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«Maroc, le defi de la puissance», l’essai pour comprendre le Royaume cherifien

Un gros pavé de Abdelmalek Alaoui, au Cherche-Midi


«Maroc, le defi de la puissance», l’essai pour comprendre le Royaume cherifien
Marrakech, troisième ville du pays. DR.

Le Maroc est un vieux pays qui peut surprendre les observateurs. Proche et lointain du nôtre, il est parfois étrangement méconnu.

Dans Maroc, le défi de la puissance, l’économiste et essayiste Abdelmalek Alaoui propose sûrement la synthèse la plus aboutie sur le royaume chérifien depuis sa prise totale d’indépendance en 1955. L’auteur est respecté puisqu’il est le premier Marocain à être publié dans le Project Syndicate depuis quinze ans, le prestigieux média international s’attardant sur le « modèle économique » marocain. Nous l’avons rencontré au Cercle Interallié à l’initiative du Club Choiseul Africa, jeudi 23 avril, précédée par une conférence de lancement lundi 20 avril à la Fondation Jean Jaurès. Les deux évènements ont fait salle comble, preuve que le Maroc intéresse.

Un pays arabe à l’aise dans la mondialisation actuelle ?

Dans cet ouvrage dense revenant sur l’histoire contemporaine du Maroc et son présent, Abdelmalek Alaoui montre que le cœur des récents succès marocains repose d’abord sur une vision du temps propre à sa nature monarchique. Il fait ainsi la démonstration de la centralité de la personne du roi Mohammed VI dans le fonctionnement des institutions marocaines, puisque ce dernier est le garant de leur stabilité.

Aux yeux des Français, ces révolutionnaires nostalgiques de leurs rois de naguère, le Maroc fait figure de paradoxe. Car, c’est une monarchie traditionnelle aux mœurs plutôt conservatrices… qui a embrassé assez largement la modernité et s’est très bien adaptée à la globalisation. Et, dans le fracas des Empires de ce début du XXIème siècle, la continuité de ces politiques publiques pourrait bien faire quelques envieux. Depuis 1999, tous les Premiers ministres que le pays a connus sont allés au terme de leurs mandats. Ce pays n’avait pourtant pas tant d’atouts naturels que cela pour assurer son développement au sortir de la période du protectorat. Contrairement au voisin algérien, doté en pétrole et en gaz, le Maroc ne pouvait compter que sur son agriculture et ses gisements de phosphate. Au moment où le Maroc gagnait son indépendance, 80 % de son PIB était ainsi tiré des industries extractives.

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Lors de son intervention au Club Choiseul Africa aux côtés d’Isabelle Bébéar (BPI France) et devant un parterre de chefs d’entreprises et de diplomayes, Abdelmalek Alaoui l’a d’ailleurs rappelé: « Le Maroc, pendant des siècles, était un pays dans lequel les villes étaient ceinturées par des murailles.  La vocation commerçante du Maroc et sa vocation profonde pendant des siècles va se retrouver profondément modifiée par le protectorat. En 55, le Maroc a cette géographie économique qui est centrée autour des industries extractives. C’est un schéma qu’on trouve dans beaucoup de pays colonisés. Pis, en 1956, le Maroc, pour 11 millions d’habitants, a 1 395 personnes qui passent le baccalauréat. Et avec ça, il a fallu construire une armée, une administration, une diplomatie, des équipes de football, des associations, faire vivre un système d’éducation ! »

Il est salutaire qu’un auteur marocain raconte son pays. Les références concernant le Maroc, sa géographie comme son modèle économique, ayant été souvent le fait de spécialistes étrangers, à l’image de Charles-André Julien dont la somme Le Maroc face aux impérialismes : 1415-1956 reste parfaitement pertinente pour comprendre les traits saillants de l’histoire du royaume. Au fond, l’ouvrage d’Alaoui commence là où celui de Julien s’était arrêté. Il en reprend la démarche et lui emprunte l’érudition. Il traverse les règnes d’Hassan II comme de Mohammed VI, avec pour fil rouge cette continuité monarchique qui a souvent perturbé le regard français. Le Maroc c’est l’histoire de ses rois, bien plus que celui des idéologies du siècle dernier qui n’ont traversé que superficiellement ce pays qui n’a jamais pratiqué le « chantage mémoriel » à l’égard de la France et qui a pensé le siècle dernier comme celui d’une renaissance patiente et d’un retour dans le concert des nations qui comptent. Pour cela, ce pays a dû bâtir des infrastructures en misant sur l’éducation et des secteurs économiques stratégiques, tels que l’industrie automobile, sans bénéficier des rentes énergétiques.

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Comme le titre de l’ouvrage le laisse entendre, les défis sont encore nombreux. Il y a ceux, communs à toutes les nations que sont l’accroissement des tensions militaires, le réchauffement climatique, les changements de mœurs, ou encore la révolution technologique induite par l’IA. Mais il y a aussi des défis spécifiques au Maroc. L’emploi des jeunes est ainsi prioritaire, de même que l’aménagement d’un territoire où la ruralité souffre encore beaucoup par rapport aux grands ensembles urbains, ce qui avait fait dire à Mohammed VI qu’il ne fallait pas que le Maroc soit « à deux vitesses ». La dépense publique équivaut à 60 % du PIB, engendrant parfois des « éléphants blancs » et grands projets dont le financement aurait pu être injecté ailleurs.

Les élites économiques et la diaspora invitées à plus s’investir dans le pays

Abdelmalek Alaoui ne l’ignore pas et plaide pour que les grandes fortunes privées investissent et s’investissent bien plus dans la vie du pays : « le plus grand danger, c’est que ma communauté, la communauté à laquelle j’appartiens, qui est celle d’une communauté majoritairement privilégiée, on a, pour notre très grande majorité, abandonné le combat politique et abandonné l’implication dans la vie politique dans notre pays. Il faut donc recréer les voies et moyens pour qu’il y ait un réengagement des élites du secteur privé dans l’économie marocaine, dans l’employabilité des jeunes », et comprendre que ce qui est le plus essentiel n’est peut-être pas l’EBITDA, mais l’EBITDA de long terme. Les priorités sont claires : comment renverser le paradigme en matière d’investissement public et privé ?

On sent bien là les points communs qu’une monarchie anccienne a avec le gaullisme français, soit le sens d’une nation organique où les plus aisés doivent participer au bien commun. Bref, un progressisme… qui n’est pas échevelé et qui tient compte des réalités, mais aussi et surtout des plus faibles. Quand ceux qui ont moins sentent qu’ils n’ont pas de place ni d’avenir, c’est le pays qui court un grand danger, et c’est précisément à ce défi principal qu’entend répondre Abdelmalek Alaoui.

La France l’a d’ailleurs bien enregistré. Depuis deux ans, les relations se sont réchauffées et la relation particulière semble renouée : « La capacité à pouvoir instaurer cette relation d’égal à égal a d’abord été portée par une qualité exceptionnelle des hommes et des femmes qui ont vascularisé la relation des deux côtés de la Méditerranée. Se débarrasser de certains comportements de part et d’autre, peut-être un petit peu de défiance du côté marocain, peut-être parfois un peu de condescendance côté français. Surtout, 90% des accords qui ont été signés en 2024 ne sont pas de l’achat de biens sophistiqués par un pays venu du Sud, mais des coentreprises où il y a du co-investissement. Dans les relations internationales, il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour.»

Maroc, le défi de la puissance

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Gabriel Robin est journaliste rédacteur en chef des pages société de L'Incorrect et essayiste ("Le Non Du Peuple", éditions du Cerf 2019). Il a été collaborateur politique

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