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La transparence salariale, encore une «norme»?

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La directive 2023/970 du 10 mai 2023 de l’Union européenne impose « la transparence » des salaires, il s’agit en outre de réduire l’écart moyen des salaires dans une entreprise à moins de 5% pour le même poste. La France a jusqu’au 7 juin 2026 pour la transposer. Il ne devrait pas en être question ! 


C’est non seulement la liberté de diriger son entreprise qui est atteinte mais avec elle la confidentialité des ressources des salariés. De surcroît c’est psychologiquement néfaste, car la suspicion et la jalousie vont être difficiles à gérer y compris par le département des ressources humaines lorsqu’il existe (ne parlons pas des PME). N’oublions pas qu’en France règne souvent un égalitarisme revendiqué et agressif. L’entrepreneur doit pourtant avoir le droit et même le devoir de récompenser à travers leurs salaires ceux qu’il estime travailler plus et mieux. Si les entreprises sont soupçonnées d’écarts volontaires et discriminatoires de salaires, des sanctions sont déjà prévues… 

Aigreur et transparence

Les chefs d’entreprise craignent donc que l’aigreur et la baisse de motivation soient au rendez-vous de cette nouvelle transparence exigée, créant un mauvais climat ; libre aux salariés de comparer leurs salaires entre eux s’ils le souhaitent.

Par ailleurs, les critères du montant des salaires estimés par les dirigeants sont difficilement transcriptibles sur un index chiffré. Les rémunérations consistent à être justes et compréhensibles par ceux qui en bénéficient et dans les équipes, l’égalitarisme ne doit pas être un objectif. Les différences de salaires, qui heureusement existent, s’expliquent par différents éléments : des expériences différentes au cours des précédents postes (cette directive interdit par ailleurs de demander l’ancien salaire pendant le recrutement, quelle méfiance !), la revalorisation par exemple du niveau d’un diplôme au cours des années, une meilleure négociation à l’embauche par le salarié, une plus grande implication, de certains la disponibilité pour faire des heures supplémentaires, et bien sûr la bonne santé financière de l’entreprise, etc. 

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Et le talent ? il ne faut plus le rémunérer ?

Tant que la fonction publique ne publiera pas les salaires de ses employés (rémunérés par le contribuable), pourquoi les entreprises privées devraient-elles le faire ? 

Il se trouve aussi qu’il existe des conventions collectives dans chaque secteur d’activité (qui sont peu respectées), et elles sont parfois plus favorables que d’autres (citons par exemple celles de l’assurance ou de la banque) : personne ne s’en offusque. 

Climat glacial à venir !

Cette question de la transparence des salaires est aussi particulièrement dangereuse dans un pays où l’on n’aime pas l’argent et où on l’affirme avec force, les syndicats les premiers, qui sont dans un état d’esprit en la matière proche du communisme. Transparence qui pourrait engendrer une menace relationnelle dans le climat de l’entreprise car seraient visés et ostracisés les mieux payés. Nous pourrions constater aussi la baisse de la cote de popularité des supérieurs hiérarchiques censés décider du salaire !

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Et que dire des primes forcément injustes si pas généralisées ? puisque la prime « patron » dite « prime Macron » est devenue le mode de rémunération préféré des salariés et des RH puisque défiscalisées, elles bénéficient au pouvoir d’achat en évitant le surcoût des cotisations sur les salaires (les plus élevées du monde).

Nous sommes décidément très mal à l’aise vis-à-vis de l’enrichissement ou de l’argent tout simplement, surtout lorsqu’il s’agit de récompenser l’effort, le mérite, le dépassement de soi… alors n’en rajoutons pas. Une curiosité malsaine et revendicatrice existe déjà dans certains services sans cette directive de transparence salariale. Rappelons aussi que chaque contribuable peut, selon la loi française, consulter les avis d’imposition des habitants de son département…

Décidément, la méritocratie et la rémunération, quelle qu’elle soit, n’ont pas bonne presse. Nous sommes encore sous le coup d’une jalousie source d’une lutte des classes révolutionnaire qui s’est déplacée vers l’entreprise. Le concept franco-français des « signes extérieurs de richesses » fait encore le bonheur des esprits chagrins… 

Bruno Retailleau, enfin!

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Philippe Bilger se réjouit de l’annonce de l’ancien ministre de l’Intérieur de se présenter à la présidence de la République.


Ce n’est pas au moment où Bruno Retailleau a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2027 que je vais me priver d’écrire un billet sur cette excellente nouvelle, tant attendue. Je n’ai d’ailleurs pas aimé la manière dont cette information a été accueillie, comme si elle allait de soi et qu’elle ne constituait pas un événement.

Elu par 74% des adhérents LR en mai 2025

Pourtant, il me semble que Bruno Retailleau, pour se décider avec l’enthousiasme et l’énergie qu’une telle initiative impose, a dû obtenir l’assentiment familial et cesser d’invoquer « son devoir » comme si se présenter était une corvée.

En revanche, il est beaucoup plus audible et compréhensible lorsqu’il déclare « qu’il ne veut pas être président de la République par obsession du pouvoir mais par sens du devoir ». Il a pris conscience que les militants de LR n’espéraient qu’avoir l’opportunité de lui renouveler leur confiance après son élection triomphale à la tête du parti. Ce qui aurait dû faire de lui, tout de suite et sans l’ombre d’une discussion, le candidat naturel pour 2027, si Bruno Retailleau, par une sorte de pudeur politique, n’avait pas été effrayé par son succès même et par l’étendue du pouvoir qui en résultait.

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Il me paraît donc essentiel, maintenant que cette annonce fondamentale a été faite, que Bruno Retailleau fasse valider et confirmer par eux tous sa légitimité à être le candidat de la droite pour 2027 et l’absolue justesse de son ambition.

Il ne se laissera plus entraver dans sa résolution par Laurent Wauquiez, dont certains propos laissent augurer, comme d’habitude, plus d’acidité à son encontre que de soutien ; mais il faudra balayer tout cela par le recours à une démocratie interne dont les décisions devront être respectées à la lettre.

Mon amicale fidélité politique à Bruno Retailleau tient, au-delà de ce que les promesses, les engagements et les projets ont parfois de conjoncturel au regard d’une réalité mouvante, à un double constat.

D’abord, il s’agit d’un homme qui n’a jamais flotté au gré des vents mauvais ou opportunistes : l’ensemble de son parcours, avant d’être sénateur puis ministre et président de parti, montre une constance dans ses choix et ses orientations fondamentales, une vision de la personne, de la société et du monde qui a toujours été conforme à ce que je nommerais un humanisme d’autorité et de courage.

Le second constat tient au caractère toujours irréprochable de son éthique personnelle et politique. La droite ne pourra plus être, avec lui, relativiste et complaisante à l’égard des transgressions morales, au prétexte qu’elles ne relèveraient pas de défaillances intimes, conjugales ou familiales, mais qu’elles seraient liées à tout ce qui se rapporte à la vie d’un parti et à la conquête du pouvoir. On ne pourra plus se permettre d’être vertueux à mi-temps et de se féliciter d’être applaudi et célébré malgré des turpitudes alléguées et des condamnations édictées.

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Dans un entretien très fouillé que Bruno Retailleau a accordé au Figaro Magazine — sans doute par ironie médiatique, l’entretien suit un débat sur Donald Trump entre Éric Zemmour et Aquilino Morelle —, il énonce comme injonction centrale : « Je veux que la France se relève. »

Juges : une suggestion

En recommandant la lecture de ces échanges de haute volée, qui définissent un projet présidentiel clair, cohérent et novateur, je renvoie à la parfaite synthèse que la publication a donnée de cet entretien : « Les principaux axes de son projet : recours au référendum, réforme de la Constitution et des retraites, suppression des normes pénalisantes pour les entreprises et suppression du juge d’application des peines, état d’urgence pour les quartiers gangrenés… ».

Bruno Retailleau en fera ce qu’il voudra, mais j’ajouterais volontiers le juge des enfants à la volonté de faire disparaître le juge de l’application des peines. Ce n’est pas de la provocation : je suis prêt à soutenir que des magistrats qui participent davantage d’un désarmement pénal que d’une rigueur nécessaire devraient être exclus du processus judiciaire ordinaire. Ils affaiblissent plus qu’ils ne renforcent.

Puisque j’ai évoqué Donald Trump, je ne risquerais pas une comparaison détaillée entre celui-ci et Bruno Retailleau. L’un est caractériel, erratique et imprévisible ; l’autre, équilibré, cohérent et stable. Mais si le président américain est perçu aussi comme un homme d’action qui tient ses engagements, je ne doute pas que Bruno Retailleau, sur ce plan du caractère et du volontarisme, lui ressemblera en effet. Dire « Bruno Retailleau, enfin ! » n’est pas un mot vain, ni un titre superficiel. Mais l’expression d’une espérance incarnée.

MeTooMuch ?

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Ma mère, ce fantôme

La romancière Olivia Elkaim fait revivre Cécile Peretz, la mère de Georges Perec, assassinée à Auschwitz. La Disparition des choses, ou le livre que son fils n’a jamais pu écrire.


« Rien, jamais, ne sépare une mère de son enfant. » Et pourtant. Un matin froid de l’automne 1941 une femme accompagne son petit garçon de 5 ans gare de Lyon, où un convoi de la Croix-Rouge va l’emmener jusqu’à Grenoble. Ce petit garçon, c’est Georges Perec. Sa mère Cécile Peretz, dite Perec. La scène est déchirante. L’auteur des Choses qui obtient le Renaudot en 1965 la raconte dans W ou le Souvenir d’enfance. À partir de là, écrit-il, « je fus précipité dans le vide. Tous les fils furent rompus ; je tombai seul et sans soutien ». Ce que le petit garçon ne sait pas, en ce matin de l’automne 1941, c’est qu’il ne reverra jamais sa mère. Cécile sera internée au camp de Drancy deux ans plus tard puis déportée à Auschwitz. Elle y mourra. Orphelin de père depuis 1940, l’enfant est ensuite confié à sa tante. Plus tard il écrira : « Quand mon père est mort, j’étais trop petit pour m’en rendre compte. Quand ma mère est morte, je ne l’ai pas su. » Une double disparition inscrite au cœur de son œuvre tel un puits sans fond autour duquel Perec n’a eu de cesse de tourner. « Je n’ai pas de souvenirs d’elle mais j’écris pour que quelque chose d’elle demeure », confesse l’écrivain membre de l’Oulipo. Il y aura La Disparition, roman composé sans employer la lettre « e ». Et Les Revenentes,roman saturé, à l’inverse, de cette même lettre. Il y aura surtout la dédicace de W ou le Souvenir d’enfance : « Pour E ». Eux, c’est-à-dire son père André, sa mère Cécile et peut être le peuple juif. De Cécile Perec on ne sait rien. Ou presque. C’est autour de ce rien qu’Olivia Elkaim a composé son roman. Elle a lu et relu l’œuvre du fils dans l’espoir de glaner malgré tout quelques indices, a compulsé des archives, exhumé des photos, mené l’enquête auprès d’anciens amis de l’écrivain. Tous sont formels sur un point : Perec ne parlait jamais de sa mère. Loin d’être découragée par l’absence d’éléments, l’écrivaine choisit d’inventer, d’insuffler du romanesque là où il n’y a que du vide. Dans les moments de doute, les amis de l’écrivain sont là pour la soutenir : « Laissez-la advenir telle que vous l’imaginez, clament-ils en chœur, c’est ainsi que vous approcherez de sa vérité la plus profonde. » Dont acte. Cécile s’extrait des limbes de l’oubli. Silhouette frêle, cheveux noirs relevés en chignon. Elle se hâte pour rejoindre son domicile rue Vilin. Le soir sur le mur de sa chambre, elle marque d’une croix chaque nouvelle journée passée loin de son garçon. Elle le rejoindra bientôt. Elle veut y croire. Se fait faire de faux papiers. Part seule avec sa petite valise puis rebrousse chemin. Olivia Elkaim met ses pas dans les siens, tremble avec elle, espère avec elle. Ses obsessions sont les siennes : la peur pour son fils, l’effroi face à l’antisémitisme qui gagne. En 2017 elle avait publié Je suis Jeanne Hébuterne. La Disparition des choses est une manière de Je suis Cécile Perec. Un roman bouleversant avec lequel la romancière accomplit la prouesse de faire revivre un fantôme pour écrire le livre que Georges Perec n’a jamais pu écrire.

La Disparition des choses, Olivia Elkaim, Stock, 2026.

La disparition des choses

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Rubiconds comme la joie

« Privilège rouge » : la formule du président d’Avocats sans frontières décrivant l’indulgence du système médiatico-politique pour l’extrême gauche entrera-t-elle au dictionnaire ?


Le privilège est devenu tellement rouge vif qu’il en est rubicond. Quelques exemples à destination de ceux qui feraient leurs sceptiques.

Lors d’un meeting à Toulouse le jeudi 22 janvier, le Grand Timonier des Insoumis s’est réjoui que les listes de son parti aux municipales aient « la capacité d’incarner la nouvelle France, celle du Grand Remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ».

Il n’est point nécessaire de rappeler à mes cultivés lecteurs que lorsque le pourtant très urbain Renaud Camus employa la même expression pour décrire un phénomène qui n’avait rien d’un complot mais tout d’une tragédie, il fut mis à l’index à vie. Mais pour le patron de l’extrême gauche (pardon, de la gauche radicale, comme on dit à France Inter), pas de quoi en faire un drame. Ça passe crème, pour parler comme dans les cafés. Pas une ligne, pas un mot de travers, ni dans Le Monde,ni dans Libé.

Si Mélenchon peut se lancer dans cette provocation lexicale sans aléas, c’est qu’il pense qu’il est minuit cinq et que l’immigration massive et invasive a gagné contre la vieille France rance.

