Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
C’est vrai ; je le confesse. J’ai dû demander une autorisation spéciale à Hubert de Jenlis, maire d’Amiens, pour que nous puissions, la Sauvageonne et moi, venir accompagnés de notre jument Yvonne au théâtre. L’élu, avec beaucoup de courtoisie, a accepté, arguant qu’il n’y avait pas que les humains qui pouvaient se cultiver et de se divertir. On est en droit de le féliciter pour cette ouverture d’esprit. Je reste persuadé que Léon Deffontaines, candidat de la gauche non obtuse, en fera de même s’il est élu aux prochaines élections municipales1.
Propreté irréprochable
Au début, je dois reconnaître que ce ne fut pas très facile. Quelques spectateurs, mauvais coucheurs, protestèrent et nous dûmes essuyer quelques remarques désobligeantes : « Ses grandes jambes nous gênent ; on ne peut étaler les nôtres. » « Elle rit trop fort. » « Elle sent des aisselles ! » Ces derniers propos nous blessèrent tous les trois car Yvonne peut avoir des défauts comme tout le monde (caractère bien trempé comme sa maîtresse ; goûts littéraires très marqués qui la portent sur des auteurs anciens antérieurs à la naissance de l’automobile, etc.) mais elle est d’une propreté irréprochable. (Elle reste des heures dans la salle de bains – c’est une fille ! – au grand dam de la Sauvageonne qui piétine devant la porte en petite tenue.) Ainsi, il y a peu, nous sommes allés tous les trois voir deux spectacles à la Maison du théâtre : Danemark et Hervé Guibert.

Le premier est l’œuvre du collectif européen Superamas qui présente ainsi la pièce : « Que savons-nous du Danemark si ce n’est qu’il est entièrement fabriqué en Lego et qu’il est peuplé pour moitié de Vikings, pour moitié de petites sirènes ? Qu’est-ce qu’Anne Hidalgo en retient en dehors des pistes cyclables ? Et Gabriel Attal, à part le salaire des enseignants ? Ou Éric Ciotti, en dehors du charme des camps de rétention pour étrangers ? Qu’en savons-nous vraiment ? Ikke meget, faktisk : pas grand-chose, en fait. Superamas a décidé de combler cette lacune. Au terme d’une enquête de terrain qui a conduit l’un de ses membres à s’intégrer dans le pays, le collectif artistique présente pour la première fois un spectacle qui éclairera enfin les raisons du « miracle danois ». Au-delà des idées préconçues, Danemark, un spectacle ethnographique sur le bonheur répondra à toutes les questions que nous nous posons sur ce pays mystérieux. Ainsi qu’à celles que nous ne nous posons pas. Le bonheur ne dépend pas uniquement de la responsabilité de chacun. C’est aussi — et peut-être avant tout — un choix de société. Skål ! » Voilà qui est dit.
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Le second, Hervé Guibert, d’après le roman A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (éd. Gallimard), du regretté écrivain éponyme, mort du Sida, était proposé par le Collectif Aubervilliers, dans une mise en scène d’Arnaud Vrech et de Franziska Baur. La pièce s’articule autour de l’entrée en maladie de Guibert et la mort de Muzil (Michel Foucault). « Il y a un enjeu de taille à « représenter » le sida aujourd’hui, du moins à chercher à le rendre compréhensible aux yeux de générations qui n’ont pas traversé sa prise de conscience, puis les rebondissements de sa prise en charge », concèdent les metteurs en scène.
Menace de fessées
Quelques jours plus tard, j’exigeais de la Sauvageonne et d’Yvonne qu’elles couchassent par écrit leurs impressions, leur ressenti après avoir vu ces deux créations dont, moi-même, je ne savais que penser. Afin d’arriver à mes fins, un peu brutal, je les menaçai d’une fessée si elles ne s’adonnaient point à ce devoir, à ce travail de critique dramatique. La Sauvageonne fut exemplaire. Quelques heures plus tard, elle me remit son travail : deux feuillets constellés d’une écriture serrée et adolescente. Elle y confiait qu’elle était sortie de Danemark « avec plus de questions que de certitudes. Et c’est précisément ce que j’ai aimé », précisait-elle. « Le spectacle ne cherche pas à rassurer, ni à divertir au sens classique, mais à interroger notre rapport au bonheur, loin des slogans et des classements. A travers l’exemple du Danemark, souvent présenté comme un modèle, la pièce opère une remise en cause subtile et intelligente de cette idée d’un bonheur mesurable, presque obligatoire. Peu à peu, le propos dépasse le cadre de nos propres sociétés et de nos propres attentes. » Elle se dit aussi touchée par cette forme hybride, entre conférence et théâtre, qui laisse de la place au doute et à la réflexion. Quant à Hervé Guibert, elle avoue qu’elle a vécu « une expérience profondément touchante » qui lui a permis de déceler « la fragilité du corps, l’urgence de vivre et cette étrange coexistence de douleur, de doute et de force intérieure. Les interprètes investissent chaque geste, chaque silence, avec une délicatesse qui ne sombre jamais dans le pathos (…). On ne sort pas indemne d’un tel spectacle : il invite à réfléchir sur notre propre vulnérabilité, sur la manière dont nous aimons, luttons, nous nous effondrons et nous nous relevons. Hervé Guibert ne se contente pas de montrer une maladie : il raconte l’humanité en lutte avec elle-même et c’est pour moi ce qui fait toute sa puissance. » Alors que je félicitais avec effusion la Sauvageonne et m’apprêtait à fesser Yvonne qui n’avait rien fichu, la lauréate s’interposa, telle une avocate, affirmant que l’équidé avait tout compris des deux pièces « mais différemment. Elle ne cherchait pas à analyser. Elle se moque des classements, des modèles et des injonctions au bonheur. Dans Danemark, elle sentait que le bonheur ne se mesure pas et ne se décrète pas. Pour elle, il n’est pas théorisable. Dans Hervé Guilbert, elle a reconnu le corps, la fragilité, le temps qui passe, le vivant qui résiste. Yvonne n’analyse pas la douleur : elle la reconnaît. Je pensais et je formulais ; Yvonne ressentait. Je parlais de philosophie et d’humanité ; elle évoquait surtout les silences trop longs et un cruel manque d’avoine. »
J’écoutais la Bête par l’intermédiaire de la Belle et me disais que je n’avais rien compris, qu’au final, c’était moi qui la méritais, cette sacrée fessée.
- Le communiste s’est depuis rangé derrière le candidat socialiste, après avoir renoncé à se présenter à l’élection municipale NDLR. ↩︎
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