Pierre Bonte: « La France rurale est dans un état dramatique! »
Il se voyait en reporter de guerre il s’est retrouvé chroniqueur villages et corps de fermes à Europe 1. De son exode en rase campagne en mai 40 à sa visite champêtre de Montcuq pour le Petit rapporteur de Jacques Martin, Pierre Bonte raconte sa belle France où les paysans avaient la gitane maïs plantée au bord des lèvres.
Daoud Boughezala. Vous avez sillonné la France rurale durant presque cinquante ans sur Europe 1 (« Bonjour monsieur le maire », « Bonjour la France »), puis à la télévision, notamment aux côtés de Jacques Martin. Votre vocation champêtre est-elle née durant votre enfance ?
Pierre Bonte[tooltips content= »Journaliste spécialiste des campagnes françaises, Pierre Bonte a longtemps officié sur Europe 1 et dans les émissions télévisées, notamment avec Jacques Martin. À 85 ans, il publie La Belle France (Le Passeur éditeur, 2017). »]1[/tooltips]. Absolument pas. J’ai passé toute mon enfance dans une banlieue ouvrière de Lille sans connaître le monde rural. Ce n’est qu’à huit ans, en 1940, pendant l’exode sous l’Occupation, que j’ai eu un premier contact avec la campagne en allant me réfugier trois mois dans la ferme normande de mon oncle. Mon père m’avait forcé à entrer dans la porcherie alors que j’avais une peur bleue des cochons. J’en ai fait une jaunisse ! C’est dire si je n’avais pas d’affinité particulière avec l’agriculture et la ruralité avant de commencer « Bonjour monsieur le maire » en 1959.
Qu’est-ce qui vous a donc poussé à vous intéresser à la France rurale ?
Après une première expérience en Bretagne, je me suis rendu à Paris pour faire du « grand journalisme », c’est-à-dire parcourir le monde. Je suis entré à Europe 1, mais au bout de trois ans d’activité, la station m’a imposé de prendre en main une nouvelle émission : « Bonjour monsieur le maire ». Ce projet consistait à présenter chaque matin à l’antenne sous forme de reportage un village de France. Ma première réaction a été de refuser, mais on m’a mis le couteau sous la gorge en me menaçant de licenciement !
Et pendant vingt-cinq ans sur Europe 1 (1959-1984), votre succès ne s’est pas démenti. Dans votre dernier livre La Belle France, vous l’expliquez notamment par deux innovations techniques : le transistor et l’autoradio. Expliquez-nous…
En 1959, le transistor connaissait ses premières années dans les foyers. Comme « Bonjour monsieur le maire » passait à une heure bien matinale (6h50), tous les auditeurs potentiels n’étaient pas levés ou disposés chez eux à l’écouter. Le transistor a été un booster exceptionnel d’audience en permettant au public de m’écouter partout. Des paysans me racontaient qu’ils écoutaient l’émission en trayant les vaches, car ils emportaient le transistor à l’étable. On pouvait amener le transistor de la chambre à la salle de bain, puis à la cuisine pour le petit déjeuner… et si on était amené à faire un trajet en voiture pour aller au travail, on montait dans la voiture où l’autoradio commençait à se populariser.
Votre public était-il majoritairement urbain ou rural ?
À l’époque, nous n’avions aucune mesure d’audience. Reste que « Bonjour monsieur le maire » a été créée pour toucher un public rural et était d’ailleurs sponsorisée – à l’époque, on disait « patronnée » – par la marque de gaz liquide Butagaz, qui visait la clientèle rurale. Mais on s’est rendu compte que l’émission était tout aussi écoutée, sinon plus, par des citadins et surtout des banlieusards, une nouvelle population qui avait quitté la campagne pour chercher du travail près de la ville. Ces nostalgiques du pays natal étaient contents d’avoir une petite bouffée d’air frais chaque matin.
Disons-le tout net : après-guerre, les urbains détestaient les paysans !
Il y avait moins une opposition ville/campagne que Paris/campagne. Le Parisien était odieux, il nourrissait un sentiment de supériorité sur le paysan et le provincial qu’il méprisait. Quand a commencé la mode des maisons de campagne, on a vu des conflits naître entre les autochtones et des Parisiens qui se considéraient en pays conquis. Mais cela a évolué de manière positive. À mesure que les inconvénients de la ville se faisaient de plus en plus sentir, un phénomène de nostalgie a amené les Parisiens à s’intéresser un peu plus au monde agricole. Peut-être mon émission y a-t-elle contribué en faisant découvrir aux citadins les charmes de la vie locale dans les villages…
L’histoire retiendra que les Français se sont mis à apprécier les ruraux en même temps que la civilisation rurale traditionnelle déclinait. Les urbains aiment-ils les paysans comme ils s’apitoieraient des derniers Mohicans parqués dans une réserve ?
C’est la crise de l’agriculture qui a remis en cause les idées reçues sur les paysans. Pendant les Trente Glorieuses, avec l’espoir d’un progrès éternel assis sur l’idéal de la ville, le petit paysan était considéré comme une espèce révolue. Puis, dans les années 1980, les citadins se sont rendu compte des inconvénients de l’urbanisation à outrance, laquelle n’avait pas forcément apporté le bonheur escompté. D’arriéré, le paysan a progressivement acquis l’image de gardien des paysages, doté d’un savoir-faire et d’un art de vivre dignes d’être préservés. Alors qu’auparavant la paysannerie représentait un univers à fuir, cet ancien monde est peu à peu devenu un paradis perdu.
« Paradis perdu », c’est vite dit. Si aujourd’hui un agriculteur se suicide chaque semaine, vous rappelez dans votre livre qu’au xixe siècle, les paysannes du Morvan montaient à Paris vendre leur lait de grossesse tant la pauvreté les étreignait. N’idéalisez-vous pas le monde rural d’avant ?
Non, j’ai conscience que la vie y était très dure, en particulier dans certaines régions. Une paysanne de Haute-Savoie aujourd’hui âgée de 103 ans a écrit un livre de souvenirs dans lequel elle raconte avoir quitté l’école pour travailler au champ avec son père sitôt son certificat d’études obtenu. Malgré des conditions de travail très dures qu’on n’accepterait plus aujourd’hui, elle se sentait heureuse. Sans point de comparaison, ne sortant jamais de leur région, les gens se contentaient de leur sort en espérant une vie meilleure dans l’au-delà. Le maire, le curé et l’instituteur formaient le trépied de cette société rurale traditionnelle dont le cadre de vie restait essentiellement communal.
… et chrétien ?
En effet, les communes n’ont fait que prendre la place des paroisses à la Révolution. La messe du dimanche constituait un moment important et fédérateur de la vie de la commune. L’appartenance à une même religion se confondait un peu avec l’appartenance à la commune. D’ailleurs, dès les années 1950, la déchristianisation de la France a été un des éléments du dépérissement du monde rural. Mais aujourd’hui, si beaucoup regrettent le tissu social d’antan, les mêmes oublient que la solidarité entre les villageois était la conséquence d’existences difficiles, pénibles et étriquées.
Malgré l’amélioration générale des conditions de vie à la campagne, pourquoi considérez-vous les Français urbains mieux lotis que les ruraux ?
Les citadins ont un nombre incroyable de services à leur disposition, avec un niveau d’accès à la culture et aux loisirs très supérieur à ce qu’on peut trouver à la campagne. Sur un plan politique, les efforts financiers ont bien davantage été faits au profit de la ville et de ses banlieues qu’au profit des campagnes. Un citadin touche deux fois plus de crédits de l’État qu’un rural ! De surcroît, les trains et le réseau routier relient avant tout les grandes villes au détriment des lignes secondaires. Cette préférence accordée à la ville a accompagné le mouvement général d’exode rural qui fut celui de ma génération, mais il faudrait aujourd’hui rééquilibrer les choses.
Le décrochage économique de la France rurale n’est pas seulement dû à la mauvaise volonté de l’État. Quelles sont les responsabilités des agriculteurs ?
Après-guerre, pour améliorer leur condition, la plupart des paysans ont suivi avec enthousiasme toute l’évolution de l’agriculture vers la mécanisation, la modernisation des techniques de culture, les engrais, les pesticides. Autant d’éléments susceptibles d’augmenter le rendement de leur production sans qu’on en mesure les conséquences. Par exemple, dans les années 1970, la vache hollandaise prim’Holstein a commencé à supplanter nos races régionales avec l’assentiment des éleveurs. Cela a standardisé le goût des produits laitiers et diminué la diversité des terroirs qui fait le charme de la France.
À vous lire, un autre bouleversement a nui à nos campagnes : le remembrement des terres. De quoi s’agit-il ?
Autrefois, lorsqu’un paysan mourait, ses enfants se partageaient les terres qu’il leur léguait. Mais dans les années 1970, le morcellement des terres avait atteint un niveau si excessif qu’une grande partie des agriculteurs a décidé de les remembrer. Pour constituer de plus vastes surfaces faciles à labourer et moissonner, ils ont rasé haies, bosquets, arbres fruitiers et tout ce qui gênait dans le paysage. La partie progressiste de la paysannerie incarnée par la FNSEA s’est heurtée à la vieille tradition conservatrice des paysans attachés à leur terre qui refusaient de l’échanger contre celle du voisin. Les premiers ont gagné. Si des régions ont résisté au remembrement, elles y viennent aujourd’hui plus intelligemment en tenant compte des risques liés à l’environnement (inondations, tempêtes…).
Les agriculteurs ne représentent plus que 3,5 % de la population active contre 27 % il y a soixante ans. Le progrès technologique aidant, ne sont-ils pas condamnés à disparaître ?
Un monde rural sans agriculteurs n’aurait aucun sens. La France des campagnes, ce n’est pas seulement des paysages et des monuments historiques, mais avant tout une population avec une mentalité et un mode de vie particuliers que les paysans ont façonnés. Or, la concentration des terres devient telle qu’on en arrive à n’avoir plus qu’un, deux ou trois agriculteurs par village. Pour garder des paysans de façon à tenir les campagnes vivantes, il faudrait sauver l’agriculture fermière et familiale qui pratique la vente directe à travers des circuits courts. Ce système permet de retrouver une complémentarité ville/campagne et de faire vivre des familles près de la nature en y tirant le profit nécessaire.
Mais pendant que le bobo urbain achète du beurre bio, le prolo va « rentrer dans son HLM et manger du poulet aux hormones », comme le chantait Jean Ferrat…
Les deux mondes peuvent coexister. Les Français qui font leurs courses au supermarché auront toujours la possibilité de s’offrir de temps en temps un foie gras produit dans la région, qu’ils iront acheter directement chez le producteur. La demande m’inquiète moins que l’offre. Vivre de la terre exige un tel investissement personnel, de tels sacrifices et une telle solidité du couple que, faute de soutien de l’État, ce modèle risque de disparaître.
On vous entend souvent critiquer l’action des pouvoirs publics qui voudraient réaménager notre tissu de 36 000 communes. Contre les projets de réforme territoriale, vous vous réclamez d’un certain « esprit de clocher ». Qu’entendez-vous par là ?
Depuis cinquante ans que je côtoie des maires et participe à des manifestations locales (fêtes, vœux, inaugurations), je vois les gens heureux de se retrouver ensemble. L’attachement à leur commune va jusqu’au chauvinisme et à la jalousie pour les villages voisins. Même des habitants d’implantation plus récente, au bout de plusieurs années, éprouvent cette même passion pour leur commune et s’intègrent dans la vie locale. Alors qu’il est en train de s’effondrer, on devrait protéger ce modèle de vie en société qui crée du bonheur. Aujourd’hui, j’ai reçu la lettre de vœux d’un habitant d’une commune d’Aquitaine qui me dit que sa commune se meurt. Les commerces ferment partout. Globalement, la France rurale est dans un état dramatique et les gens ont le sentiment qu’on les a abandonnés. Or, il est du devoir de l’État de défendre la possibilité d’une vie alternative. Certains n’iraient vivre à Paris ou à Toulouse pour rien au monde !
Terminons par un épisode plus léger. En 1976, vous avez eu l’idée de tourner la fameuse séquence du « Petit rapporteur » que Daniel Prévost a réalisée à Montcuq. Racontez-nous les dessous de cette histoire…
J’ai proposé à Jacques Martin de faire un reportage sur Montcuq, dont j’avais déjà parlé à la radio. Martin trouvait l’idée marrante, mais m’a estimé trop gentil pour le faire, préférant confier le reportage à Daniel Prévost. Bien plus culotté que moi, Prévost a préparé ses questions avec Martin avant son départ pour Montcuq. Cette vidéo a eu un succès incroyable puisque c’est l’extrait du « Petit rapporteur » le plus rediffusé ! Jusqu’à aujourd’hui, c’est une manne extraordinaire pour la commune qui a tiré un grand profit du flux touristique permanent drainé par cette séquence. À l’époque, cet humour franchouillard très pipi-caca a donné des questions un peu moqueuses. Le maire de Montcuq l’a bien pris. Il n’était pas dupe et a décidé de jouer le jeu, se disant que cela pouvait profiter à son village. Mais ses administrés ne l’ont pas entendu de cette oreille : estimant Montcuq ridiculisé, ils lui ont fait perdre les élections après cette affaire !
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Renaud Camus: « Le génocide juif est l’aune de l’horreur »
Fin octobre, Renaud Camus écrivait dans un tweet : « Le génocide des juifs était sans doute plus criminel, mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global. » Alain Finkielkraut a réagi dans « L’Esprit de l’escalier » (Causeur n°52), s’attristant de voir Camus céder « au démon de l’analogie » et estimant que, si la démocratie a enfanté un monstre, ce monstre n’est pas génocidaire. L’écrivain répond à son tour à cette critique.
Alain Finkielkraut dit que je creuse ma tombe. Il a raison. Puis je scierai la branche sur laquelle je serai assis, juste au-dessus. C’est le plus simple. Il faut en finir.
Tweeter, déjà, c’est se quitter un peu. J’aime les littératures à contrainte. C’est au point de regretter le passage aux deux cent quatre-vingts signes, ce relâchement de la forme. Mehdi Meklat n’avait pas tout à fait tort quand il disait que c’était un autre qui tweetait en lui, son double maléfique. Je n’irai pas jusque-là. Mais il est certain que ce mode d’expression qui fut inconnu à tout un siècle de ma vie m’invite à un autre style, un autre moi, une autre grammaire, d’autres mots. « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit : », écrit Barthes à l’orée de ses Fragments. « C’est donc un twittos qui s’exprime et qui dit : ».
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Prenons petit bras, pour commencer par la partie la moins défendable de mon dossier. Petit bras n’appartient pas à mon vocabulaire, je crois que je ne connaissais même pas cette expression il y a quelques années. Elle est triviale, vulgaire, et c’est une faute de goût incontestable que de l’avoir employée à proximité des mots génocide des juifs. Je prie qu’on m’en excuse. Mais bien entendu je n’ai jamais écrit que le génocide des juifs était un peu petit bras. J’ai écrit, sur un ton twiterrien déplacé, qu’il l’était auprès du remplacisme global. Si l’on dit qu’un paquebot est une barque auprès d’un iceberg, on ne dit pas que le paquebot est une barque : on dit que l’iceberg est colossal. La phrase n’a de sens que dans la mesure où il est bien entendu que le paquebot est gigantesque. Et non (ceci à l’intention à l’UEJF), je ne dis pas que le génocide des juifs est un paquebot, pas même le Titanic. Je dis qu’il est l’aune de l’horreur, et, sur ce point, indépassable : « plus criminel » – Alain Finkielkraut le relève lui-même, en instruisant loyalement mon procès. Mais le remplacisme global, et même le seul Grand Remplacement, qui intéresse des dizaines de millions d’hommes et bouleverse trois continents, est plus largement étalé.
Au fond l’incident petit bras (j’espère que ce ne sera rien d’autre) aura eu l’avantage de bien mettre en lumière une divergence fondamentale de vues, entre Alain Finkielkraut et moi. Elle est parfaitement honorable pour les deux parties, tout intellectuelle, et il n’y a aucune espèce de raison d’en faire un casus belli.
