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Macron, verbe et impuissance

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Notre chroniqueur observe et déplore le déclassement international de la France


La France, hélas, compte de moins en moins dans le monde. Jadis, par sa voie indépendante et souvent respectée, elle pesait lourd dans les affaires internationales. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, le pays s’est progressivement transformé en acteur secondaire, bavard mais peu influent. Le prestige de la présidence, autrefois symbole de grandeur, s’est dissous dans les volte-face, les postures, et les « en même temps ».

L’Afrique : l’échec le plus flagrant

C’est peut-être en Afrique que l’échec d’Emmanuel Macron apparaît le plus nettement. Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, les gouvernements ont mis fin aux accords militaires et exigé le départ des troupes françaises. Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye qualifie la présence française d’« anomalie » et en demande le retrait. Même en Côte d’Ivoire, longtemps alliée fidèle, les autorités annoncent vouloir reprendre le contrôle de la base d’Abidjan. C’en est fini du « pré-carré ».

Macron s’est obstiné à croire que son « nouveau partenariat égalitaire » séduirait le continent. Mais en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », il a, par un effet boomerang, nourri l’hostilité à l’égard de la France. Au Sahel, on voit désormais des drapeaux russes là où flottait le tricolore, et des mercenaires russes — eux-mêmes en difficulté — à la place des légionnaires. Plus au nord, l’Algérie continue d’humilier Paris en refusant de reprendre ses ressortissants sous OQTF, et c’est finalement l’Allemagne qui a obtenu la libération de Boualem Sansal.

L’Ukraine pour faire diversion

Au début de l’invasion russe en 2022, Emmanuel Macron se rêvait en médiateur. Des heures au téléphone avec Vladimir Poutine, persuadé de pouvoir raisonner le maître du Kremlin, au grand dam des alliés européens. Il se voyait en interlocuteur incontournable. Puis, brusque virage : le président devient chef de guerre de plateau télé. Il donne des leçons de morale, appelant l’Europe « à ne pas être lâche ». La guerre en Ukraine, qui alourdit encore des finances publiques déjà fragiles, devient aussi un moyen de masquer ses échecs intérieurs et de se replacer au centre du jeu politique, qu’il avait perdu après la dissolution ratée de 2024. Aujourd’hui, avec le désengagement américain, il serait question de reparler à Vladimir Poutine. Après cinq ans de guerre, la boucle serait bouclée.

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D’une coalition contre le Hamas à la reconnaissance de la Palestine

Au lendemain du massacre du 7-Octobre, Emmanuel Macron voulait rassembler une coalition internationale contre le Hamas. Deux ans plus tard, il reconnaît la Palestine à l’ONU et entraîne d’autres pays dans son sillage. Il refuse également de prendre pleinement la mesure de l’antisémitisme qui explose en France depuis cette date. Son absence à la grande marche contre l’antisémitisme demeure tout aussi incompréhensible, sauf à l’expliquer par de bas calculs électoralistes.

Le plan Trump pour Gaza constitue une humiliation pour Macron qui avait misé, sans aucun effet, sur la reconnaissance de la Palestine pour « débloquer » la situation. Le président américain s’est ouvertement moqué de lui lors du Sommet de Sharm el-Cheikh.

L’Europe : l’abandon progressif de la souveraineté française

L’Europe devait être le cœur du projet d’Emmanuel Macron : une Europe souveraine, puissante, parlant d’une seule voix. Dans les faits, il a surtout sacrifié la souveraineté française sur l’autel du compromis permanent avec Berlin et la Commission européenne.

Il a d’abord cédé sur le nucléaire, pilier de notre indépendance énergétique. Pour plaire aux écologistes et à l’Allemagne, il a réduit le parc français. Puis, il a fait marche arrière. Sur la politique agricole et le Mercosur, la France, pays fondateur de l’Union européenne, seconde économie des 27, subit l’humiliation d’être mise en minorité lors d’un vote à la majorité qualifiée. En 1967, dans des circonstances similaires, le général De Gaulle avait pratiqué la politique de la chaise vide pendant six mois.

Macron croit dans la magie des contacts personnels. Il pensait pouvoir charmer Donald Trump. On se souvient des tapes dans le dos, des dîners d’État, d’une poignée de main interminable. Mais très vite, l’Américain l’a remis à sa place : celle du petit garçon qui veut jouer dans la cour des grands. « Ce qu’il dit importe peu… Il n’a pas beaucoup de poids », avait déclaré Trump avant de l’humilier de nouveau en Égypte. On n’imagine pas un président américain traiter de Gaulle, Pompidou, Giscard ou Mitterrand de la sorte.

David Lisnard a bien résumé le rôle d’Emmanuel Macron sur la scène internationale : un figurant bavard. Après huit ans de présidence, il laisse une France affaiblie aussi au niveau international où plus personne ne le prend au sérieux.

Le grand verbe français

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique qui ne transige pas avec la langue, allant jusqu’à écrire sa nouvelle pièce, Katte, en alexandrins et en cinq actes. Soit la majesté qui sied au drame et à l’exaltation héroïque. Un hommage aux maîtres classiques salvateur dans le paysage théâtral d’aujourd’hui.


En France, le théâtre entretient des rapports parfois houleux avec le verbe et son incarnation, sa stylisation au service du drame. Depuis Antonin Artaud, la scène favorise le langage corporel plutôt que le verbe. Avec le théâtre de l’absurde, né dans les années 1950, la parole humaine s’est réduite à des lambeaux, des tics mécaniques, du vide et du silence. Heureusement, une certaine postmodernité, libérée des illusions de l’avant-gardisme dogmatique, réhabilite – dans le désordre – la peinture figurative, l’intrigue romanesque, la musique tonale, la poésie lyrique et même versifiée, ainsi qu’un théâtre verbal et narratif, confiant dans les potentialités du langage humain. Jean-Marie Besset et sa nouvelle pièce, Katte, La tragédie de l’amant du prince de Prusse, s’inscrivent dans ce renouveau esthétique.

Jean-Marie Besset. Photo : Hannah Assouline

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique bien connu, traducteur et adaptateur d’auteurs anglo-saxons (Alan Bennett, Edward Albee, Tom Stoppard, Noël Coward, Dion Boucicault ou Michael Frayn, dont la grande pièce Copenhague lui a valu le Molière du meilleur adaptateur en 1999). On n’a pas oublié des pièces comme Villa Luco, Ce qui arrive et ce qu’on attend, Les Grecs, Le Banquet d’Auteuil, ou plus récemment Jean Moulin Évangile, Duc et Pioche (sur l’amitié de Madame de La Fayette et La Rochefoucauld). Sa plume prolifique s’est aussi essayée au cinéma avec des scénarios pour Alain Resnais ou André Téchiné. Sa pièce De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, brillante fantasmagorie politique, a connu un large succès au théâtre Déjazet la saison dernière.

Après avoir vécu douze années à New York, qui l’ont rendu sensible au théâtre psychologique et réaliste anglo-saxon, Besset est connu pour avoir accordé une importance littéraire de grande tenue au thème de l’homosexualité masculine comme puissant enjeu d’intrigue dans des pièces comme Perthus, largement autobiographique. Il a aussi été directeur délégué du théâtre de l’Atelier à Paris et directeur du centre dramatique national de Montpellier, le théâtre des 13 Vents. C’est assez dire que sa vie d’artiste est au service de la langue française et de la scène, ce qui lui a valu le Grand Prix du théâtre de l’Académie française en 2005.

Besset fait vivre l’héritage de l’éloquence classique, de l’esprit français analytique et précis, de l’art de la conversation et de l’agôn scénique, le conflit des passions humaines. Pas seulement comme patrimoine, mais comme ferment de la création contemporaine. Sa quête de l’universel à travers le particulier ou de l’« actualité » des situations humaines fait de lui un moraliste classique et un représentant précieux de cet esprit français que Causeur célébrait il y a quelques mois. Besset aime à dire que Corneille (qui connaît cette année une réédition magistrale aux Belles Lettres) est notre Shakespeare par l’ampleur du projet artistique, la complexité de la matière humaine embrassée et l’élégance supérieure, la maîtrise indiscutable de la forme. Mais il se désole de découvrir que le lycéen d’aujourd’hui ignore ces merveilles.

Cette saison, Jean-Marie Besset revient donc avec Katte, une tragédie créée l’été 2024 à Limoux, en lecture publique, lors de la 25e édition du Festival NAVA[1]. Philippe Girard et Tom Mercier occupaient déjà les rôles-titres, la mise en scène étant assurée par Frédérique Lazarini.

Nous sommes au Royaume de Prusse en 1730. Au palais de Potsdam, le roi soldat Frédéric-Guillaume Ier surprend une complicité amoureuse et interdite entre son fils Frédéric, le prince héritier (le futur Frédéric II proche de Jean-Sébastien Bach et de Voltaire, le modèle du « despote éclairé » qui régnera quarante-six ans !), et l’officier Hans Hermann von Katte, lieutenant des gens d’armes de la garde du roi. L’Europe entière, cette Europe dont Marc Fumaroli, ami de l’auteur, disait qu’elle parlait français, tente d’intervenir dans cette crise intime entre un père et un fils qui menace l’ordre politique du continent.

Pour cette pièce, Jean-Marie Besset a fait des choix esthétiques radicaux : retrouver la majesté et la frappe impeccable du grand vers français, l’alexandrin, ainsi que la forme dramaturgique absolue des cinq actes, privilégiée par Corneille, Molière et Racine, reprise plus tard par Hugo et le drame romantique. La tragédie française comme lieu de déploiement d’une tension intense qui ne se dénoue jamais, mais s’accomplit dans l’exaltation héroïque et sublime du jeune Katte. Du grand opéra.

Est-ce à dire que cette expérience insolite de théâtre contemporain s’inscrirait dans une veine néoclassique ? Je ne crois pas, tant ce concept peut charrier de malentendus esthétiques, entre « palais à volonté », colonnades grecques et style ampoulé. Rien de tel dans Katte qui regarde aussi du côté du romantisme, de sa fougue, de sa fécondité imaginative puissante. S’il faut trouver à l’auteur un modèle prestigieux, on invoquera plutôt Edmond Rostand.

« Mon père est une brute et je suis son enfant

Il paraît un démon et je serais un ange ?

Comment réconcilier que je sortis de lui

Et le hais aujourd’hui ? » (On reconnaît la forme des stances !)

L’alexandrin est une machine de guerre, alliance définitive et décisive du fond et de la forme, objet de pensée qui sollicite l’oreille et le cœur. C’est un miracle d’équilibre et de résolution de tensions internes, un fruit précieux de l’histoire, un trésor du grand art français. Synthèse d’influences diverses, d’apports successifs. Comme un grand vin… et Besset est fils de vigneron : il connaît cet accord des arômes et d’une terre, d’un climat. Ce que tempérance et modération verbales peuvent suggérer d’intensité et de passion. Le fameux effet de sourdine racinien. Ce qui ne va pas non plus sans des effets d’esprit qui rappellent les joyaux étincelants dont se parait l’art de la conversation à la française :

La Reine

Certes de son amour il fit cent fois le vœu

Mais une seule nuit vit blanchir mes cheveux

Seckendorff

Heureusement la mode est à perruque blanche

La Reine

Vous avez tant d’esprit qu’il faut bien qu’il s’épanche.

Besset n’hésite d’ailleurs pas à « moderniser », comme d’autres avant lui, le grand vers français en prenant des distances avec le carcan de certaines règles phoniques trop codifiées (traitement de l’« e » atone, tolérance pour certains hiatus, abandon de la rime pour l’œil, décompte naturel de certaines syllabes…), faisant heureusement passer l’esprit avant la lettre. L’efficacité du plateau, comme l’accueil du parterre sont privilégiés par rapport à un usage muséifié et archéologique du vers.

Reste à comprendre ce choix, au xxie siècle, de formes héritées du passé. La genèse de Katte est à ce titre fort intéressante. Les choix formels n’ont pas été plaqués de l’extérieur sur une intrigue historique et intime. La forme et le fond ont fait l’objet d’une stimulation et d’un engendrement réciproques. Presque comme si le drame du jeune Frédéric et de Katte naissait du choix initial qu’imposent le genre tragique et son style élevé. Comme une transsubstantiation verbale où l’on ne distingue plus la matière du sujet. Privilège de l’incarnation ! Et quel art se montre-t-il plus incarné que le spectacle vivant, lui qui met en lumière les conflits secrets de l’âme humaine et l’éternel agôn du théâtre du monde, de la comédie humaine ?

Mirabeau disait : « La Prusse n’est pas un État qui possède une armée, c’est une armée ayant conquis une nation. » Dans son programme, le théâtre de l’Épée de Bois rappelle que « les choses ne pouvaient que mal aller entre un père qui ne s’intéressait qu’à la guerre et à la chasse, et un fils qui ne voulait que jouer de la flûte et lire des poètes français. Un jour où Frédéric a été battu et humilié publiquement par son père, il décide de s’enfuir vers la France, avec la complicité de Katte. Or le Roi fait rattraper les fugitifs, et, malgré les supplications de la Reine, de toutes les cours d’Europe, il fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de Frédéric. »

Face à un tel argument qui recèle toutes les dimensions d’une tragédie classique (l’hubris d’un personnage, les passions irrationnelles, le conflit entre la vie publique et l’inquiétude intime, l’élévation sociale des personnages, le rôle primordial des confidents), on comprend que le recours à des formes classiques ait à la fois stimulé l’imaginaire de l’auteur et contribué à faire respirer les héros à une hauteur raréfiée du langage et du cœur.

Cette formule, gageons-le, saura « plaire et instruire » les spectateurs d’aujourd’hui.


À voir

Katte, de Jean-Marie Besset. Mise en scène deFrédérique Lazarini, scénographie deRégis de Martrin-Donos.Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos.

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e. Du 5 février au 8 mars 2026, du jeudi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 h 30.


[1] Festival NAVA -Nouveaux Auteurs dans la vallée de l’Aude), dont Besset est fondateur (avec Gilbert Désveaux) et directeur artistique

Ana Blandiana, la poésie à l’épreuve de la liberté

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La poétesse roumaine est devenue une figure politique dans son pays. Elle sera présente en France à l’occasion du Printemps des poètes et fera une tournée de rencontres et de lectures du 1er au 14 mars qui passera par Lyon, Aix-en-Provence, Strasbourg et Paris.


Elle a un nom de cantate, une voix qui fut autrefois dangereuse, une trajectoire qui ressemble à une ligne de fuite. Ana Blandiana – Otilia Valeria Coman – est née en 1942 à Timișoara, au cœur d’un siècle ravagé, et sa poésie fut longtemps une présence indocile sous le poids du régime communiste roumain. Elle connut l’interdiction, la censure, l’exil intérieur du langage. Et aujourd’hui, on acclame cette survivante dans les salons culturels d’Europe, lui offrant prix et podiums. Mais cet hommage consensuel camoufle parfois une question plus embarrassante : avons-nous vraiment compris ce qu’elle défendait – et ce que la poésie peut encore être ?

Un vent de liberté souffle sur la Roumanie

Car Blandiana n’est pas seulement une figure historique. Elle est une poétesse vivante, dont l’œuvre traverse plus de trente livres traduits dans une vingtaine de langues, et qui a été récompensée en 2024 par le Prix Princesse des Asturies pour la Littérature, précisément pour « sa capacité extraordinaire à défier la censure ». Ce n’est pas un simple hommage à une dame des lettres ; c’est la reconnaissance d’un parcours, d’un destin où l’écriture est devenue, sous le communisme, un acte de vérité et de survie.

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Cette dimension-là mérite d’être rappelée parce qu’elle distingue, aujourd’hui, Blandiana de bien des poètes qui occupent nos scènes culturelles : elle n’a jamais considéré la poésie comme un simple art de salon. Dans les entretiens que j’ai réalisés avec elle, elle insiste sur ce point avec clarté : sous la dictature, écrire n’était pas une performance scénographique mais un combat discret contre l’effacement du mot et de l’esprit[1].

Cette posture n’est pas un folklore de dissidence. Elle s’enracine dans ce que Blandiana appelle elle-même – et ce n’est pas une formule creuse – la diminution de l’importance de la liberté de parole quand elle devient banale. Dans notre second entretien, elle le dit sans détour : ce qui était précieux autrefois, c’était précisément l’interdit, le risque que contenait chaque phrase[2].

Ce paradoxe de la liberté trouve un écho particulier dans l’expérience et les réflexions d’Ana Blandiana. Sous le communisme, chaque mot comportait un risque : « Même dans les dernières années de la censure, je luttais pour chaque vers, chaque ligne. À partir de ce moment-là, dès qu’un texte à moi avec mes vérités apparaissait, c’était la preuve qu’en Roumanie il y avait de la liberté », explique-t-elle. La parole était alors précieuse et fragile, un geste de vérité qui engageait à la fois l’auteur et sa communauté.

