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Claude Bessy: grandeur, discipline et scandale à l’Opéra

La figure légendaire du ballet français est morte hier à Paris


Claude Bessy: grandeur, discipline et scandale à l’Opéra
La chorégraphe française Claude Bessy photographiée en 2004 © IBO/SIPA

Elle s’est éteinte à 93 ans, noyée sous les décorations, les croix, les médailles. Elle avait été danseuse étoile, puis directrice de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Avant que son règne impérieux ne soit entaché par un joli scandale. 


On pourrait dire d’elle, sans trop risquer de se tromper ou d’être injuste, qu’elle aura été à l’arrière de l’arrière-garde. Du moins durant la seconde partie de sa vie active, quand elle obtint la direction de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris qu’elle dirigea durant plus de trente ans, années au cours desquelles apparut en France cette première génération d’artistes chorégraphiques dont elle fut l’ennemie jurée et l’infatigable contemptrice.

Ces derniers tournaient effrontément le dos au monde du ballet classique où elle s’était épanouie. Ils balayaient toutes les règles de cette danse académique qu’elle-même avait pratiquée sans ciller au sein du Ballet de l’Opéra de Paris où elle avait été nommée danseuse étoile en 1956.  

Un je ne sais quoi de populacier

Etoile, elle l’était sans conteste, du moins pour ceux qui l’ont vue danser à cette époque déjà lointaine. Mais avant même de le devenir, elle faisait preuve d’un fort tempérament. Et sans nul doute réjouissant. Non loin de ses débuts à l’Opéra, un fou rire inextinguible durant une représentation lui avait valu les foudres de l’administration. Et alors qu’elle avait déjà rang de petit sujet, elle s’était vue cruellement rétrogradée au niveau de coryphée. Pour deux mois seulement, il est vrai. On n’était pas si méchant. Il est vrai qu’elle avait pour atout d’avoir du talent. Ses contemporains purent à juste titre vanter ses qualités techniques, son abatage, son brillant. Elle avait aussi un certain chic canaille, mêlé d’un je ne sais quoi de populacier qui faisait quelque effet dans l’univers policé du ballet.   

Un Torquemada courant sus à l’hérétique

Quand elle quitta la scène du Palais Garnier, elle avait fait dix fois le tour du monde, aussi bien avec le Ballet de l’Opéra qui participait alors à de nombreuses tournées internationales, qu’en tant qu’étoile invitée par des compagnies étrangères. Et elle avait servi sans faille un vaste répertoire classique et néo-classique, parfois dansé durant ces soirées de gala qu’il était alors d’usage d’offrir aux chefs d’Etat en visite officielle à Paris.

Avec son déclin de danseuse, c’était aussi une époque qui s’achevait. Quelques jours après ses adieux à la scène fin octobre 1974, le Ballet de l’Opéra entreprenait enfin dès novembre son aggiornamento en interprétant la première chorégraphie réellement moderne écrite pour la compagnie par Merce Cunningham ! De là sans doute cette détestation féroce pour tout ce qui était vu par Bessy (Durand, eh oui ! de son vrai nom) comme indigne du monde de la danse ; cette fureur d’un Torquemada courant sus à l’hérétique. « Son univers artistique s’était arrêté à la fin du XIXe siècle », osera le directeur d’une célèbre compagnie de ballet.

Si loin des regards

Claude Bessy aura exercé cent fonctions diverses durant son existence. Mais c’est évidemment celle de directrice de l‘Ecole de Danse de l’Opéra de Paris qui sera la plus en vue. Elle avait été désignée à ce poste clef parce qu’elle jouissait d’une réputation de bonne pédagogue. Et de 1972 à 2004, elle dirigera ainsi une institution créée à l’extrême fin du règne de Louis XIV, en 1713, abritée sous la coupole de l’Opéra de Paris depuis 1875, puis installée à Nanterre en 1987. Devenu directeur de la Musique et de la Danse au moment où les socialistes prennent le pouvoir en 1981 et où prend corps cette idée de déménagement nécessaire de l’Ecole de Danse dans la banlieue, Maurice Fleuret, connaissant Claude Bessy, redoutait cette installation si loin de l’Opéra, si loin des regards. L’avenir allait lui donner quelque peu raison.

Un bataillon disciplinaire

On y dressera des élèves qui seront de brillants techniciens, mais souvent sans grande personnalité. Parmi eux cependant va éclore une nouvelle génération de magnifiques artistes. Alors qu’elle innove et qu’elle offre aux élèves avancés la chance d’affronter la scène en se produisant dans de nombreux pays, de l’Asie aux Amériques, Claude Bessy dirige toutefois l’école d’une main de fer. Et peu à peu lui imprime un cachet qui n’est pas toujours pittoresque. A cause d’un environnement qui n’est pas parfois des plus favorables, l’établissement, pour se protéger d’agressions extérieures, se mue en forteresse. Volets mi-clos, enfermement des internes, interdiction de téléphone personnel, privation de journaux, isolement du monde extérieur : l’école paraît relever davantage du bataillon disciplinaire que de l’institution artistique. Claude Bessy n’est peut-être pas la Mère Mac Miche du Bon petit diable de Sophie de Ségur, ni même l’affreuse Madame Papovsky du Général Dourakine auxquelles on pourrait penser en lisant les journaux, mais la voilà bel et bien précipitée subitement du haut de son piédestal à la suite d’un rapport d’experts diligentés à l’Ecole de Nanterre à la suite de multiples plaintes et doléances à l’aube des années 2000.