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel et Aude Weill-Raynal: Un jugement, quatre arrêts, cinq raisons de ne pas croire France 2

Déjà il y a peu, trois de ses lieutenants, en éclaireurs, avaient transgressé les normes imposées ordinairement en pratiquant racialisme et racisme impunément. Monsieur Delogu, avec sa finesse habituelle, avait souhaité la victoire d’un « racisé » à Saint-Denis, où dorment les rois de France – autrement dit la défaite d’un Blanc. Monsieur Bilongo, sans complexe excessif, avait considéré que les Africains étaient plus intelligents que les autres et se félicitait ouvertement de les voir faire plus d’enfants. Pour faire bonne mesure, il décréta que les gens du Nord étaient « sous-développés intellectuellement ». Quant à Madame Obono, elle observa qu’il y avait trop de Blancs à la Fête de l’Huma…

Certains mal embouchés crurent devoir remarquer que la direction de La France insoumise n’avait fait aucune observation aux députés précités. Pourquoi diable en aurait-elle fait puisqu’ils n’ont nullement été diabolisés pour leur propos qui auraient pourtant envoyé tous les autres en enfer ?

De la même manière, Radio Nova, propriété du milliardaire rouge Pigasse, là où est réfugié Monseigneur Meurice de la Maison ronde qui n’aime pas les nazis juifs sans gland, a pu tranquillement diffuser une blague dieudonnesque, explicitement à l’adresse des juifs : « Si vous voulez arrêter le stéréotype qui consiste à dire que vous contrôlez le cinéma, arrêtez de blacklister les humoristes qui prennent position pour la Palestine ! »

Peut-être que j’exagère. À la réflexion, il n’existe pas qu’un privilège rouge, il y a aussi un privilège vert. Regardez l’Algérie, qui n’a jamais expulsé autant de migrants sans ménagement vers le Niger, sans que Mélenchon y voie un grand méchant remplacement. Regardez donc aussi le pays du sultan Erdogan. Voilà un demi-siècle qu’il occupe en toute impunité une grande partie de l’île de Chypre. Je suis bien certain que peu de Français le savent et ce n’est ni Le Monde ni l’ONU qui les renseigneront. Monsieur Erdogan a recommandé à Allah l’âme de son ami Sinwar, saigneur du Hamas, sans être nullement admonesté. Et le voilà à présent qui donne la main au djihadiste syrien Al-Joulani pour massacrer le peuple kurde. Il y a des moments où je voudrais me faire ottoman.

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Yvonne au théâtre

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


C’est vrai ; je le confesse. J’ai dû demander une autorisation spéciale à Hubert de Jenlis, maire d’Amiens, pour que nous puissions, la Sauvageonne et moi, venir accompagnés de notre jument Yvonne au théâtre. L’élu, avec beaucoup de courtoisie, a accepté, arguant qu’il n’y avait pas que les humains qui pouvaient se cultiver et de se divertir. On est en droit de le féliciter pour cette ouverture d’esprit. Je reste persuadé que Léon Deffontaines, candidat de la gauche non obtuse, en fera de même s’il est élu aux prochaines élections municipales1.

Propreté irréprochable

Au début, je dois reconnaître que ce ne fut pas très facile. Quelques spectateurs, mauvais coucheurs, protestèrent et nous dûmes essuyer quelques remarques désobligeantes : « Ses grandes jambes nous gênent ; on ne peut étaler les nôtres. » « Elle rit trop fort. » « Elle sent des aisselles ! » Ces derniers propos nous blessèrent tous les trois car Yvonne peut avoir des défauts comme tout le monde (caractère bien trempé comme sa maîtresse ; goûts littéraires très marqués qui la portent sur des auteurs anciens antérieurs à la naissance de l’automobile, etc.) mais elle est d’une propreté irréprochable. (Elle reste des heures dans la salle de bains – c’est une fille ! – au grand dam de la Sauvageonne qui piétine devant la porte en petite tenue.) Ainsi, il y a peu, nous sommes allés tous les trois voir deux spectacles à la Maison du théâtre : Danemark et Hervé Guibert.

Superamas

Le premier est l’œuvre du collectif européen Superamas qui présente ainsi la pièce : « Que savons-nous du Danemark si ce n’est qu’il est entièrement fabriqué en Lego et qu’il est peuplé pour moitié de Vikings, pour moitié de petites sirènes ? Qu’est-ce qu’Anne Hidalgo en retient en dehors des pistes cyclables ? Et Gabriel Attal, à part le salaire des enseignants ? Ou Éric Ciotti, en dehors du charme des camps de rétention pour étrangers ? Qu’en savons-nous vraiment ? Ikke meget, faktisk : pas grand-chose, en fait. Superamas a décidé de combler cette lacune. Au terme d’une enquête de terrain qui a conduit l’un de ses membres à s’intégrer dans le pays, le collectif artistique présente pour la première fois un spectacle qui éclairera enfin les raisons du « miracle danois ». Au-delà des idées préconçues, Danemark, un spectacle ethnographique sur le bonheur répondra à toutes les questions que nous nous posons sur ce pays mystérieux. Ainsi qu’à celles que nous ne nous posons pas. Le bonheur ne dépend pas uniquement de la responsabilité de chacun. C’est aussi — et peut-être avant tout — un choix de société. Skål ! » Voilà qui est dit.

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« Hervé Guibert » du collectif d’Aubervilliers (c) Charles Leplomb

Le second, Hervé Guibert, d’après le roman A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (éd. Gallimard), du regretté écrivain éponyme, mort du Sida, était proposé par le Collectif Aubervilliers, dans une mise en scène d’Arnaud Vrech et de Franziska Baur. La pièce s’articule autour de l’entrée en maladie de Guibert et la mort de Muzil (Michel Foucault). « Il y a un enjeu de taille à « représenter » le sida aujourd’hui, du moins à chercher à le rendre compréhensible aux yeux de générations qui n’ont pas traversé sa prise de conscience, puis les rebondissements de sa prise en charge », concèdent les metteurs en scène.

Menace de fessées

Quelques jours plus tard, j’exigeais de la Sauvageonne et d’Yvonne qu’elles couchassent par écrit leurs impressions, leur ressenti après avoir vu ces deux créations dont, moi-même, je ne savais que penser. Afin d’arriver à mes fins, un peu brutal, je les menaçai d’une fessée si elles ne s’adonnaient point à ce devoir, à ce travail de critique dramatique. La Sauvageonne fut exemplaire. Quelques heures plus tard, elle me remit son travail : deux feuillets constellés d’une écriture serrée et adolescente. Elle y confiait qu’elle était sortie de Danemark « avec plus de questions que de certitudes. Et c’est précisément ce que j’ai aimé », précisait-elle. « Le spectacle ne cherche pas à rassurer, ni à divertir au sens classique, mais à interroger notre rapport au bonheur, loin des slogans et des classements. A travers l’exemple du Danemark, souvent présenté comme un modèle, la pièce opère une remise en cause subtile et intelligente de cette idée d’un bonheur mesurable, presque obligatoire. Peu à peu, le propos dépasse le cadre de nos propres sociétés et de nos propres attentes. » Elle se dit aussi touchée par cette forme hybride, entre conférence et théâtre, qui laisse de la place au doute et à la réflexion. Quant à Hervé Guibert, elle avoue qu’elle a vécu « une expérience profondément touchante » qui lui a permis de déceler « la fragilité du corps, l’urgence de vivre et cette étrange coexistence de douleur, de doute et de force intérieure. Les interprètes investissent chaque geste, chaque silence, avec une délicatesse qui ne sombre jamais dans le pathos (…). On ne sort pas indemne d’un tel spectacle : il invite à réfléchir sur notre propre vulnérabilité, sur la manière dont nous aimons, luttons, nous nous effondrons et nous nous relevons. Hervé Guibert ne se contente pas de montrer une maladie : il raconte l’humanité en lutte avec elle-même et c’est pour moi ce qui fait toute sa puissance. » Alors que je félicitais avec effusion la Sauvageonne et m’apprêtait à fesser Yvonne qui n’avait rien fichu, la lauréate s’interposa, telle une avocate, affirmant que l’équidé avait tout compris des deux pièces « mais différemment. Elle ne cherchait pas à analyser. Elle se moque des classements, des modèles et des injonctions au bonheur. Dans Danemark, elle sentait que le bonheur ne se mesure pas et ne se décrète pas. Pour elle, il n’est pas théorisable. Dans Hervé Guilbert, elle a reconnu le corps, la fragilité, le temps qui passe, le vivant qui résiste. Yvonne n’analyse pas la douleur : elle la reconnaît. Je pensais et je formulais ; Yvonne ressentait. Je parlais de philosophie et d’humanité ; elle évoquait surtout les silences trop longs et un cruel manque d’avoine. »

J’écoutais la Bête par l’intermédiaire de la Belle et me disais que je n’avais rien compris, qu’au final, c’était moi qui la méritais, cette sacrée fessée.

À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

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  1. Le communiste s’est depuis rangé derrière le candidat socialiste, après avoir renoncé à se présenter à l’élection municipale NDLR. ↩︎

De la Rafle à Marie Pervenche

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Ce dimanche, Monsieur Nostalgie laisse sa mémoire vagabonder du cinéma à la télévision, il tisse une toile de souvenirs où apparaissent des actrices trop tôt disparues, Christine Pascal et Valérie Quennessen et où les réalisateurs Michel Mitrani et Alain Cavalier font office d’intercesseurs…


La nostalgie n’est pas un bloc ordonné. Ni une ligne droite où les souvenirs seraient rangés à la parade, de part et d’autre d’une frontière factice. Le passé est une matière friable, il s’émiette au gré des songes. Il court-circuite la raison, il disjoncte même souvent. La nostalgie est méandre, déambulation qui saute du coq-à-l’âne, qui ne suit aucune règle précise, ni aucun précepte universitaire.

Promenade dans les rues de Bordeaux avec Jean Chalosse

L’homme qui se souvient n’étiquette pas et ne met pas en fiches ses réminiscences, il accepte leur désordre et s’en amuse. Il n’a pas vocation à instruire, il se promène seulement, fait des rapprochements, relie des événements distincts sur le papier, ose des parallèles entre des genres contraires, toute cette mécanique intellectuelle répond peut-être à une organisation complexe. Les choses, les vies, les sentiments s’entrecroiseraient dans une autre dimension inconnue. Ce premier dimanche des vacances dites d’hiver pour la zone B, je serai votre entremetteur dans ces zones bizarres où des femmes et des hommes disparus, sans qu’ils se concertent, ont dans un assemblage peu cohérent en apparence construit mon imaginaire. Voulez-vous m’accompagner dans cette quête qui ressemble au jeu Marabout bout de ficelle ?

A lire aussi, du même auteur: Je voudrais tant que tu sois là

Comme toute quête, un livre est à l’origine de ce déclic. Il a ouvert les vannes. Il a été publié en 1976. Mes lecteurs les plus fidèles et indulgents savent que je tiens Vie et mort de Jean Chalosse de Roger Boussinot (1921-2001) pour une œuvre majeure, un point de passage entre l’ancien et le nouveau monde ; ce moutonnier des Landes, seul, miséreux et nimbé d’une forme de droiture, échoué sur le trottoir de Bordeaux, raconte l’abandon, l’errance, la transparence des vies de peu. Régulièrement, je relis le premier chapitre, le plus réussi, car Boussinot nous prend à témoin, il s’attarde sur les passants qui marchent près de la Faculté de Médecine et voient cette masse vêtue de bric et de broc, calfeutrée sous des couches « immondes », dans l’inconfort et l’exclusion, cette gêne salit nos propres pensées. Jean Chalosse est déjà en voie de fossilisation dans l’espace urbain. Cette violence sociale, inacceptable, commune de nos jours, nous interroge tous. Ce moutonnier, dans sa déchéance digne, en sécession, intrigue par son absence d’écart, il ne provoque pas, il ne divague pas, il semble absorbé par son passé. Prisonnier de ses paysages. Il est d’ailleurs. Les enfants s’en méfient par réflexe, se détournent et cependant, sont attirés par l’onde lointaine qu’il dégage, comme s’il venait d’une autre planète, un homme perdu, héritier d’une paysannerie et de rites dont même la nature a oublié le passage. Chalosse est le témoin des grandes bascules agraires, on l’apprendra au cours du récit.

Quand la télé donnait le goût de la littérature

Ce roman inactuel a été porté à la télévision en 1980 par Gérard Vergez (1935-2021) dont le grain de la pellicule, une brume grisaille, est remarquable. Quand on pense à Boussinot, on le relie inévitablement à Michel Mitrani (1930-1996), réalisateur de l’âge d’or du petit écran, il a notamment adapté Beckett, Sartre, Duras, Mauriac, Gracq, Simenon et Racine au grand étonnement de la ménagère d’aujourd’hui.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Jadis, le service public avait des velléités d’ouverture et d’élévation du travailleur. On lui donnait le goût de la littérature sans le prendre pour un ignare, ni une victime. En 1974, Mitrani avait tourné « Les Guichets du Louvre » d’après le roman de Boussinot sur un scénario signé Albert Cossery, le plus francophile des Egyptiens de la rue de Seine. Il faut lire les Conversations entre Albert et Mitrani publiées par Joëlle Losfeld. L’histoire se déroule durant la Rafle du Vel d’Hiv. Le héros tente d’arracher Christine Pascal (1953-1996) à son funeste destin. Christine et ses yeux lavés de tristesse, Christine et ses mains gracieuses, Christine et son intelligence du chaos, Christine et la méticulosité de son discours sont des stèles du cinéma français. Chez elle, les mots avaient le fracas délicat des êtres en suspension. Ce même Mitrani se trouva acteur dans « Le Plein de Super » d’Alain Cavalier en 1976. Un rôle modeste qui lui fit partager l’affiche avec Valérie Quennessen (1957-1989) morte dans un accident de la route sur l’A13. Cette belle comédienne très prometteuse incarna la Princesse Yasmina dans « Conan le Barbare » avec Arnold Schwarzenegger. Dans ce film, figure également Xavier Saint-Macary (1948-1988), excellent dans la drôlerie et l’intime, aussi irrésistible dans Le Cavaleur que dans Les Hommes préfèrent les grosses. Et inamovible mari de Marie Pervenche. La nostalgie court, elle est inarrêtable. Elle déroule son long ruban et nous fait voyager des Landes à l’Occupation, d’Hollywood à Danièle Évenou.