La poésie et le vacarme du monde

Aujourd’hui, remarque Blandiana, la situation est inversée : « La liberté de la parole a diminué de son importance ». Dans un monde saturé de mots, de discours et de performances, le poème peine à se faire entendre. Beaucoup de poètes contemporains ont confondu impact et visibilité, slogan et œuvre. L’époque a plus de mots que de voix, et la poésie, même lorsqu’elle revendique une fonction politique ou performative, peut se diluer dans le flux médiatique et perdre sa capacité à surprendre et à subvertir.

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C’est cette tension qui rend la présence de Blandiana au Printemps des poètes 2026 particulièrement significative. Invitée dans le cadre du thème « La liberté. Force vive, déployée », sa tournée française (du 1er au 14 mars 2026) met en dialogue la mémoire, la liberté de parole et l’engagement poétique. Chaque lecture, rencontre ou discussion se conçoit comme un espace de réflexion et d’échange, et non comme une simple performance. Blandiana rappelle ainsi que la véritable liberté de parole, pour être vivante et signifiante, ne réside pas dans la profusion des mots mais dans l’attention, la profondeur et le courage qu’on leur accorde. Dans un monde où tout semble déjà dit, elle montre que la poésie peut encore faire résonner une voix unique, capable de mobiliser et de toucher profondément, comme jadis chaque mot comptait sous la dictature.


NOUS AVONS TOUT

Feuilles, mots, larmes,
boîtes d’allumettes, chats,
tramways quelquefois, queues pour la farine,
charançons, bouteilles vides, discours,
images étalées sur le téléviseur,
doryphores, essence,
fanions, portraits de gens importants,
Coupe des clubs champions européens,
autobus marchant au gaz, pommes refusées à l’exportation,
journaux, pain blanc, huile mixte, œillets,
rencontres à l’aéroport, Cico, bâtons de chocolat,
saucisson de Bucarest, yaourt diététique,
tsiganes vendant des Kent à la sauvette, œufs de Crevedia,
rumeurs, feuilleton du samedi soir,
ersatz de café,
lutte des peuples pour la paix, chœurs,
production à l’hectare, Gérovital, anniversaires,
compote bulgare, rassemblement des hommes du Travail,
vin du terroir qualité supérieure, Adidas,
blagues, gars déambulant sur l’Allée de la Victoire,
poisson surgelé, Ode à la Roumanie,
nous avons tout

Ana Blandiana, Poèmes résistants, édition bilingue roumain-français, traduit par Hélène Lenz, préface de Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2025, 320 p.

Poèmes résistants

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[1] Entretien avec Ana Blandiana, Poesibao, Grégory Rateau : https://www.poesibao.fr/entretien-avec-la-poete-roumaine-ana-blandiana-par-gregory-rateau/

[2] Ana Blandiana, entretien avec Grégory Rateau, Le Petit Journal de Bucarest : https://lepetitjournal.com/bucarest/communaute/ana-blandiana-la-liberte-de-la-parole-diminue-de-son-importance-241416

Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Cela n’empêche pas Manent de dire ici son admiration pour l’académicien « mécontemporain ».


Alain Finkielkraut est certainement parmi nous une des figures intellectuelles les plus significatives. Son nom éveille en chacun des sentiments et jugements souvent fort vifs, dans l’adhésion ou le rejet. Il y a quelques années, à l’occasion de son livre À la première personne, je notai comme un signe sinistre de l’état de l’opinion dans notre pays qu’il était désormais chez beaucoup l’objet d’une élection de haine. J’hésiterais à employer la même expression aujourd’hui, non que l’esprit public se soit amendé, mais les méchants aussi se lassent. En tout cas, Alain Finkielkraut a traversé sans dévier ni fléchir ces années où il fut dans le pressoir. Malgré son titre – Le Cœur lourd –, la conversation avec Vincent Trémolet de Villers qu’il vient de publier est parcourue par cette électricité intellectuelle et cette joie de se colleter avec le monde qui font le charme et le prix de ses écrits  comme de sa parole.

Vague de contre-vérités

S’il faut résumer d’un mot la physionomie d’Alain Finkielkraut, sa forme d’âme en quelque sorte, je dirais : c’est un homme qui s’expose. Non pas qui se montre, encore moins qui se vante, mais qui laisse voir sur sa personne ces « morsures du présent » dont parlait Péguy et sans lesquelles on ne touche pas le réel puisqu’il ne nous touche pas réellement. Tout l’émeut, tout l’ébranle, rien ne le protège, rien ne le rassure. Il ne se met jamais en défense. Tel est son courage, non seulement rare mais singulier.

Il porte cette franchise dans la considération du sujet de dispute le plus brûlant aujourd’hui, sur lequel du reste il n’a jamais cessé de s’exprimer avec clarté et netteté, mais aussi l’engagement d’un cœur toujours à vif. On le sait, avec la France, Israël est le nom de son tourment, non pas seulement l’État d’Israël mais le peuple juif comme histoire et comme mémoire, comme appartenance et comme héritage. Aujourd’hui, cependant, c’est d’abord l’État d’Israël qui est en jeu et en procès. Une opinion s’est brusquement répandue ou exacerbée, une passion s’est mise à flamber dans les lieux du monde qui semblaient devoir en être particulièrement préservés comme les universités, pour installer au centre de toute perspective politique, comme la vérité la plus significative du monde présent, la thèse suivante : l’État d’Israël est un État essentiellement illégitime car « colonial » et « les Juifs » forment le dernier ou principal obstacle à cette heureuse unification de l’humanité que le mouvement spontané des peuples du monde est autrement en train de produire. Comment faire face à cette vague de contre-vérités portées par une passion meurtrière ?

S’il est justement révulsé par les violences de colons en Cisjordanie et par les encouragements odieux qu’ils reçoivent de certains ministres de la coalition au pouvoir, Alain Finkielkraut a à cœur de rappeler pourquoi la caractérisation « coloniale » d’Israël est aussi fausse qu’injuste. Israël est un pays nouveau, mais il n’est pas né d’un acte de force arbitraire venu de l’autre bout du monde ; il est le pays du retour, vers lequel les Juifs dispersés, humiliés, violentés, en pays chrétiens comme musulmans, n’ont jamais cessé de diriger leurs prières et leurs vœux, jusqu’à ce qu’enfin, après la destruction des Juifs d’Europe, les Nations unies en décident la création. La Terre promise ne fut d’ailleurs jamais « sans Juifs », mais ceux qui, quoiqu’exposés aux pires violences et vexations, ne l’avaient jamais quittée ne survivaient que grâce à l’aide des dispersés, eux-mêmes vivant le plus souvent dans des conditions précaires. L’histoire des Juifs ne ressemble à aucune autre, et Israël comme État ne ressemble à aucun autre. Cela ne l’exonère pas des obligations de justice qui pèsent sur tous les États, mais les notions « universelles » dont nous faisons usage et parade peinent à lui rendre justice.

C’est pourquoi, d’ailleurs, pour le dire en passant, je suis étonné qu’Alain Finkielkraut approuve aussi résolument la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître l’État de Palestine : « Sur ce point, je lui donne raison » (p. 149). Cette décision, et le président le savait, ne pouvait être suivie d’aucun effet. Ou si, par extraordinaire, elle était suivie d’effet, le nouvel État serait gouverné par le Hamas ou l’Autorité palestinienne. Pour donner consistance politique à cet État, rien d’autre n’est aujourd’hui disponible, rien d’autre ne se dessine, rien d’autre ne semble sérieusement envisagé. La décision du président français n’avait pas d’autre effet que de contribuer à délégitimer Israël. L’impuissance française pouvait encore faire cela.

Personne ne sait comment résoudre le « problème israélo-palestinien ». On peut toujours dire : solution à deux États ! Je dis la même chose, mais en ajoutant : si cela est possible. Est-ce possible ? Le Proche-Orient n’est pas une zone propice aux États-nations. Elle est contestée depuis des millénaires entre les empires. Les nations consistantes qui s’y trouvent sont les restes, certes imposants, d’anciens empires : Turquie, Iran, Égypte. Ce sont des empires musulmans, c’est-à-dire nourris d’une religion de forme impériale, et qui s’est étendue par des conquêtes impériales. Je pourrais mentionner aussi, bien sûr, le rôle et le mandat de l’Empire britannique. L’État d’Israël a été fondé dans cette zone disputée par une décision de l’ONU et s’est imposé par la force contre les attaques de ses voisins. Dans la dernière période, encerclé et attaqué par les alliés ou supplétifs de l’Iran, il a été en guerre sur tous les fronts, guerre largement victorieuse, mais qui contribue à donner à Israël aussi des habitudes d’empire. Où pense-t-on loger l’État de Palestine dans ce chaos où il n’a jamais été possible de prendre les habitudes de la paix ? Si l’État de Palestine avait existé, jamais celui d’Israël n’aurait pu être fondé. Dès lors qu’Israël a été fondé et s’est développé de la manière que l’on sait, où trouver place pour l’État palestinien, sinon en obligeant les deux États à subir des contraintes insupportables et accepter des risques inacceptables ? Comment alors réparer autant que possible l’injustice subie par la population palestinienne ? Ou au moins mettre un terme au contrôle constant, humiliant pour les deux protagonistes, qu’Israël exerce sur elle ?

Constant souci d’humanité et de justice

La manière dont Alain Finkielkraut accueille, commente et évalue les événements du Proche-Orient témoigne d’un constant souci d’humanité et de justice, mais je crains qu’il n’étende indûment le domaine du possible. En tout cas la solution qui reçoit l’adhésion de « toutes les personnes raisonnables » me semble entièrement hors d’atteinte aujourd’hui et pour longtemps. Seule, peut-être, la chute de la République islamique d’Iran, suivie de l’installation d’un régime de liberté ayant abandonné le projet de détruire Israël, changerait à ce point la situation de la région qu’Israël pourrait commencer à envisager de prendre les risques qu’il ne peut prendre aujourd’hui. En attendant, que faire ? Je n’ai pas de réponse à cette question. En tout cas, ce que Juifs et chrétiens, et tous ceux qui mesurent l’étendue et la virulence de la haine des Juifs dans toutes les parties du monde aujourd’hui, éviteront par-dessus tout, c’est d’entamer si peu que ce soit la légitimité de l’État d’Israël, sur l’existence et la force duquel repose la sécurité, donc la vie même du peuple juif.

Alain Finkielkraut lors de sa réception à l’Académie française, Paris, 28 janvier 2016. © EULER/AP/SIPA

Je viens de dire : Juifs et chrétiens. Beaucoup dépend de ce « et ». Je suis depuis longtemps frappé et touché par l’amitié avec laquelle Alain Finkielkraut parle du christianisme. On le sait, Dieu n’entre pas dans son équation : « L’inexistence de Dieu se présente à moi comme un savoir » (p. 41). Ainsi résume-t-il son judaïsme « généalogique » : « On honore non seulement son père et sa mère, mais ses ancêtres, et à travers eux le peuple dont on est issu » (p. 158). Quant au christianisme, c’est le propre de cette religion, c’est l’incarnation qui, loin de susciter son rejet scandalisé, éveille son émotion et sa réflexion. Alain Finkielkraut n’est pas prisonnier du procès bimillénaire entre les deux religions.

Deux religions ? C’est une commode, mais inexacte et même vicieuse façon de parler. Le lien spirituel entre Juifs et chrétiens est si étroit que Pascal a pu écrire que « les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion ». Le fonds de la prière chrétienne est dans la prière juive des Psaumes, qui est la prière de Jésus-Christ, envoyé dans ce monde « pour les brebis perdues de la maison d’Israël ». Comme le rappelle Alain Finkielkraut, c’est un hérésiarque excommunié, Marcion, qui a prétendu séparer radicalement les deux testaments. Comme il le relève aussi, cette tentation marcioniste est restée présente et active tout au long de l’histoire de l’Église (p. 164). Jadis et même naguère, ce fut au nom d’une « théologie de la substitution » selon laquelle l’Église, après le refus d’Israël de reconnaître la divinité de Jésus, serait devenue le verus Israel, médiatrice exclusive de l’alliance entre Dieu et les hommes. L’Église aujourd’hui reconnaît que le peuple juif continue de jouer un rôle actif et positif dans le dessein de Dieu pour les hommes.

Judaïsme et christianisme sont deux expressions, successives et mystérieusement contemporaines, de l’Alliance de Dieu avec les hommes. Il ne faut pas opposer le « particularisme » juif à l’« universalisme » chrétien. L’« élection » du peuple juif n’a rien à voir avec l’« égoïsme national » que dénonçait Simone Weil. Dieu se lie par sa Loi à son peuple, qu’il destine à « être la lumière des nations pour que [son] salut parvienne jusqu’à l’extrémité de la terre ». Symétriquement, la révélation chrétienne ne s’adresse pas à l’homme en général. Lorsque Jésus commande à ses disciples d’enseigner les nations, il leur commande de les baptiser au nom du Père, du Fils et de l’Esprit pour en faire à leur tour des disciples. Le Dieu chrétien aussi se lie aux hommes par un peuple particulier qui a nom l’Église. Aujourd’hui la religion de l’homme en général, de l’humanité sans forme ni vocation, est l’hérésie universelle qui s’en prend indifféremment mais tout spécialement à Israël et à l’Église. Quand nous disons « les Juifs et les chrétiens », nous touchons à un mystère et nous formons une intention, peut-être une prière. C’est en entretenant ces pensées, Alain Finkielkraut ne m’en voudra pas, que j’ai tourné la dernière page de son livre.

Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, Conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard 2026.

La France minée par l’infantilisation gastronomique

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La France capitule. Pas sur un champ de bataille, pas dans un traité humiliant, mais dans l’assiette, ce Royaume où elle régnait en maîtresse absolue depuis que Vatel s’était embroché pour une livraison de poisson en retard. Nous avons déposé les armes, rendu notre tablier, abdiqué devant l’envahisseur en food truck, troqué notre glorieux patrimoine gastronomique contre des burgers photogéniques et des slogans gravés au pochoir sur des murs de briques.

Justice pour François de Rugy !

Même nos élites ont sombré. Qui se souvient de M. de Rugy, éphémère président de l’Assemblée nationale, organisant un dîner à l’Hôtel de Lassay où le homard côtoyait outrageusement le Chateau d’Yquem 1999 ? Le faux scandale avait fait frémir les députés en mal de vertu populiste : du homard aux frais de la princesse ! Comme si le crime véritable tenait à l’opulence, et non à l’accord sacrilège : un Sauternes sur des crustacés ! Quelle indignité comme dirait l’autre. Un fin gourmet aurait exigé un Condrieu tout en tension minérale, un Corton-Charlemagne d’une majesté souveraine, ou, à la rigueur, un Puligny-Montrachet dont la finesse cristalline aurait exalté l’iode. Nos élites, censées incarner le summum du goût français, ont perdu tout sens du palais. Elles se gavent de symboles de luxe sans même savoir les accorder correctement. C’est l’infantilisation gustative au sommet de l’État.

Francois de Rugy © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA Numéro de reportage : 00911931_000006

Il ne faut guère désormais s’étonner que le pays qui a codifié la haute cuisine, inventé le restaurant, érigé le repas en liturgie civilisationnelle, se nourrit désormais comme un gamin de huit ans dont les parents ont renoncé à éduquer le palais. On a remplacé le bœuf bourguignon par du cheddar fondu, la blanquette par de la mozzarella industrielle, la sole meunière par du saumon d’élevage baignant dans sa propre médiocrité.

Et personne ne bronche. Au contraire : on célèbre. On fait la queue. On instagramme. « C’est tellement bon, tellement convivial, tellement accessible. » Traduction : c’est tellement rassurant de manger comme quand maman nous laissait choisir au McDo parce qu’elle était trop crevée pour cuisiner.

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Les cartes ne comportent plus de plats. Elles comportent des concepts.

  •  Le « smash burger » — ce steak écrabouillé sur une plancha jusqu’à développer cette croûte carbonisée que les Anglo-Saxons ont rebaptisée « caramélisation » pour masquer qu’il s’agit juste de viande cramée.
  • La « pizza napolitaine authentique », cuite soixante secondes par un barbu hipster qui n’a jamais mis les pieds à Naples mais s’autoproclame pizzaiolo après trois tutoriels YouTube.
  • Le « poke bowl », cette escroquerie hawaïenne qui consiste à démembrer un poisson, le jeter sur du riz, ajouter trois dés d’avocat hors de prix et facturer dix-huit euros cette déconstruction insultante du chirashi.
  • Les sushis. Du poisson cru sur du riz, assaisonné de sauce soja industrielle et de wasabi synthétique. Une préparation que n’importe quel Japonais mépriserait comme on méprise une contrefaçon de sac Hermès achetée à la sauvette.