Alain Finkielkraut voit l’univers concentrationnaire nazi comme un unicum, un isolat auquel il ne faut rien comparer. Je le vois comme un diamant noir, un aleph de l’abomination, le cœur des ténèbres – le plus monstrueux chapitre d’une histoire commencée avant lui et qui n’est pas close, il s’en faut de beaucoup : celle de la déshumanisation de l’homme, sa réduction à la Matière Humaine Indifférenciée (MHI).
Des deux, c’est moi qui donne aux camps de la mort le plus d’importance, puisque j’en fais un paradigme. Ils m’obsèdent au moins autant que mon opposant en ce grave débat. Bien loin d’en diminuer en quoi que ce soit l’horreur – ne parlons même pas de me livrer à une quelconque apologie de crime contre l’humanité, ou de m’abandonner au moindre négationnisme, comme m’en accusent quelques imbéciles haineux à la Frédéric Martel, que je poursuis en justice pour diffamation –, j’en ai fait de longue date le centre de ma réflexion (cf. par exemple Discours de Flaran ou Nightsound, tous les deux chez P.O.L).
Le remplacisme global ne consiste pas à « vouloir compenser par l’immigration la baisse de fécondité des pays d’Europe » – que je juge pour ma part une excellente chose : plût au ciel que le reste du monde les imitât. Il consiste en la normalisation de l’homme, sa standardisation, selon l’enseignement de ce Frederick Winslow Taylor, père de l’organisation scientifique du travail, dont les principes ne furent par personne mieux mis en pratique que par Henry Ford, antisémite notoire dont Hitler avait la photographie dans son bureau, à la chancellerie : les usines Ford allemandes jouxtaient les camps de la mort et travaillaient en étroite symbiose avec eux.
La bathmologie, science barthésienne des niveaux de langage, est seule à pouvoir rendre compte du retour marxien de l’histoire en farce tragique, à un autre niveau de la spirale du sens. La société antiraciste, qui tirait toute sa légitimité et son pouvoir idéologique du plus jamais ça ! proféré face aux camps de la mort, a fini par accoucher d’un monde où l’on ne peut plus enseigner la Shoah, dans nombre d’écoles, et que les juifs fuient par milliers, car ils n’y sont pas en sécurité ; cela tandis qu’à Berlin les enfants chéris de ce même antiracisme courent les rues aux cris de Mort aux juifs !
Finkielkraut pense que le nazisme était le contraire du remplacisme parce que « pour Hitler, la grande hérésie est de croire, précisément, que les individus sont interchangeables ». Précisément : qu’est-ce qui les empêche de l’être ? Les juifs, les Tziganes, les homosexuels, les fous. Une fois ceux-là éliminés les Allemands et les Européens seront les mêmes, pareils au Même, interchangeables, comme étaient dressés à l’être les Hitlerjugend – et si l’un tombe il en viendra un autre, tout pareil. Quant aux juifs, ils sont réduits au plus commun dénominateur de la matière, humaine ou non humaine, cendres de leurs corps, or de leurs dents, sans parler de leur peau pour quelques abat-jour.
On a beaucoup vu l’univers concentrationnaire comme un crime contre les juifs, et on a eu mille fois raison ; mais il est temps de l’envisager aussi comme un crime contre l’homme, contre l’humanité de l’homme. Les boîtes à hommes où ne peuvent même pas se tenir debout, à Hong Kong et ailleurs, des travailleurs qui se ruinent en loyer pour être près d’un travail qui leur permet à peine de payer leur loyer relèvent de la même histoire que les châlits d’Auschwitz : celle de l’industrialisation du mal, ou de sa postindustrialisation, de sa standardisation. Le racisme avait fait de l’Europe un champ de ruines, l’antiracisme en fait un bidonville haineux. Le remplacisme global, cinématographiquement, c’est Metropolis, plus Les Temps modernes, plus Soylent Green.
Il n’y a pas de génocide, dit Finkielkraut (c’est même la preuve que je suis fou). Il ne voit pas que le génocide moderne a fait d’énormes progrès, spécialement « en termes d’image ». Tuer n’est même plus nécessaire. Il suffit de remplacer. C’est un peu plus long, mais plus sûr.
Nous serons au moins d’accord sur un point. Les sociétés postmodernes sont posthitlériennes, dit Finkielkraut. Je dirais même qu’elles ne sont que ça. Beaucoup à l’envers, par réaction (l’antiracisme) ; un peu à l’endroit, par co-appartenance (la standardisation) : La Seconde Carrière d’Adolf Hitler est moins criminelle que la première, sans doute, mais de portée encore plus vaste.
« Rubi », l’enfant chéri de la jet-society
Rubirosa dit Rubi a-t-il vraiment existé ? Ne serait-ce pas une légende urbaine inventée juste pour vendre du papier glacé, des canassons de concours, des « pool house » et des automobiles de sport ? On lui a prêté tellement d’aventures et de zones d’ombre que sa gueule de métèque se dissipe, peu à peu, dans l’épais brouillard de l’histoire. Pour les rares hédonistes du XXIème qui osent encore jouir sans entraves, Rubirosa né en 1909 est un maître à bander. Le mythe du noceur, baiseur, séducteur, enjôleur et pétroleur a la vie dure. Il en devient presque insaisissable. Car, par quel bout, prendre ce dominicain, tantôt playboy, tantôt diplomate, marié (selon la saison) à des actrices ou à des milliardaires, fréquentant le gotha et les malfrats, montant à cheval et pilotant des bolides de course, tout en ayant l’impression de ne jamais brusquer le destin. Tout coule sur Rubi. Il s’épanouit dans les palaces et les transatlantiques. Ce garçon donne le tournis.
En Ferrari avec Danielle Darrieux
On est, à la fois chez Ian Fleming et OSS, SAS et San-Antonio, au Théâtre français et chez Madame Claude, à la table des princes consorts et au zinc d’un dancing de Pigalle. Aujourd’hui, les garçons veulent devenir d’honnêtes citoyens, éco-responsables, égalitaristes et affreusement ennuyeux. Hier, le genre idéal ressemblait à Rubirosa, rastaquouère et mondain, vénéneux et désarmant. Un type capable de conduire une Ferrari 250, d’épouser Danielle Darrieux, de porter des costards en soie sauvage et de posséder un hôtel particulier rue de Bellechasse, ça impose le respect naturel. Le monde d’avant avait de solides arguments. Il fallait un docteur ès lettres sans œillères pour se lancer dans une telle biographie, aussi touffue que la forêt amazonienne. Cédric Meletta, auteur d’un très remarqué Jean Luchaire relève le pari osé de rassembler les pièces très éparpillées du puzzle Rubirosa. Son Tombeau pour Rubirosa, un roman aux éditions Séguier mitraille à tout-va. Avec Meletta, on voyage, on boit sec, on galope dans la pampa, on tringle, on grenouille, on fomente de sales coups, on évite des balles et surtout on danse. Les corps exultent sous le rythme des sons caribéens. Grâce à des recherches poussées, Meletta essaye de mettre un peu d’ordre dans une destinée aussi dissolue. C’était mission quasi-impossible.
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Alors, par touches instantanées, allers-retours dans le temps, l’auteur dessine le portrait d’un jet-setteur né qui a passé son enfance dans les pensionnats chics de France et fait son éducation dans les bras des femmes, de toutes les femmes, des bonnes, des prostituées, des aristos. Des brunes, des blondes. Affirmatif ! Comme le chantait Gainsbourg. Comment ne pas être fasciné par la figure de Rubi ? « Lambron l’académicien, Modiano ou Vargas Llosa les Nobel, aiment Rubirosa. Aiment en parler. Rien de plus logique. Tel un météore, Rubi est de ces personnages de roman chargés d’élégance, de panache, parfumés par le scandale qui vient et l’intrigue qui demeure. Irrésolue » écrit l’historien. Rubi doit sa carrière à son tempérament de feu (sous la ceinture) et à son réseau. Il a gravi l’échelle sociale en épousant la fille de Trujillo, le potentat pas vraiment éclairé de la République Dominicaine.
En dépit des titres offerts par beau-papa, ambassadeur, attaché militaire, Rubi n’est pas un rond-de-cuir. Il exprime mieux son talent en jouant au Polo ou en s’engageant aux 24 Heures du Mans. Ce n’est pas un apollon de sous-préfecture, il chasse dans les hautes sphères. Il côtoie les Kennedy, Gunter Sachs et Aly Khan. Il divorce de Doris Duke, l’une des femmes les plus riches du monde et emballe Zsa Zsa Gabor. Dans ce livre champagne, il y a beaucoup de secrets, de la chambre à coucher aux allées du pouvoir. Les amateurs de name-dropping et de coups tordus seront rassasiés. Cette vie irréelle se termine en juillet 1965 dans le bois de Boulogne. Rubi emplafonne au petit matin son Spyder California dans un arbre, en pleine ligne droite, sans raison apparente. Cet accident mortel non élucidé ne fait que renforcer la légende. Il avait le teint mat, l’œil rieur, le cheveu plaqué et le sourire carnassier. Toutes les femmes tombaient en le voyant. Il s’appelait Rubi et dans cent ans, on parlera encore de lui.
Tombeau pour Rubirosa, Cédric Meletta, Séguier, 2018.
Frédéric Vitoux ressuscite un poète disparu
Avec L’Express de Bénarès. A la recherche de Henry J.-M. Levet (1874-1906), l’académicien Frédéric Vitoux ressuscite un poète oublié qui l’obsède depuis l’adolescence. L’importance de son oeuvre, réunie en un seul petit recueil, est inversement proportionnelle à sa longueur.
Il arrive, parfois, que les poèmes survivent aux poètes, qu’une poignée de vers par ici, quelques quatrains par là, hantent les mémoires alors qu’on a oublié le nom de l’auteur. C’est sur l’un de ces envoûtements étranges et soyeux qu’a voulu enquêter Frédéric Vitoux dans L’Express de Bénarès, un récit où s’entrelacent dans une élégante nostalgie des souvenirs autobiographiques et la vie de Henry J.-M. Levet (1874-1906), dont l’histoire littéraire et les aléas de la postérité ont surtout conservé les quatre premiers vers du sonnet « Outwards » :
« L’Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)
File quatorze nœuds sur l’océan Indien.
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main. »
Ce serait une erreur de croire que ce genre de fascination pour les poètes qu’il est convenu d’appeler « mineurs » relève du simple snobisme ou d’une érudition légèrement déviante. Y a-t-il, d’ailleurs, des poètes mineurs ? Ne nomme-t-on pas ainsi par commodité des poètes moins chanceux avec le succès ?
« Je l’ai découvert à l’âge de seize ou dix-sept ans. Il ne m’a jamais quitté. »
Aussi mince soit-elle, l’œuvre de Levet a exercé une influence décisive sur ceux qu’on classerait plus tard dans la catégorie des poètes du voyage comme Larbaud, Cendrars, Morand et même, d’une certaine manière, Saint-John Perse. On peut aussi mesurer l’importance de ces poètes oubliés à la manière qu’ils ont d’accompagner certains d’entre nous durant toute une vie. Frédéric Vitoux, d’emblée, définit cela très bien en ce qui concerne son compagnonnage avec Henry J.-M. Levet : « Henry Jean-Marie Levet m’obsède. Je l’ai découvert à l’âge de seize ou dix-sept ans. Il ne m’a jamais quitté. Les premiers poèmes que j’ai lus de lui, je les ai retenus aussitôt. Je peux les réciter encore aujourd’hui. Par cœur. » On devrait, sans doute, prendre plus souvent l’expression « par cœur » au sens littéral. Retenir des vers, et les retenir pour toujours, ce n’est pas tant une affaire de mémoire que de sensibilité. On retient « par cœur » ce qu’on aime, on retient « par cœur » les textes qui tissent avec nous de mystérieuses affinités électives.
Dans L’Express de Bénarès, titre d’un roman que Levet n’écrivit jamais, Frédéric Vitoux mène une enquête dont le but n’est certainement pas de produire une biographie à l’américaine de Levet. D’abord la brièveté de l’existence du poète né à Montbrison, qui fréquenta la bohème montmartroise dans des costumes extravagants soulignant sa laideur, célèbre à l’époque, avant de devenir diplomate de hasard pour faire plaisir à ses parents, et de mourir à 32 ans d’une tuberculose qu’il traînait depuis l’adolescence, n’aurait pas forcément eu un grand intérêt en soi. Non, si la vie de Levet fascine Vitoux, c’est d’abord par le peu de traces qu’elle a laissées et on sait, depuis René Char, que seules les traces font rêver.
A travers la république des Lettres…
Vitoux adolescent a découvert Levet dans L’Anthologie de la nouvelle poésie française, publiée par l’éditeur Simon Kra en 1928. On trouve encore ce gros volume orange sans nom d’auteur pour pas trop cher chez les bouquinistes et on ne saurait trop recommander à nos lecteurs de s’en emparer. Elle se trouvait dans la bibliothèque de l’appartement familial, sur l’île Saint-Louis où Vitoux vit toujours. Son père, remarquant son admiration pour Levet lui explique que le grand-père Vitoux lui aussi a pris le fameux Armand-Béhic. Et voici Levet devenu, presque, une affaire de famille. Vitoux, qui est par ailleurs un des grands céliniens français, aura bien sûr d’autres préoccupations, d’autres engouements. Mais Levet reste dans son champ visuel, Levet est son revenant personnel, son fantôme qu’il croise au cours des années chez d’autres écrivains qu’il aime comme Larbaud et Léon-Paul Fargue, fidèles amis de Levet qui s’occuperont de la première édition posthume de ses œuvres, en 1921.
Vitoux cherche à remplir les blancs : il va à Montbrison, ancienne station thermale, imaginer l’enfance de ce fils de notable (Nicolas Levet est le maire de la ville), enfant unique arrivé sur le tard. Il recherche toutes les images possibles de Levet. Il y en a peu, très peu, trop peu. Il retrouve par hasard à la médiathèque de Vichy, où se trouve le fonds Larbaud, une affiche dont il n’était même pas certain de l’existence : elle est de Jacques Villon, un ami du futur poète, qui a représenté Levet dans la publicité pour un « bar américain » de la rue Cujas. Frédéric Vitoux recoupe des documents, des témoignages, il imagine des rencontres possibles, mais sans certitude, comme celle avec Proust au Lycée Condorcet. Chez Frédéric Vitoux, tout est dans ces conditionnels passés où la grammaire permet de mêler le regret et la rêverie, et il nous promène avec une érudition allègre dans la république des Lettres, mais aussi dans la vie noctambule ou celle des ambassades des débuts du XXe siècle.
Dix poèmes, dix Cartes postales
L’œuvre de Levet, au bout du compte, tient aujourd’hui en un simple recueil que l’on peut trouver en Poésie/Gallimard ou dans « La petite vermillon », à La Table ronde. Et encore, dans ce recueil, l’essentiel du génie de Levet est concentré dans une dizaine de Cartes postales, qui ouvrirent la voie à un nouvel exotisme, dépouillé des oripeaux du romantisme et du symbolisme, un exotisme fantaisiste, dandy, joueur, où la virtuosité du rythme et de la rime le dispute à la nouveauté des images qui pourraient faire de Levet, par ailleurs lecteur de Rimbaud, un précurseur du surréalisme.
Et pourtant, cela suffit : avec ces poèmes d’abord publiés dans des revues entre 1900 et 1902, Levet attire enfin l’attention de noms qui comptent alors qu’il avait paradoxalement renoncé à être poète et acceptait, comme une manière élégante de disparaître, une carrière de vice-consul de troisième classe à Manille. Vitoux résume parfaitement ce paradoxe en même temps que la place exacte que prend alors Levet dans notre paysage littéraire : « Et du coup, ses dix poèmes, ses dix Cartes postales, resteraient dans nos mémoires, car il avait enfin touché, grâce à eux, aux rivages ou aux mirages de ce que l’on pourrait appeler avec emphase le monde poétique. De ce monde, Levet n’avait découvert sans doute qu’une minuscule petite île. Mais elle lui appartenait. Il venait d’y planter son drapeau. On reconnaîtrait désormais, entre mille, une Carte postale signée Levet. »
Tout ce que l’on peut souhaiter, désormais, c’est que beaucoup d’autres lecteurs en reçoivent et fassent connaissance de l’homme fragile pour qui les villes avaient « des prunelles multicolores. »
L’Express de Bénarès, à la recherche d’Henry J.-M. Levet, de Frédéric Vitoux, Fayard, 2018.