Vie et mort de Jean Chalosse moutonnier des Landes

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Conversation avec Albert Cossery

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Salut beauté !

Sans son commentaire, l’œuvre d’art contemporain « conceptuel » n’existe pas. Le discours de l’artiste nourrit le verbiage, le marché et les institutions culturelles. Mais il existe un autre art contemporain empreint d’esprit et d’harmonie. L’exposition de Fabienne Verdier, à la Cité de l’architecture, en est la preuve


En octobre dernier, Kermit The Frog d’Alex Da Corte s’invitait place Vendôme à l’occasion d’Art Basel Paris, grand rendez-vous annuel de l’art contemporain. Après l’arbre-sex toy de Paul McCarthy, la citrouille de Yayoi Kusama, la vague d’Urs Fischer et le champignon de Carsten Höller, la gigantesque grenouille gonflable à demi dégonflée de Da Corte est venue sertir les pavés de la haute joaillerie parisienne d’une structure vert pomme de vingt mètres de long. Ce n’est pas la première fois que l’ancienne place royale subit les assauts d’un artiste, mais contrairement au peintre Gustave Courbet tenu responsable, pendant la Commune, de la destruction de la colonne Vendôme et condamné au remboursement des dégradations avant de s’exiler pour échapper à la sanction, l’artiste américain s’en est sorti avec les éloges des inconditionnels de l’art contemporain, les sarcasmes de ses détracteurs et la demi-indifférence générale du public.

Alex Da Corte est ce que l’on appelle un artiste « conceptuel ». Ce qu’il crée ne se veut ni beau, ni laid, mais intéressant. Ses œuvres ne sont pas là pour plaire ou déplaire, mais pour faire réfléchir et produire du sens. Au motif de l’artiste inspiré s’est en effet substitué celui des œuvres inspirantes, qui convoquent, provoquent, interrogent, explorent, examinent, investissent, renvoient, réinterprètent, réutilisent, revisitent, réinventent, traduisent, mettent en perspective, confrontent, rapprochent, conjuguent, font dialoguer et émancipent. Kermit The Frog, le célèbre personnage Muppet des années 1950, « convoque ainsi l’enfance et la désillusion pour mieux interroger le rôle des icônes culturelles dans nos sociétés désenchantées », résume la presse spécialisée. Non loin de là, à la nouvelle Fondation Cartier, place du Palais-Royal, les visiteurs s’empressent de lire les cartels pour pouvoir regarder ce qu’ils voient : troncs d’arbre, cordages, monochromes, matériaux recyclés, installations. Le long d’un panneau blanc pendent des fils de couleur, emmêlés par endroits, auxquels sont fixés de petits objets rouges ou bleus en verre soufflé, ainsi que des perles et des aiguilles. Cette œuvre de Jean-Michel Othoniel s’intitule Paysage amoureux (1997). Le cartel explique : « L’œuvre investit des objets symboliques de la passion amoureuse et célèbre un rapport érotique au corps visant un réenchantement des relations humaines. » Sans son commentaire, cette œuvre n’existerait sans doute pas. Sa présence au monde dépend des représentations intellectuelles nées du discours qui l’accompagne. Elle a besoin d’être lisible pour pouvoir être visible et son titre est le début d’une indispensable exégèse.

Des performances mystico-masochistes de Marina Abramović aux immersions hypnotiques de Yayoi Kusama en passant par les constructions du regard photographique anxieux de la génération Z et les déconstructions du regard colonisateur par Gloria Oyarzabal ou Tyler Mitchell, l’art contemporain a suscité ces derniers mois l’intérêt du public européen venu conceptualiser sa présence au monde : je pense donc je suis ému. À la Fondation Beyeler de Bâle, en Suisse, les visiteurs, invités à « l’émerveillement, la réflexion et la communion » devant les œuvres de la célèbre artiste japonaise, ont dû attendre en moyenne une demi-heure avant de pouvoir déambuler cinq petites minutes dans l’Infinity Mirrored Room : une salle remplie de formes biomorphiques noires à pois jaunes et jaunes à pois noirs démultipliées par une série de miroirs, renvoyant à la quête obsessionnelle de l’infini égo-cosmo-végétal de sa créatrice, qui a fait des polka dots (pois) sa marque de fabrique au point d’ inspirer quelques modèles à une célèbre marque de sacs. Au mur, une phrase de l’artiste : « Je pense qu’il est important de partager l’amour, la paix et l’espoir, et de transmettre aux jeunes générations le message : love forever. » Une parole d’artiste qui invite, assurément, à l’émerveillement, la réflexion et la communion.

Les contempteurs de l’art contemporain sont nombreux. Aude de Kerros, elle-même graveur et peintre, a résumé avec conviction leur position dans plusieurs ouvrages brillants. Leur critique repose essentiellement sur deux points : d’une part la labellisation de l’art par le marché, le monde de la communication et les institutions culturelles, d’autre part la fin de l’aventure esthétique au profit d’un devoir de subversion à visée pédagogique. Daniel Arasse, André Chastel, Jean Clair, Jean-Philippe Domecq, Marc Fumaroli, Kostas Mavrakis, Christine Sourgins, Jacques Thuillier et bien d’autres ont plaidé pour la poursuite de l’accomplissement de la forme contre l’épuisement du désir de beauté et pour une approche sensible de l’art contre l’épuisement du désir de voir. Héritier des provocations de l’avant-garde et des désillusions de l’après-guerre, l’art contemporain a gardé en mémoire les ready-made du monde des objets et les ready-dead du monde des hommes : il a congédié le génie, le chef-d’œuvre, l’œil et la main de l’artiste, cette main mortelle pourtant capable d’accomplir une chose immortelle, pour reprendre les mots d’Hannah Arendt. Accusé de faire advenir sa propre mort dans ses délires iconoclastes montés en épingle par les sopranos de l’ouverture d’esprit, il a fini par cristalliser autour de lui tout un débat opposant les victimes fantasmées d’une nouvelle croisade contre « l’art dégénéré » menée par les hordes réactionnaires et les partisans de l’éternelle beauté troublante qui, « non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible » (Yasmina Reza).

A-t-on vraiment congédié la beauté ? Rien n’est moins sûr. Fabienne Verdier est une artiste contemporaine. L’exposition « Mute » – que lui consacre la Cité de l’architecture en partenariat avec Art Basel Paris – est une réponse possible à ceux qui crient au génie ou au désastre face à des œuvres patriarco-sceptiques et éco-responsabilisantes. Au milieu des moulages médiévaux et classiques de notre patrimoine architectural, une quarantaine de peintures réalisées entre 1996 et 2024 par celle qui a reçu, dans la Chine des années 1980, l’enseignement des plus grands maîtres, vient mêler le fugitif silence de l’encre au lourd mutisme de la pierre. Encre noire, encre blanche, le mouvement de pinceaux venus d’ailleurs anime les dentelles lapidaires de nos tympans d’église, de nos chapiteaux et de nos ouvertures ogivales. L’art contemporain, ici hérité des techniques ancestrales de la calligraphie et de la peinture chinoises, ne dérange pas les pierres de l’Occident chrétien, sculptées pour l’éternité ; le souffle vital de l’énergie asiatique accompagne le cisèlement de l’âme au burin, le temps d’une déambulation entre les maquettes et les toiles – l’espace aussi, peut-être, d’un vitrail de ciel bleu aperçu à travers les quadrilobes d’une baie. Du mouvement du pinceau et de l’immobilité de la pierre naît la beauté : moment passé à regarder vibrer ensemble les détails de ces ornements lapidaires et les coulées de peinture déposées au fil du geste sur des toiles passagères.

Fabienne Verdier est le strict opposé de Yayoi Kusama : « Je n’aime pas la peinture qui représente nos névroses intérieures. Le peintre doit faire un travail sur lui pour transmuer ses angoisses existentielles en une mélodie supportable pour les hommes. Étaler une sorte de putréfaction de nos plus effroyables névroses rend l’homme encore plus malade. » Ce qui l’intéresse n’est pas le concept mais l’esprit de la peinture, titre qu’elle a d’ailleurs donné à son Hommage aux maîtres flamands, en 2013. Le « concept » relève de l’assistance respiratoire apportée à de nombreuses œuvres contemporaines pour qu’elles accèdent à une forme d’existence ; l’« esprit » de la peinture vient de la peinture elle-même, nourrit celui qui la regarde, et le fait exister.

Nous assistons aujourd’hui à un curieux paradoxe. L’art de notre temps, qui pourrait continuer à nous émouvoir, nous parle généralement de sujets d’actualité, d’évolutions sociétales et de « problématiques » diverses. À l’inverse, la complexité du réel, qui devrait exiger de nous la formulation d’idées claires et l’emploi de mots justes, se satisfait de plus en plus de l’émotion, individuelle et collective, tout près d’être hissée au rang de valeur démocratique et de gage de citoyenneté. En résumé, on réfléchit dans les musées et on est ému à l’Assemblée nationale. À rebours de cette inversion de la raison et du sentiment, l’exposition « Mute » à la Cité de l’architecture est une véritable expérience esthétique. D’un côté, des œuvres d’art qui échappent à l’instrumentalisation des causes du moment ; de l’autre, une envie de « regarder ce que l’on aime mais de ne pas le regarder totalement » (Thomas Bernhard) pour ne pas avoir à déchiffrer ou analyser. Et se laisser envelopper par ce qui, dans la matière, la forme, la couleur, et l’agencement, nous plaît. Sans concept.

À voir 

Fabienne Verdier, « Mute », Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, 75116, Paris. Jusqu’au 8 mars.  Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2, place du Palais-Royal, 75001 Paris

La flamme et la nuit

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Vendredi, peu après 18 heures, un homme a attaqué un gendarme à Paris sous l’Arc de Triomphe avec un couteau et une paire de ciseaux. Les militaires ont alors fait usage du feu pour neutraliser l’assaillant. Le terroriste islamiste était sorti de prison en Belgique il y a seulement deux mois – il y purgeait un peine de réclusion pour avoir poignardé, en 2012, deux policiers belges, dont une femme grièvement blessée à l’époque.


Il y a des moments où un pays se regarde brûler dans une flamme minuscule. Sous l’Arc de Triomphe, la flamme du Soldat inconnu vacille à peine. Elle a traversé des guerres, des humiliations, des défaites et des victoires. Elle a vu défiler les présidents, les généraux, les foules endeuillées. Elle est l’image même de la continuité — une petite obstination de feu contre la nuit de l’Histoire.

Et voici qu’un homme, déjà condamné pour terrorisme, s’en prend à un gendarme chargé de protéger ce rite. Il ne frappe pas seulement un uniforme. Il frappe une mémoire. Il teste la solidité d’un symbole qu’il ne reconnaît pas.

Ce geste n’est pas immense. Il n’a pas la grandeur d’une insurrection. Il est plus inquiétant que cela : il est précis.

Dans le même temps, à Lyon, à la sortie d’une conférence politique devenue cérémonie d’indignation avec Rima Hassan, un jeune homme est pris à partie, encerclé, frappé. Là encore, ce n’est pas un débat. C’est une expulsion. Une purification de l’espace. Une façon de dire : ici, certaines présences ne sont pas tolérées.

Deux scènes. Deux théâtres. Une même fatigue du cadre. La France n’est pas encore en guerre civile. Elle est dans un état plus subtil, plus dangereux : elle est dans la dissociation. Les symboles subsistent, mais la croyance commune s’effrite. La flamme brûle, mais l’unité qu’elle suppose s’estompe.

L’islamisme radical n’a pas besoin d’être majoritaire pour être tragique. Il suffit qu’il existe, qu’il persiste, qu’il produise de temps en temps un homme décidé à transformer sa conviction en acte. Chaque acte devient une fissure dans la fiction d’une coexistence pacifiée.

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De l’autre côté, les milices morales de la jeunesse idéologique ne portent pas de brassards, mais elles possèdent la certitude. Elles distribuent les permissions d’exister. Elles savent qui a droit à la parole et qui doit être exclu. Elles n’aiment pas la violence — disent-elles — mais elles la pratiquent comme un instrument hygiénique.

Le plus étrange est le silence. Non pas le silence du peuple — il parle dans les cafés, dans les salons, dans les regards — mais le silence de la hauteur. Celui des grandes institutions, qui semblent administrer la fracture au lieu de la résoudre. On sécurise, on condamne, on explique, puis on oublie.

Malaparte savait que les civilisations meurent d’une lente indifférence à leurs propres signes. Ce n’est pas la violence en soi qui annonce le crépuscule. C’est l’habitude de la violence. C’est le moment où l’exception cesse de scandaliser. Une flamme attaquée. Un étudiant pourchassé. Un communiqué. Une polémique.

Puis autre chose. La guerre civile à bas bruit n’est pas une guerre d’armées. C’est une guerre des légitimités. Qui a le droit de dire « nous » ? Qui reconnaît encore la mémoire commune comme sienne ? Qui accepte que la loi soit supérieure à la ferveur ?

Lorsque ces questions cessent d’avoir des réponses évidentes, le pays entre dans le soir. La tragédie n’est pas l’affrontement. La tragédie est la coexistence de mondes qui ne partagent plus ni la même histoire, ni la même hiérarchie des valeurs, ni la même idée de la limite. La flamme continue de brûler. Mais autour d’elle, la nuit s’épaissit. Et le plus inquiétant n’est pas que certains veuillent l’éteindre. C’est que d’autres commencent à douter qu’elle éclaire encore quelque chose.