Extase

Mais ici, on s’extasie. On organise des soirées sushis comme autrefois on organisait des dîners. Sauf que le dîner nécessitait de cuisiner, de recevoir, de s’engager. Les sushis, on les commande sur Uber Eats, on les mange dans des barquettes en plastique devant Netflix, et on se persuade qu’on a fait un repas parce que c’est japonais donc forcément raffiné.

La star Sophie Marceau fait la publicité pour « Uber Eats ». DR.

Nos grands-parents distinguaient un filet de bœuf d’une entrecôte, savaient préparer un roux, comprenaient qu’un bon plat exige du temps et une maîtrise technique accumulée sur des générations. Nous, on commande un « Poke bowl » composé par une IA selon nos « préférences alimentaires » — ce concept obscène qui transforme le goût en algorithme et le repas en dashboard nutritionnel.

Les food courts sont ces hangars où l’on parque des adultes sur des bancs collectifs comme dans une cantine pénitentiaire relookée par un architecte qui a découvert le style industriel sur Pinterest. Une douzaine de stands proposant la même tambouille sous des appellations différentes : des glucides, des protéines, des matières grasses, nappés de sauces douteuses dont la fonction est de masquer que le produit de base n’a aucun goût. « Il y en a pour tous les goûts ! » On peut choisir entre un burger au bœuf, un burger au poulet, ou un burger végétarien. Parlons-en du burger végétarien, cette imposture qui massacre des légumes jusqu’à ce qu’ils imitent la viande pour satisfaire des végans qui n’ont manifestement pas fait le deuil du carnivore qu’ils prétendent avoir quitté.

Le vrai restaurant, lui, agonise. Pas le trois-étoiles Michelin fréquenté par des businessmen en notes de frais, celui-là survivra, muséifié, sous perfusion pour touristes chinois et oligarques russes. Non, le vrai restaurant : le bistrot de quartier tenu par un couple qui se lève à cinq heures pour aller aux Halles, qui connaît ses fournisseurs par leur prénom, qui cuisine une blanquette comme sa grand-mère la lui a apprise.

Ces endroits-là crèvent. Parce que c’est « trop cher », traduisez : le prix reflète le coût réel de produits décents. Parce que « ça prend trop de temps », traduisez : on ne peut pas avaler en douze minutes chrono en scrollant. Parce que « c’est pas instagrammable », traduisez : la vraie cuisine ne brille pas sous les néons, ne ressemble pas aux photos retouchées que vomissent les influenceurs culinaires, ces parasites qui se gavent gratis en échange de contenus publicitaires déguisés en recommandations authentiques.

Parlons de « comfort food ». Cet euphémisme perfide (comme l’Albion) est utilisé pour désigner la bouffe des pauvres, riche en glucides, sel et graisses. Sauf que cette nourriture n’a plus rien de pauvre : vingt-deux euros pour un grilled cheese « revisité » dans un endroit où les ampoules pendouillent au bout de fils dénudés et où les serveurs arborent des tabliers en cuir comme s’ils sortaient d’un atelier de forgeron. Le confort n’est pas gustatif, tout baigne dans le gras et le sel pour masquer la médiocrité. Le confort est régressif. On mange ce que nos papilles sous-développées réclamaient à dix ans quand on considérait les épinards comme un châtiment parental.

Oubliés, les gestes précis d’autrefois

Nous avons érigé l’infantilisme en esthétique culinaire. Les restaurants s’appellent « Big Mamma », « Chez Mémé », « Comme à la Maison », cette nostalgie fabriquée d’une enfance fantasmée. Sauf que la vraie cuisine de grand-mère nécessitait trois heures de préparation, des gestes précis, une connaissance des produits et des saisons. La version contemporaine balance des pâtes trop cuites dans une sauce tomate industrielle, parsème de parmesan en poudre, et facture vingt-six euros l’imposture sous prétexte que c’est servi dans une assiette vintage et que le serveur vous appelle « chef » avec cet accent italien suintant de fausseté qu’aucun Italien authentique n’utiliserait.

Il y a aussi les burgers « gastronomiques ». Cette contradiction dans les termes qui résume notre époque : on habille la junk food du vocabulaire de la haute cuisine pour se donner bonne conscience. Le pain ? Brioché. La viande ? D’une race obscure élevée en liberté par un éleveur qui leur fait écouter du Debussy. Le résultat ? Exactement la même chose qu’un Big Mac : un tas de glucides et de lipides qu’on dévore en s’en mettant plein les doigts, sauf qu’on a payé trois fois plus cher et qu’on peut se raconter qu’on a fait un choix éclairé plutôt que d’assumer qu’on a cédé à nos pulsions primitives.

Et les pizzas. Hormis le fait que les pizzerias servent de blanchisseries pour activités répréhensibles, la France croule sous les pizzerias « napolitaines authentiques » tenues par des Français qui ont, dans le meilleur des cas, passé trois mois à Naples. On vous sert un discours marketing rodé sur l’authenticité, la tradition, le respect du produit. Puis on vous apporte une galette flasque, brûlée par endroits et crue ailleurs, noyée sous du fromage industriel, pour dix-neuf euros. Et vous ne dites rien. Vous souriez. Vous photographiez. Vous postez. Parce que c’est une vraie pizza napolitaine, bordel, pas une Sodebo réchauffée. Vous avez vos standards, quand même.

L’obsession du « fait maison ». Cette mention pathétique qui figure sur toutes les cartes comme un label de qualité. « Nos frites sont faites maison. » Félicitations. Vous avez pelé des patates. Vous voulez une médaille ? On en est arrivé à ce niveau d’indigence : mentionner qu’on cuisine ce qu’on sert est devenu un argument commercial. La norme, c’est le surgelé réchauffé. Le plat sous-vide livré par Métro. La sauce en poche plastique. Le « fait maison » n’est plus un standard: c’est une exception qu’il faut signaler, comme un allergène.

Le « batch cooking ». Cette mode débile qui consiste à passer son dimanche à préparer tous les repas de la semaine dans des Tupperware étiquetés, empilés dans le frigo comme si la vie était un problème logistique à optimiser. On ne cuisine plus pour le plaisir, pour l’imprévu, pour le rituel qui structure le temps. On cuisine comme on gère un stock de munitions. Efficacité maximale. Zéro âme. De la bouffe pré-produite qu’on réchauffera entre deux Zoom en se félicitant d’avoir « optimisé son temps ».

Les « bowls ». Le repas transformé en assemblage standardisé. Un féculent, une protéine, trois légumes, une sauce, des graines. On n’compose plus un plat, on exécute un algorithme. C’est la cuisine en kit IKEA : des éléments modulables empilés selon un schéma prédéfini. On ne mange plus. On optimise son apport nutritionnel. On ajuste ses macros. Le repas n’est plus un plaisir : c’est un dashboard quantifié qu’on consulte sur MyFitnessPal.

Les applications de livraison sont le coup de grâce. Deliveroo, Uber Eats — ces plateformes ont transformé les restaurants en cuisines industrielles, les livreurs en esclaves ubérisés, et nous en consommateurs passifs. On commande de la bouffe tiède livrée par un type sous-payé qui slalome entre les voitures pour nous éviter l’effort insupportable de sortir. Ce qui arrive n’a plus rien d’un restaurant : c’est de la nourriture qui a voyagé vingt minutes dans un sac isotherme, qui a perdu toute texture, toute dignité. Mais au moins, on n’a pas eu à s’habiller. On a pu continuer à binge-watcher en enfournant machinalement des gyozas tièdes dont on ne se souviendra pas dans trois heures.

Les food halls sont la version gentrifiée du food court, avec du bois brut, des néons, un DJ qui mixe de l’électro pendant que vous engloutissez des tacos à quinze euros. Des endroits bondés où il faut faire la queue, porter son plateau, partager sa table avec des inconnus, et payer des prix gastronomiques pour une expérience de réfectoire universitaire. Mais c’est branché. Il y a une file d’attente donc ça doit être bon. La foule comme seul étalon de qualité. Si TikTok en parle, ça vaut le coup.

La France a vendu son âme pour un burger photogénique. Elle a bradé trois siècles de tradition pour des tartines d’avocat à douze euros dans des cafés décorés par les mêmes architectes qui recyclent le même mood board industrialo-vintage de Tokyo à Brooklyn. On mange la même chose partout, dans les mêmes décors, avec les mêmes serveurs en tabliers de cuir qui récitent les mêmes boniments sur la « sélection rigoureuse des producteurs locaux ». Tout est devenu global, standardisé, interchangeable. On a troqué le terroir contre le branding. L’authenticité contre l’instagrammabilité. Le savoir-faire contre le marketing. Et on appelle ça du progrès. On se persuade qu’on vit une révolution culinaire. On croit avoir le choix parce qu’on peut choisir entre trente variations du même produit industriel assaisonné différemment.

Les influenceurs food sont ces propagandistes qui photographient compulsivement chaque assiette avant d’y toucher, qui transforment chaque repas en contenu sponsorisé. Ils ne mangent pas. Ils produisent. Ils ne savourent pas. Ils monétisent. Et nous, on les suit. On fait la queue dans les endroits qu’ils ont validés. On paie notre tribut à cette économie où la qualité d’un plat importe moins que sa capacité à générer des likes.

Le guide Michelin s’est vendu à cette nouvelle religion. Il étoile des restaurants de ramen, des stands de street food, des concepts fusion n’importe quoi. Non par ouverture d’esprit, mais par calcul marketing. Une génération considère qu’un bol de nouilles à 9,50€ mérite la même considération qu’un turbot cuit à la perfection par un chef qui a passé quinze ans à maîtriser son art.

Quand la France ne cuisinera plus

Nos arrière-grands-parents se nourrissaient mieux que nous. Avec infiniment moins. Ils achetaient des produits bruts au marché. Ils cuisinaient chaque jour. Pas par vertu, par nécessité. Mais cette nécessité produisait du sens, créait du lien, structurait l’existence. Le repas était un moment, pas une corvée qu’on expédie.

Nous, on ne cuisine plus. On assemble. On réchauffe. On commande. On snacke — ce verbe obscène qui a remplacé « manger » comme « se faire une saison » a remplacé « regarder une série ». On ne mange plus des repas. On ingère des calories entre deux tâches, debout, en scrollant, sans y penser. L’acte le plus fondamental de l’existence — se nourrir — est devenu une contrainte qu’on expédie avec l’élégance d’un distributeur automatique.

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Et nos enfants. Élevés au nugget et aux pâtes au beurre ! Incapables de manger un légume qui n’a pas été transformé en purée. Terrorisés par les textures, les saveurs fortes. On « respecte leurs préférences alimentaires », comme si un gamin de six ans avait la maturité pour décider de ce qui est bon pour lui. Résultat : une génération avec le palais d’un nourrisson qui perpétuera cette régression ad infinitum.

L’ironie suprême ? On n’a jamais autant parlé de bouffe. Les émissions culinaires saturent les chaînes. Instagram déborde de food porn. On consomme compulsivement du contenu culinaire tout en mangeant de la merde. On regarde des chefs étoilés pendant qu’on enfourne un Uber Eats. On visionne des documentaires sur le terroir en commandant des sushis industriels. La cuisine est devenue un spectacle qu’on contemple, plus une pratique qu’on exerce…

On a transformé la gastronomie en divertissement. En folklore. On visite les étoilés comme on visite les musées : par devoir culturel, pour cocher une case. Mais au quotidien, on commande sur Deliveroo. On se gave de burgers « gourmet » parce que le pain est brioché et le bacon fumé au bois de pommier.

La France a capitulé. Sans combat. Par flemme. Par paresse intellectuelle. On a échangé notre patrimoine contre des applications de livraison. On a troqué Carême contre les Avengers du burger. On a liquidé Escoffier pour du comfort food instagrammable. Et personne ne pleure. On célèbre cette déchéance comme une libération. « C’est tellement moins coincé, tellement plus fun, tellement plus accessible. » Oui. Accessible comme le néant. Fun comme l’amnésie. Décoincé comme une lobotomie. Nos petits-enfants ne sauront plus ce qu’était un vrai pot-au-feu. Une vraie daube. Un vrai coq au vin. Ils grandiront en croyant que la cuisine française, c’est le croissant industriel de gare et le pain au chocolat Lidl. Et quand ils nous demanderont pourquoi on n’a rien fait, on leur répondra qu’on était occupés. Occupés à photographier nos assiettes.

Les fables de Piketty

Thomas Piketty, piètre statisticien, est l’économiste chouchou des médias de gauche


L’économiste Thomas Piketty s’est imposé ces dernières années avec une thèse aussi simple que séduisante.

Au début du xxᵉ siècle, les sociétés occidentales auraient été caractérisées par une forte concentration des patrimoines et des revenus. Mais ces inégalités auraient été profondément réduites au cours du xxᵉ siècle – en particulier entre 1914 et 1980 – grâce à une fiscalité progressive et au développement de l’État-providence. Malheureusement, depuis les années 1980, poursuit Piketty, ce mouvement se serait inversé. La dérégulation financière et l’affaiblissement de la progressivité de l’impôt auraient relancé la hausse des inégalités. L’histoire livrerait ainsi une leçon limpide : seules une fiscalité fortement progressive et une redistribution assumée permettraient de contenir des écarts de richesse jugés excessifs. Le problème, soutient l’économiste Vincent Geloso, est que cette belle histoire est fausse. Dans une note récente du think tank The Centre for Enterprise, Markets and Ethics, il avance ainsi, références à l’appui, que Piketty effectue une lecture très sélective des données fiscales, qui exagère la baisse des inégalités et en attribue à tort le mérite à l’action publique. De fait, lorsque l’on corrige ses biais méthodologiques, son récit se fissure. La décrue des inégalités commence avant 1914, avant donc les politiques redistributives. Puis, la grande réduction des inégalités ne s’est pas produite après 1945 avec des taux d’imposition plus élevés et un État-providence plus généreux : elle s’est principalement faite entre 1929 et 1935, pendant la Grande Dépression, alors que pratiquement tout le monde s’appauvrissait. Plus gênant encore, Piketty relègue systématiquement au second plan les dynamiques de marché et la croissance, comme si l’amélioration du niveau de vie de la population ne pouvait provenir que de l’État.

Au final, Geloso estime que les travaux de Piketty relèvent moins de l’analyse historique rigoureuse que de la fable politique, soigneusement ajustée pour servir sa cause.

Des Verts trop blancs

L’hégémonie blanche des lapins de Hotot


Décidé à combattre la « centralité blanche » prédominante dans la société française, le média écologiste Reporterre a récemment consacré un long article à « l’entre-soi blanc du mouvement écolo ». Des témoignages accablants illustrent cette situation. Ainsi, lors d’une soirée organisée par Reporterre sur le thème « L’écologie contre l’extrême droite », le chercheur au CNRS Malcom Ferdinand a-t-il ressenti un grand malaise : parmi les 150 personnes composant le public, il était « l’un des rares hommes noirs ». Une conclusion quasi scientifique s’impose alors à lui : « L’écologie politique française opère au sein d’espaces structurés autour de la blanchité. » Reporterre propose neuf pistes de réflexion pour combattre l’hégémonie blanche dans l’écologie. L’une d’elles consiste à prendre conscience de cette « domination ancrée dans l’imaginaire raciste de l’Occident » en s’appuyant sur un livre au titre alléchant : Mécanique du privilège blanc. Comment l’identifier et le déjouer ? Une autre propose de « reconnaître la charge raciale », laquelle désigne « la peur de mourir prématurément dans une société raciste », ce qui nécessite de « planifier ses vacances selon les risques d’agressions racistes ». Les écologistes sont également priés de faire extrêmement attention au vocabulaire qu’ils emploient. Certains termes – comme « espèces invasives » ou « jungle » – charrieraient en effet un « imaginaire racialisé ».

Bref, conclut Reporterre, il est temps de « trahir l’hégémonie blanche occidentale » en la débusquant partout où elle se cache. Programme ambitieux auquel Causeur se devait de participer en suggérant au média écolo de se pencher sur le cas méconnu des éleveurs de lapins blancs de Hotot. Issue d’une sélection de sujets choisis pour obtenir un pelage d’une blancheur immaculée, la race des lapins blancs de Hotot a été sauvée durant la Seconde Guerre mondiale par Friedrich Joppich, un éleveur… allemand ! Est-ce un hasard ? Nous comptons sur les très sérieux journalistes de Reporterre pour mener l’enquête et répondre à cette angoissante mais inévitable question.

Cirque Traoré: la tournée continue

C’est reparti pour un tour, dans l’affaire de la mort d’Adama Traoré ! Hier, la Cour de cassation a confirmé le non-lieu en faveur des gendarmes, mettant fin à dix ans de procédure marqués par des expertises médicales à répétition. La justice a donc conclu – et pas moins de trois niveaux judiciaires ont examiné le dossier – que l’intervention des gendarmes n’était pas la cause de la mort du jeune homme, un verdict toujours contesté par la famille qui porte l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme.