Les infortunes de Justine Bo
Si le roman de Justine Bo avait pu porter un autre titre, Les Illusions perdues aurait été un second choix pertinent. Si nous ne brûlons pas a l’avantage de l’ambigüité. S’agit-il d’une menace ? Si nous ne brûlons pas, qu’arrivera-t-il de pire ?
Il s’agit, en tous les cas, d’un roman d’apprentissage tel que l’on ne peut en écrire qu’au matin du XXIème siècle. Justine Bo grandit dans une ville portuaire, les enfants jouent dans les anciens blockhaus, les autres, dont son frère, boivent jusqu’à en perdre la raison. D’une écriture aiguisée, précise et cruelle comme le scalpel, elle décrit les architectures urbaines « inutiles » de la ville moyenne, ses névroses de béton armé, ses excitations publicitaires, le centre commercial en attraction des jours de congé. Elle est celle qui ne cadre pas. Celle qui part, avec l’intention de ne jamais revenir. Elle est celle dont on est fier mais que, paradoxalement, on méprise. « Madame fait des études supérieures … »
Madame entre en classe préparatoire dans un lycée de la région, puis réussit le concours d’entrée à Sciences Po. Paris, la ville géante, la ville des écarts, des éventails de gris, de la bourgeoisie tranquille. Puis, en stage de deuxième année, sans réfléchir, instinctivement, elle choisit Damas.
Changement de décor, l’Ambassade de France, ses commis, ses intrigues, (elle observe : « l’ennui est la forme triviale de l’aversion de soi ») les ruelles, les cafés, puis les premières manifestations. Nous sommes en 2010, les conseillers jugent absurde l’hypothèse d’un « Printemps syrien ». Justine en a assez de s’entendre rappeler avec des clins d’oeil l’origine de son prénom. Elle a appris à s’identifier à la naïve jeune fille sadienne, et à s’en détacher comme elle peut. Elle se voit prédestinée à recevoir toute la merde du monde à la figure. Quand elle aperçoit les premiers graffitis réclamant la « liberté pour le peuple syrien », son stage s’achève. Elle quitte la Syrie, rapporte à Paris le souvenir de Palmyre et d’une répression sanglante. Sa Syrie n’est plus.
« Ainsi avançait le monde : il tournoyait comme une sphère putride entre les pattes d’un coléoptère. »
Pas question de revenir en arrière, pas question de s’abîmer dans l’alcool. En passionnée de mythologie et d’étymologie, elle se décrit à la manière d’Ulysse, attaché au mat de son navire pour ne pas céder aux chants des sirènes : attachée à elle ne sait quoi, elle regarde très prudemment en arrière. Elle sait qu’elle est passée de l’autre côté, du côté des « dominants », s’il existe des « dominés » ; du côté de ceux qui remarquent les fautes de français de sa grand-mère.
Son diplôme validé, son intention de devenir journaliste affermie, elle s’envole pour New York. Elle découvre sur un fil de dépêches les attentats de novembre 2015. Envoyée spéciale dans son pays, elle ne le reconnaît pas. Puis, le temps s’accélère. Elle est engagée dans une entreprise de communication numérique, elle produit des contenus consommables. Elle ne crée pas, alors qu’elle est née pour. À travers les États-Unis, jusqu’au fin fond de l’Alaska, Justine Bo traine ses doutes, son déracinement, ses caméras et sa jeunesse.
Le roman se clôt sur un ultime « merde », certainement pas le dernier.
S’il fallait mettre les écrivains dans des cases, s’il fallait les classer par tranches d’âge, il n’y aurait aucun doute : pour décrire, ressentir, retranscrire, vivre les déchirements du jeune âge adulte, pour parcourir et dessiner le monde avec une tristesse noire d’encre, Justine Bo est la meilleure d’entre nous.
Justine Bo, Si nous ne brûlons pas, Éditions des Équateurs, 2018.
« Détroit », le grand film antiraciste qui ne plaît pas aux antiracistes
Détroit, le dernier film de Kathryn Bigelow, dans lequel la réalisatrice plonge au cœur des émeutes américaines de 1967, ne mérite pas les mauvaises critiques qui lui sont faites. Sa sortie en DVD/Blu-ray offre une nouvelle chance de voir un grand film à ceux qui l’auraient raté au cinéma.
Kathryn Bigelow est décidément une cinéaste courageuse qui s’attaque à des sujets politiques et sociaux difficiles. Après les excellents films Démineurs (2009) sur un groupe de soldats effectuant des déminages dans une situation périlleuse pendant la Guerre États-Unis/Irak et Zero Dark Thirty (2012) qui narre la traque de Ben Laden, elle relate les émeutes de Détroit du point de vue d’une cinéaste américaine blanche.
La presse américaine est déchaînée
Ce qui lui a valu de nombreuses critiques dans les médias américains: «Irresponsable », «complaisante », voire «coupable de faillite morale» aux yeux du New Yorker… «Comment Bigelow, une femme blanche qui a grandi à San-Francisco dans une famille bourgeoise et fait ses études à Columbia peut-elle comprendre et faire la lumière sur une expérience aussi viscérale?» s’interroge Variety. Ainsi c’est la couleur de peau de la cinéaste qui pose problème. De nombreux textes publiés dans la presse américaine pensent que seul un ou une cinéaste noire pourrait et saurait montrer au cinéma ces émeutes raciales avec pertinence. Bien sûr, face au film de Kathryn Bigelow, aucune de ces critiques ne tient.
1967 : la vague d’émeutes
Les événements que relate la cinéaste dans son nouveau long-métrage Detroit se déroulent durant l’été 1967. Les États-Unis connaissent alors une vague d’émeutes d’une violence sans précédent. La guerre du Vietnam, très contestée, ressentie comme une intervention coloniale, et les nombreux problèmes liés à la ségrégation raciale nourrissent la contestation. Détroit vit depuis quelques jours dans un climat insurrectionnel. Une fois de plus, Kathryn Bigelow a tourné son film après un long et patient travail d’investigation. Elle a réalisé des interviews de dizaines de témoins de l’époque et fait une enquête précise sur les émeutes. Un fait particulièrement grave a retenu son attention: précisément celui qui s’est déroulé à L’Algiers Motel où la police de Détroit a violenté, humilié neuf hommes noirs et deux jeunes femmes blanches, abattu trois jeunes noirs avec un déchaînement physique et mental d’une cruauté terrible. Dans ce fait divers, elle se concentre sur le destin de Larry Reed, chanteur de The Dramatics, un groupe de musique soul qui venait de signer un contrat avec le célèbre label Motown. Présent à l’Algiers Motel ce soir là, le chanteur est brutalisé subissant des séquelles graves. Il renoncera alors à chanter ailleurs que dans les églises.
Tournage caméra à l’épaule
Dans la première partie du film, la cinéaste expose avec une mise en scène alliant sécheresse et amplitude les raisons et les conditions des tensions raciales et des émeutes qui s’en suivent à Détroit, – émeutes nettement moins connues en France que celles de Watts ou à celles qui surviendront dans le pays, l’année suivante à la suite de l’assassinat de Martin Luther King. Servie par un tournage caméra à l’épaule, un montage alterné brillant et efficace et l’utilisation d’images d’archives, elle nous décrit l’inéluctable affrontement entre les manifestants noirs et les policiers de la ville et les soldats de la Garde nationale appelés en renfort.
Dans la deuxième partie, en choisissant le postulat de se focaliser sur un fait divers sordide, Kathryn Bigelow nous montre avec un sens aigu du cadre et une tension dramatique constante et éprouvante comment des policiers représentants de l’ordre de leur pays se conduisent comme des êtres cruels et pervers, motivés par des pulsions sadiques d’ordre racistes et sexuelles, dans un quartier au bord de l’explosion sociale. Les acteurs sont tous excellents en particulier, Will Pouter qui incarne Krauss, le jeune policier qui mène les interrogatoires. La cinéaste filme un être à la figure d’ange, au regard noir qui soudain devient haineux, un homme d’une terrible ambivalence, ne pouvant être considéré comme fondamentalement raciste ou comme un monstre fasciste. Il représente le racisme ordinaire de toute une société américaine qui refuse absolument de voir le ségrégationnisme de l’époque.
L’intelligence de la cinéaste est de ne pas faire de son film un brûlot manichéen contre le racisme et les violences policières qui exempterait tout noir américain de critiques. Elle ne veut pas démontrer mais montrer, nous faire voir ce que l’on voit: la mécanique implacable de la montée de la violence et de la brutalité policière face aux émeutiers et aux jeunes noirs, vue de l’intérieur dans des scènes de huis-clos tendues et étouffantes. Le Diable probablement!
Le film se clôt par une troisième partie plus courte où l’enquête et le procès des policiers accusés de meurtres est relaté avec un sens aigu de l’économie du récit. Il se conclut après la relaxe des policiers sur le destin tragique de Larry Reed, meurtri à jamais par ce drame, qui décide de ne chanter que des gospels avec une voix d’une splendeur sans pareille dans les églises.
Detroit est un grand film politique et artistique qui confirme le grand talent de la cinéaste.
Notre-Dame-des-Landes: qui a le plus menti, finalement?
L’annonce de l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest a résonné comme une victoire des zadistes installés illégalement à Notre-Dame-des-Landes. Mais le mythe d’un retour à la nature cache des réalités moins reluisantes. Dix questions sur un abandon.
Édouard Philippe a tranché, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera agrandi. La zone d’aménagement différé de 1 600 hectares (ZAD, rebaptisée « zone à défendre »), gelés depuis les années 1970 dans la perspective d’un nouvel équipement, n’a plus de raison d’être. Les élus locaux, les quatre exploitants agricoles qui refusaient l’expropriation et les zadistes ont fait plier les pouvoirs publics. Reste maintenant à faire plier quelques faits, particulièrement têtus. Le tour en dix questions.
Est-ce le triomphe des zadistes ?
Ce n’est pas ainsi qu’ils le vivent. Les zadistes entendent renverser le système capitaliste et instaurer de nouveaux rapports humains, libérés de la compétitivité et de la course au rendement (les textes disponibles sur nadir.org, le site de la ZAD NDDL, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet). Ils ne sont pas en lutte contre un aéroport, mais contre l’inflation du transport aérien, symptôme d’une mondialisation hors de contrôle. Autant dire que leur victoire finale n’est pas pour demain. À tout prendre, Notre-Dame-des-Landes n’était pas le plus mauvais des combats. Enseignant à l’Institut français de géopolitique (Paris 8), Philippe Subra s’est penché sur le phénomène des zones à défendre. Il a isolé quelques déterminants de leur succès : « Un bocage plus accueillant que des champs nus, la proximité d’un pôle universitaire qui fournit des militants et une alliance avec des acteurs locaux. » Ce dernier point est crucial. À Sivens (Tarn), les syndicats d’agriculteurs étaient très hostiles aux zadistes. En Loire-Atlantique, une alliance de circonstances s’est nouée. Elle a été déterminante (voir ci-dessous).
Est-ce une défaite pour l’État ?
Il est trop tôt pour savoir si le gouvernement tirera un quelconque bénéfice politique de son choix. En revanche, pour la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), c’est la déroute, l’humiliation totale. Le dossier de Notre-Dame-des-Landes était solide, quoi qu’en disent les opposants. La DGAC a fait travailler trois personnes à plein temps sur ce projet pendant dix ans. Elle a recruté et formé des contrôleurs aériens, pour une montée en puissance du trafic qui n’aura pas lieu. Et si un avion s’écrase un jour sur Nantes (comme a failli le faire un MD-83 de Luxor Air en 2004), la DGAC devra probablement rendre des comptes. En raison de la proximité de la ville, la sécurité des procédures d’approche et de décollage n’est pas optimale. Tous les professionnels en conviennent.
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Qui sont les zadistes, au juste ?
« Zadiste » est une marque déposée[tooltips content= »Sur une initiative de René Leblanc, élu anti-aéroport et ex-délégué régional de l’Institut national de la propriété industrielle à Rennes. »]1[/tooltips], mais difficile de savoir ce qu’elle recouvre.
Les porte-parole du mouvement s’expriment seulement sous un pseudonyme collectif, « Camille ». L’effectif sur le site est évalué entre 80 et 250 personnes, en fonction des saisons. L’éventail va du punk à chien désocialisé au jeune diplômé en lutte contre les excès du libéralisme. Le corpus idéologique mêle des références à la Confédération nationale du travail anarchiste, à Attac, aux Anonymous et aux théoriciens de la décroissance, Pierre Rabhi en tête. Selon Philippe Subra, le modèle le plus proche est le mouvement italien No Tav de la vallée de Suse, en lutte depuis vingt ans contre la ligne Lyon-Turin.
Non hiérarchisé, le mouvement est travaillé par des contradictions flagrantes. La plus comique, souvent soulignée, était de voir de nombreux végans antispécistes militer contre l’aéroport pour sauver des élevages. Par ailleurs, les zadistes sont « no border » en ce qui concerne les humains, mais ultraprotectionnistes en matière agricole, défendant des circuits courts. Selon l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa), quatre zadistes exploitent aujourd’hui des terres. Ils sont squatteurs, mais cotisent à la mutualité sociale agricole ! La majorité, étudiants ou jeunes chômeurs, ne fait que passer dans le secteur, quelques semaines ou quelques jours. L’économie de troc et les jardins potagers de la ZAD n’ont jamais franchi le stade du bricolage (voir dernière question). En dehors des grands rassemblements ponctuels et des reportages encadrés par les opposants au projet, la ZAD était largement virtuelle. En cas d’évacuation, la difficulté ne serait pas de faire partir les activistes, mais de les empêcher de converger vers le site pour affronter les forces de l’ordre, depuis Nantes, Rennes, Lorient, etc.
Est-ce un tournant dans la prise en compte des enjeux écologiques ?
Ce n’est pas là-dessus que la décision s’est jouée. La ZAD n’est pas classée Natura 2000. Identique à des centaines de coins de bocage du Grand Ouest, elle est d’un « naturel » tout relatif. Le secteur a été traité à la chimie lourde au xixe siècle, quand des millions de tonnes de calcaire ont été épandues sur les landes acides de Bretagne, afin de les rendre cultivables. « Au sortir de Nantes, par la route de Vannes », écrit Stendhal[tooltips content= »Dans Les Mémoires d’un touriste. »]2[/tooltips], de passage sur la ZAD en 1838, « l’on se trouve comme perdu au milieu d’une vaste bruyère parfaitement stérile », aujourd’hui transformée en pâturages guère plus sauvages que le Champ-de-Mars.
Paradoxe supplémentaire, si le secteur a été moins grignoté par l’urbanisation que d’autres pans de la troisième couronne nantaise, c’est parce que les terrains étaient gelés, dans la perspective de l’aéroport ! « L’avenir de ce territoire ne doit pas être une urbanisation et une agriculture intensive destructrices », pointe France Nature Environnement, dans le communiqué émis juste après l’annonce de l’abandon du nouvel aéroport par Édouard Philippe. Manière implicite d’admettre que la zone d’aménagement différé a joué un rôle protecteur.
Pourquoi une telle mobilisation d’EELV et des associations écologistes ?
Principalement par souci de retombées médiatiques ou politiques. L’aéroport n’aurait pas figuré dans les dix plus gros chantiers de la décennie, contrairement à l’EPR de Flamanville, au projet ITER ou aux LGV Tours-Bordeaux et Le Mans-Rennes. Le parallèle avec ce dernier chantier est éloquent. Condamnée à un déficit éternel, de l’aveu de la SNCF, la LGV le Mans-Rennes a consommé deux fois plus de foncier que l’ex-futur aéroport, qui aurait été bénéficiaire. Elle a tranché le paysage sur 182 km, sans faire lever un sourcil à EELV ni à France Nature Environnement. Peut-être le fait que cette dernière dispose d’un siège d’administrateur à la SNCF, qui la subventionne, explique-t-il cette retenue.