La société malade

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LFI d’extrême gauche? Faux, le parti de Rima Hassan a préempté un autre électorat

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Le jusqu’auboutisme de la France Insoumise des dernières années peut sembler étrange: il s’inscrit en réalité dans un mouvement profond et réfléchi, encore plus préoccupant que son classement récent par le ministère de l’Intérieur.


Le 4 février, le ministère de l’Intérieur a publié une circulaire précisant les étiquettes des partis politiques français relatives à l’attribution des nuances des futurs candidats aux prochaines élections municipales. Ce document contient une nouveauté sémantique : La France insoumise (LFI) est rangée dans la catégorie « extrême gauche », au même titre que Lutte ouvrière de Nathalie Arthaud et le Nouveau Parti anticapitaliste du facteur Besancenot.

République bananière, c’est pas un peu colonial comme expression ?

Jusqu’ici, les Insoumis figuraient dans une générique « gauche », avec le PS, les Verts et le PCF. Jean-Luc Mélenchon n’a pas tardé à critiquer des « lettres dignes d’une République bananière ». « Il y a des partis se classant à l’extrême gauche dans ce pays. Ils sont respectables mais LFI n’en fait pas partie » a abondé le député Éric Coquerel. Deux jours plus tard, Mélenchon donne raison à Beauvau : « nous sommes collectivistes » – ce qui est en somme exact si on lit son programme de nature anticapitaliste… Trois outils bien connus nous conduisent en effet sur le chemin de la prospérité :  une avalanche de nationalisation des outils de production, une ouverture totale des frontières, ainsi qu’une allégeance aveugle au leader Jean-Luc – qui incarne l’avenir à lui seul.

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LFI réfute cette étiquette bien entendu, et a saisi la justice, qui se prononcera avant le 4 mars. La presse et les médias se sont aussitôt déchainés sur cette controverse de Valladolid, les uns et les autres philosophant sur le fond et la forme. Pourtant, le vrai débat se situe désormais sur un autre plan, ce que nous allons voir.

Un électorat homogène, et un quasi-plébiscite chez les musulmans

L’électorat de Mélenchon est assez homogène : « Mélenchon est le candidat présentant l’électorat le moins clivé sociologiquement. 23% parmi les salariés du public contre 25% dans le privé, mais également 22% auprès des artisans-commerçants et un score élevé (30%) auprès des chômeurs. » Cette analyse de Jérôme Fourquet peut surprendre, quand le discours de LFI parait tourné vers un segment précis des électeurs, celui des « racisés ». Se pose donc la question : quels sont les avantages d’être radical au point d’adopter un discours à la lisière de l’antisémitisme masqué en antisionisme – 80% des tweets de Rima Hassan ou d’Aymeric Caron concernent Gaza ou Israël, selon ChatGPT- et de s’adresser en priorité aux banlieues, ceci en négligeant peu ou prou l’électorat traditionnel de la gauche ?

LFI a pris acte d’un constat désormais connu : l’électeur ouvrier (ou CSP -) a quitté la gauche et vote RN. Aux Etats-Unis, le vote Trump est comparable : le monteur de Détroit y fait le même choix que la caissière de Carrefour, en quelque sorte. LFI n’insiste pas et dirige son travail de fond vers l’électorat identitaire, d’autant que son public traditionnel (la gauche du PS, pour aller vite) reste assez fidèle, comme on vient de le voir. Et à ceci il y a une bonne raison. Celle-ci : LFI a réussi le kidnapping d’un électorat captif, celui des musulmans (environ 5 à 6% du total des votants). Lors des européennes récentes, 62 % des citoyens français musulmans qui se sont déplacés aux urnes ont voté pour La France Insoumise, selon un sondage Ifop pour La Croix. On découvre des résultats similaires à l’élection présidentielle de 2022, qui avait vu 69% des électeurs musulmans plébisciter Jean-Luc Mélenchon au premier tour. L’examen approfondi des cartes électorales montre aussi que plus des populations étrangères sont denses, plus il y prospère : en Ile-de-France Mélenchon fait son meilleur score, avec plus de 30 % des suffrages, avec des pointes à Bobigny (60,14 %) ou Saint-Denis (61,13 %). En Paca, Jean-Luc Mélenchon l’emporte largement à Marseille avec 31,12 %, et crée la surprise à Strasbourg (35,48 %) ou à Lille (40,53 %).

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La gauche prisonnière

Ce qui nous conduit à une conclusion amère. Selon la fondation Fondapol : « Le score total de la gauche reste stable entre juin 2022 et juin 2024, de 30,53 % à 30,91 %. ». La gauche classique (PS, PC, Verts, etc.) est donc techniquement prisonnière de son partenaire LFI. Pour l’emporter – et c’est précisément la raison du positionnement communautariste de Mélenchon et de ses disciples, qui préemptent une clientèle en expansion dont ils sont désormais les porte-voix – la gauche se voit contrainte par la force à la négociation. La gauche dispose en effet de deux atouts maîtres dans une configuration à deux tours. Premièrement les votants du centre (éternels supplétifs panurgisés) votent plutôt à gauche au second tour, ce qu’a démontré le récent « front républicain » des législatives post dissolution. Deuxièmement il existe une imparable martingale pour faire le contraire de ce qu’on a proclamé la veille : le spectre du fascisme et de l’extrême droite à nos portes, qui autorise tous les parjures. Malgré les mâles déclarations, les PS et PC s’allieront ainsi à LFI lors des municipales, législatives, et présidentielles futures parce qu’ils n’ont aucun autre choix pour préserver des places.

Bien entendu, le choix d’une France fragmentée en catégories antagonistes, flattées par un personnel politique qui se déshonore au risque d’attiser la violence – comme le jeune Quentin passé à tabac jeudi soir, en marge d’une conférence donnée par l’eurodéputée Rima Hassan à l’IEP de Lyon – reste dangereux. C’est le prix que les partenaires électoraux de Mélenchon vont pourtant acquitter, en regardant le sol, et en sachant qu’ils se risquent à un pacte faustien.

Vote religieux, un tabou français

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Mauriac père et fils: correspondance littéraire

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Le livre publié par les Éditions Albin Michel est un événement littéraire. Il s’agit de lettres, pour la plupart inédites, échangées entre l’écrivain François Mauriac et Claude, son fils aîné. La première lettre est datée de 1926, lorsque Claude a 12 ans, les dernières étant de 1970, année de la mort du prix Nobel de littérature, membre de l’Académie française. On découvre un François Mauriac à la fois patriarche, attentif à sa famille, entouré de ses enfants et petits-enfants, et écrivain sans cesse tourné vers l’écriture et la foi. Ce fervent catholique ne parvient guère à différencier les deux. On le voit tantôt dans sa propriété de Malagar, située au cœur du vignoble bordelais, tantôt à Vémars, la propriété francilienne de Jeanne, son épouse, héritée de sa mère, Léonie Bouchard-Lafon, une femme de caractère. C’est dans le petit cimetière de Vémars que repose l’auteur des Mémoires intérieurs.

Lucide

Philippe Baudorre est le maître d’œuvre de l’ouvrage. Ce professeur émérite de littérature française à l’Université Bordeaux-Montaigne accompagne les lettres d’un texte biographique qui permet de mieux comprendre la vie de Mauriac, ses engagements, ses relations avec les grandes figures intellectuelles de l’époque, André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, pour ne citer qu’eux. On voit également l’influence du journaliste, de son fameux Bloc-Notes, ainsi que ses brouilles avec certains de ses confrères ou avec des personnalités de la politique et de la presse, comme le patron de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber – ce dernier avait traité de Gaulle de « canaille ».

Le dialogue entre François et Claude constitue la colonne vertébrale de cette correspondance au long cours. On traverse le siècle, et quel siècle, celui des guerres, des dictatures, des idéologies meurtrières, de l’usage de la bombe atomique. C’est aussi celui de la résurrection de la France, après la terrible défaite de 1940 et la honte pétainiste ; c’est celui de la décolonisation, de l’indépendance de l’Algérie, du retour du général de Gaulle qui donne à la France une constitution permettant, aujourd’hui plus que jamais, de ne pas tomber dans le chaos. François Mauriac a été de tous les combats. De la guerre d’Espagne, à la dénonciation de la torture en Algérie, en passant par la défense de Robert Brasillach, pourtant adversaire politique. Condamné à mort en 1945, François Mauriac avait tenté d’obtenir sa grâce auprès du Général. En vain. Ce chrétien, qui fit entrer Paul Claudel à l’Académie française, ne supportait pas qu’on pût tuer un homme, fût-il traitre à sa patrie.

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Pour François Mauriac, le mot « espérance » rime avec courage. Et du courage, l’écrivain n’en manque pas. Dès le début de l’occupation allemande, il dit du drapeau nazi : « Une araignée noire gorgée de sang. » Certes, il publie en 1941, à Paris, La Pharisienne, qui s’avère être un succès de librairie. Mais immédiatement après, il devient gaulliste, tout en se méfiant des communistes, ses alliés. Au printemps 1944, alors que Claude est davantage préoccupé par ses tourments intérieurs, l’écrivain s’inquiète de l’avenir qui s’annonce aussi sombre que le présent. Le journalisme occupe une part importante de son temps, trop peut-être. Il met en garde son fils « chéri ». À propos de ce métier : il lui dit que c’est « une détestable école pour ceux du moins – et c’est ton cas – qui ont ‘’quelque chose’’ dans la tête et dans le cœur. » On a tendance à ne garder de son œuvre que le Bloc-Notes, recueil de ses articles. Je crois que c’est une erreur. Ses romans demeurent indépassables, surtout quand il s’agit de dénoncer la substance maternelle asphyxiante. Relisons Genitrix pour s’en convaincre.

Mauriac, dans bien des domaines, a su rester lucide. Dans une lettre adressée à Claude, datée du 20 avril 1942, il écrit : « Ce ministère (celui de Pierre Laval) ! Un gouvernement de dictature appuyé non sur un parti national mais sur l’étranger occupant et servi par des ‘’agents’’ … » Et d’ajouter : « et toute la droite française sera compromise dans l’aventure, au jour de la débâcle… » Ça tape dans le mille.

Faites vos jeux

Mauriac parle aussi de cinéma, de peinture et de théâtre. Il écrit, toujours à Claude : « Que Tartuffe est une pièce superficielle ! (…) Le drame de Tartuffe, c’est que tout chrétien déclaré et militant, tôt ou tard, et sinon à chaque instant, du moins dans de nombreuses circonstances, devient un imposteur – non pas l’affreux aigrefin de Molière et qui relève de la correctionnelle – mais un être dont l’imposture a de secrètes racines et des branches ramifiées à l’infini… »  Claude deviendra à son tour écrivain, mais comme il lui sera difficile de s’imposer à l’ombre de la statue du Commandeur ! À l’âge de 16 ans, Claude lit cette lettre signée François : « Ne te méfie pas de la vie ; elle est belle, tout de même, quoique tragique : c’est une grande aventure qu’il faut aborder avec courage. Tu as, comme tout le monde, des atouts en main et aussi quelques mauvaises cartes. C’est très excitant, tu le verras, que de corriger le mauvais jeu, que d’avancer malgré tout… » Précieux conseil pour gagner du temps sur le troupeau.

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Le courage toujours. Dénoncer la torture en Algérie, j’insiste, et changer d’appartement chaque soir pour échapper à un attentat de l’OAS. Une bombe est désamorcée à Malagar. Dénoncer le jeu misérable des partis qui poussent de Gaulle vers la sortie. Et après ? Mauriac n’aura pas le temps de constater les dégâts. Il meurt le 1er septembre 1970. Il y a une belle photo de lui à la fin de sa vie. Ses jambes ne le portent plus. Il a cependant quitté le fauteuil roulant. Il est assis dans un fauteuil en osier. Panama sur la tête, plaid sur les genoux, il lit le journal. C’est son dernier été. Sous la photo, Jeanne écrit : « 27 juillet. François lisait ; j’étais heureuse. » Mauriac : « Il faut que la vieillesse soit sainte, sinon elle est obsédée. » À l’hôpital, sur son lit d’agonie, Philippe Sollers, remarqué par l’auteur d’Un adolescent d’autrefois pour son premier roman, lui rend visite. Silence, tendresse, paix. En face, Jean, le fils cadet, veille son père. Il est fier d’appartenir au clan Mauriac, celui des Lettres.

J’aime également dans ce livre monumental les passages où Mauriac évoque le vin de Malagar. C’est important pour lui, les racines, la voix de la terre, son sang. Il écrit le 9 septembre 1943 : « Ici les orages succèdent aux orages. Ils sont bienfaisants… mais on tremble chaque fois pour cette récolte, la plus belle jamais vue… » Ou encore, le 2 octobre 1943 : « Nous faisons une quantité incroyable de vin, mais peu de degrés. Si le temps radieux d’aujourd’hui persistait, la qualité s’améliorerait. Ce sont les grandes pluies orageuses qui ont noyé le raisin. » Et tout simple, net : « Il pleut sur les vendanges. »

Ce détail enfin. Mauriac vient de communier, le matin. Il pense à l’article sur de Gaulle qu’il vient de remettre, il songe à la coquille qu’il a laissé passer, ça l’agace ce « main au lieu de nain ». Il l’écrit à Claude, puis ajoute : « (…) d’où vient cette paix, ce silence en moi, cette chaleur d’une présence, cette envie de tomber à genoux et de pleurer ? » Tout Mauriac, ici, résumé.

François Mauriac ‘’Je te dis toute ma tendresse’’ Correspondance (1926-1970) avec Claude Mauriac, Albin Michel. 704 pages

La transparence salariale, encore une «norme»?

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Sophie de Menthon © IBO/SIPA

La directive 2023/970 du 10 mai 2023 de l’Union européenne impose « la transparence » des salaires, il s’agit en outre de réduire l’écart moyen des salaires dans une entreprise à moins de 5% pour le même poste. La France a jusqu’au 7 juin 2026 pour la transposer. Il ne devrait pas en être question ! 