Chouette ! De nouveau, nous allons pouvoir nous régaler, sur les antennes de Quotidien et autres médias où la détestation de la France est de règle, des prestations pathétiques et dégoulinantes de haine de la dévote sœur Assa, la contrefaçon pathétique de la militante américaine Angela Davis. Même coupe Davis, je veux dire pour la chevelure – j’allais dire la crinière, mais le mot étant habituellement associé au lion, le roi des animaux, je m’en voudrais de le rabaisser à ce niveau – la chevelure donc et, au vu des dernières images, les ongles aussi longs que les dents. Car on a les dents longues, du côté du clan Traoré. On tient à exploiter jusqu’à la corde la moindre opportunité de concentrer sur soi les feux médiatiques de complaisance et s’assurer ainsi une célébrité warholienne dont, en l’occurrence, la durée excède malheureusement bien davantage que le quart d’heure de référence.

La police est raciste, la police tue… etc.

Il se trouve que la Cour de cassation vient de confirmer le non-lieu dont la juridiction d’appel avait d’ores et déjà crédité les gendarmes en charge de l’arrestation du frère de la dame, Adama ce jeune homme bien sous tous rapports dont il se dit qu’il aurait notamment agrémenté son séjour derrière les barreaux en imposant, sous la menace d’une fourchette, une fellation à un co-détenu. J’ignore la couleur de peau de cette victime sur laquelle au demeurant personne ne verse la moindre larme. Pour la couleur de peau des gendarmes étant intervenus lors de l’arrestation du sympathique garçon, qui notons-le n’avait pas cru bon d’obtempérer, il semble bien que deux d’entre eux étaient « racisés », terme aujourd’hui consacré et encore licite. Ce qui n’empêche nullement notre Angela de pacotille et ses soutiens de hurler au racisme. On connaît la chanson, la police est raciste, la justice est raciste, la France est raciste, les blancs sont racistes, les racistes eux-mêmes sont racistes, c’est dire !

A lire aussi, Erwan Seznec: La vérité sur l’affaire Adama Traoré

Donc, refusant les décisions et arrêts de cette justice vicieusement raciste et fasciste, Miss dents longues et son avocat annoncent vouloir s’en remettre désormais à la Cour Européenne des Droits de l’Homme afin – je cite – « de faire condamner la France ». Bel aveu ! La cible, le monstre à abattre n’est autre que la France, bien sûr ! On ne peut mieux exprimer la haine frénétique du pays dans lequel, cependant, on a grandi, on vit et dont les principes de justice sont à ce point généreux qu’on peut faire traîner en longueur, ad nauseam, des procédures qui n’ont d’autre finalité que de s’offrir le répugnant plaisir de lui cracher dessus, de l’insulter, ce pays, le traîner dans la boue. Oui, vomir sur la France, cette France probablement tellement raciste qu’ils se bousculent par dizaines de mille pour venir s’y entasser. Belle contradiction. Mais dans ce camp-là, on n’en est pas à une près. Plus c’est gros plus ça passe ! Plus on donne dans la stupidité la plus crasse plus on accumule les temps d’antenne. Pourquoi s’en priver ?

Encore une minute, Monsieur le bourreau

Je vais vous faire un aveu. Moi, je l’aime bien, Assa Traoré, avec sa chevelure au vent et tout, et tout. Chaque fois que je la vois paraître, et chaque fois qu’elle ouvre la bouche, je déclenche mon chronomètre, bien persuadé qu’à chaque minute qui lui est accordée, c’est autant de votes qui finiront dans l’escarcelle des partis qu’elle vomit le plus. Ai-je besoin de les nommer ?

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Faites-le taire !

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Le combat perdu de la gauche mondaine contre le député Charles Alloncle


Le gratin de la gauche mondaine veut faire taire Charles Alloncle, ce député ciottiste qui malmène l’audiovisuel public en lui demandant des comptes au nom du parlement. Les pétitionnaires professionnels reprochent au rapporteur et à certains membres de la commission d’enquête (Le Monde, mardi) des « méthodes inquisitoriales diffamatoires et menaçantes ». Certains pointent « l’extrême droite » derrière tant d’irrespects pour la citadelle progressiste, théoriquement intouchable, qu’est France Télévisions. 

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Une commission parlementaire est passée par-ci, une commission parlementaire passera par-là…

Comme en écho, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s’est dite opposée, mardi sur Europe 1, à une commission d’enquête parlementaire sur les possibles implications pédo-criminelles ou financières de l’affaire Epstein en France. Dans Le Monde, l’ancienne ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, a admis pour sa part, dressant le portrait du président démissionnaire de l’Institut du monde arabe, Jack Lang : « Tout le monde savait qu’il ne payait rien à Cannes. Il considère qu’il doit être invité partout, dans des conditions de luxe (…) ». Tout le monde savait son goût du luxe et les liens du pique-assiette avec Epstein, mais personne n’a jamais rien dit. Ainsi fonctionne, sous la loi du silence et du rappel à l’ordre pour les bavards, le petit cercle parisien de la culture et des médias qui se claquemure, exige l’omerta et crie au complotisme quand il s’agit de récuser des accusateurs. Jusqu’à ce que Jean-Marc Morandini se retire de l’antenne de Cnews lundi, après avoir été définitivement condamné pour « corruption de mineur », toutes les turpitudes se résumaient au maintien de l’animateur sur la chaîne honnie par le camp du Bien.

Obsessions d’hier et d’aujourd’hui

Libération, qui fait sa Une ce mercredi sur un nouveau prédateur pédophile qui aurait à son actif 89 jeunes victimes, a évidemment raison de s’horrifier de ces déviances. Mais l’histoire de ce journal reste entachée par sa défense post-soixante-huitarde de la sexualité entre adultes et enfants. L’autre jour, Libé rappelait, en oubliant ses propres travers, les pétitions parues dans Le Monde, en 1977, signées notamment par Lang, qui réclamaient la dépénalisation de la pédophilie. Déjà, à l’époque, la gauche caviar s’estimait à l’avant-garde des lumières et des libertés nouvelles. Aujourd’hui, elle persiste à ne rien comprendre des nouvelles exigences morales de la société civile vis-à-vis d’une caste qui s’est appropriée le droit de décréter le dicible.

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L’obsession de ces fausses élites à faire taire les expressions dissidentes, dans le seul but de préserver leur hégémonie idéologique, n’est plus tenable. C’est évidemment Alloncle qui a raison quand il bouscule les mandarins de l’information étatisée. C’est évidemment Braun-Pivet qui a tort quand elle s’oppose à des enquêtes parlementaires sur les ramifications parisiennes du réseau Epstein.

Lundi, dans Le Figaro, Rachida Dati, candidate à la maire du Paris, a dévoilé « un scandale sexuel dans le périscolaire » et a évoqué « des enfants de maternelle violés dans nos écoles publiques ». Mais qui parle de cette abomination chez les belles âmes ?

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Des mollahs aux pieds d’argile

Iraj Mesdaghi a connu les geôles de la République islamique. Torturé, il a été le témoin d’exécutions massives. Exilé en Suède, il a minutieusement documenté ces atrocités et fait condamner un tortionnaire. Pour lui, alors que les Iraniens rejettent autant le régime que l’islam, le renversement de Khamenei entraînera l’effondrement de tout le système.


Né à Téhéran en 1960 dans une famille bourgeoise, Iraj Mesdaghi appartient à la génération devenue adulte au moment où le règne du shah vacillait. Comme beaucoup de jeunes Iraniens de son milieu, il est alors animé par un idéal de justice sociale, de liberté individuelle et de dignité nationale. La « faille », au sens tragique du terme, qu’il partage avec tous ceux qui ont eu le même engagement que le sien à cette époque, tient à leur conviction, erronée, selon laquelle la chute de la monarchie ouvrira nécessairement et presque mécaniquement la voie à un régime plus juste, et à terme à une démocratie de type occidental. Emporté par cette espérance, il interrompt ses études aux États-Unis, rentre en Iran et s’engage aux côtés de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, mouvement révolutionnaire hybride, à la fois islamiste et marxiste.

Mais, après le départ du shah, la révolution ne met pas longtemps à dévorer ses propres enfants. À l’image de Lénine après octobre 1917, Rouhollah Khomeyni élimine méthodiquement ses anciens alliés devenus rivaux. Iraj Mesdaghi et sa jeune épouse sont arrêtés au début des années 1980 et condamnés à dix ans de prison. En captivité, ils découvrent la torture systématique, les humiliations quotidiennes et le broyage méthodique des individus, dans un univers où la violence n’est ni accidentelle ni excessive, mais constitutive du système.

L’année 1988 constitue le cœur noir de cette terrible expérience. Au cours de l’été, Rouhollah Khomeyni, furieux d’avoir dû signer un cessez-le-feu avec l’Irak après huit ans de guerre, crée des commissions spéciales, passées à la postérité sous le nom de « commissions de la mort », qui ont pour tâche de faire exécuter des milliers de prisonniers politiques, accusés d’être des « ennemis de l’intérieur ».

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Iraj Mesdaghi est le témoin direct des sélections arbitraires, des couloirs de la mort, des appels de noms et des pendaisons en série. Il voit disparaître en quelques semaines des centaines de codétenus. Cette expérience scelle en lui une certitude irrévocable : le régime islamique n’est pas une simple dictature, mais un système totalitaire prêt à l’extermination de masse pour se maintenir au pouvoir.

Libéré au début des années 1990, Mesdaghi quitte l’Iran avec sa famille. Après un long périple, aussi dangereux que clandestin, il obtient le droit d’asile en Suède. En exil, il entreprend un travail minutieux et obsessionnel de documentation du massacre de 1988, recueillant témoignages, noms, dates et responsabilités, et publiant plusieurs ouvrages devenus des références sur le sujet. Dans le même mouvement, il s’éloigne progressivement des Moudjahiddines du peuple, dont il dénonce la dérive sectaire.

Son travail de longue haleine trouve un aboutissement quand, en 2019, un ancien responsable pénitentiaire iranien, Hamid Nouri, impliqué dans les exécutions de 1988, tombe dans son piège. Se faisant passer pour le responsable d’une agence de voyages, Mesdaghi entre en contact avec cet homme fort du régime et organise pour lui un tour d’Europe. Nouri est immédiatement arrêté à son arrivée à l’aéroport de Stockholm, où la justice suédoise, qui s’autorise de sa compétence universelle en cas de crime de guerre, ouvre contre lui un procès historique. En 2022, il est condamné à la réclusion à perpétuité pour torture, exécution et enterrements secrets. Il ne restera toutefois que deux ans en détention, les autorités suédoises décidant de l’élargir dans le cadre d’un échange de prisonniers visant à obtenir la libération d’un ressortissant européen détenu arbitrairement par l’Iran.


Causeur. On sait, au moins depuis 2009, que les mollahs truquent les élections pour conserver le pouvoir, et on a vu ces dernières semaines les massacres dont ils sont capables pour rester les maîtres de l’Iran. Comment expliquer qu’ils ne soient toujours pas renversés, comme le shah en 1979 ?

Iraj Mesdaghi. Contrairement à ce que disent beaucoup de médias occidentaux, notamment en France, ce régime n’a rien à voir avec celui du shah ! En 1979, dans des circonstances de contestation comparables à aujourd’hui, Mohammad Reza Pahlavi a refusé de gouverner par le sang ! Il a préféré quitter le pays, précisément pour éviter un massacre comme celui qu’on a vu en janvier. Le régime islamique, lui, n’a aucune retenue ! Nous sommes face à un système qui assume une violence de masse épouvantable. On parle aujourd’hui de 12 000 morts rien qu’en deux nuits, estimation plutôt prudente. Cela choque en Europe mais pour moi, qui ai été en prison et qui ai vu des milliers d’exécutions en quelques semaines en 1988, ces chiffres sont crédibles.

Vous parlez d’une violence extrême assumée et à grande échelle. Comment le régime parvient-il concrètement à exercer cette répression ?

Tout d’abord en diabolisant ses opposants. Dès les années 1980, Khomeyni parlait de « bêtes dangereuses » et donnait ainsi carte blanche pour tuer. Aujourd’hui encore, les autorités, y compris les soi-disant réformistes, qualifient les manifestants de terroristes. Cela permet de tirer dans la foule sans scrupule.

Mais enfin, ceux qui tirent dans la foule ont des enfants, des amis, des parents…

C’est pourquoi le régime s’appuie sur des forces étrangères. Des unités afghanes, comme les Fatimiyoun et les Zeynabiyoun, autrefois déployées en Syrie, sont aujourd’hui opérationnelles en Iran. Ce sont elles que le régime a utilisées pour cette répression sanglante.

Sur quoi repose encore la base sociale du régime ?

Sur la peur très concrète qui règne dans de larges pans de la population : celle de perdre les biens acquis après 1979. Beaucoup d’Iraniens ont profité des confiscations postrévolutionnaires pour prendre possession de logements, de terres et d’entreprises. Ils redoutent qu’un changement de régime entraîne des restitutions. Reza Pahlavi, le fils du dernier shah, l’a bien compris. Il a présenté un plan clair pour l’après-régime, excluant des purges à l’irakienne et proposant une transition encadrée vers des élections libres.

Peut-il incarner l’avenir de l’Iran ?

Assurément. Tout d’abord parce qu’il est populaire. Même ceux qui ne sont pas monarchistes le soutiennent comme figure de transition. Depuis sept ou huit ans, on entendait son nom dans certaines manifestations. Mais pour la première fois cette année, les slogans en sa faveur sont carrément devenus nationaux. On les a même entendus dans des rassemblements, jusque-là inédits, dans des quartiers privilégiés de Téhéran, tels que Niavaran ou l’avenue Fereshteh. C’était inimaginable auparavant.

On a vu des mosquées, des centres islamiques, des écoles religieuses attaquées. La société iranienne est-elle en révolte contre l’islam ?

C’est la grande nouveauté : une majorité de la population rejette explicitement l’islam politique, et une part croissante rejette l’islam tout court. L’Iran est probablement le seul pays musulman où, en cas d’élections libres, les islamistes n’auraient aucune chance.

Certains appellent à une intervention extérieure. Quelle est votre position ?

Je suis d’accord avec Reza Pahlavi, qui, comme Shirin Ebadi, demande un soutien occidental ciblé. Mais il ne s’agirait pas d’envoyer des troupes au sol. Selon moi, il faudrait viser le seul centre de gravité du régime, c’est-à-dire Ali Khamenei en personne. Éliminer des généraux ne changerait rien. Ce ne sont pas des Napoléon ! En revanche, si Khamenei tombe, tout le système s’effondre.

A lire aussi: Iran/Etats-Unis: la veillée d’armes

L’une des raisons pour laquelle les puissances occidentales, Union européenne en tête, hésitent à faire cela est l’amère expérience de changement de régime en Irak. Et bien entendu la crainte qu’un régime instauré par les baïonnettes étrangères soufre immédiatement d’un problème de légitimité.

Mais l’Iran n’est pas l’Irak ! Vous ne comprenez pas la société et l’histoire de l’Iran. Il s’agit d’une vieille civilisation et non pas d’une création nationale récente et artificielle comme l’Irak ou la Libye. Le peuple iranien est tout à fait capable de prendre son destin en main.

Existe-t-il un risque de guerre civile en cas de chute du régime ?

Non. Il n’y a pas de lignes de fracture permettant une guerre civile. Entre qui et qui ? L’armée, les gardiens de la révolution islamique et la population partagent largement le même rejet du régime. Couper la tête suffirait. Comme en URSS, l’effondrement peut venir du sommet.

Quel rôle jouent les soutiens occidentaux du régime, notamment à gauche ?

Une partie de l’extrême gauche occidentale a historiquement soutenu le régime iranien, par anti-américanisme et parfois par antisémitisme. J’ai vu ces réseaux à l’œuvre jusque dans les instances onusiennes. Ils relativisent la répression, parlent d’impérialisme et ferment les yeux sur les crimes. Mais ils ne soutiennent jamais réellement le peuple iranien.

Quel message adressez-vous aux Européens et aux Français ?

Je leur dis que la chute du régime iranien ne concerne pas seulement les Iraniens. L’Iran est le cœur idéologique de l’islam politique depuis 1979. Si ce régime tombe, c’est tout l’édifice idéologique qui vacille, y compris dans le monde sunnite. La France et l’Europe ont un intérêt direct à soutenir le peuple iranien. C’est le moment.

Macron, verbe et impuissance

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Munich, Allemagne, 13 février 2025 © Kay Nietfeld/DPA/SIPA

Notre chroniqueur observe et déplore le déclassement international de la France


La France, hélas, compte de moins en moins dans le monde. Jadis, par sa voie indépendante et souvent respectée, elle pesait lourd dans les affaires internationales. Sous la présidence d’Emmanuel Macron, le pays s’est progressivement transformé en acteur secondaire, bavard mais peu influent. Le prestige de la présidence, autrefois symbole de grandeur, s’est dissous dans les volte-face, les postures, et les « en même temps ».

