Le livre publié par les Éditions Albin Michel est un événement littéraire. Il s’agit de lettres, pour la plupart inédites, échangées entre l’écrivain François Mauriac et Claude, son fils aîné. La première lettre est datée de 1926, lorsque Claude a 12 ans, les dernières étant de 1970, année de la mort du prix Nobel de littérature, membre de l’Académie française. On découvre un François Mauriac à la fois patriarche, attentif à sa famille, entouré de ses enfants et petits-enfants, et écrivain sans cesse tourné vers l’écriture et la foi. Ce fervent catholique ne parvient guère à différencier les deux. On le voit tantôt dans sa propriété de Malagar, située au cœur du vignoble bordelais, tantôt à Vémars, la propriété francilienne de Jeanne, son épouse, héritée de sa mère, Léonie Bouchard-Lafon, une femme de caractère. C’est dans le petit cimetière de Vémars que repose l’auteur des Mémoires intérieurs.
Lucide
Philippe Baudorre est le maître d’œuvre de l’ouvrage. Ce professeur émérite de littérature française à l’Université Bordeaux-Montaigne accompagne les lettres d’un texte biographique qui permet de mieux comprendre la vie de Mauriac, ses engagements, ses relations avec les grandes figures intellectuelles de l’époque, André Gide, Jean Cocteau, André Malraux, pour ne citer qu’eux. On voit également l’influence du journaliste, de son fameux Bloc-Notes, ainsi que ses brouilles avec certains de ses confrères ou avec des personnalités de la politique et de la presse, comme le patron de L’Express, Jean-Jacques Servan-Schreiber – ce dernier avait traité de Gaulle de « canaille ».
Le dialogue entre François et Claude constitue la colonne vertébrale de cette correspondance au long cours. On traverse le siècle, et quel siècle, celui des guerres, des dictatures, des idéologies meurtrières, de l’usage de la bombe atomique. C’est aussi celui de la résurrection de la France, après la terrible défaite de 1940 et la honte pétainiste ; c’est celui de la décolonisation, de l’indépendance de l’Algérie, du retour du général de Gaulle qui donne à la France une constitution permettant, aujourd’hui plus que jamais, de ne pas tomber dans le chaos. François Mauriac a été de tous les combats. De la guerre d’Espagne, à la dénonciation de la torture en Algérie, en passant par la défense de Robert Brasillach, pourtant adversaire politique. Condamné à mort en 1945, François Mauriac avait tenté d’obtenir sa grâce auprès du Général. En vain. Ce chrétien, qui fit entrer Paul Claudel à l’Académie française, ne supportait pas qu’on pût tuer un homme, fût-il traitre à sa patrie.
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Pour François Mauriac, le mot « espérance » rime avec courage. Et du courage, l’écrivain n’en manque pas. Dès le début de l’occupation allemande, il dit du drapeau nazi : « Une araignée noire gorgée de sang. » Certes, il publie en 1941, à Paris, La Pharisienne, qui s’avère être un succès de librairie. Mais immédiatement après, il devient gaulliste, tout en se méfiant des communistes, ses alliés. Au printemps 1944, alors que Claude est davantage préoccupé par ses tourments intérieurs, l’écrivain s’inquiète de l’avenir qui s’annonce aussi sombre que le présent. Le journalisme occupe une part importante de son temps, trop peut-être. Il met en garde son fils « chéri ». À propos de ce métier : il lui dit que c’est « une détestable école pour ceux du moins – et c’est ton cas – qui ont ‘’quelque chose’’ dans la tête et dans le cœur. » On a tendance à ne garder de son œuvre que le Bloc-Notes, recueil de ses articles. Je crois que c’est une erreur. Ses romans demeurent indépassables, surtout quand il s’agit de dénoncer la substance maternelle asphyxiante. Relisons Genitrix pour s’en convaincre.