C’est non seulement la liberté de diriger son entreprise qui est atteinte mais avec elle la confidentialité des ressources des salariés. De surcroît c’est psychologiquement néfaste, car la suspicion et la jalousie vont être difficiles à gérer y compris par le département des ressources humaines lorsqu’il existe (ne parlons pas des PME). N’oublions pas qu’en France règne souvent un égalitarisme revendiqué et agressif. L’entrepreneur doit pourtant avoir le droit et même le devoir de récompenser à travers leurs salaires ceux qu’il estime travailler plus et mieux. Si les entreprises sont soupçonnées d’écarts volontaires et discriminatoires de salaires, des sanctions sont déjà prévues… 

Aigreur et transparence

Les chefs d’entreprise craignent donc que l’aigreur et la baisse de motivation soient au rendez-vous de cette nouvelle transparence exigée, créant un mauvais climat ; libre aux salariés de comparer leurs salaires entre eux s’ils le souhaitent.

Par ailleurs, les critères du montant des salaires estimés par les dirigeants sont difficilement transcriptibles sur un index chiffré. Les rémunérations consistent à être justes et compréhensibles par ceux qui en bénéficient et dans les équipes, l’égalitarisme ne doit pas être un objectif. Les différences de salaires, qui heureusement existent, s’expliquent par différents éléments : des expériences différentes au cours des précédents postes (cette directive interdit par ailleurs de demander l’ancien salaire pendant le recrutement, quelle méfiance !), la revalorisation par exemple du niveau d’un diplôme au cours des années, une meilleure négociation à l’embauche par le salarié, une plus grande implication, de certains la disponibilité pour faire des heures supplémentaires, et bien sûr la bonne santé financière de l’entreprise, etc. 

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Et le talent ? il ne faut plus le rémunérer ?

Tant que la fonction publique ne publiera pas les salaires de ses employés (rémunérés par le contribuable), pourquoi les entreprises privées devraient-elles le faire ? 

Il se trouve aussi qu’il existe des conventions collectives dans chaque secteur d’activité (qui sont peu respectées), et elles sont parfois plus favorables que d’autres (citons par exemple celles de l’assurance ou de la banque) : personne ne s’en offusque. 

Climat glacial à venir !

Cette question de la transparence des salaires est aussi particulièrement dangereuse dans un pays où l’on n’aime pas l’argent et où on l’affirme avec force, les syndicats les premiers, qui sont dans un état d’esprit en la matière proche du communisme. Transparence qui pourrait engendrer une menace relationnelle dans le climat de l’entreprise car seraient visés et ostracisés les mieux payés. Nous pourrions constater aussi la baisse de la cote de popularité des supérieurs hiérarchiques censés décider du salaire !

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Et que dire des primes forcément injustes si pas généralisées ? puisque la prime « patron » dite « prime Macron » est devenue le mode de rémunération préféré des salariés et des RH puisque défiscalisées, elles bénéficient au pouvoir d’achat en évitant le surcoût des cotisations sur les salaires (les plus élevées du monde).

Nous sommes décidément très mal à l’aise vis-à-vis de l’enrichissement ou de l’argent tout simplement, surtout lorsqu’il s’agit de récompenser l’effort, le mérite, le dépassement de soi… alors n’en rajoutons pas. Une curiosité malsaine et revendicatrice existe déjà dans certains services sans cette directive de transparence salariale. Rappelons aussi que chaque contribuable peut, selon la loi française, consulter les avis d’imposition des habitants de son département…

Décidément, la méritocratie et la rémunération, quelle qu’elle soit, n’ont pas bonne presse. Nous sommes encore sous le coup d’une jalousie source d’une lutte des classes révolutionnaire qui s’est déplacée vers l’entreprise. Le concept franco-français des « signes extérieurs de richesses » fait encore le bonheur des esprits chagrins… 

Bruno Retailleau, enfin!

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Bry sur Marne, 6 novembre 2025 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Philippe Bilger se réjouit de l’annonce de l’ancien ministre de l’Intérieur de se présenter à la présidence de la République.


Ce n’est pas au moment où Bruno Retailleau a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2027 que je vais me priver d’écrire un billet sur cette excellente nouvelle, tant attendue. Je n’ai d’ailleurs pas aimé la manière dont cette information a été accueillie, comme si elle allait de soi et qu’elle ne constituait pas un événement.

Elu par 74% des adhérents LR en mai 2025

Pourtant, il me semble que Bruno Retailleau, pour se décider avec l’enthousiasme et l’énergie qu’une telle initiative impose, a dû obtenir l’assentiment familial et cesser d’invoquer « son devoir » comme si se présenter était une corvée.

En revanche, il est beaucoup plus audible et compréhensible lorsqu’il déclare « qu’il ne veut pas être président de la République par obsession du pouvoir mais par sens du devoir ». Il a pris conscience que les militants de LR n’espéraient qu’avoir l’opportunité de lui renouveler leur confiance après son élection triomphale à la tête du parti. Ce qui aurait dû faire de lui, tout de suite et sans l’ombre d’une discussion, le candidat naturel pour 2027, si Bruno Retailleau, par une sorte de pudeur politique, n’avait pas été effrayé par son succès même et par l’étendue du pouvoir qui en résultait.

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Il me paraît donc essentiel, maintenant que cette annonce fondamentale a été faite, que Bruno Retailleau fasse valider et confirmer par eux tous sa légitimité à être le candidat de la droite pour 2027 et l’absolue justesse de son ambition.

Il ne se laissera plus entraver dans sa résolution par Laurent Wauquiez, dont certains propos laissent augurer, comme d’habitude, plus d’acidité à son encontre que de soutien ; mais il faudra balayer tout cela par le recours à une démocratie interne dont les décisions devront être respectées à la lettre.

Mon amicale fidélité politique à Bruno Retailleau tient, au-delà de ce que les promesses, les engagements et les projets ont parfois de conjoncturel au regard d’une réalité mouvante, à un double constat.

D’abord, il s’agit d’un homme qui n’a jamais flotté au gré des vents mauvais ou opportunistes : l’ensemble de son parcours, avant d’être sénateur puis ministre et président de parti, montre une constance dans ses choix et ses orientations fondamentales, une vision de la personne, de la société et du monde qui a toujours été conforme à ce que je nommerais un humanisme d’autorité et de courage.

Le second constat tient au caractère toujours irréprochable de son éthique personnelle et politique. La droite ne pourra plus être, avec lui, relativiste et complaisante à l’égard des transgressions morales, au prétexte qu’elles ne relèveraient pas de défaillances intimes, conjugales ou familiales, mais qu’elles seraient liées à tout ce qui se rapporte à la vie d’un parti et à la conquête du pouvoir. On ne pourra plus se permettre d’être vertueux à mi-temps et de se féliciter d’être applaudi et célébré malgré des turpitudes alléguées et des condamnations édictées.

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Dans un entretien très fouillé que Bruno Retailleau a accordé au Figaro Magazine — sans doute par ironie médiatique, l’entretien suit un débat sur Donald Trump entre Éric Zemmour et Aquilino Morelle —, il énonce comme injonction centrale : « Je veux que la France se relève. »

Juges : une suggestion

En recommandant la lecture de ces échanges de haute volée, qui définissent un projet présidentiel clair, cohérent et novateur, je renvoie à la parfaite synthèse que la publication a donnée de cet entretien : « Les principaux axes de son projet : recours au référendum, réforme de la Constitution et des retraites, suppression des normes pénalisantes pour les entreprises et suppression du juge d’application des peines, état d’urgence pour les quartiers gangrenés… ».

Bruno Retailleau en fera ce qu’il voudra, mais j’ajouterais volontiers le juge des enfants à la volonté de faire disparaître le juge de l’application des peines. Ce n’est pas de la provocation : je suis prêt à soutenir que des magistrats qui participent davantage d’un désarmement pénal que d’une rigueur nécessaire devraient être exclus du processus judiciaire ordinaire. Ils affaiblissent plus qu’ils ne renforcent.

Puisque j’ai évoqué Donald Trump, je ne risquerais pas une comparaison détaillée entre celui-ci et Bruno Retailleau. L’un est caractériel, erratique et imprévisible ; l’autre, équilibré, cohérent et stable. Mais si le président américain est perçu aussi comme un homme d’action qui tient ses engagements, je ne doute pas que Bruno Retailleau, sur ce plan du caractère et du volontarisme, lui ressemblera en effet. Dire « Bruno Retailleau, enfin ! » n’est pas un mot vain, ni un titre superficiel. Mais l’expression d’une espérance incarnée.

MeTooMuch ?

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Ma mère, ce fantôme

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Olivia Elkaim © Hannah Assouline

La romancière Olivia Elkaim fait revivre Cécile Peretz, la mère de Georges Perec, assassinée à Auschwitz. La Disparition des choses, ou le livre que son fils n’a jamais pu écrire.


« Rien, jamais, ne sépare une mère de son enfant. » Et pourtant. Un matin froid de l’automne 1941 une femme accompagne son petit garçon de 5 ans gare de Lyon, où un convoi de la Croix-Rouge va l’emmener jusqu’à Grenoble. Ce petit garçon, c’est Georges Perec. Sa mère Cécile Peretz, dite Perec. La scène est déchirante. L’auteur des Choses qui obtient le Renaudot en 1965 la raconte dans W ou le Souvenir d’enfance. À partir de là, écrit-il, « je fus précipité dans le vide. Tous les fils furent rompus ; je tombai seul et sans soutien ». Ce que le petit garçon ne sait pas, en ce matin de l’automne 1941, c’est qu’il ne reverra jamais sa mère. Cécile sera internée au camp de Drancy deux ans plus tard puis déportée à Auschwitz. Elle y mourra. Orphelin de père depuis 1940, l’enfant est ensuite confié à sa tante. Plus tard il écrira : « Quand mon père est mort, j’étais trop petit pour m’en rendre compte. Quand ma mère est morte, je ne l’ai pas su. » Une double disparition inscrite au cœur de son œuvre tel un puits sans fond autour duquel Perec n’a eu de cesse de tourner. « Je n’ai pas de souvenirs d’elle mais j’écris pour que quelque chose d’elle demeure », confesse l’écrivain membre de l’Oulipo. Il y aura La Disparition, roman composé sans employer la lettre « e ». Et Les Revenentes,roman saturé, à l’inverse, de cette même lettre. Il y aura surtout la dédicace de W ou le Souvenir d’enfance : « Pour E ». Eux, c’est-à-dire son père André, sa mère Cécile et peut être le peuple juif. De Cécile Perec on ne sait rien. Ou presque. C’est autour de ce rien qu’Olivia Elkaim a composé son roman. Elle a lu et relu l’œuvre du fils dans l’espoir de glaner malgré tout quelques indices, a compulsé des archives, exhumé des photos, mené l’enquête auprès d’anciens amis de l’écrivain. Tous sont formels sur un point : Perec ne parlait jamais de sa mère. Loin d’être découragée par l’absence d’éléments, l’écrivaine choisit d’inventer, d’insuffler du romanesque là où il n’y a que du vide. Dans les moments de doute, les amis de l’écrivain sont là pour la soutenir : « Laissez-la advenir telle que vous l’imaginez, clament-ils en chœur, c’est ainsi que vous approcherez de sa vérité la plus profonde. » Dont acte. Cécile s’extrait des limbes de l’oubli. Silhouette frêle, cheveux noirs relevés en chignon. Elle se hâte pour rejoindre son domicile rue Vilin. Le soir sur le mur de sa chambre, elle marque d’une croix chaque nouvelle journée passée loin de son garçon. Elle le rejoindra bientôt. Elle veut y croire. Se fait faire de faux papiers. Part seule avec sa petite valise puis rebrousse chemin. Olivia Elkaim met ses pas dans les siens, tremble avec elle, espère avec elle. Ses obsessions sont les siennes : la peur pour son fils, l’effroi face à l’antisémitisme qui gagne. En 2017 elle avait publié Je suis Jeanne Hébuterne. La Disparition des choses est une manière de Je suis Cécile Perec. Un roman bouleversant avec lequel la romancière accomplit la prouesse de faire revivre un fantôme pour écrire le livre que Georges Perec n’a jamais pu écrire.

La Disparition des choses, Olivia Elkaim, Stock, 2026.

La disparition des choses

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Rubiconds comme la joie

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© Jacques Witt/SIPA

« Privilège rouge » : la formule du président d’Avocats sans frontières décrivant l’indulgence du système médiatico-politique pour l’extrême gauche entrera-t-elle au dictionnaire ?


Le privilège est devenu tellement rouge vif qu’il en est rubicond. Quelques exemples à destination de ceux qui feraient leurs sceptiques.

Lors d’un meeting à Toulouse le jeudi 22 janvier, le Grand Timonier des Insoumis s’est réjoui que les listes de son parti aux municipales aient « la capacité d’incarner la nouvelle France, celle du Grand Remplacement, celle de la génération qui remplace l’autre parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps ».

Il n’est point nécessaire de rappeler à mes cultivés lecteurs que lorsque le pourtant très urbain Renaud Camus employa la même expression pour décrire un phénomène qui n’avait rien d’un complot mais tout d’une tragédie, il fut mis à l’index à vie. Mais pour le patron de l’extrême gauche (pardon, de la gauche radicale, comme on dit à France Inter), pas de quoi en faire un drame. Ça passe crème, pour parler comme dans les cafés. Pas une ligne, pas un mot de travers, ni dans Le Monde,ni dans Libé.

Si Mélenchon peut se lancer dans cette provocation lexicale sans aléas, c’est qu’il pense qu’il est minuit cinq et que l’immigration massive et invasive a gagné contre la vieille France rance.