Quel rôle ont joué les élus locaux ?
Les opposants réunis dans le Collectif des élus doutant de la pertinence de l’Aéroport (Cédpa) ont été exemplaires de combativité, d’abnégation et d’intelligence politique, avec ce que cela suppose de mauvaise foi. Ils ont toujours maintenu l’unité, en dépit de dissensions inévitables. Ils ont attaqué point par point les argumentaires du syndicat mixte d’aménagement en charge du projet. Quand ils perdaient devant la justice administrative (c’est à dire 178 fois sur 180), ils parvenaient à transformer leur défaite en succès médiatique. Ainsi ont-ils réussi à transcender en bataille pour l’intérêt général ce qui était, au départ, un combat local. Jean-Paul Naud, maire de Notre-Dame-des-Landes, voulait conserver le caractère champêtre de sa commune. Françoise Verchère, porte-parole du Cédpa, ex-maire de Bouguenais, où se situe l’aéroport actuel, entendait garder l’usine Airbus implantée sur sa commune. Au début. L’un comme l’autre disent que ces années de combat ont considérablement élargi leur vision de la politique.
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En face, les élus pro-aéroport, emmenés par l’ex-maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, sa dauphine Johanna Rolland et le patron du département, Philippe Grosvalet (tous PS), ont brillé par leur ambivalence. Ménageant la chèvre du développement économique et le chou de l’allié écologique, ils ont réussi l’insigne exploit d’être pour NDDL, tout en subventionnant les associations qui étaient contre (voir ci-dessous).
Que va devenir le secteur ?
Édouard Philippe a annoncé que le gouvernement ne garderait pas les terres qu’il avait préemptées. Il est peu probable que la majorité des 37 agriculteurs expropriés demandent à revenir. Beaucoup sont décédés.
Sans intervention énergique, les surfaces agricoles et les espaces verts seront lentement grignotés par l’urbanisation. C’est une tendance lourde. La métropole nantaise gagne près de 14 000 habitants chaque année. La ZAD est à la lisière nord. Selon les données mises en ligne par la préfecture, la Loire-Atlantique perd chaque année 2 000 à 3 000 hectares de surface agricole utilisée (SAU), dont quelque 800 hectares « artificialisés » (bétonnés, en clair), le reste devenant des réserves de chasse, des friches, des parcs, etc. Le président du Conseil départemental, Philippe Grosvalet, soutient que « ces chiffres sont exagérés » et que « la réduction de la SAU annuelle ne dépasse pas 900 hectares ». Soit, tout de même, une ZAD NDDL (1 600 ha) consommée tous les deux ans, dans l’indifférence générale. La commune de Vigneux-de-Bretagne, qui se partage le périmètre de la ZAD à égalité avec Notre-Dame-des-Landes, a perdu un tiers de sa surface agricole utilisée entre 1988 et 2010[tooltips content= »Selon les données de la base ministérielle Agreste, la SAU à Vigneux est tombé de 3 465 à 2 354 ha. »]3[/tooltips].
Les élus locaux connaissent cette tendance et entendent la combattre. Ils l’ont répété le 22 décembre dans la salle des fêtes de Notre-Dame-des-Landes, en conférence de presse. Selon Jean-Paul Naud et Thérèse Leparoux, ancienne vice-présidente de la communauté de commune Erdre et Gesvres, « les outils administratifs pour freiner le grignotage existent, c’est seulement une question de volonté politique ».
Ces élus soutiennent la création d’une structure inspirée de la Société civile des terres du Larzac (SCTL), créée en 1985 suite à l’abandon du projet d’extension du camp militaire. Quelque 6 500 hectares ont été confiés à un conseil d’administration (dont le membre le plus célèbre est José Bové) qui loue les terres à des paysans. À Notre-Dame-des-Landes, l’idée serait de promouvoir l’élevage bio en pariant sur les circuits courts et les achats des collectivités. Reste à convaincre les pouvoirs publics d’accepter cette dérogation au droit commun, dans un secteur autrement convoité que le Nord-Larzac. Le plus dur est à faire.
Où vont aller les zadistes ?
Les étudiants retourneront peut-être à temps complet à leurs études. Une minorité va continuer la lutte. Deux chantiers reviennent dans les conversations : le centre de commerce et de loisirs EuropaCity, à Gonesse (Val-d’Oise), et le centre d’enfouissement des déchets nucléaires ultimes Cigeo de Bure (Meuse). Nucléaire oblige, les pouvoirs publics sont assez vigilants en ce qui concerne Bure. En avril 2015, la Direction régionale de la sécurité intérieure a arrêté trois Anonymous qui avaient piraté des sites officiels en rapport avec le nucléaire et la défense. Les intéressés avaient travaillé bénévolement pour les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, sans être inquiétés le moins du monde.
De quel poids ont pesé les organisations paysannes ?
Elles ont joué un rôle discret, mais déterminant. La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) était contre l’aéroport, mais elle n’a pas milité. La confédération paysanne a été beaucoup plus active, ainsi que Copain 44, un collectif de plusieurs associations, dont le Groupement d’agriculture biologique de Loire-Atlantique (GAB44) et Accueil Paysan. Les quelques opposants irréductibles à l’expropriation, à l’image de Sylvain Fresneau, ont pu compter sur leur soutien, dans une relation complexe avec les zadistes. Face aux forces de l’ordre, ces derniers fournissaient des troupes de choc. Quand certains zadistes sont devenus trop remuants (en mars 2013, par exemple), les paysans les ont évacués par la force, se faisant traiter de « collabos ». C’est que, tout au long du conflit, par des voies détournées, les syndicalistes agricoles ont évité la rupture complète entre la ZAD et la préfecture. Le GAB44 est à lui seul un condensé de ce positionnement alambiqué. Massivement subventionné par le département, la ville de Nantes et la région[tooltips content= »En 2016, ces collectivités lui ont apporté 47 % de son budget de 654 662 euros. »]4[/tooltips], tous favorables au projet d’aéroport, il militait contre ! Le porte-parole du collectif Copain 44, Vincent Delabouglise, éleveur bio, est d’ailleurs administrateur du GAB44.
Ces agriculteurs n’ont jamais adhéré au projet de collectivisation intégrale des terres avancées par la mouvance zadiste. Ils sont intéressés par le modèle du Larzac, mais comment faire pression sur les pouvoirs publics sans les zadistes ?
Qui a le plus menti, finalement ?
Les défenseurs du projet ont diffusé des ragots invérifiables sur les zadistes, évoquant des pièges à loup posés dans les champs, des caches d’armes, des geôles secrètes et des bébés mort-nés ! « Vous verrez, on retrouvera les ossements au moment du chantier… » Les zadistes n’ont pas été en reste en matière de bobards, revendiquant une « autonomie alimentaire » qui n’a jamais existé, même de loin. Les employés du Super U de Vigneux peuvent en témoigner ! La « contre-société » exhibée à certains envoyés spéciaux relevait du village Potemkine.
Le 22 janvier, les opposants à l’aéroport se sont livrés à une comédie surréaliste. Les journalistes ont été informés du nettoyage et de la « réouverture » de la D281, que les zadistes avaient coupée et tenaient – prétendument – comme une place forte. Dite « route des chicanes », elle traverse la ZAD du nord au sud. Arrivés sur place, les caméras et micros de France Télévisions, BFM, Europe 1, etc., ont été priés de rester à l’écart, les zadistes voulant préserver « un moment d’intimité » (annoncé sur plusieurs sites !). La réalité est plus prosaïque. Il n’y avait rien à voir. La D281 n’a jamais été complètement coupée à la circulation. Voilà des mois qu’elle a été dégagée de 99,9 % des obstacles qui la jonchaient. En octobre et décembre 2017, des voitures, des vélos et des tracteurs tirant des engins agricoles de plusieurs dizaines de tonnes la parcouraient sans encombre ! Pourquoi ce montage ? Tout simplement parce que sans mise en scène, à raison de 20 hectares par zadiste, la ZAD elle-même était quasiment invisible. « La vérité est solide, disait l’essayiste américain Oliver W. Holme. Vous pouvez la frapper comme un ballon de foot toute la journée, elle sera toujours ronde et pleine le soir. » À Notre-Dame-des-Landes, il était vraiment temps que le soleil se couche.
Hallyday: Tout ce que Johnny doit à Laeticia
Au-delà des querelles d’héritage, retenons la formidable histoire d’amour qui a enchanté les vingt dernières années de Johnny Hallyday. Le bonheur de ce grand torturé s’appelait Laeticia. Son biographe raconte.
C’est une tragédie qui se poursuit après la mort de Johnny. Son héritage déchaîne les passions. Mais comme le souligne Philippe Sollers dans son nouveau roman, Cercle, « l’époque est de plus en plus hystérique », ajoutant : « Dans le digital et le numérique, il faut inculper quelqu’un. ». Son héritage, donc, est à l’image de sa vie : rock’n’roll. En réalité, il faudrait parler de l’héritage de Johnny, celui qu’on lui a légué au moment de partir sur les routes, c’est-à-dire tout gamin, blondinet au regard bleu. Un ange déchu. Son géniteur, Léon, ne lui a rien laissé. Il s’est tiré peu après sa naissance, vendant le petit lit de fer et les habits du nouveau-né pour les boire en galante compagnie. Dans ses veines de père défaillant coule du sang tzigane. Pas question de se poser, d’élever un enfant, d’être papa, en un mot. Alors, la fuite, vite !
Johnny sans père… ni mère
Sa mère, Huguette, est mannequin. Le bébé est un poids pour sa carrière. Johnny, qui s’appelle encore Jean-Philippe, sera élevé par sa tante, Hélène Mar, la sœur de Léon. Elle est belle, a du charisme. Johnny l’aimera comme une mère. Voilà. Ça a débuté comme ça. Dans un décor de guerre, en plus. Notre rocker est né le 15 juin 1943. Une sale année pour l’humanité. Un héritage qui se résume ainsi : l’abandon du père, l’absence de la mère (pas présente à son mariage avec Sylvie Vartan ; elle pourrait s’en souvenir pour comprendre le testament qui fait tant parler), le manque d’amour. Avec ça, on fait quoi ? On survit. On fait d’une enfance cabossée, erratique, une force, une rage de vivre. On devient un héros antique. On ne peut sortir de la tragédie. Avant la naissance. Après la mort. Johnny a même fait plus : il est devenu un mythe. Avec une fêlure au cœur, jusqu’à son dernier souffle. Point de suture.
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L’amour, le fil rouge du répertoire du rocker au regard de loup blessé. Sans jamais être dupe. « Y a peu d’amour avec tellement d’envie ». Michel Berger a compris Johnny. Il lui a écrit une chanson sublime. Éternelle.
Laeticia a sauvé ce grand brûlé de l’âme
Je ne veux parler que d’une femme, ici. Sa dernière compagne, son épouse, Laeticia. Elle l’a vu mourir. Elle l’a veillé alors qu’il souffrait atrocement. Elle l’a lavé, comme Marie-Madeleine a lavé les pieds du Christ. Il avait perdu plus de quinze kilos. Il avait « rapetissé », avait avoué un ami intime. Il n’était plus Johnny, il redevenait inexorablement Jean-Philippe Smet, né dans la rue, fils de personne, idole des jeunes, adulé et si seul quand les projecteurs s’éteignent et que la nuit tombe. Rock star et chanteur abandonné. Ne croyant pas au bonheur et lui foutant des coups dans la gueule quand il avait l’audace de frapper à sa porte verrouillé à triple tour.
Johnny l’était tout autant. Difficile de savoir ce qu’il pensait. Perdu longtemps dans d’interminables silences, fumant cigarette sur cigarette, le bleu de la fumée du tabac brun voilant son regard. Dépressif avec l’envie de se suicider. Un de ses proches m’avait dit : « Un jour, c’était à Cannes, je crois, Johnny était assis sur sa moto. Il s’ennuyait. Il m’a alors balancé : ‘Et si on allait rouler à toute allure, et se tuer ?’ » La fureur de vivre et l’envie d’en finir. Éros et Thanatos. Le déchirement des grands brûlés de l’âme.
Johnny va très mal quand il rencontre Laeticia. Un album en anglais, Rough Town, qui ne décolle pas, surtout à l’étranger. Une promotion cafardeuse. L’équipe de Johnny part au Nouveau-Mexique tourner un clip. Sur la route du retour, le rocker décide de poser son sac à Miami, dans l’espoir de trouver un bateau. Un soir, on vient le chercher à son hôtel pour aller dîner dans un resto japonais, le Sushi Rock Café. Déprimé, il hésite, puis finit par se laisser convaincre. Il arrive en retard, comme d’hab. Il s’assoit à une table de dix personnes. A l’autre bout, il remarque une jeune fille blonde avec de petites taches de rousseur sur son fin visage. Elle a vingt ans à peine, des lèvres comme dessinées par le peintre Raphaël. Française, elle habite Miami avec son père, propriétaire de l’Amnésia, boîte branchée à South Beach. Sa mère est en France, car ses parents sont divorcés. André Boudou est fils de pêcheur. C’est un homme rusé en affaires, malheureux en amour. Après s’être séparé de sa nouvelle compagne, il a perdu trente kilos et fait une dépression. Laeticia, sa fille, l’a aidé à remonter la pente, jour après jour, finissant par s’oublier elle-même. Abnégation totale.
Coup de foudre sur une deux-chevaux
Le coup de foudre se produit. Il allume le feu. Johnny, presque cinquante-deux ans au compteur, revenu de tout, vient de tomber amoureux de Laeticia, née le 18 mars 1975. L’amour se fout du temps. Lorsqu’il la revoit, le rocker l’embrasse dans un garage, sur le capot d’une 2 CV. Sacrément gonflé, le mec !
L’année suivante, le 25 mars 1996, Johnny dit oui à Laeticia. Échange des alliances à la mairie de Neuilly. Nicolas Sarkozy, alors maire de la ville, est heureux, c’est un fan du chanteur. Seule la mort séparera les deux amoureux.
Ça a été rude entre eux, surtout au début. Johnny voulait passer par la fenêtre tous les deux jours, me confiera Pierre Billon, compagnon de route (66) du Taulier. Elle a tout supporté, tout accepté. Elle est arrivée à le calmer, le stabiliser, tenir à distance les démons destructeurs. Johnny, il lui a appris à s’aimer, à accepter son corps, à tourner le dos à son adolescence d’anorexique tourmentée. Ça a été fabuleux.
Il était Jean-Philippe Smet
Des petits bonheurs au quotidien. Une vie de famille, enfin, pour le rocker aux santiags de vent. Deux petites filles, Jade et Joy. Plusieurs métamorphoses professionnelles souhaitées par Laeticia. Un chanteur à la voix plus rauque, avec un répertoire plus sombre, des textes plus profonds, des musiques plus lentes, des clips tournés comme des films montrant un Johnny acteur, incroyablement touchant. Oui, un Johnny qui finit par te faire chialer.
Elle lui a fait poser ses valises, sans qu’il se détruise. Une fois, à Los Angeles, je l’ai vu partant pour une randonnée avec des étudiants du lycée français. Il était heureux. Il vivait une autre vie. Il était Jean-Philippe Smet, un peu en retrait du showbiz et de son boucan d’enfer. Il était en paix avec lui-même. Il savait qu’il devait tout ça à Laeticia. Comme il lui devait d’avoir renoué avec sa mère, Huguette, et d’avoir pu lui dire « Maman » avant qu’elle ne ferme les yeux pour toujours.
Ce que je sais, c’est qu’on rendra justice à La femme aux cheveux longs, qui a appris « la sagesse, sans faiblesse, sans ivresse et sans état d’âme» à son diable de mari.
Alain Finkielkraut sur l’alternative entre populisme et politiquement correct et sur la journée des droits des femmes
Chaque dimanche, sur les ondes de RCJ, Alain Finkielkraut commente, face à Élisabeth Lévy, l’actualité de la semaine. Un rythme qui permet, dit-il, de « s’arracher au magma ou flux des humeurs ».
