privées pour faire commerce de livres anciens. Devenu bibliophile, il vend quelques précieux ouvrages à un certain François Mitterrand. Il y a de très belles pages consacrées à l’ancien président de la République. On les croise notamment dans le cabinet des livres anciens de la Librairie Gallimard. Mitterrand vient d’acquérir une édition originale de Lucien Leuwen. Eh oui, c’était le temps où la France avait à sa tête de grands lecteurs amoureux des livres. Depuis, le système a promu des êtres interchangeables, binaires et cyniques, gouvernant à coup de formules creuses.
Le roman va bien
Luc Desanges, prénommé Lux par une belle brune prostituée, devient riche à son tour. Il ne sait plus quoi faire de tout cet argent gagné facilement. Il se retire dans une île de l’archipel de Malte, menant une existence contemplative assez stérile. Seul le spectacle de la mer l’apaise. L’amour le fuit. Cet homme, pas très beau, aux oreilles en feuilles de choux, finira par tomber amoureux de Marguerite, âgée de 20 ans – ils partagent un jambon-beurre au Rouquet, Boulevard Saint-Germain. Une folie avant l’entrée en scène de la camarde. Luc est contacté par Smith et devient l’un de ses plus fidèles lieutenants. La période mao est enterrée, le mot de révolution avec. Le « système de l’argent » fonctionne à plein régime. Il est décrit avec précision et efficacité par Daniel Rondeau. Le roman devient symphonique, il nous emporte, on ne le lâche plus. Les constats de la globalisation sont accablants. Les citoyens n’existent plus, ce sont des consommateurs apatrides manipulés, sans mémoire, sans racines, sans identité, sans valeurs spirituelles. Le cauchemar est bouclé, les spectres y sont innombrables. Desanges : « J’étais devenu le commentateur de l’Évangile. L’Évangile de la vision globale, de l’audace, de l’intelligence suprême du big business, Évangile de la multiplication de l’argent qui rentre. »
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Et l’Europe dans tout ça ? Une proie facile qui pourrit lentement de l’intérieur. Constat : « Dans les lycées, les gosses ne veulent même plus suivre de cours d’allemand. Comment veux-tu qu’ils s’intéressent aux poèmes de Goethe ? Qu’est-ce qu’une Europe sans Goethe ? »
Le Système de l’argent est la preuve éclatante que le roman se porte bien, qu’il donne à réfléchir en même temps qu’il divertit. À condition qu’il saisisse à bras le corps l’Histoire, dont la fin n’est pas pour demain, et s’éloigne des histoires nombrilistes et familiales, désespérantes d’ennui. En rappelant, à travers une vigoureuse trame romanesque, portée par de solides personnages, les racines culturelles de l’Europe occidentale, Daniel Rondeau met ses pas dans ceux de Kundera qui écrit : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. »
Daniel Rondeau, de l’Académie française, Le Système de l’argent, Grasset. 300 pages
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