L’Afrique : l’échec le plus flagrant

C’est peut-être en Afrique que l’échec d’Emmanuel Macron apparaît le plus nettement. Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad, les gouvernements ont mis fin aux accords militaires et exigé le départ des troupes françaises. Au Sénégal, le président Bassirou Diomaye Faye qualifie la présence française d’« anomalie » et en demande le retrait. Même en Côte d’Ivoire, longtemps alliée fidèle, les autorités annoncent vouloir reprendre le contrôle de la base d’Abidjan. C’en est fini du « pré-carré ».

Macron s’est obstiné à croire que son « nouveau partenariat égalitaire » séduirait le continent. Mais en qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité », il a, par un effet boomerang, nourri l’hostilité à l’égard de la France. Au Sahel, on voit désormais des drapeaux russes là où flottait le tricolore, et des mercenaires russes — eux-mêmes en difficulté — à la place des légionnaires. Plus au nord, l’Algérie continue d’humilier Paris en refusant de reprendre ses ressortissants sous OQTF, et c’est finalement l’Allemagne qui a obtenu la libération de Boualem Sansal.

L’Ukraine pour faire diversion

Au début de l’invasion russe en 2022, Emmanuel Macron se rêvait en médiateur. Des heures au téléphone avec Vladimir Poutine, persuadé de pouvoir raisonner le maître du Kremlin, au grand dam des alliés européens. Il se voyait en interlocuteur incontournable. Puis, brusque virage : le président devient chef de guerre de plateau télé. Il donne des leçons de morale, appelant l’Europe « à ne pas être lâche ». La guerre en Ukraine, qui alourdit encore des finances publiques déjà fragiles, devient aussi un moyen de masquer ses échecs intérieurs et de se replacer au centre du jeu politique, qu’il avait perdu après la dissolution ratée de 2024. Aujourd’hui, avec le désengagement américain, il serait question de reparler à Vladimir Poutine. Après cinq ans de guerre, la boucle serait bouclée.

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D’une coalition contre le Hamas à la reconnaissance de la Palestine

Au lendemain du massacre du 7-Octobre, Emmanuel Macron voulait rassembler une coalition internationale contre le Hamas. Deux ans plus tard, il reconnaît la Palestine à l’ONU et entraîne d’autres pays dans son sillage. Il refuse également de prendre pleinement la mesure de l’antisémitisme qui explose en France depuis cette date. Son absence à la grande marche contre l’antisémitisme demeure tout aussi incompréhensible, sauf à l’expliquer par de bas calculs électoralistes.

Le plan Trump pour Gaza constitue une humiliation pour Macron qui avait misé, sans aucun effet, sur la reconnaissance de la Palestine pour « débloquer » la situation. Le président américain s’est ouvertement moqué de lui lors du Sommet de Sharm el-Cheikh.

L’Europe : l’abandon progressif de la souveraineté française

L’Europe devait être le cœur du projet d’Emmanuel Macron : une Europe souveraine, puissante, parlant d’une seule voix. Dans les faits, il a surtout sacrifié la souveraineté française sur l’autel du compromis permanent avec Berlin et la Commission européenne.

Il a d’abord cédé sur le nucléaire, pilier de notre indépendance énergétique. Pour plaire aux écologistes et à l’Allemagne, il a réduit le parc français. Puis, il a fait marche arrière. Sur la politique agricole et le Mercosur, la France, pays fondateur de l’Union européenne, seconde économie des 27, subit l’humiliation d’être mise en minorité lors d’un vote à la majorité qualifiée. En 1967, dans des circonstances similaires, le général De Gaulle avait pratiqué la politique de la chaise vide pendant six mois.

Macron croit dans la magie des contacts personnels. Il pensait pouvoir charmer Donald Trump. On se souvient des tapes dans le dos, des dîners d’État, d’une poignée de main interminable. Mais très vite, l’Américain l’a remis à sa place : celle du petit garçon qui veut jouer dans la cour des grands. « Ce qu’il dit importe peu… Il n’a pas beaucoup de poids », avait déclaré Trump avant de l’humilier de nouveau en Égypte. On n’imagine pas un président américain traiter de Gaulle, Pompidou, Giscard ou Mitterrand de la sorte.

David Lisnard a bien résumé le rôle d’Emmanuel Macron sur la scène internationale : un figurant bavard. Après huit ans de présidence, il laisse une France affaiblie aussi au niveau international où plus personne ne le prend au sérieux.

Le grand verbe français

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Scène de Katte. La tragédie de l’amant du prince de Prusse, de Jean-Marie Besset, mise en scène Frédérique Lazarini, 2026. DR

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique qui ne transige pas avec la langue, allant jusqu’à écrire sa nouvelle pièce, Katte, en alexandrins et en cinq actes. Soit la majesté qui sied au drame et à l’exaltation héroïque. Un hommage aux maîtres classiques salvateur dans le paysage théâtral d’aujourd’hui.


En France, le théâtre entretient des rapports parfois houleux avec le verbe et son incarnation, sa stylisation au service du drame. Depuis Antonin Artaud, la scène favorise le langage corporel plutôt que le verbe. Avec le théâtre de l’absurde, né dans les années 1950, la parole humaine s’est réduite à des lambeaux, des tics mécaniques, du vide et du silence. Heureusement, une certaine postmodernité, libérée des illusions de l’avant-gardisme dogmatique, réhabilite – dans le désordre – la peinture figurative, l’intrigue romanesque, la musique tonale, la poésie lyrique et même versifiée, ainsi qu’un théâtre verbal et narratif, confiant dans les potentialités du langage humain. Jean-Marie Besset et sa nouvelle pièce, Katte, La tragédie de l’amant du prince de Prusse, s’inscrivent dans ce renouveau esthétique.

Jean-Marie Besset. Photo : Hannah Assouline

Jean-Marie Besset est un auteur dramatique bien connu, traducteur et adaptateur d’auteurs anglo-saxons (Alan Bennett, Edward Albee, Tom Stoppard, Noël Coward, Dion Boucicault ou Michael Frayn, dont la grande pièce Copenhague lui a valu le Molière du meilleur adaptateur en 1999). On n’a pas oublié des pièces comme Villa Luco, Ce qui arrive et ce qu’on attend, Les Grecs, Le Banquet d’Auteuil, ou plus récemment Jean Moulin Évangile, Duc et Pioche (sur l’amitié de Madame de La Fayette et La Rochefoucauld). Sa plume prolifique s’est aussi essayée au cinéma avec des scénarios pour Alain Resnais ou André Téchiné. Sa pièce De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, brillante fantasmagorie politique, a connu un large succès au théâtre Déjazet la saison dernière.

Après avoir vécu douze années à New York, qui l’ont rendu sensible au théâtre psychologique et réaliste anglo-saxon, Besset est connu pour avoir accordé une importance littéraire de grande tenue au thème de l’homosexualité masculine comme puissant enjeu d’intrigue dans des pièces comme Perthus, largement autobiographique. Il a aussi été directeur délégué du théâtre de l’Atelier à Paris et directeur du centre dramatique national de Montpellier, le théâtre des 13 Vents. C’est assez dire que sa vie d’artiste est au service de la langue française et de la scène, ce qui lui a valu le Grand Prix du théâtre de l’Académie française en 2005.

Besset fait vivre l’héritage de l’éloquence classique, de l’esprit français analytique et précis, de l’art de la conversation et de l’agôn scénique, le conflit des passions humaines. Pas seulement comme patrimoine, mais comme ferment de la création contemporaine. Sa quête de l’universel à travers le particulier ou de l’« actualité » des situations humaines fait de lui un moraliste classique et un représentant précieux de cet esprit français que Causeur célébrait il y a quelques mois. Besset aime à dire que Corneille (qui connaît cette année une réédition magistrale aux Belles Lettres) est notre Shakespeare par l’ampleur du projet artistique, la complexité de la matière humaine embrassée et l’élégance supérieure, la maîtrise indiscutable de la forme. Mais il se désole de découvrir que le lycéen d’aujourd’hui ignore ces merveilles.

Cette saison, Jean-Marie Besset revient donc avec Katte, une tragédie créée l’été 2024 à Limoux, en lecture publique, lors de la 25e édition du Festival NAVA[1]. Philippe Girard et Tom Mercier occupaient déjà les rôles-titres, la mise en scène étant assurée par Frédérique Lazarini.

Nous sommes au Royaume de Prusse en 1730. Au palais de Potsdam, le roi soldat Frédéric-Guillaume Ier surprend une complicité amoureuse et interdite entre son fils Frédéric, le prince héritier (le futur Frédéric II proche de Jean-Sébastien Bach et de Voltaire, le modèle du « despote éclairé » qui régnera quarante-six ans !), et l’officier Hans Hermann von Katte, lieutenant des gens d’armes de la garde du roi. L’Europe entière, cette Europe dont Marc Fumaroli, ami de l’auteur, disait qu’elle parlait français, tente d’intervenir dans cette crise intime entre un père et un fils qui menace l’ordre politique du continent.

Pour cette pièce, Jean-Marie Besset a fait des choix esthétiques radicaux : retrouver la majesté et la frappe impeccable du grand vers français, l’alexandrin, ainsi que la forme dramaturgique absolue des cinq actes, privilégiée par Corneille, Molière et Racine, reprise plus tard par Hugo et le drame romantique. La tragédie française comme lieu de déploiement d’une tension intense qui ne se dénoue jamais, mais s’accomplit dans l’exaltation héroïque et sublime du jeune Katte. Du grand opéra.

Est-ce à dire que cette expérience insolite de théâtre contemporain s’inscrirait dans une veine néoclassique ? Je ne crois pas, tant ce concept peut charrier de malentendus esthétiques, entre « palais à volonté », colonnades grecques et style ampoulé. Rien de tel dans Katte qui regarde aussi du côté du romantisme, de sa fougue, de sa fécondité imaginative puissante. S’il faut trouver à l’auteur un modèle prestigieux, on invoquera plutôt Edmond Rostand.

« Mon père est une brute et je suis son enfant

Il paraît un démon et je serais un ange ?

Comment réconcilier que je sortis de lui

Et le hais aujourd’hui ? » (On reconnaît la forme des stances !)

L’alexandrin est une machine de guerre, alliance définitive et décisive du fond et de la forme, objet de pensée qui sollicite l’oreille et le cœur. C’est un miracle d’équilibre et de résolution de tensions internes, un fruit précieux de l’histoire, un trésor du grand art français. Synthèse d’influences diverses, d’apports successifs. Comme un grand vin… et Besset est fils de vigneron : il connaît cet accord des arômes et d’une terre, d’un climat. Ce que tempérance et modération verbales peuvent suggérer d’intensité et de passion. Le fameux effet de sourdine racinien. Ce qui ne va pas non plus sans des effets d’esprit qui rappellent les joyaux étincelants dont se parait l’art de la conversation à la française :

La Reine

Certes de son amour il fit cent fois le vœu

Mais une seule nuit vit blanchir mes cheveux

Seckendorff

Heureusement la mode est à perruque blanche

La Reine

Vous avez tant d’esprit qu’il faut bien qu’il s’épanche.

Besset n’hésite d’ailleurs pas à « moderniser », comme d’autres avant lui, le grand vers français en prenant des distances avec le carcan de certaines règles phoniques trop codifiées (traitement de l’« e » atone, tolérance pour certains hiatus, abandon de la rime pour l’œil, décompte naturel de certaines syllabes…), faisant heureusement passer l’esprit avant la lettre. L’efficacité du plateau, comme l’accueil du parterre sont privilégiés par rapport à un usage muséifié et archéologique du vers.

Reste à comprendre ce choix, au xxie siècle, de formes héritées du passé. La genèse de Katte est à ce titre fort intéressante. Les choix formels n’ont pas été plaqués de l’extérieur sur une intrigue historique et intime. La forme et le fond ont fait l’objet d’une stimulation et d’un engendrement réciproques. Presque comme si le drame du jeune Frédéric et de Katte naissait du choix initial qu’imposent le genre tragique et son style élevé. Comme une transsubstantiation verbale où l’on ne distingue plus la matière du sujet. Privilège de l’incarnation ! Et quel art se montre-t-il plus incarné que le spectacle vivant, lui qui met en lumière les conflits secrets de l’âme humaine et l’éternel agôn du théâtre du monde, de la comédie humaine ?

Mirabeau disait : « La Prusse n’est pas un État qui possède une armée, c’est une armée ayant conquis une nation. » Dans son programme, le théâtre de l’Épée de Bois rappelle que « les choses ne pouvaient que mal aller entre un père qui ne s’intéressait qu’à la guerre et à la chasse, et un fils qui ne voulait que jouer de la flûte et lire des poètes français. Un jour où Frédéric a été battu et humilié publiquement par son père, il décide de s’enfuir vers la France, avec la complicité de Katte. Or le Roi fait rattraper les fugitifs, et, malgré les supplications de la Reine, de toutes les cours d’Europe, il fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de Frédéric. »

Face à un tel argument qui recèle toutes les dimensions d’une tragédie classique (l’hubris d’un personnage, les passions irrationnelles, le conflit entre la vie publique et l’inquiétude intime, l’élévation sociale des personnages, le rôle primordial des confidents), on comprend que le recours à des formes classiques ait à la fois stimulé l’imaginaire de l’auteur et contribué à faire respirer les héros à une hauteur raréfiée du langage et du cœur.

Cette formule, gageons-le, saura « plaire et instruire » les spectateurs d’aujourd’hui.


À voir

Katte, de Jean-Marie Besset. Mise en scène deFrédérique Lazarini, scénographie deRégis de Martrin-Donos.Avec Tom Mercier, Philippe Girard, Nemo Schiffman, Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos.

Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie de Vincennes, Paris 12e. Du 5 février au 8 mars 2026, du jeudi au samedi à 21 heures, le dimanche à 16 h 30.


[1] Festival NAVA -Nouveaux Auteurs dans la vallée de l’Aude), dont Besset est fondateur (avec Gilbert Désveaux) et directeur artistique

Ana Blandiana, la poésie à l’épreuve de la liberté

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Ana Blandiana © Paul Buciuta

La poétesse roumaine est devenue une figure politique dans son pays. Elle sera présente en France à l’occasion du Printemps des poètes et fera une tournée de rencontres et de lectures du 1er au 14 mars qui passera par Lyon, Aix-en-Provence, Strasbourg et Paris.


Elle a un nom de cantate, une voix qui fut autrefois dangereuse, une trajectoire qui ressemble à une ligne de fuite. Ana Blandiana – Otilia Valeria Coman – est née en 1942 à Timișoara, au cœur d’un siècle ravagé, et sa poésie fut longtemps une présence indocile sous le poids du régime communiste roumain. Elle connut l’interdiction, la censure, l’exil intérieur du langage. Et aujourd’hui, on acclame cette survivante dans les salons culturels d’Europe, lui offrant prix et podiums. Mais cet hommage consensuel camoufle parfois une question plus embarrassante : avons-nous vraiment compris ce qu’elle défendait – et ce que la poésie peut encore être ?

Un vent de liberté souffle sur la Roumanie

Car Blandiana n’est pas seulement une figure historique. Elle est une poétesse vivante, dont l’œuvre traverse plus de trente livres traduits dans une vingtaine de langues, et qui a été récompensée en 2024 par le Prix Princesse des Asturies pour la Littérature, précisément pour « sa capacité extraordinaire à défier la censure ». Ce n’est pas un simple hommage à une dame des lettres ; c’est la reconnaissance d’un parcours, d’un destin où l’écriture est devenue, sous le communisme, un acte de vérité et de survie.

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Cette dimension-là mérite d’être rappelée parce qu’elle distingue, aujourd’hui, Blandiana de bien des poètes qui occupent nos scènes culturelles : elle n’a jamais considéré la poésie comme un simple art de salon. Dans les entretiens que j’ai réalisés avec elle, elle insiste sur ce point avec clarté : sous la dictature, écrire n’était pas une performance scénographique mais un combat discret contre l’effacement du mot et de l’esprit[1].

Cette posture n’est pas un folklore de dissidence. Elle s’enracine dans ce que Blandiana appelle elle-même – et ce n’est pas une formule creuse – la diminution de l’importance de la liberté de parole quand elle devient banale. Dans notre second entretien, elle le dit sans détour : ce qui était précieux autrefois, c’était précisément l’interdit, le risque que contenait chaque phrase[2].

Ce paradoxe de la liberté trouve un écho particulier dans l’expérience et les réflexions d’Ana Blandiana. Sous le communisme, chaque mot comportait un risque : « Même dans les dernières années de la censure, je luttais pour chaque vers, chaque ligne. À partir de ce moment-là, dès qu’un texte à moi avec mes vérités apparaissait, c’était la preuve qu’en Roumanie il y avait de la liberté », explique-t-elle. La parole était alors précieuse et fragile, un geste de vérité qui engageait à la fois l’auteur et sa communauté.