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Pierre Bonte: « La France rurale est dans un état dramatique! »
Il se voyait en reporter de guerre il s’est retrouvé chroniqueur villages et corps de fermes à Europe 1. De son exode en rase campagne en mai 40 à sa visite champêtre de Montcuq pour le Petit rapporteur de Jacques Martin, Pierre Bonte raconte sa belle France où les paysans avaient la gitane maïs plantée au bord des lèvres.
Daoud Boughezala. Vous avez sillonné la France rurale durant presque cinquante ans sur Europe 1 (« Bonjour monsieur le maire », « Bonjour la France »), puis à la télévision, notamment aux côtés de Jacques Martin. Votre vocation champêtre est-elle née durant votre enfance ?
Pierre Bonte[tooltips content= »Journaliste spécialiste des campagnes françaises, Pierre Bonte a longtemps officié sur Europe 1 et dans les émissions télévisées, notamment avec Jacques Martin. À 85 ans, il publie La Belle France (Le Passeur éditeur, 2017). »]1[/tooltips]. Absolument pas. J’ai passé toute mon enfance dans une banlieue ouvrière de Lille sans connaître le monde rural. Ce n’est qu’à huit ans, en 1940, pendant l’exode sous l’Occupation, que j’ai eu un premier contact avec la campagne en allant me réfugier trois mois dans la ferme normande de mon oncle. Mon père m’avait forcé à entrer dans la porcherie alors que j’avais une peur bleue des cochons. J’en ai fait une jaunisse ! C’est dire si je n’avais pas d’affinité particulière avec l’agriculture et la ruralité avant de commencer « Bonjour monsieur le maire » en 1959.
Qu’est-ce qui vous a donc poussé à vous intéresser à la France rurale ?
Après une première expérience en Bretagne, je me suis rendu à Paris pour faire du « grand journalisme », c’est-à-dire parcourir le monde. Je suis entré à Europe 1, mais au bout de trois ans d’activité, la station m’a imposé de prendre en main une nouvelle émission : « Bonjour monsieur le maire ». Ce projet consistait à présenter chaque matin à l’antenne sous forme de reportage un village de France. Ma première réaction a été de refuser, mais on m’a mis le couteau sous la gorge en me menaçant de licenciement !
Et pendant vingt-cinq ans sur Europe 1 (1959-1984), votre succès ne s’est pas démenti. Dans votre dernier livre La Belle France, vous l’expliquez notamment par deux innovations techniques : le transistor et l’autoradio. Expliquez-nous…
En 1959, le transistor connaissait ses premières années dans les foyers. Comme « Bonjour monsieur le maire » passait à une heure bien matinale (6h50), tous les auditeurs potentiels n’étaient pas levés ou disposés chez eux à l’écouter. Le transistor a été un booster exceptionnel d’audience en permettant au public de m’écouter partout. Des paysans me racontaient qu’ils écoutaient l’émission en trayant les vaches, car ils emportaient le transistor à l’étable. On pouvait amener le transistor de la chambre à la salle de bain, puis à la cuisine pour le petit déjeuner… et si on était amené à faire un trajet en voiture pour aller au travail, on montait dans la voiture où l’autoradio commençait à se populariser.
Votre public était-il majoritairement urbain ou rural ?
À l’époque, nous n’avions aucune mesure d’audience. Reste que « Bonjour monsieur le maire » a été créée pour toucher un public rural et était d’ailleurs sponsorisée – à l’époque, on disait « patronnée » – par la marque de gaz liquide Butagaz, qui visait la clientèle rurale. Mais on s’est rendu compte que l’émission était tout aussi écoutée, sinon plus, par des citadins et surtout des banlieusards, une nouvelle population qui avait quitté la campagne pour chercher du travail près de la ville. Ces nostalgiques du pays natal étaient contents d’avoir une petite bouffée d’air frais chaque matin.
Disons-le tout net : après-guerre, les urbains détestaient les paysans !
Il y avait moins une opposition ville/campagne que Paris/campagne. Le Parisien était odieux, il nourrissait un sentiment de supériorité sur le paysan et le provincial qu’il méprisait. Quand a commencé la mode des maisons de campagne, on a vu des conflits naître entre les autochtones et des Parisiens qui se considéraient en pays conquis. Mais cela a évolué de manière positive. À mesure que les inconvénients de la ville se faisaient de plus en plus sentir, un phénomène de nostalgie a amené les Parisiens à s’intéresser un peu plus au monde agricole. Peut-être mon émission y a-t-elle contribué en faisant découvrir aux citadins les charmes de la vie locale dans les villages…
L’histoire retiendra que les Français se sont mis à apprécier les ruraux en même temps que la civilisation rurale traditionnelle déclinait. Les urbains aiment-ils les paysans comme ils s’apitoieraient des derniers Mohicans parqués dans une réserve ?
C’est la crise de l’agriculture qui a remis en cause les idées reçues sur les paysans. Pendant les Trente Glorieuses, avec l’espoir d’un progrès éternel assis sur l’idéal de la ville, le petit paysan était considéré comme une espèce révolue. Puis, dans les années 1980, les citadins se sont rendu compte des inconvénients de l’urbanisation à outrance, laquelle n’avait pas forcément apporté le bonheur escompté. D’arriéré, le paysan a progressivement acquis l’image de gardien des paysages, doté d’un savoir-faire et d’un art de vivre dignes d’être préservés. Alors qu’auparavant la paysannerie représentait un univers à fuir, cet ancien monde est peu à peu devenu un paradis perdu.
« Paradis perdu », c’est vite dit. Si aujourd’hui un agriculteur se suicide chaque semaine, vous rappelez dans votre livre qu’au xixe siècle, les paysannes du Morvan montaient à Paris vendre leur lait de grossesse tant la pauvreté les étreignait. N’idéalisez-vous pas le monde rural d’avant ?
Non, j’ai conscience que la vie y était très dure, en particulier dans certaines régions. Une paysanne de Haute-Savoie aujourd’hui âgée de 103 ans a écrit un livre de souvenirs dans lequel elle raconte avoir quitté l’école pour travailler au champ avec son père sitôt son certificat d’études obtenu. Malgré des conditions de travail très dures qu’on n’accepterait plus aujourd’hui, elle se sentait heureuse. Sans point de comparaison, ne sortant jamais de leur région, les gens se contentaient de leur sort en espérant une vie meilleure dans l’au-delà. Le maire, le curé et l’instituteur formaient le trépied de cette société rurale traditionnelle dont le cadre de vie restait essentiellement communal.
… et chrétien ?
En effet, les communes n’ont fait que prendre la place des paroisses à la Révolution. La messe du dimanche constituait un moment important et fédérateur de la vie de la commune. L’appartenance à une même religion se confondait un peu avec l’appartenance à la commune. D’ailleurs, dès les années 1950, la déchristianisation de la France a été un des éléments du dépérissement du monde rural. Mais aujourd’hui, si beaucoup regrettent le tissu social d’antan, les mêmes oublient que la solidarité entre les villageois était la conséquence d’existences difficiles, pénibles et étriquées.
Malgré l’amélioration générale des conditions de vie à la campagne, pourquoi considérez-vous les Français urbains mieux lotis que les ruraux ?
Les citadins ont un nombre incroyable de services à leur disposition, avec un niveau d’accès à la culture et aux loisirs très supérieur à ce qu’on peut trouver à la campagne. Sur un plan politique, les efforts financiers ont bien davantage été faits au profit de la ville et de ses banlieues qu’au profit des campagnes. Un citadin touche deux fois plus de crédits de l’État qu’un rural ! De surcroît, les trains et le réseau routier relient avant tout les grandes villes au détriment des lignes secondaires. Cette préférence accordée à la ville a accompagné le mouvement général d’exode rural qui fut celui de ma génération, mais il faudrait aujourd’hui rééquilibrer les choses.
Le décrochage économique de la France rurale n’est pas seulement dû à la mauvaise volonté de l’État. Quelles sont les responsabilités des agriculteurs ?
Après-guerre, pour améliorer leur condition, la plupart des paysans ont suivi avec enthousiasme toute l’évolution de l’agriculture vers la mécanisation, la modernisation des techniques de culture, les engrais, les pesticides. Autant d’éléments susceptibles d’augmenter le rendement de leur production sans qu’on en mesure les conséquences. Par exemple, dans les années 1970, la vache hollandaise prim’Holstein a commencé à supplanter nos races régionales avec l’assentiment des éleveurs. Cela a standardisé le goût des produits laitiers et diminué la diversité des terroirs qui fait le charme de la France.
À vous lire, un autre bouleversement a nui à nos campagnes : le remembrement des terres. De quoi s’agit-il ?
Autrefois, lorsqu’un paysan mourait, ses enfants se partageaient les terres qu’il leur léguait. Mais dans les années 1970, le morcellement des terres avait atteint un niveau si excessif qu’une grande partie des agriculteurs a décidé de les remembrer. Pour constituer de plus vastes surfaces faciles à labourer et moissonner, ils ont rasé haies, bosquets, arbres fruitiers et tout ce qui gênait dans le paysage. La partie progressiste de la paysannerie incarnée par la FNSEA s’est heurtée à la vieille tradition conservatrice des paysans attachés à leur terre qui refusaient de l’échanger contre celle du voisin. Les premiers ont gagné. Si des régions ont résisté au remembrement, elles y viennent aujourd’hui plus intelligemment en tenant compte des risques liés à l’environnement (inondations, tempêtes…).
Les agriculteurs ne représentent plus que 3,5 % de la population active contre 27 % il y a soixante ans. Le progrès technologique aidant, ne sont-ils pas condamnés à disparaître ?
Un monde rural sans agriculteurs n’aurait aucun sens. La France des campagnes, ce n’est pas seulement des paysages et des monuments historiques, mais avant tout une population avec une mentalité et un mode de vie particuliers que les paysans ont façonnés. Or, la concentration des terres devient telle qu’on en arrive à n’avoir plus qu’un, deux ou trois agriculteurs par village. Pour garder des paysans de façon à tenir les campagnes vivantes, il faudrait sauver l’agriculture fermière et familiale qui pratique la vente directe à travers des circuits courts. Ce système permet de retrouver une complémentarité ville/campagne et de faire vivre des familles près de la nature en y tirant le profit nécessaire.
Mais pendant que le bobo urbain achète du beurre bio, le prolo va « rentrer dans son HLM et manger du poulet aux hormones », comme le chantait Jean Ferrat…
Les deux mondes peuvent coexister. Les Français qui font leurs courses au supermarché auront toujours la possibilité de s’offrir de temps en temps un foie gras produit dans la région, qu’ils iront acheter directement chez le producteur. La demande m’inquiète moins que l’offre. Vivre de la terre exige un tel investissement personnel, de tels sacrifices et une telle solidité du couple que, faute de soutien de l’État, ce modèle risque de disparaître.
On vous entend souvent critiquer l’action des pouvoirs publics qui voudraient réaménager notre tissu de 36 000 communes. Contre les projets de réforme territoriale, vous vous réclamez d’un certain « esprit de clocher ». Qu’entendez-vous par là ?
Depuis cinquante ans que je côtoie des maires et participe à des manifestations locales (fêtes, vœux, inaugurations), je vois les gens heureux de se retrouver ensemble. L’attachement à leur commune va jusqu’au chauvinisme et à la jalousie pour les villages voisins. Même des habitants d’implantation plus récente, au bout de plusieurs années, éprouvent cette même passion pour leur commune et s’intègrent dans la vie locale. Alors qu’il est en train de s’effondrer, on devrait protéger ce modèle de vie en société qui crée du bonheur. Aujourd’hui, j’ai reçu la lettre de vœux d’un habitant d’une commune d’Aquitaine qui me dit que sa commune se meurt. Les commerces ferment partout. Globalement, la France rurale est dans un état dramatique et les gens ont le sentiment qu’on les a abandonnés. Or, il est du devoir de l’État de défendre la possibilité d’une vie alternative. Certains n’iraient vivre à Paris ou à Toulouse pour rien au monde !
Terminons par un épisode plus léger. En 1976, vous avez eu l’idée de tourner la fameuse séquence du « Petit rapporteur » que Daniel Prévost a réalisée à Montcuq. Racontez-nous les dessous de cette histoire…
J’ai proposé à Jacques Martin de faire un reportage sur Montcuq, dont j’avais déjà parlé à la radio. Martin trouvait l’idée marrante, mais m’a estimé trop gentil pour le faire, préférant confier le reportage à Daniel Prévost. Bien plus culotté que moi, Prévost a préparé ses questions avec Martin avant son départ pour Montcuq. Cette vidéo a eu un succès incroyable puisque c’est l’extrait du « Petit rapporteur » le plus rediffusé ! Jusqu’à aujourd’hui, c’est une manne extraordinaire pour la commune qui a tiré un grand profit du flux touristique permanent drainé par cette séquence. À l’époque, cet humour franchouillard très pipi-caca a donné des questions un peu moqueuses. Le maire de Montcuq l’a bien pris. Il n’était pas dupe et a décidé de jouer le jeu, se disant que cela pouvait profiter à son village. Mais ses administrés ne l’ont pas entendu de cette oreille : estimant Montcuq ridiculisé, ils lui ont fait perdre les élections après cette affaire !
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Renaud Camus: « Le génocide juif est l’aune de l’horreur »
Fin octobre, Renaud Camus écrivait dans un tweet : « Le génocide des juifs était sans doute plus criminel, mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global. » Alain Finkielkraut a réagi dans « L’Esprit de l’escalier » (Causeur n°52), s’attristant de voir Camus céder « au démon de l’analogie » et estimant que, si la démocratie a enfanté un monstre, ce monstre n’est pas génocidaire. L’écrivain répond à son tour à cette critique.
Alain Finkielkraut dit que je creuse ma tombe. Il a raison. Puis je scierai la branche sur laquelle je serai assis, juste au-dessus. C’est le plus simple. Il faut en finir.
Tweeter, déjà, c’est se quitter un peu. J’aime les littératures à contrainte. C’est au point de regretter le passage aux deux cent quatre-vingts signes, ce relâchement de la forme. Mehdi Meklat n’avait pas tout à fait tort quand il disait que c’était un autre qui tweetait en lui, son double maléfique. Je n’irai pas jusque-là. Mais il est certain que ce mode d’expression qui fut inconnu à tout un siècle de ma vie m’invite à un autre style, un autre moi, une autre grammaire, d’autres mots. « C’est donc un amoureux qui parle et qui dit : », écrit Barthes à l’orée de ses Fragments. « C’est donc un twittos qui s’exprime et qui dit : ».
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Prenons petit bras, pour commencer par la partie la moins défendable de mon dossier. Petit bras n’appartient pas à mon vocabulaire, je crois que je ne connaissais même pas cette expression il y a quelques années. Elle est triviale, vulgaire, et c’est une faute de goût incontestable que de l’avoir employée à proximité des mots génocide des juifs. Je prie qu’on m’en excuse. Mais bien entendu je n’ai jamais écrit que le génocide des juifs était un peu petit bras. J’ai écrit, sur un ton twiterrien déplacé, qu’il l’était auprès du remplacisme global. Si l’on dit qu’un paquebot est une barque auprès d’un iceberg, on ne dit pas que le paquebot est une barque : on dit que l’iceberg est colossal. La phrase n’a de sens que dans la mesure où il est bien entendu que le paquebot est gigantesque. Et non (ceci à l’intention à l’UEJF), je ne dis pas que le génocide des juifs est un paquebot, pas même le Titanic. Je dis qu’il est l’aune de l’horreur, et, sur ce point, indépassable : « plus criminel » – Alain Finkielkraut le relève lui-même, en instruisant loyalement mon procès. Mais le remplacisme global, et même le seul Grand Remplacement, qui intéresse des dizaines de millions d’hommes et bouleverse trois continents, est plus largement étalé.
Au fond l’incident petit bras (j’espère que ce ne sera rien d’autre) aura eu l’avantage de bien mettre en lumière une divergence fondamentale de vues, entre Alain Finkielkraut et moi. Elle est parfaitement honorable pour les deux parties, tout intellectuelle, et il n’y a aucune espèce de raison d’en faire un casus belli.