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel et Aude Weill-Raynal: Un jugement, quatre arrêts, cinq raisons de ne pas croire France 2

Déjà il y a peu, trois de ses lieutenants, en éclaireurs, avaient transgressé les normes imposées ordinairement en pratiquant racialisme et racisme impunément. Monsieur Delogu, avec sa finesse habituelle, avait souhaité la victoire d’un « racisé » à Saint-Denis, où dorment les rois de France – autrement dit la défaite d’un Blanc. Monsieur Bilongo, sans complexe excessif, avait considéré que les Africains étaient plus intelligents que les autres et se félicitait ouvertement de les voir faire plus d’enfants. Pour faire bonne mesure, il décréta que les gens du Nord étaient « sous-développés intellectuellement ». Quant à Madame Obono, elle observa qu’il y avait trop de Blancs à la Fête de l’Huma…

Certains mal embouchés crurent devoir remarquer que la direction de La France insoumise n’avait fait aucune observation aux députés précités. Pourquoi diable en aurait-elle fait puisqu’ils n’ont nullement été diabolisés pour leur propos qui auraient pourtant envoyé tous les autres en enfer ?

De la même manière, Radio Nova, propriété du milliardaire rouge Pigasse, là où est réfugié Monseigneur Meurice de la Maison ronde qui n’aime pas les nazis juifs sans gland, a pu tranquillement diffuser une blague dieudonnesque, explicitement à l’adresse des juifs : « Si vous voulez arrêter le stéréotype qui consiste à dire que vous contrôlez le cinéma, arrêtez de blacklister les humoristes qui prennent position pour la Palestine ! »

Peut-être que j’exagère. À la réflexion, il n’existe pas qu’un privilège rouge, il y a aussi un privilège vert. Regardez l’Algérie, qui n’a jamais expulsé autant de migrants sans ménagement vers le Niger, sans que Mélenchon y voie un grand méchant remplacement. Regardez donc aussi le pays du sultan Erdogan. Voilà un demi-siècle qu’il occupe en toute impunité une grande partie de l’île de Chypre. Je suis bien certain que peu de Français le savent et ce n’est ni Le Monde ni l’ONU qui les renseigneront. Monsieur Erdogan a recommandé à Allah l’âme de son ami Sinwar, saigneur du Hamas, sans être nullement admonesté. Et le voilà à présent qui donne la main au djihadiste syrien Al-Joulani pour massacrer le peuple kurde. Il y a des moments où je voudrais me faire ottoman.

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Yvonne au théâtre

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"Hervé Guibert" à la Maison du théâtre à Amiens © Ph. Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


C’est vrai ; je le confesse. J’ai dû demander une autorisation spéciale à Hubert de Jenlis, maire d’Amiens, pour que nous puissions, la Sauvageonne et moi, venir accompagnés de notre jument Yvonne au théâtre. L’élu, avec beaucoup de courtoisie, a accepté, arguant qu’il n’y avait pas que les humains qui pouvaient se cultiver et de se divertir. On est en droit de le féliciter pour cette ouverture d’esprit. Je reste persuadé que Léon Deffontaines, candidat de la gauche non obtuse, en fera de même s’il est élu aux prochaines élections municipales1.

Propreté irréprochable

Au début, je dois reconnaître que ce ne fut pas très facile. Quelques spectateurs, mauvais coucheurs, protestèrent et nous dûmes essuyer quelques remarques désobligeantes : « Ses grandes jambes nous gênent ; on ne peut étaler les nôtres. » « Elle rit trop fort. » « Elle sent des aisselles ! » Ces derniers propos nous blessèrent tous les trois car Yvonne peut avoir des défauts comme tout le monde (caractère bien trempé comme sa maîtresse ; goûts littéraires très marqués qui la portent sur des auteurs anciens antérieurs à la naissance de l’automobile, etc.) mais elle est d’une propreté irréprochable. (Elle reste des heures dans la salle de bains – c’est une fille ! – au grand dam de la Sauvageonne qui piétine devant la porte en petite tenue.) Ainsi, il y a peu, nous sommes allés tous les trois voir deux spectacles à la Maison du théâtre : Danemark et Hervé Guibert.

Superamas

Le premier est l’œuvre du collectif européen Superamas qui présente ainsi la pièce : « Que savons-nous du Danemark si ce n’est qu’il est entièrement fabriqué en Lego et qu’il est peuplé pour moitié de Vikings, pour moitié de petites sirènes ? Qu’est-ce qu’Anne Hidalgo en retient en dehors des pistes cyclables ? Et Gabriel Attal, à part le salaire des enseignants ? Ou Éric Ciotti, en dehors du charme des camps de rétention pour étrangers ? Qu’en savons-nous vraiment ? Ikke meget, faktisk : pas grand-chose, en fait. Superamas a décidé de combler cette lacune. Au terme d’une enquête de terrain qui a conduit l’un de ses membres à s’intégrer dans le pays, le collectif artistique présente pour la première fois un spectacle qui éclairera enfin les raisons du « miracle danois ». Au-delà des idées préconçues, Danemark, un spectacle ethnographique sur le bonheur répondra à toutes les questions que nous nous posons sur ce pays mystérieux. Ainsi qu’à celles que nous ne nous posons pas. Le bonheur ne dépend pas uniquement de la responsabilité de chacun. C’est aussi — et peut-être avant tout — un choix de société. Skål ! » Voilà qui est dit.

A lire aussi: L’Histoire par le menu

« Hervé Guibert » du collectif d’Aubervilliers (c) Charles Leplomb

Le second, Hervé Guibert, d’après le roman A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (éd. Gallimard), du regretté écrivain éponyme, mort du Sida, était proposé par le Collectif Aubervilliers, dans une mise en scène d’Arnaud Vrech et de Franziska Baur. La pièce s’articule autour de l’entrée en maladie de Guibert et la mort de Muzil (Michel Foucault). « Il y a un enjeu de taille à « représenter » le sida aujourd’hui, du moins à chercher à le rendre compréhensible aux yeux de générations qui n’ont pas traversé sa prise de conscience, puis les rebondissements de sa prise en charge », concèdent les metteurs en scène.

Menace de fessées

Quelques jours plus tard, j’exigeais de la Sauvageonne et d’Yvonne qu’elles couchassent par écrit leurs impressions, leur ressenti après avoir vu ces deux créations dont, moi-même, je ne savais que penser. Afin d’arriver à mes fins, un peu brutal, je les menaçai d’une fessée si elles ne s’adonnaient point à ce devoir, à ce travail de critique dramatique. La Sauvageonne fut exemplaire. Quelques heures plus tard, elle me remit son travail : deux feuillets constellés d’une écriture serrée et adolescente. Elle y confiait qu’elle était sortie de Danemark « avec plus de questions que de certitudes. Et c’est précisément ce que j’ai aimé », précisait-elle. « Le spectacle ne cherche pas à rassurer, ni à divertir au sens classique, mais à interroger notre rapport au bonheur, loin des slogans et des classements. A travers l’exemple du Danemark, souvent présenté comme un modèle, la pièce opère une remise en cause subtile et intelligente de cette idée d’un bonheur mesurable, presque obligatoire. Peu à peu, le propos dépasse le cadre de nos propres sociétés et de nos propres attentes. » Elle se dit aussi touchée par cette forme hybride, entre conférence et théâtre, qui laisse de la place au doute et à la réflexion. Quant à Hervé Guibert, elle avoue qu’elle a vécu « une expérience profondément touchante » qui lui a permis de déceler « la fragilité du corps, l’urgence de vivre et cette étrange coexistence de douleur, de doute et de force intérieure. Les interprètes investissent chaque geste, chaque silence, avec une délicatesse qui ne sombre jamais dans le pathos (…). On ne sort pas indemne d’un tel spectacle : il invite à réfléchir sur notre propre vulnérabilité, sur la manière dont nous aimons, luttons, nous nous effondrons et nous nous relevons. Hervé Guibert ne se contente pas de montrer une maladie : il raconte l’humanité en lutte avec elle-même et c’est pour moi ce qui fait toute sa puissance. » Alors que je félicitais avec effusion la Sauvageonne et m’apprêtait à fesser Yvonne qui n’avait rien fichu, la lauréate s’interposa, telle une avocate, affirmant que l’équidé avait tout compris des deux pièces « mais différemment. Elle ne cherchait pas à analyser. Elle se moque des classements, des modèles et des injonctions au bonheur. Dans Danemark, elle sentait que le bonheur ne se mesure pas et ne se décrète pas. Pour elle, il n’est pas théorisable. Dans Hervé Guilbert, elle a reconnu le corps, la fragilité, le temps qui passe, le vivant qui résiste. Yvonne n’analyse pas la douleur : elle la reconnaît. Je pensais et je formulais ; Yvonne ressentait. Je parlais de philosophie et d’humanité ; elle évoquait surtout les silences trop longs et un cruel manque d’avoine. »

J’écoutais la Bête par l’intermédiaire de la Belle et me disais que je n’avais rien compris, qu’au final, c’était moi qui la méritais, cette sacrée fessée.

À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie

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  1. Le communiste s’est depuis rangé derrière le candidat socialiste, après avoir renoncé à se présenter à l’élection municipale NDLR. ↩︎

De la Rafle à Marie Pervenche

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"Les guichets du Louvre" de Michel Mitrani (1974). DR.

Ce dimanche, Monsieur Nostalgie laisse sa mémoire vagabonder du cinéma à la télévision, il tisse une toile de souvenirs où apparaissent des actrices trop tôt disparues, Christine Pascal et Valérie Quennessen et où les réalisateurs Michel Mitrani et Alain Cavalier font office d’intercesseurs…


La nostalgie n’est pas un bloc ordonné. Ni une ligne droite où les souvenirs seraient rangés à la parade, de part et d’autre d’une frontière factice. Le passé est une matière friable, il s’émiette au gré des songes. Il court-circuite la raison, il disjoncte même souvent. La nostalgie est méandre, déambulation qui saute du coq-à-l’âne, qui ne suit aucune règle précise, ni aucun précepte universitaire.

Promenade dans les rues de Bordeaux avec Jean Chalosse

L’homme qui se souvient n’étiquette pas et ne met pas en fiches ses réminiscences, il accepte leur désordre et s’en amuse. Il n’a pas vocation à instruire, il se promène seulement, fait des rapprochements, relie des événements distincts sur le papier, ose des parallèles entre des genres contraires, toute cette mécanique intellectuelle répond peut-être à une organisation complexe. Les choses, les vies, les sentiments s’entrecroiseraient dans une autre dimension inconnue. Ce premier dimanche des vacances dites d’hiver pour la zone B, je serai votre entremetteur dans ces zones bizarres où des femmes et des hommes disparus, sans qu’ils se concertent, ont dans un assemblage peu cohérent en apparence construit mon imaginaire. Voulez-vous m’accompagner dans cette quête qui ressemble au jeu Marabout bout de ficelle ?

A lire aussi, du même auteur: Je voudrais tant que tu sois là

Comme toute quête, un livre est à l’origine de ce déclic. Il a ouvert les vannes. Il a été publié en 1976. Mes lecteurs les plus fidèles et indulgents savent que je tiens Vie et mort de Jean Chalosse de Roger Boussinot (1921-2001) pour une œuvre majeure, un point de passage entre l’ancien et le nouveau monde ; ce moutonnier des Landes, seul, miséreux et nimbé d’une forme de droiture, échoué sur le trottoir de Bordeaux, raconte l’abandon, l’errance, la transparence des vies de peu. Régulièrement, je relis le premier chapitre, le plus réussi, car Boussinot nous prend à témoin, il s’attarde sur les passants qui marchent près de la Faculté de Médecine et voient cette masse vêtue de bric et de broc, calfeutrée sous des couches « immondes », dans l’inconfort et l’exclusion, cette gêne salit nos propres pensées. Jean Chalosse est déjà en voie de fossilisation dans l’espace urbain. Cette violence sociale, inacceptable, commune de nos jours, nous interroge tous. Ce moutonnier, dans sa déchéance digne, en sécession, intrigue par son absence d’écart, il ne provoque pas, il ne divague pas, il semble absorbé par son passé. Prisonnier de ses paysages. Il est d’ailleurs. Les enfants s’en méfient par réflexe, se détournent et cependant, sont attirés par l’onde lointaine qu’il dégage, comme s’il venait d’une autre planète, un homme perdu, héritier d’une paysannerie et de rites dont même la nature a oublié le passage. Chalosse est le témoin des grandes bascules agraires, on l’apprendra au cours du récit.

Quand la télé donnait le goût de la littérature

Ce roman inactuel a été porté à la télévision en 1980 par Gérard Vergez (1935-2021) dont le grain de la pellicule, une brume grisaille, est remarquable. Quand on pense à Boussinot, on le relie inévitablement à Michel Mitrani (1930-1996), réalisateur de l’âge d’or du petit écran, il a notamment adapté Beckett, Sartre, Duras, Mauriac, Gracq, Simenon et Racine au grand étonnement de la ménagère d’aujourd’hui.

A lire aussi: Tant qu’il y aura des films

Jadis, le service public avait des velléités d’ouverture et d’élévation du travailleur. On lui donnait le goût de la littérature sans le prendre pour un ignare, ni une victime. En 1974, Mitrani avait tourné « Les Guichets du Louvre » d’après le roman de Boussinot sur un scénario signé Albert Cossery, le plus francophile des Egyptiens de la rue de Seine. Il faut lire les Conversations entre Albert et Mitrani publiées par Joëlle Losfeld. L’histoire se déroule durant la Rafle du Vel d’Hiv. Le héros tente d’arracher Christine Pascal (1953-1996) à son funeste destin. Christine et ses yeux lavés de tristesse, Christine et ses mains gracieuses, Christine et son intelligence du chaos, Christine et la méticulosité de son discours sont des stèles du cinéma français. Chez elle, les mots avaient le fracas délicat des êtres en suspension. Ce même Mitrani se trouva acteur dans « Le Plein de Super » d’Alain Cavalier en 1976. Un rôle modeste qui lui fit partager l’affiche avec Valérie Quennessen (1957-1989) morte dans un accident de la route sur l’A13. Cette belle comédienne très prometteuse incarna la Princesse Yasmina dans « Conan le Barbare » avec Arnold Schwarzenegger. Dans ce film, figure également Xavier Saint-Macary (1948-1988), excellent dans la drôlerie et l’intime, aussi irrésistible dans Le Cavaleur que dans Les Hommes préfèrent les grosses. Et inamovible mari de Marie Pervenche. La nostalgie court, elle est inarrêtable. Elle déroule son long ruban et nous fait voyager des Landes à l’Occupation, d’Hollywood à Danièle Évenou.