Malgré la douleur

« La souffrance et le harcèlement moral y sont poussés jusqu’à la caricature à cause du despotisme imposé par une conception étroite de l’enseignement artistique et (…) de la discipline », écrivent les rapporteurs qui relatent un déni de souffrance des enfants, un climat de terreur psychologique, une insuffisance de suivi médical, le mépris affiché face aux parents, les insultes publiques aux élèves comme aux professeurs… sans parler de la rumeur persistante d’un viol d’élèves par deux de ses camarades plus âgés. « Voudrait-on produire des imbéciles, des inadaptés de la vie que l’on ne s’y prendrait pas autrement » s’indignera un danseur-étoile devant des méthodes qui déjà paraissent d’un autre âge.

Une grande froideur

Dans cet univers calfeutré, « un sentiment de peur semble se répandre parmi le personnel », reprend le cabinet d’experts qui cite un professeur : « Elle (Claude Bessy) nous terrorise en étant très vulgaire. Elle nous traite de « connes », nous dit : « Je vous emmerde ». Cela n’empêche pas, cela favorise même la tendance de certains membres du corps enseignant à reproduire sur leur élèves semblables débordements. « J’ai vu une adolescente s’étant fait une entorse, contrainte par son professeur de poursuivre le cours jusqu’à la fin malgré la douleur », se souviendra une danseuse étoile. « Plus encore que la douleur intense engendrée par les exercices, ce qui faisait le plus mal, c’était la méchanceté. Et la froideur des adultes, témoignera une autre danseuse étoile, elle aussi passée par là.  « Un peu de douceur, de gentillesse ne nous aurait pas fait moins bien danser ». 

De légitimes exigences

Consciemment ou non, Claude Bessy avait appliqué les règles impitoyables en usage du temps de sa jeunesse.

Négligeant la souffrance au nom de l’excellence et du culte de l’effort, dure avec ses subordonnées qui reproduisaient cette dureté sur les élèves, son état d’esprit ne correspondait plus du tout aux légitimes exigences des nouvelles générations. Elle n’avait apparemment pas compris qu’on peut être extrêmement exigeant (ce qui est indispensable dans une discipline comme la danse classique qui requiert une excellence sans faille et un permanent dépassement de soi), sans pour autant être tyrannique, cynique ou méprisant. Au Conservatoire national de Musique et de Danse de Paris, une danseuse étoile d’une autre génération, Wilfride Piollet, savait quant à elle obtenir le meilleur de ses disciples par l’écoute et la douceur.

A la baguette

« Moi j’ai été élevée à la baguette. Aujourd’hui, quand tu fais une connerie, il n’y a plus de sanctions, rétorquera Claude Bessy aux enquêteurs dans son langage fleuri. Moins on travaille, plus on gagne de l’argent. Tout le monde discute. Je n’ai plus rien à voir avec cette société ».

Si ce qu’elle avançait n’était pas tout à fait dénué de bon sens, elle s’était cependant révélée incapable de comprendre que les temps avaient changé et surtout que les meilleurs résultats, même s’ils exigent des efforts inouïs, peuvent tout aussi bien, sinon mieux, s’obtenir en étant encadré avec bienveillance plutôt que par la violence.

Comme en France on n’aime guère faire d’éclat, et comme l’on ne pouvait pas désavouer d’un coup une aussi longue carrière, Claude Bessy sera maintenue deux ans encore à la tête de l’Ecole de Danse de l’Opéra. Elle a pour la soutenir activement la droite chiraquienne. N’était-elle pas d’ailleurs adjointe du maire RPR d’un arrondissement parisien ?

Un délire de reconnaissance

Mieux encore qu’un roitelet africain, mille fois mieux qu’un maréchal de l’Armée Rouge, et sans qu’il soit possible de comprendre et pourquoi et comment, Claude Bessy croulera bientôt sous 78 décorations de toutes sortes conférées par plus de quarante nations. Dont 10 provenant de la seule Russie et quatre de la petite principauté de Monaco ! Elle aura même réussi à en soutirer une à la principauté d’Andorre. De façon tout aussi cocasse, elle croulera sous 76 prix attribués par une multitude d’institutions de tout poil.

En France même, le scandale n’empêchera pas quelle soit faite grand-croix de l’Ordre national du Mérite en 2009, puis élevée à la dignité de grand officier de la Légion d’Honneur en 2016. Cette avidité, ce délire de reconnaissance d’une ex-danseuse étoile pas plus extraordinaire que cinq cents autres, mais d’une activité débordante et multiple, d’une chorégraphe aimablement insignifiante, d’une directrice d’école certes prestigieuse, n’avaient jamais été répertoriés dans l’histoire. Un phénomène à relier à son portrait en pied, exécrable peinture au demeurant, qu’elle avait fait suspendre dans le grand escalier de l’Ecole de Danse de l’Opéra dessiné par Christian de Portzamparc et qui desservait tout le bâtiment. Ce qui en dit long sur l’image enivrante que Bessy avait d‘elle-même et qu’elle entendait imposer à tout un chacun.

La danse pour passion

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