La poésie et le vacarme du monde

Aujourd’hui, remarque Blandiana, la situation est inversée : « La liberté de la parole a diminué de son importance ». Dans un monde saturé de mots, de discours et de performances, le poème peine à se faire entendre. Beaucoup de poètes contemporains ont confondu impact et visibilité, slogan et œuvre. L’époque a plus de mots que de voix, et la poésie, même lorsqu’elle revendique une fonction politique ou performative, peut se diluer dans le flux médiatique et perdre sa capacité à surprendre et à subvertir.

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C’est cette tension qui rend la présence de Blandiana au Printemps des poètes 2026 particulièrement significative. Invitée dans le cadre du thème « La liberté. Force vive, déployée », sa tournée française (du 1er au 14 mars 2026) met en dialogue la mémoire, la liberté de parole et l’engagement poétique. Chaque lecture, rencontre ou discussion se conçoit comme un espace de réflexion et d’échange, et non comme une simple performance. Blandiana rappelle ainsi que la véritable liberté de parole, pour être vivante et signifiante, ne réside pas dans la profusion des mots mais dans l’attention, la profondeur et le courage qu’on leur accorde. Dans un monde où tout semble déjà dit, elle montre que la poésie peut encore faire résonner une voix unique, capable de mobiliser et de toucher profondément, comme jadis chaque mot comptait sous la dictature.


NOUS AVONS TOUT

Feuilles, mots, larmes,
boîtes d’allumettes, chats,
tramways quelquefois, queues pour la farine,
charançons, bouteilles vides, discours,
images étalées sur le téléviseur,
doryphores, essence,
fanions, portraits de gens importants,
Coupe des clubs champions européens,
autobus marchant au gaz, pommes refusées à l’exportation,
journaux, pain blanc, huile mixte, œillets,
rencontres à l’aéroport, Cico, bâtons de chocolat,
saucisson de Bucarest, yaourt diététique,
tsiganes vendant des Kent à la sauvette, œufs de Crevedia,
rumeurs, feuilleton du samedi soir,
ersatz de café,
lutte des peuples pour la paix, chœurs,
production à l’hectare, Gérovital, anniversaires,
compote bulgare, rassemblement des hommes du Travail,
vin du terroir qualité supérieure, Adidas,
blagues, gars déambulant sur l’Allée de la Victoire,
poisson surgelé, Ode à la Roumanie,
nous avons tout

Ana Blandiana, Poèmes résistants, édition bilingue roumain-français, traduit par Hélène Lenz, préface de Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2025, 320 p.

Poèmes résistants

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[1] Entretien avec Ana Blandiana, Poesibao, Grégory Rateau : https://www.poesibao.fr/entretien-avec-la-poete-roumaine-ana-blandiana-par-gregory-rateau/

[2] Ana Blandiana, entretien avec Grégory Rateau, Le Petit Journal de Bucarest : https://lepetitjournal.com/bucarest/communaute/ana-blandiana-la-liberte-de-la-parole-diminue-de-son-importance-241416

Finkielkraut: la consolation fraternelle de Pierre Manent

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Alain Finkielkraut et Pierre Manent © Hannah Assouline

Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Cela n’empêche pas Manent de dire ici son admiration pour l’académicien « mécontemporain ».


Alain Finkielkraut est certainement parmi nous une des figures intellectuelles les plus significatives. Son nom éveille en chacun des sentiments et jugements souvent fort vifs, dans l’adhésion ou le rejet. Il y a quelques années, à l’occasion de son livre À la première personne, je notai comme un signe sinistre de l’état de l’opinion dans notre pays qu’il était désormais chez beaucoup l’objet d’une élection de haine. J’hésiterais à employer la même expression aujourd’hui, non que l’esprit public se soit amendé, mais les méchants aussi se lassent. En tout cas, Alain Finkielkraut a traversé sans dévier ni fléchir ces années où il fut dans le pressoir. Malgré son titre – Le Cœur lourd –, la conversation avec Vincent Trémolet de Villers qu’il vient de publier est parcourue par cette électricité intellectuelle et cette joie de se colleter avec le monde qui font le charme et le prix de ses écrits  comme de sa parole.

Vague de contre-vérités

S’il faut résumer d’un mot la physionomie d’Alain Finkielkraut, sa forme d’âme en quelque sorte, je dirais : c’est un homme qui s’expose. Non pas qui se montre, encore moins qui se vante, mais qui laisse voir sur sa personne ces « morsures du présent » dont parlait Péguy et sans lesquelles on ne touche pas le réel puisqu’il ne nous touche pas réellement. Tout l’émeut, tout l’ébranle, rien ne le protège, rien ne le rassure. Il ne se met jamais en défense. Tel est son courage, non seulement rare mais singulier.

Il porte cette franchise dans la considération du sujet de dispute le plus brûlant aujourd’hui, sur lequel du reste il n’a jamais cessé de s’exprimer avec clarté et netteté, mais aussi l’engagement d’un cœur toujours à vif. On le sait, avec la France, Israël est le nom de son tourment, non pas seulement l’État d’Israël mais le peuple juif comme histoire et comme mémoire, comme appartenance et comme héritage. Aujourd’hui, cependant, c’est d’abord l’État d’Israël qui est en jeu et en procès. Une opinion s’est brusquement répandue ou exacerbée, une passion s’est mise à flamber dans les lieux du monde qui semblaient devoir en être particulièrement préservés comme les universités, pour installer au centre de toute perspective politique, comme la vérité la plus significative du monde présent, la thèse suivante : l’État d’Israël est un État essentiellement illégitime car « colonial » et « les Juifs » forment le dernier ou principal obstacle à cette heureuse unification de l’humanité que le mouvement spontané des peuples du monde est autrement en train de produire. Comment faire face à cette vague de contre-vérités portées par une passion meurtrière ?

S’il est justement révulsé par les violences de colons en Cisjordanie et par les encouragements odieux qu’ils reçoivent de certains ministres de la coalition au pouvoir, Alain Finkielkraut a à cœur de rappeler pourquoi la caractérisation « coloniale » d’Israël est aussi fausse qu’injuste. Israël est un pays nouveau, mais il n’est pas né d’un acte de force arbitraire venu de l’autre bout du monde ; il est le pays du retour, vers lequel les Juifs dispersés, humiliés, violentés, en pays chrétiens comme musulmans, n’ont jamais cessé de diriger leurs prières et leurs vœux, jusqu’à ce qu’enfin, après la destruction des Juifs d’Europe, les Nations unies en décident la création. La Terre promise ne fut d’ailleurs jamais « sans Juifs », mais ceux qui, quoiqu’exposés aux pires violences et vexations, ne l’avaient jamais quittée ne survivaient que grâce à l’aide des dispersés, eux-mêmes vivant le plus souvent dans des conditions précaires. L’histoire des Juifs ne ressemble à aucune autre, et Israël comme État ne ressemble à aucun autre. Cela ne l’exonère pas des obligations de justice qui pèsent sur tous les États, mais les notions « universelles » dont nous faisons usage et parade peinent à lui rendre justice.

C’est pourquoi, d’ailleurs, pour le dire en passant, je suis étonné qu’Alain Finkielkraut approuve aussi résolument la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître l’État de Palestine : « Sur ce point, je lui donne raison » (p. 149). Cette décision, et le président le savait, ne pouvait être suivie d’aucun effet. Ou si, par extraordinaire, elle était suivie d’effet, le nouvel État serait gouverné par le Hamas ou l’Autorité palestinienne. Pour donner consistance politique à cet État, rien d’autre n’est aujourd’hui disponible, rien d’autre ne se dessine, rien d’autre ne semble sérieusement envisagé. La décision du président français n’avait pas d’autre effet que de contribuer à délégitimer Israël. L’impuissance française pouvait encore faire cela.

Personne ne sait comment résoudre le « problème israélo-palestinien ». On peut toujours dire : solution à deux États ! Je dis la même chose, mais en ajoutant : si cela est possible. Est-ce possible ? Le Proche-Orient n’est pas une zone propice aux États-nations. Elle est contestée depuis des millénaires entre les empires. Les nations consistantes qui s’y trouvent sont les restes, certes imposants, d’anciens empires : Turquie, Iran, Égypte. Ce sont des empires musulmans, c’est-à-dire nourris d’une religion de forme impériale, et qui s’est étendue par des conquêtes impériales. Je pourrais mentionner aussi, bien sûr, le rôle et le mandat de l’Empire britannique. L’État d’Israël a été fondé dans cette zone disputée par une décision de l’ONU et s’est imposé par la force contre les attaques de ses voisins. Dans la dernière période, encerclé et attaqué par les alliés ou supplétifs de l’Iran, il a été en guerre sur tous les fronts, guerre largement victorieuse, mais qui contribue à donner à Israël aussi des habitudes d’empire. Où pense-t-on loger l’État de Palestine dans ce chaos où il n’a jamais été possible de prendre les habitudes de la paix ? Si l’État de Palestine avait existé, jamais celui d’Israël n’aurait pu être fondé. Dès lors qu’Israël a été fondé et s’est développé de la manière que l’on sait, où trouver place pour l’État palestinien, sinon en obligeant les deux États à subir des contraintes insupportables et accepter des risques inacceptables ? Comment alors réparer autant que possible l’injustice subie par la population palestinienne ? Ou au moins mettre un terme au contrôle constant, humiliant pour les deux protagonistes, qu’Israël exerce sur elle ?

Constant souci d’humanité et de justice

La manière dont Alain Finkielkraut accueille, commente et évalue les événements du Proche-Orient témoigne d’un constant souci d’humanité et de justice, mais je crains qu’il n’étende indûment le domaine du possible. En tout cas la solution qui reçoit l’adhésion de « toutes les personnes raisonnables » me semble entièrement hors d’atteinte aujourd’hui et pour longtemps. Seule, peut-être, la chute de la République islamique d’Iran, suivie de l’installation d’un régime de liberté ayant abandonné le projet de détruire Israël, changerait à ce point la situation de la région qu’Israël pourrait commencer à envisager de prendre les risques qu’il ne peut prendre aujourd’hui. En attendant, que faire ? Je n’ai pas de réponse à cette question. En tout cas, ce que Juifs et chrétiens, et tous ceux qui mesurent l’étendue et la virulence de la haine des Juifs dans toutes les parties du monde aujourd’hui, éviteront par-dessus tout, c’est d’entamer si peu que ce soit la légitimité de l’État d’Israël, sur l’existence et la force duquel repose la sécurité, donc la vie même du peuple juif.

Alain Finkielkraut lors de sa réception à l’Académie française, Paris, 28 janvier 2016. © EULER/AP/SIPA

Je viens de dire : Juifs et chrétiens. Beaucoup dépend de ce « et ». Je suis depuis longtemps frappé et touché par l’amitié avec laquelle Alain Finkielkraut parle du christianisme. On le sait, Dieu n’entre pas dans son équation : « L’inexistence de Dieu se présente à moi comme un savoir » (p. 41). Ainsi résume-t-il son judaïsme « généalogique » : « On honore non seulement son père et sa mère, mais ses ancêtres, et à travers eux le peuple dont on est issu » (p. 158). Quant au christianisme, c’est le propre de cette religion, c’est l’incarnation qui, loin de susciter son rejet scandalisé, éveille son émotion et sa réflexion. Alain Finkielkraut n’est pas prisonnier du procès bimillénaire entre les deux religions.

Deux religions ? C’est une commode, mais inexacte et même vicieuse façon de parler. Le lien spirituel entre Juifs et chrétiens est si étroit que Pascal a pu écrire que « les vrais Juifs et les vrais chrétiens n’ont qu’une même religion ». Le fonds de la prière chrétienne est dans la prière juive des Psaumes, qui est la prière de Jésus-Christ, envoyé dans ce monde « pour les brebis perdues de la maison d’Israël ». Comme le rappelle Alain Finkielkraut, c’est un hérésiarque excommunié, Marcion, qui a prétendu séparer radicalement les deux testaments. Comme il le relève aussi, cette tentation marcioniste est restée présente et active tout au long de l’histoire de l’Église (p. 164). Jadis et même naguère, ce fut au nom d’une « théologie de la substitution » selon laquelle l’Église, après le refus d’Israël de reconnaître la divinité de Jésus, serait devenue le verus Israel, médiatrice exclusive de l’alliance entre Dieu et les hommes. L’Église aujourd’hui reconnaît que le peuple juif continue de jouer un rôle actif et positif dans le dessein de Dieu pour les hommes.

Judaïsme et christianisme sont deux expressions, successives et mystérieusement contemporaines, de l’Alliance de Dieu avec les hommes. Il ne faut pas opposer le « particularisme » juif à l’« universalisme » chrétien. L’« élection » du peuple juif n’a rien à voir avec l’« égoïsme national » que dénonçait Simone Weil. Dieu se lie par sa Loi à son peuple, qu’il destine à « être la lumière des nations pour que [son] salut parvienne jusqu’à l’extrémité de la terre ». Symétriquement, la révélation chrétienne ne s’adresse pas à l’homme en général. Lorsque Jésus commande à ses disciples d’enseigner les nations, il leur commande de les baptiser au nom du Père, du Fils et de l’Esprit pour en faire à leur tour des disciples. Le Dieu chrétien aussi se lie aux hommes par un peuple particulier qui a nom l’Église. Aujourd’hui la religion de l’homme en général, de l’humanité sans forme ni vocation, est l’hérésie universelle qui s’en prend indifféremment mais tout spécialement à Israël et à l’Église. Quand nous disons « les Juifs et les chrétiens », nous touchons à un mystère et nous formons une intention, peut-être une prière. C’est en entretenant ces pensées, Alain Finkielkraut ne m’en voudra pas, que j’ai tourné la dernière page de son livre.

Alain Finkielkraut, Le cœur lourd, Conversation avec Vincent Trémolet de Villers, Gallimard 2026.

La France minée par l’infantilisation gastronomique

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Cyril Lignac et Mercotte, cuisiniers sur le petit écran (M6). DR.

La France capitule. Pas sur un champ de bataille, pas dans un traité humiliant, mais dans l’assiette, ce Royaume où elle régnait en maîtresse absolue depuis que Vatel s’était embroché pour une livraison de poisson en retard. Nous avons déposé les armes, rendu notre tablier, abdiqué devant l’envahisseur en food truck, troqué notre glorieux patrimoine gastronomique contre des burgers photogéniques et des slogans gravés au pochoir sur des murs de briques.

Justice pour François de Rugy !

Même nos élites ont sombré. Qui se souvient de M. de Rugy, éphémère président de l’Assemblée nationale, organisant un dîner à l’Hôtel de Lassay où le homard côtoyait outrageusement le Chateau d’Yquem 1999 ? Le faux scandale avait fait frémir les députés en mal de vertu populiste : du homard aux frais de la princesse ! Comme si le crime véritable tenait à l’opulence, et non à l’accord sacrilège : un Sauternes sur des crustacés ! Quelle indignité comme dirait l’autre. Un fin gourmet aurait exigé un Condrieu tout en tension minérale, un Corton-Charlemagne d’une majesté souveraine, ou, à la rigueur, un Puligny-Montrachet dont la finesse cristalline aurait exalté l’iode. Nos élites, censées incarner le summum du goût français, ont perdu tout sens du palais. Elles se gavent de symboles de luxe sans même savoir les accorder correctement. C’est l’infantilisation gustative au sommet de l’État.

Francois de Rugy © SEBASTIEN SALOM GOMIS/SIPA Numéro de reportage : 00911931_000006

Il ne faut guère désormais s’étonner que le pays qui a codifié la haute cuisine, inventé le restaurant, érigé le repas en liturgie civilisationnelle, se nourrit désormais comme un gamin de huit ans dont les parents ont renoncé à éduquer le palais. On a remplacé le bœuf bourguignon par du cheddar fondu, la blanquette par de la mozzarella industrielle, la sole meunière par du saumon d’élevage baignant dans sa propre médiocrité.

Et personne ne bronche. Au contraire : on célèbre. On fait la queue. On instagramme. « C’est tellement bon, tellement convivial, tellement accessible. » Traduction : c’est tellement rassurant de manger comme quand maman nous laissait choisir au McDo parce qu’elle était trop crevée pour cuisiner.

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Les cartes ne comportent plus de plats. Elles comportent des concepts.

  •  Le « smash burger » — ce steak écrabouillé sur une plancha jusqu’à développer cette croûte carbonisée que les Anglo-Saxons ont rebaptisée « caramélisation » pour masquer qu’il s’agit juste de viande cramée.
  • La « pizza napolitaine authentique », cuite soixante secondes par un barbu hipster qui n’a jamais mis les pieds à Naples mais s’autoproclame pizzaiolo après trois tutoriels YouTube.
  • Le « poke bowl », cette escroquerie hawaïenne qui consiste à démembrer un poisson, le jeter sur du riz, ajouter trois dés d’avocat hors de prix et facturer dix-huit euros cette déconstruction insultante du chirashi.
  • Les sushis. Du poisson cru sur du riz, assaisonné de sauce soja industrielle et de wasabi synthétique. Une préparation que n’importe quel Japonais mépriserait comme on méprise une contrefaçon de sac Hermès achetée à la sauvette.