Vie et mort de Jean Chalosse moutonnier des Landes

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Conversation avec Albert Cossery

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Salut beauté !

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Paysage amoureux, installation de Jean-Michel Othoniel, 1997. DR

Sans son commentaire, l’œuvre d’art contemporain « conceptuel » n’existe pas. Le discours de l’artiste nourrit le verbiage, le marché et les institutions culturelles. Mais il existe un autre art contemporain empreint d’esprit et d’harmonie. L’exposition de Fabienne Verdier, à la Cité de l’architecture, en est la preuve


En octobre dernier, Kermit The Frog d’Alex Da Corte s’invitait place Vendôme à l’occasion d’Art Basel Paris, grand rendez-vous annuel de l’art contemporain. Après l’arbre-sex toy de Paul McCarthy, la citrouille de Yayoi Kusama, la vague d’Urs Fischer et le champignon de Carsten Höller, la gigantesque grenouille gonflable à demi dégonflée de Da Corte est venue sertir les pavés de la haute joaillerie parisienne d’une structure vert pomme de vingt mètres de long. Ce n’est pas la première fois que l’ancienne place royale subit les assauts d’un artiste, mais contrairement au peintre Gustave Courbet tenu responsable, pendant la Commune, de la destruction de la colonne Vendôme et condamné au remboursement des dégradations avant de s’exiler pour échapper à la sanction, l’artiste américain s’en est sorti avec les éloges des inconditionnels de l’art contemporain, les sarcasmes de ses détracteurs et la demi-indifférence générale du public.

Alex Da Corte est ce que l’on appelle un artiste « conceptuel ». Ce qu’il crée ne se veut ni beau, ni laid, mais intéressant. Ses œuvres ne sont pas là pour plaire ou déplaire, mais pour faire réfléchir et produire du sens. Au motif de l’artiste inspiré s’est en effet substitué celui des œuvres inspirantes, qui convoquent, provoquent, interrogent, explorent, examinent, investissent, renvoient, réinterprètent, réutilisent, revisitent, réinventent, traduisent, mettent en perspective, confrontent, rapprochent, conjuguent, font dialoguer et émancipent. Kermit The Frog, le célèbre personnage Muppet des années 1950, « convoque ainsi l’enfance et la désillusion pour mieux interroger le rôle des icônes culturelles dans nos sociétés désenchantées », résume la presse spécialisée. Non loin de là, à la nouvelle Fondation Cartier, place du Palais-Royal, les visiteurs s’empressent de lire les cartels pour pouvoir regarder ce qu’ils voient : troncs d’arbre, cordages, monochromes, matériaux recyclés, installations. Le long d’un panneau blanc pendent des fils de couleur, emmêlés par endroits, auxquels sont fixés de petits objets rouges ou bleus en verre soufflé, ainsi que des perles et des aiguilles. Cette œuvre de Jean-Michel Othoniel s’intitule Paysage amoureux (1997). Le cartel explique : « L’œuvre investit des objets symboliques de la passion amoureuse et célèbre un rapport érotique au corps visant un réenchantement des relations humaines. » Sans son commentaire, cette œuvre n’existerait sans doute pas. Sa présence au monde dépend des représentations intellectuelles nées du discours qui l’accompagne. Elle a besoin d’être lisible pour pouvoir être visible et son titre est le début d’une indispensable exégèse.

Des performances mystico-masochistes de Marina Abramović aux immersions hypnotiques de Yayoi Kusama en passant par les constructions du regard photographique anxieux de la génération Z et les déconstructions du regard colonisateur par Gloria Oyarzabal ou Tyler Mitchell, l’art contemporain a suscité ces derniers mois l’intérêt du public européen venu conceptualiser sa présence au monde : je pense donc je suis ému. À la Fondation Beyeler de Bâle, en Suisse, les visiteurs, invités à « l’émerveillement, la réflexion et la communion » devant les œuvres de la célèbre artiste japonaise, ont dû attendre en moyenne une demi-heure avant de pouvoir déambuler cinq petites minutes dans l’Infinity Mirrored Room : une salle remplie de formes biomorphiques noires à pois jaunes et jaunes à pois noirs démultipliées par une série de miroirs, renvoyant à la quête obsessionnelle de l’infini égo-cosmo-végétal de sa créatrice, qui a fait des polka dots (pois) sa marque de fabrique au point d’ inspirer quelques modèles à une célèbre marque de sacs. Au mur, une phrase de l’artiste : « Je pense qu’il est important de partager l’amour, la paix et l’espoir, et de transmettre aux jeunes générations le message : love forever. » Une parole d’artiste qui invite, assurément, à l’émerveillement, la réflexion et la communion.

Les contempteurs de l’art contemporain sont nombreux. Aude de Kerros, elle-même graveur et peintre, a résumé avec conviction leur position dans plusieurs ouvrages brillants. Leur critique repose essentiellement sur deux points : d’une part la labellisation de l’art par le marché, le monde de la communication et les institutions culturelles, d’autre part la fin de l’aventure esthétique au profit d’un devoir de subversion à visée pédagogique. Daniel Arasse, André Chastel, Jean Clair, Jean-Philippe Domecq, Marc Fumaroli, Kostas Mavrakis, Christine Sourgins, Jacques Thuillier et bien d’autres ont plaidé pour la poursuite de l’accomplissement de la forme contre l’épuisement du désir de beauté et pour une approche sensible de l’art contre l’épuisement du désir de voir. Héritier des provocations de l’avant-garde et des désillusions de l’après-guerre, l’art contemporain a gardé en mémoire les ready-made du monde des objets et les ready-dead du monde des hommes : il a congédié le génie, le chef-d’œuvre, l’œil et la main de l’artiste, cette main mortelle pourtant capable d’accomplir une chose immortelle, pour reprendre les mots d’Hannah Arendt. Accusé de faire advenir sa propre mort dans ses délires iconoclastes montés en épingle par les sopranos de l’ouverture d’esprit, il a fini par cristalliser autour de lui tout un débat opposant les victimes fantasmées d’une nouvelle croisade contre « l’art dégénéré » menée par les hordes réactionnaires et les partisans de l’éternelle beauté troublante qui, « non contents d’être ennemis de la modernité en tirent une vanité incompréhensible » (Yasmina Reza).

A-t-on vraiment congédié la beauté ? Rien n’est moins sûr. Fabienne Verdier est une artiste contemporaine. L’exposition « Mute » – que lui consacre la Cité de l’architecture en partenariat avec Art Basel Paris – est une réponse possible à ceux qui crient au génie ou au désastre face à des œuvres patriarco-sceptiques et éco-responsabilisantes. Au milieu des moulages médiévaux et classiques de notre patrimoine architectural, une quarantaine de peintures réalisées entre 1996 et 2024 par celle qui a reçu, dans la Chine des années 1980, l’enseignement des plus grands maîtres, vient mêler le fugitif silence de l’encre au lourd mutisme de la pierre. Encre noire, encre blanche, le mouvement de pinceaux venus d’ailleurs anime les dentelles lapidaires de nos tympans d’église, de nos chapiteaux et de nos ouvertures ogivales. L’art contemporain, ici hérité des techniques ancestrales de la calligraphie et de la peinture chinoises, ne dérange pas les pierres de l’Occident chrétien, sculptées pour l’éternité ; le souffle vital de l’énergie asiatique accompagne le cisèlement de l’âme au burin, le temps d’une déambulation entre les maquettes et les toiles – l’espace aussi, peut-être, d’un vitrail de ciel bleu aperçu à travers les quadrilobes d’une baie. Du mouvement du pinceau et de l’immobilité de la pierre naît la beauté : moment passé à regarder vibrer ensemble les détails de ces ornements lapidaires et les coulées de peinture déposées au fil du geste sur des toiles passagères.

Fabienne Verdier est le strict opposé de Yayoi Kusama : « Je n’aime pas la peinture qui représente nos névroses intérieures. Le peintre doit faire un travail sur lui pour transmuer ses angoisses existentielles en une mélodie supportable pour les hommes. Étaler une sorte de putréfaction de nos plus effroyables névroses rend l’homme encore plus malade. » Ce qui l’intéresse n’est pas le concept mais l’esprit de la peinture, titre qu’elle a d’ailleurs donné à son Hommage aux maîtres flamands, en 2013. Le « concept » relève de l’assistance respiratoire apportée à de nombreuses œuvres contemporaines pour qu’elles accèdent à une forme d’existence ; l’« esprit » de la peinture vient de la peinture elle-même, nourrit celui qui la regarde, et le fait exister.

Nous assistons aujourd’hui à un curieux paradoxe. L’art de notre temps, qui pourrait continuer à nous émouvoir, nous parle généralement de sujets d’actualité, d’évolutions sociétales et de « problématiques » diverses. À l’inverse, la complexité du réel, qui devrait exiger de nous la formulation d’idées claires et l’emploi de mots justes, se satisfait de plus en plus de l’émotion, individuelle et collective, tout près d’être hissée au rang de valeur démocratique et de gage de citoyenneté. En résumé, on réfléchit dans les musées et on est ému à l’Assemblée nationale. À rebours de cette inversion de la raison et du sentiment, l’exposition « Mute » à la Cité de l’architecture est une véritable expérience esthétique. D’un côté, des œuvres d’art qui échappent à l’instrumentalisation des causes du moment ; de l’autre, une envie de « regarder ce que l’on aime mais de ne pas le regarder totalement » (Thomas Bernhard) pour ne pas avoir à déchiffrer ou analyser. Et se laisser envelopper par ce qui, dans la matière, la forme, la couleur, et l’agencement, nous plaît. Sans concept.

À voir 

Fabienne Verdier, « Mute », Cité de l’architecture et du patrimoine, 1, place du Trocadéro, 75116, Paris. Jusqu’au 8 mars.  Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2, place du Palais-Royal, 75001 Paris

La flamme et la nuit

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DR

Vendredi, peu après 18 heures, un homme a attaqué un gendarme à Paris sous l’Arc de Triomphe avec un couteau et une paire de ciseaux. Les militaires ont alors fait usage du feu pour neutraliser l’assaillant. Le terroriste islamiste était sorti de prison en Belgique il y a seulement deux mois – il y purgeait un peine de réclusion pour avoir poignardé, en 2012, deux policiers belges, dont une femme grièvement blessée à l’époque.


Il y a des moments où un pays se regarde brûler dans une flamme minuscule. Sous l’Arc de Triomphe, la flamme du Soldat inconnu vacille à peine. Elle a traversé des guerres, des humiliations, des défaites et des victoires. Elle a vu défiler les présidents, les généraux, les foules endeuillées. Elle est l’image même de la continuité — une petite obstination de feu contre la nuit de l’Histoire.

Et voici qu’un homme, déjà condamné pour terrorisme, s’en prend à un gendarme chargé de protéger ce rite. Il ne frappe pas seulement un uniforme. Il frappe une mémoire. Il teste la solidité d’un symbole qu’il ne reconnaît pas.

Ce geste n’est pas immense. Il n’a pas la grandeur d’une insurrection. Il est plus inquiétant que cela : il est précis.

Dans le même temps, à Lyon, à la sortie d’une conférence politique devenue cérémonie d’indignation avec Rima Hassan, un jeune homme est pris à partie, encerclé, frappé. Là encore, ce n’est pas un débat. C’est une expulsion. Une purification de l’espace. Une façon de dire : ici, certaines présences ne sont pas tolérées.

Deux scènes. Deux théâtres. Une même fatigue du cadre. La France n’est pas encore en guerre civile. Elle est dans un état plus subtil, plus dangereux : elle est dans la dissociation. Les symboles subsistent, mais la croyance commune s’effrite. La flamme brûle, mais l’unité qu’elle suppose s’estompe.

L’islamisme radical n’a pas besoin d’être majoritaire pour être tragique. Il suffit qu’il existe, qu’il persiste, qu’il produise de temps en temps un homme décidé à transformer sa conviction en acte. Chaque acte devient une fissure dans la fiction d’une coexistence pacifiée.

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De l’autre côté, les milices morales de la jeunesse idéologique ne portent pas de brassards, mais elles possèdent la certitude. Elles distribuent les permissions d’exister. Elles savent qui a droit à la parole et qui doit être exclu. Elles n’aiment pas la violence — disent-elles — mais elles la pratiquent comme un instrument hygiénique.

Le plus étrange est le silence. Non pas le silence du peuple — il parle dans les cafés, dans les salons, dans les regards — mais le silence de la hauteur. Celui des grandes institutions, qui semblent administrer la fracture au lieu de la résoudre. On sécurise, on condamne, on explique, puis on oublie.

Malaparte savait que les civilisations meurent d’une lente indifférence à leurs propres signes. Ce n’est pas la violence en soi qui annonce le crépuscule. C’est l’habitude de la violence. C’est le moment où l’exception cesse de scandaliser. Une flamme attaquée. Un étudiant pourchassé. Un communiqué. Une polémique.

Puis autre chose. La guerre civile à bas bruit n’est pas une guerre d’armées. C’est une guerre des légitimités. Qui a le droit de dire « nous » ? Qui reconnaît encore la mémoire commune comme sienne ? Qui accepte que la loi soit supérieure à la ferveur ?

Lorsque ces questions cessent d’avoir des réponses évidentes, le pays entre dans le soir. La tragédie n’est pas l’affrontement. La tragédie est la coexistence de mondes qui ne partagent plus ni la même histoire, ni la même hiérarchie des valeurs, ni la même idée de la limite. La flamme continue de brûler. Mais autour d’elle, la nuit s’épaissit. Et le plus inquiétant n’est pas que certains veuillent l’éteindre. C’est que d’autres commencent à douter qu’elle éclaire encore quelque chose.