Mauriac, dans bien des domaines, a su rester lucide. Dans une lettre adressée à Claude, datée du 20 avril 1942, il écrit : « Ce ministère (celui de Pierre Laval) ! Un gouvernement de dictature appuyé non sur un parti national mais sur l’étranger occupant et servi par des ‘’agents’’ … » Et d’ajouter : « et toute la droite française sera compromise dans l’aventure, au jour de la débâcle… » Ça tape dans le mille.
Faites vos jeux
Mauriac parle aussi de cinéma, de peinture et de théâtre. Il écrit, toujours à Claude : « Que Tartuffe est une pièce superficielle ! (…) Le drame de Tartuffe, c’est que tout chrétien déclaré et militant, tôt ou tard, et sinon à chaque instant, du moins dans de nombreuses circonstances, devient un imposteur – non pas l’affreux aigrefin de Molière et qui relève de la correctionnelle – mais un être dont l’imposture a de secrètes racines et des branches ramifiées à l’infini… » Claude deviendra à son tour écrivain, mais comme il lui sera difficile de s’imposer à l’ombre de la statue du Commandeur ! À l’âge de 16 ans, Claude lit cette lettre signée François : « Ne te méfie pas de la vie ; elle est belle, tout de même, quoique tragique : c’est une grande aventure qu’il faut aborder avec courage. Tu as, comme tout le monde, des atouts en main et aussi quelques mauvaises cartes. C’est très excitant, tu le verras, que de corriger le mauvais jeu, que d’avancer malgré tout… » Précieux conseil pour gagner du temps sur le troupeau.
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Le courage toujours. Dénoncer la torture en Algérie, j’insiste, et changer d’appartement chaque soir pour échapper à un attentat de l’OAS. Une bombe est désamorcée à Malagar. Dénoncer le jeu misérable des partis qui poussent de Gaulle vers la sortie. Et après ? Mauriac n’aura pas le temps de constater les dégâts. Il meurt le 1er septembre 1970. Il y a une belle photo de lui à la fin de sa vie. Ses jambes ne le portent plus. Il a cependant quitté le fauteuil roulant. Il est assis dans un fauteuil en osier. Panama sur la tête, plaid sur les genoux, il lit le journal. C’est son dernier été. Sous la photo, Jeanne écrit : « 27 juillet. François lisait ; j’étais heureuse. » Mauriac : « Il faut que la vieillesse soit sainte, sinon elle est obsédée. » À l’hôpital, sur son lit d’agonie, Philippe Sollers, remarqué par l’auteur d’Un adolescent d’autrefois pour son premier roman, lui rend visite. Silence, tendresse, paix. En face, Jean, le fils cadet, veille son père. Il est fier d’appartenir au clan Mauriac, celui des Lettres.
J’aime également dans ce livre monumental les passages où Mauriac évoque le vin de Malagar. C’est important pour lui, les racines, la voix de la terre, son sang. Il écrit le 9 septembre 1943 : « Ici les orages succèdent aux orages. Ils sont bienfaisants… mais on tremble chaque fois pour cette récolte, la plus belle jamais vue… » Ou encore, le 2 octobre 1943 : « Nous faisons une quantité incroyable de vin, mais peu de degrés. Si le temps radieux d’aujourd’hui persistait, la qualité s’améliorerait. Ce sont les grandes pluies orageuses qui ont noyé le raisin. » Et tout simple, net : « Il pleut sur les vendanges. »
Ce détail enfin. Mauriac vient de communier, le matin. Il pense à l’article sur de Gaulle qu’il vient de remettre, il songe à la coquille qu’il a laissé passer, ça l’agace ce « main au lieu de nain ». Il l’écrit à Claude, puis ajoute : « (…) d’où vient cette paix, ce silence en moi, cette chaleur d’une présence, cette envie de tomber à genoux et de pleurer ? » Tout Mauriac, ici, résumé.
François Mauriac ‘’Je te dis toute ma tendresse’’ Correspondance (1926-1970) avec Claude Mauriac, Albin Michel. 704 pages
"Je te dis toute ma tendresse": Correspondance (1926-1970) avec Claude Mauriac
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