Alain Finkielkraut voit l’univers concentrationnaire nazi comme un unicum, un isolat auquel il ne faut rien comparer. Je le vois comme un diamant noir, un aleph de l’abomination, le cœur des ténèbres – le plus monstrueux chapitre d’une histoire commencée avant lui et qui n’est pas close, il s’en faut de beaucoup : celle de la déshumanisation de l’homme, sa réduction à la Matière Humaine Indifférenciée (MHI).
Des deux, c’est moi qui donne aux camps de la mort le plus d’importance, puisque j’en fais un paradigme. Ils m’obsèdent au moins autant que mon opposant en ce grave débat. Bien loin d’en diminuer en quoi que ce soit l’horreur – ne parlons même pas de me livrer à une quelconque apologie de crime contre l’humanité, ou de m’abandonner au moindre négationnisme, comme m’en accusent quelques imbéciles haineux à la Frédéric Martel, que je poursuis en justice pour diffamation –, j’en ai fait de longue date le centre de ma réflexion (cf. par exemple Discours de Flaran ou Nightsound, tous les deux chez P.O.L).
Le remplacisme global ne consiste pas à « vouloir compenser par l’immigration la baisse de fécondité des pays d’Europe » – que je juge pour ma part une excellente chose : plût au ciel que le reste du monde les imitât. Il consiste en la normalisation de l’homme, sa standardisation, selon l’enseignement de ce Frederick Winslow Taylor, père de l’organisation scientifique du travail, dont les principes ne furent par personne mieux mis en pratique que par Henry Ford, antisémite notoire dont Hitler avait la photographie dans son bureau, à la chancellerie : les usines Ford allemandes jouxtaient les camps de la mort et travaillaient en étroite symbiose avec eux.
La bathmologie, science barthésienne des niveaux de langage, est seule à pouvoir rendre compte du retour marxien de l’histoire en farce tragique, à un autre niveau de la spirale du sens. La société antiraciste, qui tirait toute sa légitimité et son pouvoir idéologique du plus jamais ça ! proféré face aux camps de la mort, a fini par accoucher d’un monde où l’on ne peut plus enseigner la Shoah, dans nombre d’écoles, et que les juifs fuient par milliers, car ils n’y sont pas en sécurité ; cela tandis qu’à Berlin les enfants chéris de ce même antiracisme courent les rues aux cris de Mort aux juifs !
Finkielkraut pense que le nazisme était le contraire du remplacisme parce que « pour Hitler, la grande hérésie est de croire, précisément, que les individus sont interchangeables ». Précisément : qu’est-ce qui les empêche de l’être ? Les juifs, les Tziganes, les homosexuels, les fous. Une fois ceux-là éliminés les Allemands et les Européens seront les mêmes, pareils au Même, interchangeables, comme étaient dressés à l’être les Hitlerjugend – et si l’un tombe il en viendra un autre, tout pareil. Quant aux juifs, ils sont réduits au plus commun dénominateur de la matière, humaine ou non humaine, cendres de leurs corps, or de leurs dents, sans parler de leur peau pour quelques abat-jour.
On a beaucoup vu l’univers concentrationnaire comme un crime contre les juifs, et on a eu mille fois raison ; mais il est temps de l’envisager aussi comme un crime contre l’homme, contre l’humanité de l’homme. Les boîtes à hommes où ne peuvent même pas se tenir debout, à Hong Kong et ailleurs, des travailleurs qui se ruinent en loyer pour être près d’un travail qui leur permet à peine de payer leur loyer relèvent de la même histoire que les châlits d’Auschwitz : celle de l’industrialisation du mal, ou de sa postindustrialisation, de sa standardisation. Le racisme avait fait de l’Europe un champ de ruines, l’antiracisme en fait un bidonville haineux. Le remplacisme global, cinématographiquement, c’est Metropolis, plus Les Temps modernes, plus Soylent Green.
Il n’y a pas de génocide, dit Finkielkraut (c’est même la preuve que je suis fou). Il ne voit pas que le génocide moderne a fait d’énormes progrès, spécialement « en termes d’image ». Tuer n’est même plus nécessaire. Il suffit de remplacer. C’est un peu plus long, mais plus sûr.
Nous serons au moins d’accord sur un point. Les sociétés postmodernes sont posthitlériennes, dit Finkielkraut. Je dirais même qu’elles ne sont que ça. Beaucoup à l’envers, par réaction (l’antiracisme) ; un peu à l’endroit, par co-appartenance (la standardisation) : La Seconde Carrière d’Adolf Hitler est moins criminelle que la première, sans doute, mais de portée encore plus vaste.
« Rubi », l’enfant chéri de la jet-society
Rubirosa dit Rubi a-t-il vraiment existé ? Ne serait-ce pas une légende urbaine inventée juste pour vendre du papier glacé, des canassons de concours, des « pool house » et des automobiles de sport ? On lui a prêté tellement d’aventures et de zones d’ombre que sa gueule de métèque se dissipe, peu à peu, dans l’épais brouillard de l’histoire. Pour les rares hédonistes du XXIème qui osent encore jouir sans entraves, Rubirosa né en 1909 est un maître à bander. Le mythe du noceur, baiseur, séducteur, enjôleur et pétroleur a la vie dure. Il en devient presque insaisissable. Car, par quel bout, prendre ce dominicain, tantôt playboy, tantôt diplomate, marié (selon la saison) à des actrices ou à des milliardaires, fréquentant le gotha et les malfrats, montant à cheval et pilotant des bolides de course, tout en ayant l’impression de ne jamais brusquer le destin. Tout coule sur Rubi. Il s’épanouit dans les palaces et les transatlantiques. Ce garçon donne le tournis.
En Ferrari avec Danielle Darrieux
On est, à la fois chez Ian Fleming et OSS, SAS et San-Antonio, au Théâtre français et chez Madame Claude, à la table des princes consorts et au zinc d’un dancing de Pigalle. Aujourd’hui, les garçons veulent devenir d’honnêtes citoyens, éco-responsables, égalitaristes et affreusement ennuyeux. Hier, le genre idéal ressemblait à Rubirosa, rastaquouère et mondain, vénéneux et désarmant. Un type capable de conduire une Ferrari 250, d’épouser Danielle Darrieux, de porter des costards en soie sauvage et de posséder un hôtel particulier rue de Bellechasse, ça impose le respect naturel. Le monde d’avant avait de solides arguments. Il fallait un docteur ès lettres sans œillères pour se lancer dans une telle biographie, aussi touffue que la forêt amazonienne. Cédric Meletta, auteur d’un très remarqué Jean Luchaire relève le pari osé de rassembler les pièces très éparpillées du puzzle Rubirosa. Son Tombeau pour Rubirosa, un roman aux éditions Séguier mitraille à tout-va. Avec Meletta, on voyage, on boit sec, on galope dans la pampa, on tringle, on grenouille, on fomente de sales coups, on évite des balles et surtout on danse. Les corps exultent sous le rythme des sons caribéens. Grâce à des recherches poussées, Meletta essaye de mettre un peu d’ordre dans une destinée aussi dissolue. C’était mission quasi-impossible.
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Alors, par touches instantanées, allers-retours dans le temps, l’auteur dessine le portrait d’un jet-setteur né qui a passé son enfance dans les pensionnats chics de France et fait son éducation dans les bras des femmes, de toutes les femmes, des bonnes, des prostituées, des aristos. Des brunes, des blondes. Affirmatif ! Comme le chantait Gainsbourg. Comment ne pas être fasciné par la figure de Rubi ? « Lambron l’académicien, Modiano ou Vargas Llosa les Nobel, aiment Rubirosa. Aiment en parler. Rien de plus logique. Tel un météore, Rubi est de ces personnages de roman chargés d’élégance, de panache, parfumés par le scandale qui vient et l’intrigue qui demeure. Irrésolue » écrit l’historien. Rubi doit sa carrière à son tempérament de feu (sous la ceinture) et à son réseau. Il a gravi l’échelle sociale en épousant la fille de Trujillo, le potentat pas vraiment éclairé de la République Dominicaine.
En dépit des titres offerts par beau-papa, ambassadeur, attaché militaire, Rubi n’est pas un rond-de-cuir. Il exprime mieux son talent en jouant au Polo ou en s’engageant aux 24 Heures du Mans. Ce n’est pas un apollon de sous-préfecture, il chasse dans les hautes sphères. Il côtoie les Kennedy, Gunter Sachs et Aly Khan. Il divorce de Doris Duke, l’une des femmes les plus riches du monde et emballe Zsa Zsa Gabor. Dans ce livre champagne, il y a beaucoup de secrets, de la chambre à coucher aux allées du pouvoir. Les amateurs de name-dropping et de coups tordus seront rassasiés. Cette vie irréelle se termine en juillet 1965 dans le bois de Boulogne. Rubi emplafonne au petit matin son Spyder California dans un arbre, en pleine ligne droite, sans raison apparente. Cet accident mortel non élucidé ne fait que renforcer la légende. Il avait le teint mat, l’œil rieur, le cheveu plaqué et le sourire carnassier. Toutes les femmes tombaient en le voyant. Il s’appelait Rubi et dans cent ans, on parlera encore de lui.
Tombeau pour Rubirosa, Cédric Meletta, Séguier, 2018.
Frédéric Vitoux ressuscite un poète disparu
Avec L’Express de Bénarès. A la recherche de Henry J.-M. Levet (1874-1906), l’académicien Frédéric Vitoux ressuscite un poète oublié qui l’obsède depuis l’adolescence. L’importance de son oeuvre, réunie en un seul petit recueil, est inversement proportionnelle à sa longueur.
Il arrive, parfois, que les poèmes survivent aux poètes, qu’une poignée de vers par ici, quelques quatrains par là, hantent les mémoires alors qu’on a oublié le nom de l’auteur. C’est sur l’un de ces envoûtements étranges et soyeux qu’a voulu enquêter Frédéric Vitoux dans L’Express de Bénarès, un récit où s’entrelacent dans une élégante nostalgie des souvenirs autobiographiques et la vie de Henry J.-M. Levet (1874-1906), dont l’histoire littéraire et les aléas de la postérité ont surtout conservé les quatre premiers vers du sonnet « Outwards » :
« L’Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)
File quatorze nœuds sur l’océan Indien.
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main. »
Ce serait une erreur de croire que ce genre de fascination pour les poètes qu’il est convenu d’appeler « mineurs » relève du simple snobisme ou d’une érudition légèrement déviante. Y a-t-il, d’ailleurs, des poètes mineurs ? Ne nomme-t-on pas ainsi par commodité des poètes moins chanceux avec le succès ?
« Je l’ai découvert à l’âge de seize ou dix-sept ans. Il ne m’a jamais quitté. »
Aussi mince soit-elle, l’œuvre de Levet a exercé une influence décisive sur ceux qu’on classerait plus tard dans la catégorie des poètes du voyage comme Larbaud, Cendrars, Morand et même, d’une certaine manière, Saint-John Perse. On peut aussi mesurer l’importance de ces poètes oubliés à la manière qu’ils ont d’accompagner certains d’entre nous durant toute une vie. Frédéric Vitoux, d’emblée, définit cela très bien en ce qui concerne son compagnonnage avec Henry J.-M. Levet : « Henry Jean-Marie Levet m’obsède. Je l’ai découvert à l’âge de seize ou dix-sept ans. Il ne m’a jamais quitté. Les premiers poèmes que j’ai lus de lui, je les ai retenus aussitôt. Je peux les réciter encore aujourd’hui. Par cœur. » On devrait, sans doute, prendre plus souvent l’expression « par cœur » au sens littéral. Retenir des vers, et les retenir pour toujours, ce n’est pas tant une affaire de mémoire que de sensibilité. On retient « par cœur » ce qu’on aime, on retient « par cœur » les textes qui tissent avec nous de mystérieuses affinités électives.
Dans L’Express de Bénarès, titre d’un roman que Levet n’écrivit jamais, Frédéric Vitoux mène une enquête dont le but n’est certainement pas de produire une biographie à l’américaine de Levet. D’abord la brièveté de l’existence du poète né à Montbrison, qui fréquenta la bohème montmartroise dans des costumes extravagants soulignant sa laideur, célèbre à l’époque, avant de devenir diplomate de hasard pour faire plaisir à ses parents, et de mourir à 32 ans d’une tuberculose qu’il traînait depuis l’adolescence, n’aurait pas forcément eu un grand intérêt en soi. Non, si la vie de Levet fascine Vitoux, c’est d’abord par le peu de traces qu’elle a laissées et on sait, depuis René Char, que seules les traces font rêver.
A travers la république des Lettres…
Vitoux adolescent a découvert Levet dans L’Anthologie de la nouvelle poésie française, publiée par l’éditeur Simon Kra en 1928. On trouve encore ce gros volume orange sans nom d’auteur pour pas trop cher chez les bouquinistes et on ne saurait trop recommander à nos lecteurs de s’en emparer. Elle se trouvait dans la bibliothèque de l’appartement familial, sur l’île Saint-Louis où Vitoux vit toujours. Son père, remarquant son admiration pour Levet lui explique que le grand-père Vitoux lui aussi a pris le fameux Armand-Béhic. Et voici Levet devenu, presque, une affaire de famille. Vitoux, qui est par ailleurs un des grands céliniens français, aura bien sûr d’autres préoccupations, d’autres engouements. Mais Levet reste dans son champ visuel, Levet est son revenant personnel, son fantôme qu’il croise au cours des années chez d’autres écrivains qu’il aime comme Larbaud et Léon-Paul Fargue, fidèles amis de Levet qui s’occuperont de la première édition posthume de ses œuvres, en 1921.
Vitoux cherche à remplir les blancs : il va à Montbrison, ancienne station thermale, imaginer l’enfance de ce fils de notable (Nicolas Levet est le maire de la ville), enfant unique arrivé sur le tard. Il recherche toutes les images possibles de Levet. Il y en a peu, très peu, trop peu. Il retrouve par hasard à la médiathèque de Vichy, où se trouve le fonds Larbaud, une affiche dont il n’était même pas certain de l’existence : elle est de Jacques Villon, un ami du futur poète, qui a représenté Levet dans la publicité pour un « bar américain » de la rue Cujas. Frédéric Vitoux recoupe des documents, des témoignages, il imagine des rencontres possibles, mais sans certitude, comme celle avec Proust au Lycée Condorcet. Chez Frédéric Vitoux, tout est dans ces conditionnels passés où la grammaire permet de mêler le regret et la rêverie, et il nous promène avec une érudition allègre dans la république des Lettres, mais aussi dans la vie noctambule ou celle des ambassades des débuts du XXe siècle.
Dix poèmes, dix Cartes postales
L’œuvre de Levet, au bout du compte, tient aujourd’hui en un simple recueil que l’on peut trouver en Poésie/Gallimard ou dans « La petite vermillon », à La Table ronde. Et encore, dans ce recueil, l’essentiel du génie de Levet est concentré dans une dizaine de Cartes postales, qui ouvrirent la voie à un nouvel exotisme, dépouillé des oripeaux du romantisme et du symbolisme, un exotisme fantaisiste, dandy, joueur, où la virtuosité du rythme et de la rime le dispute à la nouveauté des images qui pourraient faire de Levet, par ailleurs lecteur de Rimbaud, un précurseur du surréalisme.
Et pourtant, cela suffit : avec ces poèmes d’abord publiés dans des revues entre 1900 et 1902, Levet attire enfin l’attention de noms qui comptent alors qu’il avait paradoxalement renoncé à être poète et acceptait, comme une manière élégante de disparaître, une carrière de vice-consul de troisième classe à Manille. Vitoux résume parfaitement ce paradoxe en même temps que la place exacte que prend alors Levet dans notre paysage littéraire : « Et du coup, ses dix poèmes, ses dix Cartes postales, resteraient dans nos mémoires, car il avait enfin touché, grâce à eux, aux rivages ou aux mirages de ce que l’on pourrait appeler avec emphase le monde poétique. De ce monde, Levet n’avait découvert sans doute qu’une minuscule petite île. Mais elle lui appartenait. Il venait d’y planter son drapeau. On reconnaîtrait désormais, entre mille, une Carte postale signée Levet. »
Tout ce que l’on peut souhaiter, désormais, c’est que beaucoup d’autres lecteurs en reçoivent et fassent connaissance de l’homme fragile pour qui les villes avaient « des prunelles multicolores. »
L’Express de Bénarès, à la recherche d’Henry J.-M. Levet, de Frédéric Vitoux, Fayard, 2018.