La société malade

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LFI d’extrême gauche? Faux, le parti de Rima Hassan a préempté un autre électorat

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Paris, 6 mai 2025 ARNAUD © CESAR VILETTE/SIPA

Le jusqu’auboutisme de la France Insoumise des dernières années peut sembler étrange: il s’inscrit en réalité dans un mouvement profond et réfléchi, encore plus préoccupant que son classement récent par le ministère de l’Intérieur.


Le 4 février, le ministère de l’Intérieur a publié une circulaire précisant les étiquettes des partis politiques français relatives à l’attribution des nuances des futurs candidats aux prochaines élections municipales. Ce document contient une nouveauté sémantique : La France insoumise (LFI) est rangée dans la catégorie « extrême gauche », au même titre que Lutte ouvrière de Nathalie Arthaud et le Nouveau Parti anticapitaliste du facteur Besancenot.

République bananière, c’est pas un peu colonial comme expression ?

Jusqu’ici, les Insoumis figuraient dans une générique « gauche », avec le PS, les Verts et le PCF. Jean-Luc Mélenchon n’a pas tardé à critiquer des « lettres dignes d’une République bananière ». « Il y a des partis se classant à l’extrême gauche dans ce pays. Ils sont respectables mais LFI n’en fait pas partie » a abondé le député Éric Coquerel. Deux jours plus tard, Mélenchon donne raison à Beauvau : « nous sommes collectivistes » – ce qui est en somme exact si on lit son programme de nature anticapitaliste… Trois outils bien connus nous conduisent en effet sur le chemin de la prospérité :  une avalanche de nationalisation des outils de production, une ouverture totale des frontières, ainsi qu’une allégeance aveugle au leader Jean-Luc – qui incarne l’avenir à lui seul.

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LFI réfute cette étiquette bien entendu, et a saisi la justice, qui se prononcera avant le 4 mars. La presse et les médias se sont aussitôt déchainés sur cette controverse de Valladolid, les uns et les autres philosophant sur le fond et la forme. Pourtant, le vrai débat se situe désormais sur un autre plan, ce que nous allons voir.

Un électorat homogène, et un quasi-plébiscite chez les musulmans

L’électorat de Mélenchon est assez homogène : « Mélenchon est le candidat présentant l’électorat le moins clivé sociologiquement. 23% parmi les salariés du public contre 25% dans le privé, mais également 22% auprès des artisans-commerçants et un score élevé (30%) auprès des chômeurs. » Cette analyse de Jérôme Fourquet peut surprendre, quand le discours de LFI parait tourné vers un segment précis des électeurs, celui des « racisés ». Se pose donc la question : quels sont les avantages d’être radical au point d’adopter un discours à la lisière de l’antisémitisme masqué en antisionisme – 80% des tweets de Rima Hassan ou d’Aymeric Caron concernent Gaza ou Israël, selon ChatGPT- et de s’adresser en priorité aux banlieues, ceci en négligeant peu ou prou l’électorat traditionnel de la gauche ?

LFI a pris acte d’un constat désormais connu : l’électeur ouvrier (ou CSP -) a quitté la gauche et vote RN. Aux Etats-Unis, le vote Trump est comparable : le monteur de Détroit y fait le même choix que la caissière de Carrefour, en quelque sorte. LFI n’insiste pas et dirige son travail de fond vers l’électorat identitaire, d’autant que son public traditionnel (la gauche du PS, pour aller vite) reste assez fidèle, comme on vient de le voir. Et à ceci il y a une bonne raison. Celle-ci : LFI a réussi le kidnapping d’un électorat captif, celui des musulmans (environ 5 à 6% du total des votants). Lors des européennes récentes, 62 % des citoyens français musulmans qui se sont déplacés aux urnes ont voté pour La France Insoumise, selon un sondage Ifop pour La Croix. On découvre des résultats similaires à l’élection présidentielle de 2022, qui avait vu 69% des électeurs musulmans plébisciter Jean-Luc Mélenchon au premier tour. L’examen approfondi des cartes électorales montre aussi que plus des populations étrangères sont denses, plus il y prospère : en Ile-de-France Mélenchon fait son meilleur score, avec plus de 30 % des suffrages, avec des pointes à Bobigny (60,14 %) ou Saint-Denis (61,13 %). En Paca, Jean-Luc Mélenchon l’emporte largement à Marseille avec 31,12 %, et crée la surprise à Strasbourg (35,48 %) ou à Lille (40,53 %).

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La gauche prisonnière

Ce qui nous conduit à une conclusion amère. Selon la fondation Fondapol : « Le score total de la gauche reste stable entre juin 2022 et juin 2024, de 30,53 % à 30,91 %. ». La gauche classique (PS, PC, Verts, etc.) est donc techniquement prisonnière de son partenaire LFI. Pour l’emporter – et c’est précisément la raison du positionnement communautariste de Mélenchon et de ses disciples, qui préemptent une clientèle en expansion dont ils sont désormais les porte-voix – la gauche se voit contrainte par la force à la négociation. La gauche dispose en effet de deux atouts maîtres dans une configuration à deux tours. Premièrement les votants du centre (éternels supplétifs panurgisés) votent plutôt à gauche au second tour, ce qu’a démontré le récent « front républicain » des législatives post dissolution. Deuxièmement il existe une imparable martingale pour faire le contraire de ce qu’on a proclamé la veille : le spectre du fascisme et de l’extrême droite à nos portes, qui autorise tous les parjures. Malgré les mâles déclarations, les PS et PC s’allieront ainsi à LFI lors des municipales, législatives, et présidentielles futures parce qu’ils n’ont aucun autre choix pour préserver des places.

Bien entendu, le choix d’une France fragmentée en catégories antagonistes, flattées par un personnel politique qui se déshonore au risque d’attiser la violence – comme le jeune Quentin passé à tabac jeudi soir, en marge d’une conférence donnée par l’eurodéputée Rima Hassan à l’IEP de Lyon – reste dangereux. C’est le prix que les partenaires électoraux de Mélenchon vont pourtant acquitter, en regardant le sol, et en sachant qu’ils se risquent à un pacte faustien.

Vote religieux, un tabou français

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Mauriac père et fils: correspondance littéraire

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Le livre publié par les Éditions Albin Michel est un événement littéraire. Il s’agit de lettres, pour la plupart inédites, échangées entre l’écrivain François Mauriac et Claude, son fils aîné. La première lettre est datée de 1926, lorsque Claude a 12 ans, les dernières étant de 1970, année de la mort du prix Nobel de littérature, membre de l’Académie française. On découvre un François Mauriac à la fois patriarche, attentif à sa famille, entouré de ses enfants et petits-enfants, et écrivain sans cesse tourné vers l’écriture et la foi. Ce fervent catholique ne parvient guère à différencier les deux. On le voit tantôt dans sa propriété de Malagar, située au cœur du vignoble bordelais, tantôt à Vémars, la propriété francilienne de Jeanne, son épouse, héritée de sa mère, Léonie Bouchard-Lafon, une femme de caractère. C’est dans le petit cimetière de Vémars que repose l’auteur des Mémoires intérieurs.

Lucide

Philippe Baudorre est le maître d’œuvre de l’ouvrage. Ce professeur émérite de littérature française à l’Université Bordeaux-Montaigne accompagne les lettres d’un texte biographique qui permet de mieux comprendre la vie de Mauriac, ses engagements, ses relations avec les grandes figures intellectuelles de l’époque, André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, pour ne citer qu’eux. On voit également l’influence du journaliste, de son fameux Bloc-Notes, ainsi que ses brouilles avec certains de ses confrères ou avec des personnalités de la politique et de la presse, comme le patron de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber – ce dernier avait traité de Gaulle de « canaille ».

Le dialogue entre François et Claude constitue la colonne vertébrale de cette correspondance au long cours. On traverse le siècle, et quel siècle, celui des guerres, des dictatures, des idéologies meurtrières, de l’usage de la bombe atomique. C’est aussi celui de la résurrection de la France, après la terrible défaite de 1940 et la honte pétainiste ; c’est celui de la décolonisation, de l’indépendance de l’Algérie, du retour du général de Gaulle qui donne à la France une constitution permettant, aujourd’hui plus que jamais, de ne pas tomber dans le chaos. François Mauriac a été de tous les combats. De la guerre d’Espagne, à la dénonciation de la torture en Algérie, en passant par la défense de Robert Brasillach, pourtant adversaire politique. Condamné à mort en 1945, François Mauriac avait tenté d’obtenir sa grâce auprès du Général. En vain. Ce chrétien, qui fit entrer Paul Claudel à l’Académie française, ne supportait pas qu’on pût tuer un homme, fût-il traitre à sa patrie.

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Pour François Mauriac, le mot « espérance » rime avec courage. Et du courage, l’écrivain n’en manque pas. Dès le début de l’occupation allemande, il dit du drapeau nazi : « Une araignée noire gorgée de sang. » Certes, il publie en 1941, à Paris, La Pharisienne, qui s’avère être un succès de librairie. Mais immédiatement après, il devient gaulliste, tout en se méfiant des communistes, ses alliés. Au printemps 1944, alors que Claude est davantage préoccupé par ses tourments intérieurs, l’écrivain s’inquiète de l’avenir qui s’annonce aussi sombre que le présent. Le journalisme occupe une part importante de son temps, trop peut-être. Il met en garde son fils « chéri ». À propos de ce métier : il lui dit que c’est « une détestable école pour ceux du moins – et c’est ton cas – qui ont ‘’quelque chose’’ dans la tête et dans le cœur. » On a tendance à ne garder de son œuvre que le Bloc-Notes, recueil de ses articles. Je crois que c’est une erreur. Ses romans demeurent indépassables, surtout quand il s’agit de dénoncer la substance maternelle asphyxiante. Relisons Genitrix pour s’en convaincre.

Mauriac, dans bien des domaines, a su rester lucide. Dans une lettre adressée à Claude, datée du 20 avril 1942, il écrit : « Ce ministère (celui de Pierre Laval) ! Un gouvernement de dictature appuyé non sur un parti national mais sur l’étranger occupant et servi par des ‘’agents’’ … » Et d’ajouter : « et toute la droite française sera compromise dans l’aventure, au jour de la débâcle… » Ça tape dans le mille.

Faites vos jeux

Mauriac parle aussi de cinéma, de peinture et de théâtre. Il écrit, toujours à Claude : « Que Tartuffe est une pièce superficielle ! (…) Le drame de Tartuffe, c’est que tout chrétien déclaré et militant, tôt ou tard, et sinon à chaque instant, du moins dans de nombreuses circonstances, devient un imposteur – non pas l’affreux aigrefin de Molière et qui relève de la correctionnelle – mais un être dont l’imposture a de secrètes racines et des branches ramifiées à l’infini… »  Claude deviendra à son tour écrivain, mais comme il lui sera difficile de s’imposer à l’ombre de la statue du Commandeur ! À l’âge de 16 ans, Claude lit cette lettre signée François : « Ne te méfie pas de la vie ; elle est belle, tout de même, quoique tragique : c’est une grande aventure qu’il faut aborder avec courage. Tu as, comme tout le monde, des atouts en main et aussi quelques mauvaises cartes. C’est très excitant, tu le verras, que de corriger le mauvais jeu, que d’avancer malgré tout… » Précieux conseil pour gagner du temps sur le troupeau.

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Le courage toujours. Dénoncer la torture en Algérie, j’insiste, et changer d’appartement chaque soir pour échapper à un attentat de l’OAS. Une bombe est désamorcée à Malagar. Dénoncer le jeu misérable des partis qui poussent de Gaulle vers la sortie. Et après ? Mauriac n’aura pas le temps de constater les dégâts. Il meurt le 1er septembre 1970. Il y a une belle photo de lui à la fin de sa vie. Ses jambes ne le portent plus. Il a cependant quitté le fauteuil roulant. Il est assis dans un fauteuil en osier. Panama sur la tête, plaid sur les genoux, il lit le journal. C’est son dernier été. Sous la photo, Jeanne écrit : « 27 juillet. François lisait ; j’étais heureuse. » Mauriac : « Il faut que la vieillesse soit sainte, sinon elle est obsédée. » À l’hôpital, sur son lit d’agonie, Philippe Sollers, remarqué par l’auteur d’Un adolescent d’autrefois pour son premier roman, lui rend visite. Silence, tendresse, paix. En face, Jean, le fils cadet, veille son père. Il est fier d’appartenir au clan Mauriac, celui des Lettres.

J’aime également dans ce livre monumental les passages où Mauriac évoque le vin de Malagar. C’est important pour lui, les racines, la voix de la terre, son sang. Il écrit le 9 septembre 1943 : « Ici les orages succèdent aux orages. Ils sont bienfaisants… mais on tremble chaque fois pour cette récolte, la plus belle jamais vue… » Ou encore, le 2 octobre 1943 : « Nous faisons une quantité incroyable de vin, mais peu de degrés. Si le temps radieux d’aujourd’hui persistait, la qualité s’améliorerait. Ce sont les grandes pluies orageuses qui ont noyé le raisin. » Et tout simple, net : « Il pleut sur les vendanges. »

Ce détail enfin. Mauriac vient de communier, le matin. Il pense à l’article sur de Gaulle qu’il vient de remettre, il songe à la coquille qu’il a laissé passer, ça l’agace ce « main au lieu de nain ». Il l’écrit à Claude, puis ajoute : « (…) d’où vient cette paix, ce silence en moi, cette chaleur d’une présence, cette envie de tomber à genoux et de pleurer ? » Tout Mauriac, ici, résumé.

François Mauriac ‘’Je te dis toute ma tendresse’’ Correspondance (1926-1970) avec Claude Mauriac, Albin Michel. 704 pages