Ce dimanche, Monsieur Nostalgie laisse sa mémoire vagabonder du cinéma à la télévision, il tisse une toile de souvenirs où apparaissent des actrices trop tôt disparues, Christine Pascal et Valérie Quennessen et où les réalisateurs Michel Mitrani et Alain Cavalier font office d’intercesseurs…
La nostalgie n’est pas un bloc ordonné. Ni une ligne droite où les souvenirs seraient rangés à la parade, de part et d’autre d’une frontière factice. Le passé est une matière friable, il s’émiette au gré des songes. Il court-circuite la raison, il disjoncte même souvent. La nostalgie est méandre, déambulation qui saute du coq-à-l’âne, qui ne suit aucune règle précise, ni aucun précepte universitaire.
Promenade dans les rues de Bordeaux avec Jean Chalosse
L’homme qui se souvient n’étiquette pas et ne met pas en fiches ses réminiscences, il accepte leur désordre et s’en amuse. Il n’a pas vocation à instruire, il se promène seulement, fait des rapprochements, relie des événements distincts sur le papier, ose des parallèles entre des genres contraires, toute cette mécanique intellectuelle répond peut-être à une organisation complexe. Les choses, les vies, les sentiments s’entrecroiseraient dans une autre dimension inconnue. Ce premier dimanche des vacances dites d’hiver pour la zone B, je serai votre entremetteur dans ces zones bizarres où des femmes et des hommes disparus, sans qu’ils se concertent, ont dans un assemblage peu cohérent en apparence construit mon imaginaire. Voulez-vous m’accompagner dans cette quête qui ressemble au jeu Marabout bout de ficelle ?
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Comme toute quête, un livre est à l’origine de ce déclic. Il a ouvert les vannes. Il a été publié en 1976. Mes lecteurs les plus fidèles et indulgents savent que je tiens Vie et mort de Jean Chalosse de Roger Boussinot (1921-2001) pour une œuvre majeure, un point de passage entre l’ancien et le nouveau monde ; ce moutonnier des Landes, seul, miséreux et nimbé d’une forme de droiture, échoué sur le trottoir de Bordeaux, raconte l’abandon, l’errance, la transparence des vies de peu. Régulièrement, je relis le premier chapitre, le plus réussi, car Boussinot nous prend à témoin, il s’attarde sur les passants qui marchent près de la Faculté de Médecine et voient cette masse vêtue de bric et de broc, calfeutrée sous des couches « immondes », dans l’inconfort et l’exclusion, cette gêne salit nos propres pensées. Jean Chalosse est déjà en voie de fossilisation dans l’espace urbain. Cette violence sociale, inacceptable, commune de nos jours, nous interroge tous. Ce moutonnier, dans sa déchéance digne, en sécession, intrigue par son absence d’écart, il ne provoque pas, il ne divague pas, il semble absorbé par son passé. Prisonnier de ses paysages. Il est d’ailleurs. Les enfants s’en méfient par réflexe, se détournent et cependant, sont attirés par l’onde lointaine qu’il dégage, comme s’il venait d’une autre planète, un homme perdu, héritier d’une paysannerie et de rites dont même la nature a oublié le passage. Chalosse est le témoin des grandes bascules agraires, on l’apprendra au cours du récit.
Quand la télé donnait le goût de la littérature
Ce roman inactuel a été porté à la télévision en 1980 par Gérard Vergez (1935-2021) dont le grain de la pellicule, une brume grisaille, est remarquable. Quand on pense à Boussinot, on le relie inévitablement à Michel Mitrani (1930-1996), réalisateur de l’âge d’or du petit écran, il a notamment adapté Beckett, Sartre, Duras, Mauriac, Gracq, Simenon et Racine au grand étonnement de la ménagère d’aujourd’hui.
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Jadis, le service public avait des velléités d’ouverture et d’élévation du travailleur. On lui donnait le goût de la littérature sans le prendre pour un ignare, ni une victime. En 1974, Mitrani avait tourné « Les Guichets du Louvre » d’après le roman de Boussinot sur un scénario signé Albert Cossery, le plus francophile des Egyptiens de la rue de Seine. Il faut lire les Conversations entre Albert et Mitrani publiées par Joëlle Losfeld. L’histoire se déroule durant la Rafle du Vel d’Hiv. Le héros tente d’arracher Christine Pascal (1953-1996) à son funeste destin. Christine et ses yeux lavés de tristesse, Christine et ses mains gracieuses, Christine et son intelligence du chaos, Christine et la méticulosité de son discours sont des stèles du cinéma français. Chez elle, les mots avaient le fracas délicat des êtres en suspension. Ce même Mitrani se trouva acteur dans « Le Plein de Super » d’Alain Cavalier en 1976. Un rôle modeste qui lui fit partager l’affiche avec Valérie Quennessen (1957-1989) morte dans un accident de la route sur l’A13. Cette belle comédienne très prometteuse incarna la Princesse Yasmina dans « Conan le Barbare » avec Arnold Schwarzenegger. Dans ce film, figure également Xavier Saint-Macary (1948-1988), excellent dans la drôlerie et l’intime, aussi irrésistible dans Le Cavaleur que dans Les Hommes préfèrent les grosses. Et inamovible mari de Marie Pervenche. La nostalgie court, elle est inarrêtable. Elle déroule son long ruban et nous fait voyager des Landes à l’Occupation, d’Hollywood à Danièle Évenou.