Les infortunes de Justine Bo
Si le roman de Justine Bo avait pu porter un autre titre, Les Illusions perdues aurait été un second choix pertinent. Si nous ne brûlons pas a l’avantage de l’ambigüité. S’agit-il d’une menace ? Si nous ne brûlons pas, qu’arrivera-t-il de pire ?
Il s’agit, en tous les cas, d’un roman d’apprentissage tel que l’on ne peut en écrire qu’au matin du XXIème siècle. Justine Bo grandit dans une ville portuaire, les enfants jouent dans les anciens blockhaus, les autres, dont son frère, boivent jusqu’à en perdre la raison. D’une écriture aiguisée, précise et cruelle comme le scalpel, elle décrit les architectures urbaines « inutiles » de la ville moyenne, ses névroses de béton armé, ses excitations publicitaires, le centre commercial en attraction des jours de congé. Elle est celle qui ne cadre pas. Celle qui part, avec l’intention de ne jamais revenir. Elle est celle dont on est fier mais que, paradoxalement, on méprise. « Madame fait des études supérieures … »
Madame entre en classe préparatoire dans un lycée de la région, puis réussit le concours d’entrée à Sciences Po. Paris, la ville géante, la ville des écarts, des éventails de gris, de la bourgeoisie tranquille. Puis, en stage de deuxième année, sans réfléchir, instinctivement, elle choisit Damas.
Changement de décor, l’Ambassade de France, ses commis, ses intrigues, (elle observe : « l’ennui est la forme triviale de l’aversion de soi ») les ruelles, les cafés, puis les premières manifestations. Nous sommes en 2010, les conseillers jugent absurde l’hypothèse d’un « Printemps syrien ». Justine en a assez de s’entendre rappeler avec des clins d’oeil l’origine de son prénom. Elle a appris à s’identifier à la naïve jeune fille sadienne, et à s’en détacher comme elle peut. Elle se voit prédestinée à recevoir toute la merde du monde à la figure. Quand elle aperçoit les premiers graffitis réclamant la « liberté pour le peuple syrien », son stage s’achève. Elle quitte la Syrie, rapporte à Paris le souvenir de Palmyre et d’une répression sanglante. Sa Syrie n’est plus.
« Ainsi avançait le monde : il tournoyait comme une sphère putride entre les pattes d’un coléoptère. »
Pas question de revenir en arrière, pas question de s’abîmer dans l’alcool. En passionnée de mythologie et d’étymologie, elle se décrit à la manière d’Ulysse, attaché au mat de son navire pour ne pas céder aux chants des sirènes : attachée à elle ne sait quoi, elle regarde très prudemment en arrière. Elle sait qu’elle est passée de l’autre côté, du côté des « dominants », s’il existe des « dominés » ; du côté de ceux qui remarquent les fautes de français de sa grand-mère.
Son diplôme validé, son intention de devenir journaliste affermie, elle s’envole pour New York. Elle découvre sur un fil de dépêches les attentats de novembre 2015. Envoyée spéciale dans son pays, elle ne le reconnaît pas. Puis, le temps s’accélère. Elle est engagée dans une entreprise de communication numérique, elle produit des contenus consommables. Elle ne crée pas, alors qu’elle est née pour. À travers les États-Unis, jusqu’au fin fond de l’Alaska, Justine Bo traine ses doutes, son déracinement, ses caméras et sa jeunesse.
Le roman se clôt sur un ultime « merde », certainement pas le dernier.
S’il fallait mettre les écrivains dans des cases, s’il fallait les classer par tranches d’âge, il n’y aurait aucun doute : pour décrire, ressentir, retranscrire, vivre les déchirements du jeune âge adulte, pour parcourir et dessiner le monde avec une tristesse noire d’encre, Justine Bo est la meilleure d’entre nous.
Justine Bo, Si nous ne brûlons pas, Éditions des Équateurs, 2018.
« Détroit », le grand film antiraciste qui ne plaît pas aux antiracistes
Détroit, le dernier film de Kathryn Bigelow, dans lequel la réalisatrice plonge au cœur des émeutes américaines de 1967, ne mérite pas les mauvaises critiques qui lui sont faites. Sa sortie en DVD/Blu-ray offre une nouvelle chance de voir un grand film à ceux qui l’auraient raté au cinéma.
Kathryn Bigelow est décidément une cinéaste courageuse qui s’attaque à des sujets politiques et sociaux difficiles. Après les excellents films Démineurs (2009) sur un groupe de soldats effectuant des déminages dans une situation périlleuse pendant la Guerre États-Unis/Irak et Zero Dark Thirty (2012) qui narre la traque de Ben Laden, elle relate les émeutes de Détroit du point de vue d’une cinéaste américaine blanche.
La presse américaine est déchaînée
Ce qui lui a valu de nombreuses critiques dans les médias américains: «Irresponsable », «complaisante », voire «coupable de faillite morale» aux yeux du New Yorker… «Comment Bigelow, une femme blanche qui a grandi à San-Francisco dans une famille bourgeoise et fait ses études à Columbia peut-elle comprendre et faire la lumière sur une expérience aussi viscérale?» s’interroge Variety. Ainsi c’est la couleur de peau de la cinéaste qui pose problème. De nombreux textes publiés dans la presse américaine pensent que seul un ou une cinéaste noire pourrait et saurait montrer au cinéma ces émeutes raciales avec pertinence. Bien sûr, face au film de Kathryn Bigelow, aucune de ces critiques ne tient.
1967 : la vague d’émeutes
Les événements que relate la cinéaste dans son nouveau long-métrage Detroit se déroulent durant l’été 1967. Les États-Unis connaissent alors une vague d’émeutes d’une violence sans précédent. La guerre du Vietnam, très contestée, ressentie comme une intervention coloniale, et les nombreux problèmes liés à la ségrégation raciale nourrissent la contestation. Détroit vit depuis quelques jours dans un climat insurrectionnel. Une fois de plus, Kathryn Bigelow a tourné son film après un long et patient travail d’investigation. Elle a réalisé des interviews de dizaines de témoins de l’époque et fait une enquête précise sur les émeutes. Un fait particulièrement grave a retenu son attention: précisément celui qui s’est déroulé à L’Algiers Motel où la police de Détroit a violenté, humilié neuf hommes noirs et deux jeunes femmes blanches, abattu trois jeunes noirs avec un déchaînement physique et mental d’une cruauté terrible. Dans ce fait divers, elle se concentre sur le destin de Larry Reed, chanteur de The Dramatics, un groupe de musique soul qui venait de signer un contrat avec le célèbre label Motown. Présent à l’Algiers Motel ce soir là, le chanteur est brutalisé subissant des séquelles graves. Il renoncera alors à chanter ailleurs que dans les églises.
Tournage caméra à l’épaule
Dans la première partie du film, la cinéaste expose avec une mise en scène alliant sécheresse et amplitude les raisons et les conditions des tensions raciales et des émeutes qui s’en suivent à Détroit, – émeutes nettement moins connues en France que celles de Watts ou à celles qui surviendront dans le pays, l’année suivante à la suite de l’assassinat de Martin Luther King. Servie par un tournage caméra à l’épaule, un montage alterné brillant et efficace et l’utilisation d’images d’archives, elle nous décrit l’inéluctable affrontement entre les manifestants noirs et les policiers de la ville et les soldats de la Garde nationale appelés en renfort.
Dans la deuxième partie, en choisissant le postulat de se focaliser sur un fait divers sordide, Kathryn Bigelow nous montre avec un sens aigu du cadre et une tension dramatique constante et éprouvante comment des policiers représentants de l’ordre de leur pays se conduisent comme des êtres cruels et pervers, motivés par des pulsions sadiques d’ordre racistes et sexuelles, dans un quartier au bord de l’explosion sociale. Les acteurs sont tous excellents en particulier, Will Pouter qui incarne Krauss, le jeune policier qui mène les interrogatoires. La cinéaste filme un être à la figure d’ange, au regard noir qui soudain devient haineux, un homme d’une terrible ambivalence, ne pouvant être considéré comme fondamentalement raciste ou comme un monstre fasciste. Il représente le racisme ordinaire de toute une société américaine qui refuse absolument de voir le ségrégationnisme de l’époque.
L’intelligence de la cinéaste est de ne pas faire de son film un brûlot manichéen contre le racisme et les violences policières qui exempterait tout noir américain de critiques. Elle ne veut pas démontrer mais montrer, nous faire voir ce que l’on voit: la mécanique implacable de la montée de la violence et de la brutalité policière face aux émeutiers et aux jeunes noirs, vue de l’intérieur dans des scènes de huis-clos tendues et étouffantes. Le Diable probablement!
Le film se clôt par une troisième partie plus courte où l’enquête et le procès des policiers accusés de meurtres est relaté avec un sens aigu de l’économie du récit. Il se conclut après la relaxe des policiers sur le destin tragique de Larry Reed, meurtri à jamais par ce drame, qui décide de ne chanter que des gospels avec une voix d’une splendeur sans pareille dans les églises.
Detroit est un grand film politique et artistique qui confirme le grand talent de la cinéaste.
Notre-Dame-des-Landes: qui a le plus menti, finalement?

L’annonce de l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest a résonné comme une victoire des zadistes installés illégalement à Notre-Dame-des-Landes. Mais le mythe d’un retour à la nature cache des réalités moins reluisantes. Dix questions sur un abandon.
Édouard Philippe a tranché, l’aéroport de Nantes-Atlantique sera agrandi. La zone d’aménagement différé de 1 600 hectares (ZAD, rebaptisée « zone à défendre »), gelés depuis les années 1970 dans la perspective d’un nouvel équipement, n’a plus de raison d’être. Les élus locaux, les quatre exploitants agricoles qui refusaient l’expropriation et les zadistes ont fait plier les pouvoirs publics. Reste maintenant à faire plier quelques faits, particulièrement têtus. Le tour en dix questions.
Est-ce le triomphe des zadistes ?
Ce n’est pas ainsi qu’ils le vivent. Les zadistes entendent renverser le système capitaliste et instaurer de nouveaux rapports humains, libérés de la compétitivité et de la course au rendement (les textes disponibles sur nadir.org, le site de la ZAD NDDL, ne laissent subsister aucun doute à ce sujet). Ils ne sont pas en lutte contre un aéroport, mais contre l’inflation du transport aérien, symptôme d’une mondialisation hors de contrôle. Autant dire que leur victoire finale n’est pas pour demain. À tout prendre, Notre-Dame-des-Landes n’était pas le plus mauvais des combats. Enseignant à l’Institut français de géopolitique (Paris 8), Philippe Subra s’est penché sur le phénomène des zones à défendre. Il a isolé quelques déterminants de leur succès : « Un bocage plus accueillant que des champs nus, la proximité d’un pôle universitaire qui fournit des militants et une alliance avec des acteurs locaux. » Ce dernier point est crucial. À Sivens (Tarn), les syndicats d’agriculteurs étaient très hostiles aux zadistes. En Loire-Atlantique, une alliance de circonstances s’est nouée. Elle a été déterminante (voir ci-dessous).
Est-ce une défaite pour l’État ?
Il est trop tôt pour savoir si le gouvernement tirera un quelconque bénéfice politique de son choix. En revanche, pour la Direction générale de l’aviation civile (DGAC), c’est la déroute, l’humiliation totale. Le dossier de Notre-Dame-des-Landes était solide, quoi qu’en disent les opposants. La DGAC a fait travailler trois personnes à plein temps sur ce projet pendant dix ans. Elle a recruté et formé des contrôleurs aériens, pour une montée en puissance du trafic qui n’aura pas lieu. Et si un avion s’écrase un jour sur Nantes (comme a failli le faire un MD-83 de Luxor Air en 2004), la DGAC devra probablement rendre des comptes. En raison de la proximité de la ville, la sécurité des procédures d’approche et de décollage n’est pas optimale. Tous les professionnels en conviennent.
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Qui sont les zadistes, au juste ?
« Zadiste » est une marque déposée[tooltips content= »Sur une initiative de René Leblanc, élu anti-aéroport et ex-délégué régional de l’Institut national de la propriété industrielle à Rennes. »]1[/tooltips], mais difficile de savoir ce qu’elle recouvre.
Les porte-parole du mouvement s’expriment seulement sous un pseudonyme collectif, « Camille ». L’effectif sur le site est évalué entre 80 et 250 personnes, en fonction des saisons. L’éventail va du punk à chien désocialisé au jeune diplômé en lutte contre les excès du libéralisme. Le corpus idéologique mêle des références à la Confédération nationale du travail anarchiste, à Attac, aux Anonymous et aux théoriciens de la décroissance, Pierre Rabhi en tête. Selon Philippe Subra, le modèle le plus proche est le mouvement italien No Tav de la vallée de Suse, en lutte depuis vingt ans contre la ligne Lyon-Turin.
Non hiérarchisé, le mouvement est travaillé par des contradictions flagrantes. La plus comique, souvent soulignée, était de voir de nombreux végans antispécistes militer contre l’aéroport pour sauver des élevages. Par ailleurs, les zadistes sont « no border » en ce qui concerne les humains, mais ultraprotectionnistes en matière agricole, défendant des circuits courts. Selon l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport (Acipa), quatre zadistes exploitent aujourd’hui des terres. Ils sont squatteurs, mais cotisent à la mutualité sociale agricole ! La majorité, étudiants ou jeunes chômeurs, ne fait que passer dans le secteur, quelques semaines ou quelques jours. L’économie de troc et les jardins potagers de la ZAD n’ont jamais franchi le stade du bricolage (voir dernière question). En dehors des grands rassemblements ponctuels et des reportages encadrés par les opposants au projet, la ZAD était largement virtuelle. En cas d’évacuation, la difficulté ne serait pas de faire partir les activistes, mais de les empêcher de converger vers le site pour affronter les forces de l’ordre, depuis Nantes, Rennes, Lorient, etc.
Est-ce un tournant dans la prise en compte des enjeux écologiques ?
Ce n’est pas là-dessus que la décision s’est jouée. La ZAD n’est pas classée Natura 2000. Identique à des centaines de coins de bocage du Grand Ouest, elle est d’un « naturel » tout relatif. Le secteur a été traité à la chimie lourde au xixe siècle, quand des millions de tonnes de calcaire ont été épandues sur les landes acides de Bretagne, afin de les rendre cultivables. « Au sortir de Nantes, par la route de Vannes », écrit Stendhal[tooltips content= »Dans Les Mémoires d’un touriste. »]2[/tooltips], de passage sur la ZAD en 1838, « l’on se trouve comme perdu au milieu d’une vaste bruyère parfaitement stérile », aujourd’hui transformée en pâturages guère plus sauvages que le Champ-de-Mars.
Paradoxe supplémentaire, si le secteur a été moins grignoté par l’urbanisation que d’autres pans de la troisième couronne nantaise, c’est parce que les terrains étaient gelés, dans la perspective de l’aéroport ! « L’avenir de ce territoire ne doit pas être une urbanisation et une agriculture intensive destructrices », pointe France Nature Environnement, dans le communiqué émis juste après l’annonce de l’abandon du nouvel aéroport par Édouard Philippe. Manière implicite d’admettre que la zone d’aménagement différé a joué un rôle protecteur.
Pourquoi une telle mobilisation d’EELV et des associations écologistes ?