Extase

Mais ici, on s’extasie. On organise des soirées sushis comme autrefois on organisait des dîners. Sauf que le dîner nécessitait de cuisiner, de recevoir, de s’engager. Les sushis, on les commande sur Uber Eats, on les mange dans des barquettes en plastique devant Netflix, et on se persuade qu’on a fait un repas parce que c’est japonais donc forcément raffiné.

La star Sophie Marceau fait la publicité pour « Uber Eats ». DR.

Nos grands-parents distinguaient un filet de bœuf d’une entrecôte, savaient préparer un roux, comprenaient qu’un bon plat exige du temps et une maîtrise technique accumulée sur des générations. Nous, on commande un « Poke bowl » composé par une IA selon nos « préférences alimentaires » — ce concept obscène qui transforme le goût en algorithme et le repas en dashboard nutritionnel.

Les food courts sont ces hangars où l’on parque des adultes sur des bancs collectifs comme dans une cantine pénitentiaire relookée par un architecte qui a découvert le style industriel sur Pinterest. Une douzaine de stands proposant la même tambouille sous des appellations différentes : des glucides, des protéines, des matières grasses, nappés de sauces douteuses dont la fonction est de masquer que le produit de base n’a aucun goût. « Il y en a pour tous les goûts ! » On peut choisir entre un burger au bœuf, un burger au poulet, ou un burger végétarien. Parlons-en du burger végétarien, cette imposture qui massacre des légumes jusqu’à ce qu’ils imitent la viande pour satisfaire des végans qui n’ont manifestement pas fait le deuil du carnivore qu’ils prétendent avoir quitté.

Le vrai restaurant, lui, agonise. Pas le trois-étoiles Michelin fréquenté par des businessmen en notes de frais, celui-là survivra, muséifié, sous perfusion pour touristes chinois et oligarques russes. Non, le vrai restaurant : le bistrot de quartier tenu par un couple qui se lève à cinq heures pour aller aux Halles, qui connaît ses fournisseurs par leur prénom, qui cuisine une blanquette comme sa grand-mère la lui a apprise.

Ces endroits-là crèvent. Parce que c’est « trop cher », traduisez : le prix reflète le coût réel de produits décents. Parce que « ça prend trop de temps », traduisez : on ne peut pas avaler en douze minutes chrono en scrollant. Parce que « c’est pas instagrammable », traduisez : la vraie cuisine ne brille pas sous les néons, ne ressemble pas aux photos retouchées que vomissent les influenceurs culinaires, ces parasites qui se gavent gratis en échange de contenus publicitaires déguisés en recommandations authentiques.

Parlons de « comfort food ». Cet euphémisme perfide (comme l’Albion) est utilisé pour désigner la bouffe des pauvres, riche en glucides, sel et graisses. Sauf que cette nourriture n’a plus rien de pauvre : vingt-deux euros pour un grilled cheese « revisité » dans un endroit où les ampoules pendouillent au bout de fils dénudés et où les serveurs arborent des tabliers en cuir comme s’ils sortaient d’un atelier de forgeron. Le confort n’est pas gustatif, tout baigne dans le gras et le sel pour masquer la médiocrité. Le confort est régressif. On mange ce que nos papilles sous-développées réclamaient à dix ans quand on considérait les épinards comme un châtiment parental.

Oubliés, les gestes précis d’autrefois

Nous avons érigé l’infantilisme en esthétique culinaire. Les restaurants s’appellent « Big Mamma », « Chez Mémé », « Comme à la Maison », cette nostalgie fabriquée d’une enfance fantasmée. Sauf que la vraie cuisine de grand-mère nécessitait trois heures de préparation, des gestes précis, une connaissance des produits et des saisons. La version contemporaine balance des pâtes trop cuites dans une sauce tomate industrielle, parsème de parmesan en poudre, et facture vingt-six euros l’imposture sous prétexte que c’est servi dans une assiette vintage et que le serveur vous appelle « chef » avec cet accent italien suintant de fausseté qu’aucun Italien authentique n’utiliserait.

Il y a aussi les burgers « gastronomiques ». Cette contradiction dans les termes qui résume notre époque : on habille la junk food du vocabulaire de la haute cuisine pour se donner bonne conscience. Le pain ? Brioché. La viande ? D’une race obscure élevée en liberté par un éleveur qui leur fait écouter du Debussy. Le résultat ? Exactement la même chose qu’un Big Mac : un tas de glucides et de lipides qu’on dévore en s’en mettant plein les doigts, sauf qu’on a payé trois fois plus cher et qu’on peut se raconter qu’on a fait un choix éclairé plutôt que d’assumer qu’on a cédé à nos pulsions primitives.

Et les pizzas. Hormis le fait que les pizzerias servent de blanchisseries pour activités répréhensibles, la France croule sous les pizzerias « napolitaines authentiques » tenues par des Français qui ont, dans le meilleur des cas, passé trois mois à Naples. On vous sert un discours marketing rodé sur l’authenticité, la tradition, le respect du produit. Puis on vous apporte une galette flasque, brûlée par endroits et crue ailleurs, noyée sous du fromage industriel, pour dix-neuf euros. Et vous ne dites rien. Vous souriez. Vous photographiez. Vous postez. Parce que c’est une vraie pizza napolitaine, bordel, pas une Sodebo réchauffée. Vous avez vos standards, quand même.

L’obsession du « fait maison ». Cette mention pathétique qui figure sur toutes les cartes comme un label de qualité. « Nos frites sont faites maison. » Félicitations. Vous avez pelé des patates. Vous voulez une médaille ? On en est arrivé à ce niveau d’indigence : mentionner qu’on cuisine ce qu’on sert est devenu un argument commercial. La norme, c’est le surgelé réchauffé. Le plat sous-vide livré par Métro. La sauce en poche plastique. Le « fait maison » n’est plus un standard: c’est une exception qu’il faut signaler, comme un allergène.

Le « batch cooking ». Cette mode débile qui consiste à passer son dimanche à préparer tous les repas de la semaine dans des Tupperware étiquetés, empilés dans le frigo comme si la vie était un problème logistique à optimiser. On ne cuisine plus pour le plaisir, pour l’imprévu, pour le rituel qui structure le temps. On cuisine comme on gère un stock de munitions. Efficacité maximale. Zéro âme. De la bouffe pré-produite qu’on réchauffera entre deux Zoom en se félicitant d’avoir « optimisé son temps ».

Les « bowls ». Le repas transformé en assemblage standardisé. Un féculent, une protéine, trois légumes, une sauce, des graines. On n’compose plus un plat, on exécute un algorithme. C’est la cuisine en kit IKEA : des éléments modulables empilés selon un schéma prédéfini. On ne mange plus. On optimise son apport nutritionnel. On ajuste ses macros. Le repas n’est plus un plaisir : c’est un dashboard quantifié qu’on consulte sur MyFitnessPal.

Les applications de livraison sont le coup de grâce. Deliveroo, Uber Eats — ces plateformes ont transformé les restaurants en cuisines industrielles, les livreurs en esclaves ubérisés, et nous en consommateurs passifs. On commande de la bouffe tiède livrée par un type sous-payé qui slalome entre les voitures pour nous éviter l’effort insupportable de sortir. Ce qui arrive n’a plus rien d’un restaurant : c’est de la nourriture qui a voyagé vingt minutes dans un sac isotherme, qui a perdu toute texture, toute dignité. Mais au moins, on n’a pas eu à s’habiller. On a pu continuer à binge-watcher en enfournant machinalement des gyozas tièdes dont on ne se souviendra pas dans trois heures.

Les food halls sont la version gentrifiée du food court, avec du bois brut, des néons, un DJ qui mixe de l’électro pendant que vous engloutissez des tacos à quinze euros. Des endroits bondés où il faut faire la queue, porter son plateau, partager sa table avec des inconnus, et payer des prix gastronomiques pour une expérience de réfectoire universitaire. Mais c’est branché. Il y a une file d’attente donc ça doit être bon. La foule comme seul étalon de qualité. Si TikTok en parle, ça vaut le coup.

La France a vendu son âme pour un burger photogénique. Elle a bradé trois siècles de tradition pour des tartines d’avocat à douze euros dans des cafés décorés par les mêmes architectes qui recyclent le même mood board industrialo-vintage de Tokyo à Brooklyn. On mange la même chose partout, dans les mêmes décors, avec les mêmes serveurs en tabliers de cuir qui récitent les mêmes boniments sur la « sélection rigoureuse des producteurs locaux ». Tout est devenu global, standardisé, interchangeable. On a troqué le terroir contre le branding. L’authenticité contre l’instagrammabilité. Le savoir-faire contre le marketing. Et on appelle ça du progrès. On se persuade qu’on vit une révolution culinaire. On croit avoir le choix parce qu’on peut choisir entre trente variations du même produit industriel assaisonné différemment.

Les influenceurs food sont ces propagandistes qui photographient compulsivement chaque assiette avant d’y toucher, qui transforment chaque repas en contenu sponsorisé. Ils ne mangent pas. Ils produisent. Ils ne savourent pas. Ils monétisent. Et nous, on les suit. On fait la queue dans les endroits qu’ils ont validés. On paie notre tribut à cette économie où la qualité d’un plat importe moins que sa capacité à générer des likes.

Le guide Michelin s’est vendu à cette nouvelle religion. Il étoile des restaurants de ramen, des stands de street food, des concepts fusion n’importe quoi. Non par ouverture d’esprit, mais par calcul marketing. Une génération considère qu’un bol de nouilles à 9,50€ mérite la même considération qu’un turbot cuit à la perfection par un chef qui a passé quinze ans à maîtriser son art.

Quand la France ne cuisinera plus

Nos arrière-grands-parents se nourrissaient mieux que nous. Avec infiniment moins. Ils achetaient des produits bruts au marché. Ils cuisinaient chaque jour. Pas par vertu, par nécessité. Mais cette nécessité produisait du sens, créait du lien, structurait l’existence. Le repas était un moment, pas une corvée qu’on expédie.

Nous, on ne cuisine plus. On assemble. On réchauffe. On commande. On snacke — ce verbe obscène qui a remplacé « manger » comme « se faire une saison » a remplacé « regarder une série ». On ne mange plus des repas. On ingère des calories entre deux tâches, debout, en scrollant, sans y penser. L’acte le plus fondamental de l’existence — se nourrir — est devenu une contrainte qu’on expédie avec l’élégance d’un distributeur automatique.

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Et nos enfants. Élevés au nugget et aux pâtes au beurre ! Incapables de manger un légume qui n’a pas été transformé en purée. Terrorisés par les textures, les saveurs fortes. On « respecte leurs préférences alimentaires », comme si un gamin de six ans avait la maturité pour décider de ce qui est bon pour lui. Résultat : une génération avec le palais d’un nourrisson qui perpétuera cette régression ad infinitum.

L’ironie suprême ? On n’a jamais autant parlé de bouffe. Les émissions culinaires saturent les chaînes. Instagram déborde de food porn. On consomme compulsivement du contenu culinaire tout en mangeant de la merde. On regarde des chefs étoilés pendant qu’on enfourne un Uber Eats. On visionne des documentaires sur le terroir en commandant des sushis industriels. La cuisine est devenue un spectacle qu’on contemple, plus une pratique qu’on exerce…

On a transformé la gastronomie en divertissement. En folklore. On visite les étoilés comme on visite les musées : par devoir culturel, pour cocher une case. Mais au quotidien, on commande sur Deliveroo. On se gave de burgers « gourmet » parce que le pain est brioché et le bacon fumé au bois de pommier.

La France a capitulé. Sans combat. Par flemme. Par paresse intellectuelle. On a échangé notre patrimoine contre des applications de livraison. On a troqué Carême contre les Avengers du burger. On a liquidé Escoffier pour du comfort food instagrammable. Et personne ne pleure. On célèbre cette déchéance comme une libération. « C’est tellement moins coincé, tellement plus fun, tellement plus accessible. » Oui. Accessible comme le néant. Fun comme l’amnésie. Décoincé comme une lobotomie. Nos petits-enfants ne sauront plus ce qu’était un vrai pot-au-feu. Une vraie daube. Un vrai coq au vin. Ils grandiront en croyant que la cuisine française, c’est le croissant industriel de gare et le pain au chocolat Lidl. Et quand ils nous demanderont pourquoi on n’a rien fait, on leur répondra qu’on était occupés. Occupés à photographier nos assiettes.

Les fables de Piketty

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Thomas Piketty, piètre statisticien, est l’économiste chouchou des médias de gauche


L’économiste Thomas Piketty s’est imposé ces dernières années avec une thèse aussi simple que séduisante.

Au début du xxᵉ siècle, les sociétés occidentales auraient été caractérisées par une forte concentration des patrimoines et des revenus. Mais ces inégalités auraient été profondément réduites au cours du xxᵉ siècle – en particulier entre 1914 et 1980 – grâce à une fiscalité progressive et au développement de l’État-providence. Malheureusement, depuis les années 1980, poursuit Piketty, ce mouvement se serait inversé. La dérégulation financière et l’affaiblissement de la progressivité de l’impôt auraient relancé la hausse des inégalités. L’histoire livrerait ainsi une leçon limpide : seules une fiscalité fortement progressive et une redistribution assumée permettraient de contenir des écarts de richesse jugés excessifs. Le problème, soutient l’économiste Vincent Geloso, est que cette belle histoire est fausse. Dans une note récente du think tank The Centre for Enterprise, Markets and Ethics, il avance ainsi, références à l’appui, que Piketty effectue une lecture très sélective des données fiscales, qui exagère la baisse des inégalités et en attribue à tort le mérite à l’action publique. De fait, lorsque l’on corrige ses biais méthodologiques, son récit se fissure. La décrue des inégalités commence avant 1914, avant donc les politiques redistributives. Puis, la grande réduction des inégalités ne s’est pas produite après 1945 avec des taux d’imposition plus élevés et un État-providence plus généreux : elle s’est principalement faite entre 1929 et 1935, pendant la Grande Dépression, alors que pratiquement tout le monde s’appauvrissait. Plus gênant encore, Piketty relègue systématiquement au second plan les dynamiques de marché et la croissance, comme si l’amélioration du niveau de vie de la population ne pouvait provenir que de l’État.

Au final, Geloso estime que les travaux de Piketty relèvent moins de l’analyse historique rigoureuse que de la fable politique, soigneusement ajustée pour servir sa cause.

Des Verts trop blancs

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L’hégémonie blanche des lapins de Hotot


Décidé à combattre la « centralité blanche » prédominante dans la société française, le média écologiste Reporterre a récemment consacré un long article à « l’entre-soi blanc du mouvement écolo ». Des témoignages accablants illustrent cette situation. Ainsi, lors d’une soirée organisée par Reporterre sur le thème « L’écologie contre l’extrême droite », le chercheur au CNRS Malcom Ferdinand a-t-il ressenti un grand malaise : parmi les 150 personnes composant le public, il était « l’un des rares hommes noirs ». Une conclusion quasi scientifique s’impose alors à lui : « L’écologie politique française opère au sein d’espaces structurés autour de la blanchité. » Reporterre propose neuf pistes de réflexion pour combattre l’hégémonie blanche dans l’écologie. L’une d’elles consiste à prendre conscience de cette « domination ancrée dans l’imaginaire raciste de l’Occident » en s’appuyant sur un livre au titre alléchant : Mécanique du privilège blanc. Comment l’identifier et le déjouer ? Une autre propose de « reconnaître la charge raciale », laquelle désigne « la peur de mourir prématurément dans une société raciste », ce qui nécessite de « planifier ses vacances selon les risques d’agressions racistes ». Les écologistes sont également priés de faire extrêmement attention au vocabulaire qu’ils emploient. Certains termes – comme « espèces invasives » ou « jungle » – charrieraient en effet un « imaginaire racialisé ».

Bref, conclut Reporterre, il est temps de « trahir l’hégémonie blanche occidentale » en la débusquant partout où elle se cache. Programme ambitieux auquel Causeur se devait de participer en suggérant au média écolo de se pencher sur le cas méconnu des éleveurs de lapins blancs de Hotot. Issue d’une sélection de sujets choisis pour obtenir un pelage d’une blancheur immaculée, la race des lapins blancs de Hotot a été sauvée durant la Seconde Guerre mondiale par Friedrich Joppich, un éleveur… allemand ! Est-ce un hasard ? Nous comptons sur les très sérieux journalistes de Reporterre pour mener l’enquête et répondre à cette angoissante mais inévitable question.

Cirque Traoré: la tournée continue

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La militante Assa Traoré soutient le député d'extrème gauche Sébastien Delogu pour la mairie de Marseille, 6 décembre 2025 © Frderic MUNSCH/SIPA

C’est reparti pour un tour, dans l’affaire de la mort d’Adama Traoré ! Hier, la Cour de cassation a confirmé le non-lieu en faveur des gendarmes, mettant fin à dix ans de procédure marqués par des expertises médicales à répétition. La justice a donc conclu – et pas moins de trois niveaux judiciaires ont examiné le dossier – que l’intervention des gendarmes n’était pas la cause de la mort du jeune homme, un verdict toujours contesté par la famille qui porte l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme.


Chouette ! De nouveau, nous allons pouvoir nous régaler, sur les antennes de Quotidien et autres médias où la détestation de la France est de règle, des prestations pathétiques et dégoulinantes de haine de la dévote sœur Assa, la contrefaçon pathétique de la militante américaine Angela Davis. Même coupe Davis, je veux dire pour la chevelure – j’allais dire la crinière, mais le mot étant habituellement associé au lion, le roi des animaux, je m’en voudrais de le rabaisser à ce niveau – la chevelure donc et, au vu des dernières images, les ongles aussi longs que les dents. Car on a les dents longues, du côté du clan Traoré. On tient à exploiter jusqu’à la corde la moindre opportunité de concentrer sur soi les feux médiatiques de complaisance et s’assurer ainsi une célébrité warholienne dont, en l’occurrence, la durée excède malheureusement bien davantage que le quart d’heure de référence.

La police est raciste, la police tue… etc.

Il se trouve que la Cour de cassation vient de confirmer le non-lieu dont la juridiction d’appel avait d’ores et déjà crédité les gendarmes en charge de l’arrestation du frère de la dame, Adama ce jeune homme bien sous tous rapports dont il se dit qu’il aurait notamment agrémenté son séjour derrière les barreaux en imposant, sous la menace d’une fourchette, une fellation à un co-détenu. J’ignore la couleur de peau de cette victime sur laquelle au demeurant personne ne verse la moindre larme. Pour la couleur de peau des gendarmes étant intervenus lors de l’arrestation du sympathique garçon, qui notons-le n’avait pas cru bon d’obtempérer, il semble bien que deux d’entre eux étaient « racisés », terme aujourd’hui consacré et encore licite. Ce qui n’empêche nullement notre Angela de pacotille et ses soutiens de hurler au racisme. On connaît la chanson, la police est raciste, la justice est raciste, la France est raciste, les blancs sont racistes, les racistes eux-mêmes sont racistes, c’est dire !

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Donc, refusant les décisions et arrêts de cette justice vicieusement raciste et fasciste, Miss dents longues et son avocat annoncent vouloir s’en remettre désormais à la Cour Européenne des Droits de l’Homme afin – je cite – « de faire condamner la France ». Bel aveu ! La cible, le monstre à abattre n’est autre que la France, bien sûr ! On ne peut mieux exprimer la haine frénétique du pays dans lequel, cependant, on a grandi, on vit et dont les principes de justice sont à ce point généreux qu’on peut faire traîner en longueur, ad nauseam, des procédures qui n’ont d’autre finalité que de s’offrir le répugnant plaisir de lui cracher dessus, de l’insulter, ce pays, le traîner dans la boue. Oui, vomir sur la France, cette France probablement tellement raciste qu’ils se bousculent par dizaines de mille pour venir s’y entasser. Belle contradiction. Mais dans ce camp-là, on n’en est pas à une près. Plus c’est gros plus ça passe ! Plus on donne dans la stupidité la plus crasse plus on accumule les temps d’antenne. Pourquoi s’en priver ?

Encore une minute, Monsieur le bourreau

Je vais vous faire un aveu. Moi, je l’aime bien, Assa Traoré, avec sa chevelure au vent et tout, et tout. Chaque fois que je la vois paraître, et chaque fois qu’elle ouvre la bouche, je déclenche mon chronomètre, bien persuadé qu’à chaque minute qui lui est accordée, c’est autant de votes qui finiront dans l’escarcelle des partis qu’elle vomit le plus. Ai-je besoin de les nommer ?

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Faites-le taire !

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Le député de l'Hérault Charles Alloncle, rapporteur de la commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public, Paris, 17 décembre 2025 © Stephane Lemouton/SIPA

Le combat perdu de la gauche mondaine contre le député Charles Alloncle


Le gratin de la gauche mondaine veut faire taire Charles Alloncle, ce député ciottiste qui malmène l’audiovisuel public en lui demandant des comptes au nom du parlement. Les pétitionnaires professionnels reprochent au rapporteur et à certains membres de la commission d’enquête (Le Monde, mardi) des « méthodes inquisitoriales diffamatoires et menaçantes ». Certains pointent « l’extrême droite » derrière tant d’irrespects pour la citadelle progressiste, théoriquement intouchable, qu’est France Télévisions. 

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Une commission parlementaire est passée par-ci, une commission parlementaire passera par-là…

Comme en écho, la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, s’est dite opposée, mardi sur Europe 1, à une commission d’enquête parlementaire sur les possibles implications pédo-criminelles ou financières de l’affaire Epstein en France. Dans Le Monde, l’ancienne ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, a admis pour sa part, dressant le portrait du président démissionnaire de l’Institut du monde arabe, Jack Lang : « Tout le monde savait qu’il ne payait rien à Cannes. Il considère qu’il doit être invité partout, dans des conditions de luxe (…) ». Tout le monde savait son goût du luxe et les liens du pique-assiette avec Epstein, mais personne n’a jamais rien dit. Ainsi fonctionne, sous la loi du silence et du rappel à l’ordre pour les bavards, le petit cercle parisien de la culture et des médias qui se claquemure, exige l’omerta et crie au complotisme quand il s’agit de récuser des accusateurs. Jusqu’à ce que Jean-Marc Morandini se retire de l’antenne de Cnews lundi, après avoir été définitivement condamné pour « corruption de mineur », toutes les turpitudes se résumaient au maintien de l’animateur sur la chaîne honnie par le camp du Bien.

Obsessions d’hier et d’aujourd’hui

Libération, qui fait sa Une ce mercredi sur un nouveau prédateur pédophile qui aurait à son actif 89 jeunes victimes, a évidemment raison de s’horrifier de ces déviances. Mais l’histoire de ce journal reste entachée par sa défense post-soixante-huitarde de la sexualité entre adultes et enfants. L’autre jour, Libé rappelait, en oubliant ses propres travers, les pétitions parues dans Le Monde, en 1977, signées notamment par Lang, qui réclamaient la dépénalisation de la pédophilie. Déjà, à l’époque, la gauche caviar s’estimait à l’avant-garde des lumières et des libertés nouvelles. Aujourd’hui, elle persiste à ne rien comprendre des nouvelles exigences morales de la société civile vis-à-vis d’une caste qui s’est appropriée le droit de décréter le dicible.

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L’obsession de ces fausses élites à faire taire les expressions dissidentes, dans le seul but de préserver leur hégémonie idéologique, n’est plus tenable. C’est évidemment Alloncle qui a raison quand il bouscule les mandarins de l’information étatisée. C’est évidemment Braun-Pivet qui a tort quand elle s’oppose à des enquêtes parlementaires sur les ramifications parisiennes du réseau Epstein.

Lundi, dans Le Figaro, Rachida Dati, candidate à la maire du Paris, a dévoilé « un scandale sexuel dans le périscolaire » et a évoqué « des enfants de maternelle violés dans nos écoles publiques ». Mais qui parle de cette abomination chez les belles âmes ?

La révolution des oubliés

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Des mollahs aux pieds d’argile

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Iraj Mesdaghi © Hannah Assouline

Iraj Mesdaghi a connu les geôles de la République islamique. Torturé, il a été le témoin d’exécutions massives. Exilé en Suède, il a minutieusement documenté ces atrocités et fait condamner un tortionnaire. Pour lui, alors que les Iraniens rejettent autant le régime que l’islam, le renversement de Khamenei entraînera l’effondrement de tout le système.


Né à Téhéran en 1960 dans une famille bourgeoise, Iraj Mesdaghi appartient à la génération devenue adulte au moment où le règne du shah vacillait. Comme beaucoup de jeunes Iraniens de son milieu, il est alors animé par un idéal de justice sociale, de liberté individuelle et de dignité nationale. La « faille », au sens tragique du terme, qu’il partage avec tous ceux qui ont eu le même engagement que le sien à cette époque, tient à leur conviction, erronée, selon laquelle la chute de la monarchie ouvrira nécessairement et presque mécaniquement la voie à un régime plus juste, et à terme à une démocratie de type occidental. Emporté par cette espérance, il interrompt ses études aux États-Unis, rentre en Iran et s’engage aux côtés de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, mouvement révolutionnaire hybride, à la fois islamiste et marxiste.

Mais, après le départ du shah, la révolution ne met pas longtemps à dévorer ses propres enfants. À l’image de Lénine après octobre 1917, Rouhollah Khomeyni élimine méthodiquement ses anciens alliés devenus rivaux. Iraj Mesdaghi et sa jeune épouse sont arrêtés au début des années 1980 et condamnés à dix ans de prison. En captivité, ils découvrent la torture systématique, les humiliations quotidiennes et le broyage méthodique des individus, dans un univers où la violence n’est ni accidentelle ni excessive, mais constitutive du système.

L’année 1988 constitue le cœur noir de cette terrible expérience. Au cours de l’été, Rouhollah Khomeyni, furieux d’avoir dû signer un cessez-le-feu avec l’Irak après huit ans de guerre, crée des commissions spéciales, passées à la postérité sous le nom de « commissions de la mort », qui ont pour tâche de faire exécuter des milliers de prisonniers politiques, accusés d’être des « ennemis de l’intérieur ».

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Iraj Mesdaghi est le témoin direct des sélections arbitraires, des couloirs de la mort, des appels de noms et des pendaisons en série. Il voit disparaître en quelques semaines des centaines de codétenus. Cette expérience scelle en lui une certitude irrévocable : le régime islamique n’est pas une simple dictature, mais un système totalitaire prêt à l’extermination de masse pour se maintenir au pouvoir.

Libéré au début des années 1990, Mesdaghi quitte l’Iran avec sa famille. Après un long périple, aussi dangereux que clandestin, il obtient le droit d’asile en Suède. En exil, il entreprend un travail minutieux et obsessionnel de documentation du massacre de 1988, recueillant témoignages, noms, dates et responsabilités, et publiant plusieurs ouvrages devenus des références sur le sujet. Dans le même mouvement, il s’éloigne progressivement des Moudjahiddines du peuple, dont il dénonce la dérive sectaire.

Son travail de longue haleine trouve un aboutissement quand, en 2019, un ancien responsable pénitentiaire iranien, Hamid Nouri, impliqué dans les exécutions de 1988, tombe dans son piège. Se faisant passer pour le responsable d’une agence de voyages, Mesdaghi entre en contact avec cet homme fort du régime et organise pour lui un tour d’Europe. Nouri est immédiatement arrêté à son arrivée à l’aéroport de Stockholm, où la justice suédoise, qui s’autorise de sa compétence universelle en cas de crime de guerre, ouvre contre lui un procès historique. En 2022, il est condamné à la réclusion à perpétuité pour torture, exécution et enterrements secrets. Il ne restera toutefois que deux ans en détention, les autorités suédoises décidant de l’élargir dans le cadre d’un échange de prisonniers visant à obtenir la libération d’un ressortissant européen détenu arbitrairement par l’Iran.


Causeur. On sait, au moins depuis 2009, que les mollahs truquent les élections pour conserver le pouvoir, et on a vu ces dernières semaines les massacres dont ils sont capables pour rester les maîtres de l’Iran. Comment expliquer qu’ils ne soient toujours pas renversés, comme le shah en 1979 ?

Iraj Mesdaghi. Contrairement à ce que disent beaucoup de médias occidentaux, notamment en France, ce régime n’a rien à voir avec celui du shah ! En 1979, dans des circonstances de contestation comparables à aujourd’hui, Mohammad Reza Pahlavi a refusé de gouverner par le sang ! Il a préféré quitter le pays, précisément pour éviter un massacre comme celui qu’on a vu en janvier. Le régime islamique, lui, n’a aucune retenue ! Nous sommes face à un système qui assume une violence de masse épouvantable. On parle aujourd’hui de 12 000 morts rien qu’en deux nuits, estimation plutôt prudente. Cela choque en Europe mais pour moi, qui ai été en prison et qui ai vu des milliers d’exécutions en quelques semaines en 1988, ces chiffres sont crédibles.

Vous parlez d’une violence extrême assumée et à grande échelle. Comment le régime parvient-il concrètement à exercer cette répression ?

Tout d’abord en diabolisant ses opposants. Dès les années 1980, Khomeyni parlait de « bêtes dangereuses » et donnait ainsi carte blanche pour tuer. Aujourd’hui encore, les autorités, y compris les soi-disant réformistes, qualifient les manifestants de terroristes. Cela permet de tirer dans la foule sans scrupule.

Mais enfin, ceux qui tirent dans la foule ont des enfants, des amis, des parents…

C’est pourquoi le régime s’appuie sur des forces étrangères. Des unités afghanes, comme les Fatimiyoun et les Zeynabiyoun, autrefois déployées en Syrie, sont aujourd’hui opérationnelles en Iran. Ce sont elles que le régime a utilisées pour cette répression sanglante.

Sur quoi repose encore la base sociale du régime ?

Sur la peur très concrète qui règne dans de larges pans de la population : celle de perdre les biens acquis après 1979. Beaucoup d’Iraniens ont profité des confiscations postrévolutionnaires pour prendre possession de logements, de terres et d’entreprises. Ils redoutent qu’un changement de régime entraîne des restitutions. Reza Pahlavi, le fils du dernier shah, l’a bien compris. Il a présenté un plan clair pour l’après-régime, excluant des purges à l’irakienne et proposant une transition encadrée vers des élections libres.

Peut-il incarner l’avenir de l’Iran ?

Assurément. Tout d’abord parce qu’il est populaire. Même ceux qui ne sont pas monarchistes le soutiennent comme figure de transition. Depuis sept ou huit ans, on entendait son nom dans certaines manifestations. Mais pour la première fois cette année, les slogans en sa faveur sont carrément devenus nationaux. On les a même entendus dans des rassemblements, jusque-là inédits, dans des quartiers privilégiés de Téhéran, tels que Niavaran ou l’avenue Fereshteh. C’était inimaginable auparavant.

On a vu des mosquées, des centres islamiques, des écoles religieuses attaquées. La société iranienne est-elle en révolte contre l’islam ?

C’est la grande nouveauté : une majorité de la population rejette explicitement l’islam politique, et une part croissante rejette l’islam tout court. L’Iran est probablement le seul pays musulman où, en cas d’élections libres, les islamistes n’auraient aucune chance.

Certains appellent à une intervention extérieure. Quelle est votre position ?

Je suis d’accord avec Reza Pahlavi, qui, comme Shirin Ebadi, demande un soutien occidental ciblé. Mais il ne s’agirait pas d’envoyer des troupes au sol. Selon moi, il faudrait viser le seul centre de gravité du régime, c’est-à-dire Ali Khamenei en personne. Éliminer des généraux ne changerait rien. Ce ne sont pas des Napoléon ! En revanche, si Khamenei tombe, tout le système s’effondre.

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L’une des raisons pour laquelle les puissances occidentales, Union européenne en tête, hésitent à faire cela est l’amère expérience de changement de régime en Irak. Et bien entendu la crainte qu’un régime instauré par les baïonnettes étrangères soufre immédiatement d’un problème de légitimité.

Mais l’Iran n’est pas l’Irak ! Vous ne comprenez pas la société et l’histoire de l’Iran. Il s’agit d’une vieille civilisation et non pas d’une création nationale récente et artificielle comme l’Irak ou la Libye. Le peuple iranien est tout à fait capable de prendre son destin en main.

Existe-t-il un risque de guerre civile en cas de chute du régime ?

Non. Il n’y a pas de lignes de fracture permettant une guerre civile. Entre qui et qui ? L’armée, les gardiens de la révolution islamique et la population partagent largement le même rejet du régime. Couper la tête suffirait. Comme en URSS, l’effondrement peut venir du sommet.

Quel rôle jouent les soutiens occidentaux du régime, notamment à gauche ?

Une partie de l’extrême gauche occidentale a historiquement soutenu le régime iranien, par anti-américanisme et parfois par antisémitisme. J’ai vu ces réseaux à l’œuvre jusque dans les instances onusiennes. Ils relativisent la répression, parlent d’impérialisme et ferment les yeux sur les crimes. Mais ils ne soutiennent jamais réellement le peuple iranien.

Quel message adressez-vous aux Européens et aux Français ?

Je leur dis que la chute du régime iranien ne concerne pas seulement les Iraniens. L’Iran est le cœur idéologique de l’islam politique depuis 1979. Si ce régime tombe, c’est tout l’édifice idéologique qui vacille, y compris dans le monde sunnite. La France et l’Europe ont un intérêt direct à soutenir le peuple iranien. C’est le moment.