Principalement par souci de retombées médiatiques ou politiques. L’aéroport n’aurait pas figuré dans les dix plus gros chantiers de la décennie, contrairement à l’EPR de Flamanville, au projet ITER ou aux LGV Tours-Bordeaux et Le Mans-Rennes. Le parallèle avec ce dernier chantier est éloquent. Condamnée à un déficit éternel, de l’aveu de la SNCF, la LGV le Mans-Rennes a consommé deux fois plus de foncier que l’ex-futur aéroport, qui aurait été bénéficiaire. Elle a tranché le paysage sur 182 km, sans faire lever un sourcil à EELV ni à France Nature Environnement. Peut-être le fait que cette dernière dispose d’un siège d’administrateur à la SNCF, qui la subventionne, explique-t-il cette retenue.
Quel rôle ont joué les élus locaux ?
Les opposants réunis dans le Collectif des élus doutant de la pertinence de l’Aéroport (Cédpa) ont été exemplaires de combativité, d’abnégation et d’intelligence politique, avec ce que cela suppose de mauvaise foi. Ils ont toujours maintenu l’unité, en dépit de dissensions inévitables. Ils ont attaqué point par point les argumentaires du syndicat mixte d’aménagement en charge du projet. Quand ils perdaient devant la justice administrative (c’est à dire 178 fois sur 180), ils parvenaient à transformer leur défaite en succès médiatique. Ainsi ont-ils réussi à transcender en bataille pour l’intérêt général ce qui était, au départ, un combat local. Jean-Paul Naud, maire de Notre-Dame-des-Landes, voulait conserver le caractère champêtre de sa commune. Françoise Verchère, porte-parole du Cédpa, ex-maire de Bouguenais, où se situe l’aéroport actuel, entendait garder l’usine Airbus implantée sur sa commune. Au début. L’un comme l’autre disent que ces années de combat ont considérablement élargi leur vision de la politique.
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En face, les élus pro-aéroport, emmenés par l’ex-maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, sa dauphine Johanna Rolland et le patron du département, Philippe Grosvalet (tous PS), ont brillé par leur ambivalence. Ménageant la chèvre du développement économique et le chou de l’allié écologique, ils ont réussi l’insigne exploit d’être pour NDDL, tout en subventionnant les associations qui étaient contre (voir ci-dessous).
Que va devenir le secteur ?
Édouard Philippe a annoncé que le gouvernement ne garderait pas les terres qu’il avait préemptées. Il est peu probable que la majorité des 37 agriculteurs expropriés demandent à revenir. Beaucoup sont décédés.
Sans intervention énergique, les surfaces agricoles et les espaces verts seront lentement grignotés par l’urbanisation. C’est une tendance lourde. La métropole nantaise gagne près de 14 000 habitants chaque année. La ZAD est à la lisière nord. Selon les données mises en ligne par la préfecture, la Loire-Atlantique perd chaque année 2 000 à 3 000 hectares de surface agricole utilisée (SAU), dont quelque 800 hectares « artificialisés » (bétonnés, en clair), le reste devenant des réserves de chasse, des friches, des parcs, etc. Le président du Conseil départemental, Philippe Grosvalet, soutient que « ces chiffres sont exagérés » et que « la réduction de la SAU annuelle ne dépasse pas 900 hectares ». Soit, tout de même, une ZAD NDDL (1 600 ha) consommée tous les deux ans, dans l’indifférence générale. La commune de Vigneux-de-Bretagne, qui se partage le périmètre de la ZAD à égalité avec Notre-Dame-des-Landes, a perdu un tiers de sa surface agricole utilisée entre 1988 et 2010[tooltips content= »Selon les données de la base ministérielle Agreste, la SAU à Vigneux est tombé de 3 465 à 2 354 ha. »]3[/tooltips].
Les élus locaux connaissent cette tendance et entendent la combattre. Ils l’ont répété le 22 décembre dans la salle des fêtes de Notre-Dame-des-Landes, en conférence de presse. Selon Jean-Paul Naud et Thérèse Leparoux, ancienne vice-présidente de la communauté de commune Erdre et Gesvres, « les outils administratifs pour freiner le grignotage existent, c’est seulement une question de volonté politique ».
Ces élus soutiennent la création d’une structure inspirée de la Société civile des terres du Larzac (SCTL), créée en 1985 suite à l’abandon du projet d’extension du camp militaire. Quelque 6 500 hectares ont été confiés à un conseil d’administration (dont le membre le plus célèbre est José Bové) qui loue les terres à des paysans. À Notre-Dame-des-Landes, l’idée serait de promouvoir l’élevage bio en pariant sur les circuits courts et les achats des collectivités. Reste à convaincre les pouvoirs publics d’accepter cette dérogation au droit commun, dans un secteur autrement convoité que le Nord-Larzac. Le plus dur est à faire.
Où vont aller les zadistes ?
Les étudiants retourneront peut-être à temps complet à leurs études. Une minorité va continuer la lutte. Deux chantiers reviennent dans les conversations : le centre de commerce et de loisirs EuropaCity, à Gonesse (Val-d’Oise), et le centre d’enfouissement des déchets nucléaires ultimes Cigeo de Bure (Meuse). Nucléaire oblige, les pouvoirs publics sont assez vigilants en ce qui concerne Bure. En avril 2015, la Direction régionale de la sécurité intérieure a arrêté trois Anonymous qui avaient piraté des sites officiels en rapport avec le nucléaire et la défense. Les intéressés avaient travaillé bénévolement pour les zadistes de Notre-Dame-des-Landes, sans être inquiétés le moins du monde.
De quel poids ont pesé les organisations paysannes ?
Elles ont joué un rôle discret, mais déterminant. La Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) était contre l’aéroport, mais elle n’a pas milité. La confédération paysanne a été beaucoup plus active, ainsi que Copain 44, un collectif de plusieurs associations, dont le Groupement d’agriculture biologique de Loire-Atlantique (GAB44) et Accueil Paysan. Les quelques opposants irréductibles à l’expropriation, à l’image de Sylvain Fresneau, ont pu compter sur leur soutien, dans une relation complexe avec les zadistes. Face aux forces de l’ordre, ces derniers fournissaient des troupes de choc. Quand certains zadistes sont devenus trop remuants (en mars 2013, par exemple), les paysans les ont évacués par la force, se faisant traiter de « collabos ». C’est que, tout au long du conflit, par des voies détournées, les syndicalistes agricoles ont évité la rupture complète entre la ZAD et la préfecture. Le GAB44 est à lui seul un condensé de ce positionnement alambiqué. Massivement subventionné par le département, la ville de Nantes et la région[tooltips content= »En 2016, ces collectivités lui ont apporté 47 % de son budget de 654 662 euros. »]4[/tooltips], tous favorables au projet d’aéroport, il militait contre ! Le porte-parole du collectif Copain 44, Vincent Delabouglise, éleveur bio, est d’ailleurs administrateur du GAB44.
Ces agriculteurs n’ont jamais adhéré au projet de collectivisation intégrale des terres avancées par la mouvance zadiste. Ils sont intéressés par le modèle du Larzac, mais comment faire pression sur les pouvoirs publics sans les zadistes ?
Qui a le plus menti, finalement ?
Les défenseurs du projet ont diffusé des ragots invérifiables sur les zadistes, évoquant des pièges à loup posés dans les champs, des caches d’armes, des geôles secrètes et des bébés mort-nés ! « Vous verrez, on retrouvera les ossements au moment du chantier… » Les zadistes n’ont pas été en reste en matière de bobards, revendiquant une « autonomie alimentaire » qui n’a jamais existé, même de loin. Les employés du Super U de Vigneux peuvent en témoigner ! La « contre-société » exhibée à certains envoyés spéciaux relevait du village Potemkine.
Le 22 janvier, les opposants à l’aéroport se sont livrés à une comédie surréaliste. Les journalistes ont été informés du nettoyage et de la « réouverture » de la D281, que les zadistes avaient coupée et tenaient – prétendument – comme une place forte. Dite « route des chicanes », elle traverse la ZAD du nord au sud. Arrivés sur place, les caméras et micros de France Télévisions, BFM, Europe 1, etc., ont été priés de rester à l’écart, les zadistes voulant préserver « un moment d’intimité » (annoncé sur plusieurs sites !). La réalité est plus prosaïque. Il n’y avait rien à voir. La D281 n’a jamais été complètement coupée à la circulation. Voilà des mois qu’elle a été dégagée de 99,9 % des obstacles qui la jonchaient. En octobre et décembre 2017, des voitures, des vélos et des tracteurs tirant des engins agricoles de plusieurs dizaines de tonnes la parcouraient sans encombre ! Pourquoi ce montage ? Tout simplement parce que sans mise en scène, à raison de 20 hectares par zadiste, la ZAD elle-même était quasiment invisible. « La vérité est solide, disait l’essayiste américain Oliver W. Holme. Vous pouvez la frapper comme un ballon de foot toute la journée, elle sera toujours ronde et pleine le soir. » À Notre-Dame-des-Landes, il était vraiment temps que le soleil se couche.
Hallyday: Tout ce que Johnny doit à Laeticia
Au-delà des querelles d’héritage, retenons la formidable histoire d’amour qui a enchanté les vingt dernières années de Johnny Hallyday. Le bonheur de ce grand torturé s’appelait Laeticia. Son biographe raconte.
C’est une tragédie qui se poursuit après la mort de Johnny. Son héritage déchaîne les passions. Mais comme le souligne Philippe Sollers dans son nouveau roman, Cercle, « l’époque est de plus en plus hystérique », ajoutant : « Dans le digital et le numérique, il faut inculper quelqu’un. ». Son héritage, donc, est à l’image de sa vie : rock’n’roll. En réalité, il faudrait parler de l’héritage de Johnny, celui qu’on lui a légué au moment de partir sur les routes, c’est-à-dire tout gamin, blondinet au regard bleu. Un ange déchu. Son géniteur, Léon, ne lui a rien laissé. Il s’est tiré peu après sa naissance, vendant le petit lit de fer et les habits du nouveau-né pour les boire en galante compagnie. Dans ses veines de père défaillant coule du sang tzigane. Pas question de se poser, d’élever un enfant, d’être papa, en un mot. Alors, la fuite, vite !
Johnny sans père… ni mère
Sa mère, Huguette, est mannequin. Le bébé est un poids pour sa carrière. Johnny, qui s’appelle encore Jean-Philippe, sera élevé par sa tante, Hélène Mar, la sœur de Léon. Elle est belle, a du charisme. Johnny l’aimera comme une mère. Voilà. Ça a débuté comme ça. Dans un décor de guerre, en plus. Notre rocker est né le 15 juin 1943. Une sale année pour l’humanité. Un héritage qui se résume ainsi : l’abandon du père, l’absence de la mère (pas présente à son mariage avec Sylvie Vartan ; elle pourrait s’en souvenir pour comprendre le testament qui fait tant parler), le manque d’amour. Avec ça, on fait quoi ? On survit. On fait d’une enfance cabossée, erratique, une force, une rage de vivre. On devient un héros antique. On ne peut sortir de la tragédie. Avant la naissance. Après la mort. Johnny a même fait plus : il est devenu un mythe. Avec une fêlure au cœur, jusqu’à son dernier souffle. Point de suture.
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L’amour, le fil rouge du répertoire du rocker au regard de loup blessé. Sans jamais être dupe. « Y a peu d’amour avec tellement d’envie ». Michel Berger a compris Johnny. Il lui a écrit une chanson sublime. Éternelle.
Laeticia a sauvé ce grand brûlé de l’âme
Je ne veux parler que d’une femme, ici. Sa dernière compagne, son épouse, Laeticia. Elle l’a vu mourir. Elle l’a veillé alors qu’il souffrait atrocement. Elle l’a lavé, comme Marie-Madeleine a lavé les pieds du Christ. Il avait perdu plus de quinze kilos. Il avait « rapetissé », avait avoué un ami intime. Il n’était plus Johnny, il redevenait inexorablement Jean-Philippe Smet, né dans la rue, fils de personne, idole des jeunes, adulé et si seul quand les projecteurs s’éteignent et que la nuit tombe. Rock star et chanteur abandonné. Ne croyant pas au bonheur et lui foutant des coups dans la gueule quand il avait l’audace de frapper à sa porte verrouillé à triple tour.
Johnny l’était tout autant. Difficile de savoir ce qu’il pensait. Perdu longtemps dans d’interminables silences, fumant cigarette sur cigarette, le bleu de la fumée du tabac brun voilant son regard. Dépressif avec l’envie de se suicider. Un de ses proches m’avait dit : « Un jour, c’était à Cannes, je crois, Johnny était assis sur sa moto. Il s’ennuyait. Il m’a alors balancé : ‘Et si on allait rouler à toute allure, et se tuer ?’ » La fureur de vivre et l’envie d’en finir. Éros et Thanatos. Le déchirement des grands brûlés de l’âme.
Johnny va très mal quand il rencontre Laeticia. Un album en anglais, Rough Town, qui ne décolle pas, surtout à l’étranger. Une promotion cafardeuse. L’équipe de Johnny part au Nouveau-Mexique tourner un clip. Sur la route du retour, le rocker décide de poser son sac à Miami, dans l’espoir de trouver un bateau. Un soir, on vient le chercher à son hôtel pour aller dîner dans un resto japonais, le Sushi Rock Café. Déprimé, il hésite, puis finit par se laisser convaincre. Il arrive en retard, comme d’hab. Il s’assoit à une table de dix personnes. A l’autre bout, il remarque une jeune fille blonde avec de petites taches de rousseur sur son fin visage. Elle a vingt ans à peine, des lèvres comme dessinées par le peintre Raphaël. Française, elle habite Miami avec son père, propriétaire de l’Amnésia, boîte branchée à South Beach. Sa mère est en France, car ses parents sont divorcés. André Boudou est fils de pêcheur. C’est un homme rusé en affaires, malheureux en amour. Après s’être séparé de sa nouvelle compagne, il a perdu trente kilos et fait une dépression. Laeticia, sa fille, l’a aidé à remonter la pente, jour après jour, finissant par s’oublier elle-même. Abnégation totale.
Coup de foudre sur une deux-chevaux
Le coup de foudre se produit. Il allume le feu. Johnny, presque cinquante-deux ans au compteur, revenu de tout, vient de tomber amoureux de Laeticia, née le 18 mars 1975. L’amour se fout du temps. Lorsqu’il la revoit, le rocker l’embrasse dans un garage, sur le capot d’une 2 CV. Sacrément gonflé, le mec !
L’année suivante, le 25 mars 1996, Johnny dit oui à Laeticia. Échange des alliances à la mairie de Neuilly. Nicolas Sarkozy, alors maire de la ville, est heureux, c’est un fan du chanteur. Seule la mort séparera les deux amoureux.
Ça a été rude entre eux, surtout au début. Johnny voulait passer par la fenêtre tous les deux jours, me confiera Pierre Billon, compagnon de route (66) du Taulier. Elle a tout supporté, tout accepté. Elle est arrivée à le calmer, le stabiliser, tenir à distance les démons destructeurs. Johnny, il lui a appris à s’aimer, à accepter son corps, à tourner le dos à son adolescence d’anorexique tourmentée. Ça a été fabuleux.
Il était Jean-Philippe Smet
Des petits bonheurs au quotidien. Une vie de famille, enfin, pour le rocker aux santiags de vent. Deux petites filles, Jade et Joy. Plusieurs métamorphoses professionnelles souhaitées par Laeticia. Un chanteur à la voix plus rauque, avec un répertoire plus sombre, des textes plus profonds, des musiques plus lentes, des clips tournés comme des films montrant un Johnny acteur, incroyablement touchant. Oui, un Johnny qui finit par te faire chialer.
Elle lui a fait poser ses valises, sans qu’il se détruise. Une fois, à Los Angeles, je l’ai vu partant pour une randonnée avec des étudiants du lycée français. Il était heureux. Il vivait une autre vie. Il était Jean-Philippe Smet, un peu en retrait du showbiz et de son boucan d’enfer. Il était en paix avec lui-même. Il savait qu’il devait tout ça à Laeticia. Comme il lui devait d’avoir renoué avec sa mère, Huguette, et d’avoir pu lui dire « Maman » avant qu’elle ne ferme les yeux pour toujours.
Ce que je sais, c’est qu’on rendra justice à La femme aux cheveux longs, qui a appris « la sagesse, sans faiblesse, sans ivresse et sans état d’âme» à son diable de mari.













